Le monde selon Mitterrand

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Qui était François Mitterrand ? Cet intrigant avide de pouvoir, si souvent décrit, ou le héros romantique, sans cesse en quête de lui-même ? Un maître dans l’art de la politique ou un passionné de littérature et d’écriture ? À quoi croyait-il vraiment ? À l’héritage de Jaurès et de Blum dont il se réclamait ? En Dieu ? En lui-même ? Aux forces de l’esprit ?
François Mitterrand est sans doute, avec le général de Gaulle, l’homme politique du XXe siècle sur lequel s’est penché le plus grand nombre d’observateurs, de journalistes et d’historiens. Plus que son action, plus que le long chemin qui l’amena à devenir le premier Président socialiste de la Ve République, c’est son personnage qui a alimenté, pendant près d’un demi-siècle, la chronique politique.
Ce livre, pour la première fois, lui donne largement la parole. Mitterrand par Mitterrand : pensées, polémiques, phrases assassines, commentaires éclairés sur les autres et sur lui-même, bons mots et cruautés, ici rassemblés, sont autant de clefs pour le comprendre mieux.
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INTRODUCTION


François Mitterrand est mort il y a près de vingt ans, le 8 janvier 1996. D’une longue maladie, comme on dit. Celle-ci l’avait frappé dès son arrivée au pouvoir, quelques mois seulement après son élection, en mai 1981. Ce cancer, il pensait, comme par miracle, l’avoir domestiqué, en être maître, jusqu’à ce qu’il se rappelle cruellement à lui, à l’automne 1992. Jusqu’à cette date, le combat politique avait dominé sa vie, de la fin de l’entre-deux guerres à la Ve République, en passant par Vichy, la IVe République, et le retour du général de Gaulle. Après 1992, les dernières années du pouvoir se sont écoulées sous le signe de la mort annoncée. Cette mort dont il a voulu choisir le jour et la date, renonçant à s’alimenter dès la première semaine de l’année, après avoir fait en Égypte, avec sa fille et ses amis, le voyage des adieux.

Qu’écrire sur lui qui n’ait déjà été écrit ? François Mitterrand est sans doute avec le général de Gaulle et pour d’autres raisons, celui des hommes politiques français sur lequel se sont penchés le plus grand nombre de chroniqueurs, d’historiens et de journalistes. Plus que son action, de République en République – et l’on verra qu’elle n’est pas mince –, c’est son personnage qui a suscité le plus grand nombre de commentaires et d’interrogations. Dans les rangées des bibliothèques, les ouvrages qui lui sont consacrés occupent plusieurs étagères. Aucun de ses combats, pendant cinquante années de politique active, n’a échappé à ses biographes, pas plus qu’à ses détracteurs. Rien, dans son itinéraire, n’a été laissé dans l’ombre. Chacune ou presque de ses phrases a été interprétée, commentée, disséquée, par ses amis et, plus encore, par ses ennemis. Qui était François Mitterrand ? Quelle vérité se cachait derrière ses multiples visages ? Était-il cet intrigant avide de pouvoir si souvent décrit, ou un héros romantique, passionné, sans cesse en quête de lui-même ? Ambitieux, opportuniste, ou expert politique hors pair ? Un homme à la double, à la triple vie ? À quoi croyait-il vraiment ? À l’héritage de Jaurès ou de Léon Blum, dont il se réclamait souvent dans les années 1970 ? En Dieu ? En lui-même ? Le socialisme est-il vraiment devenu sa bible ? Et quand s’y est-il converti, s’il l’a jamais été ?

L’envol. 1965

La plupart des Français le découvrent en 1965. Même s’il avait été onze fois ministre sous la IVe République, son visage était inconnu à la plupart d’entre eux. La télévision balbutiait, dans les années 1950. Elle était verrouillée, fermée à tout opposant au général de Gaulle après 1958. Les techniques de la communication étaient inexistantes, ou réservées aux seuls amis du général de Gaulle. Celui-ci avait pris des conseils fructueux auprès des « communicants » de l’époque. Ce n’était pas le cas de son principal adversaire, dont d’ailleurs le Général, assuré de sa stature et de son pouvoir retrouvé, ne se méfiait guère.

Bref, lorsque François Mitterrand apparaît sur les écrans, à l’occasion de la première campagne présidentielle au suffrage universel, il est loin d’être un homme neuf, mais il passe aux yeux des électeurs pour tel. Comme tous les hommes politiques de sa génération, il ne connaît pas les jeux subtils des caméras. Il ne les aime pas non plus : ses auditoires sont le plus souvent ceux des préaux de la Nièvre, dont il est l’élu depuis 1946. Sa tribune privilégiée est surtout, depuis l’immédiat après-guerre, celle du Palais-Bourbon. Son éloquence, que personne ne conteste à l’Assemblée nationale et dans les sphères du pouvoir, n’est pas celle, plus intime, de la télévision. Face aux électeurs, dans les salles où s’entassent amis et contradicteurs, sa voix se module, tour à tour impérieuse ou familière, dominatrice ou complice, ses périodes oratoires sont souvent longues, ses références classiques, fruits de ses lectures des grands auteurs de son adolescence. À la télévision, on ne porte pas trop haut la voix, mieux vaut susurrer, faire mine de parler à un seul interlocuteur en oubliant qu’il y a derrière lui des millions d’hommes et de femmes qui écoutent, et se fient, pour juger, à la couleur de la cravate de l’interlocuteur plus qu’à sa rhétorique.

