Le Leurre de l'ethnicité et de ses doubles

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Dans cet ouvrage consacré aux nationalismes de la "périphérie britannique", l'auteur interroge le discours des hommes politiques et des intellectuels acquis à la cause du séparatisme. Il remet en cause la pertinence de la distinction habituelle entre nationalisme ethnique (fondé sur des réalités culturelles) et nationalisme civique (où l'appartenance au groupe dépend d'un appareil constitutionnel partagé par tous les membres, quelle que soit leur culture). Une réflexion sur les notions de nation et d'Etat et de "nation sans Etat".
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782336258324
Nombre de pages : 208
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Le Leurre de l' ethnicité et de ses doubles
Le cas du pays de Galles et de l'Ecosse

Collection "Racisme et eugénisme" dirigée par Michel Prum

La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une société du point de vue de l' ethnicité. Déjà publié dans la collection "Racisme et eugénisme" :
Michel Prum (dir.) : Les Malvenus, Race et sexe dans le monde anglophone, ouvrage du Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (2003)

Michel Prum (dir.) : Sang impur, Autour de la "race" (GrandeBretagne, Canada, États-Unis), ouvrage du Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (2004) Martine Piquet, Australie plurielle, Gestion de la diversité ethnique en Australie de 1788 à nos jours (2004)
Frédéric Monneyron, L'Imaginaire racial (2004)

Michel Prum (dir.) : L'Un sans l'Autre, Racisme et eugénisme dans l'aire anglophone (2005) Diane Afoumado: Exil impossible, L'errance des Juifs du paquebot Saint Louis, préface de Serge Klarsfeld (2005)

Didier Revest

Le Leurre de l' ethnicité et de ses doubles
Le cas du pays de Galles et de l'Ecosse

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

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~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9829-2 EAN : 9782747598293

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Remerciements
Le présent ouvrage n'aurait probablement pas vu le jour avant longtemps sans les encouragements de MM. Michel Lemosse et André Muraire, mes deux anciens collègues du département d'Etudes anglaises de l'Université Nice-Sophia-Antipolis, aujourd'hui professeurs émérites. Ils m'ont en effet prodigué le meilleur des conseils, à savoir celui de ne pas renoncer à tenter de défendre un point de vue avec objectivité, même au risque d'être accusé de révisionnisme. Qu'ils en soient ici remerciés comme il se doit. Je remercie tout aussi vivement M. André Guillaume, professeur honoraire à l'Université Paris-IV, pour son travail assidu de relecture, ses précieuses remarques et, plus généralement, son grand enthousiasme pour une question qu'il connaît bien, comme en témoigne son bel ouvrage de 1987
intitulé L'Irlande

- Une

ou deux nations?

Toute ma gratitude va en outre à M. Michel Prum, professeur à l'Université Paris-VII, qui a lui également accepté, dans des délais assez courts, de passer mon travail au crible avant de gentiment m'en proposer la publication chez L'Harmattan. Je voudrais pour finir remercier deux amis: Michel Darribehaude, maître de conférences à l'Université du Sud (Toulon- Var), pour m'avoir aidé, tâche particulièrement ingrate, à traduire les citations tirées des ouvrages et articles spécialisés rédigés par leurs auteurs en anglais, ainsi que Robert Boetto, ancien professeur de lettres classiques et maître ès droit, pour une ultime relecture.

« - (...) On se débarrasse des Anglais et tout le monde est content, mon vieux. Tout le monde. Les propriétaires, les ouvriers. Même les cochons, parce qu'ils seront morts pour l'Irlande. (...) - Et il se passe quoi après? - Après quoi? - Après leur départ. - Qu'est-ce que tu veux dire? Mais nous étions arrivés devant chez Donnelly, et je n'eus jamais de réponse. »
(Roddy DOYLE, A Star Called Henry, London: Vintage, 2000 [1999], p. 179)

« Si ma théorie de la relativité est prouvée, l'Allemagne me revendiquera comme Allemand et la France déclarera que je suis un citoyen du monde. Mais si ma théorie est fausse, la France dira que je suis un Allemand et l'Allemagne déclarera que je suis un Juif. »
(Albert EINSTEIN, Discours en Sorbonne [date ?])

