LE PARI NUCLÉAIRE FRANÇAIS

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La France est le seul pays au monde à avoir fait le double pari nucléaire : bâtir sa défense nationale et sa production d'énergie sur l'atome. Aujourd'hui notre pays grâce à ses sous-marins nucléaires est l'une des cinq nations au monde capable de déchaîner l'apocalypse sur n'importe quelle région du globe. Le double pari nucléaire français a été le choix politique ultime d'une vieille nation qui ne voulait pas renoncer à sa grandeur. Le monde a changé : l'État nation est ébranlé. Le pari nucléaire est à bout de souffle.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296312654
Nombre de pages : 209
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LE PARI NUCLÉAIRE FRANÇAIS
Histoire politique des décisions cruciales

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Françoise D'EAUBONNE, L'homme de demain a-t-il un futur ?, 2002. Points CARDINAUX, Manifeste pour l'égalité, 2002. Michel VERRET, Sur une Europe intérieure... , 2002. J.C. BARBIER and E. VAN ZYL (eds), Globalisation and the wôrld of work, 2002. Nicole PÉRUISSET-FACHE, Professeures, l'État c'est vous 1,2002. Bernard ROUX, Le département évanoui ?, 2002. Emile USANNAZ, La refondation du lien social, 2002. Joachim de DREUX-BRÉZÉ, Concilier l'homme et le pouvoir, avec Bertrand de Jouvenel, Simone Weil et Henri Laborit, 2002. Jean-Luc BEQUIGNON, Psychologues à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, 2002. Jean-François VENNE, Le lien social dans le modèle de l'individualisme privé. De chair et d'os, 2002. Paul ARlES, Pour sauver la Terre: l'espèce humaine doit-elle disparaître?, 2002. Michel AROUIMI, L'apocalypse sur scène, 2002. Calixte BANIAFOUNA, Vers une éradication du terrorisme universel ?, 2002. Vincent Sosthène FOUDA, Notions de réussite et d'échec dans la filiation adoptive, 2002. Collectif Habitat Alternatif Social, L'insertion durable, pratiques et conceptions, 2002. Robert DECOUT, Chronique d'une élection bouleversante, 2002. Jean-Michel DESMARAIS, Voter Chirac un cas de farce majeure, 2002. Alain REGUILLON, Avenir de l'Europe: une convention pour quoi faire ?,2002. Jacques RENARD, Un pavé dans la culture, 2002.

Lionel TACCOEN

LE PARI NUCLÉAIRE FRANÇAIS
Histoire politique des décisions cruciales

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur: La guerre de l'énergie est commencée L'Occident est nu Ed. Flammarion Ed. Flammarion

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-3884-2

Le pari nucléaire français (sommaire)

A vant Propos

p.7

Ch.I-La préhistoire: La III ème République pense à la bombe La IV ème République fait la bombe Ch.n-Le premier pari: la dissuasion nucléaire Fabriquer des étoiles Tempête autour de Mururoa La peur du bouton rouge? La gauche se rallie à la bombe Ch.nI-Le second pari: l'atome civil

P.9 p.tl p.15 P.29
p.31 p.51 p.61 p.71 P85 p 87 p.93 p.IOS p.113 p.123 p.133 p.143 p.tS3

Le faux départ du nucléaire civil Le nucléaire français: fils des turbulences arabes .PierreMessmer: Je second pari nucléaire L'annonce au pays La montée des oppositions La bataille des sites Eté 1977, l'assaut à Creys Malville EDF s'organise La route se dégage

