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LE POIDS DU POLITIQUE
Nouveaux Inouvelnents sociaux en France

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Bizeul D., Nomades en France, 1993. Giraud C., L'action commune. Essai sur les dynamiques organisationnelles, 1993. Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anthropologie. Autour de Georges Balandier, 1993. Farrugia F., La crise du lien social, 1993. Blanc M., Lebars S., Les mi,norités dans la cité, 1993. Barrau A., Humaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation professionnelle en Allemagne et en Francé,1993. Iazykoff W., Organisations et mobilités.'Pour une sociologie de . l'entreprise en mouvements, 1993. Barouch G., Chavas R, Où va la modernisation? Dix années de modernisation de l'administration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, . 1993. Martignoni Hutin J.-P., Faites vos jeux, 1993; Agache Ch., Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie, 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crime et justice en Europe, 1993. Ruby Ch., L'esprit de la loi, 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique, 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension d'autrui, 1993. Sirooneau J.-P., Figures de /'imaginaire religieux et dérive idéologique, 1994. Albouy S., Marketing et communication politique, 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A., Le.'îchantiers du sujet, 1994. Hirschhorn M., Coenen-Huther 1., Durkheim-Weber, Vers lafin des malemendus, 1994. PilloyA., Les compagnes des héros de B.D., 1994.

Jan Willem DUYVENDAK

LE POIDS ~U POLITIQUE
Nouveaux mouvements sociaux en France
Traduit et adapté de l'anglais par Claude LAMBRECHTS

Éditions L'Harmattan 5-7, Rue de l'École-Polytedmique 75005 PARIS

Édition originale: THE POWER OF POLITICS. NEW SOCIAL MOUVEMENTSIN AN OLD POLITY. FRANCE 1965-1989 à paraître aux éditions Westview Press (Boulder Colorado). Traduction française: @ Éditions L'Ham1attan, 1994 5~7, Rue de l 'École-Polyteclmique, 75005 Paris

ISBN: 2-7384-2587-9

A Rommel Mendes Leite

Sommaire
Liste des tableaux et figures Remerciements Avant-propos 13 15 17

PREMIERE PARTIE Introduction: Les Nouveaux Mouvements Sociaux
1. Les mouvements disparus 1.1 1.2 Le problème: l'ExceptionnaIisme français? Des théories post-industrielles, post-modemes et post-matériaIistes des mouvements sociaux Introduction L'approche d'Alain Touraine L'individualisation 1.3 2. La méthode comparative 21 21

28 28 29 34 38 41 41 44 46 48 54 55 58 60 62

Mouvements sociaux et politique: une perspective théorique 2.1 2.2 Introduction A la recherche des mouvements sociaux Pas tant le sens politique des mouvements... que le sens de la politique pour les mouvements 2.3 Quoi de neuf sous le soleil ? Objectifs Participants Formes d'actions et stratégies Conclusion

2.4

L'action des mouvements: de la théorie des motivations
Facteurs de motivation Types de mouvements Logiques interactives

63 64 65 70 75 75 76 77 79

2.5

Typologie et trajectoires
Institu ti onnalisati on

Involution Politique business Radicalisation

DEUXIEME PARTIE Les Nouveaux Mouvements Sociaux et les opportunités politiques françaises
3.
Politique fonnelle et infonnelle 3.1 3.2
Introduction

83 83 90 90 92 94 95 96

La structure institutionnelle fonnelle de l'État
Centralisation Concentration du pouvoir de l'État Cohésion de l'administration Procédures démocratiques directes Détenninants de l'extrant de l'État

3.3

Procédures infonnelles et stratégies dominantes de réponse aux challengers Caractéristiques fonnelles et infonnelles combinées
Attentes et résultats

102 104 106

3.4

4.

Polarisation

et paralysie par la politique

119 119

4.1

Configuration du pouvoir Configuration du pouvoir des partis: Hypothèses d'imperméabilité et d'absorption Configuration du pouvoir des syndicats Configuration du pouvoir des anciens mouvements

120 147 153

4.2

La pas française et la continuité des formes traditionnelles de contestation

156

TROISIEME PARTIE
Les Nouveaux Mouvements
5. La vague avortée 5.1 5.2
Introduction

Sociaux en France de 1965 à 1989
169 169 169 169 175 184

La reine des vagues (mai-juin '68), la succession Un certain malentendu La vague des NMS de 1968 à 1974

5.3

La vague de 1975 à 1989 Diviser pour mieux régner: la gauche soutient quelques NMS choisis Evolutions parallèle et polarisée: liens entre la mobilisation ouvière, dela "Nouvelle Gauche" et des "Divers Gauche" Une relation à somme nulle: mobilisation de la droite quand la gauche est au pouvoir Mobilisation réactionnaire contre les Nouveaux Mouvements Sociaux Comment le terrorisme fut épargné à la France : absence de radicalisation Manque d'institutionnalisation Protest Generations

190

193 198 200 204 210 213

5.4 6.

Quelques conclusions

214 217 217 218 219 220

Les sept mouvements sociaux 6.1 6.2 Introduction Le mouvement pacifiste: le mouvement inconnu Le pacifisme offensif des années 1970 Le pacifisme défensif des années 1980 6.3 La force de la solidarité: le succès du mouvement de solidarité Introduction Les limites nationales de la solidarité internationale La mobilisation antiraciste 6.4 Les éternels bleus de la politique: le mouvement écologiste Absorption Imperméabilité Trajectoires Un mouvement divisé 6.5 Trahi par ses amis: le destin du mouvement antinucléaire Introduction Le noyau de l'État La volte-face des socialistes Creys-Malville: le Waterloo du mouvement (ou de Touraine) ? Radicalisation et résignation 6.6 La force des femmes: le mouvement féministe

224 224 226 230 239 241 242 243 245 247 247 248 252 255 257 259

6.7

D'une révolution à une involution: disparition du mouvement homosexuel Introduction Prologue Dialogue La crise du sida Epilogue

263 263 264 267 272 273'
275 278

6.8 6.9

Des squatters à Paris Conclusions

QUATRIEME PARTIE Conclusions
7.
Quelques Remarques rétrospectives et prospectives

281 281 281 289 297 301 303 307

7.1 7.2 7.3

Introduction

Comment échapper aux familles politiques? La fin de l'exception française?

