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Le passage par la violence en politique

240 pages
Ce numéro explore les configurations sociales, historiques et politiques pour comprendre la violence politique. Le passage par la violence en politique n'est pas le résultat d'un "dysfonctionnement" ni d'une "subjectivité pathologique" réservée à des fanatiques, à des individus manipulés ou frustrés. Il s'inscrit dans des configurations sociales qu'il faut étudier dans toute leur singularité, en faisant varier le niveau d'analyse.
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cultures & conflits
n° 81-82 - printemps/été 2011
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Les textes récents de la revue sont accessibles sur :
www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits.htm
Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles
(français/anglais) et tous les anciens articles publiés sur :
www.conflits.org
Résumés en anglais également disponibles sur :
www.ciaonet.org
Indexé dans Cambridge Sociological Abstracts, International Political
Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts, Linguistics &
Language Behavior Abstracts.Premieres_pages_81-82_c&c 18/07/11 12:47 Page3
cultures & conflits
n° 81-82 - printemps/été 2011
Le pas s age par La vio Len ce en po Lit iqu e
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du ministère de la Défense.Premieres_pages_81-82_c&c 29/08/11 11:22 Page4
cultures & conflits
n° 81-82 - printemps/été 2011
Directeur de publication : Daniel Hermant
Rédacteurs en chef : Didier Bigo, Laurent Bonelli
Rédacteurs associés : Antonia Garcia Castro, Christian Olsson, Anastassia Tsoukala
Numéro sous la responsabilité scientifique de : Lorenzo Barrault et Caroline Frau
Secrétariat de rédaction : Amandine Scherrer, Karel Yon
Ont participé à ce numéro : David Ambrosetti, Lorrenzo Barrault, Sylvie Courtine-
Denamy, Stephan Davishofer, Caroline Frau, Antonia Garcia Castro, Rémi Guittet,
Nora El Qadim, Konstantinos Delimitsos, Mathias Delori, Bernard Lacroix, Médéric
Martin-Mazé, Christian Olsson, Elwis Potier, Johanna Probst, Francesco Ragazzi,
Audrey Vachet
Comité de rédaction : Philippe Artières, Marc Bernardot, Hamit Bozarslan, Yves
Buchet de Neuilly, Ayse Ceyhan, Pierre-Antoine Chardel, Frédéric Charillon,
Mathilde Darley, Yves Dezalay, Wolf-Dieter Eberwein, Gilles Favarel-Garrigues,
Michel Galy, Virginie Guiraudon, Abdellali Hajjat, Jean-Paul Hanon, Bastien
Irondelle, Christophe Jaffrelot, Riva Kastoryano, Farhad Khosrokavar, Bernard
Lacroix, Thomas Lindemann, Jacqueline Montain-Domenach, Angelina Peralva,
Gabriel Périès, Pierre Piazza, Grégory Salle, Amandine Scherrer, Hélène Thomas,
Nader Vahabi, Jérôme Valluy, Dominique Vidal, Chloé Vlassopoulou, Michel
Wieviorka
Equipe éditoriale : David Ambrosetti, Anthony Amicelle, Tugba Basaran, Mathieu
Bietlot, Benoît Cailmail, Colombe Camus, Stephan Davishofer, Marielle Debos, Nora
El Qadim, Konstantinos Delimitsos, Mathias Delori, Gülçin Erdi Lelandais, Rémi
Guittet, Julien Jeandesboz, Blaise Magnin, Médéric Martin-Mazé, Antoine Mégie,
Natacha Paris, Elwis Potier, Johanna Probst, Francesco Ragazzi, Audrey Vachet,
Christophe Wasinski
Comité de liaison international : Barbara Delcourt, Elspeth Guild, Jef Huysmans,
Valsamis Mitsilegas, R.B.J. Walker
Documentation / presse : Jacques Perrin
Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles sur notre
site internet : www.conflits.org
Webmaster : Karel Yon Diffusion : Amandine Scherrer
Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits - bureau F515, UFR SJAP, Université
de Paris-Ouest-Nanterre, 92001 Nanterre cedex - redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de
leurs auteurs.
Conception de la couverture : Karel Yon
Illustration de couverture : Bil’in (Cisjordanie) – Printemps 2006. Intervention des
forces de l’ordre israéliennes pendant la manifestation hebdomadaire contre la bar-
rière de séparation (© Karine Lamarche).
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, juillet 2011 ISBN : 978-2-296-56086-4Premieres_pages_81-82_c&c 18/07/11 12:47 Page5
s o mmair e / Le pas s age par La vio Len ce en po Lit iqu e
Éditorial /
p. 7 Laurent BONELLI
De l’usage de la violence en politique.
Articles /
p. 17 Norbert ELIAS (avec une présentation de Bernard LACROIX)
Conflits de générations et célébrations nationales : analyse et perspectives
p. 49 Antoine ROGER
Syndicalistes et poseurs de bombes. Modalités du recours à la violence dans
la construction des « intérêts vitivinicoles » languedociens
p. 81 Benjamin GOURISSE
Variation des ressources collectives et organisation des activités de violence
au sein du Mouvement nationaliste en Turquie (1975-1980)
p. 101 Stéphanie DECHEZELLES
Boia chi molla ! Les nouvelles générations néofascistes italiennes face à
l’(in)action violente
p. 125 Karine LAMARCHE
S’engager « corps et âme ». Expériences et carrières militantes des
manifestants israéliens contre la barrière de séparation
p. 151 Marc MILET
Après la lutte. Les itinéraires de Pierre Poujade et de Gérard Nicourd ou
l’instrumentalisation différenciée du label protestataire
p. 173 Enérico GARCÍA CONCHA
Tous les jours de la vie. Souvenirs d’un militant du MIR chilien
Forum /
p. 181 Les Roms comme prétexte : luttes autour des droits et de l’autorité
Avec les contributions de : Didier BIGO, Elspeth GUILD, Anaïs FAURE-
ATGER et Alejandro EGGENSCHWILER, Judith TOTH, Mark B.
SALTER, Nando SIGONA, Rada IVEKOVITCH
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De l’usage de la violence en politique
Laurent BONELLI
Laurent Bonelli est maître de conférences en science politique à l’université de
Paris-Ouest-Nanterre et membre du groupe d’analyse politique (GAP). Il est co-
rédateur en chef de Cultures & Conflits.
en juger par l’activité éditoriale, scientifique et même cinématographique
eÀdéployée depuis le début du XXI siècle, l’usage de la violence en politique
est un thème à la mode. L’activité des groupes armés suscite en effet nombre
de témoignages – de ceux qui en ont été membres ou de ceux qui les ont com-
battus – et de questionnements de la communauté académique, qui cherche
tour à tour à comprendre ou à prévenir l’action violente. Le volume des
connaissances, comme l’hétérogénéité de leur statut et des contextes dans les-
quels elles sont produites, rend difficile une appréhension globale du phéno-
mène.
