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Le mal arabe

De
191 pages
Les politiques à court terme, le cynisme des décideurs occidentaux, loin de protéger l'Occident, vont aggraver ses difficultés, tant dans la gestion de l'émigration que dans celle du terrorisme. En sacrifiant les libertés des autres, les politiciens mettent en danger la liberté dans leurs propres sociétés. Tout laisse à penser que le mal arabe est contagieux et que l'avortement de la démocratisation dans le Sud-Occident mettra à mal les acquis de la Démocratie dans le Nord-Occident.
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Le mal arabe
Entre dictatures et intégrismes: la Démocratie interdite

Moncef MARZOUKI

Le mal arabe
Entre dictatures et intégrismes' la Démocratie interdite

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur
En français -L'arrache corps: Essai sur l'expérimentation humaine en médecine -edit atematives .Paris 1979 Traduction espagnole experimentacion en el ombre. ed jugar Madrid 1982 -Arabes, si vous parliez. ed , lieu commun. Paris 1987 -La mort apprivoisée -ed, du méridien. Montréal1990 En arabe
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site internet :www.Moncefmarzouki.net
@ L'Harmattan, 2004

ISBN: 2-7475-6501-7 EAN : 9782747565011

Aux emmurés vivants de la prison du 9 Avril à Tunis et aux quarante mille prisonniers politiques des dictatures arabes.

Préambule La démocratie s'étend depuis un siècle comme une vague submergeant le monde entier. Elle a déferlé depuis ses bastions du Nord sur l'Inde et s'y est solidement implanté depuis les années cinquante. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, elle a emporté un grand nombre de dictatures en Amérique du Sud, Europe de l'Est et Russie. Dans l'Afrique du Sud des années quatre-vingt-dix, elle a débarrassé le monde de cette double infamie qu'était l'apartheid, à la fois dictature et racisme. Durant les trente dernières années, une centaine d'Etats ont adopté le régime démocratique. Les derniers mois de l'an 2000 ont vu la chute de trois dictateurs: Fujimori au Pérou, Gué en Côte-d'Ivoire, Milosevic en Yougoslavie. De tous les grands ensembles humains, seul le monde arabe semble se soustraire à ce phénomène planétaire. Or les conditions nécessaires à la mise en place de régimes démocratiques sont réunies depuis des années, surtout au Maghreb: importance des classes moyennes, élévation du niveau de vie et d'éducation, imprégnation des élites par les idées de la modernité, existence de forces réformatrices au sein même des régimes les plus autoritaires. Du fait de leur histoire et leur situation géographique, nos sociétés, pratiquant largement le bilinguisme, sont parmi les plus ouvertes du monde. Le niveau de complexité sociale qui fait de la démocratie «une urgence technique et pas seulement éthique », selon la formule d'Alvin Toffler, était atteint dès les années soixante-dix dans nos pays. La proximité géographique et culturelle de grandes démocraties européennes devait même être un facteur d'accélération du processus démocratique. Pauvre et dérisoire processus! Il s'est vite achevé en farce sinistre en Tunisie, en queue de poisson en Egypte, au Yémen et au Soudan.

