Le Mexique face aux Etats-Unis

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Dans le cadre de l'Accord de Libre Echange de l'Amérique du Nord (ALENA-NAFTA), le Mexique vit une relation toujours contradictoire avec les Etats-Unis. Cet ouvrage analyse les capacités de résistance des grands mythes, la force des acteurs, les règles du jeu et l'importance de l'innovation mexicaine face à l'omniprésent voisin du Nord.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296356061
Nombre de pages : 258
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LE MEXIQUE FACE AUX ÉTATS-UNIS Stratégies et changements dans le cadre de l'ALENA

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches An1ériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
DAVID DIAS Mauricio, Dynamique et permanence des exclusions sociales au Brésil, 2004. TETT AMANZI Régis, Les écrivains français et le Brésil, 2004. CRUZOL Jean, Les Antilles - Guyane et la Caraïbe, coopération et globalisation, 2004. SAUTRON-CHOMPRÉ Marie, Le chant lyrique en langue nahuatl des anciens Mexicains: la symbolique de la fleur et de l'oiseau, 2004. CARBO RONDEROS Guillermo, Musique et danse traditionnelles en Colombie: la Tambora, 2003. NAVARRE TE William, Cuba: la musique en exil, 2003. LEMAISTRE Denis, Le chamane et son chant, 2003. RAB Y D., L'épreuve fleurie, 2003. PROST C., L'armée brésilienne, 2003. MIN GUET C., Alexandre de Humboldt, 2003. PEREZ-SILLER J., L'hégémonie des financiers au Mexique sous le Porfiriat, 2003. DEL POZO-VERGNES E., Société, bergers et changements au Pérou. De l 'hacienda à la mondialisation, 2003. PEUZIAT I., Chili: les gitans de la mer. Pêche nomade et colonisation en Patagonie insulaire, 2003. MATTOSO K., MUZART I., ROLLAND D., Le Noir et la culture africaine au Brésil, 2003. WALTER D., La domestication de la nature dans les Andes péruviennes, 2003. GUICHARNAUD-TOLLIS M. (éd.), Caraïbes. Eléments pour une histoire de ports, 2003 (ouvrage en espagnol).

Coordonné par

Martine DAUZIER

LE MEXIQUE FACE AUX ÉTATS-UNIS
Stratégies et changements dans le cadre de l'ALENA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6222-0 EAN : 9782747562225

Aux amitiés tissées au CEMCA

Mise en page: C. ASUAR

Le champ des possibles

Martine Dauzier
Paris XII - Val de Marne

u Mexique, la présence des États-Unis dérange (pour ne pas dire plus), leur absence aussi. De quoi rappeler la France! Un ambassadeur des États-Unis ne disait-il pas, en 1974, "... les Français et l'élite mexicaine adorent imaginer des conspirations, lier les faits les plus éloignés et découvrir des significations occultes et des stratégies secrètes de Washington là où il n'existe rien de cela"? Voilà qui place les relations ombrageuses entre les États-Unis et le Mexique au cœur des interrogations sur l'identité et la souveraineté. Or, dans la dernière décennie du xxe siècle, la réflexion sur le pouvoir et l'État n'a pas épargné le Mexique qui s'est voulu en phase avec l'Histoire par l'adhésion à la globalisation. Il quitta alors un nationalisme défensif, déclaré hautement, pour mettre en ~uvre l'Accord de Libre Échange Nord-Américain (Alena), accord commercial global qui permet, sur quinze ans à partir du 1erjanvier 1994, une ouverture totale des frontières du Canada au Mexique. De part et d'autre du Rio Bravo, des mois de discussion et de pressions créèrent l'idée d'un bouleversement, nouvelle ère de progrès pour les uns, d'angoisses pour les autres. Économistes et politologues mexicains scrutaient les transformations des statistiques de l'emploi et des résultats électoraux mais surtout, l'on proclamait ou l'on questionnait l'invention d'une nouvelle identité, légitimée autrement que par l'affrontement avec le pays voisin. L'avenir dirait l'importance de ces réflexions et décisions. L'avenir le dirait, avec crises et soubresauts: rébellion au Chia pas, assassinats divers, effondrement financier, choc politique. Le rêve tournait au cauchemar. Les recoins perdus de la

