Le syndicalisme étudiant et la guerre d'Algérie

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296304130
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LE SYNDICALISME ÉTUDIANT ET LA GUERRE D'ALGÉRIE L'entrée d'une génération en politique et la ,
formation d'une élite

COLLECTION

"Logiques Politiques"

Dirigée par PIERRE MULLER
9 FILLIEULE Olivier, PÉCHU Cécile, Lutterensemble, les théories de l'action collective, 1993 10 ROY Jean-Philippe, Le Front national en région centre,1984 1992,1993. Il - MABILEA U Albert, A la recherche du local, 1993. 12 - CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat, 1993. 13 BERGERON Gérard, L'Etat en fonctionnement, 1993. 14 - MENY Yves (ed.), Les politiques du mimétisme institutionnel. La greffe et le rejet, 1993. 15 - DELCORDE Raoul, Le jeu des grandes puissances dans l'Océan Indien, 1993. 16 - HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction de), Jeunesses et politique, T.I :Conception de la politique en Amérique du Nord et en Europe, 1993. 17 - HUDON Raymond et FOURNIER Bemal'd (sous la direction de), Jeunesses et politique, T.lI : Mouvements et engagements depuis les années trente, 1993. 18. GERBAUX Françoise, La montagne en politique, 1994. 19 - HECKL Y Christophe et OBERKAMPF Eric, La subsidiarité à l'américaine, quels enseignements pour l'Europe ?, 1994. 20 - FONTAINE Joseph et LE BART Christian (sous la direction de), Le métier d'élu local, 1994. 21 JOBERT Bruno (sous la dir.), Le tournant néo-libéral en Europe. Idées et pratiques gouvernementales, 1994. 22- PONGY Mireille, SAEZ Guy, Politiques culturelles et régions en Europe, 1994. 23 BALME R., GARRAUD P., HOFFMANN-MARTINOT V., et RIT AINE E., Le territoire pour politiques: variations européennes, 1994. 24 - MÉNY Y., MULLER P., QUERMONNE J .-L., (eds), Politiques publiques en Europe, 1995.

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Jean- Yves SABOT

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LE SYNDICALISME ETUDIANT , ET LA GUERRE D'ALGERIE

L'entrée d'une génération en politique et la formation d'une élite

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'Ecole Polytechnique 75005 Paris

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L'Harmattan, 1995

ISBN: 2-7384-3334-0

INTRODUCTION
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les étudiants sont l'objet de controverses sur leur fonction sociale, leur identité collective, leur rôle politique, leur spécificité culturelle... Une observation relève cependant aujourd'hui du truisme: les étudiants ont représenté, pendant la guerre d'Algérie, une force sociale qui s'est mue au rang de pôle d'opposition privilégié au conflit, derrière l'Union Nationale des Etudiants de France (UNEF). La lutte politique contre la guerre d'Algérie, la protestation contre la torture, le débat sur l'insoumission au sein de la jeunesse de la fin des années 50, particulièrement sa frange étudiante en sursis, ont laissé une empreinte durable. Or, si "le monde universitaire s'est toujours distingué par ses penchants pour l'agitation" l, la situation politique suscite, à la charnière des années 50 et 60, autre chose que le traditionnel débordement folklorique. Elle alimente les idées d'une minorité qui entend déplacer le niveau habituel des débats étudiants. Par là, elle engendre des manifestations durables et entérine des pratiques nouvelles: une génération d'étudiants entre en politique, bénéficiant d'une conjoncture singulière qui marque son époque. Mouvement de jeunesse et groupe de pression se définissant comme organisation syndicale représentative de jeunes intellectuels en formation, l'UNEF gravite au coeur d'une série de phénomènes importants. La guerre d'Algérie vient, en effet, décupler les tensions, modeler et cristalliser les schémas collectifs d'identité sociale et idéologique. Derrière l'UNEF, organisation hégémonique en milieu universitaire, les responsables étudiants développent une véritable politique par rapport à une crise porteuse d'un enjeu sans précédent. Aucune Association Générale

* Cet ouvrage est une fonne condensée de notre thèse : l-Y. Sabot, L'entri!e d'une gi!nàation en politique et la formation d'une i!lite. Le syndicalisme i!tudiant et la guerre â'Algi!rie, thèse pour l'obtention du doctorat de Science. Politique, Université Pierre Mendes France, Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, sous la direction de Maurice Croisat, juin 1994, 2 volumes, 572 p. Nous tenons à renouveler nos remerciements aux acteurs et témoins du syndicalisme étudiant sans le concours desquels cette étude n'aurait pu être menée. l loP. et C. Baehy, Les i!tudiants et la politique, documents réunis par, Paris, A Colin, 1973, p. 5.

d'Etudiants (AGE)2 n'échappe à ce phénomène. Tôt ou tard, entre 1954 et 1958, les contradictions et conflits latents se manifestent partout avec vigueur, entraînant l'ensemble du "mouvement étudiant" français dans la spirale d'un système idéologique presque dichotomique. L'objet de ce livre ne consiste pas à fournir une autre explication de la politique d'attentisme de la France en matière GOloniale depuis 1945 ni à nous interroger sur la puissance du mythe impérial ; le processus de décolonisation et la politique française adjacente font figure d'événements ou d'éléments générateurs. Il n'est pas plus de retracer l'histoire de l'UNEF, ni d'évaluer le poids et l'influence du mouvement étudiant français, organisé derrière elle, sur la politique algérienne de la France. Nous chercherons davantage à comprendre selon quels mécanismes une fraction de l'opinion réagit à cet événement. Autrement dit, face au système d'interactions qui existe entre l'opinion étudiante et la politique algérienne de la France, nous nous intéresserons à la construction d'une expression politique étudiante, à la vie syndicale étudiante dans ce contexte de crise, à la permanence des enjeux traditionnels et à l'émergence de nouvelles préoccupations et dynamiques de développement, plus qu'à l'influence de l'UNEF dans l'orientation des décisions gouvernementales en matière algérienne. La socialisation d'une génération à la politique se présentera comme notre premier axe de recherche. De même, nous porterons notre attention sur le rôle et la fonction des leaders, militants et responsables, et la formation attenante à leur position syndicale étudiante. Leur apprentissage de la politique semble patent si l'on se réfère aux observations maintes fois relevées sans qu'elles soient toujours précisément analysées: depuis le début des années 80, nombre d'anciens de l'UNEF3 ont pris place au sein du personnel politico-administratif de la France4. On pourrait multiplier les exemples, les quantifier
2 Echelon local de l'UNEF. Voir chapitre 1, développement sur les structures. 3 Nous entendorn; par là, non les inaividus 9,ui furent adhérents de l'or~on, unique avant 1971 et qui regroupe en moyenne, au début des années 60, la moitié des étudiants de France, mais ceux qui l'encadrèrent comme dirigeants nationaux au bureau national (BN), ou dirigeants et mihtants locaux, au sein d'une Association Générale d'Etudiants (AGE). 4 Bernard Delaire (Apports, contributions du syndicalisme étudiant au syndicalisme des professions libérales (Je 1939 à 1945, Paris VII, thèse de chirurgie dentaire, 1976, 98 p.) comme Alain Monchablon, Histoire de l'UNEF de 1956 à 1968, Paris, PUF, 1983, 205 p.) ont l~ement contribué à mettre cette corrélation en évidence. Le premier, tout en soutenant que l'UNEF a constitué pour la profession dentaire une incomparable école de cadres pour ses futurs cadres syndicaux", remarque le cas "de tous ceux qui ont profité de leur formation syndicale pour se lancer dans l'arène politique, souvent avec Donheur" (P. 96). Tel est le cas ae Jean Sarvonat, président de l'UNEF fortement critiqué, démissionnaire au congrès de Montpellier de 1952, qui devient, quelques années plus tard, adjoint "mendésiste" au Maire de Poitiers (J.-F. Lefevre, L'UNEY depuis 1945, Paris, memoire de l'lEP, 1958, pp. 115-116). Le second met bien en relief, dans son histoire de l'organisation étudiante, le chemin parcouru par nombre "d'anciern; de l'UNEF" : membres

