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LE PROTOCOLE OU LA MISE EN FORME DE L'ORDRE POLITIQUE

358 pages
Dispositif contribuant à mettre en scène le pouvoir, le protocole constitue un objet de réflexion fondamental pour le politique. Quelles que soient leurs traditions culturelles et nationales, les gouvernants ont recours à l'apparat pour renforcer leur légitimité. Mode de répartition des corps dans l'espace, le protocole classe, partage, hiérarchise, rassemble, agrège, institue. Il instaure et préserve ainsi un ordre qu'il rend visible. La réflexion entreprise ici relève de l'anthropologique, du sociologique, de l'historique, du juridique et du politique. On s'intéresse aussi bien aux monarchies d'Ancien Régime qu'aux démocraties contemporaines, aux régimes autoritaires, fasciste qu'aux expériences des régimes théocratiques.
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LE PROTOCOLE OU LA MISE EN FORME DE L'ORDRE POLITIQUE

@L'Harmattan ISBN: 2-7384-4968-9

Sous la direction de Yves DELOYE, Claudine HAROCHE et Olivier IHL

LE PROTOCOLE

LA MISE EN FORME DE L'ORDRE POLITIQUE

ou

L'Harmattan 5-7, me de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A VANT-PROPOS Cet ouvrage est issu d'un colloque international organisé par l'Association Française de Science Politique à l'Institut International d'Administration Publique à Paris les 7, 8 et 9 juin 1995. C'est une réflexion, entreprise il y a plusieurs années dans le cadre du Groupe de recherches sur l' étiquette et le protocole politique (GREPP) du Centre de recherches politiques de la Sorbonne dirigé par Jacques Lagroye, qui est à l'origine de ce colloque. Les auteurs tiennent à remercier tous ceux qui ont contribué à ce projet. La plupart des contributions présentées lors de cette rencontre figure dans ce livre. Nous exprimons toute notre gratitude à Jean-Luc Parodi qui, d'emblée, a manifesté à l'endroit de ce projet le plus vif intérêt. Nos remerciements vont également à Jean Leca et à Jean-Louis Quermonne, Présidents de l'Association Française de Science Politique, qui ont fortement soutenu cette réflexion sur le protocole.

La réalisation de cet ouvrage doit beaucoup à Catherine
Honnorat qui s'est entièrement chargée des nombreuses cOITectionset de la mise en forme [male du livre. Nous remercions également Fabienne Serrand, Carole Renaud, Nadia Aouad et Catherine Bailleux qui ont contribué à la réalisation de ce travail.

LISTE DES AUTEURS
PieITe ANS ART, professeur émérite de sociologie à l'université Paris VII. Marianne BASTID-BRUGUIERE, directeur de recherches au CNRS.
Peter BURKE, reader in cultural history à l'université de Cambridge. Jean-Pascal DALOZ, chargé de recherches au CNRS (Centre d'études d'Afrique noire, Institut d'études politiques de Bordeaux).

Yves DELOYE, maître de conférences de science politique à l'université Paris I, enseignant-chercheur au Centre de recherches politiques de la Sorbonne. Eugène ENRIQUEZ, professeur de sociologie à l'université Paris VII.
Michèle FOGEL, maître de conférences d'histoire à l'université Paris X

Emilio GENTILE, professeur d'histoire à l'université La Sapienza de Rome. Cristiano GROlTANELLI, professeur d'histoire à l'université de Pise. Claudine HAROCHE, directeur de recherches au CNRS (Centre de recherches politiques de la Sorbonne. Olivier IHL, professeur de science politique à l'Institut d'études politiques de Grenoble, enseignant-chercheur associé au Centte de recherches politiques de la Sorbonne (paris I).
Meredith KINGSTON, enseignant-chercheur politiques de la Sorbonne (paris I). au Centre de recherches

Nicolas MARIOT, doctorant à l'École des hautes études en sciences sociales (Laboratoire de sciences sociales de l'ENS ,Paris).

Pierre MAZET, maître de conférences de scie~ce politique à l'université de La Rochelle, enseignant-chercheur à l'LA.J.E.S. (La Rochelle). Bernard MOREAU, Chef du protocole de l'Assemblée nationale. Amedeo QUONDAM, professeur d'histoire à l'université La Sapienza de Rome. Daniela ROMAGNOLI, professeur d'histoire à l'université de Parme. Gérard SABATIER, maître de conférences d'histoire à l'université Grenoble II.
Max-Jean ZINS, chargé de recherches au CNRS (Centre d'études recherches internationales, Paris). et de

Introduction

PROTOCOLE ET POLITIQUE: FORMES, RITUELS, PRESEANCES
Yves Déloye, Claudine Haroche, Olivier Ihl

"Aux grandeurs d'établissement nous (...) devons des respects d'établissement, c'est à dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, scIon la raison, d'une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte (H.) C'est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs ..." (Pascal).

Pourquoi s'intéresser au protocole? Des considérations conjoncturelles certes y invitent. Telle cette déconcertante déclaration du gouvernement nommé en mai 1995 qui annonce la suppression des avions du GLAM et encore la réduction des cortèges accompagnant les voitures officielles, soulignant même que désormais les ministres -comme tout citoyen- seraient tenus de s'arrêter aux feux rouges. Rappelons aussi qu'avant leur entrée en fonction, les présidents de la République annoncent une simplification du protocole. Intention vite abandonnée après leur investiture. Le général de Gaulle s'était lui gardé de faire de telles promesses: en 1944, il déplorait que ses contemporains aient perdu "le goût de l'antique déférence", "le respect des règles d'autrefois" ; il tenait, en effet, le protocole pour "l'expression de l'ordre dans la République". Il faut encore se souvenir du président Mitterrand qui à l'aube de son premier septennat, témoignait d'une attention vigilante à l'endroit du protocole, insistant pour que soit disjointe sa fonction de sa personne. Vaclav Havel, quant à lui, dans un entretien récent fait observer que ce qui séduit dans

Il

l'exercice de la magistrature suprême, c'est sans doute moins le pouvoir, que ce dont il s'accompagne: les limousines, les cortèges, les belles demeures, les banquets, les cérémonies, le protocole. D'autres raisons invitent à s'aITêter sur la question du protocole. Avec l'apparition de l'État, des règles -dont les origines sont ensevelies depuis des siècles- sont venues classer et répartir les sujets et les corps, lors des cérémonies. Par là, le protocole instaure, préserve un ordre visible. Il entend imposer le respect et l'obéissance notamment à l'endroit de celui qui se trouve "au dessus des autres", le chef, l'empereur, le roi, le président. De multiples édits, ordonnances, mémoires en révèlent l'importance; ainsi l'édit d'Henri il accordant la préséance aux princes du sang, ainsi encore l'ordonnance par laquelle Henri III crée la charge de Grand maître des cérémonies en 1585. Cet ordre de préséance entend fixer la place de chacun selon sa condition, son rang, sa fonction. Le protocole semble fondamentalement mû par cette quête d'harmonie comme par cette volonté de pacification, Cedant arma togae. Dans le même temps, cette hiérarchie a été à l'origine de nombreux conflits. L'histoire de l' étiquette et du protocole est jalonnée d'incidents où se laissent deviner les contours d'enjeux politiques majeurs. C'est pourquoi, le protocole n'a cessé de retenir l'attention. Pascal, Tocqueville, Durkheim, Mauss ou Simmellui ont consacré des passages étonnants. D'autres auteurs, peu connus, scribes de régimes disparus ou pontifes d'un code oublié, ont attaché leur nom à des maximes et des recueils officiels. Constantin Porphyrogénète, pour l'étiquette byzantine, avec le Livre des cérémonies, un ouvrage qui expose la codification du cérémonial impérial jusque dans les détails les plus infimes, afin que "le pouvoir impérial [apparaisse] plus majestueux, grandit en prestige, et par là même, [fasse] l'admiration et des étrangers et de nos propres sujets". L'Empereur, soucieux d'ordre, de dignité, de splendeur, déclarait la nécessité de "parler de chaque cérémonie pour dire comment et selon quelles règles il faut l'exécuter et l'accomplir"!. De même, les ouvrages de la Renaissance sur les manières des cours princières, Cortegiano de Balthazar Castiglione (1528), Galateo de Giovanni della Casa (1588), les miroirs des princes consacrés à la formation morale et politique des rois témoignent d'un souci constant: développer, chez le Prince, la contenance, la majesté, la gravité qui sied à un monarque. Il faut encore se souvenir de ces auteurs qui, dans leurs écrits, consignent un vaste savoir sur les cérémonies: Du Tillet, Recueil des roys de France, leur couronne et maison (1580), Du Chesne, Antiquitez et recherches de la grandeur et

.