1978-1981 :Un rythme de croisière avec cactus PlogofI: Three Miles Island et les "fissures" Ch.IV-Le consensus La gauche prend le relais Ch. V- L'avenir n'estpJus ce qu'il était Des décisions d'un monde révolu? L'usage des armes nucléaires: crime contre ]'humanité ? Renouveler ou non le parc nucléaire d'EDF ou la question que l'on ne pose pas Pour un vrai débat sur J'énergie nucléaire

p.163

P.173
p.175 P.189 p.191 p. 193 p.197 p.201

6

Avant Propos Les ouvrages de Bertrand Goldschmidl]} décrivent particulièrement la genèse du nucléaire français et les premières réalisations. Ensuite vint la période du nucléaire triomphant, celle du double pari nucléaire français. Cette époque, celle des bâtisseurs et des politiques, qui prirent le relais des savants méritait aussi d'être décrite. Notre défense nationale fut centrée sur "des pointes de diamant", suivant le mot de François Mitterrand, les sousmarins lanceurs d'engins, capables de déchaîner l'Apocalypse à plusieurs milliers de kilomètres. La campagne française est parsemée de plus de cinquante réacteurs fournissant la plus grande partie de notre électricité et près de la moitié de notre énergie. Cela ne fut par le résultat de complots ourdis en secret par des ingénieurs mégalomanes et irresponsables. Des milieux aussi divers que l'Eglise et le Parti Communiste donnèrent leur avis Il exista un réel consensus sur le pari nucléaire de notre pays. Aujourd'hui la roue tourne et nous nous apercevrons tôt ou tard que ce choix fut spécifiquement français et qu'un pays ne peut plus décider seul, à ['heure de l'intégration européenne et de la mondialisation. La suite de l'Histoire du nucléaire français ne sera plus nationale. C'est aussi la fin d'une époque qui est racontée ici.

(1) cf. par exemple Bertrand Goldschmidt, Le Complexe Atomique- Ed. Fayard

CHAPITRE I LA PREHISTOIRE

« Un point saillant, source de faiblesse et de force mérite d'être relevé, les Français sont des gens fiers... Contrairement aux Britanniques, ils ne s 'habituent pas facilement à la perte de puissance» David Landes

- Richesse

et pauvreté des Nations -Ed.. Albin. Michel

« La France est un pays de liberté, mais ce n'est pas vraiment une démocratie» Indira Gandhi

- Ma vérité

-

Ed. Stock

LA Illème REPUBLIQUE

PENSE A LA BOMBE

Ce fut d'abord une rumeur. Elle courut les laboratoires. Elle était imprécise et effi'ayante. La peur qu'elle portait en ses flancs venait de l'inconnu, de l'incommensurable, de l'inhumain et en même temps de la base et de la racine de tout ce qui existe, ici-bas ou là-haut. Les forces qu'elle évoquait étaient à la source de toute puissance, et leurs descriptions relevaient de l'Apocalypse.. La rumeur enfla. Alors les écrivains imaginèrent et écrivirent, parce que tel est leur rôle. Voici un passage d'Anatole France écrit en 1908 : «La stupeur était grande; car bien que les catastrophes fussent fréquentes, on n'avait jamais vu une explosion d'une telle violence et chacun s'apercevait d'une terrible nouveauté... l'explosif nouveau émanait des gaz que dégage le radium... les explosions ne discontinuaient pas. Un matin tout à coup, un arbre monstrueux, un fantôme de palmier haut de trois kilomètres s'éleva sur l'emplacement du palais géant des télégraphes... la moitié de la ville flambait »1. L'auteur britannique Wells a lui aussi décrit, au début de ce siècle2, ce qu'il appelle - déjà - la bombe atomique: « Le bruit la frappa comme un coup. Elle se tapit contre le mur et leva les yeux... Le monde n'était plus qu'un éblouissant rouge violacé et un bruit, un bruit assourdissant, qui pénétrait tout... Elle eut l'impression d'une grosse boule de feu rouge violacé, telle une créature vivante en folie". Plus loin, Wells décrit les réflexions d'un soldat: "Je crois qu'aucun d'entre nous n'a eu le sentiment d'appartenir à l'armée vaincue, ni la conviction profonde que la guerre était pour nous le fait dominant. L'effet produit sur nos processus mentaux était plutôt celui d'une énorme catastrophe naturelle. La bombe atomique avait réduit les problèmes internationaux à une totale insignifiance. Quand notre
1

Anatole France
«The World

- Les Temps

futurs dans rUe des Pingouins

- 1908.