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peut-être. Tel n'est pas ici notre objectif qui repose sur une autre observation : à la base, une relation unit le syndicalisme étudiant au personnel politico-administratif local. Beaucoup ont fait leurs premières armes, pendant leurs études universitaires, au sein d'une AGEs. La corrélation entre le syndicalisme étudiant et la formation d'une "élite" est mise en avant quand on souligne le "parcours" des anciens présidents nationaux de l'UNEF, qui tirent prestige de leur fonction. La dimension locale du syndicalisme étudiant est alors oubliée, qui se montre pourtant tout aussi formatrice. Elle n'est perceptible qu'au travers de rares analyses nationales qui, dans une perspective d'ensemble, ne peuvent multiplier les points de vue et rendre compte de toutes les singularités ou se heurtent à des sources d'information parfois lacunaires. Nous prenons le parti de privilégier le prisme du local6 par l'étude de deux sites universitaires, Grenoble et Dijon. Cette option se révèle pertinente à plusieurs niveaux. D'abord, l'AGE7 représente un
du bureau national dans les années 50, ils sont devenus députés socialistes, membres de l'appareil du Parti Socialiste (PS), chargés de mission ou conseillers techniques d'un mmistère du premier gouvernement de gauche sous la Vème République, en 1981 (PP. 203-205). 5 'Parmi les anciens dirigeants de l'AGE de Grenoble (AGEG), on notera les profils suivants: Jean Balestas (président départemental du MRG, le Mouvement des Radicaux de Gauche) et Roland Martin exercent ou ont exercé les fonctions de maire et conseiller général; Etienne-Jean Lapassat fut maire, conseiller régional, conseiller général; Yves Cuny a participé à la l'remière municipalité socialiste de Hubert Dubedout à Grenoble et fut plus tard son chef de cabinet. De mème, à Dijon, nous remarquerons le chemin parcouru par plusieurs militants de l'AGE locale (AGED) : Pierre Palau, membre du comité directeur du PS de 1974 à 1979, conseiller général de la Côte-d'Or de 1976 à 1979, président du même Conseil général de 1979 à 1981, fut nommé conseiller référendaire à la Cour des Comptes; Michel-Antoine Rognard, élu conseiller général en 1976, est maire de Mâcon depuis 1977 et conseiller régional de Bourgogne; bien ~ue légèrement postérieurs à la décenitie des années 50, les profils de Alain Brune, devenu député ôe Lons-le-Sauniers, et de Hervé V ouillot, maire de Quétigny et conseiller régional de Bourgogne, renforcent nos observations. 6 L'absence de théorie générale nous conduit à privilégier l'étude comparée de deux AGE. Or, un niveau d'analyse particulier induit une démarche propre et appréhende le réel sous un aspect original. Nous adop-terons une approche mono~aphique pour asseoir notre analyse sur une base solide. D ailleurs, notre recherche s'inserera dans un cadre théorique d'autant plus facilement que nous accepterons d"'historiciser" (E. Morin, Commune en France. La métamorphose de Plodémet, Paris, Fayard, 1967, 1'.286) notre étude, non de déguiser en travail de science politique une démarche historique, mais d'interroger le passé pour comprendre la fonnation syndicale étudiante dans le contexte qui est le sien et mesurer l'evolution d'une génération avec la transformation du terrain politique. Nous nous référerons au cadre natiol1al, à travers les recherches dont l'UNEF a fait l'objet, souvent dans une perspective comparative, toujours pour relativiser nos observations en fonction de notre champ d'étude. "Tout changement doit être référé à un point de départ, et c'est bien en reculant le cadre historique de leurs comparaisons que les sociologues ont pu acquérir quelque distance à l'égard des faits dont ils avaient à conduire l'analyse" (. Segalen, "La famille", Les champs de la sociologie française, sous la direction de H. Mendras, M. Verret, Paris, A Colin, 1988, p. 116). 7 A l'image des centrales syndicales professionnelles la Confédération Générale du Travail (CGT), la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC), qui se transforme en Confédération Française Démocrat ' ue du Travail (CFDT) en 1964 (demeure une CFTC minoritaire), Force Ouvrière FO), la Fédération de l'Education Nationale (FEN) -, le ~yndicalisme étudiant Iche une structuration verticale (disciplinaire) et horizontale sur une base géographique. Au niveau horizontal, l'UNEF fédère des entités géographiques (les AGE) qui correspondent à un centre universitaire en

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bon poste d'observation pour le chercheur: elle a le mérite de superposer deux des quatre lieux d'impulsion de la vie syndicale étudiante, la corpo et l'AGE8 ; on ne rencontre les adhérents de base et les nonsyndiqués qu'à l'échelon local; les AGE représentent le lieu de vie du syndicalisme étudiant et l'analyse de leur évolution politique à travers la vie quotidienne, le poids des corpos, le déroulement des assemblées générales (AG) est révélatrice d'une réalité qu'effacent parfois les comptes rendus de conseils d'administration (CA) de l'UNEF ou de congrès nationaux. Ensuite, un fonds d'archives important à Grenoble, non exploité, apporte un éclairage neuf. Enfin, le prisme du local, dont la décentralisation renforce la légitimité, révèle la formation d'une élite territoriale; nous nous y intéresserons dans une perspective comparative. La parti pris du local nous amène à développer trois systèmes d'hypothèses. D'abord, la dimension locale du syndicalisme étudiant est moins l'expression voire l'aboutissement d'un engagement associatif préalable, essentiellement politique, que le point de départ d'un engagement ultérieur. Le syndicalisme donne la vocation, le goût. Ensuite, le label "membre du bureau national (EN) de l'UNEF" n'est pas la condition sine qua non d'une formation politique. La relation horizontale (AGE / responsabilités territoriales ou BN / responsabilités nationales) semble forte, édifiée en cercles concentriques du local au national. Une activité étudiante au sein d'une AGE ne forme-Hlle qu'à la politique du local? Le bureau national se révèle-t-il le passage obligé vers des responsabilités d'ordre national ? Nous nous interrogerons sur la formation de réseaux. Enfin, sensibilisation précoce et mise en situation représentent l'apanage de cette génération nantie, à l'abri d'une grave crise nationale - la plupart des étudiants sont sursitaires et ne participent pas au conflit algérien dans le cadre de laquelle elle fait son apprentissage. Pourtant, le rôle de la crise politique, s'il est évident, n'est-il pas à pondérer et à relativiser par d'autres aspects de l'activité étudiante? Quel aura été, à terme, le contenu de cette formation? L'Association Générale des Etudiants de Grenoble représentera notre terrain principal d'investigation. Trois remarques le justifient. D'abord, l'AGEG est reconnue comme un haut lieu du "syndicalisme étudiant" depuis la Libération et représente un bastion de la tendance progressiste de l'UNEf9. Au coeur même de la guerre
province et à un établissement d'enseignement supérieur à Paris, elles-mêmes divisées en corporations ou corpos à l'échelon des facultés. 8 Le troisiême lieu est le bureau national, rue Souflot à Paris, le quatriéme, les fédérations. 9 Active sous l'Occupation sans pour autant collaborer, elle affmnait son dynamisme en 1946 en accueillant le congrès historique de l'UNEF (35éme congrès de l'UNEF, avril 1946) qui discuta et adopta la charte de Grenoble, référence du mouvement étudiant