« L'Histoire justifie ce que l'on veut. »
(Paul VALERY, « De l'Histoire », in Œuvres, tome II, La Pléiade, 1960, p. 935)

Introduction:

le fond de l'affaire

Quels arguments avance-t-on traditionnellement en Ecosse et au pays de Galles lorsqu'on entend montrer que l'union avec l'Angleterre (c'est-à-dire le fondement même de l'Etat-nation britannique) existe au détriment des divers intérêts (économiques, sociaux, culturels) de ces deux régions qui constituent ce que l'on appelle aussi « la périphérie britannique» ? On déclare que le Parlement de Londres étant majoritairement anglais du fait de réalités démographiques indéniables (les habitants de l'Angleterrel représentent en effet quelque 83 % de la population totale2), les régions excentrées ont du mal à se faire entendre et donc à faire voter des lois qui leur soient favorables. En un mot, le centre (c'est-à-dire Londres, siège du gouvernement et du Parlement de Westminster, et, par extension, l'Angleterre du Sud, zone la plus densément peuplée du royaume, pour ne pas dire, en définitive, toute l'Angleterre) passe avant le reste. Pour reprendre les termes de Gwynfor Evans (1912-2005), qui a présidé Plaid Cymru (== « Le Parti du pays de Galles », c'est-à-dire le Parti nationaliste gallois) de 1945 à 1981 :
Westminster est en fait le symbole même du total assujettissement du pays de Galles, la manifestation la plus forte de cette britannicité, c'est-à-dire anglicité, qui tue notre pays. Sa place centrale dans l'histoire de l'Angleterre étaye la puissance de la Grande-Bretagne. Dans les énormes tableaux accrochés à ses murs on ne montre que l'histoire anglaise et l'anglais est la seule langue que l'on y parle3.

Même son de cloche chez Paul H. Scott (ancien diplomate, essayiste, membre du Scottish National Party [SNP], c'est-àdire le Parti nationaliste écossais, depuis les années 1930) : « Sans son propre gouvernement, on n'existe tout simplement pas et on peut voir ses intérêts négligés - ils le sont d'ailleurs
1 Région qui, nous le verrons, compte cependant aussi beaucoup d'Ecossais et de Gallois. 2 Sur presque 59 millions de Britanniques (au recensement de 2001), 2,9 millions habitent au pays de Galles et 5,1 millions en Ecosse. 3 Gwynfor EVANS, For the Sake of Wales The Memoirs of Gwynfor Evans (trans. Meic Stephens), Cardiff: Welsh Academic Press, 2001 (1996), p. 180.

12 systématiquement. »4 On résume parfois cette situation en parlant de « colonialisme intérieur »5. Il semble que le rapport de force politique dans le pays, au cours, notamment, des années 1980, n'ait fait que renforcer les clivages. En effet, les régions britanniques ont vu leurs spécificités et prérogatives plus ou moins niées:
Les gouvernements conservateurs successifs ont marginalisé l'administration aux échelons inférieurs, abolissant des pans entiers de la démocratie locale ou régionale, ou leur ôtant leurs prérogatives. (Cette situation a été) rendue plus délicate encore par le fait que les conservateurs, un parti qui se dit national, sont devenus de plus en plus le parti de la seule Angleterre, d'une Angleterre, qui plus est, rurale et méridionale. Après les législatives de 1997, il n'y avait plus un seul député conservateur en Ecosse et au pays de Galles, ni dans les grandes conurbations d'Angleterre (hormis Londres). Cette mise sur la touche des instances administratives locales au bénéfice du gouvernement central durant les années Thatcher, conjuguée au rôle des quangos (organisations semi-publiques nommées par le gouvernement), qui ont privé les communités locales de la possibilité de répondre de leurs actes, a engendré, dans les diverses régions, une prise de conscience accrue du gouffre existant entre, d'un côté, ceux qui, à Londres, prennent les décisions [6] et, de l'autre, la population

4

Paul H. SCOTT, « Scotland and the Union» - in The Story of Scotland, 1988, cité in Paul H. SCOTT, Towards Independence Essays on Scotland, Polygon, 1991, p. 14.

