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Le progrès au XXIème siècle

De
226 pages
Cet ouvrage décrit les grandes lignes de l'évolution technoscientifique contemporaine, aujourd'hui déterminée par les trois tendances majeures que sont l'instrumentalisation de la recherche, l'interconnexion mondialisée des techniques et ce que l'on peut appeler "la fin de la science". Ces caractéristiques détermineront en partie la réponse que l'humanité pourra donner aux crises que nous connaîtront dans un proche avenir : pauvreté, alimentation, réchauffement climatique, énergie. Face à la mondialisation de la technique, une gestion internationale de celle-ci et de ses risques est aujourd'hui nécessaire.
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Le Progrès au XXIème siècle

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Dernières parutions

Maxime TANDONNET, L'Europeface à l'immigration, 2001. Edward GRINBERG, Mobilité restreinte, mobilité étendue, 2001. Lydie GARREAU, L'amour conjugal sous le joug: quelques faits et discours moraux sur la vie intime des français, Sexes, morales et politiques, tome 1 2001. Lydie GARREAU, Une reconnaissance progressive du plaisir sexuel Sexes, morales et politiques, tome 2, 2001. Thierry BENOIT, Parle-moi de l'emploi... d'une nécessaire réflexion sur le chômage à des expériences pratiques pour l'emploi, 2001. Lauriane d'ESTE, La planète hypothéquée ou l'écologie nécessaire, 2001. Christian BÉGIN, Pour une politique des jeux, 2001. Jacques CAILLAUX, Pédagogie et démocratie, 2002. Ute BEHNING et Amparo SERRANO PASCULI (dir), L'approche intégrée du genre dans la stratégie européenne pour l'emploi, 2002. Bernard L. BALTHAZARD, Le citoyen, explorateur et intellectuel: le double je !, 2002. Manan ATCHEKZAI, Insécurité: jusqu'où va l'iintox ?, 2002. Martine CORBIERE, Le bizutage dans les écoles d'ingénieurs, 2003. Robert MAESTRI, Du particularisme au délire identitaire, 2003. Bertrand MOINGEON, Peut-on former les dirigeants ?, 2003 Liliane Mémery, L'insertion: plaidoyer pour une clinique anthropologique,2003. Saïd KOUTANI, Connaissance et concurrence, 2003 Jean-Christophe GRELLETY, 11 septembre 2001: comme si Dieu n'existait pas?, 2003. Georges LANCON, Nicolas BUCHOUD, Ces banlieues qui nous font peur. Une stratégie d'action pour transformer la gestion des quartiers d'habitat social, 2003. Jacques MILLEREAU, Et si [e mutuel était ['alternative qu'on attend ?, 2003. Noël CANNAT, Prélude à l'inversion de l'empire, 2003. Jacques BRANDIBAS, Georgius GRUCHET, Philippe REIGNIER et al., Institutions et cultures, Les enjeux d'une rencontre, 2003.

Michel CLAESSENS

Le Progrès au XXIème siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

du même auteur L 'Homme, la vie, l'univers (éditions Imago), 1998 Les Dessous de l'intelligence (éditions Imago), 1990 La Technique contre la démocratie (Le Seuil), 1998

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4682-9

Remerciements et avertissement
Je tiens à remercier tous ceux qui, par leurs contributions directes, leurs suggestions ou simplement leur écoute, m'ont aidé à écrire ce livre. Je tiens également à préciser - certaines des idées présentées ici exprimant un point de vue très personnel - que ce livre n'engage aucunement mon employeur actuel, la Commission européenne. Au vu des critiques exprimées dans ce livre, certains seront peut-être tentés d'y voir un plaidoyer anti-science. Ce serait une erreur. Comme toute activité socioculturelle, la science doit souffrir la critique. Comme tout un chacun, je m'interroge sur le sens et la portée de certaines évolutions récentes. S'il est évident que la recherche continuera à apporter des bénéfices à la société, je crains néanmoins que les attitudes qui se développent çà et là ne se transforment en un vaste mouvement d'opposition à la science. Ce livre n'est qu'une petite brique apportée à la construction de l'édifice qui doit permettre d'endiguer la marée montante de l'anti-science. Les lecteurs et lectrices qui souhaitent participer à cette entreprise peuvent me faire parvenir leurs suggestions et remarques éventuelles à l'adresse électronique suivante: michel. claessens@cec. eu. int.