Ainsi, le débat initié en Argentine au début des années 2000 porte sur
l’évaluation de l’action des différents mouvements politico-militaires, comme
les Montoneros ou le PRT-ERP (Partido Revolucionario de los Trabajadores -
Ejército Revolucionario del Pueblo), qui s’engagèrent sur la voie de la lutte
1armée, entre 1958 et 1983 . En Europe, c’est plutôt l’expérience de groupes
allemands (Rote Armee Fraktion), italiens (Brigate Rosse, Prima Linea) ou
français (Action directe) des années 1960-1980 qui est mise en scène au
2cinéma , ou relatée par les protagonistes. D’anciens militants proposent sou-
vent un retour réflexif sur leur expérience, dont ils assument l’échec, mais dont
ils tentent de défendre la rationalité sur le moment. « Quand on me presse –
“Dites-nous pourquoi vous vous êtes trompés” –, je suis prêt à répondre. Mais
je ne peux le faire raisonnablement que si l’on regarde les erreurs de tout le
1 . Voir Rot G., Los orígenes perdidos de la guerrilla en la Argentina, Buenos Aires, Walter edi-
tores 2010.
2 . Voir notamment Der Baader Meinhof Komplex (La bande à Baader) de Uli Edel (2008) ; La
Prima linea de Renato de Maria (2009) ; Ni vieux ni traitres, de Pierre Carles (2005) auxquels
on peut ajouter Carlos, de Olivier Assayas (2010) et United Red Army, de Koji Wakamatsu
(2008), qui bien que ne portant pas spécifiquement sur l’Europe, explorent la dimension
internationaliste de ces mouvements. Edito-81-82_c&c 18/07/11 12:48 Page8
monde et le contexte dans lequel nous étions » indique Mario Moretti, l’un des
3principaux dirigeants des Brigades Rouges . Pour les policiers qui les tra-
quaient, il s’agit plutôt de dénoncer les protections politiques dont ils ont pu
bénéficier, d’évoquer la mémoire de leurs victimes – notamment dans les rangs
des forces de l’ordre ou chez leurs informateurs – tout en rappelant leur rôle
4de l’époque, alors qu’ils sont désormais à la retraite . Quant aux chercheurs,
après des écrits pionniers sur les « cycles de violence » consécutifs à l’assèche-
5ment des mobilisations ouvrières et étudiantes de la fin des années 1960 , cer-
tains d’entre eux tentent désormais de réconcilier l’analyse de la violence poli-
6tique et la sociologie de l’action collective . D’autres opèrent plutôt des rap-
prochements avec leurs collègues spécialisés dans l’étude des groupes nationa-
listes qui usent de la violence, comme l’Irish Republican Army (IRA), l’Irish
National Liberation Army (INLA), l’Ulster Volunteer Force (UVF) en Irlande
du nord, Euskadi Ta Askatasuna (ETA) en Espagne ou le Front de Libération
Nationale Corse (FLNC) en France. En raison de l’assise sociale de ces
groupes clandestins – dont atteste la durée des conflits dans lesquels ils sont
engagés –, les auteurs qui s’y intéressent tendent à resituer leur action dans des
7cadres d’analyse plus larges, qu’ils soient historiques ou « identitaires » .
Pour importants que soient ces débats en Europe et en Amérique, ils res-
tent néanmoins largement occultés par le « terrorisme islamique », sur lequel
porte désormais l’essentiel de la littérature. En 2007, Andrew Silke, directeur
des terrorism studies à l’Université de East London relevait que depuis les
attentats du 11 septembre 2001, un nouveau livre sur le sujet était publié dans
8le monde anglo-saxon toutes les six heures . Les enquêtes journalistiques, les
témoignages plus ou moins vraisemblables de radicaux musulmans « repen-
tis » ou d’anciens agents de renseignement et les analyses stratégiques de think
tanks, anglo-saxons surtout, s’ajoutent aux centaines d’articles et d’ouvrages
universitaires dressant les caractéristiques de ce qui est présenté comme un
3 . Moretti M., Brigate Rosse. Une histoire italienne, Paris, Editions Amsterdam, 2010, p. 350.
(Brigate rosse. Una storia italiana, Anabasi 1994).
4 . Voir par exemple Pochon J-P., Les stores rouges. Au cœur de l’infiltration et de l’arrestation
d’action directe (1979-1982), Sainte-Marguerite sur Mer, Edition des équateurs, 2008 ou
Savoie S., RG. La traque d’Action directe, Paris, nouveau monde éditions, 2011.
5 . Della Porta D., Social Movements, Political Violence and the State. A Comparative Analysis
of Italy and Germany, Cambridge, Cambridge University Press, 1995 ; Sommier I., La vio-
lence politique et son deuil. L’après 68 en France et en Italie, Rennes, Presses Universitaires de
Rennes, 1998. Dans une perspective théorique différente, on peut aussi mentionner Linhardt
D., La force de l’État en démocratie. La République fédérale d’Allemagne à l’épreuve de la
guérilla urbaine (1967-1982), thèse pour le doctorat en sociologie sous la direction de Bruno
Latour, Ecole des Mines de Paris, 2004.
6 . L’ouvrage dirigé par Xavier Crettiez et Laurent Mucchielli (Les violences politiques en
Europe. Un état des lieux, Paris, La Découverte 2010) est caractéristique de ce mouvement.
Voir également Sommier I., Violence et mouvements sociaux. Eléments pour un rapproche-
ment de deux domaines d’études sociologiques, mémoire d’habilitation à diriger les recherches
en sociologie, université de Lille 1, 2007.
7 . Pour une approche multidimensionnelle du conflit nord-irlandais, voir par exemple Féron E.,
Abandonner la violence ? Comment l’Irlande du Nord sort du conflit, Paris, Payot 2001.
8 . “The Rise and rise of terrorism studies”, The Guardian, 3 juillet 2007.
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« nouveau terrorisme », du point de vue des relations internationales, de la
psychologie, de la philosophie, plus rarement de la sociologie ou de l’anthro-
pologie. Outre les logiques propres aux marchés éditoriaux, l’intérêt des gou-
vernements et des institutions internationales – fouetté en Europe par les
attentats du 11 mars 2004 en Espagne et ceux du 7 juillet 2005 en Grande
Bretagne – n’est pas étranger à cet essor : les commandes institutionnelles se
sont multipliées. Un groupe d’experts a été constitué en 2006 par la
Commission européenne, et ses directions générales « Recherche » et « Justice
Liberté et Sécurité » (JLS) ont proposé des études spécifiques. Le Economic
and Social Research Council britannique a fait de même.
Si certains travaux sont d’une qualité indéniable, le résultat reste loin
d’être intellectuellement satisfaisant. Dans sa revue de la littérature, Silke
pointe que 80 % des recherches sont uniquement basées sur des matériaux de
seconde main (ouvrages, revues, presse) et que seules 20 % d’entre elles appor-
tent des connaissances nouvelles. De fait, 65 % des articles ne sont que des cri-
tiques d’autres publications. Plus grave encore, 1 % seulement des recherches
sont basées sur des entretiens et aucune enquête systématique n’a été menée
9avec des jihadistes . La tâche est certes difficile. L’enquête de Farhad
Khosrokhavar sur l’islam en prison, qui lui permit d’interroger une quinzaine
10de militants radicaux incarcérés, en témoigne . Soupçonné d’être un agent
des services de renseignements, ou d’être à leur solde, il eut les plus grandes
11difficultés à créer les « conditions de félicité » qui lui auraient permis de
retracer finement les trajectoires sociales, familiales, professionnelles et poli-
tiques de ces individus. De fait, il recueillit surtout des proclamations d’inno-
cence, ou, au contraire des discours de revendication de la radicalité, dus à la
12nature de l’interaction .
