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Le Sénégal entre deux naufrages ?

De
139 pages
Avec au moins 1863 victimes, le naufrage du navire sénégalais le Joola, le 26 septembre 2002, est la plus grande catastrophe de l'histoire de la navigation maritime. C'est aussi un noeud incroyable de responsabilités et d'irresponsabilités, déguisé en fatalité. Les Sénégalais avaient, en 2000, massivement voté pour le changement, l'alternance, en portant au pouvoir Abdoulaye Wade, mais la catastrophe du Joola et son "traitement" par le Président montre que c'est l'alternance qui fait naufrage. Meurtri par cet événement, l'auteur redoute maintenant de voir sombrer son pays.
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Le Sénégal entre deux naufrages? Le Joola et l'alternance

@L'Hannatlan,2003

ISBN: 2-7475-5357-4

Almamy Mamadou Wane

Le Sénégal entre deux naufrages? Le Joola et l'alternance

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Aux victimes du Joola, à leurs familles, aux 65 rescapés et à tous ceux qui de près ou de loin continuent de souffrir des conséquences de cette tragédie universelle qui nous ramène à ce vieil adage bien connu dans les latitudes africaines à savoir que: «l'homme est le remède de l'homme ».

Introduction
Le 29 décembre 2001, il y a près d'un an, le Sénégal a enterré son premier président de la République, l'homme de lettres Léopold Sédar Senghor, dans une atmosphère de communion parfaite. Le fils du Sénégal retrouvait sa terre natale. Le peuple, à travers cet hommage rendu à un de ses illustres serviteurs, renouait avec la nostalgie d'une période où le Sénégal, malgré les difficultés inhérentes à la gestion d'un État, avait connu une gestion des âmes certes imparfaite mais beaucoup plus rigoureuse. En effet, à cette époque où le foccartisme triomphant balayait tous les efforts d'émancipation, il fallait être un nègre supérieur, c'est à dire tacticien visionnaire, pour mener à bien cette « embarcation », le Sénégal. Ce que fit Senghor, malgré ce qu'il appela lui-même «la détérioration des termes de l'échange », véritable forme de néocolonialisme selon ses propres termes. La marge de manœuvre était restreinte. De grands hommes politiques à l'image de Blaise Diagne, Lamine Guèye, Ngalandou Diouf, Mamadou Dia, Mar Diop, lbrahima Sarr, Waldiodio N' diaye, Abdoulaye Ly, etc. avaient accompagné la naissance de l'État du Sénégal. Le 19 mars 2000 un «miracle électoral» renvoya Abdou Diouf, président de la République du Sénégal pendant presque deux décennies, à une introspection méritée. Le modèle démocratique sénégalais prenait ainsi à revers les observateurs les plus pessimistes. Ce fut l'avènement d'une alternance en douceur dont le seul mérite revenait au peuple sénégalais, qui a montré au monde son choix clair pour le changement et son aversion pour la violence... Même si le président Abdoulaye Wade fraîchement élu y a vu une ingénierie occidentale: «Sans les journaux

français ou anglo-saxons, il n y aurait jamais eu d'alternance au Sénégal. » C'est ainsi la première ambiguïté relevée avec l'arrivée de Wade au pouvoir, en somme une falsification pure et simple du cours de l'histoire. C'est encore l'esprit du colonisé qui prime, cette vision étriquée du monde qui donnerait aux Occidentaux la primauté dans tous les domaines y compris de l'esprit démocratique et du métier des droits de l'homme. Aujourd'hui le Sénégal a connu l'un des plus grands drames de son histoire, près de deux mille personnes emportées dans le naufrage du bateau le Joola reliant Ziguinchor à Dakar. Ziguinchor est la capitale de la Casamance, poumon vert du Sénégal. Une région en proie à une guerre larvée depuis 1982, date à laquelle le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) a décidé de passer à la lutte armée. Une région taraudée par son ancrage à sa culture, malmenée par une politique dakaroise qui continue les atermoiements malgré les promesses mirobolantes de l'avènement du Sopi 1 ("changement") en l'an 2000. . . C'est à l'aune de tous ces épisodes malheureux que nous allons essayer d'analyser les conséquences de cette sale guerre qui n'en finit pas de pétrifier la classe politique sénégalaise beaucoup plus préoccupée à communiquer sur cette grave question, l'équation casamançaise, que sur La mauvaise gouvernance, les promesses non tenues ou impossibles à tenir, la transhumance politique, les audits, les manquements à la laïcité, l'amateurisme diplomatique, le mépris du débat, les impostures de toutes sortes... Pour toutes ces raisons le Sénégal est dans l'impasse. Une situation inattendue, car les Sénégalais ont chassé le 19 mars un pouvoir de droit divin incompétent et corrompu incarné par un « socialiste », Abdou Diouf qui
1. «
Sopi » est un mot Wolof qui veut dire changement.

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ne savait plus ce qui se passait dans le pays. Ils pensaient installer l'alternance, mais c'est plutôt la « fiesta» libérale qui pouvait commencer. Repousser par une alternance factice le choc qui aurait pu avoir lieu si l'État-PS s'était maintenu, c'est fabriquer les ingrédients d'un choc plus fort encore sans possibilité de retour en arrière. Cette situation prévisible toutefois peut avoir de graves conséquences compte tenu du désordre géopolitique qui désormais étreint l'Afrique de l'Ouest - après l'Afrique centrale en proie à une désagrégation sans précédent. Nous espérons que cet essai aidera à lever l'hypothèque qui pèse le Sénégal.