-

n° 21, June Edinburgh:

5

Suivant

l'expression

du penseur

marxiste

Michael

Hechter

(voir Internai

Colonisation - The Celtic Fringe in British National Development, 1536-1966, publié à Londres par Routledge & Kegan Paul en 1975). L'auteur, convaincu de la survie d'identités ethniques et nationales distinctes à l'intérieur des grands Etats-nations industrialisés, a tenté d'expliquer en particulier la renaissance des nationalismes périphériques de Grande-Bretagne. Centre et périphérie, selon lui, n'y entretiennent pas une relation égalitaire; le premier domine la seconde politiquement (centralisation) et donc culturellement, et de surcroît l'exploite. Dès lors, disparaissent les fondements politiques, économiques et culturels permettant une identification ethnique à part. La « frange celtique» aura ainsi été « avalée tout entière» et transformée en une entité « insignifiante» (p. 45) jusqu'au renouveau identitaire des dernières décennies dû surtout à l'attitude des deux grands partis politiques (conservateurs et travaillistes), qui se sont peu préoccupés, d'après M. Hechter toujours, des intérêts de la périphérie. 6 A leur sujet, Gwyn Thomas (1913-1981), le célèbre et prolifique écrivain gallois, utilise des expressions dont le caractère comique ne doit pas faire oublier le profond ressentiment qui le sous-tend; il parle des «Napoléons de Whitehall» ou bien des « Hérodes de Whitehall », Whitehall étant le quartier de Londres où se concentrent les principaux ministères. Voir Gwyn THOMAS, A Welsh Eye, 1964, in Meic STEPHENS (ed.), A Rhondda Anthology, Bridgend: Seren Books, 1993, pp. 25 & 28.

13 dans le reste du Royaume-Uni - gouffre qui est à la fois géographique et idéologique.?

En ces temps de décentralisation (<<devolution» en anglais), mise en place par le gouvernement Blair en 1997-1999 (création d'un parlement à Edimbourg et d'une assemblée régionale à Cardiff), le discours autonomiste devrait inévitablement être en perte de vitesse, toutefois, « devolution» ne signifie pas indépendance8. Loin de là. Ainsi entend-on encore et toujours les nationalistes gallois de Plaid Cymru et ceux écossais du SNP expliquer que seule cette dernière serait à même d'améliorer la vie quotidienne de millions de personnes (emploi, santé et éducation notamment), car, martèlent-ils (en substance) : « Seule une Ecosse et un pays de Galles indépendants peuvent mener le genre de politique dont l'Ecosse et le pays de Galles ont besoin. »9 Par quoi les nationalistes reprennent à leur compte l'idée de souveraineté à l'intérieur d'un territoire aux frontières reconnues internationalement (et ses corollaires: maîtrise de la défense nationale et de la politique étrangère), ce qui est le fondement même de tous les Etats-nations à travers le mondelO. Fort logiquement, on continue d'insister tout autant sur l'utilisation faite par le centre des ressources régionales. Si, pour prendre un exemple éculé, l'Ecosse était indépendante, l'argent du pétrole de la Mer du NordIl n'alimenterait plus les caisses du Trésor
7

Colin PILKINGTON, Issues in British Politics, Basingstoke & London: Macmillan Press Ltd., 1998, pp. 204 & 205-206. 8 Après plusieurs années durant lesquelles la recherche de l'indépendance semblait être devenue un objectif plutôt à long terme, ou même avoir été abandonnée, SNP et Plaid Cymru, qui se disent maintenant profondément déçus par la « devolution », ont réaffirmé avec vigueur que l'indépendance demeure leur grand dessein pour les échéances électorales à venir, à commencer par les élections régionales de 2007 . Voir Greg LEWIS, « Wales has nothing to lose but its chains» Wales on Sunday, 5 October

-

2003, et Hamish MacDONELL,

« Salmond ends support for devolution»

-

The Scotsman, 25 September 2004. 9 Pour parler comme l'un des personnages d'un roman de Jonathan Coe (The Ratters' Club, London: Penguin Books, 2002 [2001], p. 350) : « Les Gallois détestent les Anglais depuis la nuit des temps, et ils continueront de les détester jusqu'à ce que les Anglais les laissent tranquilles et arrêtent de se mêler de leurs affaires. » JO D'où par exemple l'ardeur de Tony Blair en juin 2004 à exiger de l'Europe, avant le vote sur la nouvelle Constitution, qu'elle respecte précisément l'intégrité britannique dans ces deux domaines. lIOn pourrait pour le pays de Galles prendre l'exemple des barrages construits dans la région de Powys (située dans l'est de la principauté) de Birmingham. pour alimenter en eau potable celle