Il apparaît assez significatif que l’étude la plus fréquemment citée pour
donner les caractéristiques « générales » des « acteurs du jihad » soit celle de
Marc Sageman, dans laquelle il dresse le portrait de 172 radicaux islamistes à
partir de sources de seconde main. Outre l’absence de groupe contrôle – des
individus avec des caractéristiques similaires qui ne passent pas à l’acte – les
découpages qu’opère l’auteur demeurent surprenants. Pour lui, les « terro-
ristes […] musulmans qui sont impliqués dans des mouvements d’insurrection
et de guérilla urbaine contre leur propre gouvernement », comme ceux « com-
9 . Silke A., “Holy Warriors: Exploring the Psychological Processes of Jihadi Radicalisation”,
European Journal of Criminology, 5(1), 2008, pp. 99-123
10. Khosrokhavar F., Quand Al-Qaïda parle. Témoignages derrière les barreaux, Paris, Grasset
2006.
11. Goffman E., « La condition de félicité », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 64, 1986,
pp. 63-78 et n°65, 1986, pp. 87-98.
12. A l’inverse, on trouvera une rare tentative réussie pour reconstituer sociologiquement la tra-
jectoire de Zacarias Moussaoui, pourtant basée sur des sources secondaires dans Beaud S. et
Masclet O., « Un passage à l’acte improbable ? Notes de recherche sur la trajectoire sociale de
Zacarias Moussaoui », French Politics Culture and Society, Volume 20, n°2, été 2002, pp. 159-
170.Edito-81-82_c&c 18/07/11 12:48 Page10
battant pour la “libération” du Cachemire ou de la Tchétchénie », de même
que ceux d’Asie centrale sont exclus de l’échantillon. En revanche, les algé-
riens sont inclus, car en 1995, les attentats menés en France montreraient qu’ils
13voulaient frapper « l’ennemi lointain » . On appréciera la gymnastique intel-
lectuelle… Plus sérieusement, cette distance au terrain pousse à une surinter-
prétation des discours publics des acteurs ainsi sélectionnés (le plus souvent
de leur traduction anglaise, nombre d’auteurs ne parlant pas les langues dans
lesquelles s’expriment les jihadistes), en faisant comme si les raisons d’un
conflit pouvaient se déduire de celles dont se revendiquent ses protagonistes.
La « nature » d’un conflit (nationaliste, religieux, ou de classe) n’existe que de
manière rétrospective, lorsqu’un acteur à conquis une position d’autorité suf-
fisante pour exprimer le point de vue légitime sur celui-ci. La composante reli-
gieuse de la guerre de libération algérienne a par exemple été largement gom-
mée après l’indépendance, alors même que les services de renseignements
14français la considéraient comme essentielle durant son déroulement .
Si l’on excepte quelques spécialistes des sociétés musulmanes, la plupart
des chercheurs étudient le radicalisme islamique comme un phénomène en soi
et pour soi, en maintenant des frontières étanches avec les autres champs des
sciences sociales. Ils font perdurer, sous des habits neufs, une « terroristolo-
gie » rappelant la « soviétologie » de naguère, qui prétendait expliquer l’Union
soviétique à partir des discours des dirigeants du Parti et de l’interprétation de
leur promotion ou de leur relégation. La difficulté de l’enquête n’explique
néanmoins pas tout. Le type d’analyse privilégié est en effet à mettre en rela-
tion avec les propriétés de ses producteurs, de même qu’avec les positions
15qu’ils occupent , le plus souvent à la lisière entre le monde académique, les
services de renseignement (auxquels ils ont appartenu ou avec lesquels ils
entretiennent d’étroites relations), l’expertise publique (dans des commissions
16nationales ou internationales, des think tanks) et le champ médiatique . La
sociologie de cet espace reste à construire rigoureusement, mais son hétérogé-
néité tout comme son hétéronomie expliquent sans doute la prédominance des
approches stratégiques, morales ou centrées sur les individus radicalisés au
détriment de celles restituant la violence politique dans son histoire longue. Il
s’agit davantage de fournir une aide à la décision politique face à un péril pré-
13. Sageman M., Le vrai visage des terroristes. Psychologie et sociologie des acteurs du djihad,
Paris, Denoël, 2005, pp.122-123 (Understanding Terrorist Networks, Philadelphia,
Philadelphia University Press, 2004).
14. Voir par exemple Le Dousal R., Commissaire de police en Algérie (1952-1962). Une grenouille
dans son puits ne voit qu’un coin du ciel, Paris, Riveneuve éditions, 2011, p. 145.
15. Bourdieu P., Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 2003 (1997), pp. 170-171.
16. La trajectoire de Marc Sageman est de ce point de vue intéressante : il obtient un doctorat de
médecine (M.D.) à la NYU School of Medicine en 1979 puis un doctorat de sociologie à la
New York University en 1982. Il rejoint ensuite la CIA (Central Intelligence Agency) de 1984
à 1991. De 1987 à 1989, il est à Islamabad et participe aux programmes d’aide au moudjahi-
dines afghans. En 1991, il quitte l’agence et se spécialise en psychiatrie médico-légale. Après
les attentats du 11 septembre 2001, il commence à travailler sur les radicaux musulmans.
Après la publication de son ouvrage, en 2004, il devient un expert régulièrement consulté par
des institutions internationales, les forces de sécurité, les gouvernements et les médias.
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senté comme particulièrement menaçant, que d’être attentif aux dynamiques
de conflit.
Dans un texte récent, Donatella Della Porta plaidait pour réinscrire la
recherche sur la violence politique dans la tradition des mouvements sociaux,
ce qui implique « une prise en compte conjointe des niveaux d’analyse macro-
contextuels, organisationnels intermédiaires et micro-individuels. C’est à ces
trois niveaux que l’analyse croisée de la violence politique et des mouvements
sociaux doit permettre de renouveler l’analyse sur les processus de radicalisa-
17tion ». On peut la suivre sur ce terrain – riche en terme d’analyse des car-
rières, des bifurcations, des rétributions, ou de la « disponibilité biogra-
phique » des militants, etc. – à condition d’insister sur le caractère relationnel
de ces dynamiques. Le passage à la violence n’est presque jamais le fait d’un
seul groupe d’acteurs : il résulte de processus dits « d’engrenage » et il est par-
ticulièrement significatif que la terminologie de radicalisation utilisée dans les
écrits sur le terrorisme occulte celle de l’escalade.
Si l’on étudie les échanges de coups entre acteurs, la relation qui existe
entre actions des organisations clandestines, les formes de luttes engagées
contre ces organisations, la relation à l’État de droit ou à l’État d’exception, se
dégage alors une analyse plus globale de la radicalisation montrant les phéno-
mènes de rivalité mimétique entre les acteurs usant de la violence et ceux cher-
chant à les réprimer. Les politiques étrangères menées à l’égard de certains
pays, les formes de guerre et de coercition, voire de torture, ont un rôle dans
18la dynamique de radicalisation . La généralisation de mesures de surveillance
prises pour lutter contre la radicalisation peut même paradoxalement pousser
à la radicalisation. Il est donc nécessaire d’être réflexif sur les politiques mises
en œuvre par l’ensemble des acteurs, au lieu de se focaliser uniquement sur les
stratégies et tactiques de l’organisation clandestine : c’est ce que l’on appelle
19« la relation terroriste ».
On l’aura compris, il s’agit de refuser une sorte « d’exceptionnalisme
méthodologique » dans l’étude de la violence politique et d’y appliquer les
outils ordinaires des sciences sociales. Le passage par la violence en politique
20n’est pas un « dysfonctionnement », une « subjectivité pathologique » réser-
vée à des fanatiques, à des individus manipulés ou frustrés. Il ne répond pas
non plus à des déterminismes sociologiques ou psychologiques, mais s’inscrit
17. Della Porta D., « Mouvements sociaux et violence politique », in Crettiez X. et Mucchielli L.,
(eds.), Les violences politiques en Europe…, op. cit., p. 288.