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Chapitre 1. Pourquoi le Joola a coulé?
Le naufrage
«Le bateau le «J oola» était, dans le système économique, social, culturel et politique de la région, un instrument d'une importance capitale. Ce n'est un secret pour personne que l'enclavement de la région, du fait de la cravate que constitue la Gambie, limite relativement les possibilités de communication terrestre avec le reste du territoire national. [...] Enfin le bateau contribuait à la facilitation de la continuité territoriale. 2 »

C'est finalement 1 863 personnes, selon les derniers chiffres officiels, qui ont perdu la vie dans le naufrage du Joola. Au lendemain du drame, il était question d'un millier de personnes. Aujourd'hui, la tendance serait de l'ordre de 2 000. Toujours est-il que le Sénégal détient désormais le triste record du nombre de morts dans l'histoire maritime internationale. Et cela Wade veut le faire oublier. Une mission impossible... Des femmes, des enfants, des étudiants dans la fleur de l'âge sont ce jour là dans un bateau qui va sombrer dans la nuit, à 30 km des côtes gambiennes. Les personnes qui s'en vont vers la mort ignorent l'état du bateau, encore plus la gestion de sa navigatibilité. Le bateau n'a pas subi sa visite annuelle de sécurité. Ses certificats de navigabilité ne sont plus valables depuis des années. Comme dans le Titanic, les destins d'avant la mort sont différents selon les âges et la position sociale. Les jeunes s'apprêtent à danser une partie de la nuit, il y a un orchestre dans le bateau: douze musiciens du groupe casamançais Diamouraye. Le bateau s'est empli de commerçantes diolas (une ethnie importante en Casamance),
2. Nouha Cissé, proviseur du lycée Djignabo de Ziguinchor. Propos recueilli par Madior Fall et Landing Diémé, in Sud Quotidien du 08/01/2003.

d'étudiants rejoignant l'université de Dakar, de resquilleurs qui ont glissé un billet de banque à un militaire ou à un marIn. À Il heures du matin, l'embarquement à Ziguinchor, lieu de départ pour Dakar, a connu un épisode tragique. Un mauvais signe du destin selon une femme effrayée, qui redescend du Joola : « Birame M'baye, un jeune pêcheur, a heurté le Joola de la tête en dégageant sa pirogue. Il coule à pic. On ne le retrouve pas. Des plongeurs cherchent. En vain. 3 » Le commandant a permis la vente de billets de troisième classe sans limitation. Cinq voitures et deux camions pénètrent dans le bateau. Personne n'arrime les véhicules. Dans la timonerie, le commandant et ses officiers ne font pas de calcul de stabilité: ils en ont perdu l'habitude depuis longtemps. Vers 16 heures 30, le bateau fait une escale à Karabane, une île située à la sortie de l'estuaire. Un grand nombre de piroguiers s'affairent pour permettre l'embarquement de nouveaux passagers. Selon l'hebdomadaire Marianne 4, «ces embarquements clandestins faisaient partie du folklore local et avaient toujours bénéficié de la tolérance des autorités, soucieuses d'accorder une prime déguisée aux militaires chargés de la gestion du Joola. » Ces embarquements pour le moins incontrôlables ont inquiété certains passagers du bateau:
« Officiellement, 178 tickets ont été vendus au départ de l'île. Parmi eux il y a 54 enfants de Mlomp [.. .J. Dans le village d'à côté, Kagnout, c'est Thomas, l'instituteur, qui amène une quinzaine d'écoliers à Dakar. Tous ces enfants rejoignent à bord 3 équipes de football qui vont disputer un tournoi pour les moins de 15 ans. Sept
3. Robert Marmoz, Titanic au Sénégal. Le dernier voyage du « Joola », in Le Nouvel Observateur du 12/12/2002 [Marmoz], p.106. Ce journaliste a produit un article précis sur le naufrage auquel se réfère souvent ce chapitre. 4. Du 14/10/2002.

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militaires supplémentaires prennent place. L'embarquement se fait par une porte latérale, à tribord. Massés sur les ponts, les passagers assistent au chargement des paniers remplis de poissons et de crevettes séchées, de bouquets de balais de paille. Le Joola alors penche à tribord. 5 » C'est dans cette atmosphère que le Joola fait cap vers Dakar à 19 heures, pour une arrivée prévue vers 7 heures du matin. La liaison radio entre le bateau et la terre est quasi inexistante. Le dernier appel est donné à 22 heures, il signale que tout va bien à bord. Il n'y a pas d'autre appel prévu avant l'arrivée à Dakar. « Vers 22 heures 45, le radar repère l'arrivée imminente du grain tropical qui depuis Ziguinchor court après le navire. Les officiers ne s'alarment pas. Ils oublient que le bateau est presque vide dans ses cales :une baisse de pression a empêché de faire le plein d'eau à Ziguinchor. Les ballasts n'ont pas été remplis. De plus le « Joola » est reparti de Casamance avec le seul reste de fioul chargé à Dakar. Le pont du fret est lui aussi loin d'être plein. La surcharge est en haut, sur les ponts avec les passagers et ce générateur de 5 tonnes installé à l'arrière. Bien lesté, son fret amarré, ses poids bien répartis le Joola peut résister à des vents très violents. À 23 heures, le coup de vent qui le couche et envoie ses passagers à la mort en dix minutes n'est que de 45 à 55 kilomètres à l'heure! 6»

Faut-il croire que le commandant de bord a délibérément concouru à cette succession de manquements et d'erreurs en sachant qu'il mettait la vie de ses passagers et la sienne en danger? Officier de l'armée, il était jusqu'à preuve du contraire soumis aux ordres de sa hiérarchie. Cette « gestion informelle» du navire trouve sa source à Dakar. C'est de la capitale que les explications les plus
5. [Marmoz] p. 108. 6. Idem.

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