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République, les héros armés, les réactions aux "ingérences" repassaient sur le devant de la scène alors qu'un livre vierge de clichés était censé s'ouvrir. Le Mexique primitif, sauvage, se réveillait-il sous l'aiguillon du changement, parallèlement à lui, ou sans le changement? L'Alena ayant, pour ses partisans mexicains, figuré plus un rêve qu'un accord commercial, ce grand moment de débats, d'attaques et de propagande donnait l'occasion d'interroger les tendances longues de la société mexicaine confrontée aux États-Unis, les représentations quotidiennes, les rites de passage d'un monde vers l'autre. Historiens, anthropologues, géographes, sociologues et politologues présents dans cet ouvrage, venus du Mexique, de France et même des États-Unis, tendent à éclairer à partir de ce moment-clé cette proximité problématique en plongeant dans le temps et l'imaginaire, en s'appuyant sur des comparaisons et des cas exemplaires, en définissant des points névralgiques. Ils veulent éviter les duels du vilain Mexicain corrompu et antidémocratique contre le méchant gringo impérialiste, pour dessiner les pistons ou les poulies d'une étrange et déjà ancienne machine, les relations entre le Mexique et les États-Unis. Ces années de débat public ont servi de pierre de touche pour juger des dynamiques et des transformations possibles.

D'immenses mouvements d'hommes, de capitaux, d'informations, de produits licites ou non, mettent en branle la machine. Souvent utilisée à des fins polémiques, doncjamais très exacte, la vision chiffrée tient du kaléidoscope qui ferait se succéder des passages (3 200 km de frontière, 14 villes-jumelles, des centaines de lignes aériennes), et des flux: 25% des visas américains dans le monde donnés à des Mexicains, trois fois plus de clandestins que d'immigrants légaux et déjà alors 18 millions de Mexicains ou fils de Mexicains vivant aux États-Unis. Plus des deux tiers de la drogue arriveraient par le Mexique ainsi que le plus gros dépôt bancaire latino-américain, correspondant environ à un tiers de la dette extérieure mexicaine. Lors de la signature de l'Alena, le nombre de travailleurs mexicains dans les usines de sous-traitance, les maquiladoras, en majeure partie américaines, approchait le million. Plus de 85% des exportations

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mexicaines sont destinées aux États-Unis tandis que 75% des importations viennent des États-Unis. Hors zone frontalière, 4,5 millions de touristes mexicains voyagent aux États-Unis où ils sont reconnus comme les meilleurs acheteurs. Et ce, en regard des quelques centaines de milliers à peine qui vont vers l'Europe. En contrepartie, 5,5 millions d'Américains passent au Mexique, dont la moitié vers les plages de Cancun, sans oublier les 500 000 résidents américains, retraités et étudiants surtout, qui forment le plus gros groupe d'Américains vivant à l'étranger, beaucoup plus qu'au Canada ou à Londres. Les devises de l'achat du pétrole, des transferts des migrants ou du tourisme atteignent, selon les années, 5 à 7 milliards de dollars qui s'ajoutent aux investissements directs et placements des fonds de pension. Tous ces apports sont liés au partenaire américain. Du côté du Mexique, l'Alena se vend comme la carte unique pour réussir immédiatement la modernisation par l'ouverture d'un immense marché et l'attraction des investissements étrangers. Mais le traité n'a pas tout changé puisque ce qui est condamné ou prôné pendant les années 1990 date déjà de plusieurs décennies. La migration, déjà forte dans les années qui suivirent la Révolution, fut organisée pendant la Seconde Guerre mondiale puis limitée et compensée par l'installation des maquiladoras à partir de 1965. Les très grandes entreprises américaines, comme Kellogs, Xerox, Procter and GambIe, se sont installées entre 1940 et 1970. L'imprégnation silencieuse des années 1980 déboucha en 1986 sur l'entrée dans le GATT, suivie par l'accélération de la baisse des droits de douane dès 1991 et l'explosion des franchises. Mais pendant longtemps, c'est le pouvoir politique à Washington autant qu'à Mexico qui freinait les investissements au Mexique de peur de favoriser l'étatisme du voisin, et les plaintes américaines contre le protectionnisme cachaient l'intérêt d'avoir une position assurée dans un marché protégé. Sans doute l'hégémonie se passe d'intervention visible quand l'écart de puissance est impressionnant, mais il convient de ne pas oublier que la politique étrangère américaine est souvent plus réactive que décidée d'avance et que l'Alena ne fut pas lancé comme une prise de pouvoir politique. Les accords de branches et de secteurs auraient pu suffire si une fièvre de libéralisme économique militant n'avait pris l'Amérique, inquiète de l'édification de "la forte-