18. Bigo D., Bonelli L. et Deltombe Th. (eds.), Au nom du 11 septembre. Les démocraties occi-
dentales à l’épreuve de l’antiterrorisme, Paris, La Découverte, 2008 ; Guittet E. P.,
Antiterrorisme clandestin, antiterrorisme officiel. Chroniques espagnoles de la coopération en
Europe, Outremont, Athéna Editions, 2010.
19. Bigo D. et Hermant D., « La relation terroriste », Études Polémologiques, n°47, 1988.
20. Pas plus qu’une « pulsion de mort », que décrit la philosophe Hélène L’Heuillet dans un
ouvrage étonnant de normativité. « Les terroristes, explique-t-elle, fanatiques ou embrigadés,
mettent leur mort au service de la mort parce qu’ils sont convaincus, au moins le temps deEdito-81-82_c&c 18/07/11 12:48 Page12
dans des configurations sociales, historiques et politiques qu’il faut étudier
dans toute leur singularité, en faisant varier les niveaux d’analyse, comme y
invite ce numéro de Cultures & Conflits.
Ainsi, la violence ne surgit-elle pas ex nihilo dans des sociétés relativement
pacifiées. Quinze ou vingt ans après la seconde guerre mondiale, de jeunes
ouvriers italiens ou des étudiants allemands peuvent croire bien plus que d’au-
tres aux risques de retour de gouvernements fascistes et prendre des armes
pour s’y opposer. « Les premières restructurations dans les usines commen-
çaient, la police réprimait de plus en plus durement et les premières bombes
ont explosé », raconte Moretti, « avec l’attentat de la piazza Fontana, […] une
21seule chose nous paraissait claire : ils étaient en train d’attaquer » .
De la même manière, l’apparition d’Action directe en France en 1979 doit
beaucoup à l’engagement de certains de ses fondateurs dans la lutte anti-fran-
quiste en Catalogne au début des années 1970. « Nous perpétuons trois décen-
nies de guérilla », écrit avec emphase Jean-Marc Rouillan dans ses mémoires,
« nous continuons à tisser le fil ténu nous rattachant à une épopée, à une armée
en guenilles et en espadrilles, à l’espoir qui s’écrit en majuscules de poudre et
22de plomb ».
Dans le cas de l’Allemagne, ce cadre mental vient recouvrir un conflit
social de génération marqué par un antagonisme entre des étudiants fortement
politisés, mais maintenus en lisière des responsabilités politiques et leurs pères
qui les accaparent. Et c’est ici tout l’intérêt du texte de Norbert Elias, jusqu’ici
inédit en Français, qui montre à partir de deux configurations différentes
(l’Allemagne de Weimar et celle des années 1960-1980) comment ces tensions
peuvent se résoudre selon des voies diamétralement opposées. Outre la valeur
singulière de la contribution d’un auteur qui a consacré une large part de son
œuvre au développement de l’État, à la compréhension d’une violence dirigée
contre l’État – pointée par Bernard Lacroix dans son propos introductif –
cette traduction entend participer à la diffusion des schèmes analytiques qu’il
23propose, notamment dans la science politique .
leur recrutement, par la négation nihiliste, qui ne promet rien d’autre que de prendre part à la
destruction d’un monde haï ». Voir L’Heuillet H., Aux sources du terrorisme. De la petite
guerre aux attentats-suicides, Paris, Fayard, 2009, p. 320.
21. Moretti M., Brigate Rosse…, op. cit., p.63. La bombe qui expose le 12 décembre 1969, dans la
banque de l’agriculture de Milan faisant seize morts et une centaine de blessés accrédite en
effet le risque d’une évolution autoritaire du régime. Ce dont témoigne rétrospectivement
Sergio Segio, l’un des fondateurs de Prima Linea : « Les plus avertis d’entre nous accusèrent
immédiatement à droite. Mais, l’État était aussi impliqué. Une sombre histoire de services
secrets. J’ai grandi avec l’idée qu’ils préparaient un coup d’État, comme en Grèce, ou au Chili.
Et qu’ils nous auraient tués. D’ailleurs, ils avaient déjà commencé ». Cité dans La Prima linea
de Renato de Maria (2009), réalisé d’après son ouvrage : Miccia corta. Una storia di Prima
Linea, Rome, Derive Approdi, 2005.
22. Voir Rouillan J-M., De mémoire (2). Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à
Barcelone, Marseille, Editions Agone, 2009.
12 Cultures & Conflits n°81-82 - printemps / été 2011De l’usage de la violence en politique - L. BONELLI 13
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Ici, on mesure tout l’apport de l’étude des rapports de forces génération-
nels dans l’analyse des sociétés et des justifications dont ils s’habillent. Par
exemple, la « vie de bohème » de la jeunesse bourgeoise et petite-bourgeoise
des années 1830, dépeinte par Alfred de Musset dans Confessions d’un enfant
du siècle, comme « une affreuse désespérance » ou « la maladie du siècle »
apparaît comme l’une des conséquences du blocage des carrières dans les pro-
fessions libérales et la haute administration du fait de la présence d’hommes
relativement jeunes recrutés sous la Révolution et l’Empire, et du retour des
exilés, sous Louis XVIII. Exclus de carrières auxquelles ils pouvaient légitime-
ment prétendre, ils sont « prolongés » dans une adolescence tardive, expli-
quant la forme particulière que prend le romantisme français à cette période .
Dans ces conflits, ce sont les pouvoirs attachés aux différents moments des
cycles de vie propres à chaque groupe social qui sont en jeu. Du parricide
observable dans les grandes villes italiennes de la Renaissance aux assassinats
de la Rote Armee Fraktion, on perçoit le caractère particulièrement heuris-
tique du déplacement du regard au delà des simples actes violents.
L’article d’Antoine Roger s’inscrit également dans cette perspective,
lorsqu’il propose d’expliquer les attentats commis par les comités d’action
viticoles entre les années 1960 et 1980 et ceux perpétrés par le comité régional
d’action viticole à la fin des années 1990 par les fluctuations de l’équilibre des
tensions entre les viticulteurs, leurs organisations professionnelles et les auto-
rités publiques en charge de cette question. Les entretiens qu’il a pu mener
laissent en effet apparaître comment un répertoire d’action violent peut être
mobilisé dans les luttes pour la représentation légitime du groupe viticole,
dans une configuration où celle-ci se construit, tout comme dans une configu-
ration où elle est remise en question par le rôle accru joué par les institutions
européennes.
Les quatre textes suivants insistent davantage sur le lien entre des mili-
25tants, leur organisation et la violence . Benjamin Gourisse fournit ainsi une
description fine d’une socialisation organisationnelle à la violence dans le
mouvement nationaliste en Turquie entre 1975 et 1980. Il montre la formation
de véritables commandos, appuyés sur des structures logistiques solides
(matérielles et légales) et occupant une place définie dans la division sociale des
tâches au sein du parti. Loin d’affaiblir ces groupes, l’accession au gouverne-
ment permet de leur affecter des ressources supplémentaires, qu’elles soient
financières ou qu’il s’agisse d’une protection contre la police et la justice. La
situation est diamétralement opposée dans l’article de Stéphanie Dechezelles
23. Dans la lignée du travail entrepris dans Garrigou A. et Lacroix B. (dir.), Norbert Elias. La
politique et l’histoire, Paris, La Découverte, 1997.