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d'Algérie, elle se présente comme un "modèle" de syndicalisme étudiant de proximité cité en exemple. Derrière ce portrait trop simplement brossé, l'AGEG se révèle également un terrain de choix par l'ampleur et la qualité des matériaux et sources d'information à la disposition du chercheur depuis peulO. Enfin, le terrain grenoblois se montre presque vierge d'études monographiques. L'Association Générale des Etudiants de Dijon est un autre cas d'espècell. La taille et la composition sociologique et disciplinaire du centre universitaire, l'histoire et le contexte politique et social local, la structure de l'association, en font un modèle provincial différent et, à plusieurs égards, antagoniste. Dire qu'il est inverse nous conduirait presque mécaniquement à soutenir une analyse dichotomique de l'expression politique des AGE de province, perspective réductrice, ou à développer prématurément des considérations typologiques. Soulignons pourtant que l'intérêt comparatif est grand, tant les divergences sont importantes qui rendent finalement compte des schémas dominants localement et de l'évolution nationale. On peut regretter le quasi vide théorique sur le sujet. Personne ne conteste a priori le caractère formateur et la fonction, dans le développement d'une élite politico-administrative, du syndicalisme étudiant contemporain de la guerre d'Algérie mais les mécanismes et processus sont rarement établisl2. La nature imprécise et l'identité
français depuis lors, qui doit son élaboration à une poignée d'étudiants lyonnais. Dès la fin de la seconde guerre mondiale, elle s'impose comme un des leaders de la "gauche" étudiante, impulsant au mouvement une dynamique qui le plon~e en pleine crise mteme. Enfant terrible de l'UNEF, elle fait part publiquement de ses positions même au prix d'un blâme. La spécificité de son organisation et de son fonctionnement est reconnue. 10 Source originale et inédite, les archives volumineuses de l'AGEG furent regroupées et classées en un service public local d'archives, entre 1987 et 1990 (20 m. linéaires d'archives, dont la période 1950-1970 est la mieux représentée). Voir, à ce propos, le chapitre préliminaire de notre thèse "méthodologie et sources". Afm d'alléger le texte des notes de renvoi, dans les chapitres successifs, la référence aux archives de l'AGEG sera matérialisée par les cotes 624 Wet 779 W, sans que ne précède la mention "archives de l'AGEG". Dans le même esprit, un compte rendu d'assemblée générale sera systématiquement cité par l'abréViation CR, un compte rendu de conseil des corpos par CC, un compte rendu de réunion du comité par C, un compte rendu de réunion du bureau IIar B. Ainsi, le compte rendu de l'assemblée générale de l'AGEG du 9 avril 1957 iieviendra: CR 9.4.57. Dans le "jargon" syndical étudiant, l'AG désigne à la fois l'AGEG et la réunion des adhérents en assemblée générale. Nous lui attribuerons, chaque fois que ce sera possible, son sens le IIlus restrictif (assemblée générale) pour circonscrire les risques de confusion. De même, le sigle UNEF renverra toujours au niveau national tandis gue les sigles AGEG et AGED désIgneront les associations grenobloise et dijonnaise memOres de l'ONEF, c'est-à-dire l'échelon local. Nous distinguerons ainsi les deux champs d'analyse. II Face aux archives de l'AGEG, celles de l'AGED font pâle figure, quantitativement comme qualitativement. 12 Les années 50 demeurent l'objet d'un intérêt limité pour la plupart des chercheurs spécialisés dans l'étude des mouvements de jeunes, ~ui délaissent une période que Richard et Margaret Braungart ("Les générations politiques, in Génération etpolitique, sous la direction de J. Crête, P. Favre, Paris, Economica, 1989, p. 15) qualifient de ''tranquille décennie" pour privilégier "l'explosion" et les bouleversements de la fin des années 60. Les

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contestée du syndicalisme étudiant poussent à privilégier les vecteurs traditionnels de socialisation et de formation à la politique: les partis et leurs sections de jeunes, les organisations syndicales professionnelles, les établissements d'enseignement supérieur spécialisés (Sciences Po, Droit, ENA et autres écoles ouvrant aux grands corps de l'Etat). D'aucuns considèrent l'UNEF comme l'organisation apolitique représentative de l'ensemble des étudiants, d'autres comme le syndicat des étudiants, celui-ci soutenant tantôt matériellement, par la gestion ou la revendication, tantôt moralement, un travailleur en formation pourvu, comme seule justification de son statut, d'une charte étudiante adoptée en 1946 par une poignée de militants. En outre, le syndicalisme étudiant n'est pas exclusif d'un autre engagement, ni d'une autre formation. Réciprocité dans l'apport, complémentarité, formation circulaire et non linéaire rendent parfois la dissociation difficile. Un président d'AGE, élève de Sciences Po, communiste de surcroît, tirera sa formation d'une combinatoire difficile à évaluer. L'analyse générationnelle fait resurgir, au milieu des années 80, le syndicalisme étudiant comme strate d'une génération propre à la guerre d'Algérie. Dans cette optique, l'UNEF cesse d'être appréhendée comme une organisation pour soi mais comme le lieu éventuel de formation et de production de valeurs et de comportements sociopolitiques. Dans ce cadre générationnel, les théories des élites et du syndicalisme nous serviront de support. Recourir à la grille générationnelle ne revient pas à subordonner la science au sens commun, c'est-à-dire à établir une démonstration sur la base d'un postulat qui ne serait qu'une tautologie. Certes, le concept de génération se réfère à un mot usuel et ses connotations peuvent être changeantes. La théorie et sa validation empirique sont cependant suffisamment avancées pour que l'on dispose de repèmanifestations syndicales et les attributs politiques de l'UNEF des années 50 ont intéressé les chercheurs contemporains de cette ~ue. Historiens et politologues se sont attachés à comprendre un phénomène nouveau, onginal et ample. En 1957-1958, l'lEP de Paris, sous l'impulsion de Jean Touchard notamment, développait un programme de recherche qui engendra lusieurs mémoires intéressants (voir dans la bibliographie les travaux de R. Lavau et de J.-F. Lefevre) ; ils restent encore aujourd'hUI une source cognitive inestimable. Parallèlement, des leaders de l'UNEF offiaient à l'historiographie "leur" histoire et leurs analyses (articles de L. Bodin et de M. Kravetz et ouvrages de M. De La Foumière, F. Borella et P. Gaudez, bibliographie), qui connurent une large audience. Une thèse de sciences politi~ues présente en 1963 les Aspects politiques âu syndicalisme étudiant depuis 1'745 (these de A Schiftes, bibliographie) maIS, une fois de plus, ce travail dispose de peu de recul historique. Le mémoire réâigé par C. Warin, en 1972, sur le syndicalisme étudiant et la ~erre d'Algérie (bibliographie), clôt le travail de "déftichage" de la période qui nous intéresse. L'exhaustivité heuristique ne saurait demeurer le fait d'analyses historiques ou politiques produites il y a vingt ou trente ans, époque empreinte intellectuellement d'idéologie et de théories révolutionnaIres. L'ouvrage de A Monchablon (op. cit.) marque une nouvelle approche, esquisse un examen en terme de génèration.

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res précis et de garde-fous épistémologiques B. Les historiens furent les premiers à employer cette notion controversée, condamnée sans appel par Lucien Febvre, plébiscitée par Marc Bloch14 ; la science politique et la sociologie ont développé ensuite leurs propres conditions d'utilisation. Dans le cadre d'une interprétation globale du mouvement social, on identifie aujourd'hui des strates générationnelles ou générations multiples "autonomes dotées d'une identité propre"IS (les générations intellectuelles16 ou les générations politiques, par exemple). Par là, c'est un outil méthodologique d'appréhension du mouvement politique et social adapté à notre objet. La grille se révèle particulièrement efficace quand la population exposée est jeune et quand l'événement structurant est fort, elle convient alors bien au microcosme étudiant en dépit de ses particularités. Trois séries de remarques le montrent. D'abord, dans l'identification d'une génération, l'année de naissance sert de référent de manière souple: l'effet de génération ne se réduit pas à l'effet de jeunesse, l'âge important finalement moins que l'ampleur de l'exposition à l'événementI7. On admet toutefois le principe d'une "période de réceptivité" non extensible de l'adolescence à la vieillesse, la difficulté étant "sans doute de fixer une norme"18. Il reste qu'une génération exprime une "communauté d'empreinte venant d'une communauté d'âge"19, que les inscrits dans l'enseignement supérieur sont susceptibles d'exprimer. La spécificité de notre population détermine un cadre normatif précis. Un étudiant passant en moyenne cinq années à l'Université, le groupe se renouvelle fortement tous les cinq ans. "Pour les jeunes intellectuels étudiants, cette "agence de socialisation" que représente le syndicalisme étudiant pourra être d'autant plus efficace qu'elle intervient à un point

13 A propos de la notion, voir en particulier: Annales de Vaucresson, N° 30-31, "Générations", juillet 1991,286 p. ; J. Crête, P. Favre, Gi3nérations et politique, op; cit., 370 p. ; Vingtième siècle, W 22, avril-juin 1989, "Les générations" ; C. Attias-Donfut, Sociologie des générations, Paris, PUF, 1988, 249 p. ; B. Laguerre, "Les générations d'intellectuels dins la France du XXè siècle, orientation bibliographique", Cahiers de l'IHTP, bulletin trimestriel, N° 31, mars 1988. 14 J.-P. Azerna, "La clé générationnelle", Vingtième siècle, op. cit., p.S. Voir M. Bloch, Apologie pour l'histoire,l'aris, A Colin, 1974 (rééd.), 168 p., et L. Febvre, "Générations", Bulletin du centre international de synthèse. Section de synthèse historique, N° 7, juin 1929, suppl~et,rt à I~~e~e de sy'nth~se hi~tl?rique, 21 (1,39-14,1) I929, pp, 37-43, cités par I-F. Sinnelh, "GeneratIOn et histOire pohtlque", Vrngtieme slec Z op. cit., p. 68. e, 15 J.-F. Sirinelli, idem, p. 72. 16 Voir notamment, J.-F. Sirinelli, Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans Z'entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 1988,721 p. et B. Laguerre, op. cit., pp. 23-43. 17 J.-P, Azerna,op. cit., p. 6. 18 M. Winock, "Les génerations intellectuelles", Vingtième Siècle, op. cit., p.18. 19 M. Bloch, op. cit., 00. A Colin, 1961, p. 94. Cité par loP. Azerna, op. cit., p, 4.