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resse Europe". Elle se rendit compte que le Mexique pouvait devenir, en cas de crise, un espace de récupération économique, un glacis protecteur et un support de délocalisations de proximité. Devant ces flux impressionnants, comme devant les émotions qu'ils suscitent, il est utile, pour raison garder sur un sujet traditionnellement brûlant, de prendre de la distance dans le temps, de ne pas faire commencer tout dans les passions de l'Alena, mais de tracer une généalogie à froid. Il s'agira d'abord ici d'histoire, proche ou lointaine, car le Mexique n'en finit pas de s'y référer, avec toujours une anecdote exemplaire à faire valoir. Ces références sont autant de ressentiments, comme le montrent, à propos du XIXesiècle et de la Révolution, les pages de Th. Calvo, qui note des tendances contrastées fortes entre les deux cultures, à l'œuvre depuis l'origine. Cette histoire se socialise dans les manuels et se transforme moins qu'on ne le croit, figée qu'elle est dans des monuments et des musées. Le patriotisme défensif s'inculque d'autant mieux que, comme nombre de pays où doit s'institutionnaliser une révolution, le Mexique a fait de l'école le point d'ancrage essentiel de la formation civique, avec hymne et salut hebdomadaire aux couleurs depuis les classes maternelles. S. Corona montre que, même si l'apprentissage de cette histoire met l'accent sur beaucoup de responsabilités partagées, la douleur mexicaine s'y enkyste. On comprend alors comment le choix du rapprochement, évident pour le Président Salinas, impliquait aussi des repentirs et des discours ambigus analysés par B. Mabire. De quoi toujours nourrir des nostalgies lues par M. Dauzier, et un imaginaire négatif présent dans la presse et ses caricatures, réactualisé par les élans des hommes politiques et même des intellectuels que la virulence ambiante peut faire dévier du chemin de la connaissance dans des éditoriaux bien sentis. La bienveillance prudente des spécialistes américains du Mexique, comme le signale A. Pivron, peut-elle aider au dialogue? De fait, elle perpétue le sentiment d'une énigme mexicaine à force de privilégier souvent l'image du bon élève de la démocratie (à l'américaine), du développement ou des alliances. Le débat qui accompagne l'Alena définit-il encore une fois la lutte entre américanisation et anti-américanisme? Ce serait trop simple et la compréhension des relations entre les deux voisins

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peut profiter d'une ouverture sur le comparatisme. Quand les Mexicains se plaignent d'être des victimes -ce que les Américains disent tout haut ne pas comprendre-, les Français retrouvent des tendances pour ne pas dire des obsessions qui leur sont chères, eux qui furent pourtant atteints plus tardivement que Mexico par la télévision à haute dose, le Coca-Cola et les parcs de loisir. Les hommes au pouvoir de la fin du siècle sont tous les héritiers de cette culture de masse comme, d'ailleurs, le leader zapatiste Marcos pour qui la modernité américaine s'intégra aux dissidences adolescentes des années 1960 et aux risques révolutionnaires des années 1970. S'il s'agit de voir dans les États-Unis le "défi", le Mexique paraît moins porté à cette joute que la France où la rivalité entre deux universalismes est ressentie plus durement. Le problème de la langue, par exemple, inquiète peu le Mexique puisque l'hispanophonie n'est pas en péril, et que, si les emprunts à l'anglais sont nombreux, ils se font suivant une graphie immédiatement hispanisée. Il a, malgré toutes les agressions, conscience d'une force, celle de ses feuilletons télévisés qui font pleurer de l'Argentine à la Russie, des boléros, ou de cette fast food à la mexicaine qui a gardé et exporté son goût, celui des tacos. Et si le Mexique connaît les allées et venues de l'admiration f exaspération, l'amitié distante et la "solidarité discordante", des millions de Mexicains de l'immigration ont une expériencê directe des espoirs et des difficultés de la vie américaine. Dans ces conditions, la fascination au quotidien pour l'utopie américaine est sans doute moins intense qu'on ne le croit. Dans les enquêtes Gallup qui suivent la signature de l'Alena, les consommateurs mexicains disent avoir plus confiance dans les produits japonais que dans les produits américains (36% contre 33%), tandis que 22% mettent encore au premier plan les produits mexicains. Le long du boulevard périphérique de Mexico, à côté des signes de la déterritorialisation planétaire (Internet, lignes aériennes), ce sont les produits traditionnels qui s'étalent sur les panneaux publicitaires panoramiques, croissants de Tia Rosa, tequila et mole. Des comparaisons entre le début et la fin des années 1990 montrent cette croissance de l"'authentique" sur fond d'images de cactus ou de céramique de Puebla. L'universalisation du modèle de consommation qui dépasse l'ancienne "américanisation" laisse la place à des appels à la 13