2

set ftee})

- H.G.Wells- 1914.

esprit écartait la préoccupation de nos besoins immédiats, nous spéculions sur la possibilité d'arrêter l'emploi de ces effioyables explosifs avant que le monde ne soit complètement anéanti, car il semblait que ces bombes et les puissances de destruction plus grandes encore dont elles étaient les précurseurs pourraient très facilement fracasser toutes les relations et toutes les institutions humaines ». L'impact du livre de H.G. Wells sur certains scientifiques est un fait historique. Il impressionna, pendant une trentaine d'années, pour ne citer que des chercheurs travaillant en France, Kowarski, Perrin et un grand chimiste Charles Moureu. Depuis Anatole France et Wells, l'arme nucléaire hantait la tête de quelques hommes. Les spécialistes estimaient simplement que les possibilités de l'énergie nucléaire, guerrière ou pacifique, étaient lointaines et théoriques. Puis les découvertes s'accumulèrent. Des chercheurs restèrent sceptiques longtemps quant aux applications pratiques de l'énergie nucléaire. Ce fut le cas de Fermi. D'autres commencèrent à penser qu'une époque nouvelle était en vue et qu'il fallait prévenir les gouvernements. Il est probable que le premier fut Frédéric Joliot. C'était en France et c'était la guerre. Au début de l'automne 1939, JoHot demanda audience au Ministre de l'Armement. Ce ministre était Raoul Dautry. Il avait fait carrière comme grand patron d'entreprise publique. La Première guerre mondiale avait dévasté les chemins de fer du Nord de la France. Il avait organisé leur reconstruction, puis dirigé l'ensemble de la SNCF. Il présida la Compagnie Générale Transatlantique. Il était compétent et efficace. En 1939, lorsque la guerre éclata, Edouard Daladier lui confia le Ministère de l'Armement. En 1939, JoHot était un homme célèbre et reçu par le Tout-Paris. En 1935, il avait obtenu le Prix Nobel, en même temps que sa femme, Irène. A cette occasion, il avait déclaré: "Nous sommes en droit de penser que les chercheurs, brisant ou construisant les éléments à volonté, trouveront le moyen de réaliser de véritables transmutations à caractère explosif... Si de telles transformations arrivent à se propager dans la 12

matière, on peut concevoir l'énorme libération d'énergie utilisable qui aura lieu". Frédéric JoHot n'était pas, contrairement à d'autres savants de son temps, privé de moyens. Il disposait de laboratoires importants et bien outillés. C'était un homme habile à décrocher des crédits: ceux du CNRS, mais aussi de la fondation Rockefeller, des ministères de l'Air ou de l'Agriculture. Il gérait ses services de façon adroite et entretenait des rapports exceptionnels à l'époque pour un chercheur, avec des groupes industriels. Il avait très vite distingué l'apport que pouvait amener à la médecine l'usage des isotopes radioactifs. Nous ne connaissons pas la teneur exacte de la conversation qu'eurent Joliot et Dautry en ce début d'automne 1939. Nous savons que le ministre de l'Armement aplanit, dans la mesure des possibilités économiques de la France d'avant mai 1940, les difficultés que JoHot put rencontrer soit du point de vue fmancier soit pour se procurer des produits bizarres qui lui étaient nécessaires: uranium, eau lourde, graphite. Il est certain que JoHot et Dautry parlèrent énergie nucléaire pacifique, mais aussi arme nucléaire. On sait que le président de la Commission de l'Economie Nationale, Serruys, demanda à l'un de ses collaborateurs, Robert Wallis de négocier avec le ministère des Colonies la mise à disposition d'un vaste territoire au Sahara, pour y essayer une bombe atomique3. La réalité des travaux entrepris fut plus pacifique, parce que plus modeste et réaliste. On tenta, sans succès, la construction d'un générateur d'énergie. La débâcle de mai 1940 détruisit ces projets. Le 16 juin 1940, Raoul Dautry démissionna, et avec une grande dignité, refusa toute responsabilité durant l'Occupation. Il avait eu le temps d'organiser le départ de deux collaborateurs de JoHot, Kowarski et Halban et l'évacuation du stock français d'eau lourde. On peut rêver de ce qui se serait passé, si, comme en 1914-1918, la France était restée dans la guerre, avec la plus grande part de son territoire libre de l'ennemi. On ne