1. C. Porphyrogénète, préface, p. 1.

Livre des cérémonies,

Paris, Les Belles Lettres, 1935, Livre l,

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Majesté des roys de France (1609), Théodore Godefroy, enfin, l'auteur du Ceremonial de France (1619).

HONORER

CERTAINS

ÉTATS

Tocqueville s'est longuement interrogé sur la question des
formes dans leurs rapports aux systèmes politiques, qu'il faille entendre par ce terme les manières, la politesse, ou les cérémonies. Sa thèse centrale: "la tendance démocratique consiste à aller au fond des choses sans faire attention à la forme". Faut-il, dans ce constat, apercevoir une réaction à l'importance de l'étiquette ou encore de la civilité de cour sous l'Ancien Régime? Un rejet des signes extérieurs qui indiquent et soulignent la naissance, la condition, le rang? Peut-être même un refus de I'hypocrisie, de la dissimulation au profit de la transparence, de l'authenticité et de la sincérité? Le constat revêt l'allure d'une sentence pour Tocqueville: (...) on peut dire que l'effet de la démocratie n'est point précisément de donner aux hommes certaines manières, mais d'empêcher qu'ils n'aient des manières"2. Même les formes considérées comme nécessaires sont aisément tenues pour superficielles, fausses voire mensongères. Que l'on songe à celles qui structurent et mettent de l'ordre; à celles qui imposent des égards dans les rapports entre individus; à celles qui ne pouvant les supprimer, voilent la cruauté et la violence du lien entre hommes et États. On l'aura compris: la question du protocole amène à suivre différentes approches, à mêler les siècles, les cultures, à explorer les espaces proches et lointains. Un nom s'est imposé à nous dans cette réflexion: celui de Mauss. Il en a guidé la démarche et inspiré les cheminements. En 1909, l'anthropologue, consacrant un texte superbe à la prière, considérait qu'une théorie de la prière était nécessaire à qui voulait comprendre "le serment, le contrat solennel, les tournures de phrases requises par l'étiquette, qu'il s'agisse de chefs, de rois, de cours ou de parlements, les appellations de la politesse". Entre la courtoisie, les cérémonies, le protocole, les lois juridiques et politiques, Mauss apercevait une continuité. "C'est surtout à décrire que s'attache l'historien. fi ne recherche ni les principes ni les lois. Il expose en quoi consiste le système de prières dans telle ou telle religion, il n'étudie ni une espèce de prières, ni la prière en général. Les rapports qu'il établit entre les faits sont essentiellement, sinon exclusivement d'ordre
fi

2. A. de Tocqueville,

De la démocratie

en Amérique,

Paris, J. Vrin,

1990, p. 185.

13

chronologique. n détennine moins des causes que des antécédents"3. La recommandation a été entendue: cet ouvrage s'est efforcé de consacrer au pourquoi et pas seulement au comment. Autre figure éclairante, fondatrice: Pascal. Il y a plus de trois siècles, le philosophe, plaidant pour son utilité, invitait à réfléchir sur l'importance du cérémonial: "Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures. (...) Qui passera de nous deux? Qui cédera la place à l'autre ?", s'intelTogeait-il. "Le moins habile ?Mais je suis aussi habile que lui". Il en concluait: "Il faudra se battre sur cela", ajoutant encore "il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un: cela est visible; il n'y a qu'à compter. C'est à moi à céder, et je suis un sot si je le conteste". De là le philosophe concluait à la vertu d'ordre de l' étiquette et du protocole. "Nous voilà en paix par ce moyen"4. L'ordre imposé par le protocole répondait aux attentes du philosophe: celles d'un ordre social rendu vertueux par une géométrie indiscutable, celles d'un monde de passions enfin réconcilié avec les exigences de la raison. Ces pages résonnent encore comme une invitation à méditer sur le rapport entre les apparences, l'ordre et les qualités authentiques des hommes. Elles nous invitent encore à élucider le rapport du pouvoir à la pompe, à l'apparat, à nous intelToger sur les fondements des cérémonies, leur rôle dans le protocole. Le philosophe distinguait ainsi "grandeurs d'établissement" et "grandeurs naturelles". Il établissait une différence dans le respect qui leur est attachée, disjoignant l'estime due aux hommes qui la méritent par leurs qualités, des témoignages de déférence toute extérieure. Or, les "grandeurs d'établissement" sont précisément celles que l'on discerne et honore dans le protocole: elles "dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. (...) Il n'est pas nécessaire; parce que vous êtes duc, que je vous estime; mais "il est nécessaire que je vous salue. (...) Si vous êtes duc' et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. (...) Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre

esprit"s.

3. M. Mauss, "La prière" (1909), reproduit dans M. Mauss, Oeuvres (édité par V. Karady), tome 1, "Les fonctions sociales du sacré", Paris, Minuit, 1968, p. 362 et 368. 4. Pascal, Pensées sur la politique, Paris, Rivage, 1992, p. 37. S. Ibid., "2e discours sur la condition des grands" (1660), p. 111-112.

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RITUALISER

LE POUVOIR

Le protocole est ainsi un ordre, un mode de répartition des corps, un dispositif contribuant à mettre en scène le pouvoir politique. L 'historien, le politiste, l'anthropologue, le juriste peuvent à son propos retrouver des questions fondamentales. Le protocole s'efforce d'écarter l'arbitraire et l'aléatoire pour figer une hiérarchie par des règles de bienséance. Il classe, partage, hiérarchise; il rassemble, agrège, institue. Comment ces règles peuvent-elles lier les corps, les sujets, les citoyens à une communauté politique? Au XVIIe siècle, le Dictionnaire Universel d'Antoine Furetière rappelle que le terme "protocole" désigne un "formulaire de plusieurs actes de justice pour instruire les novices en la pratique". C'est également le "registre relié de notaires, où ils doivent écrire toutes les minutes de leurs actes à la suite les unes des autres, afin qu'elles ne soient point perdues, changées ni altérées". C'est enfin "celui qu'on appelle maintenant le souffleur, qui est derrière celui qui parle en public, pour lui suggérer ce qu'il doit dire, au cas où la mémoire lui manque". Ainsi défini, le mot "protocole" suggère un sens aujourd'hui encore essentiel: garantir la continuité, préserver la mémoire des institutions politiques. Parce qu'il fixe la liste des "rangs et des préséances", la hiérarchie des fonctions politiques, parce qu'il rappelle à chacun la place qui est la sienne, les gestes qu'il doit accomplir, parce qu'il justifie la distribution des corps dans l'espace politique, parce qu'il règle le mouvement et le rythme des cérémonies, le protocole garantit l'expression de l'ordre en politique. L'enjeu de la codification des règles protocolaires apparaît dans le Cerenwnial de France (1619) de Théodore Godefroy: "fixer à jamais par un ordre visible la hiérarchie invisible de l'Ordre propre à chaque société". Considéré comme l'auteur du premier traité de protocole en France, T. Godefroy établit la proximité qui existe entre "protocolle" et "ceremonial". Terme que définissait ainsi A. Furetière: "livre où est contenu l'ordre des cérémonies" . Dès cette époque, le protocole fait partie des textes qui énoncent les formes du pouvoir. Il en expose le fondement ritualisé qu'elles entendent instaurer. À toutes les époques, "il y a un cérémonial politique chargé de sens qu'il appartient à l'historien de déceler et qui constitue l'un des aspects les plus importants de l'histoire politique"6. Ainsi le Rituel en llsage dans tout l'empire des Quing (1759), regroupe-t-il sous le terme "protocole" des éléments qui ne
correspondent pas exactement à la définition occidentale du terme. D'où

6. 1. Le Goff, "L'histoire politique est-elle toujours l'épine dorsale de l'histoire 1"(1971), dans L'imaginaire médévial, Paris, Gallimard, 1985, p. 341.