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Il s'est terminé en tragédie sanglante au Liban et en Algérie. En Arabie et dans le Golfe, il n'a jamais commencé. Les deux cent mille victimes de la deuxième guerre d'Algérie payèrent au prix le plus fort ce dramatique échec. D'ailleurs le peuple algérien ne fait que vivre sur le mode condensé, accéléré et paroxystique le même drame que connaissent sous d'autres formes moins aiguës la plupart de nos peuples. Le continent africain a vu se développer ces vingt dernières années un phénomène fort inquiétant: celui de peuples sans Etats (Somalie, Congo, Liberia, Angola ou Côte -d'Ivoire). Dans le monde arabe, c'est le phénomène inverse qui est observé: celui d'Etats sans peuples. Le divorce aujourd'hui entre la quasi-totalité des dictatures qui se sont annexé ces Etats est tel que, pour les peuples, elles sont de plus en plus assimilées à des forces d'occupation interne. L'indépendance s'est révélée être une coquille vide. Les Arabes sont toujours des sujets et non des citoyens, simplement ils ne sont plus les sujets de l'Etat étranger mais ceux de l'Etat national. On n'a jamais autant torturé que depuis que l'on agite à tout- va les droits de l'homme. Le présent est, comme les territoires... occupé. L'avenir est quant à lui bouché par des régimes décidés à ne rien changer, sauf à donner le change. Le dictateur tunisien aime répéter que la démocratie n'est pas un prêt-à-porter. Mais la dictature, elle, l'est. Sous le masque de la diversité des situations et des régimes, intégriste islamiste comme au Soudan, nationaliste comme en Syrie ou en Irak, «laïque» et «moderniste» comme en Tunisie, la dictature arabe est la même mégalomanie d'un homme, le même pillage organisé par sa famille et son entourage, la même déchéance de l'Etat, le même désespoir de toute une société. Elle est bâtie partout sur les mêmes quatre piliers: le droit à la prédation de l'argent public, le refus de l'alternance au pouvoir, le contrôle de toutes les libertés et la répression brutale de toute opposition. L'écrivain égyptien Ahmed Rajeb, avec l'humour si caractéristique des enfants de la vallée du Nil, a inventé un pays arape qu'il appelle le 8

« Fassadstan» (littéralement le pays de la corruption et du mal) écrivant sa constitution, ses lois, ses coutumes et ses institutions. Dans le « Fassadstan », sorte d'archétype ou de modèle de tous les pays arabes existants, le chef est l'ombre de Dieu sur terre, ce qui lui donne tous les droits sur la vie et les biens de ses sujets. Il est toujours réélu avec 99% de voix non exprimées et lègue la grande propriété qu'est le pays à sa famille en mourant. Les fonctionnaires ne touchent pas un salaire. Ils se servent directement dans la poche des administrés. La loi, et ceci de par la loi elle-même, ne s'applique qu'à ceux qui ne sont pas en mesure de la détourner. Les commissions sont des droits acquis au chef et à sa famille. Seuls eux ont le droit de détourner l'argent si peu public.Des différences de formes et d'approches, mais un même désastreux bilan à l'arrivée. Se présentant comme les héritiers des mouvements de la lutte pour l'indépendance, nos dictatures ont bradé en fait cette dernière pourtant chèrement acquise par nos pères. Le régime irakien a donné, par sa politique irresponsable, le prétexte au retour de l'occupation directe. En échange de leur maintien au pouvoir, la plupart des régimes, parce que dépourvus du moindre soutien intérieur ,ou légitimité populaire, ont transformé nos pays en véritables Etats vassaux, notamment des Etats-Unis. Qui plus est, ils ont tous magistralement raté le développement social et économique pour lequel ils prétendaient suspendre « momentanément» nos libertés. Le rapport 2001, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), a montré qu'aucune nation n'a aussi massivement investi de ressources dans toutes sortes de chantiers que la nôtre. Aucune n'a si peu avancé. Les Arabes reculent sur tous les plans et s'enfoncent dans une abyssale crise économique, sociale, politique et morale qui les précipite vers l'implosion ou l'explosion. Les fuyards, c'est déjà un problème national en Tunisie, mais géré par la police italienne qui arrête tous les jours les clandestins, du moins ceux qui ont survécu à la mer. Les rescapés et les fuyards de 9

