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Le Siècle de Perón . Essai sur les démocraties hégémoniques

De
416 pages

Élu président en 1946 dans le prolongement d'un coup d'État militaire, Juan Perón a gouverné l'Argentine un peu moins de dix ans. Le régime qu'il a instauré est formellement démocratique et pluraliste mais éminemment plébiscitaire. Socialement généreux il s'est appuyé sur des syndicats uniques étatisés et sur l'armée. Renversé et condamné à l'exil, le président n'a cessé de peser sur la politique de son pays qu'il a contribué à déstabiliser jusqu'à être réélu triomphalement presque vingt ans plus tard. Depuis soixante-dix ans Perón, vivant ou mort, allié au souvenir mythifié de son épouse Eva, domine la politique argentine.


Alain Rouquié analyse ici dans la durée l'expérience péroniste, ses ambiguïtés, ses faux semblants, et sa légende. Il décrypte les raisons de son énigmatique survie. Il en dégage les éléments d'un modèle politique qui unit au nationalisme l'appui populaire organisé et le culte du chef charismatique. En suivant la trajectoire de ce phénomène politique singulier, il nous éclaire sur un type de régime où la démocratie se réduit, pour l'essentiel, aux consultations électorales. Au XXIe siècle des " démocraties hégémoniques " de profil similaire se sont établies dans plusieurs pays d'Amérique latine. De nombreux Etats contemporains sur d'autres continents connaissent également des régimes d'" autocratie élective ". Et même certains pays européens semblent aujourd'hui vouloir suivre leur exemple. Si l'Argentine vit toujours au rythme des avatars du péronisme, peut-être sommes-nous entrés, sans le savoir, dans le " siècle de Perón ".





Alain Rouquié, politologue et spécialiste de l'Amérique latine contemporaine est directeur de recherche émérite au CERI-Sciences Po. Il a notamment publié L'État militaire en Amérique latine (Seuil, 1982) et À l'ombre des dictatures. La démocratie en Amérique latine (Albin Michel, 2010).


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À Stéphanie, plus que jamais

Je regarde comme impie et détestable cette maxime qu’en matière de Gouvernement la majorité a le droit de tout faire et pourtant je place dans la volonté de la majorité l’origine de tous pouvoirs.

Alexis de Tocqueville,
De la démocratie en Amérique.

INTRODUCTION

« Ce livre a son lieu de naissance dans un texte de Borges », écrit Michel Foucault à la première ligne de Les Mots et les Choses1. Pas besoin de préciser la nationalité de l’inspirateur. Borges est argentin, mais un Argentin universel. Perón aussi, à sa façon et pour d’autres raisons. Tout le monde sait que Perón était le mari d’Evita. Mais Perón a aussi été le créateur du péronisme, ce qui n’a rien de tautologique, mais renvoie à un phénomène politique qui n’appartient pas seulement au passé ni à un pays particulier d’Amérique du Sud. Le péronisme n’est-il pas en passe de désigner un type de régime, une catégorie politique2 ? Cela ne signifie pas pour autant qu’en dehors de quelques caractéristiques saillantes le péronisme possède une définition consolidée et unanimement acceptée.

 

Dans le classement des régimes contemporains, où placer, en effet, cette forme singulière de gouvernement à la fois autocratique et représentative ? À laquelle des trois catégories cardinales que sont le totalitarisme, l’autoritarisme et la démocratie pluraliste peut-il bien appartenir3 ? Esquissé à grands traits, son profil peut se résumer à un exécutif fort issu d’élections concurrentielles, bénéficiant d’un appui de masse indéniable grâce à des réformes sociales populaires. Bien sûr on pourrait se contenter d’appréhender le péronisme dans son contexte comme une spécificité géographique, voire comme une exception nationale. Né dans le plus européen des pays d’Amérique du Sud à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il apparaît, à première vue, comme le télescopage incongru entre un fascisme honteux et une démocratie sociale en construction. Cependant le péronisme n’est pas, pour parler comme les grammairiens, un « hapax » politique, une curiosité orpheline. D’abord parce que cette unicité anomale n’a pas disparu du pays qui lui a donné naissance quand son créateur a été chassé du pouvoir en 1955, ni lorsqu’il est mort en 1974. Ensuite parce qu’au XXIe siècle, en Amérique latine en particulier, des systèmes politiques analogues ont surgi qui allient pouvoir personnel, politiques sociales et souveraineté populaire. À cet égard on a même pu se demander si le lieutenant-colonel Hugo Chávez, chef d’État du Venezuela du nouveau millénaire, n’était pas un clone tardif du colonel Juan Domingo Perón, président argentin du milieu du siècle précédent.

