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Le processus de démocratisation en Afrique

De
256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 67
EAN13 : 9782296250741
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Le processus de démocratisation
en Afrique LE CAMEROUN À L'HARMATTAN
NOUK BASSOMB: Le quartier spécial. Détenu sans procès au Came-
roun, 192 p.
SIKOUNMO H.: L'école du sous-développement --- Gros-plan sur l'en-
seignement secondaire au Cameroun, 292 p. MICHEL BANOCK
LE PROCESSUS
DE DÉMOCRATISATION
EN AFRIQUE
Le cas camerounais
L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 - Paris © L'Harmattan, 1992
ISBN: 2-7384-1134-7 INTRODUCTION
VENT D'EST/VENT D'OUEST
OU VENT DU SUD?
Utilisée dans un passé relativement récent pour désigner la for-
ce d'expansion et d'inspiration de l'idéologie socialiste, l'expres-
sion «vent de l'Est» est en train de retrouver une nouvelle fortune.
Elle fait désormais référence à la vague démocratique née en Eu-
rope de l'Est des bouleversements consécutifs à la mise en place
de la pérestroika, inaugurée par Gorbatchev dès sa prise de fonc-
tions en 1985.
Il ne peut évidemment pas être ici question de débattre du rôle
effectif et des intentions de l'homme d'Etat soviétique, dans le dé-
clenchement du processus qui a abouti à la dissolution de l'empire
et finalement de l'Etat soviétique lui-même. Ce sujet, faut-il le
rappeler, divise toujours les experts, surtout compte tenu du retard
accusé dans son pays d'origine, par ce même mouvement vers la
démocratie.
Mais par contre, l'unanimité est au moins acquise sur un fait:
Gorbatchev a laissé se développer la contestation, et n'a pas recou-
ru à l'usage de la force pour juguler des aspirations et un élan vers
la liberté qui étaient latents chez les peuples concernés, lesquels
n'étaient en rien différents sur ce plan des autres peuples de la ter-
re. Il n'est donc pas surprenant que la vague ainsi soulevée se soit
étendue de proche en proche à d'autres peuples, qui subissaient
eux aussi des formes variées d'asservissement.
Pour revenir au terme de «vent de l'Est», il importe néanmoins
de signaler que son utilisation pourrait conduire à une illusion,
consistant à oublier l'antériorité de ce même mouvement dans les
pays dits occidentaux, et ceci à tel point que certains auteurs' pré-
fèrent lui substituer le terme de «vent de l'Ouest».
1. «Vent d'Ouest»: tel est le titre d'un article publié par André Fontaine dans
Le Monde (n°14.472 du 9 août 1991, p. 1), dans lequel il affirme notamment
5 Et de fait, l'on ne saurait assez souligner l'apport des révolu-
tions française de 1789 et américaine de 1774 et, d'une manière
plus progressive et moins radicale, de l'ensemble des mesures
ayant finalement abouti à l'institution de la monarchie constitu-
tionnelle en Grande-Bretagne.
Pour le cas de l'Afrique, le peu d'études disponibles à cet égard
permet de discerner, à côté des royaumes et empires fortement
centralisés et aux régimes autoritaires (Mali, Songhaï, Ghana, Bor-
nou), des sociétés aux structures plutôt souples et légères, dans
lesquelles les décisions collectives étaient prises à la suite de dé-
bats publics (le fameux «arbre à palabres») où toute personne, sans
distinction de rang ou de sexe, exprimait son opinion. Beaucoup
d'observateurs ont cru y voir une forme de démocratie directe.
Tout ce qui précède souligne le caractère pratiquement univer-
sel de l'exigence démocratique, qui n'est que la manifestation au
niveau social de la liberté humaine, facteur constitutif de la nature
de l'homme par lequel il se distingue du reste du règne animal.
Il est vrai que le caractère relativement récent de l'expression
de cette liberté, peut faire douter de la justesse de ce qui vient
d'être affirmé. Et en effet, tout au long des siècles, la prédominan-
ce des formes de gouvernement de caractère autocratique (mo-
narques de droit divin, despotes en tous genres, etc.) est quasi gé-
nérale.
Le trait commun à tous ces régimes est la méconnaissance des
droits fondamentaux des peuples qu'ils entendent gouverner. Et
pour bien signifier que le monarque n'a aucun compte à rendre à
ce peuple, Bossuet, un des théoriciens de ce système, affirme que
«Les rois tiennent la place de Dieu, qui est le vrai père du genre
humain». Dans ces conditions, l'affirmation du principe de la sou-
veraineté populaire constitue un véritable bouleversement, qualifié
pour cela de révolution dite politique, pour la distinguer des autres
révolutions (commerciale aux XVIèrne-XV1Ième siècle, scientifique
au XVIIe, industrielle au XVIIIème siècle, etc.) qui l'ont certaine-
ment préparée et rendue possible.
Pour revenir à la révolution politique dont on a vu l'une des
premières manifestations dans la France du XVIWzn., il est à noter
qu'elle a mis du mal à se répandre et que, même dans ce dernier
que «si Marx revenait sur terre, il ne dirait pas que le vent d'est l'a emporté
sur le vent d'ouest». Plus loin, il cite à son tour Jean Daniel qui affirme lui
aussi qu'on «ne comprend rien au monde d'aujourd'hui si l'on ne voit qu'il
est celui d'un ralliement à une conception de la civilisation dont les Etats-
Unis et l'Europe se sont faits les champions».
6 pays, on a observé des retours à un pouvoir non démocratique
(Napoléon ler, Napoléon 111 et même le gouvernement de Vichy).
Le reste du monde a continué de vivre sous une forme ou une
autre de pouvoir absolu. Tant et si bien que l'expérience démocra-
tique dans le monde a pu apparaître à un moment donné comme
une parenthèse dans l'espace et dans le temps qui allait se
refermer 2. Cette conclusion pouvait venir à l'esprit, au vu de l'ex-
pansion du système de gouvernement rival; lequel, sous sa forme
fasciste mais surtout communiste, était en train d'acquérir de nou-
veaux adeptes en Asie (Corée du Nord, Viêt-nam, Cambodge,
Laos. etc.), en Afrique (nombreux régimes dits progressistes) et
même en Amérique latine. L'on se représente mieux, dans ce
contexte, le sens de la formule déjà citée de Mao sur la prédomi-
nance du «vent de l'Est». Le recours plus ou moins implicite à la
force et à la répression que tous ces régimes supposent, laisse jus-
tement imaginer qu'il ne s'agit pas de situations naturelles ou al-
lant de soi. En fait, la liberté humaine ainsi bridée est restée à
l'état latent, comme l'atteste par ailleurs la récurrence de ses mani-
festations à chaque période de l'histoire où les circonstances per-
mettaient son éclosion. Il suffit de se rappeler à cet égard le cas de
la démocratie athénienne et, dans une moindre mesure, d'autres ci-
tés grecques de l'époque; il suffit également de se rappeler
qu'avant l'institution du système impérial par César Auguste,
Rome était une république.