3

«La grande aventure des atomistes fiançais », Spencer Weart (Fayard.)

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refait pas l'histoire. La route vers la bombe était encore fort longue et semée d'embûches pour les savants &ançais d'avant 1940. Les Etats-Unis ont mis plusieurs années pour la réaliser avec un potentiel technique et industriel bien supérieur au nôtre. La boule de feu imaginée par Wells s'alluma le 15 juillet 1945 à cinq heures du matin au lieudit "Jomada deI Muerto" - en espagnol"Voyage du Mort" dans le désert américain du Nouveau Mexique. Il y avait une différence avec le roman de Wells, la boule était blanche, plus claire que mille soleils et non rouge violacée. Pendant ce temps, la France souffiait et survivait tant bien que mal sous la botte nazie. Frédéric Joliot reçut très vite la visite de chercheurs allemands qui tentèrent d'utiliser son laboratoire. Le savant &ançais montra une telle inertie et une telle mauvaise volonté que l'occupant renonça à déménager certains appareils décrits à loisir comme d'une &agilité remarquable! Il Y eut plus grave. Dautry avait eu comme directeur de cabinet, un homme curieux nommé Bichelonne qui, par ses fonctions, était au courant des efforts français d'avant mai 1940. Bichelonne était un phénomène mathématique. Il avait été reçu à l'Ecole Polytechnique avec un total de points extraordinaire qui en faisait un record du siècle. Son intelligence politique pose un problème, car il est difficile de dire si son comportement durant l'Occupation s'explique par des convictions pro-allemandes, de l'inconscience, de la naïveté ou par de la stupidité la plus banale. Bichelonne, devenu ministre de Vichy, proposa par écrit à Frédéric JoHot des facilités matérielles illimitées pour poursuivre ses recherches sur le nucléaire sous contrôle allemand. JoHot refusa sèchement. Bichelonne ne fut jamais jugé. Il fit partie du troupeau dérisoire de politiciens français qui quittèrent notre pays pour l'Allemagne en 1944. A la fin de la guerre, il se fit opérer du genou à Hohenlychen, dans la clinique du Dr Gebhardt, sinistre médecin SS, ami de Himmler et connu pour avoir pratiqué des expériences sur des prisonniers de camps nazis. Bichelonne mourut d'une embolie pulmonaire, quelques semaines après l'intervention chirurgicale<4
(4) cf Albert Speer,"Au cœur du Troisième Reich" Fayard