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stratégique de la formation de l'individu: la fin de l'adolescence et l'entrée dans le monde des adultes"20. Ensuite, le rôle d'un événement fondateur est décisif dans l'émergence d'une génération car celle-<:i y forge son identité, y éprouve sa contemporanéité, s'approprie son temps, y source sa mémoire collective21. Certains le qualifient d'événement "dateur" ou "accoucheur", de "période d'émergence" admettant une certaine "élasticité dans le temps"22, d'autres d'événement "inaugural"23. L'essentiel demeure qu"'un événement frappe tous les individus et donc toutes les "générations", mais arrive pour chacun à un moment donné de la stratification de sa conscience"24. Quel événement viendra inaugurer une génération étudiante? La guerre d'Algérie et son cortège de menaces à l'égard de la jeunesse en général (maintien sous les drapeaux, rappel des disponibles) et des étudiants en particulier, qui se croyaient protégés (atteinte aux sursis), se présente rapidement comme l'événement déterminant, que nul ne peut ignorer, qui structure bientôt opinions et comportements. "La dimension '~eune" joue autant que la dimension "intellectuel" dans l'esprit de corps des étudiants"25. Par contre, de l'aveu même de Alain Bergounioux et Philippe Buton, il n'est pas sûr que la grille générationnelle soit applicable à tous les partis et à toutes les phases de notre histoire proche26. Et si un raisonnement en terme de génération doit, selon Pierre Favre, être mené au niveau macrosociologique, la société n'est pas unitaire quant à sa division en générations successives27.Si le milieu étudiant résiste à ces limites, c'est que, d'une part, le découpage décennal est généralement de mise pour circonscrire les générations à condition de ne pas les dater trop précisément pour leur préserver une élasticité28 car "la génération étalon n'existe pas"29 : des générations
J:3aggioni,. "Le discours s}TIdical étudiant (1962-1967), rec~erc~e de soclOlmgUlstJque", m Pratiques lzngulstlques, pratIques socIales, sous la direction de B. Gardin, Paris, PUF, 1980, p. 146. 21 P. Favre, "De la question sociolo!pque des générations et de la difficulté à la résoudre dans le cas de la France", in Géneration et politique, op. cit., p. 309. M. Devriese, "Approche sociologique de la génération", Vingtième Siècle, op. cit., p. 12. 22'J.-P. Azema, op. Clt., p. 4. 23 M. Winock, op. cit., p. 18. 24 M. Devriese, op. cit., p. 12. 25 (Anonyme), Les sources du syndicalisme étudiant depuis 1945, Paris, UNEF, 1962, p.13. 26 A Bergounioux, "Générations socialistes ?", pp. 93-101, P. Buton, "Les générations communistes", Vingtième Siècle, op. cir., pp. 81-91. 27 P. Favre, op. cit., pp. 287-319. 28 M. Winock identifie ainsi, de manière empirique, huit générations intelIectuelIes, du, début du XXème siècle aux années 70, confmnant ainsi le rythme décennal proposé par François Mentré, Les générations sociales, Paris, éd. Bossard, 1920, p. 304. Vingtième siècle, op. cit., p. 20. 29 I-F. SirinelIi, Vingtième siècle, op. cit., p. 79.

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longues alternent avec des générations courtes. Le milieu se renouvelle souvent mais une communauté d'expériences née d'une période de réceptivité individuelle forme une génération plus que l'âge à proprement parler. Ainsi, "un individu "en avance" ou "en retard" pourra appartenir à une génération qui "n'est pas de son âge""30. Le profil de Alain Brune illustre ce propos: bien que socialisé par l'UNEF de l'après-guerre d'Algérie, il ressemble plus, par son parcours (de la Jeunesse Etudiante Chrétienne au Parti Socialiste Unifié), à un syndicaliste "mino" (voir chapitre 1) du début des années 60 qu'à un militant politique de son époque. D'autre part, Jean-Pierre Azema estime que la lecture par la grille générationnelle est presque toujours fructueuse lorsque l'on explore seulement un pan du champ social. "On prendra seulement garde de ne pas prendre la partie pour le tout"31 et de tenir compte du fait que "chacun des groupes sociaux, tout en subissant l'empreinte des grands événements dateurs, possède son propre tempo générationnel"32. C'est pourquoi nous nous garderons d'élargir toute considération générationnelle propre au groupe étudiant au--delà de ce milieu restreint. De même, une génération ne présente pas systématiquement une forte homogénéité mais se définit "par une problématique majeure (la guerre, la crise, le communisme, la décolonisation, etc.) qui suscite un ensemble de réponses contradictoires formant un système idéologique"33. La guerre d'Algérie touche l'ensemble des étudiants, de droite comme de gauche, politisés ou non, qui sont tous amenés progressivement à se définir par rapport à son issue. Les attitudes étudiantes qui en découlent ne sont pas nécessairement convergentes.
"Analyser en tenne de génération, c'est donc saisir la diversité des anticipations des individus composant la société, mais c'est également appréhender la complexité des liens qui les unissent. C'est pourquoi il ne peut y avoir de "modèle" de génération; celle-ci ne serait pas un concept mais une notion à conceptualisation diverse,,34.

Notre démarche ne consiste pas à corréler deux types de profils, les anciens leaders de l'UNEF et les membres actuels de l'élite en question. Autrement dit, si nous prenons le parti de nous interroger sur ce que sont devenus les anciens leaders de l'UNEF, nous ne
30 31 32 33 34 P. Favre, op. cil., pp. 287-319. J.-P. Azema, op. cil., p. 7. Idem, p. 8. M. Winock, op. cil., p. 19. M. Devriese, op. cil., p. 15.

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chercherons pas systématiquement à savoir qui, parmi les élites politiques françaises, joua un rôle militant ou dirigeant au sein de l'UNEF. La tâche serait par trop ample. L'hypothèse de l'émergence d'une élite politique porte en elle la nécessité impérieuse de ce préalable, en postulant trois choix théoriques : le concept d"'élite" est avancé pour qualifier un ensemble défini de dirigeants; placé en épithète, le terme "politique" isole un type d'élite selon la nature du pouvoir décisionnel; désignée par un article indéfini, l'élite politique montre sa capacité à se décliner au pluriel. "La problématique de l'autonomie [...] traverse toute étude des élites politiques"35. Avant même de concerner les élites en question, ce thème de l'autonomie, même relative, se pose d'abord au politique. C'est là notre premier postulat théorique. Isoler une ou des élites politiques suppose, à moins que le terme "politique" ne soit vidé de tout sens propre, un pouvoir décisionnel spécifiquement politique par opposition à d'autres types de pouvoirs (économique, social...), ou un champ spécifiquement politique par rapport aux champs économique, social, artistique... Ce principe est aujourd'hui largement partagé : l'idée d'une "classe politique" est acceptée et celle-ci fait l'objet de nombreuses études (origine sociale, modes de recrutement, circulation...). Demeure cependant le débat théorique qui, depuis les années 50, oppose monistes, défenseurs d'une "classe dirigeante" ou d'une "élite du pouvoir", et pluralistes, partisans de la différentiation des rôles d'autorité ou de la perméabilité de la "strate politique" à tout individu qui "par ses intérêts et ses soucis se sent attiré par le mode de pensée politique particulier à la strate"36. Centrée sur un processus de formation d'une élite, notre analyse ignore l'étude des décisions et du mode d'élaboration des choix de l'élite en question, qui révélerait la coïncidence de ses intérêts politico-socio-économiques et de ses solidarités. En isolant une élite sur la base de l'autonomie du pouvoir politique, nous ne postulons ni ne spéculons sur les rapports qui se tissent entre les diverses sphères du pouvoir. Aussi, notre démarche s'inscrit-elle à l'écart de ce débat. En fait, notre propos de départ illustre tout autant un problème de définition, entre LE politique, "tout ce
35 C. Ysmal, "Elites et leaders", Traité de science politique, Paris, PUF, tome 3, L'action politique, p. 604. 36 Respectivement R. Miliband, The state in Capitalist Society, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1969, et C. W. Mills, L'élite du pouvoir, Paris, Maspero, 1969 (trad. de 1956, The Power Elite, New Yor!<, Oxford University Press) d'une part, R. Dahl, Qui gouverne ?, Paris, A Colin, 1971 (trad. de Who gouverns 1 Democracy and Power in an Âmerican City, New Haven, Conn., Yale University Press, 1961) d'autre part.