Introduction

Mon Dieu, mon frère, ce sont de pures idées dont nous aimons à nous repaître; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il serait à souhaiter
«

qu'elles fussent véritables.
MOLIERE

»

Le Malade imaginaire (Acte III, Scène 3)

Avec ce qu'il se doit de fatalisme, le proverbe affirme qu'à quelque chose malheur est bon. S'agissant de certaines évolutions récentes de la science et de la technique, nous sommes incités à inverser les sens de cette proposition. Combien de percées technoscientifiques effectuées au cours de ces dernières années, combien de progrès - réels ou présentés comme tels - n'ont-ils pas été médiatisés et portés sur la place publique autant pour leurs avantages supposés que pour leurs inconvénients redoutés - ou prouvés? Ainsi en est-il par exemple des réseaux électroniques: célébrés d'un côté pour faciliter l'accès au savoir et revitaliser la démocratie, ils sont critiqués par ailleurs pour les débordements qu'ils semblent encourager et les menaces qu'ils représentent pour notre vie privée et notre sécurité!. Même chose, bien que dans un tout autre domaine,
On sait par exemple qu'Internet est largement utilisé par les groupes terroristes pour leurs communications. 9
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LE PROGRES AU XXIE SIECLE

pour l'énergie nucléaire: largement accueillie hier pour les perspectives qu'elle offre potentiellement du point de vue de l'indépendance énergétique et de la lutte contre l'effet de serre, elle est aujourd'hui en recul voire bannie dans plusieurs pays européens. Dernier exemple: alors que le génie génétique a révélé un formidable potentiel pour la mise au point et la production de médicaments et autres substances à haute valeur ajoutée, nombre de nos concitoyens manifestent à l'égard des organismes génétiquement modifiés une crainte réelle sinon un véritable rejet. La question essentielle, à mes yeux, n'est pas tant les problèmes que posent les applications que nous venons de mentionner - problèmes importants mais que l'on peut espérer circonscrits à des contextes relativement limités - que l'éventualité selon laquelle les réactions manifestées ne seraient que les symptômes d'une crise beaucoup plus fondamentale et plus grave. Ces réactions traduisent-elles un simple malaise visà-vis de la modernité en ce qu'elle a de plus frappant, à savoir la rapidité des changements en cours? Ou révèlent-elles au contraire les signes avant-coureurs d'un vaste mouvement antiscience voire les stigmates d'une véritable crise du progrès? Ces réactions sont-elles ponctuelles, limitées à quelques cas particulièrement délicats? Ou annoncent-elles au contraire une remise en cause fondamentale du rôle de la science et de la technique dans nos sociétés? Si l'on adopte un point de vue résolument optimiste, il convient de relativiser les problèmes posés par ces nouvelles technologies. Ceux-ci pourraient donc n'être que la très banale manifestation de cette propension des médias au sensationnalisme, elle-même soutenue par le plaisir que nous prenons à nous faire peur et de surcroît alimentée par le malaise qu'engendrent une distance et une incompréhension certaines à l'égard des sujets technoscientifiques. Peut-être les accidents qui 10