tous âges et de toutes conditions iront se joindre aux millions d'hommes et de femmes chassés par la misère et la répression, traîner leur drame sous des cieux plus gris mais plus cléments. Qui dira un jour l'étendue de la peine de ces Arabes errants, rêvant de l'impossible mariage du pays et de la liberté? Trois cent millions d'êtres humains sont condamnés par leurs dirigeants à davantage de sousdéveloppement, d'indignité, de conduite d'échecs et de souffrance morale. L'occupation de Bagdad, capitale du califat abbasside et ville on ne peut plus liée dans l'imaginaire arabe à la grandeur défunte, comme la crise profonde dans laquelle se débattent Damas, Alger, Le Caire ou Tunis, ne sont que les deux aspects du même phénomène: le naufrage d'une nation entraînée dans le gouffre par son système politique obsolète. En Occident, on sent le danger. Cette immense multitude aux frontières Sud de l'Europe, se débattant dans l'injustice, l'ignorance et le chômage, est un terreau d'élection pour toutes les contagions. Le terrorisme n'est que le signal d'alarme. Alors les Américains se mettent à faire des plans à soumettre à la prochaine réunion du G8 de 2004.11s'agit d'un vaste programme économique et politique pour sauver les Arabes d'eux -mêmes et de leurs tyrannies: un comble. Face à la brutalité du pouvoir archaïque, les sociétés arabes cherchent désespérément à sortir du règne de la peur et de l'humiliation. Les plus déterminés ou les plus coincés, désespérant d'une solution pacifique, recourent au terrorisme. Le pouvoir archaïque prend prétexte de cette agitation pour accroître sa violence. Un cercle vicieux est amorcé conduisant tôt ou tard à l'explosion. Du Golfe à l'Atlantique, les Arabes, travaillés par la colère et le dégoût, n'ont plus de mots assez durs pour des hommes et des institutions dans lesquels ils ne se reconnaissent plusl. La prise de parole est devenue générale et ce, en dépit d'une
1 Voir annexe 1 . 10

censure largement dépassée par la révolution technologique. Rien n'effraye plus un dictateur que la vérité sur le prix payé par tout un peuple à ses « réalisations ». Le combat acharné du dictateur tunisien contre l'information libre, qu'il s'agisse de la censure sur les livres et les journaux, de l'interdiction (avortée) des antennes satellitaires, du contrôle de l'accès à Internet, relève de cette politique du déni de vérité. Les dictateurs sont comme la chauve-souris. Ils ne peuvent prospérer que loin de la lumière. Aussi bien dans les séminaires scientifiques les plus fermés que dans les débats houleux sur les plateaux des grandes chaînes comme «El Jazira », suivis par des dizaines de millions de téléspectateurs, les Arabes discutent avec passion et rancœur du même dilemme: Pourquoi la démocratie triomphe-t-elle partout sauf chez nous? Sommes-nous condamnés à la dictature perpétuelle? Comment en finir avec des régimes aussi répressifs, aussi corrompus et surtout aussi incompétents? Car c'est bien là la question essentielle. Pourquoi la dictature, ce mal qui a rongé et détruit tant de sociétés humaines, est-elle aujourd'hui presque exclusivement un mal arabe? Force est de constater que nos dictatures semblent très bien surfer sur la vague démocratique qui a englouti bien d'autres régimes semblables. De façon schématique, on peut distinguer quatre stratégies d'adaptation et de survie. La première est celle des monarchies plus ou moins ouvertes sur la modernité comme au Maroc ou en Jordanie. Le «truc» est d'introduire prudemment des réformes de surface, tout en ne cédant rien sur l'essentiel. Dans le cas des Etats du Golfe, il s'agit de survivre en achetant la soumission des peuples par l'argent du pétrole et de se mettre sous la protection militaire de la démocratique Amérique. Mais le« truc» fonctionne de plus en plus mal. L'argent commence à manquer sérieusement et le protecteur américain est assimilé par la population à un occupant étranger. Les troubles actuels en Arabie pourraient bien Il

augurer d'une évolution à l'iranienne. Les régimes syrien ou libyen en sont restés aux bonnes vieilles techniques de la répression aveugle. Au moins, on peut leur reconnaître le mérite de nous éviter la laideur du fard sur la laideur du masque. Le régime tunisien est un cas à part. C'est la seule dictature au monde dont l'idéologie affichée est la démocratie et les droits de l'homme. Son mot d'ordre semble être: ne pouvant éviter la démocratie, falsifions-la. Mais même avec une habileté certaine et un instinct de survie très aiguisé, de tels régimes aussi incongrus dans le temps que dans l'espace, n'auraient pas dû survivre à ce jour, surtout avec le palmarès qui est le leur. Aurions-nous comme le disent certains culturalistes occidentaux des prédispositions culturelles, sinon génétiques, pour vivre éternellement sous le despotisme oriental? On répondra à une telle hypothèse par le mépris même qu'elle révèle. Aurions-nous manqué de combativité? Aurions-nous refusé de payer le terrible prix de la liberté? Certes non. Le prix que payent les Arabes pour se débarrasser de leurs dictatures honnies a été et reste très élevé. Alors pourquoi un si maigre résultat pour un tel prix? Surtout quelles chances avons-nous de surmonter ce qui s'apparente bien à un échec et pouvons-nous encore espérer vivre un jour libres dans nos propres pays2? Marqué par ma formation médicale, je n'ai pu répondre à ces questions en me libérant de la trilogie qui structure l'esprit
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La Tunisie, à l'instar du cas clinique en médecine, servira comme exemple pour démonter la mécanique de la dictature arabe. Ce que nous savons sur le gâchis tunisien sera un jour complété par d'autres révélations sur le prix effroyable payé par les Irakiens, les Saoudiens, les Libyens, les Syriens etc. Les lecteurs arabes non tunisiens reconnaîtront dans ce texte les figures emblématiques de leurs combats nationaux, mais sous d'autres noms. Ils y reconnaîtront tout aussi aisément leurs chefs abhorrés, leurs polices secrètes omnipotentes, leur corruption endémique et surtout leur propre souffrance. 12