La démocratie étant une aspiration fondamentale ainsi qu'on
vient de le voir, il serait vain, à mon sens, de débattre du problème
de l'entité à qui reviendrait sa paternité, de l'Est ou de l'Ouest. La
démocratie, contrairement à ce qu'affirme D. Butch 3, ne saurait
2. Jean-François Revel dans Le Regain démocratique (Fayard, 1992), note que
«La démocratie moderne, conçue au XVILIèrr. siècle, appliquée très partielle-
ment et dans très peu de pays au XIXern., a bien failli périr assassinée au
XXèmc. Sauvée de justesse des coups du nazisme, puis protégée à grand-pei-
ne des coups du communisme, elle n'en continuait pas moins, depuis 1945,
d'être vulnérable et méprisée.»
3. Dans un article intitulé «What colonisation really means?», paru dans le
quotidien japonais The Japan Times, page 20, Thomas Butcher écrit notam-
ment: «Le fait est que la liberté, l'autodétermination, la démocratie et
d'autres notions semblables, sont des idées qui ont été véhiculées depuis la
Grèce Antique à travers la Renaissance italienne et ont abouti en Europe oc-
cidentale, et en particulier en France, en Angleterre et aux Pays-Bas; c'est à
partir de ces trois pays que ces concepts se sont étendus au reste du monde
où ils étaient considérés comme étrangers et inacceptables. Et la raison pour
laquelle ils ne sont pas enracinés est que les traditions préexistantes de des-
7 donc de ce fait, être qualifiée de valeur occidentale qui pourrait ne
pas convenir à certains peuples. Elle fait partie pour ainsi dire du
«patrimoine commun» et spirituel (peut-être aussi génétique) de
l'humanité.
Ainsi donc, le fait que telle société, en raison d'un environne-
ment approprié à un moment donné de l'histoire, ait atteint plus
rapidement que telle autre cette étape ultime d'épanouissement de
l'homme, n'autorise pas la première société à s'attribuer le mono-
pole ou la paternité de cette situation.
En effet, avec le recul du temps et en tenant compte de la me-
sure et de l'échelle du temps généralement appliquées aux sociétés
(échelle évidemment plus large que celle des individus), les
quelques dizaines d'années qui séparaient les premières sociétés
démocratiques d'avec les dernières qui y auront accédé, apparaî-
tront bien insignifiantes à nos lointains descendants. Un peu com-
me nous considérons la conquête du langage, du feu, de l'agricul-
ture, de la pierre taillée, etc., comme des acquisitions de l'en-
semble de l'humanité — sans pratiquement prêter attention aux di-
vers moments où les différentes sociétés ont accédé, à tour de rôle,
à ces inventions 4. Celles-ci, admet-on aujourd'hui, étaient pour
ainsi dire inscrites au plus profond de la nature humaine (le langa-
ge en particulier), de sorte que leur acquisition nous apparaît tout à
fait naturelle.
Ainsi, s'il y a un phénomène dont l'avènement apparaît inéluc-
table, ce n'est pas le communisme (comme le prétendaient les
marxistes), mais plutôt la démocratie pluraliste. Et rien ne dé-
montre aussi bien la justesse de cette affirmation que l'échec de la
tentative du coup d'Etat en Union Soviétique (19-21 août 1991).
potisme étaient trop puissantes pour être brisées en quelques décennies d'ex-
périence coloniale.» L'on pourrait rappeler à cet auteur que la monarchie ab-
solue, le despotisme éclairé ou pas, les dictatures fascistes, nazie, bolche-
vique sont aussi originaires de la même région géographique, au moins au
même titre que les valeurs démocratiques qu'il évoque.
4. Il convient de signaler à cet égard et à titre d'illustration, des passages de
l'interview accordée par le paléontologue Yves Coppens au Nouvel Obser-
vateur n°1320 du 22 au 28 février 1990, au sujet de certaines de ces inven-
tions: «Tout cela apparaît il y a cent mille ans, la grande époque [...] où l'on
invente la sépulture, où l'on manifeste un souci de ce qui se passe après la
mort [...] la période où apparaît le goût de l'ornement.» On le voit, l'humani-
té est ici prise dans son ensemble, et il ne viendrait à l'idée de personne de
chercher à savoir quelle section de cette humanité a précédé l'autre et de
combien d'années. En effet, à cette échelle de temps, quelle signification au-
rait, par exemple, un écart d'une dizaine d'années?
8 Cet événement a mis aux prises les tenants d'une restauration d'un
régime communiste traditionnel, incarné par le vice-président
Guénadi Yanayev, face à un mouvement populaire incarné par Bo-
ris Eltsine, élu au suffrage universel et retranché symboliquement
dans l'immeuble du parlement russe.
La tentative du coup d'Etat, qui est le prototype même d'une
action contre-productive, a contribué à précipiter 5 l'allure des ré-
formes libérales et économiques, au moins dans l'immense terri-
toire de la Russie dont les populations, depuis des siècles, n'ont ja-
mais connu que le servage de l'époque des tsars avant de subir le
joug, à peine moins pesant, du collectivisme bolchévique.
La démocratie en Afrique
Le cas des populations du continent africain sur ce plan a été à
peine différent de ce qui vient d'être dit de la Russie, les diffé-
rences de désignation des régimes oppresseurs successifs ayant fi-
nalement peu d'importance. En effet, ici il faudrait plutôt parler de
tyrannies de toute sorte, d'esclavages de la colonisation et de dic-
tatures à parti unique. Le résultat, dans tous ces cas, étant exacte-
ment le même: l'aliénation du droit à l'exercice de la liberté indi-
viduelle et collective.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il n'est donc
pas surprenant que l'Afrique se trouve affectée à son tour par la
vague de contestations et de revendications pour recouvrer l'exer-
cice des libertés fondamentales.