En effet des gouvernements représentatifs issus du suffrage universel mais rognant les libertés au nom des intérêts populaires ne sont ni des dictatures patrimoniales traditionnelles, ni des États-partis totalitaires, ni des démocraties libérales. Le monde hispanique, riche en expériences autoritaires de toutes sortes, a forgé des mots ambivalents, difficiles à traduire, qui peuvent évoquer leur nature antithétique. Mais dictablanda ou democradura (dictamolle ou démocradure) ne nous renseignent guère que sur leur niveau répressif, non sur leur identité ou leur idiosyncrasie. L’anglais a forgé des concepts qui se rapprochent de notre objet. Un usage illiberal ou majoritarian de la démocratie semble bien décrire un pouvoir électif dans lequel le vainqueur des élections s’empare de la totalité de l’État selon le principe winner takes all en succombant à la « tentation majoritaire ».

Peut-être devrait-on admettre que ce type de système constitue simplement une des variétés possibles de la démocratie représentative. Rappelons que les politologues américains des années 1960 avaient privilégié des critères si exigeants – et si ethnocentriques – pour reconnaître et qualifier les régimes démocratiques que pour certains il n’y aurait eu en « Europe et dans les pays de langue anglaise » que treize démocraties stables4 – la France étant classée aux côtés du Brésil et de l’Argentine parmi les « démocraties instables ». Il est vrai que certains opposants et non des moindres avaient qualifié de « coup d’État permanent » la constitution de la Ve République et son exécutif fort.

La démocratie représentative, avec le reflux des autoritarismes et la dissolution de l’empire soviétique, a été sacralisée en même temps qu’elle devenait universelle. Tous les régimes à quelques archaïques exceptions près se réclament maintenant de la souveraineté populaire et s’inscrivent dans la définition jeffersonienne du gouvernement du peuple par le peuple. Ainsi on a pu voir le roi du Bhoutan faire s’exercer ses sujets à voter en vue d’établir un régime représentatif. La démocratie est partout honorée même par ceux qui n’y croient pas : on vote aussi dans les « dictatures du prolétariat » qui existent encore, sous la tutelle éclairée du Parti ; on vote, de même, dans la République islamique d’Iran sous le contrôle vigilant du pouvoir suprême religieux5.

Les consultations électorales ont souvent joué un rôle initial dans l’émergence des dictateurs, en Europe notamment, mais les élections qui leur ont donné le pouvoir ont été les dernières auxquelles ils se soumettaient. Sans doute, dans un contexte international de victoire de la démocratie (ou de lutte contre les ennemis de la démocratie) des consultations électorales d’apparence libre sont-elles une obligation géopolitique ? Les scrutins faussement pluralistes organisés par de vrais dictateurs n’étaient pas rares au Paraguay de Stroessner (1954-1989) et aux Philippines de Marcos (1965-1986). Mais si les pratiques de ces despotes réactionnaires et pro-américains sont bien un hommage du vice autoritaire à la vertu représentative, dans des autocraties populaires les élections ne peuvent se résumer à un maquillage démocratique, un déguisement ou un simple mensonge. Ces régimes l’emportent électoralement non par la fraude mais grâce, entre autres, à leur politique sociale et à leur ferveur nationaliste.

Doit-on inscrire ces trajectoires inclassables dans un continuum qui irait de la régulation démocratique à l’emprise totalitaire ou bien la dichotomie exclusive démocratie/autoritarisme s’impose-t-elle ? Peut-être la démocratie est-elle question de degré et d’environnement. On pourrait supposer que ces « régimes bâtards » ne sont que des étapes sur le chemin de la pleine démocratie à la fois d’origine (les élections) et d’exercice (l’état de droit et les contre-pouvoirs). Pourtant la durée de certaines de ces expériences ne permet pas non plus de les considérer comme transitoires ou évolutives. (Ce n’est pas toujours, d’ailleurs, « l’empire libéral » qui succède à « l’empire autoritaire ».) À cet égard elles ne sont pas des accidents d’un parcours rectiligne ni des dérives provisoires, encore moins de simples pathologies de la démocratie.

