LE SYSTEME DE SECURITE FRANCAIS EN EUROPE CENTRE-ORIENTALE

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Cet ouvrage présente les relations franco-roumaines de 1918 à 1933, mais aussi la politique de sécurité de la France (dans ses composantes diplomatiques et stratégiques) au cours de ces quinze année, la politique extérieure de la Roumanie et, de façon générale, la vie internationale en Europe. Cet ouvrage rajeunit la tradition historiographique française d'une Europe centre-orientale fortement organisée au service de la France, sans tomber pour autant dans une lecture déterminée par la débâcle de 1939-1940.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296402478
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Le système de sécurité français en Europe centre-orientale L'exemple roumain
1919-1933

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin
La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'hui ['Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises...

Dernières parutions

Sorin ANTOHI, Imaginaire culturel et réalité politique dans la Roumanie moderne, 1999. Traian SANDU, La Grande Roumanie alliée de la France (19191933), 1999. Sanda STOLOJAN, Au balcon de l'exil roumain à Paris, 1999. Patrick MICHEL, La religion au musée, 1999.

1999 ISBN: 2-7384-8619-3

@ L'Harmattan,

Traian SANDU

Le système de sécurité français en Europe centre-orientale L'exemple roumain
1919-1933

Préface de Jacques Bariéty

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

A la mémoire de mon père, Gheorghe SAND{!,
pour SOlicourage et son abnégation. auxquels je dois ma liberté.

Préface

Les bouleversements des années 1989-1990 en Europe centrale et orientale ont ravivé l'attention sur l'histoire de ces pays, nécessaire à leur connaissance et donc élément indispensable d'explication; en amont des quatre décennies d'hégémonie soviétique et des années dramatiques d'aventure nazie et de la Seconde Guerre mondiale, on retrouve de l'intérêt à l'étude de l'Europe des années 1920, issue de la Grande Guerre et des Traités de 1919-1920, dont la problématiqueconnaît une nouvelle actualité après l'échec de l'Europe de Hitler et l'échec de celle de Staline à l'est. Aussi faut-il saluer le beau livre que Traian Sandu nous apporte, sa Construction d'un système de sécurité français en Europe centre-orientale, l'exemple roumain (1919 à 1933). Nul n'était mieux qualifié que lui pour l'écrire. Né à Bucarest, venu enfant en France avec ses parents qui voulaient se libérer du régime que l'on sait, il y fit de brillantes études et se qualifia comme historien avec la formation scientifique la plus rigoureuse: Ecole Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses, études supérieures à l'Université Paris-Sorbonne, agrégation d'histoire, thèse de doctorat d'histoirel dont ce livre est le prolongement, en même temps que l'efficace résumé de moitié. Réduit à une taille maniable, il n'a rien perdu de la qualité scientifique du travail, ce qui en fait un ouvrage de référence désormais indispensable, non seulement sur les relations francoroumaines de 1918 à 1933, mais aussi sur la politique de sécurité de la France (dans ses composantes diplomatiques et stratégiques) au cours de ces quinze années, la politique extérieure de la Roumanie et, de façon générale, sur la vie internationale en Europe, car on ne peut enfermer dans un bilatéralisme étroit les relations franco-roumaines d'alors; on ne peut les comprendre qu'en prenant en compte les intérêts et les politiques des autres pays, petits voisins immédiats de la Roumanie, ou grandes puissances européennes: Allemagne, Grande-Bretagne et Union Soviétique, dont le jeu interférait avec celui de la France. Traian Sandu a su maîtriser cette matière extrêmement complexe, d'une densité événementielle exceptionnelle et aux problématiques changeantes, car les grandes puissances modifièrent à plusieurs reprises leurs stratégies de sécurité, en fonction principalement de l'évolution de l'Allemagne. Pour accomplir ce travail magistral, tant par l'étendue des connaissances nouvelles qu'il apporte que par les réflexions qu'il suscite, l'auteur a mené une enquête
ICette thèse fut soutenue jury composé IV), Vasile directeur honorable sous ma direction Catherine le 12 décembre Durandin, 1998 à l'Université (INALCO), Paris IV-Sorbonne devant un (Paris

des Professeurs Vesa, rapporteur

rapporteur directeur

Jean-Paul

Bled, président Frédéric

(Cluj), Jacques historique

Bariéty,

(Paris IV) et le Colonel

Guélton, très au

des recherches avec les

au Service

félicitations

à l'unanimité.

de l'Armée de Terre. Le jury lui a accordé la mention L'auteur y remercia ceux qui avaient participé -son directeur pour et son équipe

parachèvement commission

de son travail, de publication

à commencer des documents

par ses relecteurs du Quai d'Orsay et le professeur

de travail à la Anne à

les années

1920 (Mesdames

Hogenhuis-Seliverstoff

et Corine Defrance)

Jean-Paul

Bled-, puis ses proches

intervenus

divers stades de 1t!laboration

-sa famille, Marie-José

de Lavallée et sa compagne

Valérie Tribouillard.

7

de grande ampleur: en France, il a lu toutes les archives du Quai d'Orsay concernant sa recherche et celles du Service historique de l'Armée de Terre; en Roumanie, sa connaissance du roumain lui a permis d'exploiter les archives du Ministère des Affaires étrangères et divers fonds, qui étaient sous le contrôle du pouvoir communiste et sont désormais accessibles? On veut souligner aussi la richesse de la bibliographie qui, publiée à la fin de ce livre, est, par son étendue et son originalité, un instrument de travail en soi. On lira ce que l'auteur en écrit lui-même dans l'introduction: l 'historiographie roumaine, comme bien d'autres, a été marquée dans l'entre-deux-guerres par un nationalisme exacerbé et excessif qui faussa les perspectives et, il faut le dire, desservit la qualité de nombreux travaux roumains; puis, après 1945, la chape de plomb de l'admiration, en toute occasion obligatoire et exclusive, de l'Union Soviétique, inhiba l'historiographie roumaine d'une autre façon; enfin, avec Ceausescu, se développa une historiographie tout à la fois communiste et nationaliste, dans laquelle l 'histoire des relations entre la Roumanie et la France retrouva une place éminente, et parfois même privilégiée. Noublions pas l'accueil fait par Nicolae et Elena Ceausescu au général de Gaulle en mai 1968, alors qu'à Paris les jeunes gens avaient déjà commencé à dépaver la rue Soufflot. Décidément les relations franco-roumaines ne sont pas simples et ne sont pas exemptes d'émotivité, voire de passions, parfois changeantes. Parfaitement placé pour sentir et savoir tout cela, Traian Sandu, dans son livre d'une maîtrise et d'une sérénité scientifiques exemplaires, réussit une entreprise de démythification salutaire, non seulement à l'égard des excès du nationalisme roumain et des interprétations communistes obligatoires (celles de Staline, puis celle de Ceausescu), mais aussi à l'égard de la mystique si souvent proclamée de "l'amitié franco-roumaine"; l'attachement très réel à la langue et à la culture françaises, demeuré aujourd'hui encore stupéfiant, n'a pas empêché au cours de l 'histoire, et dans l 'histoire que nous raconte ici l'auteur, la Roumanie de faire parfois dans la vie internationale des choix qu'elle croyait conformes à ses intérêts, ou auxquels les circonstances et l'éloignement de la France la contraignirent, et qui ne furent pas toujours, loin de là, ceux qu'aurait souhaité la France. Pour mener son affaire, Traian Sandu a choisi un plan chronologique, ce en quoi il a eu raison, car l 'histoire se déroule dans le temps et que ce type de plan est le seul qui permet à l 'historien de rendre compte de l'évolution et de l'enchaînement des choses. Mais il importe de remarquer que, ce faisant, il prend ses distances à l'égard d'une tradition du plan thématique qui fut fortement implantée dans l 'historiographie roumaine, occasionnant à celle-ci certaines de ses dérives. Ce choix permet à l'auteur, par exemple lorsqu'il traite de la Transylvanie ou de la Bessarabie dans les années 19181933, de le faire à partir de la documentation des années 1918-1933, et de ne pas

20ans

sa thèse de doctorat, encore alliée inédits.

Traian

Sandu

avait

présenté,

en annexe, proche

118 documents

français

et roumains, sous le titre La

pour la plupan

II vient

Grande ROI/mollie
L'Harmatlan, 1999.

de la Frallce,

d'en publier une sélection I/lIe péripétie diplomatiq/le

dans un autre livre, Fo{fes

des Années

? (1919-1933), Paris,

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remonter à l'empereur Trajan ou de descendre au maréchal Staline de 1947 pour justifier des choix interprétatifs. Une première partie, traitant des années 1918-1921, débrouille l'écheveau très compliqué de l'après-guerre difficile pour la Roumanie. Le pays a doublé de superficie: la Roumanie est devenue la "grande Roumanie"; il faut résoudre les problèmes intérieurs d'une telle mutation, mais aussi, ce qui nous intéresse ici, consolider ses nouvelles frontières face à la Hongrie, à la Bulgarie et à la Russie bolchevique. Dans quelle mesure la France était-elle disposée à l'aider dans cette tâche immense et en avait-elle les moyens? La France allait-elle saisir cette occasion pour faire entrer la Roumanie dans un nouveau système de sécurité européen, et dans quel système, dont le danger potentiel dominant serait l'Allemagne ou la Russie nouvelle et son prosélytisme révolutionnaire? En fait, pour la Roumanie, le problème immédiat fut de s'assurer la consolidation de la possession de la Transylvanie face à la Hongrie, ce qui conduisit à des opérations militaires jusqu'à l'occupation de Budapest par l'armée roumaine, d'où l'on eut quelques difficultés à la faire partir. Ceci conduisit aussi à l'entrée de la Roumanie dans la Petite Entente imaginée par le Tchèque Bénès pour contrer les risques de révisionnisme hongrois, système diplomatique à prolongements militaires disparates, que la France allait chercher par la suite à intégrer dans son système de sécurité européen, sans jamais réussir à l'orienter contre le révisionnisme allemand. La France, dans ces premières années d'après-guerre, ne réussit pas non plus à entraîner la Roumanie à ses côtés pour aider la Pologne face à la Russie soviétique et, si une alliance défensive fut conclue entre la Roumanie et la Pologne, ce fut en 1921, après la défaite bolchévique, et la France ne devait jamais parvenir à harmoniser l'alliance entre Polonais et Roumains avec les accords entre les trois pays de la Petite Entente, Tchécoslovaquie, Yougoslavie et Roumanie; les rivalités locales furent trop fortes, surtout entre Tchèques et Polonais. On voit les graves contradictions générales et régionales auxquelles se heurtait la politique françaises dans son effort pour construire un système cohérent en Europe centre-orientale, entre Allemagne et Russie. La seconde partie, qui couvre les années 1922 à 1928, est marquée par la grande mutation de la politique extérieure et de sécurité de la France, à laquelle la Roumanie se trouva contrainte de s'adapter. Après le traité germano-soviétique de Rapallo en 1922, qui rendit évident le risque d'une conjonction des deux menaces potentielles, ce qui était l'obsession des responsables de la sécurité de la France, pour la France et les pays amis (obsession dont les événements de 1939-1940 devaient montrer qu'elle n'était pas sans fondement), l'effort exacerbé de la France pour forcer le destin, avec le "combat de la Ruhr" en 1923, échoua; Poincaré dut constater nsolement de la France, la quasi-rupture avec la Grande-Bretagne et l'inactivité attentiste de la Roumanie, soucieuse de ne pas se fâcher avec la Grande-Bretagne, et même de la Pologne, dont l'aide française venait cependant d'assurer la survie. Il fallait se rendre à l'évidence: il n'y avait pas en Europe centre-orientale de système politico-militaire solidaire de la politique française. Poincaré en tira les conséquences, prépara la liquidation au moins mal de l'affaire de la Ruhr, se rapprocha de la Grande-Bretagne et chercha avec le maréchal Foch à mettre sur pied un système plus cohérent en Europe centre-orientale avec les conversations avec les Polonais, la négociation d'un traité avec les Tchèques et l'amorce d'une négociation nouvelle avec les Roumains. 9

L'arrivée au pouvoir à Paris du Cartel des Gauches accéléra cette évolution et en infléchit le cours dans le sens de la "sécurité collective" avec Herriot (la bonne coopération franco-roumaine à la Société des Nations, à laquelle Titulescu attacha son nom, devait d'ailleurs parfois masquer des divergeances réelles entre la France et la Roumanie en matière de sécurité), puis avec Briand, qui choisit la priorité de l'entente avec la Grande-Bretagne et de la négociation avec l'Allemagne pour établir sur le Rhin la sécurité de la France, ce qui fut l'ambition des accords de Locarno. Les Roumains ne furent pas dupes (non plus que les Polonais, bien qu'ils firent contre mauvaise fortune bonne figure) : la France se désengageait de l'Europe centre-orientale. Traian Sandu démontre de façon convaincante que le traité franco-roumain de juin 1926, arraché par les Roumains aux réticences de Briand, fut un trompe-l'oeil, sans contenu réel. Il fallait aussi que la France ne se désintéressât pas totalement de la Roumanie auprès de laquelle s'empressait une autre "soeur latine", I1talie de Mussolini. Enfin, troisième et dernière partie, les années 1929-1933, celles de la crise économique et de la montée de Hitler vers le pouvoir, deux faits majeurs qui affectèrent profondément les pays de l'Europe danubienne. Dès avant l'arrivée de Hitler au pouvoir, l'Allemagne de Weimar tenta de profiter de la crise dans les pays danubiens pour y étendre son influence, par le biais de préférences commerciales. La Roumanie fut fortement tentée par les offres allemandes et ne répondit qu'avec lenteur à l'initiative lancée par Briand à Genève d'une "Union fédérale européenne", projet visant, entre autres, à contrecarrer l'initiative économico-politique allemande dans le bassin danubien. Les relations franco-roumaines se révélaient à nouveau fragiles. Et surtout, devant la réapparition évidente du danger allemand, un rapprochement entre la France et l'Union Soviétique s'esquissa, dont la signature du pacte de non-agression franco-soviétique en novembre 1932, marqua la première étape importante. Paris chercha et réussit partiellement à entraîner la Roumanie dans cette politique de rapprochement avec l'Union Soviétique. On pouvait se laisser aller à imaginer une nouvelle politique de sécurité en Europe, dans laquelle la Roumanie aurait sa place comme un pont diplomatique entre l'Union Soviétique et les puissances occidentales, et peut-être même un pont militaire pour permettre, avec l'accord de la Roumanie, le passage de troupes soviétiques vers l'Europe centrale, dont on pouvait penser que la Pologne le refuserait. La Roumanie retrouvait une place essentielle dans les réflexions stratégiques françaises, donc dans la diplomatie de la France. La convention de juillet 1933, entre Moscou et Bucarest, de la définition de l'agresseur, apporta une sorte de reconnaissance implicite par l'Union Soviétique de l'appartenance de la Bessarabie à la Roumanie. Non sans réticences en Roumanie, la voie paraissait s'ouvrir à un rapprochement avec l'Union Soviétique, souhaité par la France. Les années suivantes devaient en décider autrement. On voit la richesse et l'originalité de ce livre. A travers l'histoire des relations entre la France et la Roumanie à la recherche de la sécurité de l'Europe dans les années 1919 à 1933, Traian Sandu apporte une vision renouvelée des relations internationales de l'Europe en général au cours de ces années et il se fait connaître comme l'un des jeunes maîtres de l'histoire des relations internationales contemporaine. Jacques BARIETY, Professeur émérite à la Sorbonne. 10