Annexe A: Note concernant notre enquête journalistique Annexe B: Liste des Gouvernements français Annexe c: SMO interrogées - Liste des abréviations Bibliographie

Tableaux et figures
Tableaux

1.1 Evolution des NMS : l'exceptionnalisme français, provoqué par des changements politiques? 3.1 Niveau général de mobilisation 3.2 Niveau du système politique destinataire des revendications 3.3 Distribution des événements par type d'action 3.4 Nombre total d'affiliés des trois plus importants NMS 4.1 4.2 4.3 4.4 5.1 5.2 5.3 6.1 6.2 Composition de l'électorat socialiste - 1967-1978 Niveau relatif de la mobilisation non-conventionnelle des NMS dans les quatre pays Distribution des événements non-conventionnels par mouvement Volume de la participation à des événements non-conventionnels Poids relatif de la contre-mobilisation Fonnes d'action utilisées dans les mobilisations des NMS et dans les contre-mobilisations Participants à des actions de contre-mobilisation Membres des organisations du mouvement social de solidarité dans 4 pays Pourcentage d'interactions violentes selon le but du NMS

22 108 110 114 116 132 156 158 161 201 202 203

228 250

Figures

2.1 2.2 2.3

Illustration de la structure de l'activité des mouvements Le Triangle des mouvements Trajectoires dans le triangle des mouvements Aperçu conceptuel de la théorie de la pas Chances de succès des challengers dans des États faibles ou forts Paramètres généraux déterminant l'approche des membres à l'égard des challengers Jours de grève en France - 1975-1989 Evolution des NMS français de 1975 à 1989 Evolution des activités des NMS français -1965-1989
Evolution
Evolution

54 70 79 89 101 106

3.1 3.2 3.3

4.1 4.2 5.1 5.2 5.3 5.4 5.5 5.6 5.7 5.8 5.9 5.10 5.11 6.1 6.2 7.1

150 165 176 185 186 190 194 195 197 199 200 204 205 230 255 283

des événements
de la mobilisation

des NMS dans les quatre pays
ancienne en France

- ('75-'89) - 1975-1989

Participation

aux NMS en France

- 1975-1989

Mobilisation des NMS et des "Divers Gauche" en France ('75-'89) Mobilisation ouvrière vs mobilisation NMS en France - ('75-'89) Mobilisation des NMS et de l'ancienne gauche en Allemagne -

1975-1989
Mobilisation des NMS et des "Divers Gauche" versus mobilisation de droite en France -1975-1989 Evolution de la mobilisation régionaliste en France NMS et contre-mobilisation en France - 1975-1989 Evolution des formes d'action Evolution du mouvement de solidarité et de son aile anti-raciste Evolution du mouvement antinucléaire
Les familles politiques françaises

Remerciements
Jamais je n'oublierai les visages étonnés des Français à qui je dévoilais mon projet d'étude sur l'évolution des "Nouveaux Mouvements Sociaux" de leur pays. Vous? Un Hollandais! Et vous étudiez les mouvements sociaux des années '80 ? Il est certain que mener une enquête sur un non-événement (après 1981, ces mouvements avaient virtuellement disparu) ne fut pas chose aisée. Pour ma part, j'étais convaincu qu'il serait passionnant de découvrir ce qui était arrivé aux nouveaux mouvements en France (surtout en comparaison avec la floraison de mouvements semblables dans des pays tels que les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse), mais les personnes que j'interrogeais ne partageaient pas nécessairement mes opinions. Ils étaient plutôt déçus et amers en rappelant la 'trahison' du gouvernement de gauche. et le désintéressement de leurs compatriotes, et mon projet n'avait donc aucune raison de les enthousiasmer. Mais malgré leurs réserves, ils ont subi le feu de mes questions et ont apaisé patiemment ma soif de savoir à propos de leurs organisations et de la vie politique française en général et je leur en suis très reconnaissant. J'espère de tout coeur qu'ils reconnaîtront leurs analyses à la lecture de cet ouvrage. Je me suis également entretenu avec de nombreux scientifiques parisiens qui m'ont aidé à mieux comprendre l'univers des mouvements sociaux et de la science sociale en France. Mes chaleureux remerciements vont à Pierre Birnbaum, Szusza Hegedus, Michel Maffesoli, Pierre Rosanvallon, Jacques Theys et tout particulièrement à Rommel Mendes Leite et à feu Michael Pollak. A Amsterdam aussi, j'ai bénéficié du soutien de nombreuses personnes et organisations sans lesquelles ce livre n'aurait jamais vu le jour. Je veux tout d'abord mentionner le soutien financier du programme Erasmus et du NWO. La coopération et la gentillesse de mes collègues du Département de Science Politique et du Postdoctoraal Instituut voor de Sociale Wetenschap (PdIS) font mentir l'adage selon lequel la science est un monde égocentrique dominé par des carriéristes. Malheureusement je ne peux citer que quelques-unes des personnes à qui je dois tant. Merci à Kees van Baar et Gabriella 'Breebaart pour leur participation enthousiaste et méthodique à la partie empirique de ma recherche.

15

Cet ouvrage, qui traite de la France, ne représente que l'une des multiples facettes d'une étude comparative internationale de l'évolution des "nouveaux mouvements sociaux" en Europe occidentale. Les nombreuses conversations avec mes coauteurs qui se sont, comme moi, enflammés pour ce projet ont influencé de façon déterminante le contenu de ce livre. A ce sujet je voudrais citer les noms de Marco G. Giugni et Hein-Anton van der Heijden ainsi que ceux de Hanspeter Kriesi et Ruud Koopmans. Hanspeter a été non seulement l'instigateur de ce projet mais son enthousiasme et ses idées ont été contagieux. Ruud, mon collègue néerlandais et ami, a exercé une influence positive, qui transparaît. derrière chaque virgule de cet ouvrage. Enfin, je ne veux pas oublier mes traducteurs, Claude et Philippe Wanlin-Lambrechts, qui ont réalisé une traduction précise et créative malgré l'imperfection de mon anglais. J'ai beaucoup apprécié notre coJlaboration.

Amsterdam, janvier 1994.