On serait plutôt tenté d’estimer que ces régimes « ni-ni » sont des sujets politiques à part entière. Qu’il existe entre eux et les références classiques une différence de nature, et qu’il faut par la suite les appréhender et les évaluer en tant que tels. Reste évidemment à les désigner et les qualifier. Le terme de « démocratie populaire » n’ayant guère de sens et servant depuis le coup de Prague à recouvrir un totalitarisme exporté, il faut chercher ailleurs. L’« autoritarisme compétitif », oxymoron audacieux, ne rend pas compte de la réalité spécifique de ces dispositifs de pouvoir. En effet l’autoritarisme va de pair « avec l’idée que ces régimes ignorent les procédures codifiées de succession ou de relève pacifique de leurs dirigeants6 ». L’alternance est exclue légalement des dictatures, mais elle est possible dans ces « régimes de frontière ». Bien sûr, face à ces difficultés typologiques, on peut se laisser aller à la facilité. Un régime populaire, personnalisé et nationaliste ne peut être qu’un « populisme », surtout si ses opposants le taxent de démagogie.

Cette étiquette péjorative ne fait pourtant guère avancer la réflexion et la connaissance. Pourquoi, en effet, utiliser un pseudo-concept, qui sert avant tout à délégitimer un adversaire, alors qu’on cherche à identifier un type de gouvernement dans sa singularité, à circonscrire ses origines, à décrypter ses pratiques ? Je me suis expliqué un peu plus longuement ailleurs sur cette catégorie flasque et passe-partout qui loin de clarifier des situations énigmatiques ajoute un peu plus à la confusion en recourant à un jugement de valeur7. Pour évaluer la fiabilité du concept il suffit de rappeler qu’après avoir été appliqué au XIXe siècle à la colère des fermiers du Middle West contre les financiers yankees et à la mauvaise conscience anarcho-bucolique des intellectuels russes sous les tsars, au XXe siècle en Amérique latine, on a mis dans le même sac « populiste » le caudillo équatorien José María Velasco Ibarra, cinq fois chef d’État, le dictateur corporatiste de l’Estado Novo brésilien, Getúlio Vargas, et le président mexicain Lázaro Cárdenas, gouvernant dans le cadre de la « dictature impersonnelle » du Parti des institutions révolutionnaires et non rééligible. Aujourd’hui en Europe le terme qualifie et disqualifie des phénomènes politiques contemporains détestables (racistes, xénophobes) et d’autres qui sont simplement détestés par celui qui en parle. Ainsi des politiques redistributives, l’instauration d’un Welfare State, voire une orientation colbertiste, sont pour des libéraux militants des formes regrettables de « populisme économique8 ». Mais l’ultra-libéralisme du Tea Party républicain aux États-Unis a eu lui aussi droit à l’épithète infamante. Celle-ci, de fait, nous en dit plus sur celui qui l’utilise que sur ceux auxquels elle s’applique.

Des tentatives plus sérieuses ont fait appel à des précédents historiques ou à des théories générales pour rendre compte de ces régimes. Le bonapartisme leur a fourni une métaphore. Certes on n’explique pas des situations politiques ambiguës par une analogie historique, mais cette référence à Napoléon III et au Second Empire a l’avantage d’être (en dehors de la France) relativement dépassionnée. Car, en France, la tradition républicaine fait de Napoléon le Petit un personnage presque unanimement décrié9. Et les comparaisons d’un gouvernement contemporain avec le Second Empire ne sont jamais très flatteuses10. La référence a servi simplement à caractériser avec un certain souci de rigueur un pouvoir de tendance autoritaire situé un cran au-dessous du fascisme. C’est dans la nébuleuse trotskiste, où l’on est friand de précédents historiques et de références marxiennes, que ce sens est le plus souvent attesté. Ainsi un dirigeant de la IVe Internationale définissait, en 1959, le régime de De Gaulle comme un « régime militaire-policier bonapartiste, préparatoire au véritable fascisme11 ». Tantôt ce terme n’est qu’un équivalent atténué et courtois d’autoritarisme, tantôt il apparaît comme une version dialectique du populisme vulgaire. Et, à cet égard, l’Amérique latine serait le continent bonapartiste par excellence12.

