Le monde arabe expliqué à l'Europe

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Cet ouvrage est conçu comme un voyage au coeur des grandes problématiques arabes. On y trouvera une esquisse historique de l'ensemble arabe, une brève histoire de la question palestinienne, une analyse du système régional arabe, une étude sur les imaginaires collectifs, une réflexion sur la démocratie, la laïcité, l'islamisme, le terrorisme, le projet de Grand Moyen Orient, ainsi qu'une incursion dans les questions économiques et géopolitiques.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782296215948
Nombre de pages : 534
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LE MONDE ARABE
EXPLIQUÉ À L’EUROP E
Histoire, imaginaire, culture,
politique, économie, géopolitiqueBichara Khader
LE MONDE ARABE
EXPLIQUÉ À L’EUROP E
Histoire, imaginaire,
culture, politique, économie,
géopolitique
CERMACMiseenpageintérieure:CWDesign
ACADEMIA-BRUYLANT
Grand’Place,29
1348Louvain-la-Neuve(Belgique)
www.academia-bruylant.be
ISBN:978-2-87209-935-1
D/2009/4910/14
© L’HARMATTAN, 2009
5-7,ruedel’École-Polytechnique–75005Paris
http://www/librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-07421-7
EAN:9782296074217Sommair e
Préface....................................................... . 9
Enguised’introductiongénérale............................... . 15
PARTIE I
Histoire, mémoire et système régional
CHAPITRE 1
Mondearabe,esquissehistor ique(622-2008).................... . 29
CHAPITRE 2
LaNakba:mémoireethistoiredelaPalestine(1896-2000)........ . 103
CHAPITRE 3
Lesystèmerégionalarabe:unsystèmepénétréetpolarisé......... 131
SOMMAIRE 5PARTIE II
Imaginaire collectif
CHAPITRE 4
L’imaginaireoccidentalsurl’Orient,lesArabesetl’Islam......... . 151
CHAPITRE 5
L’Occidentdansl’imaginairedesArabesetdesmusulmans........ 173
PARTIE III
Renaissance, laïcité, démocratie et terrorisme
CHAPITRE 6
LaRenaissancearabeentrelaquêted’enracinement
etledésird’Occident........................................... 197
CHAPITRE 7
Lescheminementssinueuxdelamodernitéetdelalaïcité
danslessociétésarabesetmusulmanes.......................... 221
CHAPITRE 8
ÉtatetdémocratiedansleMondearabe:
lafictiondel’exceptionarabe................................... . 241
CHAPITRE 9
GrandMoyen-Orient:télé-évangélismeou«destinéemanifeste» .. 275
CHAPITRE10
Terrorismeglobalisé,terrorismelocalisé
Essaidedéfinition............................................. . 293
CHAPITRE11
Lessemencesdelacolère–Terrorismejihadiste,politique
américaineetquestionpalestinienne
Quelsrapports?Quellessolutions ?............................. . 315
6 LE MONDE ARABE EXPLIQUE À L'EUROPEPARTIE IV
Économie et géopolitique
CHAPITRE12
L’évolution socio-économiquedespaysarabesduMachrek:
2000-2008 ..................................................... 335
CHAPITRE13
L’évolution socio-économiquedespaysduMaghreb(2000-2008)... 357
CHAPITRE1 4
Géopolitiquedel’eauauMoyen-Orient......................... . 373
CHAPITRE1 5
GéopolitiqueduPétrole:lacentralitéduMondearabe........... . 409
CHAPITRE16
Géopolitiquedesmigrationsarabesetmaghrébinesversl’Europe.. 439
CHAPITRE17
LeConseildeCoopérationduGolfe :
unprojetd’intégrationrégionale(1981-2008)..................... 475
CHAPITRE1 8
L’UnionduMaghrebarabe
Genèse,bilanetperspectives.................................... 495
Ta bledesmatières.............................................. 521
SOMMAIRE 7Préface
urlacartegéographique,leMondearaben’ariend’uncontinent:il
s’étire,comme une large écharpe, de laMauritanie, à l’extr êmeSouest, auSultanadt’Oman,à l’extr êmeest. Surlacartedelamétéo
mondiale,c’estpratiquementlaseulerégiondumondeoùlacouleurocre,
celledudésert,prédomine,etàl’exceptiondel’unoul’autr epays(Liban,
Syrie,Irak)touslespaysarabessontconfrontésàunstresshydrique(moins
3 3de1 000 m parhabitant), voiredepénuriehydrique(moinsde500 m ).
Quantàlacartedeladistributiongéographiquedespopulations,ellefait
apparaîtreunfaitdésormaisfrappant :uneurbanisation rampante.Aujour -
d’huiplusde62à65%desArabesviventdanslesvilles(plusde85%dans
lespaysduGolfe)e,tmêmelespaysàvocationagricole,commeleMaroc,
laSyrie,leSoudan,pourneprendrequeceux-là,n’échappentpasàl’exode
ruralversdesvillesdeplusenplustentaculairesetprédatricesdesmeil-
leuresterrescultivableEs.nÉgypte,LeCairedevientunemégapoledeprés
de20millionsd’habitantset,demanièregénérale ,90%des80millionsdu
paysdesPharaonss’entassentdansunebandedeterreétroite,longeantle
Nil.Cen’estpasparhasardqu’onditquel’ÉgypteestundonduNil.
Cevasteensemblearabe,composédevingt-deuxÉtats(dontlaPalestine
toujoursenquêtedésespéréed’unÉtatsouverain)et340millionsd’habi-
tantsen2008,disposed’uneinstitutioncommune:c’estlaLiguedesÉtats
Arabes.Maiscelle-cifaitpâlefigurequandonlacompareauxInstitu tions
del’Unioneuropéenne.Le paradoxeestmêmeaffligea:ntd’uncôté,une
Unioneuropéennede500millionsd’habitant s,composéedevingt-septpays
membres,vingt-troislanguesnationales(sanscompterleslanguesrégio-
nales),etdesmilliersdetraducteurs etd’interprètesquicoûtentaubudget
del’Europe(115milliardds’euros)presque1%,etdel’autr ecôté,uneLigue
PRÉFAC E 9desÉtatsArabes,uneseulelangue,etdoncpasunseultraducteur.Etpour-
tantqu, edecheminparcour uparl’UEsurlavoiedel’intégration :marché
commun,monnaieunique,banquecentrale,etc.,etquedecheminreste
àparcourirsurlavoiedel’intégrationarabe!
Combledesparadoxes,lesArabesne partentpasderien.Ilssontles
héritiersd’unehistoirefabuleuse oùpendantdessiècles,ilsontirrigué
lapenséephilosophiqueetscientifiquedel’Europe.IlfutuntempsoùAvi-
cenne répondaità Aristote,oùlesphilosopheseuropéensduMoyenÂge
dissertaientsurlesthèsesd’Averroès,oùIbnAl-Faridétaitc, ommelerap-
1pellelepoètelibanaisSalahStétié,«lecommensalspirituelimmédiatde
RaymondLulle», etoù l’artmozarabesuscitaitetsusciteencore l’émer-
veillementdesregards.
Iln’estpas toujoursaiséd’avoirderrièresoiunehistoireaussipresti-
gieuse:ilyaunrisqueréeldeladéifierd, ’enfaireuneidole,uneicône.Et
de fait,lesArabesviventaujourd’huiun tiraillement permanent entre
mélancolie et utopie: nostalgied’unpasséperçucomme glorieuxmais
révolue,tundésirutopiquedereproduirecepassé.Cedéchirementpro-
duitunréeltraumatisme:quandlepasséestglorieux,leprésentdéprimant
etlefutur incertain,ilarrivequ’onveuillerestaurerletempsdesancêtres:
celuiduProphète,celuid’Al-Andalous,celuioùlesArabesétaientaucœur
del’histoiretnonsursesmarges.Celaproduit,danscertainsmilieux,une
culture centrée sur le passé alorsquelesexigencesdumomentnécessi-
tent,aucontraire,depuiserdansleréservoirdel’histoirdee sleçonspour
scruterl’horizondufutur .Maissilepasséesthistoireetlefuturestmys-
tère,commentpeut-onqualifieler présentduMondearabe?Uncadea u
ouunfardeau?Pourbeaucoupd’Arabes,c’estunfardeauinsupportable:
occupationisraéliennedeterritoireasrabes,notammentenPalestineten
Syrie,invasionaméricainenIrak,insécuritéhumaineliéeaubesoin(pau-
vreté)etàlapeur(répression,occupation)p,artout.EtsilespaysduGolfe
sontàl’abridubesoingrâceàlamannepétrolière,ilsn’échappentpasàla
peur,d’uneimmigrationétrangèretropimportante(plusde75%delapopu-
lationtotaledanscertainsémirats)d, ’unvoisinpersequijoueautrouble-
fête,d’unIrakinstableà leursportes,d’unépuisementdes ressour ces
pétrolièresquilesguette,voired’unepopulationnationalequiveutsapart
du gâteau etrevendiquelamobilitésocialeetpolitique.Partoutdonc,
malgréquelquestimideséclairciesurs lefro ntéconomiqueetpolitique,le
pessimismeprévaut:ilestfortbienrésumédanscettephrasequej’entends,
icietlà:«leprésentestpirequelepassé,maismeilleurquelefutur».
Cetouvragen’estpasunappelàunsursautdesArabes,àundeuxième
réveil:unouvragesurle«réveilarabe»adéjàétéécritparNéjibAzouryen
1905,àParis.Maisils’inscritenfauxparrapportaupessimismeambiant
quisenourritdu«malheurarabe».Laviolence,lapauvreté,larépression
1. S.Stétié,CultureetViolenceenMéditerranée,Paris,LibrairieNationale,2008,p. 27.
10 LE MONDE ARABE EXPLIQUÉ À L'EUROPEnesontpasdesmétéoritestombésducielsurunebanquise:ellessontle
produitde politiqueserronées,de choixdouteux, d’alliancessuspectes,
d’inégalitéscriantes,deconflitsconsentisouimposés.Quiauraitpenséau
coursdelaPremièreGuerremondialeou,afortiori,aucoursdelaSeconde,
quelesÉtatsd’Europeallai entseressaisir,tournerlapagedelaviolence
(depuis1600 jusqu’à 1945, l’Europe n’a pas connu vingtansdepaix),se
réconcilierets’engagerdansl’aventurecommunautaire?
PourquoilesArabeséchoueraientlàoùl’Europearéussi?Àcaused’une
sorted’«exceptionarabe» quilesrendraientrebellesà ladémocratieet
rétifasutravailcollect?ifC’estunpostulatculturalisteerronésurleplan
scientifiqueetdangereuxsurleplanpolitique,carilfigelesArabesdans
unesorted’atemporalitéquilesrendraientaveuglesetsourdsauxtumultes
dumondeetauxévolutions dessociétés.Qu’onarrêtedoncdepérorer,ad
nauseam, que«lesArabessontd’accordpournepasêtred’accord»:cela
enfermelesArabesdanslesprisonsdudéfaitisme,alorsqueles150mil-
lionsd’Arabesqui ont,aujourd’hui,moinsdevingtans, ontdavantage
besoind’éperon,d’espoir,deconfiance,etd’optimisme.
CelasignifiequelesArabesontbesoindeleaderslégitimesetéclairés
etnondegouvernantsassoiffédes pouvoir.LesArabesontgrandbesoin,
égalementd, ’élitessocialesetintellectuelle caspablesd’inventerunprojet
dufutu rfondésuruneculurt eauthentiqueetouverte.Eneff et,s’iln’yapas
dedéveloppementsansenracinement,iln’yapas,nonplus,decivili-
sationsansouverture.
Maiscetouvragene s’adressepasseulementauxArabes:il s’adresse
surtout à l’Europe. C’esteneffeten Europe queje visetenseigne,c’est
doncauxpublicseuropéensquejem’adressedansmescoursetconférence. s
Or,cequejeconstatetouslesjoursestparticulièrementpréoccupant:en
dépitdesmoyensd’informationlesplusvariésmisàladispositiondetout
unchacunetdesmilliersd’ouvragesdisponiblessurleMondearabeeten
dépitdufaitqu’ArabesetEuropéenssontdesvoisinsimmédiatsetintimes,
laméconnaissancedesréalitésarabesesteffarante.OnconfondArabeset
musulmans,alorsquelamajoritédesmusulmansnesontpasarabesetqu’il
existedesminoritésarabeschrétiennes.Et,deplusen plus, onconfond
Islam, en tantquereligione,tislamismeen tantqu’idéologiepolitique.
Partoutprolifèrentpréjugés,stéréotypeestlieuxcommunsetl’ignor ance
n’épargneaucunecouchesocialeetaucunpublic,commesileMondearabe
étaitunesortede«trounoir»,une«zonedeténèbres».Pire,cetteigno-
rancesedouble,danscertainsmilieux,d’hostilitcéommesileMondearabe
étaitlemondedel’inquiétantealtérité.
Biensûrqu’ilyadesspécialistecsompétent squiconnaissentleMonde
arabeetenoffrentuneimagemoinsdéfor mée.Biensûrqu’ilyadesérudits
quipublientdeslivressavantsciselésaveclaminutied’unorfèvr e.Etdes
écrivainsqui,avecunartconsommé,nousdonnentàvoircertainesfacettes
PRÉFAC E 11dessociétésarabesetexercentd’ailleurs surleslecteurs unimpactd’autant
plusdécisifquelesmessagessontfeutr és.Maisàcôtédetousceux-là,com-
biendepamphlétairehas ineuxquidéversentleurinsanitésansmesure:il
suffidet lirelelivre d’OrianaFallaci«larageetlacolère», venduenplu-
sieurscentainesdemilliersd’exemplairespourconstateler sdégâtsqu’il
peutproduiresurlesimaginairescollectifOs.uleslivres,faussementuni-
verstiairessur, lehijab«instrumentd’asservissement»,surlafemmearabe
«esclaved’unesociétémachisteetpatriarcale»,surlaviolence«consubs-
tantielle» à lareligionmusulmane, surl’intégration«impossible» des
immigrés,sur«l’incompatibilitdeéscultur es»,surlechoc«séculair»edes
religions ,etc.Cequichoquedansceslivres,cen’estpastantqu’ilssoient
écrits, maislesoucidesauteursdetrouver descausalités univoques à
desproblèmescomplexes,confortant,delasorte,descertitudesancrées
plutôtquederendreintelligibleles sfaitsobservablesparl’éclairage des
scienceshumainesetnonparlapêcheauxversetscoraniques.
Cetouvragen’estniuntravaild’érudition,ni,afortiori,unouvragepolé-
mique.C’esttoutsimplementunvoyageaucœurduMondearabe, une
interrogationsursonhistoireetsamémoire,uneanalysedesesdéfispré-
sentsetuneréflexionsurlessentiersdufutur .Enl’écrivantj’,aitenuàéviter
deuxécueils:celuid’unesolidaritdeé principeaveclesArabesauxquelsje
suisliépardemultiplesaffinitéestceluideladiabolisation desesadver-
sairesréelsouinventés.