16

Avant-propos
Le présent ouvrage aborde ce que les sociologues appellent les "nouveaux mouvements sociaux". Il s'agit d'un ensemble disparate de mouvements sociaux, tels que le mouvement féministe, le mouvement écologiste et le mouvement de "solidarité", dont font notamment partie les organisations antiracistes, les associations de soutien aux réfugiés politiques, etc. Sept de ces "nouveaux mouvements sociaux" (NMS) sont présentés en détail à travers le Chapitre 6 du livre. Cet ouvrage vise toutefois à offrir davantage que la simple description chronologique des avatars qu'ont connus une série de mouvements ces dernières années en France. Il s'agit d'essayer de comprendre pourquoi les NMS français, au cours des années 1980 notamment, n'ont pas connu le succès atteint par les NMS dans d'autres démocraties d'Europe occidentale. Cette question est jusqu'ici restée ouverte, victime de la disparition de tout intérêt scientifique pour les NMS lorsqu'ils s'avérèrent moins stables, moins "prometteurs" qu'on l'avait cru au cours des années soixante-dix. Vécole d'Alain Touraine - car c'est bien elle qui a longtemps dominé la pensée
relative aux NMS en France

-

n'a maintenu son intérêt pour ces mouvements

qu'aussi longtemps que ces derniers ont été perçus comme les pionniers d'une ère nouvelle. D'un point de vue tant scientifique que politique, il est cependant au moins aussi intéressant et aussi pertinent de s'interroger sur les raisons de la disparition de ces nouveaux mouvements en France au cours des années quatre-vingt. La présente étude doit donc être considérée comme une modeste tentative d'élucidation de "l'exception" que constitue la situation française, en replaçant le cas français dans une perspective comparatiste internationale. Il va de soi que la réalisation d'une telle étude dans un pays "étranger" n'est pas sans inconvénients. Nombreuses sont les spécificités franco-françaises de la politique hexagonale qui restent impénétrables aux yeux de l'observateur relativement extérieur. J'ai pourtant fini par me convaincre que la perspective détachée du regard extérieur présente plus d'avantages que de désavantages. L'étonnement suscité par un autre pays accroît la compréhension scientifique: il permet d'extraire certains éléments qui paraissent totalement évidents aux "initiés". Comme je tenterai de le démontrer, c'est précisément le francocentrisme de l'école de Touraine qui a mené à des conclusions erronées et quelque peu précipitées. Un tel regard extérieur donnera peut-être au public français l'impression de se trouver face à un ouvrage quelque peu verbeux: doit-il donc encore 17

s'étonner de ces réactions quasi-pavloviennes de la "Gauche" face à la "Droite", et vice versa? N'est-il pas rompu aux intrigues du P.C.F., et ne saitil, mieux que quiconque, que tout enjeu confessionnel ou de classe suscite toujours de véhémentes polémiques politiques? C'est précisément la raison pour laquelle, à travers cette édition française, et pour la clarté de l'exposé, certains éléments sont présentés de façon relativement sommaire. Cependant, la structure du livre correspond en tous points à celle de l'édition originale anglaise, dans la mesure où le public français a également beaucoup à apprendre des étonnements de l'étranger qui s'aventure dans l'étude du système politique français et de ses mouvement sociaux. Si les documents de base de l'étude datent pour la plupart de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt-dix, le présent ouvrage n'est en rien "dépassé". La conjonction d'un État français, "fermé" aux mouvement sociaux, et d'un système électoral qui favorise la polarisation gauche-droite provoque toujours une situation de domination des partis sur les mouvements: les vieilles loyautés partisanes n'offrent que très peu de potentiel de développement aux nouveaux mouvements. Les seuls grands combats de ces dernières années ont porté, une fois de plus, sur des questions "anciennes", comme l'avenir de la paysannerie française, l'autonomie régionale et le débat école publique-école privée. Il n'y a peut-être que dans le domaine de "l'ancienne" lutte des classes qu'on puisse enregistrer un quelconque changement, essentiellement provoqué par l'incroyable affaiblissement du P.C.F. Peut-on dès lors espérer que le nouveau Numéro 1 du P.S., Michel Rocard, se souvienne qu'un jour, la Deuxième Gauche a pu accomplir de grandes choses avec les nouveaux mouvements sociaux - ou est-ce trop demander d'un homme d'État qu'il lutte et se batte contre l'étatisme?

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PREMIERE PARTIE Introduction: Les Nouveaux Mouvements Sociaux

1
Les mouvements disparus
1.I.Le problème: l'exceptionnalisme français?
Le présent ouvrage traite des mouvements sociaux, et plus particulièrement des nouveaux mouvements sociaux (NMS). Il vise essentiellement à comparer l'évolution de ces Nouveaux Mouvements Sociaux en France, en Suisse, en Allemagne et aux Pays-BasI. Si les évolutions qu'ont connues les NMS de ces pays présentent des analogies fort intéressantes, l'objet premier de notre étude, à savoir une perspective comparative, nous amènera à souligner davantage les différences existant entre la situation en France et la situation dans d'autres pays. Pour le grand public, la France s'est trouvée dans un état de bouleversement permanent, de la Révolution à nos jours, en passant par Mai '68. Cependant l'Exception Française à laquelle il est fait référence ici s'inscrit dans le cadre de l'évolution "négative" qu'ont connue ses NMS par rapport aux trajectoires qu'ont suivies les mêmes mouvements dans les autres pays étudiés. Alors que, dans les années 1970, on publiait des ouvrages tels que Qu'estce qui fait courir les militants? (Bourdet 1976), les sociologues français des années 1980 tentaient d'expliquer la fin des grandes mobilisations (Que restet-il de nos manifs ? ; FontanaudlMatonti 1990). Dans certains cas, on a comparé cette absence de mobilisation au déclin parallèle des passions politiques dans d'autres pays européens. Processus malaisé toutefois, dans la mesure où la plupart des spécialistes des mouvements sociaux s'accordaient pour dire que cet effondrement, valable en particulier pour les nouveaux mouvements français, ne pouvait être comparé à l'évolution de l'action collective connue dans d'autres démocraties occidentales. Cest ainsi que les sociologues, tout comme la presse et les militants eux-mêmes, ont été contraints de chercher une explication au soi-disant exceptionnalisme des nouveaux mouvements sociaux français.

1 Outre cette étude de la situation en France, le projet comprend également J'étude des NMS aux Pays-Bas, en Allemagne et en Suisse. On trouvera une discussion du cadre oonceptuel et des résultats d'études de cas, ainsi que des comparaisons entre res pays dans Duyvendak 1992 ; DuyvendaklKoopmans 1991a, 1991b, 1992a, 1992b ; Duyvendak et al. 1992 ; Giugnl 1991 ; Giugui/Kriesi 1990 ; Van der Heijden/Koopmans/Giugni 1992 ; Koopmans 1989, 1991, 1992 ; Koopmans/Duyvendak 1991a, 1991b ; Kriesi 1991 ; Kriesi et al. 1992.