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qui relève du gouvernement de la société", et LA politique, "l'art de gouverner un Etat [...] mais aussi le jeu qui va aboutir à ce que le gouvernement puisse gouverner", dont la nature est triple: "elle est à la fois chose du gouvernement indépendamment de son mode de désignation ., chose des hommes politiques.- des politiques - et chose du cotps politique - les citoyens"37. Si toutefois nous définissons notre position dans le cadre du débat monisme-pluralisme, elle est la suivante: nous distinguons, avec Ezra N. Suleiman38, les élites (individualités qui gouvernent toute société) de l'élite (l'ensemble de ceux qui occupent des positions d'autorité). L'apparente unité de l'élite (au singulier) renvoie à l'élitisme de notre société (à ses aspects élitistes) qui s'exprime par "la création et le maintien d'un certain nombre d'institutions dont l'accès est extrêmement difficile, qui accordent une participation à vie, et qui ont la responsabilité de définir l'excellence et d'en attester la réalité"39. Mais "l'entrée et la sortie de l'élite, aussi bien que l'unité et les conflits qu'on trouve en son sein" servent également "à faire la distinction entre les différentes sortes d'élites"40. L'élite est plurielle. Recourir au paradigme élitiste exprime ensuite un double choix, celui de dépasser l'utilisation de rubriques platement descriptives et trop neutres pour privilégier l'épaisseur d'une notion subordonnée à une tentative d'intetprétation selon des paramètres précis, et celui d'écarter des notions voisines par souci de cohérence pour notre démonstration. Si l'on s'en tient à la terminologie française, le terme "personnel politique" incarne cette logique de neutralité et de description. Il recense "tous ceux qui oeuvrent à l'intérieur de l'entreprise politique opposée, en droit sinon en fait, aux autres entreprises de la société"41. Il ouvre "le champ le plus vaste, des adhérents de partis aux ministres en passant par les dirigeants de formations politiques, les élus locaux ou les parlementaires... Certains auteurs proposent même d'y inclure les journalistes politiques ou les membres de l'Administration... "42. Par personnel politique, Véronique Aubert et

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37 N. Tenzer, La politique, Paris, PUF, 1993, p. 9. 38 E. N. Suleiman, Les élites en France, Paris, Seuil, 1979, pp. 12-13. 39 Idem, p. 12. 40 Ibid, p. 13. Plus récenunent, Giovanni Busino tire les leçons de quarante années de recherche sur les élites: "A l'encontre d'une conception monolithique de l'élite ou des élites et d'une vision les réduisant à un groupe restreint et homogène constitué des dirigeants économiques, des militaires et des politiciens, soutenus par des coalitions d'intérêts et dominant une masse inorganisée, on commence à faire valoir la thèse selon laquelle. dans les sociétés contemporaines, où les structures du pouvoir sont amotphes et indéterminées, les élites sont nécessairement multiples, hétérogènes et relativement mdépendantes les unes des autres." (G. Busino, Elites et élitisme, Paris, PUF, 1992, p. 65). 41 C. Ysmal, op. cit., p. 603. 42 Idem.

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Jean-Luc Parodi entendent "Président, membres du gouvernement, parlementaires, conseillers municipaux et généraux, dirigeants et permanents de partis"43, selon une définition qui permet l'intégration d'autres catégories de personnels: "l'ensemble des acteurs qui, par leur mode de légitimité (élection, nomination par des acteurs euxmêmes élus), leur fonction principale et leur type de rémunération, relèvent clairement du domaine politique"44. Par opposition au personnel, élite renvoie à masse, leader àfollower. Le premier intérêt de ces notions consiste à réduire le groupe en distinguant ceux qui appartiennent au monde du pouvoir et l'exercent de ceux qui en sont exclus. Le leadership convient bien pour analyser la direction de l'UNEF et nous circonscrirons son utilisation à ce groupe. En recourant à deux terminologies différentes pour étudier les dirigeants de l'UNEF d'une part et le profil de ceux qui menèrent une carrière politique d'autre part, nous marquons nettement une différence de nature qui nous protégera de tout risque d'amalgame: le schéma décisionnel du système politico-administratif français ne se reproduit pas à l'identique dans un microsystème politico-associatif étudiant. L'UNEF interfère dans le processus politique au moment de la guerre d'Algérie mais ses dirigeants demeurent des étudiants, représentants d'une partie de la jeunesse française. Forment-ils une élite politique de la jeunesse française? Répondre par l'affirmative ferait de l'UNEF un lieu d'organisation et de décision politique pour l'ensemble de la jeunesse, ce qu'elle n'est pas. Représentent-ils une élite politique étudiante ? Certainement, à condition d'adjoindre à ce groupe dirigeant de l'UNEF des responsables partisans souvent actifs. Ils forment l'élite de l'UNEF, c'est-à-dire celle d'une association, certes puissante et représentative. A cette échelle, le terme perd de son épaisseur. Contre l'univers tout relationnel auquel renvoient les termes de leader et leadership, les élites politiques, définies par leurs positions au sein de la hiérarchie politique et sociale, affichent leur "autonomie ou à tout le moins [leur] spécificité"45 : "des élites professionnelles de la politique faisant de la politique à plein temps (Schumpeter), excluant ainsi les nombreux cas où le leadership social s'exerce sur toute une gamme de relations (de la famille à l'économie) incluant des relations politiques. "46

43 Jean-Luc Parodi, V. Aubert, p.787. 44Idem. 45 C. Ysmal, op. eit., p. 632. 46 Idem, p. 603.

"Le personnel

politique

français",

Projet,

147, 1980,

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Derrière une apparente cohérence, le terme "élite politique" couvre enfin un champ plus ou moins large et se décline au singulier ou au pluriel. "Dans sa synthèse de tous les travaux consacrés aux élites politiques, Robert Putnam réserve ainsi la dénomination d'élite aux parlementaires, ministres, présidents, voire à la haute administration, c'est-à-dire ceux qui influencent réellement "la politique et l'activité de l'Etat"47. Pour Colette Ysmal, la réduction, qui élimine les élites partisanes, est fâcheuse. D'autres distinguent entre élites gouvernementales (pareto), "l'élite de la nation ou du pays, [...J l'élite tout court"48, et élites locales49. Entre le centre et la périphérie50, les conditions d'émergence d'une élite intermédiaire, que la décentralisation de la vie politique et l'élection au suffrage universel direct des conseillers régionaux promouvraient, interrogent les chercheurs; les enseignements du scrutin de 1986 permettaient encore de douter de l'existence d'une telle élite51. On différencie aussi les élites politiques des élites politico-administratives. Cette seconde notion n'est pas neuve et fit la démonstration de sa pertinence. Elle le demeure si on montre qu'elle n'est pas un fourre-tout pratique pour enserrer en une catégorie unique des dimensions multiples difficilement comparables. Deux éléments, la sphère géographique et le domaine de compétences, aideront à les définir. On parlera d'élite politico-administrative de l'Etat, en France, en vertu des mécanismes de formation perfectionnés mis en oeuvre, fondés sur le mérite "reconnu et légitimé" par "un diplôme décerné par un nombre d'institutions fort restreint,,52 sous le contrôle de l'Etat: les grandes écoles qui donnent accès aux grands corps de l'Etat. Au niveau local, on identifiera parallèlement un système politico-administratiF3. L'élite politico-administrative locale s'articule, dans ce cadre, autour de trois pôles: celui des élus (conseillers municipaux, généraux, régionaux, parlementaires), celui des organisations politiques et syndicales (les dirigeant.5 locaux), celui des fonctionnaires de l'Etat et/ou des collectivités territoriales, qui
47 C. Ysmal, op. cit., p. 604. Voir Robert D. Putnam, The Comparative Study ofPolitical Elites, .~ew Jers!')', Prenti~ Hall, 197~. . . . . 48 Phih~ Aries, "Problemes de l'education", 10 La France et les Français, Pans, Gallimard, BibI. de la Pléiade, 1972, pp. 934-935, cité par E. N. Suleiman, op. cit., p. 45. 49 Elles furent l'objet du congrès natIOnal de l'Association Française de Science Politique des 5-6-7-8 octobre 1988 à Bordeaux (Les élites politiques locales: gardiens de la permanence ou initiateurs du changement 1). 50 Voir la thèse de P. Grernion sur Le pouvoir 1?ériphérique, Paris, Seuil, 1976,477 p. 51 A Percheron, P. Penineau, "Nouvelles regions, D,)Uveaux élus ?", p. 4, Actes du Congrès National de l'Association Française de Science Politique, Bordeaux, octobre 1988. 52 E. N. Suleiman, 01'. cit., p. 13. 53 Voir M. Crozier, I-C. Thoenig, "La régulation des systèmes organisés complexes. Le cas du système de décision politico-administratif local en France", Revue Française de Sociologie, XVI, 1975, pp. 3-32.