Semblable en cela à toutes les grandes conquêtes de l'histoire,
celle-ci ne se déroule pas sans convulsions. Et les périodes de tran-
sition, de longueur variable selon les pays, risquent d'être particu-
lièrement pénibles; tant il est vrai que tout accouchement — même
au sens physique et littéral du terme -- ne se fait que dans la dou-
leur.
Il importe d'être hautement conscient de ce fait; ceci en vue de
faire tout ce qui est possible pour accompagner et réduire le coût
social, économique, et finalement humain de cette transition.
5. Cet échec a aussi précipité ce qu'on qualifie de plus en plus d'implosion de
l'Union soviétique, phénomène aux conséquences encore incertaines au plan
de la stabilité et de la paix dans le monde, compte tenu du potentiel nucléai-
re. II s'agit là, néanmoins, d'un sujet qui n'entre pas dans le champ de préoc-
cupation du présent travail.
9 Le présent ouvrage a été conçu dans le cadre des préoccupa-
tions que je viens de mentionner. Il se propose donc d'apporter sa
modeste contribution à l'avènement et à la consolidation d'un sys-
tème démocratique et pluraliste; cela en essayant de motiver et
d'éclairer l'opinion publique sur les enjeux --- et peut-être les ac-
teurs --- de la scène politique au Cameroun. Comme il s'agit éga-
lement des moments cruciaux de l'histoire de notre jeune nation,
j'ai voulu également faire une synthèse sommaire des faits mar-
quants de cette actualité.
Dans le cadre des perspectives que je viens d'évoquer, je me
propose donc de relater les étapes principales qui ont abouti à l'ou-
verture démocratique. Je décrirai par la suite les caractéristiques
(et peut-être les limites) de cette ouverture, ainsi que la société
nouvelle qui en a découlé.
L'analyse politique proprement dite portera d'une manière tout
à fait classique sur l'examen des acteurs de la nouvelle scène poli-
tique, en particulier les partis, en traitant de leurs programmes
éventuels.
Par la suite, j'examinerai les arguments jadis avancés par les
opposants à la démocratie pluraliste, entreprise d'autant plus né-
cessaire que les premiers balbutiements de cette démocratie sem-
blent jusque-là leur donner raison.
Au vu des enseignements qui pourraient ainsi se dégager, j'es-
saierai de tracer, dans une dernière partie, une esquisse des solu-
tions qui serviraient de fondement à une gestion relativement har-
monieuse de la période transitoire.
10 PREMIÈRE PARTIE
L'ENCHAÎNEMENT DES ÉVÉNEMENTS TOUT UN CONTINENT EN ÉBULLITION
J'ai donc fixé l'objet de la présente étude à l'examen du pro-
cessus démocratique au Cameroun, qui a pris son essor tout au
long de l'année 1990. Un tel exercice passe forcément par un rap-
pel des principaux événements tout au long de la période considé-
rée. C'est ce à quoi je voudrais m'employer dans cette première
partie. Auparavant, je voudrais faire référence aux causes plus ou
moins lointaines du déclenchement de ce processus.
A cet égard, j'ai déjà signalé le contexte international général
depuis la prise de fonction de Gorbatchev, dont la politique atteint
en cette année 1989 la phase ultime de son développement. Avec
en particulier, comme temps forts et hautement chargés de sym-
boles, la chute du mur de Berlin le 9 novembre et l'exécution de
N. Ceaucescu à la veille de Noël de la même année — laquelle, on
l'a vu, aura été finalement celle de la libération des pays de l'Eu-
rope de l'Est
Une onde de choc d'une telle magnitude ne pouvait manquer
de se propager dans le reste du monde. C'est en tout cas, en ce dé-
but de l'année 1990, l'opinion de la plupart des observateurs de la
scène politique internationale. Si l'unanimité semble acquise sur
ce point, des divergences subsistent toutefois sur le sens dans le-
quel s'exercera cette influence.
Ainsi y a-t-il des analystes qui redoutent que l'évolution décrite
ci-dessus ne se traduise par un plus grand asservissement des
peuples africains: la thèse que développe Atsutsé Kokouvi Agbo-
bli est intéressante à cet égard. Après avoir évoqué les perspec-
tives ouvertes par la libération des pays de l'Europe de l'Est, il en
vient à redouter une situation où l'Allemagne réunifiée ne renou-
vellerait le spectre de Rappallo (du nom d'une ville d'Italie où
ité d'amitié et l'Allemagne et l'Union Soviétique conclurent un tra
de coopération en 1922). Ce qui, ajouté à la reconstitution de la
sphère d'influence allemande traditionnelle de la «Mitteleuropa»,
laisserait peu de place dans cette même Europe à des puissances
comme la France, qui se verrait contrainte d'aller chercher ailleurs
pour exercer une quelconque influence. Il en déduit que:
«En ce moment, où les nations de l'Europe orientale entre-
voient le bout d'un long tunnel, les Africains risquent au
12 contraire de voir leur situation empirer sous l'effet des ma-
nœuvres des puissances à la recherche de pions pour pré-
server leur influence dans le monde. [...] La nouvelle ruée
vers l'Afrique n'ira certainement pas de pair avec la pro-
motion de la liberté et de la démocratie. [...] Là résident les
inquiétudes, voire les angoisses que suscitent chez les Afri-
cains les bouleversements en cours en Europe.»'
Pour faire justice à cette thèse, il convient de signaler que la
crainte de la reconstitution d'un axe Bonn-Moscou est très forte
l'époque, et explique au moins en partie l'insistance des Occiden-
pour le maintien de l'Allemagne réunifiée dans les structures taux2
de l'OTAN.
Il importe cependant de noter que, en ce qui concerne le conti-
nent africain en tout cas, la vision pessimiste ci-dessus ne s'est pas
encore vérifiée. Peut-être son mérite a-t-il consisté à la conjurer et
à prévenir sa réalisation par le seul fait de son évocation et de sa
dénonciation anticipée...
L'afro -pessimisme triomphant
L'autre thèse, concernant toujours l'effet sur le continent afri-
cain des événements d'Europe orientale, prend exactement le
contre-pied de l'opinion développée précédemment. L'on redoute
ici que l'Europe et le reste des pays développés, sous le charme
des nouveaux venus à la liberté et à l'économie de marché, ne dé-
laissent l'Afrique, compte tenu du caractère limité des moyens
qu'ils seraient en mesure de consacrer au développement interna-
tional.