24. Lenoir R., « Objet sociologique et problème social », in Champagne P., Lenoir R., Merllié D.
et Pinto L., Initiation à la pratique sociologique, Paris, Dunod, 1996, p. 60.
25. Ces articles ont été rassemblés par Lorenzo Barrault et Caroline Frau, à partir d’une journée
d’étude de l’école doctorale de science politique de l’université Paris 1 qui s’est déroulée le 26
septembre 2008. Edito-81-82_c&c 18/07/11 12:48 Page14
portant sur les jeunes de l’Alliance nationale (Alleanza Nazionale) en Italie.
Que se passe-t-il lorsque l’usage de la violence de rue – et son exaltation – se
dévaluent du fait de la « notabilisation » d’une formation politique ? La parti-
cipation aux gouvernements de Silvio Berlusconi oblige en effet ce parti, sou-
vent qualifié de « néofasciste » à abandonner ou euphémiser les dimensions les
plus visibles de l’engagement violent. Ceci affecte bien sûr les carrières mili-
tantes, qui, en fonction de leur ancienneté, ont une inégale capacité à se redé-
ployer dans des combats alternatifs ou dans des activités compensatoires.
Contrairement à des organisations dans lesquelles la violence physique est
codifiée et pratiquement institutionnalisée, c’est la découverte de la violence
militaire et policière qui façonne la résistance de militants israéliens contre la
« barrière de séparation » entre Israël et la Cisjordanie, que décrit Karine
Lamarche. L’usage de répertoires d’actions non-violentes, de leur corps
comme outil de dénonciation de la brutalité du régime d’occupation amène
l’auteure à réfléchir, dans la perspective de Doug Mac Adam, sur l’engagement
26à risque . La même attention aux trajectoires individuelles se retrouve dans
le texte de Marc Milet consacré à Pierre Poujade et Gérard Nicoud, deux diri-
geants de mouvements de petits commerçants et artisans, qui eurent volontiers
recours à la violence, que ce soit lors de manifestations ou d’actions directes
(séquestrations, obstruction des contrôles fiscaux ou plasticages). Il s’agit ici
de montrer comment ils ont pu reconvertir cette forme de capital protesta-
taire, le premier pour créer un « système militant néo-patrimonialiste », le
second pour fonder une figure inédite du syndicalisme patronal, celle de
médiateur fiscal auprès de l’administration.
Enfin, il a semblé pertinent de présenter dans ce dossier une autre traduc-
tion inédite, tirée de l’ouvrage de Enérico García Concha, un militant du mou-
vement de gauche révolutionnaire chilienne (Movimiento de Izquierda
Revolucionaria). Par des anecdotes, l’auteur restitue le mélange singulier d’ex-
traordinaire (l’action armée, la formation militaire, les règles de sécurité) et
d’ordinaire (la négligence, la consommation d’alcool) qui constitue la réalité
de la clandestinité. Il rend également compte de manière assez précise du
contexte politique et social dans lequel la lutte armée peut apparaître comme
une option nécessaire.
Outre ce dossier sur la violence en politique, ce numéro de Cultures &
Conflits inaugure une nouvelle rubrique qui reprend celle que les lecteurs
d’International Political Sociology connaissent bien. Il s’agit d’un forum dans
lequel nous demandons à des collègues et membres du comité de rédaction de
prendre position sur une thématique contemporaine afin de pointer ce qui fait
débat sur le plan intellectuel, et qui n’a pas nécessairement été éclairé dans les
grands media. Il propose un retour sur une « actualité » qui a agité le monde
26. Mac Adam D., “Recruitment to High Risk Activism. The Case of Freedom Summer”,
American Journal of Sociology, vol. 92, n°1, 1986, pp. 64-90.
14 Cultures & Conflits n°81-82 - printemps / été 2011De l’usage de la violence en politique - L. BONELLI 15
Edito-81-82_c&c 18/07/11 12:48 Page15
politico-médiatique, mais qui en raison de sa temporalité, a laissé place à un
autre sujet, sans que l’on puisse se satisfaire des explications communes qui
ont été avancées. La situation des Roms en Europe nous a semblé constituer
une bonne thématique : boucs émissaires durant quelques semaines, ils sont
retournés à l’invisibilité, sans que leur condition ne fasse l’objet – à quelques
exceptions près – de réflexion approfondie. Edito-81-82_c&c 18/07/11 12:48 Page16Lacroix-Elias-81-82_c&c 29/08/11 11:26 Page17
Conflits de générations et célébrations
nationales : analyse et perspectives
Présentation de Bernard LACROIX
Bernard Lacroix est Professeur de science politique à l’Université Paris Ouest
Nanterre et Membre du Comité de Rédaction de Cultures & Conflits.
ourquoi introduire un ensemble de contributions relatives à la violence enPpolitique par quelques pages de Norbert Elias empruntées à ses réflexions
sur l’Allemagne ? Le texte est inédit en français, et cela pourrait être une rai-
son suffisante. Il y a de quoi s’inquiéter aujourd’hui de la légèreté de trop
d’éditeurs français, satisfaits d’une diffusion limitée d’un des sociologues
majeurs du siècle passé, quand Allemands et Anglais parviennent à faire
connaître, dans son intégralité, le cheminement et l’étendue d’un travail exem-
plaire. Mais ce travail est surtout la mise à plat d’un formidable paradoxe intel-
lectuel : le spectacle de l’exacerbation d’une forme paroxystique de violence
dans l’une des sociétés apparemment les plus apaisées d’après-guerre. Les
« années de plomb », si elles ne s’y résument pas, évoquent immédiatement le
nom de la Fraction Armée Rouge, plus connue sous le patronyme de son chef,
comme « la bande à Baader », responsable entre 1968 et 1993 d’un peu plus
d’une trentaine d’assassinats et de nombreux attentats. L’effroi qui pousse à
l’indignation devant cette violence assumée et revendiquée ne permet cepen-
dant d’en comprendre ni l’avènement ni la nécessité.
Les pages qui suivent proviennent des Considérations sur l’Allemagne
(Über die Deutschen) et plus exactement de sa partie centrale : « Rapports
entre violence et civilisation : remarque sur le monopole de la violence phy-
1sique et ses fractures ». Le livre, le dernier ouvrage publié par Elias de son
1 . Elias N. « Studien über die Deutschen. Machtkämpfe une Habitusentwicklung im 19. und 20.
Jahrhundert », in Gesammelteschriften, volume 11, pp. 358-393, Francfort, Suhrkamp, 2005,
et pour l’édition de poche, Studien über die Deutschen. Machtkämpfe une
Habitusentwicklung im 19. und 20. Jahrhundert, Francfort, Suhrkamp STW, 1992, pp. 318-
348. Pour une traduction anglaise, le lecteur pourra aussi se reporter à The Germans: Power
Struggles and the Development of Habitus in the Nineteenth and Twentieth Centuries,
Cambridge, Polity Press, 1996, avec une préface de Eric Dunning et Stephen Mennell. En
2013, sous le titre Studies on the Germans, ce texte composera le volume 11 d’une traduction
raisonnée de l’œuvre d’Elias entreprise par l’Université de Dublin.Lacroix-Elias-81-82_c&c 29/08/11 11:26 Page18
vivant, est paru en 1989. Il résulte d’une compilation de travaux passés et par-
fois anciens, de compléments, de coupures, de publications de circonstance ou
de reformulations et il est le fruit d’une étroite collaboration avec Michaël
2Schroeter . C’est cet ensemble d’écrits, initialement rassemblés par un traduc-
teur progressivement devenu collaborateur, qui est devenu le texte de réfé-
3rence de l’édition allemande des œuvres complètes . Ceci se fit à partir de l’in-
clination de ce dernier, parfois avec l’assentiment complet de l’auteur, parfois
à son insu, dans un climat de difficultés croissantes avec « le grand homme »
mais le plus souvent dans une atmosphère de déférence, de confiance et au
total de révérence.