d'un médecin: signes, diagnostic, traitement. Certes, les sociétés humaines ne sont pas des organismes biologiques qui peuvent être analysés par la méthodologie des cliniciens. Mais il est indubitable que les sociétés souffrent comme peuvent souffrir les individus qui les composent. La dictature est aussi un dysfonctionnement de leur système politique, au même titre que l'épilepsie est un dysfonctionnement du système nerveux d'un individu. Or nos sociétés malades de leur système politique sont à la recherche désespérée d'un remède qui ne soit pas pire que le mal, guettées comme elles le sont par le spectre d'une dictature islamiste recommençant le même cycle infernal. Nous savons pertinemment que la démocratie n'est pas la panacée. Elle ne règlera pas d'un coup de baguette magique nos problèmes sociaux et économiques. Mais nous savons aussi qu'elle est la condition nécessaire, même si elle n'est pas la condition suffisante, pour cette renaissance, tant espérée, tant attendue, tant promise, mais qui ne s'est jamais réalisée car nous avons oublié de mettre dans nos projets de libération l'ingrédient essentiel :la liberté. Ces vingt dernières années, la prison, les longues périodes de quasi-assignation à résidence, puis l'exil sont venus à point nommé pour imposer à intervalles irréguliers l'arrêt de l'agitation militante. C'est durant ces périodes plus ou moins longues que j'ai pu rejouer dans ma tête des évènements vécus trop rapidement, réfléchir calmement à ce qui s'est passé, essayer de deviner les lignes de force qui structurent toute cette agitation en apparence brownienne. De ces cogitations est né ce texte qui se veut à la fois témoignage sur ce que coûte la démocratisation en terre arabe, analyse des raisons de l'échec d'un processus pourtant bien lancé, et propositions pour que cet échec soit un accroc et non un destin.

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Vol au-dessus d'un nid de ripoux
Nul ne peut prétendre connaître un régime politique s'il n'en connaît les coulisses et les bas- fonds, là où les verbes-clés sont toucher et coucher. Les frasques des hommes de pouvoir, des hommes d'argent ou des hommes des renseignements sont le noyau dur d'une surprenante et sordide réalité que le décor mis en avant aura mission de cacher au regard des citoyens. Les coulisses ont elles-mêmes leur arrière-cour. Je ne la connais pas par ouï-dire mais par expérience. Rien ne me prédisposait à une telle connaissance, bien au contraire. Dès mon élection à la tête de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) en avril 1989, les mauvaises langues commencèrent à spéculer sur le portefeuille ministériel qui m'attendait. On disait que, comme mes deux prédécesseurs, Zmerli et Charfi, je ne chaufferais pas longtemps ma nouvelle place. Le dictateur organisait sa façade par le débauchage des présidents de la Ligue. Quelle meilleure cerise sur le gâteau de la nouvelle démocratie policière que la présence au gouvernement de tels hommes. J'eus beau déclarer à la presse que je n'étais pas ministrable, les sourires entendus n'en ont pas moins continué. Seul le dictateur avait bien reçu le message et m'en tint une solide rancune. La vie est comme un voyage où nous marchons sur un chemin qui bouge sous nos pieds, prenant les directions les plus incongrues. Des croisements de route aux brusques dérapages, le destin fait basculer votre vie. L'homme fait un boucan du diable dans les couloirs. Je demande à la secrétaire inquiète de le laisser entrer. Visiblement éméché, il m'interpelle avec agressivité: «C'est toi le président du machin truc des droits de l'homme? » 15