Introduction générale
I

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Cette étude est partie du prélable selon lequel la politique extérieure et militaire mise en oeuvre pour sauvegarder les acquis territoriaux et statutaires de 1919-1920 relève d'une Realpolitik efficace et sans surcharge idéologique superflue. Il s'agissait de trouver, derrière les discours officiels empreints d'idéologie, la réalité des intentions et des rapports de force qui guidaient la collaboration franco-roumaine. Le second prélable susceptible de justifier le sujet choisi est la prééminence de la politique étrangère sur l'économie et sur la politique intérieure chez les Petites Puissances. Les raisons en sont simples: les bénéfices territoriaux et statutaires de l'après-guerre ont créé aux vainqueurs centre-européens de nombreux ennemis contre lesquels il fallait les défendre: les relations avec les Puissances ayant les mêmes intérêts primèrent dès lors sur les relations économiques ou le type de régime politique adopté; l'existence même des Etats nouveaux ou agrandis dépendait de leur capacité à élaborer un système diplomatico-militaire de défense du territoire. Une telle réflexion n'enlève rien à la capacité de l'économie à imposer sa primauté dans l'étude des périodes de crise. La problématique générale des relations franco-roumaines entre les deux guerres s'inscrit bien dans la perspective de sécurité ainsi définie. Malgré une place enviable parmi les investisseurs, la France ne parvint jamais à devenir un partenaire commercial important de la Roumanie, contrairement à l'Allemagne. Quant à son influence idéologique, elle fut importante en raison du jacobinisme de Bucarest envers les provinces annexées, mais elle dut se satisfaire d'un régime monarchique, dominé d'ailleurs par une branche cadette des Hohenzollern. C'est bien le domaine diplomaticomilitaire qui domine ces relations, et non les avantages économiques à saisir dans une quasi-coloniel, et encore moins la phraséologie officielle sur la fraternité latine. La question fondamentale de la coopération franco-roumaine pour la sécurité peut donc se formuler ainsi: la France a-t-elle eu le projet d'intégrer la Roumanie à un dispositif de sécurité européen entre les deux guerres? Si oui, quel fut-il, y est-elle parvenue, et selon quelles modalités? Au sein de la définition bilatérale d'une politique de sécurité le rôle principal revient à la Grande Puissance, en raison de la globalité de ses intérêts et de l'envergure de ses moyens. Or la France était la Puissance la plus intéressée au maintien du statu quo post bellum, car elle avait le plus à perdre de son éventuelle modification sur le Rhin, en matière de droit d'armement par rapport aux vaincus et d'attraction des AngloAméricains dans la défense de la sécurité continentale: elle devint la référence pour les petits vainqueurs désireux de maintenir leurs acquis.2 Les autres Puissances victorieuses n'avaient pas les mêmes raisons de maintenir les règlements de l'après-guerre: l1talie en fut mécontente, les Etats-Unis ne ratifièrent pas le traité avec l'Allemagne et la GrandeBretagne prenait en compte les intérêts de ses dominions, qui l'éloignait des préoccupations d'une Europe centrale jugée belliqueuse et instable. La France dut donc
lYoir, pour le statut d~nfériorité dans lequel les "Grands" entendaient maintenir les Petits Alliés, DURANDIN (Catherine) : "La Grande Roumanie: l'échec du modèle national-libéral", dans Les Conséquences des Traités de 1919-1920 en Europe celltrale et orientale, Association des Publications près les Universités de Strasbourg, 1987 (plus loin: Les Conséql/ences des Traités...), p.281-294. 2BARIETY (Jacques) : Les Relations franco-allemandes après la Première Guerre mondiale, Paris, 1977.

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chercher une solution complémentaired'alliance de revers à l'est de l'Allemagne: mais elle ne pouvait plus compter sur la Russie soviétique hostile; elle tenta donc de lui substituer un système de rechange en Europe centrale: quel fut son poids et comment la Roumanie s'y intégra-t-elle? La Roumanie avait beaucoup de nouveaux intérêts à défendre après 1918. Outre les privilèges des vainqueurs, elle devait affronter l'irrédentisme hongrois à l'ouest, bulgare au sud et surtout les revendications orientales de la Puissance soviétique. La France pouvait envisager une collaboration selon les deux modalités que permettait la diplomatie de l'entre-deux-guerres, c'est-à-dire les relations bilatérales classiques qui pouvaient aboutir à une intégration de la Roumanie au système de revers français, et la diplomatie multilatérale dans le cadre de la Société des Nations pour préserver les avantages des vainqueurs en matière de droit d'armer et de refus de réviser les Traités de Paix. La première modalité n'était réellement envisageable que tant que la Russie soviétique menaçait la Pologne en collusion avec l'Allemagne et qu'à Varsovie on avait besoin de partager le fardeau de la défense anti-russe avec la Roumanie, afin de pouvoir tenir en échec l'Allemagne en compagnie de la France. Si la politique française envers l'Allemagne ou envers la Russie évoluait, la raison d'être du système de revers, ou du moins la configuration de son flanc oriental, pouvaient changer radicalement. Le danger de ce type de coopération pour la France résidait dans le risque de se trouver entraînée dans des querelles locales, si les modalités de la coopération n'étaient pas soigneusement définies; mais la Roumanie se lierait-elle fermement à la France si celleci refusait de garantir ses frontières, notamment contre la Puissance russe? La seconde modalité de l'oeuvre de sécurité commune était beaucoup moins aléatoire, mais aussi moins précise et moins contraignante. La collaboration à la Société des Nations pour préserver les avantages des vainqueurs et intervenir, si possible, en cas d'agression, privait les relations franco-roumaines de leur spécificité géo-stratégique, mais créait une solidarité plus durable contre les vaincus en général, donc intéressa chacun des partenaires aux ennemis potentiels de l'autre. Cette donnée subit naturellement moins de variations au cours de la période, puisque seul un changement d'ensemble de la part des vainqueurs aurait pu la faire évoluer: en effet, les décision importantes s'y prenaient à l'unanimité, ce qui équilibrait les relations entre la France et la Roumanie. La coopération à Genève ne représenta néanmoins pas une constante. Outre la possibilité de l'évolution d'un des partenaires par rapport aux vaincus ou à certains d'entre eux, l'organisation internationale pouvait également, sous le poids de certains vainqueurs, envisager un renforcement de ses moyens d'intervention en vue de garantir la sécurité de chacun par tous les participants, à l'exception des absents, EtatsUnis et de la Russie soviétique. Untérêt principal pour la France était de tenter d'attirer la Grande-Bretagne à garantir à la fois le Rhin et les frontières centre-européennes, ce qui pouvait intéresser la Roumanie, qui doutait de la capacité de la France à assurer seule les nouveaux règlements territoriaux. Doit-on opérer un choix entre ces deux modalités de la coopération francoroumaine? Cette étude s'intéresse à la sécurité effective de chacun des partenaires, en évacuant les pétitions de principe idéologiques qui ne les engagent pas. Les relations dans le cadre bilatéral sont donc les plus significatives. Toutefois, des débats ou des décisions de l'organisation de Genève peuvent avoir des répercussions sur l'oeuvre 14

commune de sécurité: ils ne peuvent et ne doivent pas être ignorés. Comment les grands aspects de cette problématique dont on a perçu les potentialités d'évolution se sont-ils inscrits dans la chronologie? Quelle est la signification des dates choisies pour délimiter le sujet? L'année 1919 ne pose pas de problème d'interprétation particuIier pour le début d'une étude sur la construction du système de sécurité européen par la France. La date de juillet 1933 représente une rupture majeure, puisqu'elle marque le passage d'un système excluant l'Union Soviétique vers un système qui l'inclut; le maintien de la Roumanie au sein de cette nouvelle configuration ne pouvait se faire qu'au prix de la réconciliation roumano-soviétique, donc de l'abandon de l'un des deux Etats sur la province disputée de la Bessarabie. L'absence d'un règlement sur cette question empêchait la France d'envisager la convergence stratégique des troupes françaises et russes vers Berlin, puisque la Pologne ne semblait pas prête à laisser passer l'Armée rouge sur son territoire; quant à savoir si la Roumanie l'envisageait sérieusement et si Staline envisageait sérieusement d'intervenir contre Hitler, c'est là une problématique qui correspond à la période 1933-1939. Le fait est qu'entre 1919 et 1933 la Roumanie passa, dans les conceptions françaises, du rôle de possible intervenant contre les bolcheviks au rôle d'éventuel pont stratégique pour l'Armée rouge contre l'Allemagne de Hitler. Ce passage se fit en trois grandes étapes, reflétées par les parties de cette étude. La période qui débute avec la victoire alliée de novembre 1918 enregistre aussi le retour délicat de la Roumanie parmi les Alliés vainqueurs, après un traité séparé avec les Empires centraux. A la fin de 1921, la France dut se résoudre à stabiliser sa politique centre-européenne de sécurité sur deux systèmes d'alliance mal coordonnés autour du pivot roumain: la Petite Entente, comprenant aussi la Yougoslavie, ne comportait qu'un seul élément anti-allemand, la Tchécoslovaquie; quant à l'alliance roumano-polonaise contre la Russie, elle devait défendre le flanc oriental du système français; mais Varsovie et Prague étant en mauvais termes, l'aile marchante à revers contre l'Allemagne manquait de cohérence, malgré le traité franco-polonais. La Roumanie, avec ses soucis stratégiques éloignés de ceux de la France, pouvait-elle y remédier en rapprochant ses deux alliés et néanmoins adversaires de Prague et de Varsovie? La période du début de 1922 à la fin de 1928 correspondit à une dégradation croissante de la coopération de sécurité entre la France et la Roumanie dont le tournant principal fut les accords de Locarno. En effet, malgré la convergence des exclus des règlements de l'après-guerre à Rapallo, Paris songeait à l'Allemagne tandis que Bucarest voulait se garder contre l'Union Soviétique et contre les Turcs. Après les échecs de Poincaré à signer rapidement un traité bilatéral et d'Herriot à obtenir l'assentiment de Londres à la sécurité collective, Briand bloqua le projet de traité bilatéral pendant le rapprochement franco-allemand avant et après les accords de Locarno. Quel poids pouvait conserver un système centre-européen -qui avait démontré son incapacité à soulager diplomatiquement la France durant la crise de la Ruhr-, devant la garantie britannique sur le Rhin et la réconciliation consécutive avec l'Allemagne? Le traité franco-roumain fut péniblement arraché par Bucarest en juin 1926; dès lors, la Roumanie, comme le reste des alliés d'Europe centrale, ne représenta plus pour la 15

France qu'un espace à préserver contre les tentatives d'autres Puissances, comme 11talie, à s'en approprier exclusivement les ressources. Le réveil de l'intérêt français pour la Roumanie et pour l'Europe centrale vint avec la crise germano-polonaise sur les minorités de décembre 1928 et avec l'aggravation progressive de la crise du prix des céréales en 1929. Il s'agissait, pour Paris, de soustraire un espace fragilisé et divisé à ses tentations de se livrer au commerce allemand. Pour cela, les responsables du Quai d'Orsay imaginèrent des systèmes politico-économiques d'ensemble, au sein desquels la Roumanie occupa une place de plus en plus précise à mesure que le danger allemand augmenta et que l'Union Soviétique, occupée par le bouleversement par la terreur de sa société, se montra prête à garder une neutralité de plus en plus bienveillante à l'égard des Puissances occidentales. Ce fut le sens du plan d'Union européenne de Briand, puis de la Fédération danubienne de Tardieu; les deux se brisèrent sur le besoin roumains de liens économiques avec l'Allemagne. La voie fut dès lors ouverte aux pressions françaises pour un rapprochement roumano-soviétique : la manoeuvre échoua d'abord et mit à mal la coopération franco-polono-roumaine. La France menaça alors la Petite Entente et l'Union Soviétique de se rallier au Pacte à Quatre révisionniste de Mussolini, soutenu par les Britanniques, afin de contrer Hitler; Moscou et Bucarest finirent par proposer à la France, à travers la Convention sur la définition de Iagresseur, un règlement implicite de la querelle bessarabe qui laissait présager la possibilité pour la Roumanie de devenir un pont entre la Russie et la France en vue d'une action conjointe contre Berlin.

La méthode pour aborder les relations franco-roumaines entre les deux pays doit donc tenir compte de questions délicates et de modifications rapides dans les attitudes des deux parties qui condamnent tout monolithisme interprétatif. Il faut donc faire preuve, dans l'approche bibliographique et dans le choix des sources, d'un esprit critique pour la première et d'une diversification pour la seconde qui interdisent les simplifications interprétatives et les attributions abusives de responsabilité dans le processus décisionnel. La bibliographie sur le sujet comporte deux grands volets fortement distincts, malgré de possibles interférences par moments: d'une part, nous trouvons une tradition française et occidentale idéologiquement assez diversifiée mais pauvre d'un point de vue quantitatif, et d'autre part une tradition roumaine monolithique en matière d'interprétation mais abondante en publications. La bibliographie française sur les relations avec la Roumanie a souffert de l'écroulement du système dalliances centre-européen à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, de l'adhésion de la Roumanie à l'alliance avec l'Allemagne, puis de la mainmise soviétique, qui entraîna une glaciation relative de la question; l'effacement de la Puissance française et la réconciliation franco-allemande contribuèrent également à reléguer les relations franco-roumaines dans un oubli que les historiens roumains

16

ressentent parfois avec amertume.3 Cette indifférence prit fin avec le retour de la question centre-européenne après 1989. Avant la Deuxième Guerre mondiale, l'actualité du débat sur l'utilité de l'alliance roumaine invitait à une production abondante et polémique sur cette histoire récente: on distingue partisans et adversaires de cette alliance et du système de sécurité qu'il véhicule. Après la Deuxième Guerre mondiale, les synthèses de relations internationales se livrent à une analyse plus lucide du rôle de la Roumanie dans le système français, mais restreignent souvent à quelques lignes la part qui lui est consacrée. Cette réduction à de plus justes proportions ne correspond néanmoins pas à son rôle véritable. Les promoteurs de l'alliance roumaine sont souvent des républicains libéraux qui, dans la lignée de 1848, demandent l'affranchissement des peuples se trouvant sous la tutelle des empires multinationaux: "au début de 1918 se constitua à Paris un "lobby roumain" autour d'universitaires tels que de Martonne, Seignobos"4, qui réclamaient la réunification des populations roumanophones. Pour ces intellectuels, la collaboration diplomatico-stratégique allait de soi, mais s'intégrait à un projet global d'émancipation et de démocratisation des nations. Il en résulte une vision assez optimiste des liens franco-roumains. Ces idées optimistes dominaient encore en 1930 dans les deux pays; de la gauche républicaine à la droite nationaliste la collaboration militaro-diplomatique semblait acquise durant les années 1920. La montée des menaces pendant la décennie suivante rendit au lien roumain une actualité qui en soulignait le prix, mais aussi les dangers relatifs aux responsabilités centre-européennes de la France. Dans ce contexte se tint à Paris un colloque dont les actes furent publiés en 1933 sous le titre de Bases de la politique extérieure de la Frances: le ton est prudent en raison de l'évolution intérieure allemande, même si les idées restent les mêmes. Etienne Fournol, administrateur de I1nstitut d'Etudes Slaves de l'Université de Paris, n'envisageait plus la révolution des nationalités du simple point de vue juridique du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes: "même si l'on n'avait pas constitué l'Europe Centrale sur la base du droit des nationalités, elle serait à peu près semblable à ce qu'elle est, non pas en vertu des principes, mais en vertu des faits, et des faits militaires, les plus nets de tous les faits."6 Il dégageait ainsi partiellement la responsabilité des Grands Alliés dans la constitution des nouveaux Etats: mieux partager le fardeau de la balkanisation de 1919-1920, c'était encore un souci révélateur du rééquilibrage des forces en faveur de l'Allemagne. Evoquant le système d'encerclement de l'Allemagne, le conférencier fit aussi preuve de réalisme, mais aussi d'un fatalisme significatif: " on a essayé de former, avec
31ACOBESCU Nations, (Mihai) : Româllia si Societatea Natirmilor (1919-1929) (la Roumanie combien et la Société des

1919-1929),

Bucarest, d'histoire

1988, p.11 : "le lecteur universelle

pourra déduire

fausse reste I"Image créée telles que le le

même dans les ouvrages les synthèses signées

contemporaine

les plus connus et les plus appréciés, Duroselle, qui continuent

par Pierre Renouvin

et par Jean-Baptiste

à sous-estimer

rôle et la place des petits et moyens maintien 4CASTELLAN 6lbid., p.30. (Georges) : Histoire extérieure

pays dans la période

de l'entre-deux-guerres

en ce qui concerne

de la paix, de la sécurité collective." de la Roumallie, de la Frallce, Paris, 1984, p.66-67. Paris, S.A.P.E., 1933.