Pour ce qui concerne l’extrait traduit, Schroeter laisse entendre que celui-
ci provient de liasses conservées par Elias dans ses multiples déplacements
antérieurs (est-ce la fameuse malle transportée dans ses bagages qu’évoquent
toujours allusivement et mystérieusement ceux qui ont travaillé avec lui ?) et
4que les observations, les documents ou les fragments rédigés ont servi à la
epréparation de l’exposé du 20 Congrès annuel des sociologues de langue alle-
mande (Soziologentag) en septembre 1980, publié depuis dans les actes du col-
loque.
La référence à ce colloque n’est pas un point de repère anodin, pourvu
qu’on n’entende pas en faire un accomplissement du travail d’Elias, ou bien le
point de départ de recherches nouvelles qui aboutiraient au livre de 1989. Ce
congrès, tenu à Brême, évoque inévitablement pour le vieux professeur ses
premières armes universitaires devant des collègues, et le congrès de Zurich de
1928 qui avait vu l’affrontement à fleuret moucheté entre un fringant Karl
Mannheim et un Alfred Weber crispé ; l’affrontement entre la volonté théo-
rique de lier les conditions d’existence et les conceptions de la vie (ou ce qui
revient au même, le refus de les dissocier) et un universalisme des valeurs de
5principe inconscient d’un libéralisme qui allait de soi . En 1980, Elias a 83 ans.
Il est enfin reconnu parmi les siens depuis la republication du Procès de civili-
sation, dans sa langue originale, en allemand, dix ans auparavant. Et il connaît
une deuxième jeunesse scientifique avec le succès de l’ouvrage dans le monde
universitaire et par delà les frontières, en France notamment, couronnée par la
remise du prix Adorno en 1977. On peut se représenter, à l’occasion de ces
journées de Brême, une discrète satisfaction d’être appelé à s’exprimer devant
ses pairs et d’avoir recouvré le rang académique qu’Elias savait lui être dû, en
dépit de la réserve qu’une pudeur blessée fait parfois passer pour de l’arro-
gance.
2 . Schroeter M., Ehrfahrungen mit Norbert Elias, Francfort, Suhrkamp, STW, 1997.
3 . Voir notamment la présentation de Nico Wilterdink in Elias N., Gesammelteschriften,
op. cit., pp. 637-639.
4 . Schroeter M., Erfahrungen…, op. cit., pp. 311-318 et spécialement pour l’extrait traduit ici, p.
315.
5 . Voir Elias N., Norbert Elias par lui-même, Paris, Fayard, 1991, pp. 136-149, ainsi que, sur
l’univers intellectuel des protagonistes de la sociologie allemande autour de Heidelberg, l’ou-
18 Cultures & Conflits n°81-82 - printemps / été 2011Conflits de générations et célébrations nationales : analyse et perspectives - N. ELIAS 19
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Quant à Schroeter, il avait 32 ans lorsqu’il rencontra Elias en 1976 : « mes
études derrière moi et tendance à les fuir… Mais ma soif d’identification était
loin d’être assouvie… Ce n’est guère que dans les livres, ceux de Freud en par-
ticulier, que je trouvais un maître au sens le plus fort du terme… Mais au delà
de toute inclination personnelle, c’était le destin d’ un groupe en son entier
que cachait cette réaction. Je ne sais si génération d’étudiants, ailleurs qu’à
Berlin, fut plus étrangère à ses maîtres et à leurs enseignements… C’étaient
davantage nos lectures personnelles et nos cercles enflammés qui étaient nos
lieux de nourriture intellectuelle plutôt que les séminaires de nos profes-
6seurs ».
Le retour sur des liasses jaunies du passé et sur les documents qui ont servi
à préparer l’intervention formelle du Soziologentag tire donc aussi son sens
d’échanges réguliers et répétés avec Schroeter qui baignent dans les circons-
tances politiques et académiques dont l’intervention de 1980 et le livre ulté-
rieur sont autant d’expressions officielles. Nous avons, pour ce qui nous
concerne, une image très floue de la plupart des points de fuite qui retiennent
l’attention, de l’autre côté du Rhin. Et nous ne sommes pas de plain-pied avec
dates, manifestations ou événements, et pas non plus avec les confrontations
qu’elles ont engendrées entre l’Elbe et l’Oder, Bavière et Nordsee. Par exem-
ple, avec ce que certains se donnent la facilité d’appeler un « mai 68 allemand »
qui cristallise en… 1967 avec la venue du shah d’Iran, le problème du désar-
mement et la marche de Pâques, puis des protestations collectives suscitées par
la mort de Benno Ohnesorg, un étudiant tué par la police lors d’une manifes-
tation. Avec une réconciliation achevée en 1966 sous le patronage d’une
« grande coalition » entre sociaux-démocrates et conservateurs, engluée dans
l’impuissance de la bienséance parlementaire. Avec une poussée de critique
étudiante pétrie de vision marxiste qui démasque dans la presse Springer, la
7main de l’attentat contre Rudi Dutschke . Avec l’assèchement de cette oppo-
sition extra-institutionnelle, et sa métamorphose en groupes clandestins qui
n’apparaissent publiquement qu’ultérieurement.
Décapitée, elle renaît aussitôt. Emprisonnée, elle se régénère sous les traits
d’une génération nouvelle. Elle engendre bientôt la stupéfiante escalade de la
seconde moitié des années 1970 justement : depuis l’enlèvement de Peter
Lorenz, tête de liste CDU à Berlin, jusqu’à la prise d’otage de Stockholm,
depuis la lutte récurrente sur les conditions de détention à la prison de
Stammheim, jusqu’aux assassinats – celui du procureur général Buback, de
Jürgen Ponto, directeur de la Dresdner Bank puis celui du président du patro-
vrage indispensable de Blomert R., Intellektuelle im Aufbruch Karl Mannheim, Alfred
Weber, Norbert Elias und die Heidelberger Sozialwissenschaften der Zwischenkriegszeit, Carl
Hanser Verlag, Munich, 1999.
6 . Schroeter M., Erfahrungen…, op. cit., p. 270.
7 . On pourra sur ces années se reporter à Gilcher-Holtey I., « Éléments pour une histoire com-
parée de Mai 68 en France et en Allemagne », Scalpel, Cahiers de sociologie politique de
Nanterre, 1999, 4-5, pp. 187-193.Lacroix-Elias-81-82_c&c 29/08/11 11:26 Page20
nat allemand, Hans Martin Schleyer en 1977 – qui complètent la panoplie des
moyens d’intervention comme le détournement d’avion, pour authentifier et
appuyer des revendications.