famille, à la tradition chaleureuse, à l'identité. De plus, tout ce qui de l'extérieur paraît américain n'est parfois que venu des États du nord du Mexique. Il faut donc revoir la densité des influences, leur réception dans la durée, la fragmentation par groupe d'âge et de statuts. Les enfants de la télévision, devenus adolescents, délaissent les dessins animés américains (et japonais) pour des feuilletons qui suivent ou provoquent la transformation des mœurs. Après le rock des adolescents, vient le retour aux boléros. Les femmes et les enfants, les plus exposés à la culture télévisuelle, la vivent encore au sein de la famille, donc au cœur d'un des bastions de la spécificité mexicaine. Après des années de quête effrénée des produits et des signes de "l'autre côté", les classes moyennes se déprennent de ce qui devient commun, standardisé et condamné au remplacement accéléré, c'est-à-dire de produits venus maintenant de Corée ou de Chine. Quant à l'élite, sa représentation du beau et de la distinction passe, par exemple, par l'architecture mexicaine qui, elle-même, a réussi à s'installer dans l'imaginaire des élites des États-Unis. En littérature, la thématique américaine manifestait, dans les années 1960, la rupture avec les mœurs traditionnelles et les bonnes consciences, tandis que l'Amérique des jeunes romanciers autorisait une vue décapante de la famille, du machisme ou de la religion. Trente ans après, le rêve de la contre-culture a disparu. Les nouveaux héros de Fernando deI Paso (Linda 67), José Agustin (Dos horas de sol), ou de Fuentes (La frontera de cristal) sont des êtres nostalgiques pour qui le détour américain, affadi et assombri, favorise, par le retour vers le Mexique, la découverte de la vérité de soi. Le Mexique est un habitué des métissages et des synthèses: les chimères des premières églises coloniales peintes par des indigènes redevenaient des aigles précolombiens tandis qu'aujourd'hui les potiers d'Ocumichu modèlent les camions de Coca-Cola conduits par leurs célèbres diables. De même que Mexico accumule et digère sans éliminer, devenant "l'Amérique de l'Amérique", selon les termes de Serge Gruzinski, la culture mexicaine demeure inventive dans le quotidien, l'art, ou la politique par lajonction qu'elle fait entre des systèmes internes et les découvertes américaines. Comment nier la force de cette culture mexicaine d'une frontière à l'autre, même lorsqu'elle est exposée à des déchirements 14

ou des apprentissages difficiles? Loin du théâtre d'ombres d'influences et d'antiaméricanisme, le Mexique continue à se construire dans un rapport long, intense, dialogué avec ces États-Unis. Sensibles à des dynamiques reconnues comme propres au Mexique, les chercheurs ont mis l'accent sur des pratiques culturelles de l'élite ou des couches populaires qui se nourrissent de l'emprunt mais aussi d'une différenciation volontaire. En effet, la parfois douloureuse proximité du Mexique avec les États-Unis a sa contrepartie, celle des États-Unis avec le Mexique! Le Mexique, sa langue, sa nourriture, sa musique, ses chaînes télévisées ne sont jamais loin. Contre les discours catastrophistes sur l'aliénation, les chercheurs le montrent, celui qui passe la frontière a le plus souvent le sentiment de pouvoir la repasser dans l'autre sens. La modernité se construit par des hommes de contacts et les réinventions mobilisatrices de ceux qui se rebellent, s'en vont, reviennent. Les figures tutélaires, religion, famille, parti demeurent des instruments de cette mobilisation. L'image mexicaine entre toutes, la Vierge de la Guadalupe, analysée par M. Zires, continue à habiter tous les rebelles, zapatistes et chicanos, pour qui elle incarne autant que la solidarité la modernité, en ouvrant sur des controverses qui font sauter les verrous de la piété officielle et suscitent les audaces de l'indianisme comme du féminisme. L. Faret montre combien seuls les réseaux familiaux et villageois conduisent à une migration réussie et créent des liens qui perdurent pour mieux aider à innover. Grâce au travail d'I. Rousseau, l'on verra que, dans le Parti Révolutionnaire Institutionnel, les hommes forts de la