SLes Bases de la politique

17

des Etats fragmentaires de l'Europe centrale, une sorte de ceinture autour du corpus germanicus, qui part de la Baltique, avec la Pologne, la Tchécoslovaquie, et aboutit à l'Adriatique par la Serbie, avec la position de repli de la Roumanie. Puissance qui n'a pas la force, la consistance qu'avait la Russie, d'autant plus que tous ces pays sont travaillés par un vice très grave, celui des minorités nationales. Mais enfin il y a là l'essai plus ou moins heureux -ce n'est pas le moment de l'examiner- de reconstruction d'une formation politique de l'autre côté de l'Allemagne. "7 En somme, le système français de l'après-Première Guerre mondiale est considéré comme un pis-aller, au sein duquel la Roumanie occupait une place secondaire. Après avoir conclu à la nécessité de l~ntervention en cas de réveil des ambitions allemandes dans cette zone, Etienne Fournol évoqua enfin le véritable problème de la politique centre-européenne de la France: "avons-nous donc un esprit public disposé de soutenir l'ordre de l'Europe ?"8 Il fallut "reconnaître que l'esprit public français nTétait] justement plus adapté ni aux vastes horizons, ni aux vastes pensées et qu ~l tendrait] vers quelque indifférence pour les choses qui ne le touchent pas immédiatement."9 Que pesaient alors les pétitions de principe en faveur d'une intervention? L'action commune de la France et de son "pupille" oriental a aussi trouvé ses détracteurs, dont les sentiments s'étendent, là encore, du scepticisme à l'hostilité de principe. Ceux qui contestaient l'orientation pro-roumaine de la diplomatie française furent en général des hommes de gauche, souvent favorables à l'Union Soviétique; leurs arguments étaient plus idéologiques que stratégiques et ils étaient souvent influencés par des réfugiés appartenant aux minorités nationales de Roumanie, mécontentes de leur sort. Les thuriféraires du régime soviétique brandissaient volontiers l'épouvantail de l'impérialisme français en Europe centre-orientale afin de gagner plus sûrement l'opinion française pacifique aux idées révisionnistes des Russes et, dans une moindre mesure, des Hongrois. Le mensuel Les Documents politiques, diplomatiques et financiers de Roger Mennevée, proche du parti communiste, profita ainsi de la publication du traité franco-roumain pour développer, dans le premier semestre de 1927, une campagne en règle contre "la dangereuse politique française des alliances centre-européennes".IO Gabriel Péri, dans un article de l'Humanité du 21 janvier 1927, interpréta le caractère flou du traité franco-roumain comme "une collaboration sous une forme et dans des limites indéterminées; elle proclame la communauté des intérêts français et roumains sans formuler aucune réserve"; il n 'hésita pas à affirmer que" le gouvernement français [pouvait] être contraint à envoyer des soldats", ce qui dépassait de loin la volonté de Briand après Locarno, et même de Poincaré auparavant, le Quai d'Orsay s'étant toujours refusé à garantir la frontière orientale roumaine; mais le caractère secret des négociations et les passions idéologiques permettaient d'extrapoler. L'évolution du rapport des forces européen dans la première moitié des années trente déplaça la critique contre l'alliance roumaine: à la question de sa moralité se
7Ibid., p.33. 8Ibid., p.49. 9lbid.. lO>ritred'un dossier de la revue Les documellls politiques, signé du pseudonyme
comprend des articles étalés de janvier à aoOt 1927.

"Diplomaticus",

qui

18

substitua progressivement celle de son efficacité et de son utilité, sous la pression des pacifistes de tous bords politiques; au même moment, les communistes nuancèrent les critiques, puisque la Roumanie s'était rapprochée de Moscou. Le romancier Victor Margueritte, l'auteur de La Garçonne en 1921, mais aussi d'écrits politiques comme La Patrie humaine en 1931 et du pamphlet L'Avortement de la S.D.N. en 1936, publia en 1937 un dossier sur "dix-sept ans de politique extérieure française" sous le titre: "marchés de dupes ?"11 Dans le contexte de la crise espagnole, l'auteur se demande "si la chaîne des accords politiques, commerciaux ou financiers a effectivement lié, en Europe centrale et balkanique, les bénéficiaires de nos largesses. ... Pourrions-nous, le moment venu, compter sur l'aide militaire de la Pologne et de la Petite Entente? .... Serions-nous, d'autre part, assurés de l'entier concours de l'U.R.s.S. ?"12 Margueritte se pose la question que Fournol disait ne pas vouloir se poser sur la révision du système des alliances françaises. Il condut, avec une cohérence pacifiste parfaite, au caractère salutaire de l'évolution négative du système de sécurité français en Europe centrale: "partie perdue pour le Quai d'Orsay, gagnée pour la paix."13 Notons l'incohérence fondamentale du discours de Margueritte à propos des pays d'Europe orientale et de la Roumanie en particulier: tant que ces pays s'accrochent encore à l'alliance française, ils sont infréquentables et belliqueux; mais dès qu'ils s'adonnent à "cette féconde endosmose" avec, sous-entendu, l'Allemagne hitlérienne, alors "ces jeunes Etats [évoluent] dans le sens de leurs intérêts vitaux".14 Sans doute était-il de ceux qui espéraient que l'Allemagne se tournerait prioritairement contre l'Union Soviétique. Finalement, les deux parties, pro et anti-roumaine, souffraient de l'urgence de la question des alliances en vue d'une guerre que l'on sentait imminente. Faut-il conclure que la fin de la Deuxième Guerre mondiale a dépassionné le débat français portant sur l'encerclement de l'Allemagne? En fait, la tradition de confiance française dans le système de sécurité est-européen ne s'est donc pas écroulée dans l'historiographie en même temps qu'elle s'écroulait dans la réalité des événements; elle n'évolua que progressivement dans la production historique française. Le déblocage qui a suivi la fin de la guerre froide et surtout l'écroulement des régimes communistes à l'est à la fin des années 1980 ont réveillé l'intérêt des chercheurs pour cette région. L'ouverture des archives françaises à partir de 1970 sur la période de l'entre-deux-guerres a relancé l'intérêt des chercheurs, mais les schémas idéologiques, à droite comme à gauche, n'ont pas disparu des interprétations. Après 1989, l'étude des années 1920 fut ravivée par cette irruption des pays de l'est sur la scène internationale, pour deux raisons majeures: l'Europe centre-orientale est de nouveau en quête d'intégration et d'assistance ouest-européennes, les responsables français s'intéressant particulièrement à la Roumanie; les tensions géo-ethniques se structurent aujourd'hui selon des clivages rappelant ceux de l'entre-deux-guerres.

11MARGUERRITE (Victor): "Marchés de dupes? 17 ans de politique étrangère française", dans Les Recueils de La Tribune des Natiolls, sous la direction de Jean de Rovera, S.E.I..

12lbid., p.3.
13lbid., p.t9. 14lbid..

19

Les contemporanéistes français s'intéressent de plus en plus aux années 1920 et aux pays d'Europe centre-orientale. Concernant la Roumanie, leurs préoccupations se portent vers l'histoire des idées politiques15 ou vers l'histoire économique.16 Le problème des minorités nationales a également suscité leur intérêtP Mais l'aspect diplomatico-stratégique porte encore l'empreinte des traumatismes diplomaticomilitaires de 1938 et de 1939-40, ainsi que de la faveur traditionnelle accordée aux alliances avec la Pologne et avec la Roumanie: malgré l'ouverture progressive des archives sur cette période dans les années 1970, on ressent clairement les reproches à l'encontre de Briand et de Herriot de s'en être éloignés au bénéfice du rapprochement avec l'Allemagne ou avec l'Union Soviétique, le tout dans le contexte de la crise des fusées, de la sympathie envers le syndicat Solidarité et de l'arrivée de la gauche au pouvoir en France: dès lors, l'historiographie conservatrice opposa à notre avis de façon trop tranchée les politiques de Poincaré et de Herriot à l'égard des alliés centreeuropéens et de la reconnaissance des Soviets.18 Pourtant, Anne Hogenhuis-Seliverstoff montra que dès l'entrée des troupes françaises dans la Ruhr, l'attitude de Poincaré évolua à l'égard de Moscou.t9 Le colloque intitulé Les Conséquences des traités de paix de 1919-1920 en Europe centrale et sud-orielltale20, dont les actes ont été publiés en 1987, marque une étape dans l 'historiographie française: )a rencontre des spécialistes français et esteuropéens permet de mesurer le retard des premiers, mais aussi l'intérêt, pour les historiens roumains et hongrois notamment, de renouveler de vieux débats largement empreints d'idéologie nationaliste, au contact de leurs confrères occidentaux. Ainsi, Jacques Bariéty, seul intervenant français concernant notre période et notre problématique, a pu démonter le "mythe" de "l'accord révisionniste franco-hongrois"de 192021, mythe prudemment repris par Pierre Renouvin au tome 7 de son Histoire de Relations internationales. Les intervenants polonais à ce colloque font aussi preuve d'une qualité d'analyse historique exemplaire. Les historiens roumains, quant à eux, ont une lecture de l'histoire fortement influencée par les impératifs idéologiques du régime en place, qui fut longtemps le régime communiste, et par des contraintes géo-politiques durables, qui ont façonné le nationalisme roumain. Les historiens ont adhéré avec enthousiasme à l'oeuvre
15Yoir les ouvrages 1995. 16S0UTOU (Georges-Henri) : "Umpérialisme et orientale du pauvre: la politique économique du gouvernement n07, automne Exemple 1976. de la de Catherine DURANDlN, et notamment sa synthèse, L 'Histoire des Roumaills, Fayard,

français en Europe centrale 17MOUTON Trallsylvanie (Marie-Renée) (1920-1928),

de 1918 à 1929", dans Relatiolls des NatiollS

il/ternatiollales,

: La Société

et la protéctioll "Security

des millorités.

Paris, 1969 (thèse). de cette approche, 1917-1927", HOYI (Kalervo), befor Disarmament, or Hegemony? SeCtlrity,

18Yoir, pour une critique The french alliance 1918-1957, Policy,

dans The Quest for Stability,

Problenrs of west european Press, 1993, p.ll 5-126. 1917-1924,

édités par AHMAN, des traités... : " L'"accord

BIRKE et HOWARD, . révisionniste"

Oxford University

19HOGENHUIS-SELIYERSTOFF 20Les COl/séquel/ces 21lbid., BARIETY

(Anne) : Les Relatiolls IraI/co-soviétiques,

Paris, 1981.

franco-hongrois

de 1920. Histoire d'un mythe.",

p.7S-83.

20

d'unification nationale et de défense des acquisitions territoriales, qui apparaissent comme l'aboutissement du mouvement d'éveil du peuple roumain; leur soutien se manifeste dans l'esprit nationaliste ardent, le juridisme parfois pointilleux et la légitimation des choix politiques nationaux. La plupart des ouvrages roumains s'ouvrent sur un véritable credo nationaliste, affirmant la continuité de l'occupation roumaine de l'antique foyer daco-romain, le droit imprescriptible du peuple roumain sur ce territoire des aïeux et le devoir de l'Etat roumain de regrouper toutes les provinces historiquement roumaines. Après 1918 et la réalisation de la Grande Roumanie, ces aspirations sont satisfaites et le nationalisme roumain devient conservateur: la défense de la diplomatie du statu quo imprègne dès lors les écrits portant sur les relations internationales: dans une littérature surabondante, nous avons choisi quelques titres saillants, dont nous aborderons successivement le nationalisme, le juridisme et la glorification de l'action diplomatique roumaine. En 1930, l'avocat Florin Codrescu soutint à Paris sa thèse, intitulée La Petite Entente: c'était le "principe des nationalités ... que les quatorze points du Président Wilson ... consacr[ai]ent comme le principe dominant le droit international."22 Après la phase stalinienne, et surtout après l'arrivée au pouvoir de Nicolae Ceausescu en 1965, la tendance nationale roumaine réapparut, en politique comme en histoire. La phrase liminaire de La Politique de défense nationale de la Roumanie dans le contexte européen de l'entre-deux-guerres (1919-1939)23 de Zaharia et Botoran entonne de nouveau l'hymne national roumain, le vocabulaire marxiste ne changeant que médiocrement le contenu traditionnel.24 Après les événements de décembre 1989, une des meilleures spécialistes de l'entre-deux-guerres roumain, Viorica Moisuc, entérina les changements survenus tout en marquant la continuité du projet national dans un ouvrage important sur "les prémisses de l'isolement politique de la Roumanie, 19191940".25 Elle reprit l'analyse traditionnelle: "les investigations et les recherches sur
l 'histoire récente des Roumains ont mis en évidence que l'idée nationale manifestée consciemment ou non a déterminé le sens de notre évolution historique, a constitué le

-

-

pivot de la résistance face aux adversités du temps."26 La liberté de parole ne semblait modifier ni la préeminence du principe national, ni l'argumentation juridique, autre constante indéracinable des écrits historiques roumains. Petite Puissance, la Roumanie contemporaine a souvent fait appel à la justice
22CODRESCU 23Zaharia european 24Ibid., (Rorin) : La Petite ElIIellle, Paris, 1930, p.628. et Botoran (Constantin) Bucarest, 1981. de la politique intérieure étaille de défense nationale de la Roumanie avec par les : Politico de aparare natiO/lata a României În cOlllextut

(Gheorghe) interbelic

(1919-1939),

p.5 : "la conception

qui a reposé au fondement

bourgeoise la politique

de l 'entre-deux-guerres extérieure

a découlé de sa situation

et internationale,

en concordance décidées

qu'elle menail : le but de cette dernière de l'année 1918, la Grande librement

maintien des frontières

actes à caractère tous les territoires 1919 et de 1920." 25MOISUC 26Idem.,

plébiscitaire historiques

Roumanie exprimée

étant une conséquence par de larges masses

de la lutte populaires de

nationale-révolutionnaire

du peuple,

de la volonté

habités par des Roumains, hotarii politice

et étant reconnue 1919-1940,

par les traités de paix de Paris de Bucarest, 1991.

(Viorica):

Premisete

a României,

p.17.