INTRODUCTION

se sont produits et les réactions d'hostilité voire de rejet qui se sont exprimées nous rappellent-ils simplement que cette belle idée de progrès, inspirée des Lumières et du positivisme, selon laquelle les avancées technoscientifiques et l'avancement socioculturel iraient de pair, établissant un strict parallèle entre la progression de la raison et le progrès tout court, a bel et bien vécu. A moins que ces problèmes ne soient la conséquence de notre tendance à vouloir croire, au-delà de toute raison, à l'unicité du beau, du bon et du vrai? Enfin, plus prosaïquement, il est permis de croire que les critiques formulées à l'égard de ces nouveautés sont tout simplement à la mesure des espoirs voire des rêves qui les ont fondées. Un proverbe taoïste dit: « Plus grande est la médaille, plus grand est le revers ». Si l'on opte pour une interprétation pessimiste des choses, les technosciences traverseraient actuellement une crise majeure. Celle-ci pourrait découler de la peur que génère la double constatation que, d'une part, la puissance et la précision des innovations techniques ont atteint des proportions effrayantes qui n'autorisent aucun faux pas et que, d'autre part, ces développements effrénés s'effectuent précisément en dehors d'un véritable contrôle démocratique. Si tel est le cas, la situation actuelle et son évolution probable laissent présager le développement d'un large mouvement anti-science dont l'institution scientifique tout entière pourrait faire les frais en connaissant, au cours des prochaines années, une crise majeure de confiance, dont on observe peut-être déjà les premiers symptômes. Au-delà du désintérêt des jeunes pour les études et les carrières scientifiques et des doutes quant à l'utilité de certaines recherches, on constate que, dans les affaires récentes du sang contaminé et de la vache folle, le rôle de la science et les responsabilités des scientifiques ont été mis en question. Plus inquiétant: des scientifiques et des laboratoires ont été la cible, au cours des dernières années, d'actions terroristes, tant aux Il

LE PROGRES AU XXIE SIECLE

Etats-Unis qu'en Europe. Même les scientifiques sont rejoints par le doute. Un exemple parmi d'autres: l'article publié par le scientifique américain Bill Joy, cofondateur de la société informatique Sun Microsystems, dans la revue Wired en avril 2000 et repris deux mois plus tard sur le site Internet du Monde sous le titre « Pourquoi le futur n'a pas besoin de nous », dans lequel il explique que les technologies les plus puissantes du XXle siècle - la robotique, le génie génétique et les nanotechnologies - menacent d'extinction l'espèce humaine. Last but not least, les attentats du Il septembre 2001 ont concrètement montré le redoutable potentiel de hautes technologies maîtrisées par des groupes terroristes. Certes, le malaise qu'engendre le changement, fût-il technique et donc, à ce titre, crédité des a priori les plus favorables, n'est pas nouveau. Déjà en 1929 Valéry avait clairement perçu la portée relative de ce que l'on qualifie parfois un peu trop vite de « progrès »2: « Je me suis essayé autrefois à me faire une idée positive de ce que l'on nomme progrès. Eliminant donc toute considération d'ordre moral, politique ou esthétique, le progrès me parut se réduire à l'accroissement très rapide et très sensible de la puissance (mécanique) utilisable par les hommes, et à celui de la précision qu'ils peuvent atteindre dans leurs prévisions. » Si ce malaise s'est renforcé au cours de ces dernières années, c'est parce que les citoyens ont pris pleinement conscience de ce que les conséquences des développements contemporains sont sans commune mesure avec celles des techniques du passé, à la fois dans l'espace (réseaux mondiaux, changements globaux) et dans le temps (plusieurs générations exposées). La technique a évolué jusqu'ici pratiquement sans contrôle, mais cela était sans
2

P. Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, Gallimard, 1945 (Folioessais, 1998). 12

INTRODUCTION

gravité; aujourd'hui, il n'existe pas davantage de véritable contrôle mais les conséquences en sont beaucoup plus visibles et surtout beaucoup plus lourdes. De ces deux interprétations, laquelle traduit le mieux la situation actuelle? Problèmes ponctuels ou risque généralisé?