«Roumanie ou Tanzanie?: un tiers de siècle plus tard, c'est à
peu près l'écho qui répond aujourd'hui, dans la presse française,
.slogan mémorable: «La Corrèze ou le Zambèze?», lancé par le aaa
journaliste Raymond Cartier dans un reportage publié par Paris
Match et septembre 1956». Philippe Gaillard, qui tient ces en août
propos dans Jeune Afrique n°1525 du 26 mars 1990, croit y trou-
1. Jeune Afrique n°1515 du 15 janvier 1990, p. 95.
2. On consultera éventuellement l'argumentation développée par M. Christo-
pher Blutch, pour expliquer pourquoi un nouveau «Rappallo» (ou axe Ber-
lin-Moscou) est pratiquement inévitable: «Germany and Russia: towards a
new Rappallo?», paru dans The World Today, mensuel publié par la Royal
Institute of International Affairs; Londres, vol. 46, n°11, novembre 1990
(p. 200).
13 ver l'origine et l'explication de la campagne de presse violente
vis-à-vis du continent, qui anime les milieux de la presse en Fran-
ce, laquelle, «naturellement attirée par les perspectives de déve-
loppement en Europe, devra faire des choix».
Dans cette perspective, la campagne évoquée ci-dessus serait
destinée à «préparer peut-être l'opinion publique». Et de fait, l'on
relève dans un certain nombre de publications de cette époque des
développements et même des titres qui font valoir que «nos priori-
tés [celles de la France] sont ailleurs en Europe, en Asie». Il s'agi-
rait là de l'explication la plus gentille et finalement la plus opti-
miste. Pour ma part, elle me comblerait plutôt, car je reste
convaincu que le malheur de l'Afrique provient de ce qu'on s'en
occupe un peu trop. Au demeurant, la concordance dans le temps
de cette campagne de presse avec les événements d'Europe de
l'Est, est à mettre également à l'appui de cette explication. Mais
malheureusement, d'autres titres et d'autres formules lapidaires
ont été relevés tout au long de cette campagne. Le lecteur pourrait
en juger par lui-même: «Naufrage d'un continent»; «Que faire de
l'Afrique?»; «Faillite de l'Afrique»; «L'Afrique s'enfonce dans le
marasme» — on le voit bien, tout se passe comme si l'on avait à
faire à un concours d'imagination pour trouver la formule la plus
apocalyptique et la plus démobilisatrice. Ce n'est pas que je sois
personnellement réfractaire à toute critique concernant le continent
d'où je viens — l'on verra au contraire que cet ouvrage est tout
entier consacré à la critique — mais, ainsi que le note le numéro
déjà cité de Jeune Afrique,
«qui considère attentivement la vaste campagne de presse
dont l'Afrique est actuellement la cible, on n'a aucune pei-
ne à comprendre que les difficultés qu'affrontent les ré-
gimes africains ne sont qu'un prétexte — mieux: une occa-
sion rêvée — de faire remonter à la surface certains senti-
ments de haine et de mépris enfouis dans l'inconscient col-
lectif d'une fraction non négligeable de l'opinion française.
Sinon, comment comprendre qu'on traite nos Etats de «ré-
publiquettes sous perfusion, sans passé, sans avenir, vé-
nales et clochardes»? Ou que le même journal sérieux
comme l'est Le Monde, affirme tout bonnement que «si le
continent noir tout entier, Afrique du Sud exceptée [est-ce
parce qu'y vit une communauté blanche de souche euro-
péenne?] disparaissait dans les flots, l'impact global du ca-
taclysme serait à peu près nul»? Ou que d'autres, non
contents de situer l'origine du sida en Afrique — alors que
tout le monde sait que cette terrible maladie a fait son ap-
14 parition aux Etats-Unis — n'hésitent pas à prédire la dispa-
rition des Noirs, décimés par l'épidémie dans les dix à
quinze années à venir?»
Le quotidien du 21 décembre 1991, sous le titre Le Monde
«Sida, hécatombe africaine», fournit d'ailleurs des données chif-
frées, dont la précision ne laisse de surprendre concernant un
continent reconnu comme ne disposant pas d'un appareil statis-
tique et autres outils de mesures fiables — surtout en milieu rural,
où vit la majorité de la population. Ledit article n'en affirme pas
moins que «l'Afrique subsaharienne compte 60% de tous les cas
mondiaux de contamination» et que ce sont «des familles, voire
des villages entiers qui sont décimés».
Pour revenir à l'afro-pessimisme du début de l'année 1990,
j'ajouterais qu'il serait simplement fastidieux de vouloir reprodui-
re indéfiniment les formules 3 susceptibles par leur nature de dé-
courager et de démobiliser tout Africain insuffisamment motivé.
Et c'est là peut-être un des buts non avoués de leurs rédacteurs.
L'on ne peut malheureusement se défaire de cette impression et de
bien d'autres du même genre, surtout lorsqu'on les compare aux
contenus des articles consacrés à la faillite des systèmes commu-
nistes.
Dans l'article déjà cité de Jeune Afrique du 26 mars 1990, le
rédacteur note en particulier:
«Chacun sait que depuis des semaines, il est question de
l'Europe de l'Est dans tous les médias du monde, et notam-
ment français. A travers les multiples reportages consacrés
aux pays de cette région du monde, leur échec économique
est imputé à la nature du régime politique, aux déficiences
du communisme, à la corruption des responsables poli-
3. Pour ceux qui seraient toujours intéressés par cette littérature qui a sévi à
l'époque, je signalerai entre autres: Dynasteurs, décembre 89: «La faillite de
l'Afrique noire de A à Z»; L'Evénement du jeudi, 8 au 14 mars: «Pourquoi
l'Afrique craque? — Rois nègres et mauvais blancs»; Valeurs actuelles du
26 février: «L'Afro-pessimisme». A l'intérieur de ces journaux, on pouvait
relever pêle-mêle des formules de ce genre: «Les Africains sont improduc-
tifs et peu motivés... Je ne vois pas comment ils vont s'en tirer»; «Ils ont pris
tous nos défauts et aucune de nos qualités»; «Naufrage d'un continent»... On
aurait pu penser que l'amorce du changement politique conduirait à une mo-
dification de ton; il n'en est malheureusement rien, car dès les premières
épreuves de ce processus qui ailleurs, en France notamment, a mis au moins
un siècle afin de s'affirmer définitivement, Jacques de Barrin, dans Le Mon-
de du 14 décembre 1991, évoque l'hypothèse d'une «lassitude face à un
continent qui décourage les meilleures volontés».