génération saliniste made in USA trouvent un tremplin pour une
action politique efficace autant dans les héritages et filiations politiques bien mexicaines que dans le passage à Stanford et autres hauts lieux. L'Amérique dans les têtes? Un moment sans doute, mais équilibrée, pour réussir, par le recours à des alliances reconnues. Équilibre, le mot choque puisque l'asymétrie entre les deux pays voisins saute aux yeux, plus sensible encore après la déroute des années 1980, pour les entrepreneurs, les ouvriers, les couches moyennes, les paysans, les universités. Quels sont alors, s'ils existent, les véritables acteurs préparés et lucides prêts à ouvrir des issues qui ne soient plus de secours? Délaissant catastrophisme et utopie, les chercheurs ont mis en avant quel-

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ques exemples d'acteurs de la modernisation construite, entrepreneurs, migrants, exportateurs indiens. Le Mexique, arrière-cour peut-être, mais celle des laboratoires existants ou à construire. Si S. Didou rend compte aussi bien des réelles difficultés à penser le progrès éducatif dans l'internationalisation que de l'alternance entre avancées et replis, sur le chemin des success stories, on trouvera ceux qui ont la capacité de mettre en œuvre de nouvelles relations et changent de logique en reliant des enjeux nationaux à des modèles locaux. L'exaltation du "créneau" laisse la place à l'image du réseau plus mobile, plus souple et nos derniers articles feront la part belle à des cas disséminés sur le territoire mexicain ou de l'autre côté de la frontière nord. Les groupes qui progressent sont ceux qui inventent des stratégies très mobiles d'occupations de l'espace: résider au Mexique / travailler en Californie, mettre en avant une tradition communautaire, totalement réinventée, pour exporter dans des réseaux de commerce équitable comme le font les Mam du Chiapas étudiés par R. Nigh. Des entrepreneurs du Chihuahua, des Mixtèques en Californie, manifestent qu'après le gain en compétence vient le gain en compétitivité. Tous ont à apprendre des commerçants navajos qui font tisser des tapis à Oaxaca pour les vendre (cher) au Nouveau Mexique. Chacun de ceux qui sont mis en contact avec le monde d'en face élabore une nouvelle image de soi, hommes et femmes expérimentent de nouveaux rôles chez les Mixtèques suivis par F. Lestage ou les entrepreneurs du Chihuahua rencontrés par H. Rivière d'Arc. La crainte disparaît peu à peu envers les voisins gringos qui ne sont pas plus dangereux que la répression et la corruption du côté mexicain, comme le disent depuis longtemps bon nombre d'ONG nationales. Quelques années pour évaluer ces transformations-là, c'est encore court. Qui n'a pas de mal à résister à l'hégémonie américaine ou à son désir d'hégémonie? Que dire alors du Mexique irrémédiablement "si proche des Etats-Unis"! Mais pourtant, nous l'avons vu, il peut s'appuyer sur des forces diverses, des cultures en mouvement, où le faible n'est pas toujours le plus désarmé à condition que ces cultures ne soient pas méprisées par les hommes au pouvoir au Mexique. Culture familiale des migrants, celle, de plus en plus ouverte sur l'ensemble du territoire, des Indiens, celle des étudiants ou des petits entrepreneurs; cultures fragiles sans doute mais fortes d'une permanence et 16