Si l’ouvrages’intituleLe Monde arabe expliqué à l’Europe, cen’est
niparpédanterie, niparcoquetterieintellectuelle, maisc’estparcequ’il
essaiede répondreà touteslesgrandesquestionsconcernantleMonde
arabequimesontsouventposéesdansmescoursuniversitaireous lorsde
conférencepus bliquesdanslesdifférentspayseuropéens:surl’histoire,la
Palestine,lesystèmerégionalarabe,laquestiondelarenaissance,lesima-
ginairescollectifles,squestionsdelalaïcitéetdeladémocratie, laques-
tionmigratoire,ledéveloppementéconomique,lagéopolitiqudee l’eauet
dupétroleetlesintégrations régionales.Maisc’estaussi,parcequelaques-
tioneuropéenneparcourttoutemarecherche.Quator zesièclesdefrotte-
mententreArabesetEuropéens− conquêtesetreconquêtes,victoireset
défaitesméla, ngesetmétissages−ontproduitunetelleintimitéquel’Eu-
ropes’estglisséeauplusprofonddel’êtrearabe,àtelleenseignequ’ilest
quasiimpossibledelirel’histoirdeuMondearabeindépendammentde
celledel’Europe.
C’estdoncune présentationgénérale du Monde arabe: sonespace,
sonhistoire,sessociétéss,esdéfis,sesÉtatsetsesrelationsavecsesvoisins
européens.Le lecteurconstaterpaarlui-mêmeletondépassionné, l’ap-
prochecritiqueetl’engagementhumaniste.Ets’ilyabienunmessageque
cetouvragevoudraitrtansmettr e,c’estcelui-ci:lessociétésarabes,comme
touteslessociétésdumonde, bougent,changent,s’interrogent,secher-
12 LE MONDE ARABE EXPLIQUÉ À L'EUROPEchent;lespeuplesarabesnesedélectentpasdanslaservitudeetcomme
touslespeuplesdelaterreilsveulentsecouerleschaînesquilesparalysent;
etilssontépris de paixmême si certainsd’entreeux, très minoritaires,
choisissentlacultur edelamort; etquefinalementilsveulentparticiper
aumouvementdumondepournepasresterauborddugué.
Telssontbrièvementesquissésl’objectif, l’esprit,lemessagede cet
ouvrage. Je suisredevableauxdizainesd’histor iens, sociologuespo, lito-
loguesetgéopoliticiensarabesetnonarabesquiontirrigué ma propre
réflexion:jenepourraipaslescitertous,maisjevoudraismentionnertout
particulièrementl’influencedécisivesurmaréflexiondesouvragesremar-
quablesdemesfrèreasrabes:GeorgesCorm,MohammedArkoun,Hicham
Djait,GhassanSalameh, Bourhan Ghalioun,Mohammad Charfi,Filali-
Ansary,FatimaMernissa,NawalSaa’dawietsurtoutfeuEdwardSaïd.
Certainslecteurs trouverontà cetouvragedesfailleestdesfaiblesses.
J’ensuisconscientma, iscommeditleproverbeoriental:celuiquiestétalé
ausolsepréservedelachute,cequirevientàdirequetrébucherestleluxe
desmarcheurs.
PRÉFAC E 13En guise
d’introduction générale
outprédisposel’espacearabeà aliment erlesrêvesetlespeurs, à
susciterl’intérêt,àaiguiserlacuriosité,àattiserlesrivaliéts.Ilest,àT lafois,terredeprophètes,berceaudestroisreligionsmonothéistes,
lieudepassage,zonedecontiguïtéentredegrandsensemblescultur elset
enfinépongeimbibéedepétroleetdegaz: deuxressour cesstratégiques
indispensablesaudéveloppementéconomiqueaussibiendespaysconsom-
mateursquedespaysproducteurs .
Ta ntd’attributsdevaientforcémentmarquerl’histoirdee l’espacearabe .
Celle-ciaété,depuislongtemps,unva-et-vientincessantdeconquêteset
dereconquêtesd, ’expansionetdereflux.Zonedeproximitéimmédiatede
el’Europe,l’espacearabeaété,surtoutdepuislexix siècle,lethéâtred’in-
terférenceesuropéennesconduisantàsondécoupageenzonesd’influence
etchassesgardées,commel’attestenta, prèslapremièreguerremondiale,
lemandatfrançaissurlaSyrieetleLibanetlemandatbritanniquesurl’Irak
etlaPalestine− celle-ciayantétéd’ailleurs transforméedanssamajeure
epartieenÉtatd’Israëlen1948−maissurtout,dèslexix siècle,lacolonisa-
tion française de l’Algérie etleprotectorat français au Maroc et en Tunisie
ainsi que la colonisation italienne de la Libye. Cesingérencessepoursui-
ventjusqu’à nos jours, sous de nombreuxprétextes,comme leprouve
1l’invasionaméricainedel’Irakàpartirde2003 .
Aujourd’hui,àl’exceptiondupeuplepalestinientoujoursprivéd’unÉtat
(ChapitresurlaPalestine)tous, lesÉtatsduMondearabeontrecouvréleur
indépendance.Maislesitinérairehis stor iquesdifférenciéons timpriméà
chaqueÉtatdestraitsparticuliersquise reflètentdanslanaturede son
1. Voirchapitre1surleMondearabe,esquissehistor ique(622-2008).
EN GUISE D’INTRODUCTION GÉNÉRALE 15régime,danssesalliancerségionalesetinternationales,danssaperception
2delasécurité,etdanssoninsertiondanslesystèmerégionaletmondial.
1. CARACTÉRISATION SYNTHÉTIQUEDE L’ESPACEARABE
1.C’estunespacesurchargéd’histoire,presqueécraséparelle.
LeMondearabeesthéritierdegrandescivilisations.Ilsuffidet traverser
cetespaceduNordauSudoudel’Ouestà l’Est, pourse rendrecompte
combiencetespaceconstitueunmusée des appartenances multiples,des
3identitéscomplexesde, smémoiresfertiles.Aussibeaucoupd’événements
duprésentresteraient-ilshermétiqueàslacompréhensionsansl’éclairage
del’histoireNi. momie,niidole,l’histoirbiee ncomprisepeutêtresource
d’inspirationpourconstr uirelefutur . Malheureusementla lecture que
fonttouslespaysarabes–touslespeuplesdumondeàvraidire−deleur
histoireestsouventinstrumentaledanslesensqu’ils’agit,àpartird’une
présentationembelliedesoi,demettr eenavantlegénienational,lesimages
mobilisatrices,leshéros conquérants etvictor ieux, nonseulementpour
donnersensauxévénements contemporainsmaisaussipourconstr uire
uneidentité.
Danslalonguehistoiredel’espacearabe,l’Occidenteuropéenestomni-
e eprésent, d’abordentantqu’objetdeconquête(viii -xv siècles),puisen
e etantquefoyerdepuissance(xvi -xviii siècles)etenfinentantquesystème
e ecolonial (xix -xx siècles).Cefrottementséculaireentrelesdeuxespacesa
suscitéune telleintimité historique qu’ilestpratiquementimpossible
d’appréhenderl’histoiraerabeindépendammentdel’histoireuropéenne
etvice-versa.
Danslemouvementpendulairedel’histoirmédie terranéenneetarabe,
lareligionasouventservid’étendardpourgalvaniserlesénergies(guerr e
4sainteouguerrejuste,axedubienouaxedumal),pourlégitimelr’expan-
5sion,pourseconstr uireuneidentité,ousimplementpourdonnersensà
despopulationsballottéepsarunemodernisationnonmaîtriséeetnon
assumée.
2.Cetespaceestunnœudgéostratégique.
Ilestnonseulementlepoint d’intersection de troiscontinent s, mais
aussiunlieudepassagepourlanavigationmaritime,aérienneetletrans-
portterrestre.IlrelielaMéditerranéeàl’OcéanIndienparlecanaldeSuez
etlegolfearabo-persiqueà l’OcéanIndienparledétroitd’Ormuz.Ilest
2. Voirchapitre3surlesystèmerégionalarabe .
3. Voirchapitre6surlaRenaissancearabe .
4. Voirchapitres10et11surleterrorismeetsurlessemencesdelacolère.
5. Voirchapitre2surlaPalestine.
16 LE MONDE ARABE EXPLIQUÉ À L'EUROPEtraversédepartenpartpardesoléoducsquiacheminentlepétroled’Irak,
duGolfeetd’Arabieverslesportsméditerranéens,puisverslesportseuro-
péensetdesgazoducsquirelientl’Algérieauxmarchésespagnoletitalien
etau-delà.Bref,cetespaceestclé,carrefouretcorridor.
3.Cetespacedétientdesressourcesstratégiquesmaismalréparties
Ildétientprès de 60 % desréserves prouvéesde pétroleet35 % des
réservesprouvéesdeGaz,contribuepour40%delaproductionmondiale
depétroleet25%delaproductiongazière.Maiscesressour cessetrouvent,
pourl’essent iel,concent réesdansdespaysà faibledensitéhumaine.Tel
estlecasdesémiratsduGolfe .L’ArabieSaouditeauraitprèsde20millions
d’habitant s,maisaumoinslequartseraitconstitudé’étrangers.L’Irakavec
ses 26 millionsd’habitants combinaitassezde ressour ceshumaineset
économiquespourprétendresehisseraurangd’uneéconomieémergent e,
mais lesmultiplesépreuves auxquellesce pays a étésoumis,depuisla
guerreIrak-Iran(1980-1989)jusqu’àl’invasionaméricaine(2003),enpas-
santparl’occupationduKoweïtetsesretombées(1990-1991),nonseule-
mentontmislepaysàgenoux,maissurtoutl’ontdépecéencommunautés
ethniquesetreligieuses.L’Algérieavecunepopulationdeplusde33mil-
lionsd’habitantsestnonseulementlepaysarabepétrolierlepluspeuplé,
6maisaussileplusvast e .
4.Bienpourvuenpétroleetgaz,leMondearabesouffredepénurie
hydrique.
Certes,leLibanéchappepourlemomentàlasituation destresshydrique
etlaSyrieetl’Irakcontinuentàbénéficierdel’apportdel’Euphrate,mais
ledébitdecefleuveestenconstantediminutiondufaitdelaréalisationdu
projetdu GAP (projetde développementhydroélectriqueturc) dansle
Sud-Estanatoieln. La Jordanie etlaPalestineconnaissentunevéritable
3pénuriehydriqueavecmoinsde200 m parhabitantparan,soitendes-
3sousdelabarrecritiquedestresshydriquede500 m parhabitantparan.
La situationhydriqueauMaghrebestpourlemomentgérable, mais la
pénurieseprofileà l’horizondufaitdel’accroissementdémographique,
7l’urbanisationaccéléréeetledéveloppementtouristique.
5.C’estunespaceàcroissancedémographiqueforte,maisoùlatran-
sitiondémographiqueestdéjàamorcée.
Partoutl’indicedeféconditeéstenbaisse,surtoutauLibanetauMaghreb.
De manièregénérale , làoùlesfemmessontplusinstruites,utilisentles
méthodescontraceptives,retardentl’âgedumariage,sontdavantageurba-
niséesetexposéesauxmodèlescultur elsoccidentaux,lesindicesdefécon-
ditéfléchissent.Maislàoù persistentdessociétésconservatrices(surle
6. Voirchapitre15surlagéopolitiqudeupétroleetsurlasécuritéénergétiquedel’UE.
7. Voirchapitre14surlagéopolitiqudee l’eau.
EN GUISE D’INTRODUCTION GÉNÉRALE 17plandesmœurs),lemodèlepatriarcal,l’économiederente,lafaibleparti-
cipationaumarchédutravail(moinsde10%desfemmessaoudiennesont
unemploisalariécontre55%danslespaysscandinaveset40%enEspagne)
ousimplementlasituationdedénuementetd’enfermementàlaquelle est
soumiseunepopulation(commelapopulationpalestinienne)la, transi-
tiondémographiquestpluslente.Maispartoutlapopulationestjeune
(45%ontmoinsdevingtans),cequisignifieunaccroissementimportantde
lapopulationarabe(335millionsen2007). L’achèvementdelatransition
démographiquesesituerauxalentoursde2015pourleMaghrebet2025
pourleMachrek(Moyen-Orient).Lastructur ed’âge,trèsjeune,continuera,
aucoursdesvingtprochainesannées,àêtreunfacteurdécisifdansladéter-
minationdelamain-d’œuvredisponible(forcedetravail)de, ladimension
8delaforceactiveetdutauxdedépendanceéconomique.
6.Endépitdesprogrèsréelsdeladémocratisationdel’éducationetdu
reculdel’analphabétisme,ledéveloppementscientifiqueettechnologique
du Monde arabe demeure faible: lespaysarabes,dansleurensemble,
consacrentmoinsde0,2%pourlaR/D(recherche-développement)contre
2à2,5%danslespaysindustr iels.
7. L’industrialisation arabe est fondée sur l’extraction de matières
premières ou des productions à faibleteneur technologique, à faible
valeurajoutéeetàfaibleeffedt’entraînement.Certes,lespaysduGolfeont
développéunegrandeindustr ialisationpétrochimiqueà valeurajoutée ,
maisilsdoiventfairefaceauxprotectionstarifaireestnontarifairedes s
9marchésconsommateurs.
8.Quantàl’agriculture,ellecontinueàabsorberletiersdelapopu-
lation,contribueàprèsde20%duPIBmaisledéficitaliment aireestalar-
mantpuisqu’unecaloriesurdeuxestimportée.Lasituationestgravedans
lespaysduGolfeetenJordanie, maismême l’Égypteetl’Algérienepar-
viennentplusà se nourrirpar elles-mêmes.Théoriquement,avecses
2 213millionsdekm (c’estplusquelaChineavec9millionsdekm etplus
2quelesÉtats-Unsiavec9millionsdekm)leMondearabedisposeraitd’assez
d’espacepournourrirsapopulationetdégagermêmeunexcédentexpor -
table. Malheureusement,lesdéserts occupentlamajeure partie. Prèsde
90 % delapopulationégyptiennesetrouveconcent réedanslavalléedu
Nil.Lemanqued’investissementsconstituune eautrecontrainte:leSoudan
disposed’unesuperficieconsidérabledeterresarablesetdesressour ces
hydriquespouvanttransformercepaysenun grenier du Monde arabe,
mais lanégligencede l’agriculrtue,coupléeà uneraretédesinvestisse-
8. Voirchapitres12et13surl’évolutionéconomiqueduMachreketduMaghreb .
9. Voirchapitre17surlesrelationsdel’UEetduConseildeCoopérationduGolfe .
18 LE MONDE ARABE EXPLIQUÉ À L'EUROPEmentsetauxdéchiruresinternes,empêchel’exploitationdesonpotentiel
agricole.
9. L’espace arabe est fortementpolarisé,entre des pays peuplés
(l’Égypte,l’Iran,laSyrie,l’Algérie,leMaroc,l’Irak,leSoudanetleYémen),
despaysdedimensionmodeste(Jordanie,Tunisie,Libye,ArabieSaoudite)
etdesÉtats-villes(Koweïtetlesautresémirats)e,ntredespaysàfortepres-
siondémographiqueetdespaysà fortepressionde capitaux, entredes
paysenamontdesressour ceshydriquesetdespaysenaval,entredespays
quirevendiquent unleadershiprégional(laSyrie,l’Égypteetl’ArabieSaou-
dite,leMarocoul’Algériee)tdespaysquicherchentàsepréserverdesingé-
10rencesextérieures .