15 tiques; jamais à l'incapacité congénitale des peuples de ces
pays».
Par une coïncidence curieuse, il se trouve qu'au moment où la.
presse française savourait et se délectait de la «faillite du continent
africain», la presse japonaise affichait sa satisfaction, étalant les
résultats et succès économiques des pays de sa sphère d'influence
avec lesquels il entretient une politique de coopération intensive.
D'une manière générale, cette presse se félicitait du phénomène de
croissance généralisée observée partout où s'est exercée la coloni-
sation japonaise: Corée, Taïwan; quant à la Chine continentale, le
dynamisme de sa région la plus industrialisée (la Mandchourie) a
de tout temps été attribué à l'effet de la colonisation japonaise.
Malgré cela, ce dernier épisode a toujours été vécu dans cette par-
tie du monde comme un tort et un mal exigeant réparation: dans
les négociations en cours sur la normalisation entre la Corée du
Nord et le Japon, la discussion sur le montant des réparations à ac-
corder par le Japon au titre de dommages d'occupation, constitue
un point important de l'ordre du jour. Il est à noter que des dédom-
magements de même nature ont déjà été alloués à la Corde du Sud.
Curieuse attitude donc que celle de ces médias français qui se
réjouissent de l'échec d'une région où leur pays a exercé une cer-
taine influence, et qui (au moins pour une partie de ces médias)
proposent de réorienter la recherche des intérêts français ailleurs:
en Asie, dans une région où une autre puissance — le Japon en
l'occurrence s'est donné la peine de promouvoir une coopéra-
tion authentique et vraiment soucieuse du développement. Ce qui
a bénéficié non seulement aux peuples des pays donataires, mais
aussi à celui du pays donateur lui-même. Il faudrait à cet égard
rappeler que, selon le rapport annuel 1989 de la Banque Mondiale,
le commerce du Japon avec l'ensemble de ces nouveaux pays in-
dustrialisés d'Asie s'est accru de 25% en un an, et qu'à terme il
serait appelé à prendre le relais du commerce en direction des
Etats-Unis, qui absorbe actuellement 35% des exportations ni-
ponnes. Tout cela donne la mesure de l'effort à fournir par ceux
qui, en France, s'imaginent qu'il est facile d'aller rivaliser avec les
Japonais dans leur sphère d'influence, quand il est si difficile de le
faire déjà en Europe et même en France.
Un tel effort d'expansion commerciale serait plus facilité, à
mon sens, en direction de l'Afrique, pour des raisons connues de
tous et portant notamment sur la proximité géographique, culturel-
le et même linguistique. Dès à présent, la structure du commerce
extérieur de ces pays témoigne de ces potentialités. Ainsi, au lieu
16 d'être une politique de coopération authentique et mutuellement
avantageuse pour les peuples français et africains, la politique
poursuivie jusqu'ici a été essentiellement destinée à la préserva-
tion de la stabilité de la «nomenklatura locale»: «Chaque franc que
nous donnons à l'Afrique, note Pascal Krop dans L'Evénernent du
jeudi, l'appauvrit un peu plus, accroît sa dette et revient automati-
quement sur les comptes européens de la nomenklatura locale.»
Puisque j'en suis à parler de l'Asie, et tout en m'excusant au-
près du lecteur de ce qui pourrait paraître comme une digression,
je voudrais à cette occasion dire à ceux des Africains qui seraient
tentés d'être démoralisés par l'afro-pessimisme décrit plus haut,
que le continent asiatique, il y a vingt ans à peine, faisait l'objet de
la même commisération. L'on évoquait alors «Le drame de
l'Asie» 4 en des termes à peine moins pathétiques; et à la place des
foules affamées d'Ethiopie, c'était pour les foules asiatiques et in-
diennes en particulier que les médias de l'époque sollicitaient la
charité internationale.
Notons cependant que l'afro-pessimisme, par son caractère ou-
trancier, peut avoir comporté des conséquences positives, contrai-
rement aux intentions de ses promoteurs. La première impression
et la conclusion inéluctable, à la lecture de ces écrits, étaient que le
«maintien du statu quo» était désormais impossible dans ces pays
et que, dès lors, un changement s'avérai( impératif. En cela, cette
campagne participe du climat international général, évoqué plus
haut, dans le cadre de l'identification des facteurs et autres causes
ayant été à l'origine du processus démocratique en Afrique.
Il paraît difficile en revanche, en l'état actuel de l'évolution des
différents paramètres, de confirmer que cette campagne de presse
ait été destinée à préparer l'opinion en vue d'un désengagement au
4. Tel est précisément le titre d'un ouvrage paru en 1968: Le Drame de l'Asie
— Enquête sur la pauvreté des nations, de Gunnar Myrdal, publié dans la
version originale anglaise par The Twcntieth Century Fund New York, 1968.
-- Jean-François Revel, dans Le Regain démocratique déjà cité, écrit que
dans «les années 60, les spécialistes du développement et l'opinion mondiale
considéraient comme presque irrémédiable le "draine de l'Asie", et envisa-
geaient au contraire, pour l'Afrique récemment décolonisée, un avenir plutôt
riant». Plus loin, il cite à son tour Gilbert Etienne: «Au moment des indépen-
dances en Afrique, au sud du Sahara, les experts disaient volontiers: "Au
moins là, les gens mangent à leur faim, ce n'est pas comme en Inde!"». Tou-
jours dans l'optique qui nous concerne, il cite enfin un passage du rapport
Pearson au sujet de la Corée du Sud, qui voyait cette entité en 1969 encore
«condamnée en permanence à dépendre de l'aide étrangère, sans aucune ca-
pacité de réaliser par ses propres moyens un taux de croissance élevé».
17 profit de l'Est européen. Notons enfin, pour terminer sur cet aspect
des choses, que l'autre raison invoquée pour un désengagement
occidental en Afrique (en plus des considérations économiques et
financières) serait la perte de l'intérêt stratégique du continent
cause de la fin de la guerre froide.
Le contexte régional africain
Poursuivant donc mon analyse sur les relations entre les événe-
ments en Europe de l'Est et la situation du continent africain, j'en
viens enfin à la dernière hypothèse — qui n'est plus en fait une
hypothèse, puisque c'est elle qui est en cours de concrétisation. Au
seuil de 1990, ce lien de causalité quasi direct, cette espèce de
contagion démocratique, n'allait pas de soi, tant l'image des
peuples africains amorphes et passifs s'était enracinée dans beau-
coup d'esprits, ainsi qu'on vient de le voir.