Nécessité de mieux contrôler la technoscience ou « simple»
crise de société? Pour répondre à ces questions, il nous faut dégager les grandes caractéristiques de l'évolution actuelle des sciences et des techniques. C'est ce que nous proposons de faire dans les premiers chapitres de ce livre. Outre la tendance générale des développements technoscientifiques - somme toute assez triviale voire naturelle - à toujours gagner en puissance et en précision, trois grandes caractéristiques me paraissent résumer l'évolution de la technoscience contemporaine. Présentons-les brièvement ici: La première tendance lourde de ces dernières années tient à une « instrumentalisation » croissante de la technoscience, de plus en plus soumise à des objectifs industriels, stratégiques voire politiques. Avec, comme conséquence, le recul de la recherche au profit du développement, la valorisation du faire au détriment du savoir et le fait que l'activité scientifique, de nos jours, soit devenue essentiellement technique. Presque complètement soumise à la résolution de problèmes pratiques voire contingents, la recherche s'est - ou a été - détournée pour une large part de la contemplation et de la compréhension des phénomènes naturels. Et ceci avec la bénédiction voire la complicité de nos dirigeants: de nombreux projets de haute technologie - de certaines missions spatiales à la centrale Superphénix en France - ont eu pour but principal de servir de formidables (et coûteuses) vitrines technologiques pour les pays qui les ont entrepris. Scientifiques et citoyens devraient une fois 13

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LE PROGRES AU XXIE SIECLE

pour toutes prendre acte de cette multidimensionalité du rôle réel de la recherche dans la société et mettre un terme à cette confusion fondamentale qui donne lieu à des contresciences regrettables autant que redoutables3... La deuxième tendance majeure est l'interconnexion des techniques et le développement de multiples réseaux mondiaux. Conséquence: nous vivons désormais dans un monde d'interactions, un monde complexe et riche de controverses donc de conflits -, étant donné le nombre élevé d'hypothèses et d'incertitudes, qui font que l'avenir se décline en une multitude de scénarios possibles. Ainsi, face aux développements extrêmement rapides et complexes actuellement en cours, l'impression qui se dégage est celle d'un énorme bricolage, certes savant, mais qui, sous un vernis technoscientifique, ne doit pas faire illusion. Tout nouveau développement, en raison notamment de la formidable mise en réseau mondialisée des techniques, peut désormais générer des effets négatifs, imprévus et même imprévisibles. Une innovation perçue ici comme une progression évidente sera peut-être vécue là-bas comme une régression voire un danger manifeste. Le paratonnerre de Benjamin Franklin n'avait qu'un impact local et bien déterminé; les techniques contemporaines ont des conséquences globales et de moins en moins cernées. Les terroristes utilisent des technologies très répandues dans le monde occidental et très bon marché qui peuvent aussi être dangereusement efficaces dans une entreprise de dévastation. De façon à première vue paradoxale, alors que la technoscience assure une emprise toujours croissante sur le présent, celle-ci ne nous offre qu'une
3 Certains auteurs établissent ainsi un lien direct entre le développement technoscientifique et le mouvement - l' explosion, pourrait-on écrire parascientifique.

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14

INTRODUCTION

prise limitée sur notre avenir. Ce n'est là qu'un des paradoxes de notre époque: la puissance opérationnelle des technosciences contraste « violemment» avec la relative impuissance de l'homme à gérer leur propre développement. Il y a à la base un profond malentendu dans les relations entre les acteurs de la recherche et les citoyens, cristallisé dans l'ambiguïté de l'expertise scientifique, qui conduit les sociétés non pas tant à surestimer la contribution des technosciences aux problèmes réels mais surtout à ignorer la contribution réelle des technosciences à la société, et ceci à l'échelon individuel comme au niveau institutionnel.