14 britannique mais seulement celles du Trésor écossais, qui disposerait là d'une manne dont on affirme qu'elle permettrait, pour des décennies entières, de réaliser tous les rêves d'investissement dans les services publics de la région. L'indépendance serait en somme, plus que jamais, une affaire de justice économique et sociale. Il n'est pas étonnant qu'en se déclarant candidate à la succession de John Swinney à la tête du SNP en juin 2004, la célèbre MSpI2 représentant la circonscription de Perth, Roseanna Cunningham, d'origine australienne, ait souligné le fait que les trois grands chantiers de son parti devaient être l'indépendance, la justice sociale et l'économieI3. Car, discours déjà ancien donc, les trois ne font en fait qu'un. Participant avant la Seconde Guerre mondiale à une émission de la BBC, Saunders Lewis, l'un des fondateurs de Plaid Cymru dans les années 1920, ne disait rien d'autre lorsqu'il dénonçait l'attitude des gouvernants anglais:
Au fil des siècles, le pays de Galles se débat sans cesse afin de se remettre d'une succession d'attaques, dont aucune ne parvient à le détruire, mais dont toutes réussissent à le réduire à un état chronique de mauvaise santé sociale, d'anémie morale et de pauvreté matériellel4.

On invoque pour finir un argument dont on ne daigne pas vérifier s'il est justifié ou non, tant son utilisation est devenue banale. Car un présupposé très tenace semble, à lui seul, étayer les affirmations qui précèdent. Ce préjugé (dont on verra qu'il occupe une place centrale dans ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui « notre modernité », ou bien encore « la post-modernité ») consiste à dire que l'Ecosse et le pays de Galles, d'un côté, et l'Angleterre, de l'autre, n'auraient pas grand-chose en communIS. Il s'agirait véritablement de trois
(<<député au Parlement écossais»). On parle = « Member of Scottish Parliament» d'« Assembly Member» (au « AM ») pour un(e) élu(e) de l'Assemblée de Cardiff. 13 Voir Andrew DENHOLM, « Starter's orders in race to lead SNP » - The Scotsman, 25 June 2004. 14Cité par W. HUGHES JONES, What is Happening in Wales? An Open Discussion on the National Awakening, London: Foyle's Welsh Co. Ltd., 1937 ?, p. 22.
15

12

A l'occasion

Allan avait publié un document vantant les vertus de l'indépendance (Talking Independence, Edinburgh: Scottish National Party, 2002) en des termes identiques. Voir

-

du scrutin

régional

de mai

2003,

le SNP

- par

la plume

de Alasdair

1.

15 pays, nations, etc., totalement dissemblables, témoins les langues dites « celtiques » (c'est-à-dire le gallois et le gaélique d'Ecosse), le relief, l'histoire, les mentalités 16, bref, ce que l'on appelle communément - dans un renversement paradoxal de perspective que l'on doit, à mon sens, en grande partie au