Le François Mitterrand qui se mesure cette année, contre toute attente, au général de Gaulle est donc en effet d’une certaine manière un débutant. Il n’est pas encore le maître en communication qu’il deviendra par la suite. Son ton paraît parfois emprunté, son sourire inquiétant, son visage trop aigu, avec des yeux trop noirs et une barbe naissante trop sombre. Il refuse avec méfiance les houppettes et les poudres des maquilleuses. Il parle sans effort, mais parfois d’une voix blanche, sans effet.

La première campagne présidentielle de François Mitterrand ne marquera pas l’histoire de la télévision, elle marque pourtant le début d’une autre ère politique. Que savent les Français de Mitterrand à l’époque ? Qu’il est un opposant déclaré, depuis mai 1958, au général de Gaulle, à qui il reproche, comme Pierre Mendès France, d’avoir repris le pouvoir, vingt-deux ans après l’avoir quitté, d’une manière à leurs yeux peu démocratique, c’est-à-dire en exploitant les faiblesses et les échecs de la IVe République. Ils savent surtout de François Mitterrand, que, mettant fin à un ostracisme qui a marqué toute la IVe République, il est le candidat unique de la gauche, c’est-à-dire qu’il rassemble sur son nom la gauche modérée, les socialistes, les radicaux et les communistes, qui ne lui ont donc pas opposé de candidat. La démarche est inédite, elle est jugée par la droite intolérable, tandis que les partis traditionnels de la gauche – lesquels n’ont pu parvenir à se mettre d’accord sur un candidat plus connu ou plus estimé – se divisent. Certains affichent une solide méfiance vis-à-vis du concurrent du général de Gaulle qui a osé s’allier aux communistes. D’autres, au contraire, ils sont les plus nombreux, attendent de lui un nouveau départ pour la gauche unie après le naufrage de la IVe République et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958.

Pourtant, en 1965, ceux, dans l’univers politique, qui s’opposent à lui, ne manquent pas. Ils sont même légion. Car s’il est nouveau aux yeux des Français, il ne l’est pas auprès du personnel politique, anciens ministres ou députés de la IVe, et pas davantage auprès des nouveaux venus de la Ve République. Mitterrand a toujours, non sans un certain contentement parfois, suscité, alimenté chez ses collègues, amis ou ennemis, d’incessantes polémiques. À ses adversaires, il apparaît depuis des années déjà calculateur, ambitieux, presque sulfureux, pour être passé, sans entrave, d’un gouvernement à l’autre, jouant avec habileté du mouvement politique qu’il avait créé immédiatement après la guerre. Grimpant avec avidité les marches du pouvoir, élu aux convictions incertaines, aimé des femmes et habile avec les hommes, tel Mitterrand est-il perçu ; d’autant moins fiable pour la droite qu’il avait été élu, en 1946, sous son étiquette et qu’il semblait à chaque nouvelle promotion s’en éloigner. Comme en 1953, lorsque, ministre de la France d’outre-mer, il démissionne du gouvernement pour protester contre la guerre d’Indochine et la répression au Maghreb. Comme en 1954, quand il devient ministre de l’Intérieur de Pierre Mendès France, au moment où celui-ci négocie avec Ho Chi Minh un nouveau statut pour l’Indochine.

Dangereux aux yeux de la droite, il était, toujours sous la IVe République, surveillé du coin de l’œil par la gauche. Par la gauche anticolonialiste, indignée lorsque Mitterrand, quelques mois seulement après la paix en Indochine, lâcha après les émeutes du 1er novembre 1954 en Algérie : « L’Algérie, c’est la France ! » Cette phrase du ministre de l’Intérieur de PMF traduisait, sur le moment, l’idée dominante de son gouvernement, qui entamait des pourparlers avec les Tunisiens et les Marocains, et condamnait dans le même temps les Algériens, dont le statut administratif n’était pas le même : l’Algérie était un ensemble de départements français, le Maroc et la Tunisie des protectorats. Ministre de l’Intérieur, Mitterrand pouvait-il alors tenir un autre langage après une émeute ? Sans doute pas, mais l’affirmation « l’Algérie, c’est la France », prononcée au début de ce qui allait devenir la guerre d’Algérie, lui valut, par la suite et pendant des années, l’ironie ou le mépris d’une partie de la gauche engagée dans le combat pour la décolonisation, de Jean-Paul Sartre à Michel Rocard.