21

internationale pour faire reconnaître son existence nationale et étatique. La production historique roumaine intègre donc une vaste argumentationjuridique au détriment de l'étude des rapports de force réels à l'oeuvre dans les événements. Un indice significatif de cette interpénétration des deux sciences humaines est le nombre des juristes faisant oeuvre historique. Nous avons évoqué l'avocat Florin Codrescu. Le juriste le plus célèbre, soutenant activement la diplomatie de l'avocat Titulescu sur le plan universitaire, fut Gheorghe Sofronie, professeur de droit international public à l'Université de Cluj. Parmi ses nombreuses oeuvres, retenons une synthèse de 1938, souvent citée, La Position internationale de la Roumanie. Etude juridique et diplomatique de ses engagements internationaux.27 La préface est de Louis Le Fur, professeur de droit de l'Université de Paris, par ailleurs un des membres du jury devant lequel Codrescu avait soutenu sa thèse: à l'unité de pensée repond la proximité des relations personnelles entre ces spécialistes de l'interprétation de l'histoire par la science juridique considérée dans ses applications diplomatiques. La continuité avec le passé caractérise, pour ce thème également, l'historiographie de l'époque socialiste. Viorica Moisuc, avant d'entrer dans le vif du sujet diplomatico-militaire, consacre une forte introduction aux "considérations sur la paix et la justice internationales"28 : les noms de William Penn, de l'abbé de Saint-Pierre, de Jeremy Bentham et surtout de Kant et de Sofronie y reviennent souvent. Le symptôme le plus significatif du prestige de la diplomatie nationale dans l'historiographie roumaine c'est la constance et la fermeté que les analystes de toutes les époques lui reconnaissent. Mais cette fermeté relève de la propagande officielle et de l'illusion collective, au vu des variations et de la politique de bascule entre Grandes Puissances européennes. Elle permet à la Roumanie de rejeter la responsabilité des dysfonctionnements roumano-français sur la France, puisque la Roumanie était censée n'avoir jamais évolué dans ses principes diplomatiques. Dès 1938 Gheorghe Sofronie tenta d'établir la continuité de la politique roumaine de 1928 à 1938, en évoquant" la mission historique et civilisatrice de l'Etat roumain d'après-guerre, l'idée directrice de sa politique étrangère, jamais démentie depuis l'Union de 1918 -quel qu'ait été le dirigeant du ministère des Affaires étrangères ou la couleur politique du gouvernement en fonctions- et qui peut se synthétiser en cette formule: défense et consolidation de l'ordre international existant par le respect des traités. Dlus spécialement de ceux de 1919-1920 qui l'ont créé."29 Les diplomates roumains bénéficient donc d'une très bonne image auprès de leurs compatriotes historiens; Nicolae Titulescu, le plus brillant d'entre eux, est même l'objet d'un véritable cuIte. L'hagiographie de Nicolae Titulescu est avant tout un phénomène de l'après-guerre; en fonctions jusqu'en 1936, il laissa peu de temps à ses admirateurs pour manifester leur enthousiasme, car la guerre scella l'échec de sa
27S0FRONIE ses engagements relations Sofronie", 28MOISUC, 29S0FRONIE, (Gheorghe) : La Position Bucarest, illtemationale de la Roumanie. Etude juridique et diplomatique dans le contexte de des

internationaux,

1938. Voir notre article, "Droit et diplomatie moitié des années trente;

culturelles

franco-roumaines

de la deuxième intematiOlrales,

l'exemple

de Gheorghe I.

dans la Revue roumaine op.cit., p.17-50. op.cil., p.8.

d'études

n °5_6 (127-128),

Bucarest,

1993, pp.385-40

22

politique des alliances occidentales. Pourtant, on décèle chez Sofronie la naissance du mythe d'une "époque Titulescu",3o L'aura de Titulescu dans l'historiographie des années soixante possède aussi une fonction politique de grande ampleur: il représentait l'alibi pro-français d'une diplomatie qui bascula après lui dans l'orbite allemande, puis soviétique. Les superlatifs que les historiens réservent habituellement aux dirigeants communistes sont généreusement distribués à "Titulescu, expression du génie créateur roumain, sommet de la diplomatie mondiale de l'entre-deux-guerres"31 selon Mihai Iacobescu, qui écrit en 1988, lors de la période d'exaltation nationale de l'ère Ceausescu. Quant à l'analyse perspicace des rapports de force internationaux, elle subit bien davantage les pressions des régimes en place. Tant que la Roumanie a espéré obtenir le soutien de la France dans le conflit qui approchait, les publications roumaines ont repris le point de vue traditionnel de l'entente franco-roumaine sur les problèmes de sécurité européenne. De 1938 à 1944, le ton passe de l'indifférence feinte au reproche pour les déçus. Après 1947, les historiens communistes abandonnent l'interprétation traditionnelle et se livrent à une critique sévère des reculades françaises par rapport aux positions de 1920, tandis que les critiques envers le révisionnisme russe et la question bessarabe disparaissent totalement de la production roumaine jusqu'au regain nationaliste des années quatre-vingt. En 1930, la thèse de Codrescu, qui consacre un chapitre aux relations de la France avec la Petite Entente, représente l'apogée de la conception classique de la France, guide et protecteur des nations nouvellement émancipées d'Europe centreorientale: "la sécurité de la France n'est pas seulement sur le Rhin, mais également sur la Vistule, le Danube et la Theiss ... Plus la Petite Entente rendra de services à la généreuse et héroïque France, et par là, à la paix universelle, plus elle sera appréciée universellement, comme facteur indispensable pour maintenir l'équilibre entre les intérêts politiques du monde entier."32 Durant la domination communiste, la place que la France occupe dans l'analyse de la diplomatie de l'entre-deux-guerres est réduite, afin de ne pas rabaisser la Roumanie au rang de pion sur l'échiquier français et parce que l'aspect antisoviétique de l'action franco-roumaine fut gommé jusque dans les années 1960. Ainsi épurée, l'étude ne peut révéler qu"'une diplomatie pure"33, dans laquelle les soucis stratégiques et de rapports des forces qui caractérisent le rapprochement francoroumain trouvent difficilement leur place. A la fin des années 1980 se produit une rupture dans l'historiographie roumaine, liée aux changements politiques intervenus à Moscou: les relations entre Ceausescu et Gorbatchev se tendent à la suite de la libéralisation de la Russie, et la question de la Bessarabie retrouve une actualité. Le nationalisme des historiens roumains n'épargne plus l'Union Soviétique, et l'ouvrage de Viorica Moisuc, rédigé durant cette période dramatique pour le peuple roumain, donne paradoxalement une vue plus complète de la
30Ibid., p.80. 311ACOBESCU Nations, (Mihai) : România si Societatea Natillllilor, 1919-1929 (la Roumanie et la Société des

1919-1929),

Bucarest,

1988, p.lO. româlla in s/ujba ilrdependelltei (La diplomatie roumaine au service de

32CODRESCU, 33BODUNESCU l'indépendance),

op. ci!., p.494. (Ion) : Dip/omatia Bucarest,

voL3, 1984.

23

diplomatie roumaine de l'entre-deux-guerres, et rétablit partiellement la vérité sur les rapports franco-russo-roumains. Après décembre 1989 se dessine, avec les aspirations d "'occidentalisation" d'une Roumanie à la recherche d'assistance et d'intégration, un retour à l'ancien discours "européen" et francophile; surtout, la liberté de parole permet enfin aux historiens de se différencier fortement, certains restant fidèles au discours nationaliste jusqu'à la caricature34, d'autres s'adaptant à la nouvelle donne comme à leur habitude35, alors que d'autres révèlent une capacité à produire une histoire des relations internationale d'une qualité insoupçonnable dans un contexte aussi obéré.36

Les insuffisances de la bibliographie française et roumaine sur le sujet invitent à un renouvellement de la question. L'approche a consisté à accumuler une grande quantité de documents diplomatiques et militaires, français et roumains, afin d'éviter les déséquilibres thématiques et les conclusions partiales en matière de responsabilité décisionnelle. Il ne fallait pas, par exemple, pérenniser un discours sur la solidité de l'alliance franco-roumaine sans se demander si l'armée roumaine avait les moyens de remplir le rôle que les stratèges français pensaient pouvoir lui attribuer: le rôle des archives militaires fut essentiel à ce titre. Il ne fallait pas non plus laisser le débat sur l'abandon des alliances de revers à partir de 1925 à la seule charge des responsables de gauche français: l'attitude des dirigeants roumains de droite durant la crise de la Ruhr, bien illustrée par les archives des Affaires étrangères roumaines, pesa lourdement sur les choix de Poincaré et surtout de ses successeurs à la tête du Quai d'Orsay. Les archives du Quai d'Orsay ont néanmoins constitué le principal apport documentaire; leur richesse, due au statut de Grande Puissance de la France, et le rôle de centre décisionnel du ministère, laissent aux autres fonds un rôle de complément. Nous renvoyons, pour l'analyse des divers fonds et pour un choix de documents sur cette problématique, à notre livre précédent.37 Mais l'abondance de la documentation et la diversification des sources ne constituent pas les seuls choix méthodologiques qui guident cette étude.
34Signalons Romllnia l'exemple de Valeriu de la Trianon Horin la Paris, DOBRINESCU, 1920-1947 auteur prolifique ayant notamment de Trianon publié à Paris, de

si Ungaria,

(la Roumanie

et la Hongrie,

1920-1947), Budapest 35CAMPUS

lasi, 1996; le récit commence (Eliza) :

en fait en 1918 et ne mentionne

à aucun moment

('occupation

par les troupes roumaines

en 1919! et I"ldée fédérale ", dans Revue Roumaine d'Etudes [1IIemationales, dans (e et

XXV, n0113-114, Mémorandum défendues 36DASCALU polonaises magistrale poporului 37SANDU Fol/es?

" Nicolae Titulescu pp.243-247, Bucarest, français,

1991 : "les idées maîtresses coïncident

du projet Briand,

concrétisées

du gouvernement (Nicolae) durant : Relatii

dans une très large mesure avec les idées avancées interbefica 1991. (1919-1939) Voir aussi, (relations avec des

sans relâche par Titulescu."

(p.244) În perioada Bucarest, roumanonuances, sincera des Anllées la Q

romllno-polone

l'entre-deux-guerres, de CONSTANTINIU : La Grande

1919-1939), (Horin), a/fiée

synthèse (Traian)

très riche sur le XXe siècle: Bucarest, 1998. Ulle péripétie de la France,

0 [storie

romlln (une histoire sincère du peuple roumain), Roumanie

diplomatique

(1919-1933),

Paris, L'Harmattan,

1999.

24

Le respect global de la chronologie étaye le choix précédent: le désir de multiplier les points de vue thématiques ne doit pas aboutir à une étude regroupée par thèmes traités de manière autonome sur de longues tranches chronologiques. Ce type d'approche, qui ne respecte pas la concomitance des événements, risque d'aboutir à des vues partiales: il a été amplement utilisé par les historiens roumains de la période communiste, lorsqu'ils ignoraient la Bessarabie et qu'ils ne traitaient que les volets hongrois, bulgare et multilatéral de la diplomatie roumaine de l'entre-deux-guerres : non seulement ils étaient incapables de montrer la coordination entre les deux aspects, bessarabe et transylvain, mais le traitement thématique les invitait à bousculer la chronologie et à se livrer à un de leurs exercices favoris, qui consiste à remonter le temps jusqu'à des époques reculées pour prouver que tel territoire a toujours été roumain.38 Cette fuite dans le passé permet à l'historien d'ignorer les rapports de force qui s'exercent à un moment donné en faveur, par exemple, de l'annexion de la Transylvanie par la Roumanie: il privilégie alors l'explication par la mobilisation pluriséculaire des Roumains de Transylvanie au détriment de l'offensive alliée dans les Balkans ou de la couverture militaire fournie par les troupes de l'Entente en Bessarabie. Mais bien entendu, le respect global de la chronologie événementielle possède avant tout une valeur relative, car elle permet de renouveler une bibliographie rendue insuffisante par ses excès idéologiques. Les grandes tendances thématiques doivent en effet ressortir en conclusion, de la documentation elle-même, comme des hypothèses vérifiées, et non comme des préjugés idéologiques imposés de l'extérieur à une masse documentaire tronquée, à la chronologie bouleversée.

38Catherine DURANDlN a dégagé cette idée au niveau général de l'historiographie roumaine dans son ensemble: "La plongée dans la verticalité offre un tracé structurant qui conduit à nier le malaise de l'appartenance à une culture périphérique." (LlIistoire des Roumaills, p.18).

25

Première partie
La crise de stabilisation franco-roumaine: remodelage stratégique des frontières roumaines et ralliement de la France à la Petite Entente (novembre 1918-décembre 1921)

Le caractère incertain, laborieux et chaotique de la mise en place d'un aprèsguerre qui se prolonge en Europe centrale jusqu'à la fin de 1921, avec le risque d'embrasement de la seconde tentative de restauration habsbourgeoise, est bien illustré par les relations franco-roumaines, dont elles constituent un élément par moments essentiel. En effet, la présence militaire française dans la zone jusqu'en 1920, l~mplication des experts français dans l'élaboration des nouvelles frontières et l'amorce d'un système de revers dirigé contre les vaincus centre-européens pouvaient faire espérer une activité intense de la diplomatie française auprès de Bucarest. Le désir de préserver la Pologne, qui devint l'élément principal de ce dispositif de revers, de son autre adversaire, la Russie bolchevique, accrut la nécessité d'intégrer la Roumanie à la sphère d'influence française; la paix séparée que la Roumanie avait signée avec l'ennemi en mai 1918 fut donc partiellement oubliée. Mais les priorités de la politique roumaine, qui la portaient vers la consolidation de la Transylvanie, étaient-elles compatibles avec l'appui anti-bolchevik que les responsables français espérèrent d'abord? La Conférence des Alliés avait-elle assez d'autorité pour imposer un règlement pacifique aux Hongrois, afin de dégager le plus possible de troupes roumaines à l'est? La Roumanie pouvait être tentée de couvrir en priorité la possession de la Transylvanie face à la petite Hongrie par un rapprochement avec les autres co-partageants. Mais quels droits lui reconnaîtrait alors la diplomatie française sur la Bessarabie? Toutes ces questions reçurent leur réponse avant la fin de l'année 1921, qui mit un terme aux doutes qui pesaient encore sur le rôle que Paris entendait faire jouer à la Roumanie dans la sécurité européenne. Dans l'immédiat après-guerre, entre novembre 1918 et mars 1920, la tension verbale qui caractérise les échanges franco-roumains à propos du statut d'allié de la Roumanie, de l'occupation de Budapest par l'armée roumaine et du refus de signer les traités en raison des clauses concernant les minorités, ne doit en effet pas faire illusion. Elle relève de l'éphémère animosité de Clemenceau envers le Premier roumain Bratianu et est en partie à usage externe: elle devait rassurer les Anglo-Américains sur le souci de la France d'apaiser les tensions locales. Sur le plan géo-stratégique, les responsables français s'emploient, au début de 1919, à doter la Roumanie de frontières orientales aptes à remplir un rôle de glacis face à une Russie hostile aux nouveaux règlements; surtout, ils lui ménagent des frontières septentrionales et occidentales créant un contact territorial avec les autres Alliés protégés de la France, la Pologne et la Tchécoslovaquie, -la frontière roumano-yougoslave étant plus délicate à définir- et incluant les voies de communication capables d'acheminer le matériel stratégique français de Salonique à Varsovie: si la Hongrie n'est pas un adversaire direct pour la France, Paris pouvait-elle pour autant laisser un des rares axes ferroviaires fiables aux mains d'un ancien vaincu? Dès février 1919, Foch pensa recueillir les fruits de cette Grande Roumanie, en essayant en vain de l'utiliser contre la Russie: les responsables roumains maintinrent leurs priorités, qui les amenèrent à occuper Budapest en août. A partir de cette date et jusqu'en mars 1920, les efforts des Alliés pour faire évacuer le territoire hongrois aboutirent au repli définitif des troupes roumaines dans les limites des nouvelles frontières: l'état de fait correspondit enfin à l'état de droit. La période de mars à septembre 1920 constitue le premier test de fiabilité du pont roumain vers la Pologne et de capacité d'intégration à l'ensemble centre-européen

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sous égide française. Cette expérience se déroula sous d'assez mauvais augures. A l'est, la Roumanie pouvait-elle participer à une "aventure" polonaise sans incitation de Paris et sans engagement de troupes françaises? Aiderait-elle le Russe blanc Wrangel, soutenu par Millerand, mais soupçonné de convoiter la Bessarabie? Du moins, le francophile Take Ionescu, qui dirigea la diplomatie roumaine après juin, facilita le passage des armes françaises vers la Pologne et amorça ses efforts de reconciliation entre la Pologne et la Tchécoslovaquie avec l'aide de la France, pour renforcer la cohérence d'un système français exclusivement fondé sur les vainqueurs centreeuropéens. Durant la crise polonaise, la France refusa de signer la convention accordant la Bessarabie à la Roumanie, se réservant ainsi un levier de pression sur cette dernière pour la faire participer au sauvetage de la Pologne. A l'ouest de la Roumanie, la France s'était engagée dans un processus de rapprochement économique avec la Hongrie que les Etats co-partageants de l'Empire austro-hongrois craignirent à tort de voir glisser vers une révision des clauses militaires, voire territoriales, du traité de paix de Trianon; la Roumanie, entraînée par la Tchécoslovaquie et, à un moindre titre, par la Yougoslavie, accepta de se rallier de façon encore informelle à une "Petite Entente" contre d'éventuelles revendications territoriales hongroises. Enfin, d'octobre 1920 à décembre 1921, la Roumanie prit part à la stabilisation du système centre-européen de la France sur des fondements défensifs et hostiles aux anciens vaincus, une fois l'alerte polonaise heureusement terminée. A l'est, la France reconnut la Bessarabie roumaine et incita Bucarest à signer un traité avec la Pologne sur le modèle défensif de son propre traité du 19 février avec Varsovie: le 3 mars 1921, ce fut chose faite, et l'élément essentiel du glacis défensif français contre la Russie, qui devait couvrir l'appui de la France à la Pologne en cas d'opérations anti-allemandes, fut enfin en place. A l'ouest, cet ancrage de la Roumanie à la France lui permit d'officialiser, après la première tentative de restauration habsbourgeoise, sa participation à la Petite Entente au printemps 1921, aux côtés de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie. Briand accorda immédiatement son soutien à la nouvelle formation, afin de faire oublier les bruits d'appui à la tentative habsbourgeoise; le second essai de restauration ne rencontra d'ailleurs plus la même complaisance de la part de certains milieux polonais ou de monarchistes français, et vérifia la combativité de la Petite Entente, avec l'approbation distante des Français. Mais la France avait-elle obtenu pour autant un système de sécurité en Europe centrale solide et conforme à ses intérêts?