p. 6 (ce passage apparaît dans le texte en caractères gras) : « L'Ecosse est une très vieille nation, dont les habitants possèdent des droits démocratiques modernes. Etre indépendant signifie prendre en main notre propre destinée dans l'intérêt de toute notre population. » Il est particulièrement intéressant de noter que dans cette publication à but évidemment pédagogique, la seule affirmation que l'on ne prend pas la peine de justifier est précisément la mention: « L'Ecosse est une très vieille nation ». Le programme du SNP pour les élections européennes de juin 2004 (Vote for Scotland - 2004 European Manifesta, disponible sur le site Internet www.snp.org) ne lève pas plus le voile. On y réaffirme (voir le début du chapitre 1, « La nouvelle Europe ») à propos de l'entrée dans l'Ue de dix nouveaux membres que « toutes ces nations respectent l'histoire et la culture de chacune des autres, faisant ainsi la force de l'Europe dans la diversité », en feignant d'ignorer que, dans une certaine mesure, respecter la diversité à tout prix risque de rendre impossible toute égalité entre les individus de régions différentes à l'intérieur d'un même Etat-nation, ou entre ceux de tel pays et ceux de tel autre au sein d'une fédération d'Etats telle que l'Europe (voir suite de l'Introduction et 111,4). 16 Les uns descendraient des Celtes (généreux, valeureux, etc.), les autres des Saxons (cupides, sanguinaires). Les Gallois seraient hospitaliers, ils excelleraient dans les choses de l'esprit, ils auraient notamment la fibre poétique, comme en témoignerait le nombre élevé de « bardes» dont leur histoire fait mention (<<le Roi des bardes », qui vivait au Ve siècle ~ Huw Morris au XVIIe siècle ~Goronwy Owen qui, au XVIIIe siècle, a remis au goût du jour 1'« Eisteddfod », la grande fête culturelle galloise, caractérisée en particulier par ses chorales masculines et ses concours de poésie; sans oublier Ab Gwilym et 1010 Goch). Les Anglais en revanche seraient d'incorrigibles matérialistes. Déjà au milieu du XIXe siècle, le romancier et philologue G. H. Barrow, un Anglais, notait à plusieurs reprises dans son ouvrage sur le pays de Galles le goût marqué des ouvriers gallois pour la littérature, laquelle, selon lui, n'intéressait pas leurs homologues anglais. Voir Wild Wales - Its People, Language and Scenery, Oxford: Oxford University Press, 1946 (1862), p. 120 par exemple. Cette idée était à dire vrai véhiculée depuis bien longtemps. Giraud de Barri (1146 ?-1223) avait dépeint les Gallois comme économes, rudes, hospitaliers, et aimant la musique, dans ses deux ouvrages Itinerarium Cambriae (1191) et Descriptio Cambriae (1193); il concluait: «Les Anglais se battent pour le pouvoir, les Gallois pour la liberté. » Cité dans Hervé ABALAIN, Histoire du pays de Galles, Paris, Eds. J-P. Gisserot, 1991, p. 31. Bref, comme le souligne M. Chapman (dans The Celts, London: Macmillan, 1992, p. 253) : «L'Anglo-Saxon (. . . ) apparaît comme un personnage brutal et sans âme (...). Le Celte, par contraste, est un être magique, un barde, un guerrier et un enchanteur, sur lequel notre monde nia pas de prise (...). » Cité par David McCRONE, Angela MORRIS & Richard KIELY (eds.), Scotland Edinburgh - the Brand: the Making of Scottish Heritage, Edinburgh: University Press, 1995, p. 58. La société écossaise contemporaine de son côté serait plus ouverte, démocratique et tolérante que son homologue anglaise. Celle-ci serait naturellement conservatrice tandis que celle-là serait l'une des patries du radicalisme. Le mineur Keir Hardie par exemple, fondateur en 1899 du Labour Party (le Parti travailliste), n'était-il pas écossais?

16 particuliers, non transmissibles» 18, c'est-à-dire ce que l'on possède en propre, par opposition à la culture au sens de « savoir» 19. A vrai dire, on lit ce genre de déclarations partout, dans la presse britannique et internationale, dans les livres et articles spécialisés traitant de la Grande-Bretagne; on l'entend partout, à la télévision et sur les ondes de radio. L'un d'entre nous écrit au sujet du pays de Galles par exemple qu'il s'agit d'un « pays à part »20, telle autre collègue parle d'« union sans unité »2\ quand d'autres encore, outre-Manche, ont depuis un certain temps déjà prédit « la dislocation de la Grande-Bretagne »22ou, ce qui revient au même, « la mort de la Grande-Bretagne »23. Les plus optimistes, enfin, parlent d'identité «floue »24, du « trouble identitaire britannique », de ces « tensions» provenant
Voir par exemple Tzvetan TODOROV, Nous et les autres - La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Eds. du Seuil, 1989, pp. 81 & suivantes, et Marc GOLDSCHMIT, Jacques Derrida - une introduction, Paris, Pocket, 2003, pp. 56-59.
18
17

structuralisme

17

- la « culture », au sens de « styles de vie

Voir Claude LÉVI-STRAUSS,Le Regard éloigné, p. 50, cité par Tzvetan

TODOROV, Nous et les autres, p. 95. Toute culture, en effet, se pose en s'opposant. Voir Pierre-André TAGUIEFF, La Force du préjugé - Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, Gallimard, 1999 (1987), p. 248.
19