Je fais oui de la tête, en souriant. « Tiens, regarde tes droits de l'homme à la con. » L'homme soulève sa chemise et me montre un corps couvert de haut en bas de points rouges. Evidemment, ce n'est pas la rougeole. « Ce sont les traces de leurs cigarettes. Ils voulaient me faire avouer un vol que je n'ai pas commis. Cela a duré deux jours, alors les droits de l'homme dont on nous rabat les oreilles, tu peux te les mettre là où je pense! » L'homme remet le pan de sa chemise dans son pantalon et s'en va sans même se donner la peine de demander quoi que ce soit. Il doit croire que la Ligue est une agence gouvernementale. On ne rappellera jamais assez que la torture dans nos pays n'est pas que le lot des opposants, mais que ce sont tous les suspects qui y ont droit, tout autant les droit commun que les politiques. Ma décision est prise. Quoi qu'il m'en coûtera, jamais je ne me tairai sur ça. Cela se répercuta rapidement dans le ton des communiqués réguliers de la Ligue. Née au mois de mai 1977, elle devint très rapidement le porte- drapeau de toute la société civile. Libéraux, socialistes, islamistes, nationalistes, tous voulaient en faire partie, car elle exerçait une magistrature morale de plus en plus reconnue. A un journaliste étranger qui me demandait au début des années quatre-vingt-dix combien de partis politiques comptait le pays, j'ai répondu: deux, la Ligue et la police. Et pour cause, elle s'était annexé des fonctions éminemment politiques comme la surveillance, la dénonciation des violations des droits de l'homme. La Ligue était devenue très vite, du fait de l'absence d'autres espaces indépendants, une sorte de parlement, mais de la société civile. Les hommes et les femmes qui la composaient représentaient toutes les sensibilités politiques. Ils étaient liés en principe par un puissant ciment: la Charte adoptée en 1985 après un débat unique dans l'histoire de la société tunisienne et qui affirmait dans son préambule s'inspirer de trois sources: la Déclaration 16

universelle des droits de l'homme, la Constitution tunisienne, et les principes éclairés de l'héritage arabo-musulman. Elle n'était pas qu'un espace de rencontre et d'action. C'était une formidable école de la démocratie. Les enfants de l'autoritarisme familial, professionnel et politique y apprenaient la tolérance, le débat. Elle était aussi un centre de rayonnement, portant la bonne parole et la formation dans les plus petites villes du pays profond. Fait unique qui lui donnait toute sa force: elle était totalement indépendante du pouvoir et ne ménageait pas ses critiques. Elle était la première association que le pouvoir ne contrôlait pas et qui allait lui donner bien du fil à retordre. Pour mesurer aujourd'hui la régression que connaît le pays dans le domaine de la liberté d'expression et des libertés tout court, il suffit de relire ses communiqués du temps de Bourguiba, s'étendant à longueur de colonnes de journaux encore indépendants et dénonçant la torture, les élections trafiquées, les lois liberticides. Il est évident que n'importe quel pouvoir, a fortiori s'il est autoritaire, ne peut voir d'un bon œil une telle institution propager des valeurs qui sont à l'opposé de son idéologie, siffler toutes ses fautes, et prétendre à une quelconque autorité morale qui échappe à son contrôle, qui plus est s'exerçant à ses dépens. Bourguiba tolérait la Ligue; le dictateur, lui, espérera longtemps la corrompre et la récupérer. Le conflit le plus grave et le plus lancinant tournait autour des conditions d'arrestation, de détention et surtout de cette plaie: la torture. Le dictateur croit que cette politique est le fait d'une minorité d'activistes dont je suis le chef et nous boude. Vers la fin de l'année 1989, sous la pression de ses conseillers, il finit par me recevoir, comme le voulait la politique affichée du régime. Le « changement» n'était-il pas là pour asseoir enfin la démocratie et les droits de l'homme? La veille de l'entrevue, on me fait la leçon au comité directeur. « Tu seras poli. Essaye pour une fois d'être diplomate! » -Poli, je le suis toujours, obséquieux jamais! 17