d'apprentissages qui n'ont pas été faciles. Tous ont lutté pour changer mais pas nécessairement "à l'américaine" ou, du moins, ils ont su trouver des alliés et des interlocuteurs venus d'autres Amériques, d'autres rêves américains, le rêve pionnier, le rêve écologique, le rêve binational ou multiculturel. Et, pour des millions de Mexicains, l'Amérique est d'abord, plus qu'un rêve dont ils ne sont plus dupes (trop de dures histoires familiales leur sont connues), un espace et un instrument. Dans ces transformations focalisées sur un terme qui rend compte de l'énergie du pays jeune qu'est le Mexique, superar, (aller plus loin, plus haut, s'en sortir), nous voyons intervenir le progrès dans la connaissance du partenaire américain, plus complexe qu'il n'y parut souvent jusqu'ici à la presse ou au gouvernement mexicain. Etats-Unis, mais surtout États fédérés, et relativement autonomes pour nombre d'activités, États, mais aussi regroupements de forces économiques et de nécessités où les États mexicains frontaliers, les grandes villes de "Mexamérica" ont leur mot à dire. Et même à l'intérieur du Gouvernement fédéral, certains se rendent compte que le Département d'État peut être marginalisé par d'autres Ministères sur des conflits techniques. La connaissance des différences entre les interlocuteurs, entre les niveaux d'interlocution, évite un durcissement sans issue autre, pour le pays le plus faible, que l'échec tandis que la négociation peut se construire avec ces acteurs transnationaux que sont les syndicats, les institutions universitaires, les organisations non gouvernementales. Autant d'acteurs qui, à la différence du gouvernement fédéral, ont moins à prouver et donc plus à négocier. Seule une vision spatiale, institutionnelle et chronologique souple du voisin permet de construire des réponses différenciées. Elle fait comprendre que certaines périodes sont plus défavorables que d'autres, qu'il y a des altérations périodiques nécessaires auxjeux électoraux américains, périodiques mais provisoires. Ces perspectives aident à faire la part entre le noyau fédéral, où domine, par prudence, l'implicite et les pressions manifestes du niveau local, plus virulent mais aussi prêt à des interactions individuelles et à des négociations réalistes. Le Mexique pourrait échapper à la tentation du tout ou rien, et ne pas se fourvoyer dans un conflit au plus haut niveau dès lors qu'un simple groupe de députés propose une loi estimée contraire à l'intérêt mexicain.

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Dans le cadre de l'Alena, ceux qui réussissent à un moment donné (mais peut-on actuellement ne parler qu'au nom de la permanence et des acquis définitifs?) sont ceux qui consentent à apprendre les règles du jeu des partenaires. Ainsi les travailleurs migrants mexicains font-ils la découverte de l'importance effective des élections, des défenses syndicales, des procès qui, bien engagés, tournent à leur avantage. Des ouvriers agricoles indiens zapotèques traités comme des esclaves, soutenus par des rapports de l'inspection du travail de Californie en 1990, n'ont-ils pas obtenu une énorme indemnisation en 1993? S'appuyer sur les valeurs américaines est efficace à condition que les autorités mexicaines, les consulats par exemple, fassent leur travail car les États-Unis ont aussi besoin d'avoir une image acceptable, ce qui, hors des périodes de crise, rend la définition d'une politique internationale très complexe y compris pour eux. Le terme "interdépendance" n'est guère apprécié par nombre d'observateurs mexicains qui pensent que c'est seulement un cache-misère pour éviter d'avouer la dépendance. Le discours de la souveraineté bafouée appartient à l'Histoire et structure une part de la relation des deux pays mais il n'interdit pas l'emploi de la négociation point par point ni les propositions innovantes qui ne lèsent ni l'un ni l'autre des partenaires. C'est une manière de reprendre au rêve américain ce qu'il a eu de meilleur, l'énergie pionnière, et de faire mentir la seconde proposition de cette définition d'Octavio Paz: "Les Nord-Américains considèrent que le monde peut-être perfectionné alors que nous pensons qu'il peut seulement être racheté". La souveraineté ne peut plus être figurée par la résistance de la forteresse mais par l'aptitude à comprendre les intérêts de l'autre pour pouvoir négocier, en adoptant une tactique plus fragmentée et plus flexible. Rien d'anormal à ce que tout puisse être mis en cause, tout, depuis la pêche au thon, le passage des hommes, des camions ou celui des tomates car le Mexique, malgré les plaintes du monde politique, n'est jamais l'unique victime désignée: le Japon, l'Europe affrontent les mêmes risques. Il doit reconnaître que nombre de points concernant l'économie, les finances, la sécurité ont des conséquences immédiates et manifestes d'un côté comme de l'autre. Quand il s'agit de désamorcer les pressions politiques en gérant de façon plus locale des problèmes techniques liés à l'eau, aux transports, à la migration, en s'appuyant sur le juridisme améri-