10.C’estunespaced’émigrationetd’immigration.
Outreles2à3millionsdeSyriens,deLibanais,dePalestiniensetdeleurs
descendantsétablisenAmériquelatineetles2millionsd’Arabesinstallés
auxÉtats-Unis,onnecomptepasmoinsde5millionsd’Arabespalestiniens,
libanais,syriens, égyptiensetyéménitestravaillantdansles pays de l’or
noir.ÀcesarabesexpatriésenAmériquelatine,auxÉtats-Unisetdansles
payspétroliers,ilfaudraitajouterquelque900000émigrésduProche-Orient
établisen Allemagne,danslespaysscandinaves(Libanais,Palestiniens,
IrakiensetMaghrébins),enAngleterre (bourgeoisieproche-orientale)et
enFrance(diasporalibanaise)etsurtoutles5à6millionsdeMaghrébins
vivantdanstouslespaysdel’Unioneuropéenne,notammentenFrance,
11enBelgique,enHollande,enItalieetenEspagne .
11.C’estunespaceéminemmentconflictuel
Leconfliistraélo-arabeestdeloinl’épicent redelaconflictualiprtéoche-
orientale.Maisendehorsdececonflitil,yaunfoisonnementdedifférends
portantsurladélimitation desfrontières terrestres etmaritimesoppo-
sant,parexemple,l’ArabieSaouditeàtoussesvoisins,ousurdesremises
enquestiondupartagedesterritoireops éréparlespuissancescoloniales
(conflidtuSaharaOccidental,confliItrak-Koweïtde1990-1991),ouencore
surl’ingérencedecertainsÉtatsdanslesaffairedes leursvoisins.Enoutre,
larégionestpotentiellement sujetteàunehydroconflictualitéaiguëentre
paysenamontetenavald’unfleuveinternational(Syrie-Turquie,etSyrie-
Irak),etentrepayssepartageantlemêmebassinhydrologique(Israël,Jor -
danie,SyrieetTerritoirepsalestiniens)ouunlimeshydrauliqu(eIrak-Iran).
Auxconflitsportantsurl’appropriationillég alede territoire(sconflit
israélo-arabe)sur, letracédesfro ntières,surlepartageetlagestiondes
ressour ceshydriques,onpeutajouterceuxquiopposentlescourants
10. Voirchapitre3surlesystèmerégionalarabe .
11. Voirchapitre16surlagéopolitiqudee smigrations .
EN GUISE D’INTRODUCTION GÉNÉRALE 19idéologiques quis’entrechoquentdanslemondearabe: arabistesversus
islamistes,nationalismearabeversuspatriotismelocal,laïquesversusreli-
12gieux .
12.C’estunespacequis’interrogesursonidentitéetsesfinalité set
quiseposebeaucoupdequestions .Quisommes-nous?Quelrôlepourla
religion ? Quelleréforme pourl’État?Quellemodernisationpourl’éco-
nomie?DesquestionsprimordialesquirenvoientàlarelationdesArabes
avecleurpasséetleurmémoirehistor ique,à larelationdesArabesà la
modernitééthique,politique,scientifiqueetintellectuelleetauxrapports
desArabesàleurenvironnementimmédiat(Turquie,Iran,Israël),leursvoi-
13 14si nsproches−l’Europe −etlointains−lesÉtats-Unis .
13.C’estunespacedominépardesrégimesautoritaires
Maiscesrégimesneseressemblentpaspourautant.Certainsrégimes
sont«fermé s»maisprésentantunefaçadedefonctionnementdémocra-
tique,avecélectiondecomitéspopulairesc,ommeenLibye,voireélections
parlementairescommeenSyrie.D’autressontqualifiéds’«hybrides»(Algé-
rie, Maroc,Égypte,Jordanie, Soudan,Yémen)oùl’autor itarismecoexiste
avecdesformesdepluralismecontrôlé. SeulelaMauritanieconnaissait,
depuispeu,unrégimeouvert,avecunealternancepolitique,maisledernier
coupd’étatmilitaire,en2008,atuédansl’œufcettedémocratiebourgeon-
nante. Le Libanestuncasà partpuisquecepaysahéritéd’unedémo-
cratieconsensuelle,surbaseconfessionnelle,d’ailleurs miseàmalparles
évolutionsdémographiquesinternesetlesingérencesdesacteursexternes.
LesTerritoirepsalestiniensconnaissentunevéritableéclosiondémocra-
tiquepuisquedesélectionslibresettransparentesysonttenues;lesder-
nières,en 2006, ontportéau pouvoirleHamas. Malheureusementles
résultatsn’étaientpasdenatureàplaireàIsraël,auxÉtats-Unsietàl’Europe,
cequiaconduitauboycottdugouvernementHamas.Maislescasdela
PalestineetduLibansontàbeaucoupd’égardsexceptionnelpours servir
decatalyseursà unetransformationdémocratiquegénéralisée. Le senti-
mentquiprévaut,pourl’heur e,estlacapacitédesrégimesarabesautori-
tairesàperpétuerleuremprisesurlessociétésenusantdeslégitimations
historiques, distributives etreligieuses ouenseprésentantcommeles
garants delastabilité faceau«terrorisme», oucommeleshérautsdela
15modernité .
12. Voirchapitres 3, 6 et7 surlesystèmerégionalarabe, surlamodernitéetsurla
renaissancearabe .
13. Voirleschapitressurlesrapportseuro-arabes.
14. Voirleschapitres 9 et11 surleGrandMoyen-Orientetsurlessemencesde la
colère.
15. Voirchapitre8surl’Étatla, sociétécivileetladémocratie.
20 LE MONDE ARABE EXPLIQUÉ À L'EUROPE14.C’estunespaceoùl’alternativeauxrégimesautoritairesestsou-
ventdecolorationreligieuse.ParcequelesÉtatsontpourchassélesdémo-
crates,parcequelademandedémocratiqueestdemeurée confinéeaux
élitesurbainesoccidentalisées,parcequel’Occidentde, puisladisparition
del’UnionSoviétique,amisésurlastabilitdeé srégimesarabesalliésplutôt
quesurleurdémocratisationetparcequelesmouvancesquiserevendi-
quentdel’Islamontunmeilleurmaillageduterritoirneationaletunenra-
cinementsocial,lespartis«musulmans»sontlesseuls,aujourd’hui,à
même de capitaliser sur le mécontentement social pour se présenter
commedesalternativescrédiblesàdesrégimesprédateursetcorrompus.
Ceciexpliqueengrandepartiepourquoil’Occident quiavaitfaitdeladémo-
16cratisationsonferdelance metaujourd’huil’exigencedémocratiquen
veilleuse,préférant traiteraveclediablequ’ilconnaît(lesrégimesautori-
taires)plutôtqu’aveclediablequ’ilconnaîtmoinsoumal(lesislamistes).
15.C’estunespacesansinstitutionsrégionalesefficac es
Surleplanpolitique,laLiguedesÉtatsarabesestbienantérieure au
Traitdeé Rome, (puisqu’ellefutmisesurpiedparleprotocoled’Alexan-
drieen1945)mais,plusdesoixante-huitansaprèssanaissance,forceest
deconstaterqu’elleaétédavantagelacaissederésonancedesconfli tsinter-
arabesquel’instr umentdeleurunifica tion,voiremêmedeleurintégration
économique.Etpourtantce, n’estpasparmanqued’accordsetdetraités:
ilsuffidet rappelerl’Accorddel’UnionÉconomiquearabede1957,leConseil
del’UnitéÉconomiquearabe(CouncilforArabEconomicUnity)de1964,
l’accordpourlapromotiondeséchangescommercia uxinterarabesde1981
(ArabtradeAgreement ),l’Accordsurlacréationd’uneGrandeZonearabe
17delibre-éch angede1997 .
À cesaccords,scellésdanslecadredelaLiguedesÉtatsarabes,ilya
lieud’ajouterlaformation,en1981, duConseildeCoopérationduGolfe
(CCG)et,en1989,duConseildeCoopérationarabe(comprenantl’Irak,la
Jordanie,l’ÉgypteetleYémen),ainsiquel’UnionduMaghrebarabe(UMA).
SilepremierasurvécuauxtourmentsduGolfe ,lesecondn’apasrésistéà
lasecondeguerre du Golfe(crisekoweïtienne).Quantau troisième, il
demeurelargementunprojetvirtuel.
Surleplandeladéfense,l’Accorddedéfensecommunede1951n’aconduit
niàunecoordinationdesappareilsmilitairesn,iàuneinstancedesécurité
régionalecohérente,crédibleetdotéedemoyenssuffisantspourdéfendre
rleslarégioncontre lesempiétements desacteursextérieursetempêche
velléitéesxpansionnistesdemembresparticipantàl’Accord.
16. Voirchapitre9surleGrandMoyen-Orient.
17. Voirchapitres3, 17 et18 surlesystèmerégionalarabe, surl’UnionduMaghreb
arabeetsurleConseildeCoopérationduGolfe .
EN GUISE D’INTRODUCTION GÉNÉRALE 21C’estdoncunespacequisouffrde’unvide stratégique préoccupant et
del’absenced’uneorganisationrégionaledesécuritésusceptibledepré-
18venirou,àdéfaut,derésoudrelescrises .
16. Liée au constatprécédent,l’intégration économique régionale
demeureunvœupieux.Certes,lespaysduGolfeontréussi,nonsanspeine,
àcoordonnercertainesactivitéécs onomiques,àautoriserlalibrecircula-
tiondespersonnes,àlancerdesentreprisesmixtes,àencouragerdesinves-
tissementscroisés,às’accordersuruntarifdouaniercommun,àlancerun
«marchécommun»en2008,maisjusqu’iciilsn’ontpasdémantelélesfron-
tièresinternes,ne disposentpas d’unemonnaieuniqueetsontloinde
pouvoirassurerleurpropresécuritépareux-mêmes,endépitd’achatsmas-
sifsd’armement ssophistiqués.Pourl’ensembledelarégionarabe,leconstat
estplusalarma ntencore:à partlaJordanieetleLibandontleséchanges
interrégionauxdépassent25 % dutotalde seséchanges,touslesautres
payséchangentdavantageavecl’Europe,lesÉtats-Unsietl’Asiequ’avecles
paysfrère;slecommerceinteraraben’excèdeguère10%dutotaldeséchanges.
En revancheleséchangesavecl’UEreprésentent35 à 40 % dutotaldes
échangesdespaysduGolfe ,atteignantmême80%dutotaldeséchanges
19delaTunisie.
17. L’Union européenne est le premier partenaire commercial de
touslespaysarabes,surtoutduMaghreb.Ceciexpliquelelancementde
différentespolitiqueseuropéennesdontlesdernièresendatesontlepar-
tenariateuro-méditerranéen,laPolitiquede Voisinage(2004) etlePro -
20cessusdeBarcelone:UnionpourlaMéditerranée(2008) .
18.C’estunespaceenfinoùlaperceptiondesÉtatsdeleursécurité,
a été et demeure encore déterminée par l’histoire, la géographie, la
démographieetladisponibilitédesressources.
L’histoireetlagéographierenvoientauxconditionsmêmesdelafor -
mationdesÉtats.Ainsil’ÉgypteseconsidèrecommeunÉtat«accompli »,
dotéd’unedensitéétatiqueindiscutableetd’unsystèmebureaucratique
enracinédanslestraditonsi mêmesdelacivilisationhydrauliqudee type
pharaonique,puis dansl’édifica tionde l’État-Nationmoderneen 1805.
Aussil’occupationduSinaïparIsraëlde 1967 à 1979 a-t-elleétévécue
commeuneatteintegraveàl’intégritéterritorialeégyptienne,déterminant
laperceptionégyptiennedelasécuritéet,parconséquentson, rapportà
Israël.Teln’estpas lecasde laSyrie quiconsidèresonespacenaturel
comme«mutilé » d’abord parledécoupagecolonialdelaGrandeSyrie
18. Voirchapitres3,17et18surlesystèmerégionalarabe,surleConseildeCoopéra-
tionduGolfeetsurl’UnionduMaghrebarabe .
19. Voirchapitres 12 et13 surledéveloppementéconomiquedu Maghrebetdu
Machrek .
20. VoirladeuxièmepartiesurleMondearabeetl’Unioneuropéenne.
22 LE MONDE ARABE EXPLIQUÉ À L'EUROPEaprès laPremièreGuerre mondiale, ensuiteparl’annexionduterritoire
d’«Alexandrett»eparlaTurquieen1939,etenfinparl’occupationdupla-
teauduGolan(1967)etsonannexionparIsraëlen1981.L’IrakdeSaddam
Husseinse considéraitégalementvictimed’unemutilation territoriale
puisquelacréationdel’émiratduKoweïtleprivaitd’unaccèssignifica tif
augolfearabo-persiquePl. usaiguëencoreestlaperceptiondesPalestiniens
deleursécuritécollectivpue, isqueIsraëls’estimplantéparphasessucces-
sivessur78%deleurterritoireentre1948et1967etaoccupéles22% res-
tantsen1967. C’esttoute la Palestine, duJourdainà laMéditerranée, qui
aététransforméeenÉtatjuifouoccupéparlui.Tou tcelaproduit,chezles
Palestiniens,unsentimentd’«enfermement»(danslesterritoiroesccupés),
etde«déracinement »(danslescampsderéfugiés).
PourlesArabesduProche-OrientIs,raëlestperçucommelaprincipale
sourcedemenaceextérieureàl’échelle delarégion…MaisIsraëln’auraitpas
puempiétersurl’espacearabesanslesoutienfinanciermili, tairetdiplo-
matiquedespaysoccidentaux.Riend’étonnant,dèslors,quec’estenSyrie,
Irak,ÉgypteetchezlesPalestiniensquelaméfiance, enversl’Occident,
21surtoutaméricain,estlaplusgénéralisée.Onretrouvecetteméfiance,mais
dansunemoindremesure,danslespaysduMaghreb.Lecasdespaysdu
Golfeestassezsymptomatiquedudivorceentrelesentimentpopulaireet
lapolitiquedesrégimesenplacequidoiventàl’Occidentnon, seulement
laformationdel’État-Nationmaisaussileursurviepolitique,commel’at-
testentladeuxièmeguerreduGolfeetlestationnementdestroupesamé-
ricainesdanslarégion.
Ladémographiearabe(340millionsen2008dontprèsde150millions
dejeunesdemoinsdevingtans)n’estpasensoiunenjeudesécurité.Mais
couplée aumal-développementà, l’imprévisibilitérégionale, à lamargi-
nalisationduMondearabedansl’économiemondiale,elleledevient.La
populationdel’ensemblearabeadoubléaucoursdesvingt-cinqdernières
décennies.Maissilaquestiondémographiqueneposepasdeproblèmes
insurmontablesdanslespétromonarchiesquisouffrentducomplexede
«minceurdémographique»,ailleurs ,del’Égyptejusqu’enIrak,l’augmen-
tationbrutedesnombres,maisaussilastructur ejeunedesâges,posentdes
défisinsurmontablesauxÉtatssetraduisantparuneurbanisation sauvage,
undéficitaliment aire,unchômagechronique,unecontestationsocialeet
unedélégitimationdesrégimesenplace.Ici,lessourcesdel’insécuritésont
d’ordreinterneetdenaturesocio-économiqueMa. isellesnesontpassans
lienaveclecontexterégional,danslamesureoùlesdépensesdedéfense
détournentdes sommes considérables des secteurssociauxprioritaires,
tandisque latension domestiqueetrégionalecontribueà maintenirau
pouvoirdesrégimesautoritaires.