Cette idée a littéralement envahi au cours des quarante dernières années le champ des

sciences humaines, à commencer par l'histoire et la sociologie. Voir entre autres à ce sujet: Yves LACOSTE, Vive la nation - Destin d'une idée géopolitique, Paris, Fayard, 1997, p. 169 ; Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l'autre homme, Fata Morgana, 1978 (1972), pp. 85-101 ; et l'ensemble du bel ouvrage d'Alain FINKlELKRAUT, La Défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987, 186 p., ISBN 2 07 032509 1. 20 Hervé ABALAIN, Histoire du pays de Galles, pp. 15 & 119. 21 Voir la conclusion de Moya JONES, Le Royaume désuni: Angleterre, Irlande, Ecosse, pays de Galles - Introduction à la dévolution, Paris, Eds. Ellipses, 2003, 125 p., ISBN 2 7298 13802. 22 Du titre d'un ouvrage bien connu de l'universitaire écossais Tom Nairn, à savoir The Break-up of Britain (1977).
23

Il s'agit du titre d'un livre de John Redwood (The Death of Britain, 1998), élu

conservateur et ministre chargé des affaires du pays de Galles sous John Major. D'autres encore ont fait parler d'eux à propos de cette question, tels les journalistes Andrew Marr, originaire de Dundee et Londonien d'adoption, qui a fait paraître en 2000 un livre intitulé The Day Britain Died, et Simon Heffer (qui ne cache pas son attachement au Parti conservateur) avec Nor Shall My Sword - The Reinvention of England, London: Phœnix, 2000 (1999) ; voir, dans ce dernier ouvrage, p. 1 et, plus largement, tout le chapitre I, intitulé « Une crise d'identité ». Selon Tarn Dalyell enfin, député travailliste écossais, qui aura siégé aux Communes de 1962 à 2005, l'Ecosse sera indépendante « tôt ou tard ». Cité par Elizabeth GLEICK, « Make or break» Time, 10 May 1999, p. 29. 24 David McCRONE, « Sociologie d'une Ecosse en mutation », in Keith DIXON (dir.), Grenoble, L'Autonomie écossaise - Essais critiques sur une nation britannique, ELLUG. - Université Stendhal, 2001, p. 76.

-

17 « de la coexistence d'un système politique unitaire et de l'absence d'une identité nationale unitaire », c'est-à-dire d'une « contradiction» entre deux pôles, la tendance assimilationiste et la tendance à la désintégration25. Voilà qui donnerait raison à titre posthume à David Hume, philosophe écossais du XVIIIe siècle, lequel a déclaré que la Grande-Bretagne était le pays du monde avec le moins de caractère national26. Au final, il semblerait donc que l'optimisme affiché, en 1983 par exemple, par Jim Bulpitt (il affirmait que les nationalismes écossais et gallois n'avaient pas eu d'effet réel)27ne soit plus vraiment de rigueur. Il va de soi qu'il existe de surcroît des causes exogènes à cette situation. Tout au long du XXe siècle, on a considéré la culture comme la caractéristique essentielle de toute identité nationale28. L'effondrement du bloc soviétique à partir de 1989 (chute du mur de Berlin) par exemple a ouvert la voie à bien des revendications indépendantistes (en «ex-URSS» et «exTchécoslovaquie» par exemple), toutes fondées sur la notion d'ethnie, de «peuple », et sur l'idée du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, jadis chère au président américain T. W. Wilson (cheville-ouvrière du traité de Versailles de 1919, qui a clos la Première Guerre mondiale), la première justifiant la seconde.
L'accord voulu par le président Wilson a bel et bien encouragé et consacré l'idée qu'il fallait envisager les aspirations sociales et politiques dans le cadre de l'appartenance à une nation, et que les peuples capables de se présenter comme des nations avaient le droit de définir ces aspirations en termes juridiques, c'est-à-dire de se constituer en Etats29.