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la nécessité d'étudier d'abord l'ensemble des rituels d'État dont la
finalité est religieuse, à la différence de la France de l'Ancien régime où le souci majeur, séculier est d'exhiber la majesté du pouvoir politique. Refusant de confondre protocole codifié et pratique protocolaire, l'observateur soulignera l'importance des usages dont le protocole fait l'objet, la diversité des significations dont il se voit revêtu. Le regard se fait ici interprétatif au sens où l'entend Clifford Geertz. Ainsi au xxe siècle, l'Inde connaît une situation originale: la politique du protocole du British Raj s'inscrit dans un jeu d'influences complexes entre les cultures indienne et britannique. En adoptant certains traits du protocole de l'empire moghol, les autorités britanniques entendent légitimer leur domination sur l'Inde.. La transposition des règles protocolaires dans le contexte colonial fait alors naître de nouvelles règles protocolaires.

LE GOUVERNEMENT

PROTOCOLAIRE

L'apprentissage, l'incorporation des sentiments et des émotions qu'entend inculquer le protocole contraint acteurs et spectateurs à certains gestes, à certaines postures, à certains mouvements, à certains silences. Le protocole s'efforce de gouverner en profondeur comportements et sentiments: il renforce valeurs, croyances et conventions légitimant l'autorité politique. Dans le même temps, le protocole est le lieu de multiples querelles symboliques qui ont pour objet le pouvoir: le rang assigné, la place occupée, la position assise ou debout, la hauteur du siège attribué, la distance qui éloigne ou, au contraire, rapproche de l'autorité politique centrale sont autant d'enjeux symboliques déterminants. C'est ici que les querelles de préséances prennent leur sens: parce que la civilisation des moeurs a, en partie, pacifié les relations sociales et politiques, le langage protocolaire autorise une expression domestiquée de conflits qui ne parviennent guère à remettre en cause l'ordre recherché. L'ordre du protocole se modifie néanmoins sous l'influence de certains faits historiques. C'est l'émergence puis l'afftrmation de l'État qui ont véritablement contribué au développement de la fonction politique du protocole. À cela une raison simple: chaque État établit des classements protocolaires qui définissent l'ordre d'entrée et de déplacement, les positions respectives des représentants du pouvoir. La vocation du protocole est de composer un tableau hiérarchique, une image prévisible, émouvante et digne d'éloges. Comment s'établit cette

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structure hiérarchisée? Par une répartition solennelle des places et des rangs. Plusieurs contributions à ce livre tentent de montrer qu'une science des proportions et de la perspective est alors invoquée pour introduire cette majesté dans le fonctionnement de l'appareil d'État. Ainsi, lorsque Louis XIV s'installe à la cour de Versailles, mettant fin à la longue itinérance du pouvoir monarchique, toute une série de portraits gagne les principales villes du royaume. Leur mission vise à faire oublier une absence. Peintes ou sculptées, toutes ces effigies serviront à magnifier le visage du roi comme à sacraliser le corps de la royauté. Avec l'apparition d'une bureaucratie d'État, un tel ordre hiérarchique se transforme pour se muer en une véritable "mise en rangs des positions de. pouvoir". Confirmé par la loi, fixé dans ses moindres détails, le protocole reflète et reforce la spécialisation et la centralisation du pouvoir. Au.point de relever, avec le développement de l'État-nation, d'une forme publique de coercition, celle qui organise un type impersonnel de contrôle entre les divers corps de fonctionnaires. Ses propriétés semblent, au moment de la rédaction du décret de messidor an XII, proprement vertigineuses: ramener une vaste étendue à une échelle réduite, donner à voir le mouvement sous une forme statique, permettre à chaque service d'être apparent et différent, gouverner les conduites par des statuts et des honneurs. Le xxe siècle continuera à y recourir comme à un véritable outil de gouvernement. Qu'il ait pour but de renforcer la suprématie d'un chef charismatique sur une foule ou de conforter la primauté de l'institution présidentielle, l'organisation de l'État s'y réfère directement pour établir son autonomie. Dans ces deux cas, c'est un subtil dosage de distance et de proximité, d'expression et de retenue qui gouverne les émotions. TIs'agit tantôt de consacrer la figure d'un "chef' qui, sous les ovations, s'offre au contact fusionnel du peuple, tantôt de rendre familière une lointaine magistrature par le déploiement réglé d'une visite d'État. Cependant, des grandes messes fascistes, théâtralisant la silhouette du Duce, aux sobres poignées de main des déplacements du président Mitterrand, un même fil invisible parcourt le protocole et le pouvoir: montrer la hauteur et la différence, signifier le rapprochement et la distance. Pour instaurer la domination, pour en imposer le respect, pour entretenir la loyauté et l'obéissance, le protocole, par des préceptes, des directives ou des manuels, distingue, récompense, subordonne, sanctionne. Bref, il recourt à un ensemble de relations d'autorité qu'il contribue, en retour, à renforcer. Le protocole invite à l'obéissance politique, que Guizot désignait comme "un gouvernement des esprits", celui qui exige d'abord une maîtrise des corps et des postures. Il s'agit, en quelque sorte, de soumettre les conduites à des formes, de délimiter un espace d'actions et de représentations au sein duquel les signes de la

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reconnaissance précèdent et prolongent les distinctions sociales. C'est en ce sens que le protocole permet de comprendre la morphologie du pouvoir. Dans les études rassemblées ici, on s'est donc efforcé de retrouver cette histoire des profondeurs politiques qu'évoque Jacques Le

Goff, histoire remarque-t-il "partie de l'extérieur, des signes des symboles du pouvoir"7.