21. Voirchapitre11surlessemencesdelacolère.
EN GUISE D’INTRODUCTION GÉNÉRALE 23L’accèsauxressourcesestunautrefacteurdetensionàl’échelle dela
région.Ceciestvraipourlepétrolequiestàl’originedenombreuxconflits
fro ntaliersentrel’Arabieetsesvoisins,maisaussientrel’IraketleKoweït
etentrelaTunisieetlaLibye(conflirtégléàl’amiable).Maisc’estsurtout
vraipourl’eau.L’inégalitéderépartitiondecetteressour cesuscited’énormes
tensionsentrelespays. Avecplusieurspaysvivantdansunesituationde
3stress hydrique voiredepénurie (moinsde500 m /h/an),lepartagede
cetteressour cerareestunenjeuconsidérabledesécurité.Auxémeutesde
lafaim, succèdentaujourd’huiles«émeutesdel’eau».Sourcedetension
régionaleetd’instabilitiénterne,l’eaupourraitprovoquer,àl’avenirde, mul-
tiplesconfli,tsàmoinsdemettr eenplaceunecommunautérégionalede
l’eaupourunpartageéquilibréetunegestioncommune,cequinécessite,
22aupréalable ,lasolutiondesconflitsquiaffligentlarégion .
Iltransparaîtde, l’énumérationquiprécède,quelesfacteursd’insécu-
ritésont autant d’ordre interne qu’externe. Mais ilestévidentquela
composanteexternexacerbesouventlacomposanteinterne.C’estsurtout
lecasauProche-OrientetdanslespaysduGolfe .CertesleMaghrebdemeure
déchiréparleconflidtu SaharaOccidentaletl’Algériea étélethéâtr e
d’unecrisesanglantependantplusieursannées,maisglobalementla, situa-
tion,sansêtre toutà faitapaisée, tendà s’amélior er.LaLibye,jadispays
considéréparlesAméricainscomme«paysvoyou»,atournélapagedela
confrontationavecl’Occident.La Tunisiecontinue à pratiquerun jeu
habiled’équilibreL.’Algérierenoueaveclaprospéritéfinancièretsemble
gagnerlabataillequil’opposeauxislamistesma, islesattentatsterroristes
sepoursuiventépisodiquement.Ta ndisqueleMaroc,ilpeutcomptersur
lacompréhensiondesÉtatsU-nisetdel’Unioneuropéennepourfairevaloir
sesrevendica tionsetseprésentercommeunaxedemodération auMaghreb.
Bref,depuisl’épisodelointaindelaguerredesSablesqui,danslesannées
1960,avaitopposéleMarocàl’Algérie,etàpartleConflidtuSaharaOcci-
dental(toujoursencours)lesÉtatsduMaghrebnesefontpaslaguerre,
mêmesilesfro ntièresentrel’AlgérieetleMarocsontferméesdepuis1994.
C’estsurtoutleProche-OrientetleGolfearabequi,aucoursdestrois
dernièresdécennies,ontsouffertdesconflitslesplusmeurtriers: conflit
Irak-Iran(1979-1989)avecunsoutienoccidentalmassifàl’IrakdeSaddam
Hussein,invasionisraélienneduLibande1982,première Intifadapalesti-
nienneen1987,occupationirakienneduKoweïten1990etguerredelibé-
rationdel’émiratarabegrâceàunecoalition chapeautéeparlesÉtats-Unis
(1991), conflit inter-yéménite en 1994, deuxième Intifada palestinienne (à
partirde2000),invasionaméricainedel’Iraken2003etguerredel’été2006
entreIsraëletleHizbollah .
Bienquelesconflitsopposantl’Irakàl’Iranetl’IrakauKoweïtainsique
l’invasionaméricainede l’Irak,en 2003, aientétélesplusmeurtriers, il
22. Voirchapitres14et15surlagéopolitiqudeupétroleetsurlagéopolitiqudee l’eau.
24 LE MONDE ARABE EXPLIQUÉ À L'EUROPEn’enrestepasmoinsquec’estbienleconflitisraélo-arabe,comptetenu
desanature,desadurée,desesprotagonistesde, lagéographie«sacrée»où
ilsedéroule,desesprolongementslocaux,régionaux,internationauxetde
sesaspectsmultifacétiquequs,idemeurele«coreissue »oul’épicentrede
la donne stratégique régionale, commeélémentstructur antdestensions
intra-étatique(sentreÉtatsetsociétésciviles),interétatiquesint, ra-régio-
nales,voiredesrelationsarabesaveclesacteursrégionauxetinternationaux.
Comptetenudecetteobservation,laquestionessentiellequ’onestendroit
deseposerestlasuivante:sileconfliitsraélo-arabeestperçucommel’épi-
centreconflictuquelidéterminelaperceptiondesécuritédesArabes,pour -
quoilesÉtatsarabesn’ont-ilspas réussià mettr e en placeunesortede
«communautédesécurité»etun«pactededéfensecommun»opération-
neletefficient?
L’échecdeconstr uireunsystèmerégionalarabedesécuritéviablepar
lui-mêmes’expliqueparplusieursfacteurs :
– l’impossibilité de développer une perception commune des
menaces,des’accordersurladésignationdesvéritableesnnemisetl’iden-
tifica tiondesvraisenjeux,nepermetpasunedéfinition d’unepolitiquede
défensecommune;
– lesentimentqueledangervientde«l’intérieur»oudel’extérieur
immédiat «nearest abroad » (l’Étatvoisin)renddifficile toutecoopéra-
tion;
– leconceptmêmedeprofondeurstratégiquecenséréduirelesenti-
mentdevulnérabilitdemeé ureflou ;
– les États se comportent de manière pragmatique etfondentleur
politiquedesécuritéd’abordsurleursintérêtspropres;
– laconfusionentrelesintérêtsnationauxetlesintérêtsdesrégimes
limitelechamp des préoccupationssécuritairesà lapérennisationdes
régimesenplace .
Tou scesfacteurs expliquentl’absenced’unecommunautédesécurité
entrelesdifférentescomposantesétatiquesduMondearabe.D’oùcesen-
timentprofondd’impuissancesibienanalyséparSamirKassir,dontlamort
brutale, à Beyrouth,estun révéla teursaisissantde ce qu’ilappelle«le
malheurarabe».Maisnedit-onpasque«c’estavantl’aubequelanuitest
laplusnoire» ?
EN GUISE D’INTRODUCTION GÉNÉRALE 25PARTIE I
Histoire, mémoire
et système régionalMonde arabe,
esquisse historique
1(622-2008)
INTRODUCTION
arMondearabe,j’entendsl’ensemblegéographique,peuplémajori-
tairementd’Arabesoud’arabisésetquis’étendduMarocetde laPMauritanieàl’extr êmeouestduMaghrebauSultanadt’Omanàl’ex-
trêmeest. Ilrecouvr eleProche-Orient (Palestine,Syrie, Jordanie, Liban,
Irak),la péninsule arabique (ArabieSaoudite,Yémen, Oman, Émirats
ArabesUnis,Bahreïn,Koweït,etQatar),lespaysdubassinduNil(Égypte,
Soudan)etdel’AfriqueduNord(Libye,Tunisie,Algérie,Maroc,Mauritanie)
ettroispetitspaysafro -arabes (laSomalie, Djibouti,Comores).Ce sont
lesvingt-deuxpaysmembresdelaLiguedesÉtatsarabes.Cetensemble
utiliseessentiellementlalanguearabe,maisdeslanguesminoritairessont
maintenues(berbère,kabyle,syriaque,kurdeentreautres).Surles335mil-
lionsd’Arabes(2007),320millionssontmusulmans,majoritairement sun-
nites, avecdesminoritéschiites (Liban,ArabieSaoudite)oualaouites
(Syrie).MaisenIraketauBahreïn,lesChiitessontprobablementmajori-
taires.Lesminoritéschrétiennesr,épartiesenunemultitudedeconfessions ,
sontconcent réesdavantageauMachrek(notammentauProche-Orientet
enÉgypte)qu’auMaghreb(où ellessontessentiellementd’origineétran-
gère).
Lalanguearabeétaitparléedanslapéninsulearabiquebienavantl’ère
chrétienne,maisattestéeparécritdèsl’an328denotreère.Maisl’Araméen
1. Comptetenudel’actualittoué joursbrûlante(Palestine,Irak,Liban,Syrie,etc.)cette
esquisseconcernesurtoutlespaysduMachrekarabe,maislesprincipalesévolutions his-
toriquesduMaghrebarabesontsouventrappelées,quoiquedemanièreplussynthétique.
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 29
chapitre 1étaitparlédansleCroissantFertile(recouvrantl’Irakactuel,Syrie,Liban,
Palestine).Ta ndisqueleGrecétaitutiliséparlesÉlitesduProche-Orient.
UnarabeamêmeétéempereurdeRome:ils’appelaitMariusPhilippus,
ditl’Arabe.IlauraitétéoriginairedePalestine(delarégiondesÉdomites).
Ilrégnade244à241aprèsJ.C.
Aveclanaissancedel’Islam,l’arabes’imposeentantque«languesacrée »
duCoran,aupointque,danslepremiersièclequisuitl’Hégire,lestermes
«Arabe»et«musulman» serecouvrentetseconfondent. Aujourd’hui,ce
n’estpluslecas: lesmusulmansarabesnereprésententqu’unquartdes
musulmansdanslemonde(1200milliards).Eneffetle, splusgrandspays
musulmans surleplandémographiquesontasiatiquesetnon arabes,
commel’Indonésie(227millions)le, Bengladesh(156millions)etlePakis-
tan(161 millions).Même l’Inde, dontlapopulationestmajoritairement
hindoue,auneminoritémusulmaneestiméeà130millions.Maissitousles
musulmansnesontpasarabes,touslesArabesnesontpasmusulmans,
bienqueceux-ciconstituentlamajoritédesArabes.Dansplusieurspays,
surtoutauMachrek,descommunautéschrétiennescontinuentà exister,
même sileurpourcentagene cessedediminueren raisondeladécrue
démographique,desconflitspolitiquesetdesvaguesd’émigration.
1.DELANAISSANCEDE L’ISLAM(622)
JUSQU’ÀLAPREMIÈREGUERREMONDIALE
1.1. NAISSANCE ET DÉVELOPPEMENT DE L’ISLAM
L’Orientestplacésousdominationbyzantine jusqu’auxpremières
econquêtesmusulmanes.Audébutduvi siècledenotreère,enSyriecomme
en Égypte,lesclassesdirigeantes sontde languegrecqueetde religion
orthodoxe.Lespopulationsparlentaraméenouarabe(enSyrie)etcopte
enÉgypteetsontlarge mentchristiainsées.L’empirebyzantinaudébutdu
evi siècledoitlivrerbataillesurplusieursfro nts:contrelesSassanidesqui
occupentlaSyrieetl’Égypteàpartirde602etcontrelesPerses.L’Empereur
Héraclius(empereurbyzantin depuis610) pénètre en Mésopotamieen
628.Cesguerresépuisentl’EmpiredeByzance. Quandà l’Orientsur, tout
laSyrie,ilestdévasté.
ÀlaveilledelanaissanceduprophèteMahomet,l’Arabieétaitconstituée
deplusieursensemblesgéographiquesetpolitiques.AuSud,«l’Arabieheu-
reuse» (lesudarabiqueactuel,leDhofar); onappelaitcettepartieaussi
«ArabiaOdorifera», carony produisaitdel’encensetdes«parfums». Y
cohabitaientdespetitsensemblespolitiquesd,ontlefameuxroyaumede
Saba.
30 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALL’Arabieprofondeétaitdésertique,parcour uepardestribusnomades.
Leshabitantsyétaientplutôtpaïens,croyaientdansles«esprits»(jinns)et
adoraientdemultiplesdivinités(Al-lütAl-, Azza,Manât,etc.)Enbordure
delaMerRouge,lehijaz,descitéscaravanièrejaslonnaientlarouteallant
d’AdenàlaSyrie. L’Islamnaîtprécisémentdansunedescités:laMecque,
oùunegrandefamillecommerçante, lesQuraysh,fitdelaKa’aba(sanc-
tuairevénéréàl’époquepré-islamique)un, lieudepèlerinage .AuSudetle
longdulittoralde laMerRouge, vivaientd’importantes tribusjuives(à
Yathrib, futu rMédine)etdansl’OasisdeKhaybar, (150 kmauNordde
Médine),maisaussidenombreusestribuschristianisée(sauNajrän, au
norddel’actuelYémen).
C’esten610queMuhammadibn«AbdAllah»,étantalléfaireuneretraite
audésert,eutdesvisions. Aucoursdecelles-ci,selonlerécitmusulman,
laRévélationluifutrécitée(Qur’an).IlrencontraàlaMecquelescepticisme
desesconcitoyenspolythéistequs isemirentbientôtàlepersécuterl,uiet
sespremiersdisciples.Certainsd’entrecesderniersémigrèrentenÉthiopie
etd’autr essedécidèrentà émigreravecMuhammadà Médinele16 juil-
let622. Cetévénement(hijra: exil)marquele début de l’ère musulmane.
C’estl’Hégire.
Ilestimportantdeprendreconsciencedufaitque,selontoutevraisem-
blance,etdanslamesureoùl’onpeutrestituerchronologiquementl’ordre
delaRévélation,leCoranneprétendaitpasàl’origineapporterunmessage
sedistinguantfondamentalementdeceluidelaBible,delaThorajuiveet
del’Évangile chrétien.CequiestessentielpourleCoranestlemonothéisme:
DieuestUnique,Tou t-Puissant,Juste,Bon.AujourdelaRésurrectiondes
morts, chacunserajugéenfonctiondesesactesetlasanctionenserale
Paradispourlesbonsetl’Enferpourlesméchants.Oninsistebeaucoupsur
lanécessitédelaprièreetdel’aumône.OnretrouvedansleCorantousles
grandsnomsdelaBible:Adam,Noé,Abraham,Isaac,Jacob,Joseph,Moïse,
Aaron,David,Salomon,Job,Jonas,Zacharie,Marie,Jésus,Jean-Baptiste.
Muhammad (Mahomet)n’affirmeau débutqu’être un continuateur
desGrandsProphètesdumonothéisme:ilapporteaupeuplearabeceque
MoïseetJésusontapportéaupeuplejuif.Ilfautcependantnoterqu’àpartir
del’exilàMédine,laprédicationcoraniquedevientàlafoispluspolitique,
juridiqueetmoinsouverteàl’égardduchristiainsmeetdujudaïsme.Ces
dernièresreligionssontconsidéréescommeayanteu unevaleurà leur
époque,maisellessontdépasséesparl’IslamquiapportelaRévélation
définitivaevecMuhammad,ledernierdesProphètes.