Ainsi différentes interprétations du bonapartisme latino-américain inspiré de Leon Davidovitch renvoient à « l’équilibre instable entre les classes dirigeantes » ou à « l’indépendance du pouvoir exécutif »13. Le modèle bonapartiste a été appliqué au régime de Perón avec des résultats peu probants14. Marx dans les textes qu’il a consacrés au Second Empire n’avait pas pour ambition d’élaborer une théorie générale du bonapartisme. Mais lorsqu’il écrit dans 18 Brumaire que « sous le second Bonaparte […] l’État semble être devenu complètement indépendant. La machine d’État s’est si bien renforcée en face de la société bourgeoise » qu’il suffit d’avoir à sa tête « un chevalier de fortune »15 au nom glorieux pour accaparer toute l’étendue du pouvoir politique, on est loin des situations sud-américaines qui n’ont jamais été caractérisées, l’Argentine moins encore que ses voisines, par la puissance et l’autonomie des institutions publiques. Par ailleurs, l’analogie historique tourne court si l’on ajoute à la faiblesse de l’État le sous-développement et la dépendance extérieure, traits fort éloignés du « bonapartisme » originel, celui de la révolution industrielle et de la « fête impériale »16.

Si l’on écarte les textes sacrés et les prophètes révérés, on peut néanmoins retenir de l’analogie historique la définition que donnait André Siegfried du bonapartisme : un gouvernement qui visait à « réconcilier l’autorité et la démocratie17 », c’est-à-dire à faire la « synthèse de deux concepts antagoniques18 ». Max Weber voyait lui, dans le bonapartisme, le paradigme de la « démocratie plébiscitaire », principal type de démocratie dirigée par des chefs qu’il rattachait au type de « domination charismatique »19. Ce qui ne recouvre sans doute qu’une partie de la réalité complexe du péronisme et de ses avatars et ne nous apprend rien sur ses origines, ses soutiens et ses pratiques. Les conceptualisations interprétatives peuvent évidemment être très utiles une fois délimité le sujet.

Autrement dit, l’impuissance face à l’ambiguïté politique nous appelle à la modestie et à l’empirisme. Une désignation simplement descriptive nous serait des plus utiles. Ainsi pourrait-on voir dans ces régimes contradictoires des « autocraties électives » ou des « démocraties hégémoniques ». L’autocratie est un pouvoir personnel qui n’est limité par aucun contre-pouvoir et qui agit sous aucun contrôle (ni parti ni assemblées), à ceci près, dans le cas d’espèce qui nous retient, qu’il tire son autorité absolue du suffrage universel et doit s’y soumettre. Un régime d’origine démocratique peut tendre vers l’hégémonie (qui exclurait totalement les oppositions), mais ne peut parvenir néanmoins à une domination totale sans se transformer en une dictature qui saperait sa légitimité issue précisément de la transcendance représentative et de la souveraineté populaire.

 

Pour mettre au jour un modèle hypothétique de ces systèmes insaisissables auquel la recherche comparative s’est fort peu consacrée, il convient de définir une méthode et un champ. Non pas en élaborant un idéal-type construit à partir d’éléments privilégiés ou d’une grille théorique préalable, ce qui supposerait le problème résolu, mais en repérant et en identifiant les différentes espèces et les diverses caractéristiques de l’objet étudié. Plusieurs approches sont possibles. La plus immédiate consisterait à saisir un régime dans ses intentions manifestes, dans son projet. Cette démarche présente plusieurs inconvénients, surtout lorsqu’il s’agit de régimes qui retouchent en permanence leur image et multiplient les tête-à-queue idéologiques. Elle court le risque, en embrassant le tout de l’État et de la société, de laisser échapper la spécificité du pouvoir et de son exercice. Pour ma part, je préférerais une approche qui s’attachera à saisir à travers l’émergence d’une situation ou d’une institution sa raison d’être et sa fonction. Elle résulte d’un choix, celui de considérer qu’un événement est toujours un aboutissement et que la synchronie invente le présent. C’est dans ses rapports aux différents acteurs, à travers les comportements concrets et réciproques du pouvoir et des différents groupes sociaux que l’on peut saisir les principes d’identité d’un système politique et donc sa nature. L’étude des soutiens, au sens large, « sur qui on s’appuie et par qui on est combattu », disait André Siegfried20, et des mécanismes politiques mis en œuvre pour les traduire en institutions et en décisions caractérise cette démarche « génétique ».