Pourtant, dès le premier jour de l'année, certains avaient pris le
risque d'annoncer ce phénomène de contagion. Ainsi Siradiou
Diallo, dans le premier numéro de Jeune Afrique de 1990 (le
n°1513) relève que
«les profonds bouleversements dont l'Europe de l'Est est
aujourd'hui le théâtre et la détente Est-Ouest qui en décou-
le, se traduiront tôt ou tard par d'inévitables changements
dans le reste du monde; le vent du changement ne pourra
en particulier épargner l'Afrique. [...] Grâce à la puissante
éclosion des médias, au développement du transistor, de la
télévision, de la vidéo-cassette, du téléphone et de ses mul-
tiples dérivés, l'Afrique n'est et ne peut plus désormais
être un monde clos».
Avec un sens remarquable de la continuité, son confrère Béchir
Ben Yahmed devait s'écrier deux mois plus tard, dans le n°1524
du 19 mars 1990:
«C'était prévisible, pourquoi faut-il alors que nous soyons
étonnés par ce que nous avions prévu? Pourquoi surtout les
gouvernements sont-ils surpris par l'événement qui secoue
de proche en proche les pays les plus stables (traditionnel-
lement) d'Afrique Noire?
«L'événement, c'est l'agitation sociale et la contestation
politique qui ont fait irruption dans la rue, et courent d'une
capitale à l'autre comme une onde de choc relayée par les
radios et les télévisions...».
18 Passant ensuite à la description du phénomène, il décrit
«le spectacle de ces jeunes chômeurs et lycéens mêlés, en
révolte contre "le système", brisant sur leur passage vi-
trines, voitures et tous les symboles de leur exclusion, [qui]
s'est déjà banalisé au point de nous faire oublier qu'il est
[...] sans précédent ou presque. Rien de tel n'avait été vu
de la décennie, ni à Abidjan, ni à Libreville, ni à Niamey».
Le cas du Bénin
L'on peut situer au Bénin le premier point d'impact en Afrique
subsaharienne de la révolution démocratique d'Europe orientale,
qui a connu une première expression en Algérie, où de violentes
manifestations ont abouti à l'adoption d'une Constitution démo-
cratique en octobre 1989. Pour le cas du Bénin, où sévit depuis
1977 l'une des versions «tropicales» du marxisme-léninisme, la
contestation est l'aboutissement d'une crise financière particuliè-
rement aiguë. Celle-ci se traduit notamment par une situation qui
met le trésor public dans l'incapacité de payer salaires et bourses.
Et quand éclatent, en décembre 1989, les premières manifesta-
tions, cela fait déjà sept mois que les enseignants sont en grève,
précisément pour cause d'arriérés de salaires. Une tentative pour
la reprise des cours échoue, parce que l'échéance du 8 décembre,
annoncée par le gouvernement pour le règlement de ces salaires,
n'est finalement pas respectée.
Dès lors, les étudiants, qui redoutent à nouveau de passer une
«année académique banche» comme en 1988/89, prennent le relais
de leurs enseignants et descendent dans la rue. La grève devient
générale lorsque le reste des travailleurs se joint au mouvement,
décembre, dans la manifestation monstre qui culmine enfin, le 11
(à l'échelle du pays) d'une foule évaluée à quarante mille per-
sonnes. Les différents bailleurs de fonds sollicités pour sortir de
cette impasse, posent comme condition la tenue d'une sorte de fo-
rum, dénommé plus tard «conférence nationale», formule qui a
connu la fortune que l'on sait. Toujours au cours du même mois de
décembre et lors d'une session du comité central du Parti de la ré-
volution populaire du Bénin, la décision est prise de convoquer la
Conférence nationale (la première du genre en Afrique) pour la
période du 10 au 19 février 1990.
S'agissant de cette conférence, un premier problème s'était
posé qui avait trait à la composition de la liste des participants.
19 D'un côté, l'opposition redoutait que le pouvoir en place ne trouve
un subterfuge par lequel il inonderait ces assises de ses représen-
tants, de manière à s'assurer des majorités automatiques dans le
processus de prise de décision. Le pouvoir, de son côté, craignait
la multiplication des formations qui pourraient n'avoir aucune re-
présentativité, ainsi que de celles qui revêtaient un caractère régio-
naliste très marqué.
Des compromis ayant été acquis sur tous ces points et sur bien
d'autres portant parfois sur des questions pratiques, la Conférence
put donc enfin s'ouvrir à Cotonou, et poursuivre ses travaux aux
dates susindiquées.
Ces assises ont commencé d'abord par suspendre l'ensemble
des institutions alors en vigueur au Bénin. D'où l'expression de
«coup d'état civil» utilisée à cet égard, et qui, elle aussi, a fait for-
tune depuis lors: cette suspension a porté en premier lieu sur la
Constitution, plus connue ici sous le terme de «Loi fondamentale»
en vigueur depuis 1977, instituant un parti unique de type léninis-
te. Elle a également porté sur l'Assemblée nationale et sur le gou-
vernement: ce dernier remplacé par un gouvernement provisoire
— avec comme chef Nicéphore Soglo — chargé de conduire les
affaires jusqu'aux élections, prévues pour le 27 janvier 1991. Dans
la même ligne, il était institué, sur une base également transitoire,
une sorte de parlement dénommé «Haut Conseil de la Répu-
blique». La composition de cet organe, relativement inédit, com-
prenait d'abord les treize membres du bureau qui avaient dirigé les
travaux de la Conférence, lès anciens présidents de la République,
les leaders des commissions techniques ayant rédigé les motions
adoptées par la Conférence, un représentant de chacune des six
provinces, et enfin vingt-cinq membres élus.
La Conférence a ensuite procédé à la mise en place d'une com-
mission de quinze membres, chargés de rédiger une Constitution
qui serait soumise à référendum, et finalement adoptée en juillet
1990. Quant au président de la République Mathieu Kérékou, sa
fonction ayant été dépouillée de tous ses attributs antérieurs, il ne
conserva plus qu'un rôle symbolique ou décoratif, en attendant le
scrutin de janvier 1991 qui devait définitivement l'écarter du pou-
voir.
Il serait par ailleurs intéressant de noter — afin de mesurer le
chemin parcouru en fait de libéralisation -- qu'à la veille de la
Conférence (donc en l'espace de quelques semaines), quelque cin-
quante-deux partis politiques ont pu voir le jour et prendre ainsi
part à ses travaux.