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interviennent dans le processus de décision (préfets, chefs de cabinet...). Pour ce qui concerne les élus, nous suivrons Raymond Aron qui, dans son identification du personnel politique français, c'est-àdire des personnalités participant "officiellement à la compétition qui a pour enjeu l'accession à l'exercice du pouvoir étatique"54, ne peut délimiter un groupe précis. Les conseillers municipaux voire les maires de petites communes rurales n'appartiennent pas toujours à l'élite politique locale sans qu'il soit pour autant possible de fixer une norme pour l'ensemble du territoire national: les particularités locales (commune rurale isolée ou non...) et individuelles (maire d'un village dont la notabilité résulte d'un engagement associatif reconnu, antériorité politique...) participent à l'identification. Après une étude préliminaire du milieu étudiant et du syndicalisme étudiant à l'heure algérienne (chapitre I), les chapitres 2 et 3 traitent principalement notre matériau grenoblois, complété dans une perspective comparative par celui de Dijon. Ils forment ainsi une approche monographique de la politique développée par la mino de l'UNEF au fur et à mesure de l'évolution du conflit algérien. Nous élargissons ensuite notre réflexion qui, si elle repose sur le matériau monographique organisé dans les chapitres précédents, dépasse les terrains grenoblois et dijonnais. Au delà de l'entrée d'une génération d'étudiants en politique se pose la question de la place du syndicalisme étudiant dans la carrière professionnelle, militante et politique des anciens leaders de l'UNEF. Que sont-ils devenus? Quel parcours professionnel et associatif pour ces anciens "futurs cadres de la nation", dirigeants-gestionnaires de l'UNEF et des AGE (chapitre 4) ? Quel prolongement à l'activité de ces véritables leaders politiques du monde étudiant? Une élite politique émerge (chapitre 5). En quoi l'UNEF représente-t -elle la première étape, en quoi forme-t -elle à la politique, expliquant et illustrant l'évolution des élites politiques locales et du système politico-administratiflocal (chapitre 6)?

54 R. Aron, "Catégories dirigeantes ou classe dirigeante ?", Revue française de Science Politique, 15 (1), 1965, p. 16. "Le maire d'une grande ville, même s'il ne participe pas à cette compétitIOn, appartient à ce personnel en raison de l'importance de la positIOn qu'il occupe. gn revanche, le maire d'un village n'appartient pas à cette même catégorie. Entre ces extrêmes, il est impossible de tracer une ligne rigoureuse de démarcation" (idem).

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Chapitre 1 MILIEU ETUDIANT ET SYNDICALISME ETUDIANT A L'HEURE ALGERIENNE
Mettre en avant le prisme du local n'est pas abstraire l'entité nationale par rapport à laquelle la structure locale se définit, ni les conditions historiques de développement du syndicalisme étudiant, par rapport auxquelles "l'épisode" algérien devient intelligible. C'est pourquoi ce premier chapitre montrera l'UNEF comme organisation syndicale représentative du milieu étudiant, lieu d'engagement politique, dont le rouage local est important à plus d'un titre. I L'UNEF, ORGANISATION MONDE ETUDIANT

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REPRESENTATIVE

DU

L'UNEF, dont l'appellation exacte devrait être "Union Nationale des Associations Générales d'Etudiants de France", fédère depuis le siècle dernier les AGE qui la constituent. Mais en tant qu'organisation syndicale, se percevant telle, elle est littéralement réinventée à la Libération par des étudiants qui ont pris conscience d'une transformation substantielle du milieu. En dix ans, elle devient une organisation représentative et un terrain de lutte et de division des étudiants à propOs du contenu à donner à son activité.
A - TABLEAU SOCIOLOGIQUE DU MONDE ETUDIANT

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, dix mille étudiants à peine étaient inscrits dans les facultés françaises. Les écoles de Droit, de Médecine, de Théologie, drainaient le plus grand nombre de ces jeunes gens; les femmes étant peu représentées. Alors que l'on aborde la seconde moitié du XXème siècle, la population universitaire connaît une évolution numérique importante et continue qui se 21

heurte au traditionalisme du recrutement; le paradoxe de la situation interdit de parler d'une condition étudiante. 1. Une progression numérique continue L'évolution n'est pas linéaire et présente globalement, par unité géographique ou selon la discipline, des particularités notables. La morphologie de l'enseignement supérieur français serait-elle en profonde mutation? Le nombre d'étudiants n'a cessé de croître depuis le début du siècle, excepté pendant les périodes creuses correspondant aux deux guerres mondiales. En 1900, on recensait 29 000 étudiants. Dès 1926, ce chiffre est porté à 58000, pour atteindre 73000 en 1936 et 123000 en 1946. A la rentrée 1956, l'effectif global des universités de la métropole se monte à 165 169 individus, soit une augmentation de 34 % en dix ans avec un taux moyen annuel de 3,4 % et une progression de 8 % par rapport à l'année précédente. En 1957, l'effectif universitaire atteint 175 500, soit 6 % de hausse en un an. L'accroissement annuel s'accélère nettement dès le milieu des années 50 puisque les effectifs progressent de 60,5 % de la rentrée 1955 (152246 étudiants) à la rentrée 1961 (244467), soit une variation annuelle moyenne de 10 %, contre 15,7 % de 1949 à 1955, avec une croissance annuelle moyenne de 2,6 %. En valeur absolue, la progression annuelle n'est jamais inférieure à 10 000 inscrits de 1956 à 1961, elle ne lui est jamais supérieure de 1949 à 19551. Cette "montée en flèche" des effectifs de l'enseignement supérieur, qui passent de dix à douze pour mille actifs de 1958 à 1961, n'est en aucun cas imputable au phénomène des classes creuses dû à la seconde guerre mondiale, la première classe d'âge importante de la vague démographique d'aprèsguerre n'ayant que 12 ou 13 ans en 1958, mais à l'augmentation du taux de scolarisation2.

I Les statistiques de l'Education Nationale se rapportent souvent aux seules universités. Il convient pourtant de ne pas négliger les effectifs des grandes écoles et des autres établissements d'enseignement supérieur, même si beaucoup de ces étudiants sont également inscrits en faculté. Sur un total de 273 586 étudiants en 1960-61, l'Université en rassemble 214 672, les Préparations et Grandes Ecoles 21 038, l'enseignement technique 37 876 (Notes et Etudes Documentaires, N°3577, 31 mars 1969). Les donnees statistiques utilisées dans ce chapitre sont principalement tirées de l:Annexe statistique au feuillet documentaire, 1960 (Bureau Universitaire de Statistiques), Informations 'StoJtistiques, supplément au bulletin officiel de l'Education Nationale, 1959-1961, Notes et 1969, Etudes Documentaires, Paris, La Documentation Française N° 3577, UNEF-Informations, L. Bodin, "Les étudiants. Note statistique et bibliographique", Revue Française de Science Politique, 9 (4), 1959, pp. 955-963. 2 P. Bourdieu, l-C. Passeron, Les Héritiers, les étudiants et la culture, Paris, éd. de Minuit, 1964, p. 132.