Pour appliquer cette méthode avec la rigueur indispensable, il serait vain de se borner à aligner des monographies, pays par pays, au risque de perdre le fil conducteur et d’oblitérer les singularités nationales sans pour autant relever les composantes diacritiques. Je me suis proposé d’étudier un épisode bien documenté du passé comme l’est le péronisme – en raison notamment de sa pérennité et de la multiplicité de ses expériences de pouvoir (et d’opposition) pendant plus de soixante-dix ans. Cette démarche permet une plongée en profondeur, des comparaisons au sein même du tissu national, afin de capter les mécanismes récurrents, les permanences, les invariants. En outre, ces soixante-dix ans d’existence ont apporté non seulement une masse de documents, de témoignages, mais aussi beaucoup de travaux sur des aspects partiels ou spécifiques – j’y ai moi-même modestement contribué – sur ce phénomène politique qui n’a cessé de dominer l’histoire argentine depuis 1943.

L’histoire du péronisme et celle de l’Argentine contemporaine ont été faites. Je me suis pour ma part efforcé de saisir, dans le bruit et la fureur des conflits politiques argentins, des événements structurants au-delà des mythes et des récits retouchés. En analysant des moments significatifs et des séries révélatrices à travers la multiplicité des péronismes, on verra apparaître, je crois, des schémas stables, les variables décisives d’un modèle. Les différentes versions du péronisme vont permettre de dégager le politique dans sa continuité, et ses réitérations des particularités culturelles nationales. Ces métamorphoses sur le long terme facilitent le filtrage des composantes afin d’arriver au creuset du phénomène de pouvoir, c’est-à-dire de se rapprocher de la vérité des « démocraties hégémoniques ». L’approche retenue, loin d’être poussée par la tentation de généraliser à partir de la réalité argentine, entend au contraire démêler les variables nationales des mécanismes et des structures qui créent un type de régime, afin de circonscrire un socle commun, et des variables partagées tout en signalant les différences propres à la diversité des sociétés.

Notes

1. Michel Foucault, Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966.

2. Cf. Abel Mestre, « Le marinisme est-il un péronisme ? », Le Monde, 22 octobre 2014.

3. Voir Jean Leca, Madeleine Grawitz (dir.), Traité de science politique, 2, Les Régimes politiques contemporains, Paris, PUF, 1985.

4. Seymour Martín Lipset, L’Homme et la Politique, Paris, Seuil, 1960, p. 61-62.

5. Voir Mahnaz Shirali, « Le mystère du khomeynisme », Le Débat, mars-août 2014, p. 157-172, et, du même auteur, La Malédiction du religieux. La défaite de la pensée démocratique en Iran, Paris, Bourin, 2012.

6. Guy Hermet, « L’autoritarisme », in Jean Leca, Madeleine Grawitz (dir.), opcit., p. 270.

7. Alain Rouquié, À l’ombre des dictatures. La démocratie en Amérique latine, Paris, Albin Michel, 2010, p. 262-270.

8. Voir par exemple, « March of the Populist », Newsweek, 29 mai 2006, et « Populism, Fanfare for the Common Man », The Economist, 25 novembre 2006. Voir aussi Kurt Weyland, « Neoliberal populism in Latin America and Western Europe », Comparative Politics, juillet 1989.

9. Il est parfois exalté, mais c’est, à contre-courant, par certains auteurs dans le feu du combat politique ; voir Philippe Séguin, Louis Napoléon le Grand, Paris, Grasset, 1990.

10. Voir le parallèle entre l’homme du 2 décembre et celui du 13 mai dressé par le dirigeant communiste Jacques Duclos dans De Napoléon III à de Gaulle, Paris, Éditions sociales, 1964.

11. Voir Michel Pablo, « Introduction » à Léon D.Trotsky, Écrits (1928-1940), t. III, Paris, IVe Internationale, p. 11.

12. Ruy Mauro Marini, Subdesarrollo y revolución, Mexico, Siglo XXI, 1970, p. 15-16.

13. C’est la conception du bonapartisme de Trotsky telle qu’il l’applique à la Russie révolutionnaire. Voir Léon D. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, Paris, Seuil, 1967, t. II, p. 149-150.

14. Voir en particulier Alfredo Parera Dennis, « Apuntes para una Historia del Peronismo. 3. El Gobierno del “Como Si”, 1946-55 », Fichas de investigacion economica y social (Buenos Aires), nº 7, octobre 1965, p. 3-21.

15. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1969, p. 12.

16. Comme le remarque justement Peter Waldmann, Der Peronismus, 1943-1955, Hambourg, Hoffmann und Campe, 1974, p. 287-295.

17. André Siegfried, Tableau politique de la France de l’ouest sous la IIIe République, Paris, Armand Colin, 1964, p. XXV.