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LA IVème REPUBLIQUE

FAIT LA BOMBE

Pendant la libération de Paris, le 24 août 1944, Frédéric Joliot reçut un bizarre coup de téléphone. Un officier américain, le colonel Pash, était arrivé - en compagnie de tanks alliés - à son domicile, en banlieue et ne l'avait pas trouvé. Pash avait téléphoné au laboratoire de JoHot, en plein Paris, où résistants ftançais et troupes allemandes se battaient. Le chercheur était absent. En fait, il participait au combat et avait adopté comme spécialité le cocktail Molotov. Mais on lui laissa le message et le lendemain soir, le colonel américain put s'entretenir avec JoHot. Les premiers chars &ançais lui avaient ouvert la route. Pash ne donna pas sa véritable fonction. Il était chef de la mission Alsos qui avait comme but de recueillir tous les renseignements sur les activités nucléaires allemandes. Il devait aussi éviter que le résultat d'éventuelles trouvailles nazies tombe dans des mains non américaines, c'est-à-dire russes et ftançaises. Joliot ne savait pas grand-chose et son laboratoire n'était plus dans la course. Après avoir, à tout hasard, laissé quelques micros, les Américains de la mission Alsos allèrent établir leur Quartier Général à l'hôtel Royal Monceau, près de la place de l'Etoile. De là, ils rayonnèrent dans toute l'Europe Occidentale. Les Allemands avaient installé dans une vaste cave-entrepôt creusée dans un rocher de la localité de Haigerloch, proche de Tübingen, un réacteur nucléaire qu'ils ne parvinrent jamais à démarrer. Dès que le colonel Pash en eut connaissance, il décida d'arriver sur les lieux avant les Français du Général de Lattre, qui devaient occuper la région. Le 22 avril 1945 à 8 h 30 du matin, les hommes d'Alsos raflèrent à Haigerloch physiciens et documents. Vingt heures après, les blindés français arrivaient5.

5

Sur la mission Alsos, voir "Plus clair que mille soleiIs",Robert

Jungk, Ed.Arthaud.

On a remarqué que les Américains n'envisageaient pas avec une sympathie particulière une éventuelle et future bombe &ançaise. Cette attitude durera. Les Etats-Unis montreront une :tranche hostilité à la force nucléaire &ançaise jusqu'à l'avènement de Nixon. Vers 1944-1945, les Américains ont tort de se faire du souci. Les Français ont d'autres chats à fouetter. Leur pays est en ruine. Raoul Dautry réapparaît et devient ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme. A la grande fureur des Américains, renseignés par les micros qu'ils avaient posés, JoHot apprend de ses anciens collaborateurs, arrivant de Grande-Bretagne et du Canada, l'ampleur de l'effort américain. Il existe deux moyens d'obtenir du combustible pour l'arme atomique. Soit on fait fonctionner des grands réacteurs nucléaires dont on extrait le plutonium, soit on enrichit l'uranium par séparation isotopique. Les Etats-Unis disposent en 1944 des installations industrielles correspondant aux deux méthodes. Joliot et Dautry vont rencontrer le général de Gaulle à plusieurs reprises pour tenter de le convaincre de la mise en route d'un programme de recherche nucléaire. Avec le recul du temps, on constate que l'explosion d'Hiroshima (6 août 1945) constitua pour le général une sensibilisation décisive. Le 18 octobre 1945, il tit créer le Commissariat à l'Energie Atomique. Il poursuivait deux objectifs: faire la bombe et donner à notre pays une nouvelle source d'énergie. Il indiqua plus tard que, dès cette époque, l'arme nucléaire représentait pour lui une priorité6. Frédéric JoHot était l'homme indiqué pour diriger le CEA. Il y avait un inconvénient: il était devenu communiste durant la guerre. De Gaulle imagina une solution pour que l'argent du nouvel organisme ne disparaisse pas dans les caisses du PC. JoHot fut nommé responsable technique et scientifique. Raoul Dautry fut désigné comme responsable financier. La collaboration entre les deux hommes commencée en 1939 allait reprendre.

6

D'après Alain Peyrefitte "Le Mal Français" Plon.