1.1.1.Laloide l’Islam
«Islam»estunmotarabesignifiant«abandon», soumission(àDieu).
L’Islamestnonseulementunereligionmaisaussiuneloi,undroitquipré-
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 31Figure 1.1
2L’arbregénéalogiquedeMOHAMMED
tendrégirtouslesaspectsdelaviedel’individu.Cetteloiestbaséesurle
texteduCoranetsuruneTraditionqued’aucunsfontremonteràl’époque
deMohamedlui-même(570-630).Cettetraditionor, aleàl’origine(hadith),
rassembledesinfor mationstransmisesparlesgénérations successivesdans
lebutd’établirunesortededroitreligieuxcoutumier (carilestévident
queleCorannesauraitrépondreàtouteslesquestionsconcrètequs epose
laviequotdiei nne):cesontessentiellement desrécitsdonnantlesopinions
deMohamedsurdesquestionsjuridico-religieuseLes.sseulesinterventions
humainestoléréeesnmatièredeloimusulmanesontd’unepartleraison-
2. J.-J.Schmidt,7cléspourcomprendreleMondearabe,Paris,Dauphin,2006.
32 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALnementanalogique(qiyas)quipermetd’appliquerlesrèglescoraniquesà
descasnonexplicitem entprévusparleCoran,etleconsensus(idjma’)des
savantsendroitmusulmansurtell eoutell equestiondemorale,dedroit
oudereligion.
a)LeCoran(Al-Kur’än)
Lemotvientdel’arabequr’anquisignifie«lectur e,récitation».D’après
l’Islameneffetle, textecoraniquen’aétéécritparaucunhomme;ilsetrou-
vaitconsignédepuistouteéternitésurdestablettesdivinesetaétérécité
telquelauProphèteMahomet(arabeMuhammad).Ilestdonclaparole
textuelle deDieud’unboutàl’autr e.Ilcommencepardebrèvesexhortations
quiparlentde l’imminenceduJugementDernier,de lanécessitéde se
convertir,del’horreurduchâtimentquiattendceuxquirefusentlaRévé-
lation.Lafinestd’uncaractèrpelusjuridique:elletraitedessuccessions,de
ladot,despeinesàinfligearuxdélinquants,etc.Letextecoraniquecom-
porte114souratesouchapitres;chacund’entreeuxétantsubdiviséenver-
sets.Lessouratessontprésentéesdansunordredécroissantdelongueur.
Larévéla tioncoraniquen’abolitpaslefonctionnementtribaldel’Arabie
pré-islamique: untraitdegéniedeMahometfutdeconserverlaka’aba,
monumentcentraldelaMecque,enluiconférantunevaleurnouvelleavec
lemonothéismemusulmanetsuperposantaufonctionnmee nttribalune
nouvellereprésentationdelasociété,diviséedésormaisentrelescroyants
(mu’minûn)–ceuxquiontaccueillilaprédicationduprophèteetémigré
avecluiàMédine (muhâjirün)ousesontralliéàslui(Ansär)−etlesinfi-
dèles(Kuffâ r)–idolâtres (mushrikün)ouhypocrites(munäfiqün).
b)Lesrecueilsdetraditions
On a éprouvétrès tôt, dèsletroisième siècledel’Hégire(èremusul-
manequicommenceen622,datedel’exil–hijra−deMahometàMédine
e=vii sièclechrétien)le, besoindefixerparécritlesrécitsrelatifsauxavis
duProphèteetdesesCompagnonssurl’applica tiondespréceptescora-
niques.Tou tcetravailaboutitàlarédactiondesixmusannafourecueils
detraditions:notammentceuxd’Al-Bukharimorten870,etMuslimmort
en875.Àpartirdecessixrecueilsvanaîtretouteunelittératuredegloses,
commentaires,explications, etc.Cetensembletraditionnelportelenom
deSunna, termequiafinipardésignertoutcequiserattache à l’ortho-
doxiemusulmane.L’existencedecesrecueilsdetraditionsn’apasempêché
ladifférenciationdumondemusulmanetlamultiplica tiondesécoleset
desexégèses.
c)Lesécolesdedroitmusulman
DèsleCalifa tOmeyyade(661-750denotreère),laréalitédel’expansion
islamo-arabecommenceà poserdesproblèmessérieuxd’applicationdu
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 33CoranentantqueNormeUniquedevantrégenteràlafoislaviepublique
etlavieindividuelle ducitoyen.Eneffetle, sterritoirecsonquisparlesArabes
étaientprincipalementde droitromain (Byzance)etde droitsassanide
(Perse).Lesgouverneursdesprovincesmusulmanesdélèguentleurpouvoir
enmatièrejudiciaireauxCadisoujugeschargésd’appliquerlespréceptes
coraniques.Ceux-ci,bienqueleurjuridictionnes’étendenfaitqu’auxseuls
musulmansdesprovincesislamisées,prennentdenombreusesdécisions
baséessurlacoutumelocal eenutili santsouventlera’youraisonnement
individuelpourétablirleurjurisprudence.Petità petit,onvoitainsisedif -
férencierlapratiqueislamiqueselonlesrégionsoùleCoranetlaTradition
sontd’application.Cettedifférenciationaboutità laformationdequatre
grandesécolesouritesmusulmans(qu’ilnefautpasconfondreavecles
dissidencestelle squelemouvementchi’iteenIranouKharidjiteenAfriqu e
dunord): ils’agitessentiellementdedifférentesinterprétationsetmoda-
litésd’applicationdudroitmusulman,maistouscesriteserattachentàla
Sunna.
1. Leritemalékitesecaractérispearunegrandedépendancevis-à-vis
delapratiquelocaleetduconsensusdessavantslocaux.Cerites’estétendu
surtoutàl’Ouest,delaSomalieàl’AfriquOccidee ntale,del’ÉgypteauMaroc.
Ilexisteaussisurlacôteorientaledelapéninsulearabique.
2. Leritechafi’iterefuselerecoursaura’y(avispersonneld’unjuriste
musulman)etn’admetqueleraisonnementanalogique(qyas).Ilselimiteà
consultelar Traditionetn’admetpasleconsensusdessavantslocaux.Cerite
estrépanduenÉgyptesurtout,auSudetàl’ouestdelapéninsulearabique,
enSomalie,enÉthiopie,enIndonésie,Malaisie,Indochine,Philippines.
3. Le ritehanafiteaccordeà l’originebeaucoupd’importanceaura’y
maisilmetsurtoutl’accentsurl’importancedestraditionsetduraisonne-
mentanalogiqueIl. serépanditsurtoutenIrak,Afghanistan,Inde,Chine,
Turquie.
4. Le ritehanbalite estplutôtrigoristeetlittéralistÀe.l’origineau
moins, ils’opposefermementauta’wil (interprétationdestextes)etveut
selimiterà l’applica tionlittéraleduCoranetdestraditions . Plustard,il
finitparaccepterlavaleurduraisonnementjuridique.Cetteécoledonna
naissanceplustardà deuxautres écolesencore plusrigoristes: l’école
zahiritemaintenantdisparue etl’écolewahabitequiestladoctrineoffi-
cielledel’ArabieSaouditecontemporaine.Leritehanbaliteserépandéga-
lementenSyrieetenPalestine.
d)Lesobligationsreligieusedsumusulman
Lescinqpiliers(’arkan)delaFoisont:
1. LaChahada ouProfessiondeFoiquiconsistedanslefaitdepro-
noncerlaformule: «Laillah’illa’llah wa Muhammadrasul’illah » («Il
n’yad’autr eDieuqueDieuetMahometestsonprophète»).
34 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONAL2. LaSalatouPrière(quotidienne:)elleestconstituéeparunensemble
decinqrécitationsaccompagnéesdegestesrituels.Lapremièresefaità
midi(zuhr),ladeuxièmedansl’après-midi(’asr),latroisièmeaucoucher
dusoleil(maghrib),laquatrièmelesoir(’acha’),lacinquièmelematinau
leverdujour(subh).Pourpouvoirpriervalablementil,fautêtreenétatde
puretérituelle. On sepurifieenselavant,dumoinscertainespartiesdu
corps .
3. Lazakat ouaumônelégale:à l’origine,c’estuneactiondebienfai-
sancedontlanatureetlemontantsontlaissésàl’appréciationdubienfai-
teur .Petitàpetitcependanta, ufuretàmesurequelacommunautéislamique
s’étend,lazakatdevientunesorted’impôtsoumisà uneréglementation
préciseetassezcompliquée. Le produitde lazakatdoitbénéficieraux
pauvres,aupercepteurlui-même,auxnouveauxconvertis,auxesclaves,aux
débiteursmalheureux, auxcombattants de l’Islametauxvoyageursqui
n’ontpuatteindrelebutdeleurvoyageàlasuitedequelquecatastr ophe:
naufrage ,vol,etc.Aujourd’hui,leseulvestigedel’anciennezakatquisub-
sisteestlazakat’lfitrouaumôneobligatorieàlafindujeûnedeRamadan.
4. La Siyam oujeûne.Ily a plusieurssortesde jeûnesprescritsaux
musulmans,maisleplusconnuetleplusimportantestceluiquidoitdurer
unmoisdel’annéemusulmane(entreleleveretlecoucherdusoleil)à,
savoirleRamadan.Cejeûneestabsoluencesensqu’ilfauts’abstenirde
nourriture,boisson,tabac,relationssexuellesetmêmedetoutesubstance
s’introduisantdanslecorpstelsquepiqûre,médicamente,tc.
5. LeHadjoupèlerinageàlaMecquequedoitremplirchaquemusul-
manaumoinsunefoisdanssavie.LescérémoniesactuelledsuHadjsont
composéesdedeuxpartiesprincipales:
a) LaUmra ouvisiteàlaKaaba,monumentcentraldelaMecque,
deforme cubique,danslequelestenchâsséeunepierre noirequi
étaitdéjà vénéréeavantl’Islam . Ilfauttournerseptfoisautourdu
monumentetaccomplirunpetitpèlerinageàSafaetMarwa(àquel-
queskilomètresdelaMecque).
b) Le Hadj proprementditquicomprenddesdéplacementsentre
plusieurssitesdesenvironsdelaMecque: ’Arafa , Mina,Muzdalifa .
LeHadjseterminegénéralementparunevisiteautombeauduPro -
phèteàMédine.
Àcescinqpiliersdel’Islam,ilfautenfaitajouteruneprescriptionessen-
tielleàlavaliditédelaSalatetduHadjquiestlapuretérituelle (tahara).
Onnepeutaccomplirvalablementlaprièreetlepèlerinagesionn’apas
faitd’ablutionsaprèsêtreentréencontactavecdesexcréments,dusang,un
chien,unporc,ouuncadavred’animalnonégorgérituellement.Uneimpu-
retépeutégalementêtrecauséeparunepertedeconscience, l’exécution
d’unbesoinnatureloulecontactavecunepersonnedel’autr esexe.
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 35Pourcomprendrelesinstitutions islamiquesil, estindispensabledeles
replacerdanslecontextehistor iqueetgéographiqueoùellessontnées:
paysrudetraversépardesbandesdepillardssansfoiniloi.Decepointde
vue,ilestimportantdesoulignerlecaractèrnoe vateuretmême révolu-
etionnairedel’Islamdanslecadredel’Arabieduvii siècle:lasituationde
lafemmeparexempleétaitl’abandontotalà l’arbitrairepatriarcal(père,
frère,tuteur)avantl’Islam . Le Coranainstauré desrèglesprécisessurle
mariage,ladot,ledivorce,lafilia tion,l’adoptionla, tutelle ,lessuccessions ,
etc.quiconstituentunprogrèsconsidérablepourl’époqueetlelieuoù
ellesontétéintroduites.Aujourd’hui,jugéesàl’aunedestempsmodernes,
certainesdecesrèglespeuventapparaîtreanachro niques,voireproprement
antiféministes.MaisilfautplacerleCorandanslecontextehistor iqueoù
ilfût«révélé».
e)Les«hérésies»musulmanes.
LesdeuxprincipalessontleKharigismeetleChiisme.
LesKharigitesons tceuxqui«sontsortis»,ausenslittéralduterme.Ayant
refuséen657,àlabataille deSiffinunarbitrageétablientre’AlietMo’awiya,
deuxprétendantsauCalifa t,affirmantque«Dieuseulpeutarbitrer»,ilsse
retirentduconfliettformentunesecteindépendante,puritaineetstricte-
mentégalitaristre,efusantcomplètement lasuccessionauCalifa tparl’hé-
réditéetn’admettantquel’électionencesmatières.Cesontdesdémocrates
avantl’heure.
Cettedissidencese propageen ArabieduSud(Oman)etsurtouten
Afrique,dansl’Ouestlibyen(DjebelNefouga ), en Tunisie(à Djerba),en
AlgérieSaharienne(àOuarglaetauMzab).Ilyeutplusieurssectesserat-
tachantauKharigismemaisseull’Ibadismeresteactuellementvivant.Les
Ibaditesexigentoutr, elapurificationrituelle,uneparfaitpure etédecons-
ciencepourquelaprièreetlepèlerinagesoientvalables.Ilsproscrivent
musique,jeux, tabacetboissonsspiritueuses.Enfin,ilsrejettentcomme
inauthentiqueunesourateduCoran,cellequiracontel’histoirdee Joseph
etde l’Égyptienne,carilslaconsidèrentcommetrop frivolepourêtre
authentique.
LemotChi’itevientdel’arabechi’ a:«secte».Oncroitsouvent,àtort,
qu’ily a rejetde laSunna, (ensemblede traditionsorthodoxes) parles
chi’ites,alorsqu’enfaitil, slareconnaissententièrementmaisfondentson
autoritéexclusivementsurlesmembresdelafamilleduProphèteetnon
sursesCompagnons.Ilsn’admettent pasnonplus,danslamêmeconcep-
tion,leCalifa tdeMo’awiya(fondateurdupremierCalifa tOmeyyade)car
celui-cinefaisaitpaspartiedelafamille duProphète(contrairementaux
quatrepremiersCalifes):AbouBakr(beau-père),Omar(beau-frère)Ut, man
(gendre),Ali(cousinetgendre).LesChiitescontestentlesconditionsdans
lesquelles’sestorganiséelasuccessionduProphète.Poureux,lasuccesion
36 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALdevaitreveniràsafamille (principedynastique)etdoncàAli,songendre,
età sesdescendants.DevenuquatrièmeCalife ,Aliestassassinéen661à
Koufa(dansl’actuelIrak),devenulieudepèlerinagedesChi’ites.
PourlesChi’ites,AlietsesdouzedescendantssontlesvéritableCas lifes,
ouplusexactementImams, . Le termeaunsenstrèsparticulierchezles
Chi’ites.Eneffetal, orsquechezlesSunnitesildésignesimplementunchef
spirituelettemporeldésignéparélectionounominationche, zlesChi’ites,
l’ImamestdésignécommetelparDieu,etdoncc’estunpontifeinfaillible .