25

Gilles LEYDIER, La Question écossaise, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1998, pp. 225,25 & 37. 26 Voir Keith G. ROBBINS, Nineteenth Century Britain - England, Scotland, and Wales: the Making of a Nation, Oxford: Oxford University Press, 1989 (1988), p. Il. 27 Jim BULPITT, Territory and Power in the United Kingdom: An Interpretation, Manchester: Manchester University Press, 1983, p. 235. 28 Voir Noel PARRY & José PARRY, « Nationalism, Culture and the End of Civilization? », in Kevin 1. BREHONY & Naz RASSOOL (eds.), Nationalisms - Old and New, London: Macmillan Press Ltd., 1999, pp. 221-224. 29 Stephen BOWLER, « 'Ethnic Nationalism': Authenticity, Atavism and International Instability », in Ibidem, p. 62.

18

De cette idée a découlé un monde dans lequel la souveraineté appartenait aux peuples (notion que, paradoxalement, Wilson n'a pas définie avec précision), peuples qui désormais devaient collectivement définir les rapports entre Etats. Cependant, comme bien des mouvements de «libération» se soldèrent par l'instauration de régimes dictatoriaux, et comme l'idée de nationalité (l'identité) avait permis aux pires sentiments de s'exprimer, il apparut urgent de la dépolitiser, de la circonscrire au domaine du culturel. C'est alors qu'on eut recours à la psychologie pour justifier le nationalisme puisque les caractéristiques objectives expliquant le phénomène lui-même faisaient défaut ou s'avéraient trop instables. Le nationalisme trouva donc sa justification dernière dans les instincts tribaux que chaque homme aurait en lui. Ce constat semble de nos jours être plus vrai que jamais. Les conflits particulièrement sanglants de Bosnie, de Croatie et du Kosovo - pour ne rien dire de celui de Tchétchénie, ni des difficultés rencontrées par l'Ukraine30 demeurent apparemment la preuve que l'Etat (réalité politique) et la nation (réalité culturelle, caractérisée par l'homogénéité des pratiques et autres, si, bien sûr, une telle chose peut exister a priori, c'est-à-dire indépendamment de l'Etat) ne se superposent jamais, ne peuvent à vrai dire jamais se superposer, qu'ils sont finalement pareils à I'huile et à l'eau, non-miscibles, et, partant, qu'il vaut mieux ne pas les mélanger, ou plus précisément que chaque nation (au sens de «peuple» donc) devrait avoir son Etat « bien à elle» afin que nous vivions tous dans le meilleur des mondes possibles. Les autonomistes écossais et gallois ne souhaitent rien d'autre que cela. Les trois régions britanniques seraient selon eux bien plus heureuses si elles choisissaient enfin la voie de la séparation à l'amiable, à l'image de la Tchéquie et de la Slovaquie en 1992 par exemple. Après avoir souligné que selon lui l'obtention de l'indépendance ne signifierait pas séparatisme, Paul H. Scott écrit:

30 Voir entre autres Jean-Marie CHAUVIER, « Les multiples pièces de l'échiquier ukrainien », in Le Monde diplomatique, n° 610, janvier 2005, pp. 4-5.

19 Au contraire, c'est le système actuel, dans lequel Londres s'intercale entre nous et le reste du monde, qui représente le véritable séparatisme. En ayant notre propre gouvernement, nous pourrions établir des relations beaucoup plus justes et satisfaisantes avec l'Angleterre et les autres pays, dans l'intérêt de touS31.

Si les philosophies marxiste et libérale, explique-t-on en outre, ont laissé imaginer, au cours des décennies passées, que la nation pouvait reposer sur les bases solides de la raison (triomphe de la citoyenneté), et non sur le caractère irrationnel de la culture, de l'identitaire, comme on dit aujourd'hui (c'està-dire de la nation comprise comme un recentrage sur les valeurs premières du groupe auquel on appartient), ce que nous enseigne l'époque contemporaine tend à montrer tout le contraire32. L' ethnonationalisme semble remporter bien des suffrages un peu partout; nous assisterions à la « revanche du concret sur l'abstrait »33.Les vieilles identités ne seraient pas mortes; elles exigeraient tout simplement d'être admises sur la scène politique. D'où par exemple, au début des années 1960, la parution d'ouvrages tel que celui de G. Héraud, L'Europe des ethnies, dans lequel il propose de changer la donne politique au sein de chaque pays afin, selon lui, d'être à même de desserrer l'étau du centralisme qui étoufferait les cultures régionales (création en France par exemple d'Etats breton, basque, occitan, etc.). Dans son livre intitulé La Révolution régionaliste (1967), dont l'argument principal est que « l'autonomie régionale (...) est, elle, à l'échelle du monde moderne », qu'elle « s'inscrit dans l'histoire », qu'il faut remplacer « l'aménagement autoritaire du territoire par l'inititiative citoyenne» dans le but
31