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Trois mois plus tard, le général démissionnait. Les premières années du CEA correspondirent à une intense activité. Trois scientifiques jouaient un rôle considérable: Kowarski, Guérin et Bertrand Goldschmidt. Le centre de Saclay fut fondé. A Châtillon, on construisit la première pile atomique française, nommée Zoé par un Kowarski facétieux. Le 15 décembre 1948 Zoé commença à fonctionner. Et après? Il faudrait bien un jour passer à de véritables installations industrielles, si l'on voulait se servir de l'énergie nucléaire. Cela impliquait que les savants cèdent la place aux ingénieurs et aux gestionnaires, bref à des technocrates. Ce déchirement, les chercheurs américains l'avaient déjà connu. Zoé construite, le problème se posait en France de façon aiguë. Il se compliquait d'autant plus que Joliot affichait ses opinions communistes de façon spectaculaire. Il prit la présidence du Mouvement de la Paix pro-soviétique. Le PC s'implantait solidement dans les centres du CEA. Le 5 avril 1950, au XIIè Congrès du PCF, Joliot déclarait à la tribune: "Pas une parcelle de notre science pour faire la guerre contre l'Union Soviétique". Des pétitions couraient le CEA, assurant que jamais les chercheurs français ne travailleraient pour l'arme nucléaire. Ce qui était conforme à la position officielle française. En juin 1946, l'ambassadeur Alexandre Parodi à la tribune de l'ONU prononça la déclaration suivante: "Les buts que le gouvernement français a assignés aux recherches de ses savants et de ses techniciens sont purement pacifiques". Le gouvernement ne pouvait accepter que sa politique lui fut dictée par un savant, même prestigieux7. Il ne pouvait admettre que le CEA soit dirigé par un homme faisant publiquement allégeance à une puissance étrangère.

7

Le général de Gaulle a affirmé à Alain Peyrefitte que Frédéric Joliot avait accepté de mettre
la bombe tTançaise. Cf "Le Mal Français", Alain PeyrefittePlon.

au point

17

Le 26 avril 1950, trois semaines après le discours au XIIè Congrès du PCF, Georges Bidault, président du Conseil, reçut son camarade de la Résistance, Frédéric Joliot et lui annonça qu'il était limogé. Ce jour-là, les scientifiques perdirent le pouvoir au CEA. Ils ne jouèrent désormais qu'un rôle mineur dans les décisions qui concerneront les programmes nucléaires français. Le général de Gaulle approuva l'éviction de Joliot. Cela ne l'empêcha pas, contre l'opinion de certains de ses proches, d'ordonner en 1958 des funérailles nationales pour le savant. Le général savait reconnaître les grands hommes. Raoul Dautry devint le seul patron. Joliot fut remplacé dans son poste de Haut Commissaire par Francis Perrin, mais avec des pouvoirs amoindris. Des représentants de l'industrie entrèrent au Comité de l'Energie Atomique. Peu à peu l'idée de construire de très grands réacteurs fut lancée. Ils permettraient de mettre au point des centrales électro-nucléaires. On pourrait également fabriquer du plutonium "à toutes fins utiles". L'expression est d'Yves Rocard, résistant, physicien éminent qui affirme avoir lancé cette proposition au début de l'année 19518 Joliot avait envisagé très tôt - en 1946 - l'éventualité des réacteurs de grande taille. L'heure de la décision était venue. Certains chercheurs ne voulaient pas produire de plutonium. D'autres comme Kowarski auraient préféré des réacteurs plus petits. Raoul Dautry poussait vers des grands réacteurs plutonigènes. Ils autoriseraient à la fois des applications civiles et militaires. En août 1951, Raoul Dautry séjournait à Lourmarin, petite commune du Midi, dont il était maire et qu'il administrait avec amour et compétence. Il mourut subitement.