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L'évolution diffère selon les unités géographiques. Les effectifs de 1949-50 affichaient un équilibre numérique entre Paris (83000 étudiants) et la province (89000). En 1959-60, Paris n'accueille plus que 35 % des effectifs globaux, soit 69 904 étudiants. Les universités sont alors au nombre de 17, réparties sur 32 "villes-centres universitaires"3. La perte d'influence apparente de la capitale sur la province demandera cependant à être nuancée par le niveau de "syndicalisation" et d'activité politique. L'unique université d'Algérie compte 7 299 étudiants en 1959-60 pour seulement 512 musulmans algériens qui représentent 7 % des inscrits, illustrant l'inégalité entre les deux communautés face à l'enseignement4. En métropole, le taux moyen d'étudiants d'outre-mer, principalement algériens, par université, se monte à 3,2 % en 1957-58 ; il est de 2,3 % pour la province. Les chiffres sont portés respectivement à 2,8 % et 2,4 % en 1959-60. L'évolution par discipline engendre également de fortes disparités. En 1956-57, les facultés de Sciences et de Lettres, qui ont le plus progressé depuis 1949, sont les plus importantes numériquement. Les effectifs des facultés de Droit, qui ont longtemps regroupé la grande majorité des étudiants, sont même en baisse. Les répartitions par disciplines, fluctuant d'une université à l'autre, représentent incontestablement une explication de leurs différences d'attitudes syndicales. Les particularismes locaux jouent un rôle clé. Avec un nombre d'étudiants sans cesse croissant, l'Université d'après-guerre évolue selon de nouveaux centres de polarité propres à redéfinir l'ensemble de l'institution napoléonienne. Toutefois, le traditionalisme du recrutement vient relativiser la dynamique d'évolution considérée jusque-là. 2. Un recrutement traditionnel C'est d'abord un milieu qui demeure "bourgeois". Certes, le nombre d'enfants d'employés, d'artisans et de petits commerçants qui accèdent à l'Université est en progression rapide dès le milieu des années 505. Celui des étudiants issus de la classe ouvrière6 progresse
3 Alger compri~ mais pas Dakar, indépendante en août 1960. Outre l'opposition Parisprovince, une distinction s'impose entre centres universitaires provinciaux. L'échelle de répartition est étendue au point que les plus petits ne comptent gue 100 à 200 étudiants (Pau, Brest, Chambéry, Metz, Mulhouse) tandis que les plus unportants dépassent un effectif de 10 000 inscrits (Bordeaux, Lyon, Toulou~, Lille et Paris). 4 En fait, les étudiants musulmans algériens sont nombreux à préférer suivre ou poursuivre leurs études en métropole ou à l'étranger, à la recherche d'une atmosphére plus calme. Ils sont 1 423 à étudier en métropole contre 612 à Alger en 1955-56, 1 544 contre 250 en 1956-57,2 190 contre 392 en 1957-58. 5 A l'inverse, la part des étudiants provenant du groupe des chefs d'entreprise et de celui des professions libérales bais~ sensiblement, surtout pour ce qui concerne le groupe des chefs

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légèrement mais demeure très faible avec 3,4 % de l'effectif étudiant global en 1960. Il n'en demeure pas moins que le taux de scolarisation le plus important, en 1960, demeure celui des professions libérales (9,3 %). Il est de 2,8 % pour le groupe des cadres moyens, puis de 1,4 % pour celui des patrons de l'industrie et du commerce, à l'intérieur duquel il convient de souligner une énorme disparité entre les industriels et gros commerçants (3,7 %) et les artisans et petits commerçants (1 %) ; pour les employés, ce taux ne dépasse pas 1 %. Ainsi, la progression de la part des étudiants originaires des classes moyennes est plus liée à une hausse des effectifs globaux qu'à une perte d'influence de la bourgeoisie - le volume de ses représentants ne baisse pas en valeur absolue - qui préfigurerait une nouvelle répartition sociale. La démocratisation n'est vraiment que très relative. L'origine sociale des étudiants se présente comme un facteur important de détermination des comportements politiques étudiants7. Ensuite, cette structure sociale des universités françaises reflète le contexte économique régional ou local. Ainsi, les enfants des professions libérales et cadres supérieurs sont proportionnellement plus nombreux à Paris, la capitale administrative. Les enfants d'agriculteurs le sont dans les régions rurales et peu industrialisées (centre et sud-ouest: Clermont-Ferrand, Montpellier, Toulouse), les ouvriers dans les régions industrialisées (Lille, Nancy, Grenoble), les fils de propriétaires rentiers et sans profession à Aix-en-Provence, Besançon ou Lyon. Les facultés se posent, de plus, comme le ciment des clivages sociaux. La composition sociale de la population étudiante diffère énormément selon la discipline. En Droit, Médecine et Pharmacie, les couches privilégiées de la société sont surreprésentées8. Avec des origines sociales très proches, juristes, médecins ou pharmaciens développeront-ils les mêmes comportements politiques et syndicaux? En Sciences, la part d'enfants de cadres moyens, employés et ouvriers est plus forte que la moyenne. Les étudiants issus de milieux plus
d'entreprise. Néamnoins, les facultés d'Aix-en-Provence comptent, en 1957, six enfants d'avocats, six enfants de "directeurs", deux enfants d'industriels, trois enfants d'ingénieurs, trois enfants de commerçants ou artisans et trois enfants d'employés pour un enfant d'ouvrier ou de~ysan (J. Barale, "Les étudiants d'Aix-en-Provence et la politique en mai 1957", Revue Française de Science Politique, 9 (4), décembre 1959, p. 9(6). 6 Alors qu'elle représente 40 % de la population active, son taux de scolarisation demeure inférieur à un pour mille. Un fils d'ouvner a donc 100 fois moins de chances de faire des études supérieures qu'un fils' de membre d'une profession libérale ~taux de 93 pour mille). 7 P. Bourdieu, J-C. Passeron, "Les étudiants et leurs études " Cahier au centre de sociologie européenne, Paris, La Haye, Mouton, p. 10. 8 Un quart d'enfants de professions liDérales et cadres supérieurs, un cinquième d'enfants de patrons de l'industrie et du commerce et un cinquième d'enfants de cadres moyens en Droit; 49 % d'enfants de professions libérales et cadres supérieurs en Médecine et Phannacie.

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modestes semblent donc opter en priorité pour des études scientifiques, illustrant la volonté d'ascension sociale de ceux que les problèmes financiers concernent avant tout. Leur condition sociale favorisera-t-elle une prise de conscience sur certains problèmes sociaux ou seront-ils plus soucieux de réussir leurs études et s'y consacreront-ils plus aux dépens d'un engagement politique ou syndical? En Lettres, les enfants de cadres moyens (instituteurs en particulier) et fonctionnaires moyens dominent numériquement, aux dépens des professions libérales et cadres supérieurs faiblement représentés (à peine un quart des inscrits). Contraints aux mêmes préoccupations matérielles que les scientifiques, les littéraires se montreront-ils plus dynamiques car plus ouverts, par la nature de leurs études, aux problèmes moraux, idéologiques ou philosophiques, phénomène social similaire à celui des instituteurs radicaux du XIXème siècle 'fJ. L'Université demeure masculine ouverte aux femmes. La population féminine (40 % en 1960) progresse légèrement moins vite que celle des hommes, 5 % contre 7 % de 1957 à 1958, et "si un garçon à 10 chances sur 100 d'accéder à l'enseignement supérieur quand une fille en a 8, les études de Lettres sont toujours les plus probables pour les filles et les études de Sciences les plus probables pour les garçons"lO. La sélection frappe d'abord culturellement les femmes. Enfin, les étudiants sont mobiles géographiquement. Les universités dont le recrutement local est le plus fort sont certainement Lille, Clermont-Ferrand, Aix-en-Provence et Besançon. Au contraire, parmi les universités qui reçoivent l'apport extérieur le plus important, figurent Bordeaux, Grenoble, Dijon, Lyon et Montpellier. A Paris, l'apport extérieur à l'académie représente un peu plus du tiers des étudiants, étrangers compris. Par discipline, ce sont les Lettres et les Sciences qui donnent lieu aux plus forts mouvements, notamment à Grenoble (bien que la faculté de Droit ait également un recrutement géographique assez large). Les facultés à fort apport extérieur sont également celles qui connaissent le recrutement social le plus "populaire" (Sciences et Lettres).

9 C. Warin,

Le syndîcalisme étUdîant et Laguerre d'Algérie (1958-1962), Paris X, mémoire . de mallrÏse d'histoire contemporaine, dii. R. Rémond, 1972, p. 32. 10 P. Bourdieu, J.-C. Passeron, "Les étudiants...", op. cU., p. 23. Nombre de jeunes filles, de catégories sociales aisées, entreprennent des étudeS sans intention d'exercer plus tard une profession, choisissant alors un enseignement général ou artistique et abandonnant au échec, phéno,!!ène apparent à Sciences Po, en Droit ou en Médecine (La Nouvelle l'!'~er Cr/tique, déco 1964 - Jan. 1965, p. 29).