Paul H. SCOTT, « The Need for Independence» 1987, cité in Paul H. SCOTT, Towards Independence,

- in

The Glasgow p. 211.

Herald,

6 June

32

Voir à ce sujet George SCHOPFLIN, Nations, Identity, Power - The New Politics of

Europe, London: Hurst & Co., 2000, pp. 9-34, et Sylvia OSTROWETSKY, « L'écart des appartenances », in Tariq RAGI & Sylvia GERRITSEN (dirs.), Les Territoires de l'identité, Amiens, Licorne, & Paris, L'Harmattan, 1999, pp. 241-242. 33 Gil DELANNOI, Sociologie de la nation - Fondements théoriques et expériences historiques, Paris, Armand Colin, 1999, p. 6. Comme on a pu le lire récemment dans l'hebdomadaire The Economist: « La Grande-Bretagne représente la monarchie, les lois et le parlement: c'est le politique et le juridique », déclare Bernard Crick, universitaire que le gouvernement a consulté pour l'élaboration de la nouvelle cérémonie d'accès à la citoyenneté. L'Angleterre (ou l'Ecosse, ou bien le pays de Galles), d'autre part, c'est ce que ressentent les gens. » Voir « British or what? » The Economist, 31 March 2005.

-

20 de remettre « la démocratie en place », l'universitaire R. Lafont, un autre régionaliste, déclare:
Après tout, l'histoire des sociétés n'est jamais sotte, et les déterminations géographiques qui ont provoqué de façon complexe la diversification ethnique et les rapports de voisinage entre ethnies, qui ont à travers mille accidents politiques amené jusqu'à nous le concept de région traditionnelle, pèsent toujours sur la réalité de la vie française. Il suffit d'abolir l'artifice bureaucratique incrusté dans le département, de rechercher les groupements vrais de la vie régionale pour retrouver beaucoup du découpage linguistique et l'essentiel du découpage historique, dont le souvenir n'est pas aboli. L'avenir de la vie française est peut-être inscrit dans un retour, non exactement aux provinces (...), mais à ce que sous les provinces il y avait de perdurable. D'autres fois à ce que l'ethnie signifie de relations concrètes entre les hommes34.

En d'autres termes, tel groupe occupant tel territoire forme une nation s'il partage la même culture. Cette dernière prend une importance capitale si ladite nation n'est point un Etat à part entière. Comme ce mouvement de recentrage est apparu naturel à beaucoup (il semble en effet porté par un idéal humaniste, le but étant, ainsi que nous venons de le lire, de protéger les hommes de ces machines institutionnelles inhumaines qui les ont éloignés de leur être « vrai»), il a donc inspiré tous les types d'institutions. Dès 1981, la reconnaissance des minorités en général, du multiculturalisme, s'inscrivait dans les travaux du Conseil de l'Europe35. En 1994, l'Ve a finalement instauré un Comité des régions européennes, «possible prémice de la fondation institutionnelle d'une future « Europe des régions» »36 ; ses délégués sont tout pétris d'un discours favorable à ce que l'on appelle en anglais «minority nationalism », c'est-à-dire, pour faire court, aux « Eurorégions », par opposition aux vieux Etats-nations, fondés sur l'idée que la nation est construite, imaginée ou réinventée en
34 Robert LAFONT, La Révolution 228, 229 & 203-204.
35

régionaliste,

Paris, Gallimard,

1967, pp. 244, 249,

Voir René ANDRAU, La Dérive multicu/turaliste (Essai sur les formes du
de

communautarisme), Bruno Leprince Editeur, 2000, p. 105. 36 David NEWLANDS, « Influence des changements constitutionnels sur l'évolution l'économie écossaise », in Keith DIXON (dir.), L'Autonomie écossaise, p. 127.

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