21

Le Tableau 1.1 illustre les positions défendues par divers auteurs. L'axe vertical représente leur opinion quant au développement des NMS français. L'axe horizontal propose deux origines antagonistes de ce développement, à savoir, d'une part, des modifications du système politique, et de l'autre, des changements socio-culturels. Tableau 1.1 : Evolution des NMS : l'exceptionnaUsme français. provoqué par des chane:ements politiques ?
causes socioculturelles La France ne fait pas exception 1. Lipovetsky causes politiques Maurice

Maffesoli
Mongin Mendel

2.
Fontanaud/Matonti

La France fait exception 3.

Von Oppeln

4.

Les auteurs repris dans la première case avancent des tendances sociologiques générales pour expliquer le phénomène de démobilisation qui, selon eux, se présente dans tous les pays. Ils estiment que l'accent est mis, aujourd'hui, sur la défense des intérêts particuliers au détriment de l'intérêt collectif. Dans les années 80, la littérature sociologique française abonde en grandes déclarations sur l'individualisation, c.-à-d. sur l'atomisation de la société (Sur l'individualisme, Birnbaum & Leca (éd.), 1986 ; Sur l'individu, Veyne et al. 1987). La publication en 1983 de l'ouvrage de G. Lipovetsky, L'ère du vide, a suscité une vive polémique autour du concept de fragmentation de la société, cause supposée du déclin de l'action collective, dont l'issue finale serait la disparition de toute solidarité:
Les désirs individualistes nous éclairent aujourd'hui davantage que les intérêts de classes, la privatisation est plus révélatrice que les rapports de production, l'hédonisme et le psychologisme sont plus prégnants que les programmes et fonnes d'actions collectives fussent-ils nouveaux (lutte antinucléaire, mouvements régionaux, etc.), le concept de narcissisme a pour objectif de faire écho à cette culmination de la sphère privée. (1983:15)

22

Ces débats s'en tenaient à des généralités, et partaient du principe que les processus d'individualisation et d'affaiblissement de l'intérêt politique2 constatés en France, ainsi que leurs mécanismes sous-jacents3, ne différaie~t pas des situations connues ailleurs. On estimait que la France était atteinte par la fièvre mondiale de narcissisme et de dépolitisation. L'approche de Maffesoli constitue une initiative originale au sein même de cette sociologie représentée dans la première case. Il souligne non pas l'individualisation de la société mais bien sa dés-individualisation et la formation de tribus (Le temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, 1988). Néanmoins, cette tribalisation a des conséquences tout aussi néfastes sur le potentiel de mobilisation des mouvements sociaux:
Un 'égoïsme de groupe' qui fait que celui-ci peut se développer d'une manière quasiment autonome au sein d'une entité plus vaste. Cette autonomie, à l'encontre de la logique politique, ne se fait pas 'pro ou contra,' elle se situe délibérément à côté. Cela s'exprime par une répugnance à l'affrontement, par une saturation de l'activisme, par une distance vis-à-vis du politique, et que l'on retrouve au sein même de ces derniers-nés de la thématique de la libération que sont les mouvements féministes, homosexuels ou écologiques. (1988:117)

Le désintérêt des mouvements sociaux pour la politique est considéré par les auteurs de la première case comme une tendance générale et ces derniers ne proposent aucune analyse de ses paramètres spatio-temporels. Cependant, l'étude des événements laisse clairement apparaître que les mouvements sociaux brillant par leur absence en France dominaient la scène politique en Allemagne et aux Pays-Bas au cours des années 80. La seconde stratégie utilisée pour "dissimuler" l'évolution spécifiquement française des nouveaux mouvements consiste à reconnaître que, s'il s'est bien passé quelque chose de particulier dans la France des années 80, il ne s'agit là que d'épiphénomènes de la tendance de fond bien présente ailleurs. Dans son livre, Le surfeur et le militant. Valeurs et sensibilités politiques des jeunes, en France et en Allemagne, des années 60 aux années 90, c'est cette stratégie que Maurice a choisie:
Cette sensibilité constitue un stock de motivations, qui peut être porté sur le champ politique par l'intermédiaire des mouvements. sociaux ou rester au
2 Cf. notamment: L'invention du social. Essai sur le diclin des passions politiques (Donzelot 1984); Crise du mouvement ouvrier et nouveaux mouvements sociaux (L 'Homme et la société, 199014). 3 Cf. notamment: Militer autrement. Les causes historiques de la crise du militantisme classique (Tozzi, 1985).

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contraire comme une simple inspiration dans des cantons très divers de la modernité. D'où l'illustration des sports. Je chercherai à montrer qu'il y a bel et bien une seule sensibilité alternative continue dans le temps et dans l'espace, mais dotée de plusieurs expressions. (1987:14)4

Dans la mesure où nous désirons ici nous concentrer sur les mouvements sociaux, nous n'envisagerons pas le rôle du sport ni d'autres activités des jeunes, présentés par Maurice comme autant d'équivalents fonctionnels de la contestation politique. Cependant, dans le cadre de sa thèse quelque peu platonique qui tient que toutes ces activités sont l'~xpression d'une sensibilité unique profondément partagée par tous, c'est à lui d'expliquer en quoi ces activités-là ont été à la base du déclin des mouvements sociaux en France alors même, comme il l'écrit, qu'elles ont été à la base de l'effet inverse dans d'autres pays. Dans son livre, il semble pourtant bien conscient du problème, notamment lorsqu'il traite du mouvement pacifiste:
Partout ailleurs en Europe, cette sensibilité s'exprime en effet, même si elle ne se manifeste pas chaque fois de façon aussi spectaculaire qu'en R.F.A. ou aux Pays-Bas par exemple. Il existe, au début des années 80, des pacifismes autrichien, suisse, italien, espagnol. Seul manque à l'appel un mouvement de paix français indépendant, comparable aux autres par le nombre et l'intensité des engagements. (...) Le propos (...) n'est pas de porter un jugement sur cette anomalie française, mais d'examiner dans quelle mesure e'en est véritablement une et, le cas échéant, ce que cette anomalie enseigne sur la sensibilité alternative. (1987:168-169)