-Oui, mais modère ton franc- parler! La franchise, c'est bon mais inutile de la pousser jusqu'à la goujaterie. Tu l'assureras de la volonté de la Ligue de collaborer avec le gouvernement. Tu lui donneras du M. le Président tout le temps, etc. » Tout ce que je voulais dire à cet homme c'était: «Vous nous avez promis la démocratie et on ne voit rien venir, alors c'est pour quand? » La télévision filme longuement pour le journal de 20 heures la poignée de main et le geste large m'invitant à m'asseoir. On est en tête-à-tête. Enfin je vois «l'artisan du changement ». L'autre se faisait appeler «le combattant suprême ». La vox populi, au bout de quelques années, finira par se lasser: depuis le temps qu'il est artisan! Quand va-t-il prendre du grade et devenir son patron, à ce fichu changement3 ? On dit qu'il est violent, colérique, au langage à faire rougir des statues. Je m'attends à voir un personnage haut en couleurs. Quelle déception! L'homme parle peu et d'une voix à peine audible. Je débite mon discours sur la volonté de la Ligue de collaborer avec le gouvernement pour résoudre les problèmes en suspens dont la fin de la torture. Il écoute sans broncher puis... « La Ligue fait trop de politique. -C'est normal, les droits de l'homme, c'est de la politique. -C'est le travail des partis. -Encore faut-il qu'ils existent! » A l'évidence le courant ne passe pas. Je me rappelle les conseils de diplomatie. « La démocratie est un risque pour nous tous, mais en Tunisie c'est un bon risque. L'importance de la classe moyenne, la vigilance de nos femmes quant à la défense de leurs acquis, le niveau d'instruction, notre proximité de l'Europe, nos traditions de modération, le sens du compromis, le caractère pacifique de notre peuple... Que d'atouts par rapport à nos
3 En arabe dialectal le mot artisan comprend aussi la notion d'apprenti. 18

voisins! Nous serons tous les bénéficiaires d'une démocratisation réussie, vous le premier. - Oui, oui, on verra. » J'ai su à ce moment précis qu'on ne verrait rien, ou plutôt qu'on n'y verrait que du feu. La rencontre me laisse une impression désagréable. Visiblement mal à l'aise pendant toute l'entrevue, le dictateur m'a mis moi aussi mal à l'aise. Il ne m'avait reçu que contraint et forcé. C'était l'époque où il voulait se faire passer pour le démocrate qu'il n'a jamais été et qu'il ne sera jamais. Je ne mesurerai que plus tard l'étendue de la sournoiserie dont il pouvait être capable. En sortant de l'entrevue, j'avais déjà relevé I'hypocrisie du personnage qui se plaignait de la politisation de la Ligue, alors que c'était lui qui avait offert à deux de ses exsecrétaires généraux et à deux de ses présidents en exercice des portefeuilles ministériels. L'affrontement le plus dur entre lui et la Ligue devait se dérouler à partir de 1991 quand il décida de liquider le mouvement islamiste en utilisant tous les moyens. Le débat sur la Charte en 1985 avait montré des désaccords profonds entre la Ligue et les islamistes sur des questions essentielles comme la peine de mort, les châtiments physiques, le statut de la femme ou l'adoption. Ces divergences traduisaient l'éloignement des paradigmes. Pourtant la Ligue ne pouvait accepter une démocratie sélective les excluant, encore moins fermer les yeux sur les conditions de détention, les procès iniques et surtout la torture. Entre 1991 et 1992, dans une série de communiqués de plus en plus durs, elle se prononça de façon claire sur la dérive policière du régime. Elle exprima «son inquiétude devant le retour de pratiques (les mauvais traitements infligés aux détenus) qui ont porté un tort considérable à l'image du pays, son inquiétude quant aux conditions de détention et sa profonde préoccupation concernant les conditions d'arrestation et de détention des prévenus». Le 14 juin 1991, elle condamne dans un langage très ferme la recrudescence 19