7. Ibid., p. 339.

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Première Partie

LE POUVOIR DU PROTOCOLE

Chapitre 1 LE POUVOIR DE LA FORME. POUR UNE APPROCHE PSYCHO-ANTHROPOLOGIQUE DU PROTOCOLE
Pierre Ansart

Les définitions qui nous sont proposées des protocoles politiques soulignent la complexité de leurs significations. Dans une première définition, on désigne par ce terme les règles, les prescriptions, les codes explicites qui pourront faire l'objet d'un savoir, et, éventuellement, de discussions et de commentaires. Le protocole est

un fait de paroles et de sens. Dans une deuxième définition, on
caractérise le protocole par sa réalisation, le cérémonial, les préséances, les comportements manifestés dans les rencontres, dans les échanges diplomatiques et politiques. Ces comportements protocolaires qui mettent des acteurs en interactions réglées sont définis comme publics et peuvent constituer des spectacles ayant une dimension esthétique. De plus ces comportements sont considérés comme des actes politiques ayant donc leur importance et leur efficacité. Enfin, et ce n'est pas la moindre dimension de cette complexité, les définitions évoquent un ensemble de valeurs qui s'attachent à ces comportements réglés, soit que l'on insiste sur le respect que l'on doit à ces normes, soit que l'on mette l'accent sur les valeurs dont le protocole est un symbole: déférence, réciprocité, pacification des échanges, bienveillance, cordialité. Un premier étonnement que l'on peut avoir en face de ces comportements aussi complexes et élaborés est, certes, leur universalité. Tout à la fois, les formes, les détails sont indéfiniment différents et originaux à travers les cultures et les époques, mais, cependant, il n'est pas paradoxal de rapprocher un texte contemporain,

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extrait du Journal Officiel réglementant le protocole, de formes rituelles, décrites dans les Entretiens de Confucius, concernant une ambassade dans une cour chinoise du ve siècle avant notre ère. Un second étonnement que nous pouvons avoir en face de ces manifestations protocolaires concerne l'intensité des réactions affectives qui accompagnent à la fois la codification, l'énoncé des règles, et leurs réalisations: ce que soulignent bien souvent la lenteur des délibérations, l'importance des détails, puis le luxe des cérémonies, l'apparat, comme si des émotions, des passions individuelles et collectives étaient en jeu dans tout protocole: peur du désordre? Angoisse du chaos? Plaisir du spectacle ou ambivalence des sentiments? Qu'en est-il de ce point de vue? Ce sont ces deux dimensions que je voudrais tenter de conjuguer: la dimension anthropologique des protocoles, leur universalité et, d'au1re part, leur dimension psychologique et affective. Il va de soi que bien d'au1res approches sont possibles, mais on peut espérer d'une approche psychoanthropologique, recourant très librement à la psychanalyse, qu'elle mette mieux en relief les connotations émotionnelles, les dimensions affectives du protocole et ainsi les expériences qu'en ont les acteurs et les spectateurs.

L'ANGOISSE

DU CHAOS

Dans le Guide du protocole et des usages de Jacques Gandouin, une caricature exprime très clairement la menace de violence que le protocole a pour fonction de conjurer: on y voit des petits personnages qui, tous ensemble et du même élan veulent franchir une même porte; leur commune précipitation fait comprendre qu'ils se ruent vers la oousculade et vers la violencel. La caricature veut suggérer qu'un ordre de préséance, quel qu'il soit, est absolument indispensable pour éviter les coups et blessures, et l'on peut aussi voir dans ce dessin humoristique l'avertissement initial et l'expression d'un sentiment, la crainte du désordre, qui accompagne implicitement, peut-on penser, toute codification et toute mise en place d'un protoc'ole. On peut retenir ici certaines analyses de Freud sur l'angoisse pour mieux souligner ce préalable fondamental au protocole: la peur du désordre et de la violence. Freud fait de l'imprécision des dangers, de l'impossibilité pour le sujet de coordonner les représentations du danger, l'une des sources de l'angoisse. L'incertitude, l'impression de vide, le fantasme du
1. 1. Gandouin, Guide du protocole et des usages, Paris, Stock, 1984, p. 63.

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chaos, sont créateurs de peur et d'angoisse, ce que nous éprouvons sur nous mêmes. Freud ajoute, et cette indication ouvre la voie à un approfondissement de ce sentiment d'angoisse face au chaos, il ajoute que cette angoisse n'est pas seulement la peur en face d'un danger extérieur, mais aussi une expérience, l'expérience subjective du conflit dans l'économie psychique de chacun. L'angoisse est, en ce sens, expérience du chaos intérieur, expérience de mon incapacité à ntaîtriser

mon rapport au monde, incapacité, éventuellement, à maîtriser le
conflit entre mes désirs de destruction et mes désirs d'investissement2.

Ainsi, peut-on dire, deux peurs se cumulent avec des combinaisons indéfiniment renouvelées selon les cultures et selon les sujets: peur du désordre extérieur et, d'autre part, expérience du conflit interne, qui font du désordre non maîtrisable un "affect d'angoisse" se traduisant, par exemple, par l'inhibition devant l'action. La pathologie fera apparaître de multiples formes et manifestations de cet affect d'angoisse, et bien des angoisses à caractère névrotique, et, pour Freud, ces formes pathologiques ne font qu'illustrer par le paroxysme, les conflits psychiques qui sont ceux de chacun. Avant le protocole, pourrait-on dire, la peur du chaos. Et, s'il en est ainsi, on serait autorisé, dès l'abord, à suggérer que le protocole pourrait être rune des réponses à l'angoisse, par la mise en place d'un ordonnancement, constituant ainsi l'une des thérapies de l'angoisse. Lorsque Jacques Gandouin écrit que la finalité essentielle du protocole est, dit-il, de "faire régner l'harmonie dans les rapports officiels, comme la politesse fait régner l'harmonie dans les rapports humains"3, il suggère que le protocole constitue une réponse aux conflits et comme un moyen culturel, aux conséquences objectives et subjectives, de surmonter le chaos extérieur et l'angoisse subjective. Aux sentiments de vide, de menaces de décomposition, le protocole va opposer un code, un univers clairement ordonné d'actions et de réactions, un ordre de préséance qui seront définis comme légitimes. Il restera à préciser comment fonctionne cette thérapie de l'angoisse et comment le sujet peut l'intérioriser comme un mécanisme de défense. Mais considérons, auparavant, les périodes de préparation du code.

2. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, 3. J. Gandouin, op. cit., p. 62-63.

Paris, PUF, 1951 (1ère

édition

1926).

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LES PÉRIODES

DE NÉGOCIATION

Ces périodes, pendant lesquelles s'élabore un nouveau"protocole constituent du point de vue de la psychologie des acteurs, une période de danger où, éventuellement, la conscience du risque de violence ou même de guerre est présente, période durant laquelle les ambitions, les jalousies, les crises d'agressivité ont leur place. De multiples cas de figure sont possibles, dans l'histoire, de ces périodes de création ou de modification du code, de recherche éventuellement dangereuse de la nouvelle norme, entre des acteurs en situation de concurrence ou de rivalité : soit que, et c'est peut-être le cas le plus fréquent, on puisse revendiquer ou défendre une supériorité en se référant à des schémas traditionnels ou antérieurement acceptés. La légitimation du protocole par son ancienneté est un argument essentiel dans une recherche de la cessation des tentatives de changement.

-

parvenir à créer une nouvelle règle. C'est un cas de figure que l'on peut

- soit. que l'on traverse une phase de rivalité ouverte pour

retrouver dans les rivalités du potlach dans lesquelles des tribus rivalisent entre elles par des exhibitions ou des destructions de biens pour parvenir à désigner laquelle sera reconnue comme détentrice du rang supérieur. Après un conflit, le nouveau protocole peut symboliser la victoire ou la défaite.