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cain, est-il besoin de trembler tout aussitôt pour la souveraineté nationale? Dans plusieurs des cas évoqués par l'ouvrage interviennent des alliés; aux États-Unis d'abord, ceux que le Mexique a longtemps méprisés, la "vague café", les chicanos basanés, dont certains commencent à émerger des douleurs de la migration. Dès les années 1960, eux ont eu une devise forte, "si, se puede", et ont progressivement gagné plusieurs clés pour agir sur la réalité, celle du Mexique, des États-Unis wasp, mais aussi des États-Unis des pionniers, et des quartiers difficiles. Certaines familles offrent déjà des histoires de réussite, avocat mixtèque, écrivains ironiques, artistes, chanteurs de narco-corridos à la mode, mais aussi, entrepreneurs, syndicalistes, responsables locaux ou fédéraux. Il ne s'agit pas d'une identité résiduelle mais d'une force émergente, active, optimiste et lorsque certains reviennent au Mexique, ils apportent avec eux les habitudes du vote, du droit, de la représentation. S'interroger depuis le Mexique sur les transformations des relations entre Mexique et États-Unis, c'est aussi chercher à se connaître soi-même. En effet les points faibles de la souveraineté ne tiennent pas à la seule force du "grand voisin" mais aussi aux faiblesses propres, soulignées par le partenaire. Admettre la police anti-drogue américaine sur le territoire mexicain affecte l'image souveraine du Mexique, mais ne pas limiter sur son propre territoire la corruption de l'armée, de la police, de la justice et de certains hommes politiques, est-ce une preuve de souveraineté? Une réflexion sur les ressources naturelles ou les droits de l'Homme conduirait aux mêmes conclusions. Les États-Unis se servent de la zone frontalière du côté du Mexique comme d'une immense décharge, de façon à éviter la pollution chez eux mais sont-ils les seuls? Sont-ils les seuls à user de la répression à la frontière? La diabolisation est une tentation, celle de succomber à la passivité dans le statu quo tandis que la dignité et la légitimité, c'est-à-dire la réalité de l'identité nationale, se jouent d'abord à l'intérieur des frontières.

Le Mexique connaît des espoirs et des tensions qui affectent toute la planète, y compris les États-Unis, et qui s'expriment dans la difficulté de délimiter l'interne et l'externe dans des

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configurations qui renverraient plus à l'anneau de Moebius qu'à la forteresse. Non que disparaissent si vite la mémoire nationale et la charge émotionnelle des représentations, mais elles peuvent s'articuler avec les responsabilités des citoyens et un nationalisme de contacts. Nous avons vu commencer à se tisser des contacts qui passent par la connaissance de l'autre et de soi-même, la découverte des modalités de médiation et l'interrogation critique sur un laboratoire comme celui de la frontière souvent évoquée dans ce livre. Michel de Certeau définissait la culture comme"... une prolifération d'inventions en des espaces contraints" ; ce pourrait être la définition d'un projet encore national. Le continent américain redevient alors, des deux côtés de la frontière, le champ des possibles.

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Le fardeau de l'Histoire

Mexique - États-Unis (1821-1920) ou la naissance d'un couple infernal
Thomas Calvo
Paris X - Nanterre

L'influence des États-Unis sur le Mexique sera, avec le temps, un pouvoir d'opinion, de magistère, d'autant plus fort qu'il sera purement moral: fondé sur ses doctrines et ses leçons. Lorenzo de Zavala, Viaje a los Estados Unidos del Norte de América, Paris, 1834. Les Mexicains, dans leur totalité, sont tellement incapables de se gouverner qu'une poignée de métis, désordonnés et incapables, peut jouer aux dés le sort du pays tout entier. Le pauvre Mexique est aujourd'hui dans une situation telle que, sans aide externe, la partie durerait de façon interminable. [...] Le Mexique doit être sauvé de lui-même. [...] Des États-Unis arrive, en cette année 1914, une armée d'hommes blancs avec un génie héréditaire pour le gouvernement. Jack London, México intervenido, reportajes desde Tampico y Veracruz, 1914, Mexico, 1990.

El otro lado (l'autre côté) ou "Gringolandia", que le visiteur ne soit pas surpris lorsque son interlocuteur mexicain prononce ces mots: ils font partie du vocabulaire courant. Si le voyageur est psychologue, il y trouvera cet art de l'euphémisme, cette arme de l'ironie qui cherche à dédramatiser la relation. S'il est passé par Tijuana-San Diego, où deux univers extrêmes se juxtaposent, séparés par une fragile barrière de tôles ondulées (réutilisation des surplus de la Guerre du Golfe), il comprendra cette retenue.