20 J'ai jugé utile de m'étendre relativement sur le processus de dé-
mocratisation au Bénin, car bien souvent le scénario suivi ainsi
que les concepts et procédures élaborés et adoptés à cette occa-
sion, tiennent lieu de référencess pour tous ceux qui veulent s'en-
gager dans la même démarche. Dans un chapitre expressément
consacré à cet effet, j'aurai à dire quelles remarques ce processus
appelle de ma part, notamment dans son application au cas du Ca-
meroun.
La démocratisation au Gabon
Le deuxième foyer de fixation de la contagion démocratique
semble se situer au voisinage immédiat du Cameroun, dans la Ré-
publique gabonaise. Le processus se déroule selon un modèle pra-
tiquement identique au précédent, à ceci près que la crise de liqui-
dités pour cause de pétrole n'atteint pas le même degré d'acuité.
Ici également, le mouvement est amorcé par les enseignants et
les étudiants, auxquels se joignent peu après, sous forme de grève,
des agents de la fonction publique et des sociétés étatiques ou
para-étatiques. Dans une tentative pour devancer le cours des évé-
nements, une «Commission spéciale pour la démocratie» est créée.
Celle-ci travaille du 16 janvier au 21 février sous la pression popu-
laire que l'on vient d'évoquer, laquelle se poursuit avec plus de
force tout long de la période considérée. Cette commission estime
au bout du compte et entre autres, que «le monolithisme est deve-
nu incompatible avec l'évolution actuelle de la société gabonaise»,
et que «le Gabon n'étant pas coupé de l'extérieur, ne peut ignorer
ce que l'homme a d'universel. 1...] La démocratie universellement
admise est la démocratie pluraliste». C'est fort de cette conviction
qu'on convoque une Conférence nationale pour le 27 mars 1990.
Mais, à la différence de la commission susmentionnée concernant
l'instauration du multipartisme, elle laisse le président Bongo avec
la quasi-totalité de ses pouvoirs. Les élections législatives qui se
5. Dès cette époque en effet, beaucoup de commentateurs sont conscients du
rôle de précurseur de la Conférence nationale du Bénin. C'est à ce titre, par
que M. Edem Kodjo se permet d'écrire aux participants une lettre
. e (icone Afrique n°1521 du 26/02/90), où il donne entre autres des
cx.r . modération face aux tentations de régionalisme ou de règlement
de comptes, i)taligtitult en particulier que «le cas d'espèce du Bénin est, de
fait, un formidable défi lancé à l'intelligence et à la raison collective des
peuples du continent».
21 dérouleront plus tard verront certes entrer l'opposition au Parle-
ment, mais ne changeront pas fondamentalement le statu quo ante,
le parti au pouvoir ayant conservé une majorité adéquate.
La démocratisation au Zaïre
Le troisième foyer est celui du Zaïre où le chef de l'Etat, le ma-
réchal Mobutu, semble suivre avec une attention particulière les
événements de l'Europe de l'Est, au sujet desquels il estimerait
n'avoir rien à apprendre, ayant choisi «une voie originale»: celle
de «l'authenticité». Mais il n'en conclut pas moins que, «comme il
n'est pas possible et imaginable d'avoir une unanimité absolue sur
tous les aspects de la vie nationale», il s'engagera à promouvoir
une «vaste consultation populaire». C'est dans cet esprit qu'il ins-
titue, le 21 janvier 1990, un «bureau national pour la consultation
populaire», avec à sa tête Mokolo Wa Mpombo. A la fin de ce
même mois de janvier, il entreprend pour deux mois à travers tout
le pays, une tournée de dialogue direct avec la population.
Le résultat de cette consultation dépasse — et de loin — son at-
tente car, au lieu du concert de louanges et de la langue de bois
classique qu'il attendait, beaucoup de personnes, de manière indi-
viduelle et surtout collective, ont saisi l'occasion pour dire tout le
mal qu'elles pensaient du système du parti-Etat et pour affirmer la
nécessité consécutive d'un changement radical. C'est dans ce
contexte que s'inscrit la «lettre pastorale des évêques zaïrois».
Ce document célèbre retient l'attention, en particulier par la
description à la fois concise et complète de la nature spécifique du
régime zaïrois et, d'une manière générale, des régimes politiques
africains. Il s'agirait en effet d'un
«régime hybride, lequel puise dans le libéralisme les avan-
tages qu'offre — en fait à une minorité — la jouissance de
la propriété privée, et emprunte par ailleurs au totalitarisme
les méthodes de conquête et de maintien au pouvoir. [...] Il
a hérité des faiblesses de l'un et de l'autre systèmes d'une
part, et d'autre part, donné lieu à un pouvoir absolu et auto-
cratique, au maintien duquel concourent les capitaux et les
biens produits grâce à l'économie du marché. D'où, par
exemple, la création d'une pléthore d'institutions à mono-
pole d'Etat (sociétés étatiques), dont l'abondance des res-
sources contribue très peu au développement de la nation».
Quel ressortissant africain ne reconnaîtrait pas la situation de
22 son pays dans cet extrait concentré d'un document qui fait référen-
ce depuis lors? En particulier, qui n'a observé le fonctionnement
de ces sociétés dites para-publiques, supposées contribuer au déve-
loppement mais qui ne sont, en fait, que des sinécures que se par-
tagent les potentats du régime, le nombre de ministères — déjà
considérable — ne pouvant être multiplié indéfiniment? Quant à
l'euphémisme de «subventions» utilisées le plus souvent pour ren-
flouer lesdites sociétés, presque toujours en état de déficit, c'est un
autre moyen par lequel les dignitaires du régime du parti unique se
partagent le fruit du travail des petites gens.
Pour revenir donc plus spécifiquement au Zaïre, il est à signa-
ler que le document suscité a été jugé séditieux (pour toutes les
raisons qui viennent d'être développées) et exclu du «cahier des
doléances». Le dialogue national engagé par le président Mobutu
dans les conditions que l'on a vues a été définitivement clôturé à
Lubumbashi, dans le Shaba, le 31 mars 1990. Tirant les leçons de
cette concertation à l'échelle de la nation, le président Mobutu, au
cours d'un discours prononcé le 24 avril 1990 à Nsélé, devait an-
noncer l'avènement de la Troisième République, qui serait doréna-
vant caractérisée par le pluralisme politique. Bien que le Zaïre
continue, à l'heure qu'il est, à se débattre dans les affres d'une
transition particulièrement longue et mouvementée, il n'en reste
pas moins qu'au parti unique ont succédé pas moins de deux cent-
cinquante formations politiques rivales!