- soit que la revendicationd'accéder à un rang supérieur
s'exprime au sein de la même cité, donne lieu à des expressions de mécontentements, de menaces, de ruses pour parvenir à faire admettre le changement de rang par le déroulement protocolaire. - soit encore que l'un des protagonistes soit absent du débat ou feigne de ne pas entendre les propositions du rival. L'histoire de la diplomatie de la cours coréenne au XVIIe siècle en offre un bel exemple: on voit les chefs de la diplomatie chercher pendant plusieurs mois lès formules de salutation à l'égard de l'Empereur de Chine. Il s'agit de trouver l~ formule qui ne sera pas insolente à l'égard du redoutable voisin, mais qui ne sera pas non plus un aveu de vassalité. C'est qu'il s'agit d'un point décisif pour les relations de paix ou de
guerre, de supériorité et d'infériorité, et ainsi de la vie de chacun4. Ce que nous suggèrent ces phases de création, de négociation du

nouveau protocole, c'est bien Vimportance des enjeux politiques soulevés dans ces périodes, puisqu'il s'agit rien moins que de désigner le juste rapport social, le rapport acceptable par les différents
partenaires. Il s'agit de créer le rapport social entre partenaires inégaux,
4. B.-S. Park, Règles protocolaires Séoul, Kyujanggak Archives, 1992. de la cour royale de la Corée dès Li (1392-1910),

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et d'inventer l'inégalité symbolique acceptable pour surmonter les dangers de conflit et de confusion. Du point de vue psychologique, ces périodes d'incertitude peuvent nous montrer aussi l'extrême importance psychologique du protocole que souligne l'intensité des querelles, des revendications, des susceptibilités, des agressivités, des humiliations, au cours, par exemple des remises en cause du protocole existant. Le Duc de Saint-Simon nous en montre un exemple hautement significatif à la cour du roi Louis XIV quand il relate les querelles sournoises de l'affaire du "bonnet" où les légistes s'efforcent de modifier l'ordre des préséances au détriment des pairs et des princes du sang. Ce que montre parfaitement Saint-Simon, c'est bien cette intense relation entre le protocole et les passions, entre le social et le psychologique sur le point particulier du protocole dans lequel se concentrent le rapport au pouvoir, la dignité, l'image de soi, la reconnaissance ou la désinvolture d'autrui: quelles rages, quelles agressivités, quelles humiliations sont en jeu et soutiennent les efforts déployés pour maintenir ou modifier le protocoles. Il ne s'agit, apparemment que de signes, d'apparences, mais on en voit là toute la gravité. Toutes les passions, Freud dira toutes les pulsions inconscientes, de vie et de mort, du désir et de la haine, sont susceptibles d'être mobilisées dans une querelle diplomatique, et particulièrement chez ceux qui en sont les premiers protagonistes. Et les historiens du XVIIe-XVIIIe siècles nous montrent, ce que Tocqueville souligne dans L'Ancien Régime et la Révolution qu'à cette époque et loin de la cour, les querelles protocolaires ne cessaient de renaître entre les cotps sociaux, entre les groupes des différents ordres et jusqu'aux corporations avec, éventuellement des violences physiques6. Mais notons aussi que cette phase si révélatrice des intensités passionnelles sous-jacentes au protocole, que ces phases d'instauration devront être oubliées. C'est une tendance permanente que l'on retrouve dans l'histoire des rituels que d'estomper, de négliger cette histoire troublée afin de donner au protocole un caractère incontestable.
Tendance qui est commune aux mythes et aux religions que de faire de la croyance un dogme sans histoire, qui aurait des origines hors du temps. Et, de même, notre tendance est de faire du protocole une règle donnée, une règle de fait, un code, en quelque sorte, naturel, ou dont les origines, dit-on, "se perdent dans la nuit des temps". Il importe, en effet, de dépassionner le protocole, de le rendre incontestable, pour éviter le retour de la discussion, le retour au désordre.

5. Duc de Saint-Simon, Mémoires, Paris, Gallimard, 1953, p. 512-542. Sur ce point, voir C. Haroche, A. Montoia, "Éléments pour une anthropologie politique des positions et des préséances, types d'économies psychiques et systèmes politi<)ues chez Norbert Elias et le due de Saint-Simon", Cahiers internationaux de sociologie, 99, JUIllet-décembre 1995, p. 247-263. 6. A. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Paris, Gallimard, 1952 (lère édition 1856), chapitre 9.

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L'ACCOMPLISSEMENT

DU RITUEL PROTOCOLAIRE

Ce détour par la phase d'instauration du code nous aide à comprendre cet autre caractère du déroulement protocolaire que l'on désigne par les termes de "majesté", "grandeur" ... Sans doute cette impression de majesté est-elle à la mesure des passions surmontées. Et notre impression de sérieux, de même que la gravité nécessaire avec laquelle les acteurs accomplissent le rituel, répondent à ce sentiment que le désordre est toujours possible et qu'il est, par le protocole toujours conjuré. Nous avons sans doute le sentiment obscur que la défaillance, l'absence de sérieux, la dérision, en faisant irruption dans un déroulement protocolaire, détruiraient, en quelque sorte, le charme, le sortilège, de cet exorcisme du désordre mis en place par le protocole. De plus, il se produit, dans ces moments d'accomplissement du protocole, une rencontre entre une magnification d'un ordre social et, d'autre part, une particulière harmonie entre moi-même et le spectacle qui s'offre à mes yeux. On le sait bien, le déroulement du protocole met en scène une cohésion sociale, non pas seulement comme un jeu ou une danse, par exemple, peuvent le faire, mais un ordre symbolique entre des personnages politiques, et une conciliation, une mise en ordre du politique. Ces personnages qui se rangent selon .les règles, qui
échangent les salutations et les phrases convenues, construisent l'image

d'un monde concilié malgré les rangs et les inégalités, image précisément fascinante parce que les rangs y sont à la fois exhibés, reconnus, et cependant conciliés. Dans le temps du protocole, une société politique avec ses rangs et ses différences, se montre sur la scène, proclame son être, son harmonie, se transforme en majesté. Lorsque le jeune roi Louis XIV entre dans Paris au retour de son mariage, le 26 août 1660, précédé des grands corps de l'État en costumes d'apparat, entouré des représentants des trois ordres, il exprime la réalité de l'ordre monarchique. Tout le cortège symbolise la société monarchique, chacun y prend place selon la dignité de son ordre,

c'est toute. l'organisation sociale qui proclame son harmonie et le
caractère central de la personne et du corps du roi7. Et nous savons que

la foule des Parisiens, à ce spectacle, applaudit et clame son enthousiasme. Les chroniqueurs nous disent que la foule qui couvrait les trottoirs, qui s'entassait aux fenêtres et jusque sur les toits, applaudissait et poussait des cris de joie. Et comment se fait-il qu'aujourd'hui même les déroulements protocolaires, les cérémonies peuvent rester un spectacleprisé? On peut peut-être suivre un instant
7. J. Troncon, L'entrée triomphante de leurs Majestés , Paris, 1662.

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Freud, retrouver sa .théorie des trois instances, et faire l'hypothèse que le spectacle du protocole nous émeut parce qu'il trouve en nous-mêmes un écho, ou, pourrait-on dire, une triple réaction:

1. Premièrement, la cérémonie protocolaire nous donne
confusément une image de paix, l'image ordonnée du chaos surmonté, comme un spectacle apaisant de l'ordre politique et donc comme une réponse à nos propres conflits. S'il est vrai, comme le dit Freud, que nous sommes le lieu permanent de nos conflits, et, au niveau des pulsions, le lieu d'un affrontement de nos désirs d'amour et de haine, de vie et de mort, le déroulement protocolaire nous fournit une réponse provisoire, rimage de la conciliation positive, et d'une sorte de triomphe de la paix sur la violence, de l'harmonie sur la mort. On peut penser que ce que Freud appelle la "resexualisation" des relations sociales peut s'actualiser à l'occasion de telles cérémonies et favoriser une projection positive sur le social. 2. Au niveau du moi, on peut penser que le déroulement protocolaire n'est pas sans lien avec les problèmes de l'identité et de l'identification. Car le protocole fonctionne puissamment comme un processus de définition, de désignation des identités. Pour ceux qui accomplissent le protocole, assurément, la cérémonie est une exhibition, une mise en scène de sa fonction, de sa place dans l'ordre social, de son identité sociale pour soi et pour autrui. Le célébrant se situe sous le regard d'autrui, se fait reconnaître dans cet espace social pacifié. Le spectateur est, certes, moins impliqué dans cette valorisation de soi et dans ce procès d'identification. C'est selon ses appartenances et selon la culture politique qui est la sienne qu'il s'identifiera plus ou moins, ou superficiellement, avec les identités qui lui sont présentées. Mais, à tout le moins, le déroulement protocolaire offre le spectacle d'identités sociales acceptées, magnifiées, déroulement qui pourra fonctionner comme rassurant pour le citoyen qui peut y trouver l'occasion d'une valorisation de l'ordre politique dont il fait partie et donc une valorisation de soi par identification. 3. Enfin, il reste. à dire ce qu'est le protocole pour le sur-moi cette instance de contrôle du moi, selon Freud, cette instance qui intériorise les contrôles sociaux et installe en quelque sorte, le contrôle en chacun d'entre nous8. Assurément, la cérémonie protocolaire est une image forte des valeurs sociales et une image claire des contrôles sociaux en acte; contrôles d'autant plus convaincants que chacun des acteurs accepte visiblement cet auto-contrôle ou s'efforce de se conformer à la norme
8. S. Freud, Malaise dans
la civilisation, Paris, PUF, 1971 (lère édition 1929).