18. Comme le souligne Roberto Michels, Les Partis politiques, Paris, Flammarion, 1971, p. 157.

19. Max Weber, Économie et Société, Paris, Plon, 1971, t. 1, p. 276-278.

20. Voir André Siegfried, op. cit.

PREMIÈRE PARTIE

Perón, une expérience énigmatique et contradictoire

Chapitre 1

Le colonel des travailleurs

L’Argentine est, en Amérique latine, un pays neuf. Au début du XXe siècle, son nom évoque de fabuleuses richesses, de plantureuses moissons et de grasses prairies accueillantes à l’Européen. L’« Eldorado latin » a une vocation de grenier du monde. Grande productrice de viande et de céréales, l’Argentine est même le premier exportateur mondial par habitant entre 1913 et 1929. Mais ce pays opulent est aussi une nation moderne. Son réseau de chemin de fer, le plus étendu du continent, est l’un des premiers par sa densité. On y dispose de plus de téléphones et d’automobiles, pour mille habitants, qu’en France.

Une nation tournée vers l’Europe

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la République argentine fait appel à l’immigration européenne pour mettre en valeur ses richesses potentielles et s’intégrer au marché mondial. Elle accueille sur son territoire des millions de travailleurs étrangers. Entre 1857 et 1930, ce sont 6 330 000 immigrants qui viennent peupler le « désert argentin ». 3 385 000 se fixent dans le pays qui, lors du recensement de 1869, comptait moins de 1 800 000 habitants. C’est dire le poids des étrangers dans la formation de l’Argentine moderne. Aussi l’Argentine, peuplée par l’Europe, a-t-elle les yeux tournés vers le Vieux Monde. L’Angleterre est son principal marché et son premier investisseur. Les Argentins, dans cette période qui sera la plus prospère de leur histoire, entre 1880 et 1930, ne se sentent guère sud-américains. Certains d’entre eux ne sont pas loin de percevoir leur pays comme une belle maison dans un mauvais quartier.

Une classe dirigeante restreinte et homogène gère le pays pendant cet âge d’or, comme une grande estancia qui doit produire au meilleur coût. « Paix et administration » est sa devise. L’expansion continue plaide pour une dépolitisation des affaires publiques. Il appartient donc à une élite éclairée et expérimentée de veiller aux destinées du pays. Ces patriciens considèrent que la prospérité nationale n’est due qu’à leurs mérites. Par suite, la société doit confier aux plus aptes, c’est-à-dire à leurs familles, les responsabilités du pouvoir. Certes, dans ce pays d’immigrants, l’ancienneté familiale est toute relative, mais elle va généralement de pair avec la possession de la terre. La propriété foncière jette les assises véritables du prestige oligarchique. L’ascendant de cette aristocratie terrienne est encore renforcé par la culture rurale de la grande majorité des immigrants.

Quant aux nouveaux venus, ils se doivent d’accepter la domination des eupatrides modernes, hommes de progrès, ouverts aux autres peuples. L’élite qui fomente l’immigration entend seulement se pourvoir en travailleurs indispensables à la mise en valeur de ses domaines et à l’exportation de leur production. D’ailleurs, bien que l’immense majorité des immigrants soient des paysans attirés par un pays vide au sol fertile, lorsqu’ils débarquent, les meilleures terres sont aux mains de cette élite.

Les immigrants qui viennent dans cette terre promise pour améliorer leur sort et vivre mieux croient à la réussite par l’effort individuel et entendent s’insérer rapidement dans la société d’accueil. Tâche d’autant plus aisée que l’immigration latine domine. 80 % d’entre eux sont espagnols ou italiens. Ces derniers forment près de 50 % des nouveaux arrivants. La société argentine d’avant 1930 est fluide et conformiste à la fois. L’individualisme forcené est inscrit dans le déracinement de ses habitants les plus dynamiques. Leur mobilité ascendante est facilitée par la scolarisation la plus large, promue par les élites dès 1880 pour « argentiniser » les fils d’immigrants et assurer la cohésion sociale. Pour les meilleurs, le diplôme d’enseignement supérieur, passeport d’entrée dans les classes moyennes, n’est pas un rêve inaccessible. Par suite, les hiérarchies sociales ne sont guère menacées par les fils d’immigrants, Argentins de première génération, qui aspirent à faire partie des couches supérieures et s’identifient souvent à elles.

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