Géographe, il saisira l'ambiguïté des situations: comment dire "les Nord-Américains", lorsqu'on appartient aussi à l'Amérique du Nord? Comment dire simplement "les États-Unis d'Amérique", lorsqu'on est citoyen des États-Unis du Mexique, et Américain forcément? Jusque vers le milieu du XIXe siècle, les Mexicains pouvaient encore désigner leurs voisins comme des "Anglo-Américains". Ce terme n'est plus de mise, dans un pays multi-ethnique, saufpour quelques wasps nostalgiques de la côte Est. Ces ambiguïtés, si elles rapprochent, traduisent aussi un malaise, faible reflet de celui que ressentent les centaines de milliers de Mexicains qui chaque année, en une sorte de rite de passage (sans jeu de mots...), tentent de franchir la border, d'atteindre le seul authentique pays de Cocagne. Mais notre voyageur, qui est aussi un historien, sait que le présent se nourrit du passé. L'analyse mettra dans une perspective au moins séculaire ces contrastes et ces flottements. Il est probable que l'Histoire, livrée à elle-même, fera remonter à la surface plus de rancœurs et d'amertume qu'il ne faudrait, comme chez certains vieux couples unis pour le pire. L'amnésie est une autre issue, mais pas une meilleure solution! Nous entrons dans une matière où la charge affective mine le terrain, où la sérénité scientifique est difficile, même pour l'observateur lointain, européen: entre David et Goliath, les préférences sont vite affirmées. Aussi, hors de toute fausse objectivité, est-il préférable de se poser quelques grandes questions qui situent les origines des circonstances actuelles, et permettent "par-delà le bien et le mal" d'expliquer comment Nord et Sud, de chaque côté d'une ligne au départ inexistante, se construisent et agissent mutuellement l'un sur l'autre. Y a-t-il eu une fatalité à cela? Nous nous garderons de penser en ces termes, sans pouvoir nous empêcher de rêver: et si le Nord était passé au Sud, et si la référence avait été les États-Unis... du Mexique? Nous remettrons par ailleurs en cause une vision, dominante parmi les historiens européens, d'un angélisme nord-américain avant 1898 et la curée sur les restes de l'Empire espagnol. Les relations avec le Mexique, proche voisin, non protégé, à la différence du Canada, montrent que l'expansionnisme (pour ne pas parler encore d'impérialisme) sort tout armé de la jeune république. Là encore, aucune fatalité, mais le fruit de caractères essentiels et de circonstances. 24

Des destins entrecroisés
Jusqu'en 1776, les 13 petites colonies anglaises font piètre figure à côté du mastodonte mexicain contrôlant un espace allant du Costa-Rica à la Californie, de près de 5 millions de km2, avec des prétentions jusque sur les zones boréales. La richesse du Mexique était proverbiale: il fournissait alors 56% de l'argent produit dans le monde, et seules les capitales européennes pouvaient rivaliser intellectuellement ou esthétiquement avec Mexico. Cependant, bien avant la Révolution d'Indépendance américaine, les destinées se sont inversées. Le fait de conquête, la colonisation à partir d'une métropole, la mise en valeur d'espaces largement vides auraient dû rapprocher les deux entités. Il n'en fut rien. Les colons venus de Grande-Bretagne apportèrent avec eux un état d'esprit nouveau. Arrivés par agrégats, souvent en rupture de ban avec la société d'origine, ils prêchaient les vertus de l'individualisme. Le Nouveau Monde fut un catalyseur: les immensités à conquérir, les conditions souvent difficiles dans lesquelles étaient placés les colons, riches et pauvres confondus, sont à l'origine de cet esprit pionnier, esprit de frontière dont Tocqueville fait le plus fort ciment de la démocratie américaine. La terre était donc le grand moteur de cette société. Rien de seigneurial, dans cet idéal terrien: la terre était signe de richesse et surtout de travail. Elle ne valait que par l'effort que le colon y incorporait, et plus qu'une valeur sentimentale, elle avait une réalité marchande. Dans cet univers où le colon arrivait avec un contrat qui l'obligeait à travailler un temps pour le propriétaire qui avait financé son transport, tout était transaction économique. Cet esprit contractuel était si fort que le nouvel État l'imposa aussi à sa diplomatie: au droit de conquête il pensa faire succéder le droit d'achat. L'entente fut facile avec Bonaparte, cet autre parvenu, qui en 1803 cédait la Louisiane, c'est-à-dire un immense territoire qui s'étendait jusqu'aux Grands Lacs, pour 15 000 000 de dollars. Mais lorsque, en 1825, le premier ministre plénipotentiaire américain au Mexique, Poinsett, propose d'acheter le Texas, il se heurte à un refus outré. Les dirigeants mexicains 25

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