La Côte -d'Ivoire
La Côte-d'Ivoire retient également l'attention, en ces débuts de
l'année 1990, à cause de l'agitation qui s'y développe. Celle-ci
implique, dès le mois de février et de façon tout aussi classique
qu'on vient de le voir, les enseignants et les étudiants; ce qui abou-
tit à l'arrestation de 120 d'entre eux fin mars, ainsi qu'à la ferme-
ture des établissements scolaires du pays. C'est sur ces entrefaites
que surviennent des mesures importantes de réduction des salaires
et autres avantages des employés du secteur public 6. Les différents
6. Ces mesures, décidées le 31 mars dans le cadre d'une politique d'austérité
budgétaire, étaient d'ampleur variable en fonction des catégories: ainsi les
ministres voyaient leurs émoluments réduits de -40% et les parlementaires
de -25%. Les salaires supérieurs à 500 000 F CFA étaient amputés de -17%;
-14% pour les salaires autour de 250 000 F CFA; -8% autour de
23 syndicats réagissent vivement: le Synecasci, le Synares pour les
enseignants de l'université, le Synesci pour les enseignants du se-
condaire. Au vu de cette réaction, la décision des pouvoirs publics
de procéder le 2 avril à la réouverture des écoles du pays, ne peut
apparaître que comme une provocation. Et de fait, cette ouverture
reste toute théorique: les enseignants, bien que présents sur les
lieux, refusent de donner effectivement les cours, en une forme de
grève du zèle. Les pouvoirs publics ne mettent pas longtemps à
constater cette nouvelle impasse et, dès lors, décident à nouveau
(le 7 avril 1990) de la fermeture des écoles pour une durée indéfi-
nie; ce qui équivaut en fait, pour les étudiants, à une «année
blanche» du même genre que celle observée au Bénin.
C'est dans ce contexte de tension extrême que le 3 avril, Lau-
rent Gbagbo, enseignant de profession récemment rentré d'exil,
demande la reconnaissance de son parti, le Front populaire ivoi-
rien. Il est imité, dès le 19 du même mois, par le professeur Fran-
cis Wodié, ancien doyen de la Faculté de droit d'Abidjan et fonda-
teur du Parti ivoirien des travailleurs.
Dans l'espoir de juguler la crise à la fois politique, financière et
surtout sociale qui secoue le pays, il est fait appel, le 18 avril, à M.
Allassane Ouatarra, à qui est confiée une nouvelle structure — en
fait un super-ministère, chargé de coordonner l'action de tous les
autres départements impliqués dans la lutte contre la crise. Une de
ses premières décisions portera sur le report des mesures impopu-
laires du 31 mars concernant la réduction des salaires. Mais dans
le même temps, dans une interview au Figaro du 20 avril, le chef
de l'Etat ivoirien maintient que «Le multipartisme ne correspond
pas à la tradition africaine». Dès lors, l'agitation, loin de se cal-
mer, s'étend à l'armée le 14 mai. Il apparaît en fin de compte que
l'apaisement n'est possible que dans une ouverture démocratique
franche et nette. Celle-ci intervient peu de temps après, sous la for-
me de la reconnaissance de ceux des partis politiques qui en ont
fait la demande. Cette ouverture devant se confirmer plus tard, dé-
but 1991, par la tenue des premières élections pluralistes du pays
qui virent le président Houphouêt Boigny confronté à un rival,
Laurent Gbagbo. Malgré l'accusation de fraude massive lancée par
l'opposition, le parti au pouvoir remporta cette consultation. Un
100 000 F CFA, et pas de réduction sous ce montant. Quant aux employés du
privé touchant plus de 100 000 F CFA, ils se voyaient contraints à «une taxe
additionnelle» de 10%. 11 faut en outre rappeler l'existence, depuis 1982,
d'un impôt sur la solidarité.
24 tabou venait néanmoins d'être brisé et une brèche était ouverte,
qui ne manquerait certainement pas de s'élargir lors des consulta-
tions ultérieures.
La jeunesse fer -de-lance
Au travers des quatre cas qui viennent d'être décrits sommaire-
ment, il est possible de se faire une idée du scénario selon lequel
se déroule le processus démocratique en Afrique. J'ai déjà indiqué
— et suffisamment démontré, je l'espère — que ce phénomène
s'inscrit dans l'esprit du temps. A cela s'ajoutent des facteurs pro-
prement locaux. Là encore, il a été possible de voir, au titre de ces
facteurs locaux, l'importance que revêt la crise financière et ses ré-
percussions multiformes, en particulier sur les salaires et les
bourses. Dès lors, et eu égard à leur nature traditionnellement
contestatrice, on comprend que dans bien des cas, l'étincelle part
des milieux universitaires:
«Dans tous ces pays, remarque Siradiou Diallo dans Jeune
n°1523 du 12 mars 1990, les étudiants ont servi Afrique
d'étincelle pour allumer la mèche de la contestation; par-
tout, ils sont descendus dans la rue pour prendre la popula-
tion à témoin des revendications qu'ils formulent depuis
bien longtemps à l'intérieur de leur campus: la revalorisa-
tion de leurs bourses, la baisse, et à défaut le gel des prix
des tickets de restaurant universitaire, des loyers en cité,
des transports, le relèvement du niveau de l'enseignement,
et pour finir, le départ du ministre de l'Education nationa-
le».
L'on observera en effet comme un mouvement allant en cres-
cendo dans les revendications de ces étudiants, qui sont au départ,
comme on le voit, de caractère corporatiste; par la suite, ils s'en
prendront à la première autorité à laquelle ils auront à faire face:
leur ministre de tutelle; plus tard c'est au chef de l'Etat et à l'en-
semble du système qu'ils en voudront.
C'est donc en fonction de ce scénario qu'évoluent les mouve-
ments de contestation dans la quasi-totalité des pays africains, où
assez curieusement l'Afrique francophone se trouve aux premières
loges. Pour un peu, on serait même tenté de dire que l'autre
Afrique, l'anglophone, amorce sinon un mouvement en sens inver-
se (avec la répudiation, à la même époque, du multipartisme alors
en vigueur au Zimbabwé pour un système à parti unique), du
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