On peut faire ainsi un peu plus qu’une hypothèse et imaginer trouver dans
la recontextualisation de la coopération entre le vieil homme et le jeune « assis-
tant » quelques raisons à l’énigme du caractère ressassé d’une réflexion rumi-
née et de reprises récurrentes qui sont devenues un livre : comment et pour-
quoi, au delà de la dimension d’exception – par son volume, sa durée et ses
conséquences en terme de répression – la lutte armée des années 1970-90, inté-
resse-t-elle autant un sociologue que la longue expérience de l’exil a éloigné de
l’Allemagne ? Pourquoi, en particulier, « l’historien » spécialiste de la genèse
des formes de comportement collectif reconnues et fortifiées par la présence
de l’État, trouve-t-il dans une forme de violence contre des personnes suppo-
sées incarner l’État, mais également dans la mise en question radicale de l’outil
d’exception de réalisations collectives – de promotions et de démultiplication
-, la raison existentielle d’une obsession récurrente ? Enfin et surtout n’est-ce
pas l’aspect infiniment singulier de l’État, qui revient sur le tapis ? L’aspect
infiniment singulier, dès qu’on échappe à la figure d’une obsession collective
illusoire qui n’existe pas de la même façon pour tous, d’un ensemble de rela-
tions sociales consolidées ? L’aspect infiniment singulier d’un ensemble de
relations sociales qui s’objectivent en particulier dans leur reproduction ?
L’aspect infiniment singulier d’un ensemble de relations qui n’existent qu’à
travers la transcendance dont elles s’acquittent, qui s’imposent au lecteur,
comme cette obsession et cette transcendance s’est imposée aux deux auteurs ?
Chacune de ces formulations n’est qu’une façon de remettre sur le métier la
question de la possibilité et de la légitimité d’une violence contre l’État, pour
un homme qui a voué son travail et une partie de son existence, à montrer que
« l’État » pouvait devenir, dans certaines circonstances et dans un espace cir-
conscrit, l’instrument d’une forme de « civilisation ».
La suite se déduit aisément de cette crispation intérieure. L’assistant édi-
teur de formation littéraire, fait ressortir combien à ses yeux, une suite de frag-
ments successifs, une mosaïque de pièces et de morceaux, coupée de ruptures
de rythme et de ton, sont étrangères au « beau style » que cultive l’amour de la
langue. Et de fait, le texte, comme certains pourront en avoir le sentiment au
fil d’une première lecture, étale à l’envi ses reprises et ses répétitions, chemine
par des détours qui ne paraissent pas s’imposer, quand il ne fait pas la place à
des compléments donnant l’impression d’être étrangers au développement.
Mais il y a plus accablant. Rien ici qui semble satisfaire un quelconque impé-
ratif du travail empirique au sens ordinaire du terme, rien qui ressemble à un
quelconque recueil de données, ou à une exégèse de tableaux qui mène aux
quelques facteurs de l’équation exemplaire plaisante pour l’esprit. Mais rien
non plus qui ne détaille la révélation que délivrerait on ne sait quelle notion
cachée, violence ou conflit de génération. Aucun empirisme en somme, façon
20 Cultures & Conflits n°81-82 - printemps / été 2011Conflits de générations et célébrations nationales : analyse et perspectives - N. ELIAS 21
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Robert K. Merton années 1950, pour parler vite. Mais pas non plus le moindre
théoréticisme, quelque chose comme le développement d’une grande idée à la
Leo Strauss dont l’histoire serait l’accomplissement. Une succession de
réflexions et de constats, tout au plus. Et comment ne pas se rendre à une
forme d’évidence politique ? Les raisons d’être de la violence allemande des
années 1970 ne sont pas dans l’analyse de la notion de violence. Et les conflits
de génération, on l’oublie trop souvent, ont d’autres causes que celles aux-
quelles les réduisent ceux qui les vivent. Il faut peut être se dire alors que la
voie étroite entre deux « obstacles épistémologiques » majeurs n’est pas si dif-
férente de ce qu’on appelait encore, dans les années 1970, rationalisme appli-
qué. A ce détail près que le vieux monsieur ne se sent pas tenu de reprendre en
détail tout ce qui fait le fond commun de la sociologie : les effets politiques des
8bouleversements dans les rythmes d’ascension sociale , les conséquences pra-
tiques des transformations morphologiques, celles en particulier qui ne sont
pas voulues et encore moins anticipées, ou l’effet de cliquet né de l’apparition
de cette nouvelle forme de société qui s’incarne dans « l’État des partis »,
comme on peut le noter dès les premières pages de l’extrait proposé. Le texte
devient ainsi exemplaire d’une « manière de faire » propre à l’auteur : déplier
un schème explicatif pour comprendre des enchaînements que l’éparpillement
apparent des faits et l’étirement de la chronologie rendent au premier abord
inintelligibles. La dynamique des possibilités offertes et des fermetures d’op-
portunités pensée à travers des contextes différents de socialisation des
groupes, balaye les hypothèses toutes faites (l’épuisement des régimes, le
conflit transhistorique des générations, etc.) et permet de comprendre aussi
bien la construction du « déclin » de la république de Weimar que les usages
collectifs du passé hitlérien dans la période de l’après-seconde guerre.
Beaucoup souhaiteraient finalement faire de Norbert Elias un auteur fré-
quentable, en oubliant sa conviction inébranlable dans les vertus de la sociolo-
gie, soit qu’il faille renvoyer au passé un auteur qui connut naguère son heure
de gloire, soit qu’ils consentent à le faire figurer dans le Panthéon des grands
auteurs de l’histoire des idées. On aura pourtant ici (chemin faisant) une
bonne illustration de la façon dont les réflexions d’Elias sont intrinsèquement
une réflexion sur le pouvoir, en fait sur les relations de pouvoir qui ne peut lais-
ser indifférentes des sciences sociales inquiètes du monde où elles se déploient,
et des sciences politiques au sens large, entendues autrement que comme un
conseil expert aux hommes politiques. Une réflexion rare et une réflexion du
8 . On regrettera évidemment le tour essentiellement et exclusivement « politique » emprunté
par le « débat » sur « l’ascenseur social », et la réduction publique de ce débat à une discussion
étroitement objectiviste autour du déclassement. On regrettera également l’ignorance surpre-
nante, mais pas excessivement étonnante, du travail de politistes des années 1980, animés par
la conviction qu’il n’est pas de science politique qui tienne sans interrogation préalable des
mécanismes sociaux dont « la politique » est l’expression travestie – et par exemple du col-
loque des années 80 relatif aux classes moyennes animé par Georges Lavau publié sous le titre
L’univers politique des classes moyennes (Paris, Presses de la FNSP, 1983) ainsi que quelques
unes des discussions, le plus souvent ignorées, de Bernard Lacroix dans L’utopie communau-
taire (Paris, PUF, 1981, édition rééditée et augmentée en 2006). Lacroix-Elias-81-82_c&c 29/08/11 11:26 Page22
temps présent. Le drame à courte vue du travail intellectuel est trop souvent
de confondre une dimension analytique du travail (par exemple le conflit de
génération) avec une perspective d’explication dans son ensemble, en transfor-
mant insensiblement l’une en l’autre, ou à plus forte raison avec une perspec-
tive d’explication qui permette d’en tirer politiquement les conséquences qui
s’imposent. Ou pour être plus clair encore, avec la définition des actions qui
pourraient être tout autre chose que l’une ou l’autre des rationalisations som-
maires d’apparence savante dont les professionnels de la politique et les
apprentis professionnels de la politique se font les illusionnistes, en général
contre d’autres professionnels de la politique, sans que les uns ni les autres ne
sachent où cette confrontation les entraîne. Mais on éprouvera, du même
coup, de quelle façon cette inquiétude théorique et pratique pour le pouvoir,
ses ressorts et ses dynamiques n’est qu’une des faces de la réflexion du socio-
logue allemand en la matière. L’autre face de l’investigation est l’enquête sur
les mécanismes de censure que supporte dorénavant l’existence de l’État. Il fait
assez peu de doute que l’apparition de l’État comme phénomène social et les
luttes autour de l’appropriation et de l’usage de l’État, entretiennent, selon les
rapports de force et selon les circonstances, des rapports avec l’avenir des
formes de tolérance et les modes de coexistence entre individus : on peut, à la
suite de l’auteur, les appeler « la civilisation ». Mais il n’y a aucun lien néces-
saire, encore moins de lien de continuité, entre l’apparition de l’État et l’une
ou l’autre des formes routinières qu’il finit par emprunter, entre les « pro-
grès » en matière de coexistence et de « civilité » et cette orientation d’ensem-
ble. Ce second aspect, contrepartie nécessaire du premier, le retour de
Norbert Elias sur les formes de censure qui naissent de l’existence de l’État,
rend son tranchant à un « classique » menacé d’embaumement : en réhabili-
tant les raisons des recherches intellectuelles et les revendications armées par
un travail d’intellectuels exclusivement mobilisés par ce type de travail, en un
moment paradoxal d’asservissement planétaire de leur activité. Ou pour le
dire d’un mot : en alimentant notre réflexion mais, en invitant aussi inévitable-
ment, dans un moment de contre-révolution généralisée, à une forme de sur-
saut.