. La troisième tendance de l'évolution actuelle comprend plusieurs phénomènes que l'on regroupera ici en parlant de la fin de la science. La fin de la science, c'est d'abord le fait que ce siècle ait vu s'accélérer le découpage de la science en une multitude de disciplines qui ont développé leurs propres outils, des langages spécifiques et dès lors des communautés autonomes. Il s'est produit au cours de ce siècle une formidable balkanisation du savoir qui est non seulement un frein à la pollinisation croisée des champs de la connaissance et à la conquête de terrae incognita mais également une limite au contrôle que peut prétendre exercer la communauté scientifique sur ses propres développements dans la mesure où celle-ci paraît structurée davantage en un ensemble de tribus relativement indépendantes qu'en une collectivité soudée. L'affaire Dolly nous le rappelle: ce que le public a perçu comme une découverte était l'aboutissement d'une recherche en cours depuis une bonne décennie dans plusieurs laboratoires de par le monde4. Et ce n'est pas seulement le grand public qui a
4 Du reste, il y a belle lurette que le clonage est pratiqué communément par les jardiniers. 15

LE PROGRES AU XXIE SIECLE

été pris de court puisqu'on a vu également les milieux scientifiques, médicaux et politiques enclencher en urgence une série d'initiatives et prises de position pour mieux encadrer ce type de recherche. Comment ne pas voir dans cette tardive prise de conscience la conséquence de la division de la science et de la société en secteurs pratiquement étanches les uns aux autres? L'éclatement des savoirs - donc des pouvoirs - en une multitude de domaines relativement cloisonnés est une évolution qui hypothèque les chances pour la société de s'approprier le processus de l'innovation et d'exercer un contrôle sur le développement des technosciences. Ce mouvement général que nous désignons par l'expression
«

fin de la science », dont les bases sont à la fois

épistémologiques et pratiques, est aussi à l'origine d'un isolement de la science et d'une distance voire d'une coupure avec le monde réel. Une situation qui explique, au moins en partie, les difficultés voire les obstacles qui s'observent dans un certain nombre de domaines scientifiques. Il s'agit, par exemple, de l'insuccès (relatif) de la recherche sur le cancer pour lequel, malgré les efforts considérables consacrés depuis plusieurs décennies et les annonces encourageantes qui sont publiées régulièrement, nous ne possédons toujours pas de compréhension globale de la pathologie - ni a fortiori de traitement complet. Pareille constatation peut être faite dans le domaine technique: dans le cas de la fusion thermonucléaire par exemple, les échéances sont sans cesse repoussées. Alors que les premières expériences permettaient d'entrevoir une solution à l'horizon de la fin du siècle passé, on sait aujourd'hui que la production soutenue, sur Terre, d'énergie par des réactions de fusion nucléaire contrôlées ne sera possible au plus tôt que vers 2050. Certes, tant dans le cas du cancer que dans celui de la fusion, les piétinements observés pourraient n'être que la conséquence de l'ampleur des problèmes posés. On ne peut 16

INTRODUCTION

toutefois exclure à ce stade qu'il y ait là (aussi) des butées épistémologiques fondamentales. A cela s'ajoute le fait que les sciences paraissent s'imposer leur propre fin, leurs propres limites et, en fin de compte, leurs propres limitations. On l'a vu de façon caricaturale avec la triste affaire Sokal. Le problème n'est pas seulement la parcellisation du champ de la connaissance, c'est aussi le fait que celui-ci soit morcelé en une multitude de « chasses gardées» et de baronnies sur lesquelles certains scientifiques adoptent un comportement de propriétaire terrien, percevant par exemple le visiteur étranger comme un intrus. Ces comportements, du reste très humains, sont un frein aux échanges et au rapprochement des savoirs. Parce que les tendances décrites ci-dessus s'observent dans l'ensemble des secteurs de la recherche et concernent toutes les technosciences, n'est-ce pas le signe que celles-ci revêtent un caractère fondamental ou structurel? Sans doute, mais que fait qu'elles modifient déjà en profondeur le fonctionnement et les orientations de la recherche? Résultent-elles enfin d'une évolution plus fondamentale encore? Ces questions seront abordées dans la dernière partie de l'ouvrage, où nous verrons que, contre toute attente, ces trois tendances pourraient en effet bien dériver d'une cause unique. Une conclusion qui est en effet assez surprenante. Quel rapport, en effet, entre l'instrumentalisation croissante des activités de recherche et de développement, l'interconnexion des techniques à l'échelle mondiale et ce que nous avons appelé la fin de la science? Revenons encore ici sur ces trois tendances majeures de l'évolution technoscientifique que nous venons de présenter très brièvement. De celles-ci découlent, d'après nous, deux importantes conséquences. 17