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3. Le mythe d'une condition étudiante En 1946-47, un à deux étudiants sur trois exerçaient un travail rémunéré, souvent au détriment de leurs études, "pour ne pas mourir de faim"l1 ; leur état sanitaire en faisait des prises faciles à la tuberculosel2. Dix ans plus tard, les analyses et témoignages continuent d'affluer pour décrire les conditions de vie d'une partie des étudiants: difficulté de logement (pénurie d'hébergement en cités universitaires, tarifs prohibitifs des particuliers), fréquence du travail déclaré ou au noir ("22 % des effectifs poursuivent [en 1960] leurs études en accomplissant un travail rémunéré à temps plein ou à temps partiel"13), faiblesse de l'aide de l'Etat (crédits de l'Education Nationale insuffisants). En résumé, nombreux sont "les fauchés du supérieur" qui "doivent se débrouiller pour vivre"14. La nature, le montant des ressources et, par là, le degré de dépendance à l'égard de la famille, qui séparent radicalement les étudiants, interdisent dès lors de parler de condition étudiantel5. Rien ne saurait, à la veille de la guerre d'Algérie, permettre de considérer le monde étudiant comme une catégorie sociale plus ou moins autonome. Il ne tend même pas à se reconnaître comme un groupe apte à représenter une force sociale. Seule une minorité s'y emploie, qui associe la défense des intérêts de "l'étudiant", démuni peu ou prou, à la destinée de l'UNEF. C'est par là que l'idée d'une "condition étudiante", calquée intellectuellement sur le modèle d'une UNEF unie et unique, peut s'imposer contre la vision objective d'un groupe qui, loin de composer une entité sociale, s'affiche profondément hétérogène.
B - LA CONSTRUCTION D'UN GROUPE DE PRESSION

Si l'UNEF est reconnue publiquement, dès 1954, comme le porte-parole de l'ensemble des étudiants, sa légitimité ne découle pas d'une antériorité sans tache. Elle a absorbé le choc de l'Occupation et de la Résistance non sans problème pour s'imposer comme groupe de pression représentatif de la population étudiante.

11 Coupure de presse, anonyme, 1947,624 W 118. 12 Marcel Colombet, président de l'AGEG de 1945 à 1948, décède ainsi en octobre 1952, à l'âge de 30 ans, 624 W 114. 13 P. Gaudez, Les étudiants, Paris, Julliard, 1961, p. 77, d'après les statistiques annuelles de la médecine préventive universitaire. Voir également "Une enquête sur les étudiants mariés résidant à Nancy", Economie et Humanisme, 101, XVI, 1957, pp. 69-71.

14 loP. et C. Bachy, op. cit., p. 53.
15 P. Bourdieu, l-C. Passeron,Les

.

Héritiers...,

op. ciL L. Bodin, op. cit., p. 960.

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1. Union vichyste et étudiants résistants La guerre d'Algérie pourrait aujourd'hui contribuer à inscrire dans notre mémoire collective que les étudiants, organisés de manière autonome, détiennent, au palmarès des initiateurs ou régulateurs de crises sociales ou politiques, une place d'honneur. Pourtant, la Résistance estudiantine au nazisme fut organisée, en France, hors du cadre traditionnel de l'UNEF, par une minorité. A la Libération, la collusion entre l'UNEF et le régime de Vichy apparaissait évidente. Tout laissait à penser qu'elle ne résisterait pas au mouvement de rénovation politique en cours et subirait définitivement le sort de l'AGE de Lyon: dissolution et mise sous séquestre de ses biens. L'Union doit son salut aux étudiants résistants qui choisirent de l'investir à la Libération pour la réformer, profitant de la confusion qui régnait, plutôt que de lui voir substituer une nouvelle organisation contrôlée par le parti communiste. Elle retrouva une légitimité à double détente, démocratique, ses nouveaux dirigeants prenant le pouvoir par les urnes au congrès de Grenoblel6, et résistante, en particulier grâce aux Lyonnais qui insufflaient à l'organisation une nouvelle dynamique apte à gagner la sympathie du milieu étudiant et de la nationl7. Le renouvellement massif des dirigeants augure une profonde mutation, à commencer par celle de la conception même d'une activité étudiante organisée, autonome et politiquement indépendante. On salue la naissance d'un groupe de pressionl8. Issu principalement de la Résistance, le nouveau personnel, plus jeune, illustre assez bien le tripartisme réglant la vie politique française. Militants catholiques, socialistes et communistes s'assemblent en des combinaisons néanmoins originales pour l'immédiat après-guerre: les communistes ne sont jamais l'élément dominant au bureau national de l'UNEF, rarement au niveau local. Les catholiques progressistes in16 35è congrès de l'UNEF, avril 1945. A Grenoble, la Résistance étudiante s'est développée autour de l'AGE. 17 Les sources..., op. cit., p. 29. Ce sont des étudiants lyonnais qui, derrière le nouveau président de leur AGE, Paul Bouchet, impulsent la rénovation. Lyon bénéficie d'une aura particulière en tant que capitale de la Résistance étudiante alors que son AG était pétainiste. 300 étudiants lyonnais tombèrent de 1939 à 1945. Enjuillet 1944, un membre du comité de l'Association était fusillé pour faits de résistance. Fin 1946, le PCF contrôle 85 % des effectifs de l'Union de la Jeunesse Républicaine de France (UJRF), vaste

regroupement d'organisations de jeunesse, . dont l'Umon des Etudiants Patriotiques (UEP)
s'effiloche avec le tripartisme. Conscient des limites de son influence en milieu étudiant, il
1950, l'UNEF devra compter lui refuse le monopole de la de collaborer avec elle. la reconnaissance de l'UNEF accepte la liquidation de l'UEP au profit de l'UNEF. Jusqu'en avec la Fédération Française des Etudiants Catholiques qui représentativité mais dont l'aile gauche a compris la nécessIté 18 Malgré des réticences, juridiques notamment, à propos de comme syndicat à part entIère.

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vestissent les places fortes, se préparant à présider aux destinées d'un milieu traditionnellement peu enclin aux engagements politiques massifs et socialement peu touché par l'idéologie communiste. Les nouveaux dirigeants définissent une méthode: gagner des troupes en développant localement les réalisations matérielles concrètes tout en s'efforçant de définir un projet d'ensemble, une plate-forme théorique, un "new deal" syndica119. Le climat social de l'immédiat après-guerre, en particulier celui de l'année 1947, est favorable au lancement d'actions d'envergure20. "La grève, impensable en 1939, devient une arme courante. Les bureaux ministériels sont assiégés, contact est pris avec les grandes "centrales""21. L'UNEF syndicale s'impose progressivement contre son environnement pas toujours bien disposée à son égard. Les syndicats ouvriers ou enseignants et les partis, communiste en tête, se montrent en effet peu enthousiastes à l'idée de partager leurs prérogatives. De même, l'administration et les élus de la IVème République regardent d'abord avec complaisance une organisation de jeunes qu'ils ne prennent pas réellement au sérieux. Et pourtant, l'UNEF profite de l'euphorie de la Libération, des nécessités matérielles criantes, du jeu des partis, pour gagner des avantages qu'elle défendra contre son administration de tutelle. Un groupe de pression est né, à peine mature quand éclate la guerre en Algérie. 2. Taux d'adhésion et représentativité L'évolution de l'adhésion depuis 1945, si elle consacre le "provincialisme" comme base du renouveau de l'UNEF, dégage progressivement les caractéristiques d'une organisation représentative. A la Libération, l'UNEF groupait à peine un quart (15 à 20 %) de la population inscrite dans le supérieur22. Avec 41000 adhérents environ en 1950, elle rassemble 31 % de l'effectif des universités (131 569) ou 24 % de l'ensemble des étudiants (172 000). Entre 1958 et 1960, on peut évaluer le nombre de ses adhérents à
19 Les sources..., op. cit., p. 34. Plate-fonne rédigée sous le nom de charte de Grenoble. 20 La première série de greves étudiantes s'ouvre sur des problèmes corporatistes, d'abord à l'initiative des futurs dentistes jaloux de leurs intérêts matériels et professionnels, puis pour protester contre l'augmentation des droits universitaires décidée par le gouvernement en mai 1947. La grève du 6 juin est un succès, d'autant plus facile que les facultés sont largement désertes à ce moment de l'année, prestigieux car le style est nouveau. Les pouvoirs publics cèdent : le 7 juillet, le Ministère décide de doubler le taux moyen des bourses. Forts de ces premiers succès, les dirigeants de l'UNEF se fixent alors deux objectifs: la sécurité sociale, accordée aux étudiants par la loi du 22 septembre 1948, et le "présalaire" étudiant. 21 Les sources..., op. cit., p. 16. 22 loF. Lefevre, op. Clf., 137 p.

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