22 Cultures & Conflits n°81-82 - printemps / été 2011Conflits de générations et célébrations nationales : analyse et perspectives - N. ELIAS 23
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Conflits de générations et célébrations
nationales : analyse et perspectives
1Norbert ELIAS
[318] 6. J’ai déjà attiré l’attention sur ce fait étrange que nombre de ceux
qui appartenaient aux nouveaux milieux bourgeois et qui se sont retrouvés
dans l’opposition extra parlementaire, par la suite dans des groupes terroristes,
avaient de toute évidence le sentiment que leur société exerçait une oppression
insupportable et injuste, moralement totalement condamnable, alors que de
facto l’inégalité sociale [319] et les tendances à l’oppression en République
Fédérale n’étaient pour ainsi dire pas plus grandes qu’au cours de la période
hitlérienne, ou qu’à d’autres moments antérieurs de l’histoire allemande. Ce
paradoxe exige, me semble-t-il, de prendre en compte tout l’arrière plan d’un
conflit global de générations.
Au fil du développement de sociétés très différenciées, on peut aisément
distinguer entre des périodes relativement ouvertes à l’ascension sociale des
jeunes générations, et des périodes bien distinctes où ces voies se font de plus
en plus étroites jusqu’à se fermer complètement pour un temps. Le problème
que j’aborde ici n’est pas simple ; dans les sociétés extrêmement différenciées
en particulier, il peut arriver qu’un ralentissement de l’ascension dans de nom-
breux domaines aille de pair avec l’accélération de celle-ci dans d’autres, ou
même que de nouveaux moyens de promotion sociale deviennent disponibles
avec l’apparition de nouveaux secteurs. Pour ne prendre qu’un exemple dans
un univers social particulier, le modèle le plus simple – il est vraisemblable-
ment beaucoup trop simple – de cette ouverture et de cette fermeture est celui
de l’organisation militaire traditionnelle dans les États modernes, en particu-
lier celle du corps des officiers. Pour le dire brièvement : dans les périodes de
guerre les perspectives d’ascension dans cette carrière s’accélèrent alors qu’en
temps de paix elles ralentissent et peuvent même provisoirement se tarir.
1 . Elias N., Studien über die Deutschen. Machtkämpfe und Habitusentwicklung im 19. und 20.
Jahrhundert, herausgegeben von Michael Schröter, Suhrkamp Verlag 1989/ 1992, pp. 318-
348. Extraits inédits en français et traduits de l’allemand par Sylvie Courtine-Denamy,
Docteur en Philosophie. Traduction revue par Bernard Lacroix, Professeur de science poli-
tique à l’Université Paris Ouest Nanterre et membre du Comité de Rédaction. Lacroix-Elias-81-82_c&c 29/08/11 11:26 Page24
Il est difficile de se faire une vue d’ensemble du degré d’ouverture ou de
fermeture du système des filières au cours des différentes phases de dévelop-
pement d’une société politique. Mais on rencontre aussi sur ce terrain, des
phases de recours à la violence, dans les relations entre États tout autant que
dans les relations au sein d’un même État – c’est-à-dire des périodes de guerre,
de guerres civiles ou de révolutions, suivies de la restauration du monopole de
la violence par l’État –, qui sont en même temps des phases au cours desquelles
la promotion ascendante est largement ouverte. Il existe, à l’opposé, de
longues périodes de paix en politique intérieure comme en politique étrangère
au cours desquelles l’ascension voit son flux ralentir. La circulation des géné-
rations se fait plus paresseuse. Dans la plupart des cas l’âge moyen des groupes
établis au sommet dans la hiérarchie des carrières croît en proportion. Les
opportunités dans les conditions d’existence des générations plus jeunes se
restreignent, en particulier ces chances qui sont en relation avec le sentiment
individuel de plénitude et d’accomplissement. Simultanément, la contrainte
des établis (der Etablierten) sur les outsiders (die Assenseitergruppen) s’accroît,
[320] c’est-à-dire par exemple (mais pas uniquement) celle qu’exercent les
générations les plus âgées qui occupent les postes les plus élevés sur les plus
jeunes qui dépendent d’elles. Cette contrainte, cette tendance au ralentisse-
ment dans la relève des générations n’est pas sans conséquences ni effets
induits, ainsi qu’en témoignent la littérature et ce qu’on appelle de façon bien
vague « l’humeur du temps » (Lebensgefühl) caractéristique d’un moment.
On ne peut certainement pas comprendre les déplacements de pouvoir
sans tenir compte des relations entre les classes ou les couches sociales qui se
modifient au cours des révolutions ou des soulèvements intérieurs. Mais on ne
peut, le plus souvent, ni comprendre ni expliquer ceux-ci sans tenir compte
des conflits entre générations et, d’une manière générale, des problèmes de
relève des générations. Je me souviens avoir lu que les groupes établis du
régime hitlérien et de l’Union soviétique étaient en moyenne les plus jeunes
de leur siècle.
Le rétrécissement ou l’élargissement des chances offertes par la vie, les
attentes corrélatives en matière de sens en général et les perspectives profes-
sionnelles en particulier sont pour les jeunes générations dans une société quel
que soit le moment considéré, des processus qui touchent inévitablement, au
plus haut point, l’équilibre des pouvoirs (die Machtbalance) entre générations.
On pourrait même dire que ces processus constituent le noyau des conflits
sociaux entre générations.
Il apparaîtra peut être plus clairement à partir de ces préalables à quel
point il serait inconséquent de soutenir que ces conflits portent essentielle-
ment sur des désaccords conscients et explicites entre groupes de génération
différente et d’intérêts opposés. Cela semble bien, à première vue, être le cas :
les groupes les plus anciennement constitués sont toujours d’heureux beati
24 Cultures & Conflits n°81-82 - printemps / été 2011