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Chapitre I Les tensions franco-roumaines: la promesse d'une naissance douloureuse pour la Grande Roumanie (novembre 19l8-janvier 1919)

A la fin du conflit mondial, la Roumanie se trouvait dans une position délicate vis-à-vis de la France, avec qui elle avait signé le traité d'août 1916, acceptant ainsi de rejoindre l'Entente: rapidement battue et largement occupée par les Centraux, elle avait cessé le combat dès décembre 1917; la signature d'un dur traité séparé avec ses vainqueurs en mai 1918 avait néanmoins été compensée par la complaisance de ces derniers envers l'occupation de la Bessarabie russe par les troupes roumaines en janvier. Ainsi, la Roumanie avait trouvé la voie de l'intégration dans la nouvelle Europe orientale, remodelée par la victoire des Centraux et par les cessions territoriales des bolcheviks. Mais l'offensive victorieuse de l'Armée alliée d'Orient, annonciatrice d'une victoire imminente de l'Entente, l'obligea à réorienter sa politique, replaçant les relations avec la France au coeur de la réflexion des responsables roumains; de même, les responsables français songèrent immédiatement à récupérer la force militaire roumaine au bénéfice d'une offensive vers les capitales des Centraux, puis vers la Russie bolchevique. Toutefois, plusieurs difficultés, issues de la paix séparée avec l'ennemi, entravaient la reprise de la collaboration avec l'Entente. Une lourde hypothèque pesait sur le statut même d'allié de la Roumanie, qui ne rentra officiellement en guerre que le 10 novembre; il est vrai que le gouvernement roumain n'avait pas ratifié le traité de mai 1918, dans l'intérêt de l'occupant, satisfait de bénéficier du régime d'exception que lui assurait l'armistice; la parole de la France, qui représentait le principal acteur de la victoire, aurait un poids déterminant pour faire basculer ou non la Roumanie dans le camp des vainqueurs. Partiellement liée au problème du statut, la question des attributions territoriales dépendait en fait plus du remodelage des frontières par les nouveaux vainqueurs: la Roumanie pourrait-elle, à la faveur des projets stratégiques français et de l'opprobre qui couvrait, à Paris, le lâchage des bolcheviks en plein conflit, conserver à la fois la Bessarabie et les provinces promises par le traité de 1916 aux dépens de l'Autriche-Hongrie démantelée?

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Par le traité du 17 août 1916, la Roumanie entra en guerre aux côtés de l'Entente, après deux ans de neutralité, en échange de la promesse du rattachement des te; ritoires austro-hongrois habités, souvent majoritairement, par des roumanophones : il s'agissait, de l'est à l'ouest, de la Bucovine, du Maramures, de la Transylvanie et du Banat.l Mais l'écroulement rapide des fronts bulgare et transylvain obligea le gouvernement roumain à se réfugier dans le nord-est moldave non-occupé, la capitale devenant alors lasi. Selon le témoignage du ministre de France en Roumanie, le comte Charles de Saint-Aulaire, ce premier décrochage roumain ne fut pas condamné à Paris.2 Clemenceau obtint des autres Alliés une déclaration maintenant la Roumanie dans l'Entente, avec les prérogatives liées au traité de 1916.3 L'armistice séparé de Focsani du 9 décembre 1917, après l'écroulement du front russe, dont le front roumain était un prolongement, rencontra moins de tolérance.4 Saint-Aulaire expliqua la fureur de Clemenceau par l'initiative du Premier ministre "Bratiano [qui], pour ... réserver l'avenir des rapports de son pays avec les Alliés, avait demandé à leurs représentants à lassy [Iasi] de lui adresser une lettre par laquelle ils reconnaîtraient ... que la Roumanie
... se trouvait acculée par la trahison russe à la nécessité absolue de déposer provisoirement les armes et que, par suite, l'armistice ne saurait porter atteinte à nos engagements envers elle. ... J'avais donc sans hésitation, comme mes collègues alliés, signé la lettre demandée par Bratiano.,,5

Clemenceau espérait en effet la continuation du combat à partir du territoire russe ou la possibilité de monnayer les promesses territoriales contre une réintervention roumaine dans la guerre, si les conditions militaires évoluaient à l'est. Paris avait donc envoyé en Roumanie dès octobre 1916 une mission militaire, dirigée par le général Henri Berthelot, qui avait réorganisé l'armée roumaine et permis le maintien du réduit moldave grâce aux combats de l'été de 1917 sur les cols des Carpates. Pour éviter le basculement total de la Roumanie, le président de la République Poincaré et Clemenceau prévinrent respectivement le roi Ferdinand 1er et Ion Bratianu qu'ils "liaient le maintien de [leurs] engagements à l'exclusion d'une paix séparée, du moins légale."6 Mais un ultimatum, au début de février, du maréchal August von Mackensen, qui commandait le front de l'est, contraignit Bratianu à la démission, solution qu'adopta également en mars son successeur, le général Alexandru Averescu, après avoir accepté de dures conditions préliminaires de paix à Buftea, ainsi que le renvoi de la mission Berthelot. Le conservateur Alexandru Marghiloman, plus favorable
lvoir la carte nOl (la Grande Roumanie). 2SAINT-AULAIRE (Charles de) : Confessions d'un vieux diplomate, Paris, Flammarion, 1953, p.436. 3HOYI (Kalervo) : Cordon sanitaire or barrière de l'est? The Emergence of the New French Eastern European Alliance Policy, 1917-1919, Turku, 1975, p.76. 4SAINT-AULAIRE, op. cit., p.439. 5ibid.; voir aussi HOYI, op. ci!., p.76-77. Pour ce qui est de la "trahison russe", qui devint un thème habituel de l'argumentation roumaine, voir CIORANESCO (George), FILlT! (Grigore) et ail. dans Aspects des relations russo-roumaines, retrospectives et orientations, Paris, 1967, p.59 (plus loin: CIORANESCO et all.). 6ibid, p.452.

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aux Centraux, signa enfin le traité de paix à Bucarest le 7 mai 1918. Ce traité, qui rognait les frontières roumaines dans les Carpates et dans la Dobroudja et qui livrait le blé et le pétrole roumains aux Empires centraux, constituait "une véritable capitulation. Les plus chauds partisans de l'Entente s'en félicitaient, comme d'une paix évidemment subie, non acceptée."7 Ils espéraient ainsi maintenir l'hypothèque roumaine sur les promesses de l'Entente, mais "seul le gouvernement français ... approuv(a] e~ même complét(a] cette déclaration".8 Cette assurance devait contrer les offres des Centraux, qui espéraient rallier la Roumanie en la dédommageant aux dépens de la Russie bolchevique. En effet, pour des raisons évidentes de solidarité alliée, la France hésita à approuver le rattachement de la Bessarabie à la Roumanie, car cela créait une tension dommageable entre Paris et les Russes blancs; ces derniers, désireux de rester fidèles à l'Entente, risquaient en effet de basculer du côté des Centraux si la France entérinait les abandons territoriaux des bolcheviks. Ce fut Saint-Aulaire qui déploya de sérieux efforts pour le rapprochement entre Bessarabie et Roumanie. Dans le contexte de désagrégation des périphéries de l'Empire russe, la Bessarabie proclama son autonomie en décembre 1917, à l'initiative de la diète locale, le Sfatul tarii (Conseil du pays), dominé par la majorité des Moldaves (roumanophones). La France refusa de reconnaître le nouvel Etat.9 Ce fut en grande partie grâce aux représentants locaux de la France, Saint-Aulaire et le général Berthelot, que le Sfatul tarii appela en janvier 1918 des troupes de l'Entente, afin d'éviter une main mise bolchevique sur les communications et les dépôts de vivres et de munitions qui permettaient à la Moldavie roumaine de maintenir une relative autonomie vis-à-vis des Puissances centrales occupant l'Ukraine.JO Or les seules troupes disponibles étaient les troupes roumaines, et Bratianu les y envoya dans un but annexionniste patent, afin que sa politique portât au moins ce fruit inattendu. Certes, les ministres de l'Entente acceptèrent de transmettre aux "directeurs généraux de la République Moldave ... une déclaration affirmant que la mesure adoptée était d'ordre purement militaire ... et ne pouvait donc porter aucune atteinte à l'état politique actuel ou à venir de la Bessarabie" .11
7ibid, p.460. En fait, la recherche récente, tout en reconnaissant le caractère dur de ce traité, fait justice de sa réputation de "diktat" : voir la thèse de SOUTOU (Georges-Henri) : L'Or et le sallg, les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale, Paris, Fayard, 1989, p.668-681. De même, ce fut l'ententophile Bratianu qui persuada le roi de nommer le germanophile Marghiloman, afin d'obtenir des conditions de paix moins dures (Sherman David SPECfOR : Rumania at the Paris Peace COllference : a Study of/he Diplomacy of /oall/.C. Bra/iallu, New York, Bookman Associates, 1962, p.53). 8ibid, p.461 : A la tribune de la Chambre, d'accord avec Clemenceau, Pichon, ministre des Affaires étrangères, rendit hommage à la "noble et malheureuse Roumanie. ... Je [Stephen Pichon) suis intervenu à lassy pour faire connaître au gouvernement roumain que tous les engagements pris envers la Roumanie à son entrée en guerre seront maintenus. ""; voir aussi SPECfOR, op. ci!., p.53-55; HOYI, op. ci!., p.lll. 9HOYI, op. ci!., p.111-112. JODépêche n014 du 20 juin 1918 de Saint-Aulaire à Pichon, Archives du ministère des Affaires étrangères français, série Z (Europe), sous-série Russie, volume 619, folios 3 à 12 (plus loin: dép. n014 du 20 juin 1918, Z Russie 619, f.3-12); voir aussi CIORANESCO et ail., op. ci!., p.73-74. lllbid.; voir aussi le texte de la note dans CIORANESCO et ail., op. ci!., p.75; voir aussi NANU (Frederic C.) : Poli/ica ex/ema a României, 1919-/933, (La politique extérieure de la Roumanie, 1919-1933), lasi,

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1993, p.106-107; pour une vue rapide de la question bessarabe entre 1918 et 1920, voir DOBRINESCU (Valeriu Florin) : Rom6nia si sistemul tratatelor de pace de la Paris, 1919-1923 (La Roumanie et le système des traités de paix de Paris, 1919-1923), lasi, 1993, p.63-78.

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Le renversement de la position française intervint en mars-avril 1918, au lendemain des armistices russe et roumain, lorsque le nouveau gouvernement Marghiloman obtint de Chisinau -la capitale de la Bessarabie- le vote de rattachement de la Bessarabie le 9 avril: Saint-Aulaire demanda au Quai d'Orsay la reconnaissance de l'unionlZ, d'autant que Clemenceau se méfiait de la germanophilie supposée des BIancs13, ce qui pouvait à terme favoriser l'élaboration d'un système de rechange centre-européen contre l'Allemagne dont la Roumanie aurait bénéficié en Bessarabie. En effet, le ministre de France envisageait l'extension de la Roumanie vers l'est dans une perspective stratégique plus longue sur l'intégration de la Roumanie à un dispositif anti-allemand d'alliances de revers14 :
"L'union de la Bessarabie particulièrement l'Austro-Allemagne vulnérable à la Roumanie continue est d'autant plus nécessaire qu'elle consolidera sur un point entre la barrière d'Etals fédérés à élever. sous les auspices de l'Entente.

et la Russie. afin de les contenir

l'une et l'autre et de les isoler l'une de l'autre."IS

En effet, la jonction entre Galicie et Bucovine, -qui faisaient l'objet de revendications de la part des alliés polonais et roumain-, était fragile: sans le basculement de la Bessarabie du côté roumain, elle aurait formé un tracé rectiligne face au territoire ukrainien, ce qui aurait permis aux forces hostiles tenant éventuellement IUkraine de se concentrer en Bessarabie pour attaquer au nord la jonction polo noroumaine le long du Dniestr ou, au sud, à s'emparer de l'embouchure stratégique du Danube directement exposée: elles auraient ainsi tenu la Mer Noire ou se seraient engouffrées le long de l'axe danubien grâce à la collusion de l'ennemi bulgare. En outre, la Bessarabie roumaine participait à la couverture de l'axe ferroviaire important entre Constanta, le principal port roumain de la Mer Noire, Bucarest et Cernauti, la capitale de la Bucovine, axe qui pouvait éventuellement convoyer du matériel militaire vers une Pologne restaurée en cas de dégagement des Détroits. Cette voie serait ainsi triplement protégée par le Dniestr. le Prut et le Siret. Saint-Aulaire tenta aussi d'appâter le Département avec des arguments économiques, sensibles dans la perspective d'une guerre longue ou du relèvement futur des régions françaises dévastées.16 Mais il préféra conclure ce plaidoyer pro-roumain et pro domo par la possible mobilisation de troupes en Bessarabie,17 Toutefois, Paris réserva la décision de l'Entente, afin de prévenir une réaction russe et au cas où l'allié russe pouvait redevenir intéressant. Une note d'août pour Philippe Berthelot, le directeur des Affaires politiques et commerciales, portant sur la capacité du ministre de Roumanie à représenter les Bessarabiens en France, reçut un

lZHOVI,

op. cit., p.11Z.

13HOGENHUIS-SELlVERSTOFF (Anne) : Les Relatiol/s [raI/co-soviétiques, 1917-1924, Paris. Publications de la Sorbonne. 1981. p.93. 14dépêche citée de Saint-Aulaire du ZO juin 1918. Voir la carte nOZ (le réseau ferroviaire roumain). ISibid.; celle conception reflète un échange de correspondance entre Saint-Aulaire et Pichon de janvier 1918 et un mémorandum de la Direction d'Europe du 4 mars 1918, cités par HOVI. op. cil.. p.78 et p.106 respectivement. Voir la carte nOl. 16ibid.. Pour la formation dmun syndicat industriel et financier" se proposant d'établir une emprise française sur la Roumanie après les hostilités. voir notamment MOISUC (Viorica) : Premisele izolarii p.73. où elle reprend un télégramme de Pichon à Washington du 30 juillet 1918. 17ibid..