CHAPITRE II

LA CONQUÊTE DU POUVOIR


Président de tous les Français, François Mitterrand se veut néanmoins Président socialiste. Pour lui, tout juste élu :

 

« Le socialisme n’est ni un dogme ni une philosophie, moins encore une religion. C’est une méthode. »

 

Il n’a pas changé d’avis depuis qu’il écrivait en 1973 :

 

« Seul le socialisme pourra sauver l’homme. Faire qu’il ne devienne pas un insecte, rouage automatique d’une machine, élément inconscient du tout. »

 

Le socialisme de François Mitterrand, même si parfois, et notamment pour solliciter leurs voix, il a dû se rapprocher des communistes, se veut un socialisme à visage humain, un humanisme socialiste. Ainsi s’exprime-t-il, en septembre 1982, dans son discours de Figeac :

 

« Quoi, depuis l’ère industrielle, faut-il toujours demander aux plus faibles d’apporter le principal du sacrifice, et si aujourd’hui je demande à la nation tout entière de s’assembler et d’accepter les rigueurs de l’effort, cela ne sera possible que si nous sommes en même temps capables de corriger les injustices… Je crois à la valeur de l’individu. Mais je sais que le plus faible sera toujours écrasé si la puissance publique n’est pas là pour le défendre. »

 

Dans ce même discours, il fait cet aveu d’importance :

 

« Quelquefois ce que j’ai appelé le socialisme à la française, je n’en fais pas une bible : je dois exprimer toutes les volontés saines de la nation. Il en est d’autres. Ah, cette diversité, ce pluralisme, comme j’y tiens ! Le pluralisme des pensées, des philosophies, pluralisme spirituel, les idéologies, le moyen de les exprimer. Ah comme je veux que la France reste en sa profondeur aussi diverse et colorée, contraire, et non pas contradictoire. Ah comme j’aime ceux qui me contestent dès lors que je trouve avec eux le langage commun de ceux qui veulent servir la France et qui l’aiment. Rien ne se refait, rien n’a jamais été fait, rien ne sera fait sous mon autorité qui puisse en quoi que ce soit altérer cette diversité. »

 

Pas d’illusion, cependant :

 

« Il n’y a pas de loi du socialisme. Quant aux prophètes, ils pullulent !… Si la preuve de l’existence d’un Dieu tient à l’existence de ses prêtres, si cette preuve gagne en force et en évidence à mesure que s’accroît leur nombre, que s’aiguise leur intransigeance, que se multiplient les contradictions, le dieu du socialisme existe. »

 

« Figurez-vous, dira-t-il en 1984, que je suis socialiste. Chef de l’État, si je ne le dis pas, on dit : c’est un opportuniste. Si je le dis, je suis un provocateur, un sectaire ! Est-ce que vous connaissez une troisième manière de s’exprimer ? »

 

Quant à l’entrée des communistes au gouvernement, elle n’était pas nécessaire, le PS étant majoritaire sans eux. Mais, selon Mitterrand, ils ne présentent pas, ou plus, de danger :

 

« En France, le communisme a atteint un niveau exagéré, en partie à cause de son attitude héroïque pendant la guerre. Mais politiquement et historiquement, depuis la Libération, le moment le plus important a été celui où le parti socialiste a dépassé le parti communiste. On parvenait ainsi à une situation dans laquelle, pour un homme de gauche, voter utile ne signifiait plus voter communiste. Ainsi on pouvait obtenir que seuls les vrais communistes votent communiste. Les avoir dans le gouvernement leur fait perdre leur originalité, puisqu’ils sont associés aux socialistes dans toutes les décisions. Ils devraient être – pour le moins – moins capables de rallier des voix au-delà des communistes. Mais je crois qu’ils resteront très longtemps au gouvernement. »

 

Pouvoir et socialisme font-ils bon ménage ? Pas toujours. Tandis que Pierre Mauroy est nommé Premier ministre, commencent les assauts contre le franc. Et les premiers succès électoraux aux législatives qui suivent l’élection de François Mitterrand sont très tôt suivis des premiers revers. Curieuse atmosphère : la droite épouvantée par l’afflux de socialistes barbus à l’Assemblée nationale, et l’entrée de quatre ministres communistes au gouvernement, la gauche toujours prête à se diviser, les patrons petits et grands, inquiets ou hostiles, les électeurs attendant tout, tout de suite.

François Mitterrand s’irrite : contre la composition du groupe socialiste à l’Assemblée :

 

« Il y a trop de professeurs qui ignorent tout de la vie réelle. Un épicier élu député n’oublie jamais qu’un franc est un franc, tandis qu’eux ont toujours vécu sans se poser ce type de question ! […]

25 % seulement de nos ministres sont à la hauteur de leur charge. Contre 20 % sous Giscard. Il y a donc du mieux. »

 

Contre ceux qui ne lui pardonnent pas d’avoir pris des ministres communistes au gouvernement :

 

« J’ai pensé à chacun de ceux qui, dans leur foyer, dans le plus petit village, dans la plus grande banlieue avaient l’espérance au cœur que je serai le rassembleur de ces forces populaires, et non pas, pour des raisons mesquines, leur diviseur… J’estime que les communistes, les ministres communistes, les députés communistes doivent être considérés comme les autres. »

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