8

Yves Yves

Rocard Rocard

- La

Recherche-

février

1983.

est le père de Michel

Rocard

18

Le relais politique était en place depuis quelques jours. En 1949, Goldschmidt, l'un des plus éminents collaborateurs de JoHot, remarqua un homme politique qui, à vingt-huit ans, venait de quitter un premier poste gouvernemental. Félix Gaillard, l'un des chefs de la résistance contre les Nazis, avait occupé dans le gouvernement de Robert Schuman, les fonctions de sous-secrétaire d'Etat aux Affaires Economiques. Ce député semblait plein d'avenir. Goldschmidt lui fit visiter les installations du CEA et l'amena chez Joliot. Félix Gaillard fut conquis par les perspectives du nucléaire9. Le 10 août 1951, Félix Gaillard devint secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil, chargé des affaires nucléaires. Il le restera jusqu'en mai 1953, sous quatre gouvernements: ceux de René Pleven, d'Edgar Faure, d'Antoine Pinay et de René Mayer. On lui doit d'avoir assuré le financement du véritable décollage de l'énergie nucléaire en France. Le gouvernement demanda à Louis Armand, alors président de la SNCF et très populaire à l'époque, son avis pour le remplacement de Raoul Dautry. Peut-être lui proposa-t-on le poste? Louis Armand suggéra le nom d'un jeune ingénieur des mines, Pierre Guillaumat. Celui-ci se révéla énergique, compétent et efficace. Il clarifia d'abord l'organisation du CEA. Il y eut désormais un patron et un seul: lui. Le pouvoir des savants, que Dautry avait un peu ménagé, disparut. A l'époque de la IVème république où les gouvernements valsaient et n'avaient pas le temps de définir et encore moins de réaliser leur politique, Pierre Guillaumat incarna la continuité des efforts &ançais. Ses idées étaient précises et claires. Il déclara à Yves Rocard: "C'est entendu, ce sont vos gros réacteurs qui l'emportent (ceux de Marcoule), mais par la suite je suis décidé à construire un sous-marin atomique et des bombes"lO.

9

Bertrand Yves

Goldschmidt Rocard

- Le

Complexe

Atomique

- Fayard.

10

- op. Cité.

19

Il fallait de l'argent. Félix Gaillard l'obtint. Le 3 juillet 1952, L'Assemblée Nationale examina le premier plan nucléaire &ançais. Il s'agissait d'assurer le financement des grands réacteurs de Marcoule. Officiellement, ce programme ne prenait aucune option militaire. Lorsque ces réacteurs seraient construits, on pourrait en tirer de l'électricité. Les mêmes réacteurs produiraient du plutonium. L'usine d'extraction correspondante était prévue. On croyait, à l'époque, que le plutonium deviendrait indispensable aux grands pays modernes pour fabriquer leur énergie. Cela explique pourquoi Félix Gaillard présenta le 3 juillet 1952 aux députés l'ensemble de son plan, dont la production de plutonium, comme n'ayant que des buts civils. Le fait que le plutonium permettait de faire des bombes était largement connu. Frédéric Dupont, député de droite posa une bonne question: "Faire du plutonium, cela intéresse aussi la Défense Nationale, est-on sûr de la loyauté du personnel du Commissariat à l'Energie Atomique ?" Félix Gaillard répondit que l'extraction du plutonium serait effectuée dans une section spéciale, non encore créée et assujettie aux précautions en vigueur pour la Défense Nationale. Le député communiste Tourtaud déposa un amendement destiné à interdire la production d'armes de destruction massive à partir de matériaux obtenus grâce à ce programme nucléaire. Jules Moch, au nom du groupe socialiste, constatant stricto sensu que le plan ne prévoyait ni l'étude, ni la réalisation d'armes, ne voyait pas l'utilité d'un tel amendement. Les socialistes votèrent contre. Félix Gaillard refusa d'admettre une renonciation unilatérale de la France à l'arme nucléaire alors que "de part et d'autre du rideau de fer, tant de pays fabriquent des moyens de destruction massive". Sauf les communistes et quelques-uns de leurs compagnons de route, l'Assemblée vota massivement le plan Gaillard. Dès lors, le Commissariat à l'Energie Atomique disposait des moyens nécessaires pour faire de la France une puissance nucléaire autonome, civile et militaire. Il était certain, dès cette époque, que notre pays possèderait à la fin des années cinquante du plutonium nécessaire à des bombes.

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