signifient elles alors exactement? Qu' annoncent-elles outre le -

LE PRO GRES AU XXIE SIECLE

La première est le fait qu'il nous faille abandonner, une fois pour toutes, l'idée d'un progrès technique avec un p majuscule. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que les technosciences n'apportent plus d'améliorations aux problèmes actuels. Mais que, compte tenu de la nature des changements apportés par l'évolution technoscientifique contemporaine, on ne peut prétendre que celle-ci apporte automatiquement et de façon globale un changement en mieux. Ce n'est pas le fait de quelques innovations particulières mais la conséquence d'une évolution générale de la technoscience, qui veut que, dans certains cas, une solution trouvée ici génère un nouveau problème là-bas et que ce qui sera perçu ici comme une éventuelle amélioration puisse être ressenti là-bas comme une détérioration bien réelle5. En dépit de réparations et de solutions ponctuelles toujours possibles, il n'est plus envisageable, à notre époque, notamment en raison de l'interconnexion mondialisée des techniques, d'identifier à l'avance toutes les conséquences, positives ou négatives, d'un développement précis. A des progrès concevables semblent systématiquement répondre des revers inéluctables. Jacques Testart n'exprimait pas autre chose: « Dans chaque usage de ce qu'on désigne a priori comme "progrès", on retrouve, à côté de bénéfices humains, parfois conséquents mais souvent négligeables, de tels effets pervers qui semblent en être constitutifs6. » Il n'est donc plus possible de faire la part entre les avantages (locaux et bien identifiés) et les impacts (globaux et difficilement prévisibles) des changements techniques dès lors que le système technicien s'est étendu à l'échelle de la planète tout entière. C'est donc aussi la fin du
5

Voir par exemple la découverte au Royaume-Uni que les bûchers allumés suite à la crise de la fièvre aphteuse ont libéré en six semaines autant de dioxine que toute l'industrie en un an (The Guardian, 23 avril 2001). 6 J. Testart, Des Hommes probables, Paris, Le Seuil, 1999, p. 150. 18

INTRODUCTION

progrès tout court, dans la mesure où notre bien-être, qu'on le veuille ou non, dépend largement du développement technoscientifique, et le renoncement à cette notion classique

qui, pour reprendre les mots de Sartre, « supposeune ascension
qui rapproche indéfiniment d'un terme idéal ». Pour une large part, cette faillite du progrès vient de la divergence qui s'est produite entre nos savoirs et nos pouvoirs, entre la science et la technique, entre le développement des connaissances qui est nécessairement lent et l'évolution technologique qui est, elle, de plus en plus rapide, entre le questionnement de l'Univers, qui est nécessairement une entreprise de longue haleine, et la résolution de nos problèmes pratiques, qui demande des réponses immédiates. De ce point de vue, le divorce qui s'est produit entre la réflexion politique et le développement technique constitue vraisemblablement l'une des plus grandes menaces pour l'homme. Cette évolution radicale se manifeste dans plusieurs domaines technoscientifiques. Prenons par exemple le cas des sciences de la vie. Auparavant - je veux dire il y a à peine une trentaine d'années - toute découverte scientifique, toute innovation technique dans ce domaine était d'emblée considérée comme un progrès. Ce n'est plus vrai désormais. Les citoyens ne souscrivent plus automatiquement aux développements qui se produisent dans ce domaine: le cas des aliments génétiquement modifiés et l'émergence du clonage, par exemple, suscitent autant - sinon davantage - d'oppositions que d'adhésions. Cette situation est tout à fait nouvelle. Nous y reviendrons. Remarquons, au passage, l'absence de pensée unique: alors que le sens du progrès technique paraît, à certains égards, remis en