IlendécoulequeleChi’ismesefondesurleprinciped’autoritétandisque
lesunnismesefondesurceluiduconsensus,d’idjma’.
PourlesChi’ites,AliestlepremierImam.Cet«Imamat»doitsetrans-
mettr esuccessivementàsesdouzepremiersdescendants.Ledouzièmene
doitpas mourirmaisdisparaître, se cacherjusqu’à unjourindéterminé
oùilreparaîtratriomphant.CedouzièmeImamestnéen873.Ils’appelle
Mohammed etlacroyancepopulaireleconsidèreeffectivementcomme
«caché» en attendantsonretourà lafindestemps comme Mahdi, qui
viendrarévélerlesenscachédesVersetsduCoran.
OnidentifiesouventChi’ismeetIslamiranien.En réalité,leChi’isme
estnéchezlesArabes,mais,misàpartl’Étatfatimidechi’itefondéenAfrique
eduNordà partirduxx siècle, iln’obtientvéritablementlestatu tdereli-
egiond’Étatqu’enIranàpartirduxvi siècle.
LesChiitesreprésentententre10 à 12 % delapopulationmusulmane
mondiale. Les Chiitesduodécimainssontmajoritairesparmileschiites.
Onappelle«duodécimains»leschiitesquiconsidèrentquelasuccessiondu
ProphèteaétéassuréepardouzeImamsjusqu’à«l’occultation»dudou-
zièmeImamàSamara.Ainsilechiismecomporteunedimensioneschato -
logiquetmessianiquefondéesurl’attenteduretourdudouzièmeImam.
UneautrevarianteminoritaireduChiismeestreprésentéeparlesIsmaé-
liens(dontlechefspirituelactuelestl’AgaKha n)quinecroientqu’auxsept
premiersImams.Les Alaouites (en Syrie notamment) ne reconnaissent
queonzeImams.LesZayditesduYémenconsidèrent quec’estlecinquième
Imamquimarquelafindel’Imamat.LesDruzes constituentuneforme
trèsparticulièreduChiismepuisqueleurcommunautéesttrèsfermée:on
nepeutnaître quedruze(onlestrouvesurtoutenSyrieetLibandontle
dirigeantactuelestWalidJoumblat).LesalévisdeTurquiesontégalement
«chiites» etreprésenteraientaujourd’huien Turquieprèsduquartdela
populationmusulmane.
Àcettefragmentationconfessionnelle duChiismes’ajouteunehétéro -
généiténationale.Lesduodécimains,majoritairesdanslemondechiitese
retrouventessentiellement enIran.C’estd’ailleurs dansceseulpaysquele
chiismeestreligiond’Étatdepuisplusdequatresiècles.Maiscelaneveut
enaucunemanièresignifiequr el’Iranjouelerôledu«Vatican»duChiisme.
FrançoisTh ual,unspécialistedelaquestionlerépèteàl’envi:«Iln’yadonc
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 37pasd’unitédecomportementgéopolitiqudeuchiismecarlechiismefonc-
tionnedanslecadred’enveloppesnationaleschaquefoisdefaçonspéci-
3fique» .
Ilyadeuxaspectsimportantsetcorrélatifsdanslemouvementchi’ite:
1. Sesformeslesplusdissidentes−lesmouvementsQarmateetIsmaé-
lien(dontlechefspirituelactuelestl’AghaKhan)−sontcontemporaines
de l’irru ptiondelapensée scientifiqueetrationnelle grecqueen milieu
emusulman,c’est-à-diredanslecourantduxi siècle,suiteauxtraductions
systématiquesdesouvragesscientifiquesdel’Antiquitégrecquensyriaque
etenarabesouventparleschrétiensnestoriensduProche-Orient.Cen’est
pas unecoïncidence silacritiquedusunnismetraditionnelapparaîten
même tempsquelesdébutsd’uneréflexion philosophiquetlanaissance
d’écolesdepenséequitententdeconcilierration alismeetreligion(mu’tazi-
lismeetAs’arisme).
2. D’autrepart,lemouvementChi’itefatimidecoïncideenAfriquedu
Nordaveclapoursuitedelarésistancedel’élémentethniqueberbèrecontr e
el’expansionarabe, enl’occurrence, auxx siècle, aveclesoutiendesBer-
bèresKetamaauMahdi,UbaydAllahquiestd’abordemprisonnéparles
ArabesAghlabidespuisdélivréparlesBerbèresetintroniséÉmirdesCroyant s.
Cen’estsansdoutepasunhasardsi,parailleurs,ladynastiealmohade,au
edébutduxxii siècle,fondesonadhésionàl’IslamsurlesdoctrinesMu’tazi-
liteetAs’arite,c’est-à-diresurdesformesdephilosophiemusulmaneration-
nellerelativementéloignéesduconformismesunnite.
1.2. LA CONSTITUTION D’UN EMPIRE
LeprophèteMahometmeurtle8juin632.Ilappartientdésormaisaux
Califes(lessuccesseurs)decontinuersonœuvre.LepremierCalifeAbou
Bakr(632-634),estlebeau-pèreduprophète.Durantson«Califa t»,l’Islam
seconsolideenArabieetamorcelaconquêtedelaSyrie.AvecleCalifeOmar
(634-644),l’expansionmusulmaneestfoudroyante.LaPalestinestconquise
parlesmusulmansen 636, après ladéfaitedel’arméebyzantinesurle
Yarmük,unaffluentduJourdain.
En Irak,lesSassanides, sontbattusen 638 à AlQadissiyah(bataille
célèbredevenueégalementlenomdonnéparSaddamHusseinàsaguerr e
contrel’IrandeKhomeinydanslesannées1980). L’Égypteestà sontour
conquise;lesmusulmansyfondentlavilledeFustaten643.Lestroispre-
miersCalifes(Al-Rashidoun:bieninspirés):AbouBakr (630-632),Omar
(632-634),Othman(644-656)dirigentl’expansionmusulmaneàpartirde
Médine,mais leCalifeAli (656-661) s’installeà Koufaen Mésopotamie
(Irak).IlyestassassinéetMo’awiya,gouverneuromeyyadedeSyrie,sefait
3. Fr.Th ual,«Lecroissantchiite:slogan,mytheouréalité»,inHérodote,n°124,Paris,
2007,p. 116.
38 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALFigure 1.2.
L’arbregénéalogiquedesdescendantsd’Ali
proclamerCalifeàDamasquidevientlacapitaledelapremièredynastie
musulmane: les Omeyyades. C’est sous cettedynastieque l’Empire
musulmanconnaîtl’expansionlaplusfulgurante etquel’Empirearabo-
musulmanconnaîtl’«âged’or».
1.2.1. L’expansionsouslesOmeyyades(660-750)
SouslesOmeyyades,ons’intègreàlacausedominanteàlafoisenadop-
tantl’Islametenserattach antàunetribuarabeparleliendeparenté,en
s’arabisant.Aussi,aprèsavoiraffermi leurpouvoir,lesCalifesOmeyyades
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 39reprennentlesconquêtesdanstroisdirections ; versl’AsieCentrale, vers
l’empirebyzantinetsurtoutversl’Occident(AlMaghrib).
D’abordversl’Asie,oùlaTransoxiane−laroutedelasoie−estoccupée
entre705et714:Bukhäratombeen710etSamarkanden711. L’Indusest
atteint.EnsuiteversleNord,aprèsunevictoirenavaledécisive(labataille
desMâts)contrel’empirebyzantinen655,lesCalifesOmeyyadestentent
des’emparerdeConstantinopleentre673et679.Ets’ilssontdéfaitsparles
Byzantinsen717et740,ilsparviennentnéanmoinsàétendreleurempire
auxconfinsdumontTa urusen Asiemineure. Certes, lesaffrontements
incessant sentrelesEmpiresperseetbyzantinontgrandementfacilitleé s
conquêtesarabes,maisilfautreconnaîtreque,trèsrapidementle, sArabes
ontdéveloppéunartmilitairienéditdontlapiècemaîtresseaétélamobi-
litédelacavalerie.
C’estàl’ouestquel’expansionestspectaculairCe.ommencéeen670,la
conquêteduMaghrebaboutità lafondationdelavilledeKairawan(en
TunisieactuelleCe). rteslarésistancedesByzantinsàCarthage(quitombe
en698)estvive,maisfinalemente,ntre695et705,toutlepourtourmaritime
del’AfriqudeuNordestdésormaissouscontrôlemusulmangrâcenotam-
mentaugouverneurmusulmanenvoyéparDamas,MüsaIbnNusayr.
L’expansionarabede l’AfriqueduNord transforme profondémentle
fondethnqui eetculturelberbère.Aprèsquelquessièclesdeprésenceen
AfriqueduNord,lesArabessubstituentleurlangue(enpartie),leurreligion,
leursmœursetenpartieleurethnieàcellesdesBerbères.Lespopulations
se mélangentà telpointqu’onpeutaffirmequ’r aujourd’hui,l’immense
majoritédelapopulationnord-africaineestconstituéepardesBerbères
arabisés.Ilestclairquecettearabisationetcetteislamisation nesefontpas
soudainement,maisellessontprofondes.Onaparfoisémisl’idéequ’en
réalité, BerbèresetArabesayantunfondlinguistiquceommun (famille
chamito-sémitiquee)tdesmœurssemblables−lesunsetlesautresétaient
divisésengroupesdesédentairesetengroupedenomades−,l’assimila tion
despremiersparlessecondss’estfaiterapidementetprofondément. Mais
ceteidéeestbattueenbrèchepardenombreuxhistor iensduMaghreb .
Legrandhistor ienmaghrébinIbnKhaldün,écritaucoursdelaseconde
emoitiéduxiv siècle,unevolumineuseHistoiredesBerbères,danslaquelle
ilopposetrèsjustementdeuxgrandsgroupesdeBerbères,d’unepartles
Sanhadja,populationdepuislongtempssédentariséedanslesfertileszones
côtièrese,td’autr epartlesZénètes, nomadesplusrécemmentarrivésau
MaghrebetenrivaliétconstanteaveclesSanhadjapourlapossessiondes
zoneslesplusriches.
C’estd’ailleurs grâceauxcontingentsberbèresislamisésquelaconquête
musulmanesepoursuitàl’ouest.Etilrevientàunofficieber rbèreislamisé,
TarekIbnZiyâd,deconquérirTa ngeretdefranchilerdétroitdeGibraltar
(DjabelTa rek)pourbattr elestroupesduRoiVisigothàRioBarbateen711
40 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALetcommencerlagrandeconquêtedelapéninsuleibériquequiprendle
nomd’Al-Andalus.
Cependantcetteconquêtene se faitpas sansrencontrerrésistance:
ainsiàCovadonga,probablementen718,unintrépideguerrierd’Asturies,
nomméPélage, parvientà stopperl’avancedesmusulmansetlenomde
cettelocaliteéntreglorieusementdansl’histoiretlalégendeespagnole
comme«lapremièrevictoirechrétiennesurl’Islam». Maislesarmées
musulmanescontinuentleurpousséeverslenord:en719-720,cesarmées
commandéesparl’émirAl-SamhprennentNarbonne.En732,unearmée
musulmanedirigéeparl’émirAbdel al Rahmân Al-Chäfiqi, sortvicto-
rieusementd’unebataillecontr e Endes, ducd’Aquitaine,etpousseson
avancéepresquejusqu’à Tou rs.EndesappelleàsonaideCharlesMartel.
C’estdoncentreTou rsetPoitiersqu’alieulafameusebatailletrèsconnue
partouslesécoliersdeFranceetquiforcelesmusulmansàfaireretraite.
En759,lesmusulmanssontmêmeforcésd’évacuerNarbonne.Lamarche
triomphalemusulmaneestarrêtée.EnEspagneles«Omeyyades»conso-
lidentleurprésencedanslapéninsuleibérique,innovantdanstousles
domaines,faisantdeCordoueetdesautresvillesdescentresderayonne-
mentartistiqueetscientifiqueetcréantunclimatsinond’harmonie, du
moinsdecohabitatione,ntrelestroisreligionsmonothéistes.C’estàcette
cohabitationqu, elquepeuenjolivée,qu’onseréfèredenosjourslorsqu’ on
évoque«lerêveandalou».
Maislàoùrésidelegéniedelacivilisationarabo-musulmane,c’estdans
lesoucipermanentdenepasbouleverseler sstructur esexistantesetl’ordre
établietde faireparticiperlespopulationslocalesqu’, ellessoientchré-
tiennesoujuives,àlanouvelleadministr ationarabedesterresconquises.
EnOrientcependant,l’Empireomeyyadeconnaîtrapidementlespre-
mièrescésures. Les émirsOmeyyadesse détruisentmutuellementdans
une«frénésie»individuelle depouvoir.
1.2.2.LeCalifatAbbasside(760-1258)
Vers740-750,leCalifa tomeyyadedoitfairefaceàdemultiplemécs on-
tentements.Déjàen705enÉgypte,l’augmentationdel’impôtfoncierpar
legouverneurUbaydAllahentraîneunerévoltedespaysanscoptes.Plus
tard,lesBerbèresduMaghrebserévoltentà leurtoureten741, l’élitede
l’arméearabeestmassacréeàla«batailledesNobles».EnOrientmême,les
Mawälis (indigènes convertis à l’islam)revendiquentl’égalitéentreles
musulmansfaceàlasuprématiearabe,etunerévoltéclae tedansleKhuräsä n
perseen747,menéeparAbûMuslim,unaffranchipersan(muwäli),aunom
del’illégitimitdeésomeyyades.Partoutdonc,unventderévoltesouffle .
En750,MarwânII,ledernierCalifeomeyyade,estvaincuàlabatailledu
grandZäb ettuéavectoutesafamille . Un rescapés’enfuits,e réfugieen
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 41Espagneoùilsefaitreconnaîtreen756gouverneurindépendant:ainsiest
fondél’émiratomeyyadedeCordoue.
UnenouvelledynastienaîtenOrient:celledesAbbassides(760-1258),
dunomd’Abbas,l’undesdescendantsdel’oncleduProphète,etsurnommé
parsesadversaire«sAl-Saffah»(leboucher).Lanouvelledynastiemarque
desonempreintetoutelarégionpendantcinqsiècles.Ellefondesonpou-
voirsur«l’égalité»detouslesmusulmans.Undespremierscalifeabbas s-
sidesfondeBagdaden762,etplacel’Irakaucœurdel’empire.Lacapitale
eestdéplacéeàSamarra(100kmaunord)maisau x siècle,lescalifesde,
retouràBagdad,édifientlaDäralkhalifa(maisondeCalife).
Lepouvoirabbassideestpersonneletabsolu.IlappartientauCalifede
défendre«DarelIslam» etlapopulationluidoitl’obéissance. Le calife
s’octroienonseulementlestitresd’«émirdescroyants(Amir-al-müminin)»,
etde«successeurd’Allah(khalifäfAllah)»maisaussi–etc’estnouveau −
celuid’Imâm(celuiquiestdevant).