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intériorisée. Il Y a donc davantage, dans le protocole, que le plaisir d'une participation à un ordre, il y a aussi une exigence, un appel à se conformer à une règle et donc une tension, et, éventuellement la source d'une difficulté. Et nous devons ouvrir là un autre chapitre à notre réflexion, car si le protocole est, comme nous l'avons vu, source d'une participation heureuse, il est aussi un lieu de tension, d'effort sur soi et donc un lieu possible de contestation. C'est qu'il ne suffit pas que le protocole soit accompli, il faut qu'il soit bien accompli. Il ne doit pas être accompli avec raideur, comme si on l'assumait avec difficulté, ni être accompli avec désinvolture, comme on n'y accordait pas croyance. Il doit être accompli avec exactitude, avec aisance et comme naturellement. Ce n'est pas là un simple détail de forme. On trouve déjà des réflexions sur les postures. et le maintien protocolaire chez Confucius dans les Entretiens dont on pense qu'ils sont au plus près de son véritable enseignement, au ve siècle avant Jésus-Christ. Un passage de ces Entretiens nous montre comment Confucius se présentait à un Prince et comment il accomplissait le protocole de l'ambassade en remettant au Prince la tablette qui était l'insigne de son.souverain et la preuve de son identité :
"Quand il est porteur de la tablette de jade, il se courbe, COlnme écrasé par son poids. Il l'élève comme pour faire un salut, et l'abaisse comme pour présenter une offrande. Son visage dit la crainte et, dans sa marche prudente, ses pieds semblent de plomb. Quand vient l'heure des cadeaux rituels, il a recouvré sa sérénité. En audience privée, il se montre souriant et détendu"9.

Ce que montre ce court texte, et qui confIrme une expérience séculaire, c'est qu'il ne suffit pas d'accomplir le protocole comme une contrainte, comme une routine. Le protocole doit être accompli non seulement avec aisance, mais mieux encore, il doit être réalisé parfaitement par tout le corps et l'esprit, par delà le comportement profane, dans une communion manifeste avec les significations politiques dont on exprime alors la valeur. Psychologiquement, pourrait-on dire, l'accomplissement parfait réalise une idéalisation, une forme de sublimation ~t appelle l'officiant à réaliser en lui-même une totale maîtrise de soi et à manifester la réussite achevée de cette idéalisation. Le protocole invite le sujet à intérioriser cet idéal, à réaliser sur lui-même le refoulement nécessaire, et à manifester, par delà l'effort de contrainte, l'exaltation de l'idéalisation. La réalisation idéale du protocole appelle à la sublimation, au dépassement des conflits pulsionnels, à leur négation,
9. Confucius, Entretiens de Confucius, Paris, Éd. J. de Bonnot, 1979, p. 10.

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ou plus exactement leur dénégation puisque, pour Freud, nos conflits demeurent malgré le refoulement. Ainsi le protocole est un comportement difficile, plus exigeant qu'il pourrait sembler: à la fois, - comme nous le disions à l'instant, il fonctionne comme une forme de thérapie sociopolitique, comme image de l'harmonie en acte, et, du point de vue individuel, comme un moment d'harmonisation des instances, mais le protocole s'inscrit aussi dans l'idéalisation du politique, et, en certains cas, pourrait-on dire, dans le sublime politique, et, sur le plan du sujet, il s'inscrit dans les processus difficiles de la tension, de la sublimation et de la maîtrise surmontée. Et, sans doute, pouvons-nous tirer de ces remarques quelques indications pour mieux comprendre la contestation des protocoles.

-

LA CONTESTATION DU PROTOCOLE
Nous pouvons poursuivre notre approche parallèle des deux registres, du social et de l'individuel, pour examiner ces contestations du protocole. Pour l'analyse historique des protocoles, nous pouvons reprendre la remarque très générale de Tocqueville selon laquelle la société démocratique tend à mettre en question les protocoles. C'est l'une des conclusions de La Démocratie en Amérique qui oppose deux types de sociétés: "l'état social" aristocratique et "l'état social" démocratique. Pour Tocqueville, l'état social aristocratique caractérisé par la hiérarchie des ordres, par la stabilité des moeurs, par la division forte entre des ordres prestigieux et le peuple; tout cet état social, dit-il, est favorable aux respect des formes, au maintien des distinctions et des traditions, et donc des protocoleslO. L'état social démocratique, au contraire, qui est et qui se veut égalitaire, où les distinctions héréditaires ne sont plus facilement tolérées, où la passion de l'argent a remplacé les passions de l'honneur, où les citoyens sont, comme il le dit, "petits et faibles" et tendent à s'enfermer dans leur individualisme, la tendance sera à négliger les formes, les manières, à dénoncer la figuration des hiérarchies et des distinctions. À ces remarques générales de Tocqueville que nous pouvons retenir provisoirement, nous pouvons ajouter l'autre registre, celui des structures psychiques qui correspondent à cet état social démocratique.
10. A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, p. 300-304. 1986, tome 2,

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On peut faire l'hypothèse que la sensibilité démocratique aura tendance à ressentir les règles protocolaires comme des formes contraignantes et

exceptionnelles. Là où l'homme aristocratique (pour reprendre la dichotomie de Tocqueville) perçoit la confmnation magnifiée de l'ordre social, l'homme démocratique aura tendance à ressentir le protocole comme l'image d'une séparation entre des initiés et les non-initiés, le protocole étant perçu comme un rite de consécration et de distinction. Pierre Bourdieu, par' exemple, exprime cette sensibilité lorsqu'il tIséparertl ceux qui participent ou . souligne que .le rituel a pour effet de l'homme aristocratique apprécie dans le protocole le respect des formes, l'esthétique des formes prestigieuses, l'homme démocratique aura tendance à les ressentir comme artificielles, opposées au naturel, au spontané, aux rapports sincères qu'il prétend valoriser dans les rapports interindividuels. Pour reprendre la théorie freudienne des instances, on peut penser que l'homme démocratique sera porté à associer le protocole au contrôle difficile, à l'exigence tlsurmoiquetl coûteuse en termes d'énergie psychique. Pour le dire en un mot, on peut suggérer que la psychologie démocratique est méfiante à l'égard du protocole comme elle est, ou se dit méfiante à l'égard des refoulements.