cause, nombreux sont encore les partisans7 d'une
7

«

nouvelle

A la suite notamment de l'ancien président américain William Clinton qui avait déclaré: "Nous ne sommes qu'au début d'une période qui entrera dans 19

LE PRO GRES AU XXIE SIECLE

économie» ou d'un « global libéralisme» qui, reposant largement sur les nouvelles technologies, apportera croissance, maîtrise de l'inflation et plein emploi. Un progressisme postmoderne, en quelque sorte. Sans mettre en cause l'apport fondamental des technosciences à notre civilisation et sans vouloir jouer les Cassandre de la technologie, il me semble toutefois que l'on ne peut faire l'économie d'une réflexion sur les problèmes que posent certaines applications de la recherche. La seconde conséquence de l'évolution technoscientifique actuelle, et qui est en quelque sorte le corollaire de l'analyse précédente, est que l'on ne peut faire l'impasse sur un ajustement des conditions de fonctionnement de la recherche et aussi - surtout - sur un rapprochement du monde de la science et des responsables politiques, en vue de permettre à la société de se réapproprier le cours de l'innovation. On rappellera ici que Heidegger, dès 1966, affirmait que la démocratie n'est pas, à ses yeux, le régime le mieux adapté aux sociétés technologiques qui sont les nôtres. Loin de moi l'idée de suivre à la lettre l'analyse de Heidegger. Mais on aurait tort de considérer cette question comme résolue, arguant du seul fait que nous vivons en démocratie. Rappelons seulement ce que nous écrivions précédemment8: le développement technique actuel échappe en grande partie aux règles du jeu démocratique. Il y a à cela plusieurs raisons, l'une d'entre elles étant la démission des principaux acteurs (décideurs et citoyens) face aux questions technoscientifiques. Du reste, la question soulevée par Heidegger est (de nos jours) d'une grande actualité puisque l'on voit se multiplier les initiatives visant à combler le déficit

1'histoire comme celle de l'âge d'or." (Le Monde, 21 décembre 1999) 8 M. Claessens, La Technique contre la démocratie, Paris, Le Seuil, 1998. 20

INTRODUCTION

démocratique qui caractérise la prise de décision sur les sujets technoscientifiques. Dans ce contexte, il devient évident que, compte tenu de la situation actuelle de mondialisation économique et de globalisation des techniques, l'enjeu est désormais d'inventer une forme de démocratie à l'échelle mondiale. Nos sociétés, jusqu'ici, s'accommodaient d'un contrôle local des évolutions techniques. Cela ne suffit plus aujourd'hui. Comme il est inutile, aujourd'hui, de multiplier les organes de régulation au niveau national. Les innovations technologiques doivent être validées et, dans la mesure du possible, contrôlées au niveau international voire planétaire. Quel sens cela a-t-il d'accepter dans quelques pays la culture d'organismes génétiquement modifiés qui exerceraient des effets négatifs sur la biosphère - à supposer que ceux-ci puissent être démontrés - alors que ces organismes sont susceptibles de produire leurs effets bien audelà des frontières des pays où ils ont été libérés? De même, quel sens cela a-t-il de construire des centrales nucléaires peu fiables comme cela a été le cas dans l'ex-URSS alors qu'un accident, même limité, affectera les pays limitrophes sinon l'ensemble de l'humanité? Ainsi que l'exprimait le Commissaire