Pendantlapériodeabbasside,onassisteàunextraordinairebouillon-
nementlittérairme,usical,scientifiqueetphilosophiqueAv. icenne estla
figureemblématiquedecebouillonnement.Lessciencesarabesconnais-
sentunessorsansprécédentdanstouslesdomaines.Lestraductionsdes
auteursgrecssemultiplient.Maislesmusulmansnesecontententpasde
traduireetdetransmettr e, ilsajoutentleurspropresinnovations . Cette
contributionremarquable, longtempsminimiséeouoccultée, a jetéles
basesmêmesduréveilintellectueletscientifiqueeuropéen.
L’Empireabbassidesemblebénéficierd’unegrandelongévit:émais
celle-ciesttrompeuse.Enréalité,aucoursdessiècles,l’Empireestminéde
l’intérieurparlaproliférationde«schismes»,notammentceluidesChiites
quicontestentle«légitimisme abbasside»etserévoltentàplusieursreprises.
CeluiégalementdesKharidjites,démocratesinnésquis’accrochentàun
Islamégalitairoùe lechefdelacommunautédoitêtrelemeilleur,sansdis-
tinctionderaceoudereligion«,fût-ilunesclavenoir».
Maisl’Empiresefissur edufaitdes«pouvoirsrégionaux»,dessortesde
dynastiesrégionalesquasiindépendantesquis’arrogentdedroitdefrapper
lamonnaie,depréleverdesimpôtsetd’exercerlajustice.DéjàenEspagne,
lepouvoiromeyyadefaitsécession.Ta ndisqu’en Orient,Saffâride s et
SamanidesenIran,Hamdanides (enSyrieetenIrakduNord),Qarmats
(quifondentl’actuel«Bahreïn»), Toulonides etIkhshidides en Égypte,
constituentdesprovincesquasiautonomes, quimettentà mall’autor ité
califale. Les Aghlabides de Kairawan(dans laTunisieactuellef)ontde
même.
eVerslemilieudu x siècle,lemondemusulmanestdemoinsenmoins
régi parlesArabes.En Orient,lesTurcs,en OccidentlesBerbèresetles
Mauresconstituentlegrosdesarmées.Le mondemusulmanentredans
unepériodedemutation.Certeslalanguearabeestdominanteauniveau
42 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALdesélitesma, isdoitcohabiteraveclepersan,leturcetleberbère.Lesun-
nisme estpartoutmajoritairemais des dissidenceschiitesetkharijites
existentbeletbien.L’Islamestpartoutmajoritaire,maischrétiensetjuifs
sontprésentsdanstouslespaysd’Orientetsontsouventtraducteurs ,fonc-
tionnairesoucommerçants.Généralementil, snesontpasinquiétés,sauf
pendantderaresmoments,commesouslerègneduCalifeAl-Hakim,au
edébutduxi siècle,quisemetàpersécuterlesminoritésreligieusesai, nsi
quelessunnites.
Ilconvientdenoterà cestadequ’audébutdelanaissancedel’Islam ,
arabisationetislamisation vontdepair.Iln’yavaitpasd’autr emoyendese
econvertirqued’entrerdansunefamillearabe. Maisdèsleviii siècle, les
situationsdivergent.Danslecentredel’Empire,enSyrie,enIrak,enÉgypte
etdansl’Andalusomeyyade,l’arabisationprécèdel’islamisation.
EnSyrieetenIrak,despopulationsdelanguessémitiquesserallient,
e edèslesix - x sièclesà, l’arabe.EnÉgypteoùlescoptessontaussinombreux
quelesmusulmans,l’usagedelalanguecopteestendéclin.Ta ndisqu’en
Espagne,onassisteàunepercéedel’«arabisation »enmilieuchrétien:les
mozarabes.Enrevanche,auMaghrebetsurtoutenIran,l’islamisationprend
lepas surl’arabisation etlaprécède. Le Califa tabbassideestl’exemple
mêmed’unecivilisationarabo-persanedontleraffinementestattestépar
leCalifa td’HarounAlRashid,contemporaindeCharlemagne.
Versl’an1000,voicilesordresdegrandeurproposéesparRichardBul-
4liet:90%desperses,70%desSyriensetdesIrakiens,50%desAndalous
etdesÉgyptiens,sontmusulmans.
1.3. LE MONDE ARABO-MUSULMAN
FACE AUX CROISADES (1099-1291)
Sijedéveloppepluslonguementcettepartie,c’est, surtout, parceque
l’épopéedesCroisades,troplongtempsembellieparl’histor iographieeuro-
péenneaumoinsjusqu’auxannées1970,adurablementmarquélesima-
ginairesréciproques,etcontinue, jusqu’à nosjours, à fairel’objetd’une
instr umentalisationinsidieuseethaineusepardesgroupesradicaux, aussi
bienenOccidentqu’enterre d’Islam, quinevoientlesrapportsentrel’Eu-
rope etlesArabesetlesmusulmansquesousleprismedelaconfrontation.
eÀlaveilledesCroisades,finduxi ,unmondemusulmans’étaitconstitué
mais,commelesouligneAlbertHourani,cemondenes’incarneplusdans
une entitépolitiqueunique.Trois monarques revendiquentletitre de
Calife:àBagdad(lesAbbassides),àCordoue(lesOmeyyades)etauCaire
(lesFatimides),etdenombreuxprincesavaientérigédesÉtatssouverains
defait.Àl’intérieurdechaquezonedominéeparuncalife ,deslutteisntes-
4. R.Bulliet,ConversiontoIslam,NewYork,1979.
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 43Figure 1.3.
5ArbregénéalogiquedesfamillesarabesquiontassuréleCalifat
tinesfontrage; etsouventlescalifeseux-mêmes sontdépassésparles
événements.CelaestsurtoutvraipourleMoyen-OrientoùlesSeldjoukides,
unedynastieturque,adhérantàl’Islamsunnite,prennent
Bagdaden1055entantquesouverainsdefaitsouslasuzerainetédes
Abbassides,enlèventdesrégionsdel’Anatoielàl’empiredeByzance(1038-
1194)etparviennentmêmeàarracherJérusalemauxFatimidesd’Égypte
en1070etAntioche(1084)auxByzantins.
AulendemaindelamortdeleursultanMa, likShâh(1092),commence
unprocessusdedécompositionqui,enparticulierdansleszonesextérieures
commelaSyrie-Palestine,aboutitàun«morcellementsemi-anarchiqu»e.
L’empireserépartitenungrandnombredeprincipautésindépendantes
5. J.-J.Schmidt,7cléspourcomprendreleMondearabe,Paris,Dauphin,2006.
44 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALluttantconstammententreelles,dansdesguerresfratricidesquirappel-
lentlesluchasde Taifasdesprincesarabesd’Espagne.
EnÉgypte,aprèsunepériodedecalme(1074-1094),lecalifatduCaireest
denouveaulethéâtred’affrontementspolitiques.Lacrisedesuccessionde
1094causel’exildeschiitesnéo-ismaéliensquijugentlesFatimides,pour -
tantchiiteseux-mêmes,troplaxistes.AyantconsolidéleurautoritéenÉgypte,
lesFatimidestâchentdesurenchérirenzèlereligieuxsurlesSeldjoukides
sunnites.CetteconfrontationsedénoueaveclarétrocessiondeJérusalem
auxFatimidesen1098,augranddamdescommunautéschrétiennedas van-
tagehabituéesàlatolérancereligieusedesArabesduNordetdesSeldjou-
kides.
Eneffetda, nstouslespaysintégrésàl’empireseldjoukide ,lasituation
deschrétiensestnormalisée. Atziz, leconquérantdeJérusalemen1070,
installeunchrétienjacobiteaucommandementdelavilleetmême le
patriarchegrec,Siméon,estautoriséàdemeureràJérusalem,avantd’être
exiléavecd’autr esdignitairemelkis tesen1099parlesFatimidesd’Égypte
quiavaientprispossessiondelaville ,en1098.
1.3.1. L’OccidentàlaveilledesCroisades
NousdevonsàClaudeCahenunemagistr aleétudesurL’Orientetl’Oc-
cidentautempsdesCroisadesquinouspermetdeplanterlatoiledefond
surlaquelle vas’inscriretoutel’épopéedesCroisés.
eAudébutduxi siècle,lasituationdel’Europeoccidentalen’estguère
brillante.Dansl’ensembledumondegermano-latin,leniveaucultur elet
économiqueestbas. L’Église,malgrésespossessionsenItalieducentre,
connaîtuneprofondedécadence.Endehorsd’elle,laprincipalepuissance
del’OccidentestleSaint-Empirequi,avecl’Allem agne,exerceunedomi-
nationplusoumoinseffectivsure l’Italiedunordetducentre,jusqu’à la
rupturecomplèteentrelaPapautéetl’Empiredanslasecondemoitiédu
exi siècle .
À côtéde l’Empire,laFranceestun agrégatde grandesseigneuries
parmilesquelleémes rgentlesduchésetcomtésdeNormandie,deFlandre,
d’Aquitaine,deTou louse-Provenceetquelquesautres.LesNormands,sur -
tout,sefontremarquerparleurespritd’entreprise,enconquérant l’Angle-
terreen1066ainsiquel’Italieméridionale .
Ainsil’Italieestl’objetdetouteslesconvoitises,germaniquesaunord
etaucentre,etnormandesausud.Maissesports,souventrivaux,sontd’une
grandevitaliteétentretiennentde, puislongemt ps,desrelationscommer-
cialesrégulièresavecByzanceetlemondemusulman.Certainsportsitaliens
sontd’ailleurs sousladépendancethéoriquedel’empirebyzantin,telest
lecasdeBari,Naples,AmalfietsurtoutVenisequibénéficied’unerelation
privilégiéedepuis1082.
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 45MaisilyaaussiGênesetPisequi«tirentprofitdel’éclipsed’Amalfiet
deBariàpartirdumomentoùcesvilles(1071dansuncas,1077dansl’autr e)
passentsouslecontrôledesNormands,ennemismortelsdeByzance».De
manièregénérale , touscesportsitaliensvontbénéficierdesCroisades;
maisilseraiterronédecroirequ’ilslesauraientappeléesdeleursvœux,ou
d’imaginerquelecommerceoccidentalavecleLevantaitcommencéavec
lesCroisades.
Quelssontlesrapportsdel’EuropeoccidentaleavecByzance ?
Depuis1054,leschismeestconsomméentrelapartieoccidentaledela
chrétienté,dirigéeparRome,etlapartieorientale,dirigéeparConstanti-
enople.Or,encettemoitiéduxi siècle,Byzancesetrouvemenacéesurdeux
fro nts:enItalie,elleperdlesportsdeBarietd’Amalfi,ainsiquesesposses-
sionsenItalieméridionaleauprofitdesNormandset,enAsiemineure,en
1071,lesTurcsseldjoukidesécrasentsestroupesàMantzikertetprennent
possessiondepresquetoutel’AsieMineure.
C’estsansdoutecettepousséeseldjoukide quivaamenerl’empereur
MichelVII,en1073,àdemanderaupapeGrégoireVIIdevenirausecours
deschrétiensd’Orient.Lepapesemontresensibleàl’appelàl’aidemaissa
querelleavecl’empiregermaniqueamènel’abandond’unprojetdeCroi-
sade.LesnégociationsentreConstantinopleetRomereprennenten1089
erentrele pape Urbain II et Alexis I , empereurdeByzance(1081-1118),
quicherchentà «s’assurerchacunl’appuide l’autr e, lepremiercontre
l’empereurHenriVI,lesecondcontrelesNormands».
Au Concile de Plaisance (1095), unedélégationbyzantinevaà nou-
veau requérirl’aidemilitairede l’Occidentpourladéfensede l’empire
d’Orientcontrelesempiétementsincessant sdesSeldjoukidesturcs.Mais
ilnes’agitaucunementa,uxyeuxdesByzantins,dedéclencheruneguerr e
saintecontrelesTurcsoulesArabes,dontl’aboutissementseraitlaprise
deJérusalem. L’empereurAlexisdeConstantinopledemandaitdusecours
pourendiguerl’avancedesSeldjoukidesetrétablilr’intégritéduterritoire
impérial.Or,commelesouligneironiquementClaudeCahen,l’Occident
luienvoieunearméepourconquérirlaTerreSainte,car«seulcebutpeut
émouvoirlachrétientélatine». Ainsi,laCroisadequis’organise,à l’appel
dupapeUrbainII,estunesubstitutiond’objectif,lebutultimeenétantnon
pas devenirausecoursdel’empirebyzantinassailli,maisderecréeren
Orientunroyaumechrétiend’allégeancepapaleet,parricochetde, déve-
lopperlecommerceavecl’Orientpar-delàl’emprisedesmusulmanssurla
Méditerranée.
ParlerdeCroisadesbyzantines pourqualifierlestentativesdeBasileus
deConstantinoplepourreconquérirlesterresperdues,dontlaPalestine,
entre963et976,n’apasdesens.D’unepart,leBasileusn’estpasunchef
religieuxet,d’autr epart, l’idéedeguerresainten’ajamaispu s’implanter
danslesespritsbyzantins.
46 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALa)LapremièreCroisade
LeprojetdeCroisadesecristallisae,prèsl’affermissemedentl’autor ité
papalefaceà l’empereurHenriIV, lorsduConciledePlaisance(1095) et
surtoutlorsduConciledeClermont(novembre1095).Onnedisposepasdu
discoursdeclôtureprononcéparlepape UrbainIIle27 novembre,mais
ilestcertainqu’ilyappelalesfidèlesd’Occidentà«secourirleschrétiens
d’Orientà, délivrerJérusalem»etàfairelevœude«prendrelacroix».Ceux
quirépondirentàl’appelfurentappelésCrucesegnati(lescroisés)oumilites
Christi(lessoldatsdeDieu).
erDèsle 1décembre1095,laCroisadeestassuréeduconcoursdeRay-
monddeSaint-Gillesc,omtedeTou louseetdeProvence,puisplustard,de
celuideGodefroy deBouillond, ucdeBasseLotharingieetdesonfrère
BaudouindeBoulogne,ainsiquedeHuguesdeVermandois,frèreduroi
erPhilippeI ,etBohémonddeTa rente.UrbainIIavaitfixéau15août1096la
datedudépartdel’expéditionguerrièrdeontilavaitdésignélechef:Adémar,
l’évêquedePuy.Maisbienavantcettedate,uneCroisadepopulaire,dirigée
erparPierrel’ErmiteétaitdéjàarrivéeàConstantinople(1 août1096),après
avoirséviencoursderoutecontre lesjuifsd’Europe,«ennemisdelafoi
chrétienn»,e etcommislespirespillages.
Après avoirtraverséleBosphore, lescroisésdePierre l’Ermitefurent
exterminésparlesTurcs(21octobre1096)àlagrandejubilationduBasileus
deConstantinoplequitrouvaitcescroiséspauvresbienencombrants et
portésaupillage . LaCroisadedesPrincess’ébranle, enoctobre1096, en
arméesdistinctesetempruntantdes itinérairesuniquementterrestres.
ÉchaudéparlamauvaiseexpériencedelaCroisadepopulaire,l’empereur
byzantin,Alexis,vatendreversunseulbut:obtenirdecesprinces,aufur
etàmesuredeleurarrivéeàConstantinople,unsermentdefidélitédestiné
àpréserverlesintérêtsdel’Empire.C’estcequefontHuguesdeVermandois,
GodefroydeBouillon(aprèsunrefusinitial)B, ohémondleNormand,et
lesautresprinces.