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simple témoignage d'attentisme bienveillant.18 Le Département disposait d'ailleurs d'autres sources d'information que Saint-Aulaire. Le général Vouillemain, envoyé à Chisinau avant l'arrivée des Roumains, rapporta que "l'opinion publique à Kichinev était médiocrement favorable aux Roumains".19 Saint-Aulaire lui-même n'ignorait pas les abus de l'administration militaire roumaine, mais les expliquait par les tensions sociales dues à l'impossibilité d'appliquer les réformes électorale -l'attribution du suffrage universel- et agraire -la redistribution des terres- promises par le roi en 1917 pour relancer l'ardeur des combattants et les soustraire à la tentation bolchevique. Toutefois, Vouillemain prédit "en Bessarabie des tendances à la séparation d'avec la Roumanie et au retour à la Russie."20 Donc la Roumanie augmentée de la Bessarabie serait une amitié compromettante pour un éventuel système français en raison des tensions avec la Russie et de son instabilité intérieure, due au poids des minorités. A la fin de l'été de 1918, la situation politique et militaire de la Roumanie, la volonté de ménager les Russes blancs et de maintenir un moyen de pression sur la Roumanie incitaient la France à la circonspection devant la reconnaissance de la Bessarabie roumaine. La situation évolua avec l'offensive victorieuse des Alliés dans les Balkans, qui permit à la Roumanie de réintégrer in extremis le camp de l'Entente. La victoire approchant, Paris songea, dès septembre 1918, à englober la Roumanie dans sa sphère d'influence par des compensations au détriment des Centraux. Ainsi, hésitant sur la Bessarabie, le Quai d'Orsay ne l'était pas sur le reste des revendications roumaines: elles constituaient "un idéal... pour notre politique en Europe orientale."21 Mais pour développer cette politique d'influence, la France avait besoin d'un interlocuteur qui fédérât les diverses tendances politiques et surmontât les oppositions de personnalité: ce fut le sens de la constitution du Comité national, le 3 septembre.22 Ce Comité, qui devint en octobre le Conseil de l'Unité Roumaine, était dirigé par le chef conservateur et ententophile Take Ionescu, qui s'était rendu en France dès juillet 1918 et était en passe de redresser l'image de la Roumanie après le traité séparé.23 Les dirigeants français percevaient plus favorablement la personnalité de Take Ionescu que celle de son rival, le national-libéral Ion Bratianu, accusé de vouloir "l'exclusion des étrangers des affaires roumaines" .24 Il paraissait normal que les fonctionnaires du Quai d'Orsay se sentissent plus proches d'une personnalité prête à se réfugier à l'étranger en cas de défaite que d'un homme politique, ententiste opportuniste, qui préférait risquer de subir les pressions de l'occupant sur place. La France reconnut

18note de la direction des Affaires politiques et commerciales, Z Russie 619, f.13 : "L'annexion de la Bessarabie à la Roumanie n'a pas fait l'objet d'un acte de reconnaissance officiel de la part du gouvernement français. Bien que nous n'ayons sans doute pas l'intention de la contester, il est, pour bien des raisons. impossible de la reconnaître." 19note de la sous-direction d'Europe du 18 août 1918, ibid., f.14.

20ibid..
21note de la Direction des Affaires politiques et commerciales du 8 septembre 1918, Z Roumanie 12.

22ibid..
23voir NETEA (Vasile): 24note du 8 septembre roumaine patriotique Take Io"escu, Bucarest, 1971, p.69-73. 1918 citée ci-dessus. Voir une perception (loan): 10" I. C. Bra/ia"u, inverse au sein de l'historiographie

dans SCURTU

Bucarest,

1992, p.52.

37

donc le Conseil de l'Unité Roumaine le 12 octobre; les autres Alliés l'imitèrent en novembre.25 L'action de Ionescu, ainsi que le nouveau contexte militaire dans les Balkans, permit à la Roumanie de se réinsérer, avec quelques ratés, dans le concert des vainqueurs. Les ratés procédèrent surtout des divergences stratégiques et tactiques entre Français et Roumains en octobre 1918. L'offensive victorieuse dans les Balkans du général Louis Franchet d'Esperey, commandant en chef les Armées alliées d'Orient, découvrit "la possibilité, pour l'Entente, de porter la guerre sur la frontière même de l'Autriche"26 grâce à la "reprise du contact avec la Roumanie, puis avec la Russie méridionale, en vue de la reconstitution progressive d'un front oriental".27 A l'est, la Roumanie devait oeuvrer en relation avec une Russie méridionale sous influence française28 en évitant les frictions avec les Russes blancs, ce qui pouvait limiter ses ambitions bessarabes. A l'inverse, à l'ouest, l'Entente lui ouvrait la route de la Transylvanie et du Banat, si elle rentrait en guerre. L'Entente se proposait en effet de remobiliser la Roumanie grâce à la présence du "général Berthelot, agissant en qualité de Conseiller technique auprès du Commandement roumain, et de Chef de la Mission militaire alliée en Roumanie" .29 Toutefois, Clemenceau ne désirait encourager les ambitions territoriales des Petites Puissances balkaniques que dans la mesure de leurs efforts de guerre au bénéfice de l'Entente; il voulait éviter leurs frictions, en laissant la possibilité de rallier l'Entente même à d'anciens ennemis comme la Bulgarie. L'offensive alliée avait besoin de relais locaux, dans Hgnorance de la durée de résistance des Empires centraux. Mais ces projets ne correspondaient qu'imparfaitement au plan roumain de rentrée en guerre contre les Puissances centrales. Vers la mi-octobre, les autorités roumaines avaient pourtant clairement conscience de la rupture des rapports de force au profit de l'Entente.30 Concernant les modalités d'insertion dans la nouvelle donne, elles espéraient que la progression se fit "vers Budapest, pour pouvoir, à l'abri de la force armée, faire le partage de l'Autriche-Hongrie."31 Mais dans l'immédiat, les conceptions

2510RDACHE 26"lnstruction

(Nicolae) : La Petite Entellte et l'Europe, Genève, 1977, p.23. personnelle et secrète" par dépêche n012913 BSI3 de Clemenceau

aux généraux

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d'Esperey et Berthelot du 7 octobre 1918, concernant le "Plan d'action militaire en Orient", Z Roumanie 19, f.6-11 : publiée par SANDU, op. cil., doc. nOl. Voir aussi PREDA (Dumitru), ALEXANDRESCU (Vasile) et PRODAN (Costica) : La Roumallie et sa guerre pOlir l'ullité nationale, campaglle de 1918-1919, Bucarest, 1995, p36; voir la demande de Pichon au Conseil Suprême de la Guerre le 6 octobre pour que l'armistice avec l'Allemagne comprenne l'évacuation de la Roumanie (HOVI, op. cit., p.l 76).

27ibid..
28voir HOVt, op. cil., p.120 et HOGENHUIS-SELlVERSTOFF, op. cil., p. 48-50 : la France se trouvait en charge de la Bessarabie, de l'Ukraine, de la Crimée et de l'organisation de la résistance au bolchevisme dans la région de Moscou. 291nstructions de Clemenceau du 7 octobre citées ci-dessus; voir General Berthelot and Romania. Mémoires et correspondances, 1916-1919, ed. TORREY (Glenn E.), New York, 1987, p.175 : "1er octobre. Chez Clemenceau à 9 heures: il m'envoie soulever la Roumanie I"; voir aussi PREDA et ail., p.44. 30note du 10 octobre 1918, Bibliothèque nationale roumaine (plus loin: BNR), fond Saint-Georges, paquet (plus loin: p.) CVt, dossier (plus loin: d.) 6.

3'Jibid.. 38

différaient sur les moyens: Clemenceau prévoyait le soulèvement du pays avant l'intervention alliée, les Roumains estimant la mobilisation impossible.32 Pour intéresser les Alliés, Bratianu fit néanmoins miroiter au général Berthelot la possibilité d'une intervention roumaine "au premier contact avec les alliés" .33 L'exagération était patente, mais elle suffit à ouvrir des négociations que le roi Ferdinand ralentit du mieux qu'il pût en attendant l'arrivée sur le Danube des troupes alliées, attitude que Saint-Aulaire tentait de justifier .34 Clemenceau en fut irrité35, car il jugeait le moment opportun pour dénoncer un traité de Bucarest jamais ratifié et pour engager les troupes contre les Allemands, "sans quoi, il ne saurait être question que la Roumanie partage les fruits de la victoire des Alliés."36 Devant cette mise en garde, les dirigeants de la Roumanie se décidèrent enfin à intervenir. Au tournant du mois d'octobre et du mois de novembre 1918, la France eut un rôle moteur dans la reconnaissance du statut d'allié de la Roumanie, qui rentra en guerre. L'élément déterminant fut la précipitation des événements militaires en Orient. La chronologie est éloquente. Le 30 octobre, la Turquie signa l'armistice de Moudros, qui permit la réouverture de la Mer Noire. Au centre de l'Europe, l'Autriche-Hongrie se décomposa et dut reconnaître sa défaite par l'armistice de Villa Giusti le 3 novembre; mais ce texte ne concernait pas la Hongrie et la Roumanie, dont le différend sur la Transylvanie resta ouvert. Bratianu persuada donc le roi de n'utiliser son armée que lorsque Wilson adressa, le 5 novembre, "au Gouvernement roumain une note assurant que le Gouvernement américain consid[érait] toujours avec faveur les aspirations des Transylvains à être réunis à la Roumanie."37 La veille, le Conseil Suprême de la Guerre s'était rangé à l'opinion de Pichon plutôt qu'à l'avis de Clemenceau, en acceptant le statut d'allié pour la Roumanie et en prévoyant la caducité du traité de Bucarest parmi les clauses de l'armistice avec l'Allemagne; mais il avait également prévu qu'à la Conférence de la Paix les Petites Puissances ne discuteraient que les questions les intéressant directement38, amorçant ainsi la distinction entre Etats à intérêts généraux et Etats à intérêts limités: la capacité de la Roumanie à défendre ses revendications fut ainsi obérée dès le début. Bratianu, soutenu par les ministres alliés, obtint le 6 novembre la démission de Marghiloman, immédiatement remplacé par un proche du chef libéral, le général francophile Constantin Coanda; ce dernier abrogea la législation du gouvernement précédent, ce qui ouvrit la voie à la réintervention roumaine.39 Sur le plan militaire40,

32ibid.; voir également PREDA et ail., p.50 et suivantes. 33télégramme n"2309 de Barrère (ambassadeur à Rome, où se trouve momentanément Berthelot) à Pichon du 11 octobre 1918, Z Roumanie 31, f.1I1; voir aussi SAINT-AULAIRE, op. cil.. p.472-473. 34tél. n0204 de Saint-Aulaire du 22 octobre 1918, ibid., f. 135-136 (transmis par Graillet, consul à Salonique, par son télégramme n0201 du 31 octobre). 35pREDA et ail., op. cit., p.57; SAINT-AU LAI RE, op. cit., p.468. 36tél. s.n. de Clemenceau du 26 octobre 1918, Z Roumanie 31. 37tél. n01607 de Jusserand, ambassadeur à Washington, du 6 novembre 1918, A Paix 297, f.2. 38SPEcroR, op. cit., p.64-65; HOYI, op. cil., p.176. 39SAINT-AULAIRE, op. cil., p.473 et DUCA (Ion Gheorghe) : Memor;; (Mémoires), Bucarest, 1994, volA, p.170; l'auteur, un proche de Bratianu, était son bras droit au parti national-libéral.

39

ce fut le passage du Danube par les troupes de Berthelot durant la nuit du 9 au 10 novembre qui donna le signal; prévenus le 9, les Roumains ordonnèrent la mobilisation.41 Le 10, la décision fut enfin prise de faire entrer les troupes roumaines en Transylvanie et en Valachie, derrière les troupes allemandes qui se repliaient. Désormais, l'inquiétude des dirigeants roumains concerna la réaction des Alliés à leur retour tardif sur le champ de bataille.42 Les fonctionnaires du Quai d'Orsay en avaient conscience, ainsi que des conséquences dangereuses que des brutalités roumaines en Transylvanie pouvaient provoquer sur l'opinion de la Hongrie, -qui pouvait gêner la poursuite des troupes allemandes sur son territoire. Cela ne remettait pas en cause la politique d'influence française en Roumanie: elle était favorisée par la faiblesse des arguments de la Roumanie devant la Conférence de la Paix, car le rôle de tuteur de la France s'en trouvait renforcé.43 La France entendait donc jouer un rôle de protecteur intéressé auprès d'une Roumanie marginalisée par sa paix séparée avec l'ennemi, se réservant de manoeuvrer délicatement entre la contribution à cette marginalisation et le sauvetage in extremis pour s'attirer, grâce à Take Ionescu, un maximum de reconnaissance.

BI L'imoératif de Bratianu aorès l'armistice. et son échec: imooser à Clemenceau la validité du traité de 1916 et de l'auto-oroclamation des annexions (décembre 1918-février 1919) Le principal souci de la diplomatie roumaine, outre son statut d'allié -que Clemenceau, personnellement, ne lui reconnaissait toujours paso, fut d'obtenir la reconnaissance de la validité de son traité de 1916, pour trouver une position d'égalité avec les pays qui avaient combattu constamment. Plus encore, Bratianu, de retour au pouvoir le 12 décembre, exigea que la Conférence alliée se contentât d'entériner les unions auto-proclamées par les roumanophones des diverses provinces, parfois en présence de l'armée roumaine, pour priver les Alliés et leurs troupes de tout mérite. Clemenceau accepterait-il de perdre le bénéfice moral, politique et militaire de la présence des troupes françaises -devant lesquelles les Centraux avaient partiellement évacué les provinces convoitées- et de l'autorité de la Conférence de Paris sur l'attribution de ces provinces? Mais pouvait-il résister à deux arguments que Bratianu exploita habilement -le grignotage par l'armée roumaine des provinces revendiquées, avec l'accord tacite des représentants français sur place, et la promesse d'une intervention militaire contre les bolcheviks en Russie?