Au lieu de cacher ces différences, ou de leur accoler l'étiquette "d'expressions différentes d'une même sensibilité", il se met à traiter des causes fondamentales de ces manifestations typiquement nationales. Ainsi, lorsqu'il se rend compte que l'opinion publique française, du moins au début des années 80, présentait à l'égard de la problématique de la défense de nombreuses analogies avec celle des pays voisins, il décide de chercher à comprendre pourquoi la mobilisation pacifiste n'a pas eu lieu en France :
Ainsi, pour autant que ces sondages soient fidèles d'une part, pour autant que la sensibilité alternative trouve réellement sa source dans des sentiments partagés et exprimés par le grand nombre d'autre part, la toile de fond des subjectivités en
4 La notion selon laquelle des types de manifestations différentes peuvent avoir des caractéristiques communes sous-jacentes a également été formuJée par Przeworski et Teune (1970), pour qui "ce qui peut passer pour des différences transnationales peut fort bien s'avérer n'être que des exemples de régularités légitimes, si on les englobe dans une interprétation plus large" (ci!. par Kahn. 1987:716).

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France au début des années 80 ne .semble pas exclure un fort mouvement de paix. C'est pourquoi on ne peut écarter de l'explication de son absence un ensemble de traits culturels qui composent le 'tempérament politique' français. Ils découlent de ce que l'on a appelé plus haut le modèle français de vie politique. (1987:175)

Maurice reste convaincu que les activités divergentes des jeunes en France et en Allemagne ne sont que les différentes expressions d'une seule et même sensibilité. Cependant, dans son explication de ces différentes manifestations, il parvient à quelque chose de spécifique: la culture et la structure politique françaises sont bien à la base du "sous-développement" des mouvements français des années 80. Dans la mesure où Maurice établit des liens entre des caractéristiques communes et des systèmes politiques différents, il peut être placé dans la case deux. Ce qui nous amène à la troisième catégorie de raisonnement. qui, contrairement aux deux premières, reconnaît la spécificité française. Cette troisième catégorie va même jusqu'à généraliser cette particularité nationale; ce qui s'est produit dans la France des années 80 n'était pas du "jamais-vu". La France n'a jamais été un pays de forte mobilisation politique, en raison des caractéristiques propres à sa population. De nombreux ouvrages à travers les âges ont transmis de tels clichés relatifs à un prétendu désintérêt des Français pour l'action coUective, à leur passivité5. Dans la grande tradition des Tocquevillé et de tant d'autres, des

5 il n'empêche que les clichés démontrant le contraire sont encore plus fréquents. Ainsi Burke a-ti! pu écrire des Français: "il est écrit dans la constitution éternelle des êtres que les hommes aux esprits intempérés ne peuvent être libres. Ce sont leurs passions qui forgent leurs chaînes", à quoi Hirschman ajoute: "Ici, Burke propose une théorie culturo-racialo-climatique attribuant le manque endémique de liberté en France au sang chaud de ses citoyens." (les deux cit. in Hirschman, 1991:106). En voici d'autres exemples: "Les manifestations de masse et les processious ont toujours été pour les Français le moyen traditionnel d'exprimer leur soutien pour la contestation, et la Cinquième République en a connu sa part" (Wright, 1989:262) ; "France: Opposition Sinon Rien" (d'après le titre d'un article de Grosser (1966)) ; ou encore "la contestation, mamelle (vide) de la France", comme l'a décrite Hoffmann (1974), etc. 6 "La première fois que j'ai entendu dire aux États-Unis que cent mille hommes s'étaient engagés publiquement à ne pas faire usage de liqueurs fortes, la chose m'a parue plus plaisante que sérieuse, et je n'ai pas bien vu d'abord pourquoi ces citoyens si tempérants ne se contentaient point de boire de l'eau à l'intérieur de leur famille. rai fini par comprendre que ces cent mille Américains, effrayés des progrès que faisait autour d'eux l'ivrognerie, avaient voulu accorder à la sobriété leur patronage. ils avaient agi précisément comme un grand seigneur qui se vêtirait très uniment afin d'inspirer aux simples citoyens le mépris du luxe. D est à croire que si ces cent mille hommes eussent vécu en France, chacun d'eux se serait adressé individuellement au gouvernement, pour le prier de surveiller les cabarets sur toute la surface du royaume" (grasses ajoutées).

25

auteurs contemporains comme Von Oppeln parlent de "J'apolitisme, tellement répandu dans la société française7". Mongin présente ses explications de J'exception française dans La Peur du vide, essai sur les passions démocratiques (1991), dans lequel il écrit qu'on peut considérer J'évolution des passions politiques en France comme J'exacerbation des expériences vécues à J'étranger. Selon lui, la France détient
la position la plus résolument avant

-gardiste

:

Cette exploration ne traverse pas par hasard les paysages de l'Hexagone français, qui, plus que d'autres sociétés occidentales, est secoué par des convulsions et des passions extrêmes. ( ) Les passions démocratiques épousent ici les masques et les parures vicieuses d'un individualisme radical, ou bien se laissent séduire par les vertus 'missionnaires' de l'Universel dont les droits de l'homme sont le lancinant morceau de bravoure. (Mongin, 1991:11)

C'est son histoire spécifique qui vaut à la France d'être exceptionnelle. Dans son livre, 54 millions d'individus sans appartenance; l'obstacle invisible du septennat, Mendel établit également un lien entre les spécificités françaises et les tendances générales observées dans les démocraties d'Europe occidentale. En revanche, son argument est tout à fait différent: la situation vécue en France dans les années 80 était certes encore différente de celle connue ailleurs, mais il ne s'agissait que d'un décalage temporel. Il faut, affirmait-il, considérer cette décennie comme la période transitoire pendant laquelle la France rattrapait son retard. Selon Mendel toujours, c'est précisément au cours des années 80 que la France a tenté, non sans succès, d'égaler le niveau de ses voisins:
L'événement politique majeur du septennat réside dans la démobilisation des militants, la désaffection grandissante vis-à-vis de l'engagement syndical et, plus généralement, le 'manque d'adhésion active' de l'électorat de gauche. Evénement paradoxal, apparemment, puisque l'essentiel des promesses a été tenu. Mais le problème est de fond: il tient, en Occident, à la montée en force de l'individu, qui prend à contre-pied le mouvement socialiste.