Enmai1097,lescroiséssontdoncenAsieMineure.Le19juin,lagarnison
turqueestforcéederendreNicéeauxByzantins.Maisdésormaislescroisés
vontagirpourleurproprecompte,etnonentantquemercenairesdel’em-
pereur.C’estainsiqueBaudouindeBoulogneétablitàÉdesselepremier
comté croisé (1098) tandisque Bohémondse rendmaître d’Antioche
aprèsavoirremportéunevictoiremilitairsure Kerbogha(le28juin1098),
suscitantlajalousiedeRaymonddeTou lousequiinvoquelerespectdes
droitsdel’empereurbyzantin.Ainsi,s’étantrapidementrendusmaîtresde
Nicée,ÉdesseetAntioche,lescroisésarrivent enSyrieoùilssetrouventen
présencedepopulationstrèsenracinéesdansleterritoirme,usulmanesen
majorité,maiscohabitantenbonneintelligenceavecdegrossesminorités
chrétiennedes riteoriental.Pourlescroiséslatins,ceschrétienssontd’allé-
geancebyzantineouappartiennentauxÉgliseshérétiqueset,desurcroît,
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 47parlentsouventlamême languequelesmusulmans. Etlescroisésn’ont
nullementl’intentiondelestraiterbeaucoupmieuxquelesmusulmans.À
partlesArméniens(quivoientdanslesFrancsunnouveaurempartcontre
lesTurcs)etlesmaronitesduLibanquifontauxcroisésunbonaccueil,les
autreschrétiensontbeaucoupàsouffriLer.sJacobites,enparticuliers,e
voientdépouillésdeleurséglisesetdeleursterres.Cetteméfianceàl’égard
deschrétiensd’Orientexpliqued’ailleurs lagranderéticencedeceux-cià
apporterleurconcoursauxcroisés,commelorsdusièged’Antiocheoùila
falluseptmoispourenveniràbout .
C’estseulementle13 janvier1099 quel’arméecroiséeprendenfinla
routedeJérusalem,butavouédelaCroisade,remontantd’abordl’Oronte
etrejoignantensuitelacôteauniveaudeMaracléepuisdeTortose (Ta r-
tousse).Le 7 juin,Jérusalemestassiégéeetle15 juillet1099, l’assautest
ordonné,donnantlieuàunhorriblemassacrerapportéparleschroniqueurs
chrétienseux-mêmes.UneHistoireAnonymedelaPremièreCroisadecitée
parC.Morrisson,racontel’entréedescroisésàJérusalem:
«Entrésdanslaville ,lespèlerinspoursuivaientma, ssacraient lesSarra-
sinsjusqu’auTempledeSalomon[…]oùilyauntelcarnagequelesnôtres
marchaientdanslesangjusqu’auxchevilles[…] Les croisés coururent
bientôtpartoutelaville ,raflantl’oretl’argentle, schevauxetlesmuletset
pillantlesmaisonsquiregorgeaientde richesses.Puis,toutheureuxet
pleurantdejoie, lesnôtresallèrentadorerleSépulcredeNotre Sauveur
Jésus-Christets’acquittèrentdeleurdetteenverslui».
Cesmassacressontconfirmépsarleschroniqueursmusulmans.Ainsi
IbnAl-Athirrapporteque«lapopulationdelavillesaintefutpasséeaufil
del’épée,etlesFranjmassacrèrentlesmusulmanspendantunesemaine.
Dans lamosquéed’Al-Aqsa,ilstuèrentplusde soixante-dixmilleper-
sonnes».IbnAl-Qalanissajioutecetteprécision:«lesjuifsfurentrassemblés
dansleursynagogueetlesFranjlesybrûlèrentvifs.Ilsdétruisirentaussi
lesmonumentsdesSaintsetletombeaud’Abraham–lapaixsoitsurlui».
Jérusalemprise,leschefscroisésélisentGodefroydeBouillon.Ilprend
letitred’«AvouéduSaint-Sépulcre».ÀlamortinopinéedeGodefroy,le
18 juillet1100, sonfrère,BaudouindeBoulogne(1100-1118), recueillela
succession, prendletitrederoietsefaitsacrerlejourdeNoël1100dans
labasiliquedeBethléem .Lenouveauroiréussitàconquérirlaplusgrande
partie du littor alpalestinien.Entretemps, Bohémonds’étaitinstalléà
Antioche, faisantdelaprincipautéunepuissancerégionale. Ta ndisque
Saint-Gilless’étaitinstallé dès1103auxabordsdeTripolioùilfitconstr uire
uneforteresse(QalaatSaint-Gilles).
eEndéfinitive,ilyaenOrient,audébutduxii siècle,nonplusunseul
Orientlatin,maisquatreÉtats:leComtéd’ÉdesseconstituéparBaudouin,
laPrincipautéd’AntiochedeBohémond(quimouruten1111),lepetitComté
deTripolideSaint-GillesetleRoyaumedeJérusalemauquellaVilleSainte
48 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONALconfèreunprestigeparticulier.C’estsurladestinéede ceroyaumeque
erprésideBaudouindeBoulognede1100 à 1118. BaudouinI faitveniren
Palestinetouteslescommunautésdechrétiensindigènes,tantsyriaquesque
grecquesdi, sperséesàtraverslaSyriemusulmaneetlaTransjordanie.
b)LaRipostemusulmane
Lessuccèsremportésparlescroisés,quelesArabesqualifientdeFranj
(Francs),sontdavantageliésà latotaledésuniondumondemusulman
d’alors . Cettedésunion,issuederivalités d’ordresethniqueetreligieux
dressentlesSunnitescontrelesChiites,lesTurcscontrelesArabes,etmême
lesTurcsentreeuxetlesArabesentreeux.Iln’estd’ailleurs pasraredevoir
desprinces,desémirsoudesgouverneursarabesouturcstrouverdes
alliancesauprèsdescroisés,dansleursluttesfratricides.Mais,vingt-sept
ansaprèsl’établissementduRoyaumelatindeJérusalem,prendnaissance
enSyrieduNordunenouvelledynastiemusulmanequiallaitchangerle
coursdesévénements:c’étaitladynastiedesZengides(1127-1174).
Tou tcommenceaveclanominationparlesultanSeldjoukidedeBagdad,
en1127,del’atabeg(tuteur)desonfilsémi, rdeMossoulRa. pidement,cet
émir,Zengi,se rendmaître d’Alepetétendsonpouvoirà Homs,Hama,
BaalbeketsurtoutÉdesse(1144),lecomtécroisédontilexpulselesLatinset
lesArméniensmaisnonlesJacobitesqu’ilal’habiletédeprotéger.Lorsque
Zengimeurtle14septembre1046,assassinéparsesesclaves,sonhéritage
estpartagéentresesdeuxfils:l’aînéreçoitlesterritoiredsuSudenMéso-
potamieavecMossoulpourcapitale;lecadetNourElDin(Lumièredela
foi)obtientlaSyrieetrésideà Alep.C’està cetémirqu’incombelatâche
defairefaceauxnouvellesCroisades.
c)LadeuxièmeCroisade(1146-1149)
Elleestprovoquéeparlachuted’ÉdesseauxmainsdeZengien1144.
Lanouvelledelareconquêted’Édesseestsaluéedanslajoieparlemonde
musulman;leCalifedeBagdads’empressed’ailleurs deconféreàrZengi
letitre prestigieuxde Al-Malek Al-Mansour (leroi victor ieux)etZain el
Islam(ornementdel’Islam).
Enrevanche,lareconquêted’Édesseplongel’Occidentdanslaconster-
nation.LepapeEugèneIIIpublieunebulleappelantàlaCroisade(1145)
etlaprédicationen estconfiée à saintBernardde Clairv aux. Le roi de
France,LouisVII prendlacroixà Vézelay,l’empereurConradIIIà Spire.
Maislatraverséedel’AsieMineureestpourlesdeuxarméesunécheccui-
sant.L’arméedeConradIIIestécraséeparlesTurcsàDorylée(le25octobre
1147) mais leroi Conrad III parvientà Jérusalem, tandisque cellede
LouisVII, à l’instigationdelareinemèreMélissandrequiexerceà Jéru -
salemlarégenceaunomdesonjeunefilsBa, udouinIII(1144-1162),pré-
fèreàlareconquêted’ÉdesseuneexpéditionsurDamas(24juillet1148),
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 49leseulémiratquiestdisposéàcollaboreraveclesFranj.Tou tel’entreprise
finitdansladébandade.
d)SaladinetlafindupremierRoyaumedeJérusalem
EnÉgyptemême,unenvoyédeNourElDindeSyrie,Charkouk,devint
levizirducalifeen1169.EtquandCharkoukdisparaitil, estremplacépar
sonneveuSaladin(1138-1193).ÀlamortdujeunecalifefatimideAl-Adid,
Saladins’emparedupouvoiretsefixeundoubleobjectif: larestauration
dusunnismeenÉgypteetladestructionduroyaumefrancdePalestine.
ÀlamortdeNourElDin(1174),Saladinsedéclareindépendante,nlèvela
Syrie(1174-1183)encerclantdelasorteleRoyaumedeJérusalemauquel
avaitsuccédé, à lamortd’Amaury (1174), son filsBaudouin IV (1174-
1185). Atteintparlalèpre,Baudouin IV meurtle16 mars1185. Le trône
revientp,armariage,àGuydeLusignan,épouxdelasœurduroietdonc
héritièredutrône.
C’estàcemomentqueSaladindécided’endécoudreavecleRoyaume
latin.Le4juille11t 87,lesforcescroiséessontécraséesàHittinenPalestine.
LaviedeGuydeLusignanestépargnéemaisSaladinexécutelui-même,
commeill’avaitjuré,RenauddeChâtillons,eigneurd’Al-Karak(uneville
de laJordanie actuelle). L’arméemusulmane reconquierttouslesports
palestiniens.Le2octobre1187,lavilledeJérusalemserend.Iln’yapasde
massacre− maisleshabitants ontdû racheterleurliberté − etleSaint -
Sépulcren’estpasdétruit,cequitoutnaturellementcontribueàlaréputa-
tiondemagnanimitédecehérosdevenulégendaireenOccident.
e)LatroisièmeCroisade,1189-1192
Dès quelanouvellede lareconquêtede Jérusalemestparvenue en
Europe,lepapeappelleàlaCroisadeetenconfielaprédicationàGuillaume,
archevêquedeTyr.En1188,lesroisPhilippeAugustedeFrance,etRichard
erCœur de Lion d’Angleterre, prennentlameretl’empereurFrédéric I
Barberousseempruntelavoiedeterre.Aucoursdesatraverséedel’Asie
Mineure(1190),l’empereurallemandsenoie(le10juin1190)entraversant
leSalef(Cilière),un petitcoursd’eau. Une partie dessoldatsrejointles
rangsdeGuydeLusignanpourassiégerSaint-Jean-d’AcreenPalestine.
À latêted’unepuissantearmée, stationnéesurlacôte,RichardCœur
deLion,préfèrenégocieravecSaladinlesortdeJérusalem.S’engagealors
unedecesshuttle diplomacy (navettediplomatiquee)ntrelesémissaires
deSaladinetdeRichardqui,comptetenudel’actualittoué joursbrûlante
duproblèmedeJérusalem,demeureriched’enseignements.
«S’agissantde Jérusalem, insiste Richarddansun messagequ’ilfait
envoyerà Saladinparl’entremisedufrèredecelui-ci,Al-Adel,c’estnotre
lieude culteetnousn’accepterons jamais d’y renoncer,même si nous
devionsnousbattr ejusqu’audernier.»LaréponsedeSaladinestcinglante:
50 HISTOIRE, MÉMOIRE ET SYSTÈME RÉGIONAL«Lavillesainteestautantànousqu’àvous;elleestmêmeplusimportante
pournous,carc’estversellequenotreprophèteaaccomplisonmiraculeux
voyagenocturneetc’estlàquenotrecommunautéseraréunielejourdu
jugementdernier.Ilestdoncexclupournousquenousl’abandonnions .
Jamaislesmusulmansnel’admettraient».
Lesnégociationstraînentenlongueuret,audébutde1192,unepaixest
signéepourcinqans, en vertu de laquellelesFranjconserventlazone
côtièreallant deTyràJaffaetreconnaissentl’autor itédeSaladinsurlereste
dupays,ycomprisJérusalem.Quelquesmoisplustard,le4mars1193,Sala-
dinmeurtàDamas.
f)LaquatrièmeCroisade(1202-1204)
QuandAl-AdelprendlasuccessiondeSaladin,ilrespectelatrêvesignée
aveclesFranj,malgréune nouvelleexpédition,envoyée en Orientpar
l’empereurallemandHenri VI, versConstantinopleetdéviéeversJéru -
salemsansqu’elleaitpu l’atteindre,dufaitdelamortdel’empereur. Le
er1juille119t 8,unenouvelletrêveestsignéepouruneduréedecinqanset
huitmois.Al-Adellametà profitpours’entendreaveclesmarchandsita-
liens,surtoutlesVénitiens,pourlesconvaincredeneplusassurerdetrans-
portdecorpsexpéditionnairecroiséversl’ÉgypteoulaSyrie,enéchange
d’avantagescommercia ux. IlchargesonfilsAl-Kamel, vice-roid’Égypte,
d’engagerdespourparlersaveclaRépubliquedeVenise.
Entre-temps, lepape Innocent III appelleà une nouvelleCroisadeet
en confieladirectionà BaudouinIX, comtede Flandre,à Boniface de
MontferratetaudogeDandolo.L’histoireracontequ’enjuin1203,laflotte
vénitiennearrivedevantConstantinople. Isaac II estrétablisurletrône
maismeurtrapidement.LescroisésdévastentConstantinople, partagent
lebutinaveclesVénitiensetfondente,n1204,l’empirelatindeConstan-
tinopledontBaudouindeFlandredevientlesouverain.Ainsi,cetteCroi-
sadedéviéeestappeléeCroisade de l’intérêt, car,en se dirigeantvers
Constantinopleoùlaterregrecqueoffraidet meilleuresperspectivesàces
nombreuxchevaliersvenuschercherfortuneenOrient,elleprivelesFranj
de Syrie-Palestinedesbénéficesespérésetlescontraintà demanderau
Sultane,n1204,lareconductiondelatrêve.
L’empirelatindeConstantinoplequidurede1204à1261aboutitàl’af -
faiblissementdel’empirebyzantin.Àpartirdecettedate,lahainedesOrtho-
doxespourlesLatinsestdevenueunélémentprimordialdelaconscience
nationalebyzantine,inséparabledel’orthodoxieelle-même .
g)LacinquièmeCroisade(1217-1219)
AppeléelaCroisadehongroise, lacinquièmeCroisadeestvouluepar
lespapesInnocentIIIetHonoriusIIIetconfiéeauroiAndrédeHongrie
etauducd’Autrichequidébarquentà Acreen septembre1217, maisne
MONDE ARABE, ESQUISSE HISTORIQUE (622-2008 ) 51

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