40rapport d'ensemble du général Berthelot à la Guerre du 20 novembre 1918, Z Roumanie 31, f.232-243, également reproduit dans un recueil de documents français, souvent d'origine mililaire : CIPAIANU (George) et IANCU (Gheorghe) : La Consolidation de l'union de la Transylvanie et de la ROllmanie (19181919), témoignages français, Bucarest, 1990, dod, p.99-119. Voir aussi PREDA et ail., p.59-70. 4ISAINT-AUlAIRE, op. ci!., p.474. 42tél. n0']6O de lasi (vraisemblablement de Saint-Aulaire) du 10 novembre 1918, Z Roumanie 31, f.201-202; voir aussi SAINT-AUIAIRE, op. cit., p.473. 43note d'Ernest Lacombe -conseiller d'ambassade à la disposition ibid., f.198-200: voir SANDU, op. cit., doc. n"2. du Départementdu 9 novembre 1918,

40

11 des tensions franco-roumaines

variables selon les provinces revendiquées

La Roumanie tentait d'obtenir, au nom de critères ethniques, historiques ou géographiques, la possession de territoires aux statuts et au passé très différents: certains avaient appartenu durant des siècles à des Etats étrangers, d'autres avaient été détachés de son territoire depuis quelques mois par le traité de Bucarest. Or la France et les autres Grandes Puissances alliées et associées, et notamment les Etats-Unis, attribuaient la décision finale des affectations territoriales à la Conférence de la Paix: dans leur conception, elle seule pouvait juger équitablement les différends entre les ambitions des Petites Puissances. Pour la France, cette attitude comportait un quadruple intérêt: dans l'immédiat, elle rassurait les petits vaincus bulgare et hongrois, qui autoriseraient le passage sans encombres des troupes alliées en cas de poursuite des Allemands; à tenne, elle donnait à la diplomatie française le temps de composer au mieux son système défensif de revers, en jugeant des capacités de stabilisation des nouvelles acquisitions au sein des divers Etats et en y proportionnant son degré de soutien; elle lui pennettait également de conserver un moyen de pression au cas où la Roumanie se serait soustraite à ses obligations ou à l'influence de la France; enfin, la France était liée elle-même aux décisions prises en commun avec les autres Grands Alliés, dont les intérêts stratégiques pour la Roumanie étaient beaucoup moins patents que les siens. Pour cette raison, elle garda auprès de la Roumanie son rôle d~ntercesseur entre ses responsables et le Conseil Suprême des Grandes Puissances. De son côté, la Roumanie profita du fait qu'elle n'était engagée par aucun annistice pour occuper les régions convoitées, avec le soutien tacite des représentants français à Bucarest44, et en pratiquant la politique du fait accompli vis-à-vis de la Conférence de la Paix. La Dobroudja du sud -avec le principal port roumain, Constanta- devait être la province dont l'attribution à la Roumanie serait la moins discutée, puisque l'annistice allemand prévoyait l'annulation du traité de Bucarest et que cette région était roumaine depuis la Deuxième Guerre balkanique de 1913. Deux empêchements surgirent alors:
"La renonciation doute [bulgare]

... doit

être

sanctionnée

par le traité

de paix,

mais

celà

ne peut

faire

de

...L'évacuation
alliées,

du pays par les troupes de l'ennemi comporte

son occupation

qui se trouvaient à ces troupes considérée

en guerre avec l'Etat occupant et non aux Roumains,

au moment de la conclusion d'occuper la Dobroudja,

par les troupes des Etats de l'armistice. (( appartient donc puisse être

sans que celte exclusion

comme ayant une influence

quelconque

sur le sort de celte province.,,45

Le gouvernement roumain s'appuya sur la péremption du danger militaire pour réclamer, à la fin de décembre 1918, l'évacuation des troupes bulgares.46 Selon
44voir SPECfOR, op. cil., p.66. 45tél. n0745-746 de Pichon à lasi du 3 décembre 1918, A Paix 335, f.4; voir aussi BERNACHOT (général Jean) : Les armées françaises en Orient après l'armistice de 1918; tome Il : L :4rmée française dVrielll (28 octobre 1918-25 janvier 1920) (plus loin: op. cil. Il), p.42-44 : Henri Berthelot voulait, dans la perspective d'une intervention alliée en Russie méridionale, "faire d'Odessa la base principale pour la Russie du sud et la Bessarabie et de Constanta une base secondaire pour le ravitaillement des troupes de Roumanie et de Transylvanie ainsi que pour la population roumaine." (ibid., p.70). 46tél. n017 de Bratianu à Antonescu du 24 décembre 1918, Archives du ministère des Affaires étrangères roumain, fond Paris 53 (plus loin: AMAER, fd. Paris 53); voir la note remise par Antonescu au Département

41

Shennan Spector, "à la fin de décembre, les Roumains avaient restauré leur souveraineté dans toute la Dobroudja "47, mais les historiens roumains, dans la mesu re où l'année régulière roumaine ne fut autorisée à rentrer qu'après l'adhésion de la Roumanie au traité de Neuilly le 9 décembre 191948, datent de ce moment le retour de l'autorité roumaine.49 La Dobroudja méridionale ne constituait d'ailleurs pas l'épine territoriale la plus douloureuse dans les relations franco-roumaines. L'arbitrage et l'interposition de la France furent surtout nécessaires dans le Banat, car dans cette région au nord-est de Belgrade, la compétition se déroulait entre deux Etats alliés, la Roumanie et le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Toutefois, les deux pays n'avaient pas la même importance aux yeux des stratèges français: le handicap de 11tostilité italienne et l'absence d'implication dans les affaires russes rendaient la Yougoslavie moins intéressante que son voisin oriental, même si elle pouvait être plus clairement tournée contre l'Allemagne que la Roumanie.50 Sur le plan juridique, la France ne désirait plus mettre en avant le traité secret de 1916, qui attribuait tout le Banat à la Roumanie, pour ne pas indisposer les Etats-Unis, qui ne reconnaissaient pas les traités secrets, et parce qu'il avait été rendu caduc par le traité de paix séparé de la Roumanie. Clemenceau choisit donc de "geler" la situation et d'attendre la décision de la Conférence. Pour ce faire, il décida d'interposer entre les troupes des deux réclamants des soldats français.51 Mais ces mesures ne purent être immédiatement appliquées en raison des réticences des responsables yougoslaves à retirer leurs troupes, dans la crainte de voir le territoire leur échapper. La Roumanie paraissait en meilleure posture pour la France, car elle avait accepté la force d'interposition.52 Toutefois, Franchet d'Esperey proposa de réduire la zone d 'interposition53, opérant une division qui préfigurait un partage du Banat entre Roumains et Yougoslaves. Clemenceau approuva.54
le 27 décembre (A Paix 335, f.47). Voir l'adhésion du général Berthelol à celle revendication roumaine dans ses télégrammes n0166-173 à Clemenceau du 9 janvier 1919, Z Roumanie 32, f.94-101. 470p. cil., p.72; celte interpretation est confortée par une note du Département du 7 janvier 1919, Z Roumanie 32, f.88-91, selon laquelle "des instructions ont été envoyées il y a quelque temps déjà au général Franchet d'Esperey pour que les autorités locales [roumaines] fonctionnent seules en Dobroudja, à l'exclusion des autorités administratives d'Etat [bulgares]." 48pREDA et ail., p.lOl. 49tél. n058-62 de Clemenceau au général Berthelot du 15 janvier 1919, expédiés par Pichon à Saint-Aulaire, Z Roumanie 32, f.t 19-121 : voir SANDU, op. cit., doc. n07, également publié par CIPAIANU et IANCU, cil., doc.xXIV, p.156-157. 08' 5 HOVI, op. cil., p.t56 et 159; pour les données fondamentales du problème du Banal, voir LEDERER ~Ivo): Yugoslavia at the Paris Peace Conference. A Study in FrOlltiermaking, Yale, 1963, p.97-100. Idép. n015192 BSI3 du général Buat, chef d'état major général de l'armée, au Département du 14 décembre 1918, A Paix 335, f.22-23; en annexe, le télégramme n015161 BSI3 de Clemenceau à Franchet d'Esperey du 13 décembre. Voir aussi BERNACHOT, op. cil. Il, p.47-49 et op. cit. l, p.52. Voir la carte n03 (alignements et zones de démarcation). 52téJ. n"261 de Pichon à Fontenay, ministre de France à Belgrade, du 24 décembre 1918, ibid., f.39-40; voir aussi SPECTOR, op. cil., p.72. 53téJ. n04081-4083 à Clemenceau et à Foch du 30 décembre 1918, A Paix 335, f.62-63; voir aussi

BERNACHOT, (général Jean) : Les armées françaises en Orielll après l'armistice de 1918; tome I : L'Armée française d'Orielll, L'Armée de Hongrie (11 novembre 1918-10 septembre 1919), Paris, Imprimerie nationale, 1970, p.53 (plus loin: op. cit. l, p.53). celte nouvelle proposition émanait du général Henrys,