européen Christopher Patten: « Le terrorisme est la face sombre de la globalisation9.»
La technique est devenue globale et cela impose que ce contrôle, si contrôle il peut y avoir, doit s'effectuer lui aussi au niveau global. La conséquence semble inéluctable: il nous faut désormais mettre en place des autorités mondiales pour évaluer les nouvelles technologies parce que l'application et le développement de celles-ci ne connaissent plus de frontières. L'interdépendance des techniques et l'émergence des réseaux mondiaux appellent des mécanismes régulateurs universels. Et
9 Le Monde, 9 octobre 2001. 21

LE PRO GRES AU XXIE SIECLE

ce principe dépasse le cadre scientifique et technique: une approche globale est nécessaire dans toute une série de domaines. Loin des approches anti-mondialisation, il nous faut aujourd'hui globaliser la mondialisation. Cette introduction explique aussi la structure de l'ouvrage: après une brève histoire du progrès présentée dans le premier chapitre, nous abordons par la suite les trois grandes tendances de l'évolution technique actuelle: institutionnalisation de la recherche, interconnexion des techniques et ce que nous avons appelé la fin de la science. Les questions posées par cette présentation et cette introduction seront abordées dans la conclusion. Sans dévoiler l'argumentation qui suit, il me semble que l'on doive, à ce stade, transposer à l'évolution technique les grandes lois qui prévalent dans le monde biologique. Tout comme les mécanismes qui sous-tendent l'évolution du monde vivant, dont on sait aujourd'hui qu'elle n'est pas une marche inéluctable qui mène d'une situation initiale très imparfaite (à savoir l'ère cellulaire) vers l'état de perfection (sous-entendu l'homme), les lois qui président au développement technique ne sont pas régies par une logique de progrès1o. Le mécanisme de l'évolution darwinienne, parce qu'il procède, au départ, de mutations dues au hasard, conduit essentiellement à des individus qui sont adaptés à leur environnement local. Il ne perce aucune intention, aucune téléologie, aucun projet qui soit supérieur à cette contingence. Pourquoi en irait-il autrement de l'évolution technique? L'idée que celle-ci sous-tend directement (par l'Homme interposé) le progrès n'est peut-être qu'un reliquat d'anthropocentrisme. A défaut de se placer au centre de l'Univers, l'homme se console en se considérant comme l'artisan principal du progrès.
10

Voir à ce sujet S. J. Gould, L'Eventail du vivant, Paris, Le Seuil, 1997. 22

INTRODUCTION

Pour conclure cette introduction, je pense que le malaise actuel provient aussi d'une accumulation de plusieurs malentendus. Malentendu au sujet du fonctionnement de la recherche, malentendu au sujet de certaines de ses finalités, malentendu au sujet des relations science-société et techniquesociété. Nous reviendrons sur ces points dans la conclusion. Mais ces malentendus sont à l'origine d'une illusion de progrès, d'un progrès essentiellement imaginaire, qui cac)1e des erreurs commises par et sur l'Homme. Loin de tendre vers une symbiose technique-nature qui pourrait se traduire par l'émergence, comme l'ont souligné plusieurs auteurs, d'une véritable « technonature », il nous semble au contraire que l'évolution actuelle a donné naissance à un véritable monde parallèle qui, peu à peu, se peuple d'objets « vivants ». Loin de fusionner, les univers humains et techniques sont au contraire condamnés à rester séparés tout en restant complémentaires. A l'heure du tout technologique, il est nécessaire de se recentrer sur I'humain. A force de mettre les technosciences sur un piédestal, nous avons peut-être perdu le sens profond de l'humanitéll. Et à force d'encenser les performances de l'objet au détriment des capacités de I'humain, nous avons contribué à déconnecter la technique du progrès.

11

Voir J.-C. Guillebaud, Le Principe humanité, Paris, Le Seuil, 2001.

23