En fait, Mendel adhère par là à la théorie générale des auteurs relevant de la première case, tout en soutenant qu'en raison de conditions spécifiques, la
7 Venant d'elle en particulier, voilà une déclaration surprenante. Dans son livre consacré à l'évolution du mouvement antinucléaire, Von Oppeln, fort normalement, souligne l'importance d'un climat politique changeant comme facteur explicatif de l'évolution du mouvement. EDe semble bien consciente que les généralisations statiques ne peuvent justifier la disparition de mouvements florissant au cours des années 70.

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France n'a connu les effets de l'individualisation que durant les années 80. A l'instar de tant d'autres chercheurs français, il semble ignorer l'évolution réelle des (nouveaux) mouvements sociaux dans de nombreux autres pays occidentaux. Alors que la France suivait la tendance des autres pays au cours des années 70, quelque chose de spécial s'est produit au début des années 80, qui poussa la France à faire "cavalier seul". Ce quelque chose de "spécial" doit être spécifique et dynamique, puisqu'il n'existait pas au cours de la décennie précédente, lorsque les NMS français donnaient souvent et le ton et l'élan nécessaire aux autres pays. Dans la mesure où ni les mentalités8, ni les structures politiques ne changent du jour au lendemain, la solution doit se trouver au sein même de la configuration du pouvoir: c'est la position de la quatrième case. On retrouve, implicitement, ce raisonnement dans l'ouvrage de Fontanaud et Matonti (1990), qui compare la démobilisation des mouvements sociaux au cours des années 80, sous un régime de gauche, à leurs activités sous les gouvernements de droite de la décennie précédente: "Nous étions passés dans ce domaine à une vitesse de croisière: une manif par an au lieu de la cinquantaine qui marquait chaque année Giscard" (1990:75). La cause de cette nouvelle passivité réside dans la solidarité des NMS avec le premier gouvernement de gauche de la Cinquième République. Cet engagement ne s'est estompé que vers la fin des années 80 : "Cest l'époque où, pour la première fois, nous nous découvrons une âme d'opposants face à un gouvernement de gauche". (ibid. : 168). D'autres auteurs sont également d'avis que l'arrivée au pouvoir de Mitterrand, en 1981, eut un effet énorme sur l'évolution des NMS, mais selon eux, il s'agirait là d'une explication "trop simpliste" pour servir de panacée et expliquer totalement la démobilisation massive de la gauche:
On pourrait être tenté de rapporter cette situation nouvelle au changement politique intervenu en 1981 et y voir le produit d'un état politique où, pour une première fois depuis longtemps, la gauche est en France au pouvoir. Je ne peux le dire, mais j'ai tendance à croire que l'évolution est plus profonde et que le

8 Un exemple d'explication de différences entre les évolutions des mouvements basée sur les mentalités est donnée dans Scheuch (1990), où il est soutenu que les nouveaux mouvements ne fleurissent que dans les régions protestantes de J'Europe: "Depuis 1965, les mouvements de contestation sont entrés dans le paysage routiuier de J'Europe occidentale. n reste des différences transnationales, de même que des similitudes, mais les facteurs expliquant ces différences sont essentiellement culturels, et non nationaux. Ces mouvements (n.) sont une des caractéristiques de l'Europe protestante, et dans ce contexte, ils sont plus faibles dans les régions luthériennes." (1990:29)

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changement des pratiques manifestantes se situe quelques années avant 1981. (Favre, 1990:18)

Néanmoins, le présent ouvrage vise à pousser cet argument plus loin. Les changements "simples" que connut le pouvoir politique en 1981 eurent dans les faits un impact dévastateur sur la capacité de mobilisation des NMS, conséquence de la situation politique extrêmement polarisée que connaissait la France à cette époque.

1.2.

Des théories post-industrielles, post-modernes post-matérialistes des mouvements sociaux

et

1.2.1. Introduction
Pourquoi la sociologie française traite-t-elle des mouvements sociaux sans les analyser sous l'éclairage des politiques nationales? En d'autres termes, pourquoi les études empiriques traitant des relations entre le système politique et les NMS sont-elles si rares? La France constitue-t-elle également une exception théorique? Si les théories sociologiques ne traitaient que de la genèse des "nouveaux" mouvements, on pourrait comprendre, dans une certaine mesure, cette omission des aspects politiques. Si on aborde le problème de ce point de vue, il semblerait en effet plus significatif d'expliquer les similitudes étonnantes dans l'évolution des nouveaux types de mouvements sociaux dans différents pays européens plutôt que de s'arrêter à leurs différences. Dans ce contexte, il serait tout à fait illogique de vouloir expliquer ces similitudes sur la base des divergences politiques. Comme Dubet, disciple de Touraine, l'écrivait dans un article sur les mouvements sociaux en Allemagne et en France, il est préférable de souligner les facteurs sociaux et culturels communs lorsqu'on analyse les similitudes étonnantes de l'histoire des NMS :
Cette histoire parallèle révèle d'étonnantes similitudes. Après tout, au même moment deux sociétés voient naître les mêmes acteurs, les mêmes sensibilités collectives, les mêmes débats. (...) Comment ne pas être impressionné par le parallélisme des histoires sociales et culturelles de ces deux sociétés, comme si, au-delà des histoires nationales, la même mutation sociale emportait les deux sociétés, de la même façon qu'au siècle dernier toutes ont vu naître le mouvement ouvrier, ses revendications et ses utopies. (Dubet, 1990:142)9
9 Les critiques de l'école de Touraine ne doivent pas s'adresser en premier lieu à sa théorie relative aux origines des nouveaux mouvements; son attention "franco-française" (cette citation, reprise de

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Cependant, étant donné que la réflexion théorique française ne se borne pas à l'analyse de l'apparition des mouvements, mais qu'elle se concentre résolument sur leur caractère contemporain et sur leur avenir, l'omission du contexte politique devient un véritable problème. Ce propos sera illustré à travers l'analyse de l'oeuvre d'Alain Touraine. 1.2.2. L'approche d'Alain Touraine

L'approche de Touraine s'articule autour d'une distinction entre le modèle d'évolution d'une société (axe diachronique) et de ses modes de fonctionnement (axe synchronique). L'État est l'agent principal de l'axe diachronique alors que les mouvements sont représentés sur l'axe synchronique. Cela signifie donc que l'État ne joue pas un rôle très important dans son analyse des mouvements sociaux. Aux yeux de Touraine, la relation entre les mouvements et la politique n'acquiert de l'importance que si les