ont participé au rite et tous ceux qui n'y ont pas participé. Là où

LE PROTOCOLE

AUJOURD'HUI

Est-ce à dire que nous assisterions à une contestation généralisée du protocole? Assurément non. Et ce serait en contradiction avec ce que nous remarquions en commençant sur la pérennité du protocole. Mais les protocoles n'ont cessé de se transformer comme n'ont cessé de se transformer les attitudes communes à l'égard des protocoles Il. Et il me semble que nous pouvons percevoir trois composantes dans les attitudes actuelles à cet égard: 1. Tout d'abord et 'correspondant en partie à cette sensibilité démocratique dont nous parlions, une exigence semble accompagner aujourd'hui les protocoles: celle de fonctionnalité. Il me semble (mais ce serait une hypothèse à examiner) que les protocoles sont d'autant mieux acceptés et approuvés aujourd'hui, qu'ils apparaissent ou sont ressentis comme fondamentalement nécessaires et, en quelque sorte, comme justifiables rationnellement. Il faudrait, pour valider cette hypothèse, relire par exemple, les guides actuels du protocole, on y
Il. J. Carre (dir.), The Crisis of Courtesy: 1600-1900, Leideo, E. J. Brill, 1994. Studies in the Conduct-Book ÎlJ Britain,

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verrait que les protç>colesy sont moins légitimés par leur ancienneté ou leur majesté, que par leur caractère de nécessité dans la vie sociale. D'où la possibilité, par exemple, de les présenter avec humour... ce qui nous éloigne considérablement des rituels confucéens, ou même des manuels du savoir-vivre duXIXe siècle et de leurs affumations péremptoires. 2. Un deuxième aspect serait à analyser plus avant dans la sensibilité contemporaine et se rapporterait au goût actuel des protocoles comme spectacles. Ce n'est peut-être pas seulement anecdotique ou lié simplement au développement des médias. On peut peut-être y voir une nouvelle attitude, appauvrie sans doute par rapport à la fascination antérieure, mais liée néanmoins à la persistance de la magie du protocole. Que le protocole soit devenu davantage un spectacle dont l'aspect esthétique importe au premier chef marque, certes, la distance entre le rituel et le citoyen et renouvelle sa posture de passivité de citoyen-consommateur. Mais, à travers le spectaculaire et le plaisir qu'on y prend, se transmet néanmoins l'essentiel du protocole comme représentation harmonisée et maîtrisée d'un rapport social. 3. Enfin, et ce sera ma conclusion, le spectacle des protocoles nous rappelle souvent que nos sociétés ne sont pas seulement des sociétés démocratiques, mais aussi des sociétés historiques, prises dans les aléas de l'histoire, et qu'un protocole de l'actualité, la simple image d'une poignée de main, peut mettre le spectateur en présence du drame, en présence de la réalité d'un drame actuel, et de la volonté des hommes de faire l'histoire. Le spectacle d'un protocole peut aussi porter explicitement le signe de l'histoire, et le symbole d'une volonté des hommes de faire l'histoire.

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Chapitre2 PERSPECTIVES PSYCHANALYTIQUES POLITIQUES
Eugène Enriquez

ET RITUELS

Que la psychanalyse se soit intéressée aux rituels ne doit pas nous surprendre. En effet, elle a eu pour ambition <tetrouver le sens latent à des actes minutieux, quotidiens, répétitifs, qui semblaient en être dépourvus (comme les actes manqués) ou à des actes qui ne se donnaient comme signification explicite que d'être l'expression d'un ordre établi entre les hommes ou entre les hommes et Dieu. Elle a formulé l'hypothèse que ce qui semblait mesquin, bizarre, non rationnel ne pouvait pas, contrairement à la croyance commune, être dénué de sens ("cela n'a pas d'importance, ce ne sont que des petites manies") et était à l'inverse chargé d'une signification trop importante pour se dévoiler facilement. Et également, que ce qui semblait ordonné, ritualisé, expressif des tabous et des interdits et qui faisait partie d'un cérémonial, était vraisemblablement une défense contre un désir de désordre inavouable ou au moins un compromis entre un désir et la peur de voir ce désir s'extérioriser. Or, qu'est-ce qu'un rituel sinon une cérémonie réglée, impliquant des paroles, des actes, des posture~, des ordres de préséances formalisées, constamment renouvelées lors de circonstances analogues, donc des manières d'être ou au moins de se comporter rigides, prévues et prévisibles qui offrent à celui qui est averti une symbolique immuable et à celui qui est "innocent" le sentiment d'être devant une pièce agréable bien qu'il ne puisse en comprendre l'agencementl. C'est
1. C. Rivière, Les liturgies politiques, Paris, PUF, rituelles, Paris, PUP (Que sais-je 1), 1995 (1 ère édition 1988 ; J. Maisonneuve, 1988). Les conduites

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bien en arguant qu'il n'est rien sans signification et que le sens ne peut être logé dans un sens préétabli une fois pour toutes, que la psychanalyse a pu débusquer ce qui était de l'ordre du non-vivant, du mortifère (souvent nécessaire à la vie) et qu'elle a nommé "compulsion à la répétition", le plus grand obstacle à la cure en tant que celle-ci doit favoriser dans le sujet humain le vif et le créateur de lui-même et en même temps le plus nécessaire au sujet pour exister. C'est de ce
paradoxe que l'homme et les sociétés se nourrissent.

LES ACTES OBSÉDANTS
Un court texte fondamental de S. Freud "Actes obsédants et exercices religieux "2 nous servira de fil d'Ariane. S. Freud est frappé par "le cérémonial névrotique" (terme qu'il a trouvé dans la littérature de son temps). Ce cérémonial dit-il "consiste en de petits actes: actions surajoutées ou entravées ou bien rangements, lesquels, à l'occasion des actes de la vie quotidienne sont exécutés toujours de la même manière ou bien d'une façon qui varie suivant des règles données". Ces actes insolites ("la chaise doit se trouver devant le lit dans une position détenninée, les vêtements doivent être pliés dans uncertain ordre") sont indispensables à celui qui les accomplis et qui est submergé d'angoisse quand il les a omis. Ce cérémonial privé, secret a donc tous les caractères d'un acte sacré. Son oubli engendre la peur et l'angoisse car une punition (souvent horrible) doit en résulter. Le cérémonial est donc une mesure de protection. S. Freud avance que celle-ci est rendue indispensable du fait du sentiment inconscient de culpabilité qui anime une personne, sentiment lié à une "tentation" d'accomplir quelque chose qui lui a été interdite (ou qu'elle s'est interdit elle-même). Comment ne pas établir de liaison entre ces actes et les exercices religieux? La religion, en effet, si elle n'existe pas" sans rites et cérémonies" (H. Bergson), ne peut s'ériger sans renoncement à certaines pulsions sexuelles et égoïstes et sans le développement d'un sentiment de culpabilité dérivé de l'envie d'accomplir ce à quoi l'homme a dû renoncer mais qui" cherche toujours sa satisfaction" car il procure du plaisir. Culpabilité qui cherche naturellement le châtiment tout en le craignant. Certes, nous sommes passés d'un rite individuel à un rite collectif. Mais les rites comme les mythes peuvent appartenir à ces deux catégories. Quelle est la différence? C'est que le rituel individuel
2. S. Freud, "Actes obsédants et exercices religieux" dans L'avenir d'une illusion, Paris, PUF, 1976.