42

~~~\ ~i~'ù~\)

la ligne de démarcation la ligne de démarcation la ligne de démarcation

(Convention

de la Belgrade

13.11.1918)

magyaro-slovaque magyaro-slaYaque des troupes

(06.12.1918) (23.12.1918) (31.12.1918), Suprime "accord Allié 8erthelot-Apithy

N:E:~!I

ligne lonl

d'arrêt neutre

provisoire

roumaines

~\~
~
1""'11""'11""'1

roumano-hongrolse

(Diclslon

du Conseil

- 26.02.1919)

lorie neutre yougos'avo-roumalne

(10.01.1919)

L'alignementtouché par ies troupes roumaines, le 20 Jan.ier 1919

ALEXANDRESCU, Vasile, PREDA, Dumitru et PRODAN, Costica, La Roumanie et sa guerre pour l'unité nationale, campagne de 1918-1919, Bucarest, Ed. Encyclopédiques, 1995, p.179.
commandant l'Armée Française d'Orient -appelée à partir du 1er mars 1919 Armée de Hongrie-; le 14 ~4nvier, le général Henrys fui remplacé à sa tête par le général de Lobi! (op. cil. l, p.53). BERNACHOT, op. cil. l, p.53.

43

Malgré l'importance de la présence militaire et de la situation de fait dans la promesse de territoires par la Conférence, Bratianu avait fait du Banat une question de principe de portée plus large qu'une simple dispute territoriale. Le Banat servit de prétexte de rupture entre Bratianu et Take Ionescu. Le roi ayant donné la préférence à Bratianu, qui refusait le partage, Ionescu mit en avant auprès du Quai d'Orsay son esprit de conciliation avec la Yougoslavie, pour se présenter comme le meilleur candidat de la France.55 Ionescu avait le projet d'une entente centre-européenne et balkanique que le règlement amiable de l'affaire du Banat rendait possible56; elle devait fonctionner au bénéfice de l'Entente occidentale.57 Or Bratianu avait laissé entendre au roi que Ionescu avait bradé les intérêts roumains: ceci permit à Bratianu de ne pas l'inclure dans le gouvernement et dans la délégation à la Conférence de la Paix.58 Bratianu avait aussi fait du Banat le révélateur de l'acceptation par les Alliés du traité de 1916.59 Ce traité était son oeuvre: il défendait ainsi, outre les exigences territoriales maximales de la Roumanie, sa crédibilité politique et la suite de sa carrière. Le Banat recouvrait donc l'opposition de deux hommes et de deux politiques entre lesquelles la France avait déjà tranché, en faveur de Take Ionescu, mais dont elle ne pouvait renverser les rapports de force, qui avaient joué pour Bratianu. Toutefois, Pichon rappela clairement la doctrine française de la prééminences de la Conférence sur les prétentions roumaines d'avoir officiellement annexé le Banat et la Transylvanie à la suite de la réunion de masse des représentants de la société civile, à l'exclusion des Magyars, à Alba-Iulia, en Transylvanie, le 1er décembre.60 Se dessinait ainsi une mésentente avec Belgrade qui risquait d'affaiblir un éventuel système français dans la zone. Ce fut la Transylvanie qui suscita les débats les plus vifs entre les divers facteurs de décision français en raison de son intérêt stratégique, de sa richesse et de l'importance numérique, politique et sociale de la minorité magyare. La Transylvanie était l'objectif principal de l'action diplomatique et militaire roumaine61; Bratianu ne pouvait se permettre d'échouer dans son annexion complète. Si le Banat était la pierre de touche de son statut d'allié, la Transylvanie représentait J'essentiel des revendications roumaines. La position officielle de Paris à l'égard de cette province, comme de toutes les autres, consistait à s'en remettre à la décision de la Conférence.62 En fait, certains fonctionnaires du Quai d'Orsay avaient déjà prévu d'appuyer l'agrandissement du territoire roumain de cette province pour des raisons économiques et stratégiques63, afin d'étoffer un éventuel système centre-européen. En définitive, l'action des militaires
55DUCA, op. cil., p.181-182. 56DUCA, ibid.. 57dans son historique du 8 octobre

1921 de la future Petite Entente (BNR, rd. Saint-Georges,

p.XLlI, d.3) il

fut clair sur son intentions faire sauter le verrou du Banat au nom des intérêts généraux de l'Europe. 58voir DUCA, NANU et SCURTU, loc. cil., ainsi que SPECTOR, op. cit., p.73. 59DUCA, op. cil., p.I90-191; voir aussi SCURTU,loc.cil.; NANU, op. cit., p.63. 6Otél. circulaire de Pichon du 4 janvier 1919, A Paix 335, r.67-68 : voir SANDU, op. cil., doc. n06. 61voir la note roumaine du 10 octobre 1918 déjà citée, SPECTOR, op. cil., p.65 et, pour une vue rapide d'ensemble sur la période 1918-1920, DOBRINESCU, op. cil., p.78-95. 62voir le télégramme circulaire déjà cité de Pichon du 4 janvier 1919: voir SANDU, 63voir la note de Lacombe du 9 novembre 1918 : voir SANDU, op. cil., doc. n02. op. cil., doc. n06.

44

français, et surtout de ceux qui se trouvaient sur les lieux, fut déterminante dans l'attribution de la province. Or la Hongrie avait rompu avec les autres Puissances centrales dans l'espoir d'une paix séparée aussi favorable que possible avec l'Entente. Ce fut en effet le président du Conseil d'une Hongrie indépendante et républicaine que le général Franchet d'Esperey rencontra en la personne du comte Mihaly Karolyi à Belgrade, le 7 novembre 1918. Après six jours de discussions ardues, ce dernier signa le 13 un armistice avec le général Henrys et le chef de l'armée serbe, le voïvode Misic64 :
"Dans cette convention, à l'article I, apparaît une nouvelle clause, notamment la ligne de démarcation derrière laquelle doivent se retirer les troupes hongroises. ... [L]es territoires roumains ont été coupés en deux par une ligne point du tout naturelle, et qui ne répond ni aux considérations d'ordre ethnique, ,,65 géographique et économique, ni aux droits que les Alliés nous ont reconnus dans des traités antérieurs.

En réalité, les motivations de Franchet d'Esperey étaient les mêmes que celles concernant la Dobroudja, présentes dans l'armistice avec les Bulgares:
"nous avions encore une tâche militaire des revendications l'Allemagne procurer territoriales (que j"lgnorais et qui n'était par conséquent nécessaires à accomplir, d'ailleurs) et je ne pouvais pas, ni n'avais à tenir compte avec de la Roumanie, qui n'était plus en guerre

plus notre alliée. La Convention pour le développement

toutes les facilités

n'a donc eu pour but que de nous de notre action militaire [dans la poursuite de

l'armée allemande

vers Berlin].,,66

Franchet d'Esperey s'était réservé, de toute manière, le droit de modifier ]a ligne de démarcation.67 Mais Bratianu, au courant des négocialions alliées avec la Hongrie, voulut les prendre de court, afin d'éviter une entente au détriment des revendications roumaines. Le 13 novembre, il adressa un ultimatum à la Hongrie, lui demandant la reconnaissance de cette province à la Roumanie.68 Il s'appuyait sur le Conseil National Roumain Central, créé à Budapest le 31 octobre et reconnu par la Hongrie et par l'Autriche, qui exigea le 10 novembre de Karolyi "de gouverner les territoires habités par des Roumains en Transylvanie et dans le Pays hongrois" .69 Les nationalistes roumains de Transylvanie, menés par luliu Maniu, Alexandru Vaida-Voevod et Vasile Goldis, franchirent le pas du rattachement à la Roumanie après l'armistice du 13 novembre, par lequel la Hongrie avait prouvé son incapacité à maintenir l'unité de la province; jusque là, ils n'avaient eu qu'une volonté de forte autonomie.70 Le 14
64voir le compte-rendu dans la dépêche n06784/3 de Franchet d'Esperey (à Paris) au général Berthelot (à à la

Bucarest) du 4 février 1919, A Paix 335, f.182-183; NANU, op. cit., p.64, PREDA et ail., op. cit., p.48. 65dép. n01667 du général Constantin Prezan, chef du Grand Quartier général de l'armée roumaine,

présidence du Conseil roumain et au Commandement français, AMAER, fd. Paris 60; ce document est transmis en annexe à la Guerre par le général Berthelot dans sa lettre n0440/2 du 23 janvier 1919, A Paix 335, f.177-180; la dépêche du 4 février de Franchet d'Esperey citée ci-dessus est la réponse à cette lettre de Berthelot. Voir aussi NANU, op. cit., p.62. Voir la carte n03. 66dépêche d'Esperey à Berthelot du 4 février, citée ci-dessus; voir aussi DOBRINESCU, op. cit., p.79. 67BERNACHOT, op. cit. l, p.21. 68SPECTOR, op. cil., p.65; voir aussi BERNACHOT, op. cil. l, p.22-25 : à partir des documents militaires français, il conclut que le désarroi de l'opinion hongroise était dû à la conscience de plus en plus nette que la Hongrie ne serait pas traitée en Etat neutre. 69cité dans PREDA et ail., p.123. 70SPECTOR, op. cil., p.69. Voir BLED (Jean-Paul) : Frallçois-Joseph, Paris, 1987, p.653-656 et DURANDlN (Catherine) : Histoire des Roumaills, Paris, 1995, p.211 : l'autonomisme correspondait à l'expérience politique de luliu Maniu et de Vaida-Voevod, deux anciens familiers de l'archiduc Franz-

45

novembre, Maniu demanda "la séparation totale" avec la Hongrie 71; puis, avec l'encouragement de Bratianu, les Transylvains appelèrent à la grande manifestation en faveur de l'union avec la Roumanie à Alba lulia, le 1er décembre 1918. Cette réunion de plus de 1200 délégués des communes et associations professionnelles des districts roumains de Transylvanie et du Banat eut lieu en présence d'une foule de cent mille personnes venues pour l'appuyer.72 Outre l'union dans le cadre d'une Roumanie démocratique, libérale, respectueuse des minorités, ayant procédé à une réforme agraire et laissant une certaine autonomie aux provinces nouvelles jusqu'à l'élection d'une Constituante, l'Assemblée d'Alba-Iulia reconnut l'autorité morale des Alliés et de la Conférence de la Paix.73 Ceci prouvait le désir des Transylvains de recevoir une caution internationale et de ne pas entrer en conflit avec la Conférence; mais l'Assemblée reconnut aussi au Conseil dirigeant issu de son sein le droit de faire appel à l'armée roumaine pour concrétiser l'union 74, ce qui entrait en contradiction avec la ligne de démarcation du 13 novembre. Ainsi, le général Constantin Prezan, chef du Grand Quartier général roumain, prévint le Commandement français le 17 décembre qu'il avait donné l'ordre à ses troupes d'occuper des villes stratégiques du pourtour transylvain 75 : la réaction du général Berthelot fut favorable76 et fut confirmée par Philippe Berthelot.77 Cette approbation posa néanmoins le problème de l'autorité dans les provinces revendiquées: qui, de la Conférence ou des Roumains, l'exerçait? Fallait-il entériner le grignotage illicite auquel Bucarest s'était livrée par rapport à l'armistice du 13 novembre? Cette solution était significative du manque de moyens de l'Entente pour imposer aux Roumains l'attente de la décision d'attribution par la Conférence. Pour apaiser les Hongrois qui s'étaient plaints à d'Esperey, Berthelot s'entendit le 31 décembre avec le commissaire général (hongrois) de Cluj, le professeur Apathy, pour limiter l'avance des troupes roumaines à une ligne Baia Mare, Cluj, Alba lulia,

Ferdiand, qui avait en vue une modification de la monarchie danubienne au profit des Slaves Roumains. 71pREDA et ail., p.124; DURANDlN, op. cil., p.230-232; MOISUC (Yiorica), CALAFETEANU BOTORAN prillcipii/or triomphe du 72voir, pour

et des (Ion),

(Constantin) et CAMPUS (Eliza) : Româllia si COllferillta de la Paris (1918-1919). Tril/mful IIatiollalitati/or, Cluj, 1983, p.386 (La Roumanie et la Conférence de Paris, 1918-1919. Le principe des nationalités; plus loin: MOISUC et ail.). un point de vue roumain, 1918 la Româlli. Desavirsirea IIlIitatii lIatiollal-statale a poporului

romôlI (1918 chez les Roumains. La réalisation de l'unité de l'Etat-nation du peuple roumain), Bucarest, 1983, p.49-56. 73Yoir le texte intégral de la résolution et des débats afférents chez MOISUC (Yiorica) : Basarabia, BI/covilla, Trallsi/vania, Ullirea 1918 (La Bessarabie, la Bucovine, la Transylvanie, l'union de 1918), Bucarest, 1996, doc. n0152, p.500-540. 74SPECTOR, op. cil., p.70. Yoir un compte-rendu des événements dans le télégramme n01210 de Delavaud Stockholm) à Picho~ pour Take lon~scu d~ 9 décemb~, A Paix 335, f.19-20.. ~~e BERNACHOT, op. CIl. l, p.32-33; vOIr aUSSI, plus succmtement, DUCA, op. CIl., p.175. 76tél. n0619/S du chef de la mission militaire alliée (en Roumanie) à la Commission ministérielle d'armistice à Budapest du 23 décembre 1918, AMAER, fd. Paris 60. 77tél. n017 d'Antonescu du 28 décembre 1918, AMAER, quelques jours de discussion, les Alliés ont cédé". fd. Paris 53; voir aussi DUCA, ibid. : "Après

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Deva.78 Mais Antonescu ne fit pas mystère de la complaisance espérée de l'Entente: "je crois que [leJ fait accompli serait accepté par Alliés."79 Les Roumains devaient néanmoins tenir compte de la France, Puissance la plus représentée localement, puisque l'Armée Française d'Orient venait d'occuper les têtes de pont d'Arad et de Szeged, contrôlant ainsi l'axe de pénétration en Hongrie du Mures.80 Clemenceau suggéra une tactique légaliste pour résoudre en faveur des Roumains la tension issue de la ligne de démarcation.8] Or Franchet d'Esperey n'approuvait pas le grignotage roumain. Sa réponse à Clemenceau fut également transmise à Berthelot, dont il contra toutes les propositions pro-roumaines.82 Le dilemme restait celui d'une occupation de Budapest par les troupes roumaines -pour imposer l'idée de la défaite et le détachement de la Transylvanie-, ou de stabiliser l'autorité civile hongroise sur la Transylvanie en attendant son attribution par la Conférence -afin d'éviter un conflit, mais au risque de voir les Hongrois refuser de rendre le reste de la province si la Conférence se prononçait contre eux. La tension obligea Clemenceau d'arbitrer:
"II ne doit être, jusqu'à nouvel ordre, exercé en Hongrie et en Transylvanie aucune action qui soit de nature à modifier le statu quo résultant des instructions déjà données ... Le Général Franchet d'Esperey... assure la coordination de l'ensemble des opérations en Orient; son autorité s'exerce directement dans les
Balkans et face à la Hongrie

... Le

Général Berthelot, spécialement

tout en conservant

auprès du Gouvernement progressive

roumain en Russie

le rôle qui lui a été attribué méridionale".83

...est

et exclusivement

chargé de l'action

Implicitement, Clemenceau approuva l'option de Franchet, consistant à geler la situation en Transylvanie, afin d'utiliser l'armée du Danube dans la lutte antibolchevique en Russie méridionale et d'y tourner également une partie de l'armée roumaine; celle-ci ne devait pas désespérer les Hongrois et les faire basculer dans le bolchevisme, donc dans une alliance avec la Russie, qui eût également compromis la possession roumaine de la Bessarabie et de la Bucovine, et plus généralement l'équilibre global de la zone. La Bessarabie et la Bucovine, bien que liées sur le plan géo-stratégique, ne relevaient pas du même type de décision dans leur attribution: l'une appartenait à l'ancien allié russe, l'autre participait du démantelement du vaincu austro-hongrois. Les nationalistes roumains de Bucovine devinrent actifs à la fin d'octobre 1918. Pour prendre de court tout projet autrichien d'Ukraine indépendante englobant la
78pREDA et ail., op. ci!., p.189, BERNACHOT, op. cit. l, p.33. Voir carte n03. 79tél. nOI28 d'Antonescu du 4 janvier 1919, AMAER, fd. Paris 53. BOBERNACHOT, op. ci!. l, p.41-43. 8]tél. n058-62 de Clemenceau au général Berthelot du 15 janvier ]919, déjà cités: doc. n07. 82tél. 51-53 à Clemenceau et à Foch du 15 janvier 19]9, Z Roumanie

voir SAN DU, op. cil., aux

47, f.1-3; c'est la réponse

télégrammes 2]7/3 et 288/3 de Berthelot (doc. XX de CIPAIANU et IANCU, p. 147-]50). Voir aussi PREDA et ail., op. ci!., p.189 et VESA (Vasile) : "Les rapports entre les généraux Henri Mathias Berthelot et Louis Franchet d'Esperey durant l'hiver 1918-]9]9", dans la Revue roumaille d1listoire, tome XXXV, nO]-2, ]996, p.53-57. 83"lnstructions pour les Généraux Franchet d'Esperey et Berthelot" du 2] janvier ]9]9, Z Roumanie ]9, f.35-37. L'avance des troupes roumaines au-delà de la "ligne Berthelot-Apathy" les avaient amené à occuper Sighetul-Marmatiei (rapport du capitaine Amiel de la mission militaire alliée de Budapest; voir aussi BERNACHOT, op. cil. l, p.34).

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Bucovine, ils se réunirent le 27 octobre en Assemblée constituante et réclamèrent l~ntervention roumaine.84 L'occupation se déroula entre le 5 et le 19 novembre; le 11, les troupes entrèrent à Cernauti et le 28 le Congrès général de Bucovine, au sein duquel les Roumains détenaient la majorité absolue -alors que les Ruthènes ukrainophones étaient légérement majoritaires dans la province, et fortement dans sa partie septentrionale-, déclara l'union sans conditions avec la Roumanie.85 Ni les responsables français, ni les ententophiles roumains n'eurent de responsabilité dans l'opération, mais le renversement de Marghiloman le lendemain de sa décision intégra la Bucovine dans l'aire d'influence de la France. Elle permettait d'étoffer la jonction d'un dispositif polono-roumain visant un endiguement du bolchevisme en cas de défaite des Russes blancs. Cette politique était liée au sort de la Bessarabie, la Bucovine roumaine devant prolonger la ligne du Dniestr jusqu'à son entrée en Galicie orientale, -région convoitée par l'alIié potentiel polonais. La politique bessarabe de la France resta hésitante, car elle ne connaissait toujours pas la capacité de réaction des Russes blancs contre les Bolcheviks et contre la désagrégation de l'empire. A cette capacité était lié l'appui français, qui penchait plutôt du côté de la Roumanie au lendemain de l'armistice.86 La France attendait de la Roumanie un appui militaire en Russie méridionale, en échange de son soutien éventuel à l'annexion de la Bessarabie. La pression fonctionna, puisque le 29 décembre "le Gouvernement admet[taitJ la collaboration de nos troupes avec les troupes françaises pour les opérations projetées en Russie."87 Les troupes alliées y avaient été débarquées à la fin de novembre. Saint-Aulaire proposa lasi comme centre de I~ntervention française en Russie méridionale.88 Lui faisant écho, le ministre de Roumanie à Paris conseilla à son gouvernement d'accentuer
"d'une manière Franchet d'Esperey de plus en plus étendue la coopération manière de notre armée de démontrer avec celle des généraux militaire et Berthelol.

...C'est

la meilleure

par une coopération

étroite avec les alliés que la théorie d'une Roumanie

neutre est inadmissible.,,89

La diplomatie roumaine tenait à impliquer la France dans les discussions russoroumaines, en espérant qu'elle arbitrerait en sa faveur. Le refus de Clemenceau de lintervention française massive proposée par Saint-Aulaire, Berthelot et le général Janin, qui commandait le corps français de Sibérie, joua en faveur de Bucarest.90 La

84SPECfOR, op. cil., p.66; PREDA et ail., op. cil., p.IIO-IIZ. 85SPECfOR, op. cil., p.70; PREDA et ail., op. cil., p.l12-117. Au premier janvier 1919, les Roumains comptaient une division d'nfanterie en Bucovine, soit II 000 soldats (BERNACHOT, op. cil. Il, p.53). 86note du Département du 12 novembre 1918 (mal classée en 1919), Z Russie 620, f.l8-20. 87dép. n01576 du lieutenant-colonel Ion Antonescu, chef du Bureau opérations du G.Q.G., du 29 décembre 1918, AMAER, fd. Paris 61 : voir SANDU, op. cil., doc. nOS; voir aussi BERNACHOT, op. cit. Il, p.67. Toutefois, d'Esperey s'était montré réticent à employer des Roumains et des Balkaniques en Russie, par peur d'une réaction nationale (télégramme du 15 novembre à la Guerre, ibid., p.68). 88tél. n0815 du 2 décembre 1918, Z Roumanie 19, f.30-31; voir aussi SAINT-AUIAIRE, op. cil., p.477 et FISCHER (Louis) : The Soviets ill World Affairs, voLl, Princeton, 1951, p.153. 89tél. n03620 de Victor Antonescu au général Coanda, président du Conseil (jusqu'au 12 décembre) du 13 décembre 1918, AMAER, fd. Paris 53; voir aussi, pour la présence militaire de la France en Bessarabie, BERNACHOT, op. cil. Il, p.44-46. 9OHOGENHUIS-SELlVERSTOFF, op. cil., p.l07.

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Roumanie fit voter par un Sfatul Tarii réduit à ses membres roumanophones l'union sans conditions à la Roumanie dans la nuit du 8 au 9 décembre.91 A la veille de l'ouverture de la Conférence, la France avait pris son parti: la Bessarabie entrait dans le réexamen des revendications globales92, mais la Roumanie devait s'associer aux efforts de l'armée du Danube et des Blancs du général Anton Denikine en Russie méridionale.93 Mais aucune décision explicite ne devait entraver la mobilisation psychologique des Blancs: les responsables français devaient garder le silence sur l'attribution définitive de la Bessarabie.94 Les Roumains ne seraient-ils pas enclins à éluder une intervention massive de leurs forces en Russie, qui ferait le jeu du Grand Russe Denikine? Clemenceau paraissait bien décidé à mettre à contribution la Roumanie à l'est. Le 15 janvier, il se prononça devant le Conseil Suprême de la Guerre sur le danger d'expansion bolchevik en Europe centrale et en Allemagne, d'où il pouvait menacer directement la France: il suggéra donc la création d'une sorte de barrière entre la Russie et le reste de l'Europe qui entérinait la baisse d'intérêt des Anglo-Américains pour l~ntervention en Russie.95 La Pologne et la Roumanie devaient, selon un mémoire du Quai d'Orsay du 13 janvier, constituer ce "barrage armé" destiné à remplacer la politique d'intervention dans la perspective d'un effondrement intérieur du bolchevisme.96 Ces intérêts français d'ordre avant tout stratégique déterminèrent la position de la France vis-à-vis du statut de la Roumanie, à qui Clemenceau, personnellement, n'avait jamais explicitement reconnu la qualité d'allié. 2/le troc franco-roumain sur le statut: attribution définitive du titre d'allié contre annulation du traité de 1916 Saint-Aulaire, le général Berthelot et les diplomates roumains soutenaient la thèse selon laquelle par sa rentrée dans le conflit, "la Roumanie a[vait] procédé ... conformément au traité du 4-17 août 1916, qui la lirait] à ses alliés."97 Outre les raisons sentimentales, les ministres alliés à Bucarest invoquaient la non-ratification du traité de Bucarest.98 De plus, l'impossibilité de l'Entente de passer à l'offensive en août 1916 pour couvrir la Roumanie, comme promis par l'accord militaire, puis la défection russe, avaient rendu la poursuite des combats impossible; enfin, l'oeuvre législative de l'Assemblée ayant fonctionné sous l'occupation avait été abrogée. Les Roumains
91tél. n0873 de Saint-Aulaire du 21 décembre 1918, A Paix 335, f.29; voir aussi SPECfOR, op. cil., p.70 et

CIORANESCO et aIl., op. cit., p.91-92. 92tél. circulaire de Pichon du 30 décembre 1918, A Paix 30, f.lII-112. 93HOVI, op. cil., p.167. Voir aussi HOGENHUIS-SELlVERSTOFF, op. cil., p.102-103.

Voir le discours

de

fin d'année de Pichon, cité dans le télégramme n021 d'Antonescu du 30 décembre, AMAER, fd. Paris 44, çartie I; voir aussi HOV1, loco cil., BERNACHOT, op. cil. Il, p.57-64. 4HOGENHUIS-SELIVERSTOFF, op. cil., p.104. 95HOVI, op. cil., p.169- 170. 96ibid., p.173. 97tél. n0765 de lasi du 10 novembre 1918, Z Roumanie 31, f.204-205 : voir SANDU, op. cil., doc. n03; voir aussi MO/SUC et ail., p.297-298. 98tél. n0767 du même du Il novembre 1918, ibid., f.208-209; MO/SUC et aiL, op. cil., p.298-299.

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