"mouvements historiques" -. L'influence de la politique sur l'évolution des mouvements sociaux normaux est insignifiante pour Touraine. La création de deux axes comme l'a fait Touraine n'est pas satisfaisante: en effet, elle mène à une disconnexion ontologique et normative entre l'État et les mouvements sociaux "normaux", "synchroniques". Le terrain où se déroulent les luttes des mouvements est la société civile, un concept au demeurant très vague dans la théorie de Touraine, si ce n'est que la société civile est le terrain non-étatique par excellence. Néanmoins, la métaphorique spatiale peut décevoir: puisque, selon lui, les deux terrains sont étrangers l'un à l'autre, ou, plus précisément, constituent deux espaces destinés à s'éloigner toujours davantage ("La distance entre la société civile et l'État ne cesse d'augmenter" (Touraine, ibid.:701», les acteurs présents sur le premier terrain (c.-à-d. les mouvements sociaux dans la société civile) n'ont plus aucun rapport avec le deuxième terrain (l'État). Le fossé devient infranchissable. Pour Touraine, les mouvements sont des phénomènes ne relevant pas de la sphère étatique, et il rejette toute influence de la politique sur les mouvements.
Dubet, est l'exception qui confirme la règle qui veut que ses recherches empiriques étaient strictement non-comparatives) ne pose pas problème ici, dans la mesure où des tendances de fond comparables ont permis la formation de "nouveaux" mouvements dans de nombreux autres pays également. Par contre, l'absence de comparaison internationale se fait plus cruellement sentir lorsqu'on aborde la relation entre "anciens" et "nouveaux" mouvements, et que l'évolution des nouveaux mouvements est esquissée, c'est-à-dire lorsque l'exemple du développement atypique des nouveaux mouvements en France est considéré comme représentatif et généralisable aux autres pays.

mouvementscontribuent à une transitiond'un type de société à un autre - les

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En fait, il va même plus loin en proclamant non seulement que les mouvements se sont éloignés de l'État, mais également que c'était J'objectif à atteindre. S'il passe ainsi d'une position ontologique à cette position normative, c'est qu'il suit toujours son idée selon laquelle J'État représente l'ennemi des mouvements et une menace pour leur autonomie: "Mais puisque nous avons eu le privilège de vivre quelques siècles dans des sociétés de plus en plus civiles, notre devoir n'est-il pas de chercher la grande alliance entre la lutte libératrice contre J'État ?" (1978:177). Plus loin et plus nettement encore: "La définition des mouvements sociaux en tant que défense du sujet et de sa liberté individuelle contre la logique d'intégration et de pouvoir des systèmes politiques et culturels" (1991b:391). Cest pour cette raison qu'il n'est pas surprenant que le système institutionnel ne soit pas considéré de manière très positive et que le "politique" soit négligé dans cette analyse synchronique.lO Cependant, Touraine concède une exception à la règle de la non pertinence de la politique: les mouvements historiques qui "déterminent le passage d'un type de société à un autre. Dans ce cas, les agents ne sont plus uniquement définis en termes sociaux, mais essentiellement par leur relation avec J'État, agent central de ces transformations historiques" (ibid.:1991:367). Lors de la phase de transition vers une société programmée, les NMS joueront le rôle principal: "ce mouvement social dont nous pensons qu'il doit dominer la vie sociale des sociétés programmées" (1980:298). Même si Touraine associe les axes diachronique et synchronique afin d'introduire son concept de Nouveaux Mouvements Sociaux, cela n'annonce aucunement une analyse empirique plus pertinente de la relation entre les institutions politiques et ce type de mouvements sociaux. II est surprenant de constaster que même dans ses ouvrages traitant des nouveaux mouvements, l'État est toujours absent. Rucht (1991) écrit que le travail de Touraine s'inscrit dans une optique volontariste, et qu'il propose une taxonomie plus qu'une théorie. Cest pourquoi, toujours selon Rucht, il est impossible de la vérifier de façon empirique. J'ajouterais à cet égard que charger les "nouveaux" mouvements d'assurer la transition d'une ancienne société industrielle à une société postindustrielle implique une théorie "téléologiquell" (Bernhard & McLahery,
10 Bernhard et McLahery (1985:231-240) critiquent également la façon superficielle dont Touraine traite le système politique, ici à l'égard de son étude de Solidarité, en Pologne. Ds écrivent que par son dédain pour l'État, Touraine est incapable d'esquisser les possibles et les chances qui s'ouvrent à Solidarnosc : "Ce qui manque, c'est la notion d'État polonais, avec laquelle le mouvement évolue. La notion d'État, telle qu'elle est présentée par Touraine et al., est source de confusion. (...)" (236-237) 11 Kitschelt critique également le caractère normatif de la théorie de "l'histoire fermée" de Touraine: "Finalement, la théorie de Touraine est normative. Elle est dirigiste dans son intervention: en effet, par le biais de son intervention sociologique, il croit que la lutte antinuc1éaire va découvrir quel sera son propre rôle à l'avenir. Mais ne s'agit-il pas plutÔt du rÔle que Touraine lui-même voudrait voir jouer au mouvement antinuc1éaire 1" (cil. in Boog 1988:71)

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1985:234) qui n'a pas sa place ici. Dans le chapitre suivant, j'aimerais donc délaisser un instant le concept 'tourainien' de différence fondamentale entre les anciens et les nouveaux mouvements: en effet, il serait plus approprié de parler de changements graduels. De plus, la question selon laquelle un type spécifique de mouvement est ou devient dominant ne devrait pas exclusivement dépendre de changements sociologiques (la transition d'une société industrielle à une société postindustrielle, par exemple) mais également de relations politiques. Selon moi, il faut envisager aussi bien les aspects sociologiques que les aspects politiques. L'observation de type sociologique de Touraine selon laquelle la faiblesse des nouveaux mouvements est due au caractère dominant des anciens clivages est tout à fait fondée. Mais pourquoi ces anciens clivages sont-ils aussi puissants en France? Je pense que cette puissance pourrait, du moins en partie, se justifier par la conjoncture politique spécifique de la France, soit un contexte de polarisations figées (voir Chapitre 3). Le facteur politique n'explique pas uniquement le développement particulier des NMS mais également pourquoi leur impact est moins important que celui des anciens mouvements dans la France des années 1970 et 1980. Il n'est pas pensable d'analyser les mouvements sociaux en termes purement sociologiques. Le cas de la France en est l'illustration parfaite. Les obstacles politiques entravent l'éclosion du potentiel de contestation inhérent aux NMS. Cela se reflète également dans le type de valeurs auxqueJles les Français adhèrent: les valeurs post~matérialistes sont moins dominantes en France que dans les trois autres pays faisant l'objet de cette étude (voir l'analyse consacrée à Inglehart). L'optique de Touraine, dans son analyse tant synchronique que diachronique, est essentiellement sociologique. S'il ignore les facteurs politiques même lorsqu'il analyse concrètement les NMS "historiques", c'est parce qu'il croit que les nouveaux mouvements, s'ils sont bien situés sur l'axe diachronique, l'axe de l'État, sont moins dirigés vers l'État que ne l'étaient, ou ne le sont, les anciens mouvements. Même si les mouvements ne se sont que
très peu orientés vers l'État