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signe la névrose obsessionnelle individuelle et construit une religion (ou une religiosité privée) alors que "la religion est une névrose obsessionnelle universelle". Certes, toutes les personnes ne procèdent pas à des actes obsédants. Seuls les névrosées le font. Mais qui ne voit qu'il ne s'agit pas d'une différence de nature mais seulement de degré. S. Freud a suffisamment montré qu'il n'y avait pas une essence du normal et une essence du pathologique. Tous les êtres normaux, dans la mesure même où ils sont clivés, du fait de l'existence de l'inconscient, et dotés d'un appareil psychique dans lequel les diverses instances (ça, moi, sur-moi, idéal du moi, moi-idéal) sont en conflit (chacun poursuivant son propre but et fonctionnant à l'instar d'une personnalité indépendante), peuvent donc être considérés comme des "névrosés normaux" qui n'ont jamais fini de trouver leur identité. C'est pourquoi ils désirent atteindre un état dtttunitétt qui se refuse toujours à eux. La "compulsion à la répétition" qui fait de chacun de nous (en dehors des névrosés obsessionnels) des individus répétant leurs actes (même les plus catastrophiques) du fait de leur peur de l'inconnu ou de leur liberté (B. Fromm) et de leur besoin en tout état de cause de stabiliser leurs conduites et se donner un certain niveau de cohérence, va donc occuper une place privilégiée dans la psyché de chacun. Si l'homme ne cède pas aux actes obsédants, il doit aider à ce qui est à l'origine en partie de ces actes: le besoin de répétition. Ce qui est vrai de l'individuel est vrai également du collectif. Les hommes ne peuvent pas vivre ensemble sans instaurer un lien social. Ils ont besoin d'être reliés les uns aux autres et la religion (relegere : rassembler et re-ligare : relier) est là pour faire en sorte que chacun découvre chez l'autre (au moins sur un territoire défini) un semblable et, si possible, un frère. Pour ce faire, les êtres humains doivent faire taire leurs pulsions égoïstes et agressives et développer leurs pulsions altruistes (leur libido sublimée en amour, tendresse, affection, camaraderie). La "compulsion à la répétition" va donc s'inscrire comme (et dans) un cérémonial régulier et une liturgie spécifique. Mais la religion, si forte soit-elle, ne peut suffire comme lien. L'autre lien fondamental est le lien politique. C'est lui qui nous permet de nous situer dans un ordre avec des partenaires que nous n'avons pas choisis mais qui appartiennent au même sol ou encore à la même culture. La religion nous permettait de faire l'économie de la névrose, le politique nous ouvre à la solidarité avec les autres et nous empêche de tomber (dans le meilleur des cas) dans la paranoïa (l'autre me veut du mal et donc je le persécute), la perversion (l'autre n'est qu'un objet -et non un sujet- qui n'existe que pour me procurer la jouissance) ou la schizophrénie (l'autre n'existe pas et je suis seul dans mon délire).

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En partant de ces actes obsédants, quelconques, nous débouchons ainsi, en suivant la voie tracée par S. Freud, sur le cérémonial religieux et en poussant à la limite sa pensée sur les rituels politiques et leur fondement.

LA COMPULSION À LA RÉPÉTITION
Il nous faut maintenant examiner ce que S. Freud nous dit de plus précis sur la compulsion à la répétition. Elle correspond à une envie de répéter de l'enfant. Envie qui présente un sens mis en lumière par S. Freud dans Au-delà du principe du plaisir 3 lorsqu'il analyse le jeu de l'enfant avec la bobine. Il constate que l'enfant tend à faire disparaître la bobine puis à la faire réapparaître avec plaisir. Il ponctue ce jeu des mots fort (qui désigne l'éloignement) et da (qui signale le retour de la bobine). S. Freud interprète ce processus, compte tenu de l'ensemble du contexte familial qu'il connaît bien, comme le mode sur lequel l'enfant peut accepter de perdre sa mère (qui doit sortir) et de la retrouver sans lui en vouloir de

ravoir quitté.

.

Par ce jeu l'enfant dépasse le désir de satisfaction immédiate (avoir sa mère là, tout de suite, à son entière disposition). Il peut
s'auto-représenter Ge suis là en train de jouer) et se représenter l'autre en tant qu'absent-présent. Le jeu opère donc symboliquement la liaison entre le réel (je suis là, seul) et l'imaginaire (je voudrais qu'elle soit là et je parviens à la rendre présente). S. Freud insiste sur le côté rassurant de ce jeu souvent répété, sur l'aspect apaisé de l'enfant qui accepte ainsi que son .désir de satisfaction puisse entrer dans la catégorie du différé. Le jeu dufort-da est fort éclairant pour notre propos. Nombreux sont les auteurs ou les observateurs frappés par le côté enfantin, parfois

même infantile, souvent dérisoire des règles protocolaires. Tout simplement dans l'univers protocolaire nous ne sommes pas dans la "vraie vie" ; nous sommes dans un monde effectivement "apaisé", où les passions se taisent et les rivalités s'abstiennent; dans un monde donc où l'homme est à même de se développer, de trouver ses marques sans courir de danger (car si le monde réel est bien, et ce n'est une découverte pour personne, le lieu de tous les contentements, il l'est aussi de "tous les dangers", ce que l'homme préfère occulter dans sa vie quotidienne sous peine de vivre dans une angoisse permanente) et de rencontrer l'autre même si c'est à une place désignée, même si, ainsi, il
3. "Au delà du principe du plaisir", dans S. Freud, Oeuvres complètes, vol. 15, (1916-1920), Paris, PUF, 1991. 36

exprime sa différence. Les êtres sont séparés radicalement. Seulement il ne faut pas oublier qu'il n'y a d'union que de ce qui est séparé. La rencontre avec l'altérité radicale est ce qui favorise l'alliance et pour chacun des partenaires la réconciliation avec les autres et d'abord avec

lui-même. Certes dans le protocole, comme dans tout rituel, est en oeuvre non seulement une compulsion à la répétition structurante pour le sujet et remplissant une fonction d'étayage pour la société, mais comme il a été noté plus haut, une compulsion ressortissant au domaine de l'obsessionalité. L'obsessionalité peut revêtir un aspect non pathologique (contrairement aux actes obsédants individuels). Elle vit de règles, de procédures, de postures, de gestes définis et automatiques. Elle est donc introductrice de la mort dans la vie. S. Freud avait fortement souligné que le premier visage de la pulsion de mort était celui de la compulsion à la répétition, appelée encore automatisme de répétition. Pulsion de mort dans la mesure où elle plaque "le mécanique sur le vivant" (s'il est permis de détourner ainsi la phrase de H. Bergson concernant le rire), où donc elle arrête la vie en tant que celle-ci signifie toujours processus, changement, innovation, créativité, instauration de nouvelles formes, bizarrerie. Les surréalistes, fort lecteurs de S. Freud (même si celui-ci ne les a guère appréciés à l'exception de Dati), qui s'étaient rangés sous la bannière de la vie, avaient fait du rêve de l'''insolite'', de la convulsion ("la beauté sera convulsive ou ne sera pas" écrivait André Breton) les principes de leur action. Ils luttaient ainsi contre toute retombée mortifère. Mais sans doute n'avaient-ils pas suffisamment bien lu S. Freud. Car ce que S. Freud pointe, c'est la nécessaire présence de ces deux pulsions antagonistes, impossibles à penser l'une sans l'autre et qui, la plupart du temps, se manifestent d'une manière imbriquée. Du coup, si S. Freud pose que "tout but de la vie est la mort", s'il repère dans l'être humain une tendance à la réduction de tension à l'état zéro, il nous fait percevoir, en même temps, qu'il ne peut y avoir de vie sans que la mort l'investisse. Xavier Bichat, dans le temps, avait qualifié la vie "de toutes les forces qui résistent à la mort". S. Freud nous dit qu'il ne faut pas toujours résister à la mort si on veut obtenir de la vie. Si on utilise à l'envers la vieille formule juridique, on peut dire que "le mort saisit le vif'. Les règles favorisent l'expression de la vie. Les artistes le savent bien qui, les plus nombreux, se donnent des règles de construction fortes (l'exemple le plus extrême est certainement Raymond Roussel qui fut pourtant profondément admiré par les surréalistes) pour pouvoir construire leurs oeuvres. Sans limite tout est possible mais est également impossible. La règle protège de la folie (sauf lorsqu'elle donne naissance à la folie

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