- ce

qui n'est pas le cas

-,

cela ne signifie

pas que

l'État n'influence en rien ces mouvements. Touraine dresse un portrait sociologique limité des mouvements sociaux, il s'agit plus de "société" que de "politique". Sa théorie en ressort dévaluée, et le pouvoir explicatif de cette dernière malheureusement fort diminué. Pourtant, au sein de la grande théorie de la sociologie, les mouvements sociaux sont de loin le point le plus important pour Touraine: "Dans ses ouvrages les plus récents, il réaffirme son objectif: 'réorganiser l'ensemble de l'analyse sociologique autour de ce nouveau concept, le mouvement social'" (Rucht, 1991:362). En observant le milieu inteJlectuel ou politique français, on

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comprend mieux la dévaluation du politique au sein de la sociologie, au profit des mouvements. Le concept négativiste de Touraine ainsi que son omission du rôle de l'État ("l'effet dévastateur de l'État sur les mouvements sociaux" 1990:12) doivent être envisagés dans le contexte de leur environnement politique, c.-à-d., la position dominante de l'État français et les barrières à franchir par les mouvements sociaux. Contrairement à d'autres sociologues français (Bourdieu, Crozier) ou à certains politologues (Birnbaum par exemple), qui analysent de façon empirique les aspects du fonctionnement de l'État français, Touraine attaque la dominance de l'État sous l'angle politique12. Sa théorie selon laquelle les mouvements sociaux sont le thème central de la sociologie et son insistance sur Le retour de l'acteur (1984), est, du moins en partie, le produit de la position marginale occupée par la sociologie 'de l'acteur' en France. Le paysage sociologique était dominé par la lutte entre, d'une part, la tradition structuraliste (Lévi-Strauss), et d'autre part l'individualisme méthodologique (Boudon 1979). Il n'est donc pas aisé de placer Touraine dans le Tableau 1. Il est très étrange de constater que son raisonnement s'apparente à celui des auteurs postmodernes mentionnés plus haut, qui omettaient également l'influence des facteurs politiques et de l'idiosyncrasie française. Les auteurs post-modernes, tels que Lipovetsky, pourraient être comparés à Touraine dans la mesure où ils ont également sous-estimé le rôle essentiel du système politique (français). Il subsiste cependant une différence fondamentale. Alors que Touraine prévoit l'émergence de véritables nouveaux mouvements, les auteurs post-modernes se situent au-delà, et tentent d'expliquer la disparition définitive de ceux-ci au cours des années '80. Comme nous l'avons déjà dit plus haut, ils supposent que l'action collective a été rendue impossible par l'atomisation de la société. C'est pourquoi, malgré certains parallélismes, les auteurs post-modernes représentent de nouveaux opposants pour Touraine puisqu'ils remettent en question sa théorie d'une sociologie des "mouvements sociaux". Inglehart Il existe pourtant un auteur qui partage les vues futuristes de Touraine, un auteur non français éminent: R. Inglehart. Ils sont comparables dans la mesure où tous deux semblent croire que le futur détient plus d'explications que le prés.ent ou le passé. Cette opinion téléologique considère les NMS comme les pionniers d'un "nouveau type de société" et les chefs de file d'un changement
12 Au Chapitre 4, je traiterai de ce qu'on a appelé la Deuxième Gauche en France, qui peut subsumer Touraine (cf. Leggewie, 1984:135). Cette tendance se caractérise par son attitude anti-étatique, antijacobine.

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fondamental et irréversible des vaJeurs, entraînant des processus sociétaux générauxl3. Les NMS englobent la promesse d'une nouvelle ère à venirl4. Bien qu'on relève certains changements de vaJeurs (Inglehart 1977, 1989 ; 1990 ; 1991 ; Koopmans 1987),cette théorie post-matériaJiste ne peut expJiquer la raison pour laquelle les mouvements qui partageaient des "nouvelles" vaJeurs aussi semblables ont connu une évolution aussi différente: certains se sont épanouis, d'autres ont disparu; certains sont assez stables aJors que d'autres se montrent plus capricieux. II est encore plus difficile de trouver une expJication aux fluctuations importantes au sein d'un même mouvement. De plus, les mouvements qui se sont développés dans des pays connaissant un post-matériaJisme comparable ont suivi des modèles d'évolution assez divergents. Poussons la réflexion plus loin encore, dans un pays où le postmatériaJisme est relativement peu développé (Italie), le nombre (possible) des NMS est beaucoup plus important que dans un pays où le post-matériaJisme est plus présent (Belgique)15. Le nombre des vaJeurs post-matériaJistes ne nous aide pas à comprendre les voies empruntées par les mouvements sociaux au sein d'un même pays, ou les différences d'évolution des mouvements dans divers pays. Cet ouvrage tentera de montrer que la disparition des NMS fut Jiée à la prise de pouvoir des sociaJistes en 1981. Cet événement eut plus d'influence sur l'évolution des mouvements que tout autre changement à long terme ou que toute autre rupture des macro-processus.

13 Ce qui pose évidemment la question du rôle que les NMS peuvent encore jouer, puisque ces évolutions semblent avoir lieu de façon entièrement automatique. 14 Ce n'est pas une coincidence si ces types d'extrapolation optimiste ont été formulés à l'apogée des nouveaux mouvements, c'est-à-dire au cours des années '70, début des années '80, alors que l'extrapolation pessimiste a connu un boom dès que les mouvements ont entamé leur déclin. 15 Pour des données sur le niveau de post-matérialisme atteint dans différents pays, cf. Inglehart (1991). Pour des données comparatives du nombre de membres potentiels, cf. Inglehart (1990:53).

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