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Le temps et la démographie

De
406 pages
Chaire Quetelet 1993 (n°89)
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.

CHAIRE QUETELET

1993

LE TEMPS ET LA DÉMOGRAPHIE

.

UNIVERSITÉ Département des Sciences

CATHOLIQUE DE LOUVAIN de la Population et du Développement

INSTITUT DE DÉMOGRAPHIE
aoe anniversaire

LE TEMPS
ET

LA DÉMOGRAPHIE
CHAIRE QUETELET 1993
Actes du colloque "Chaire Quetelet 1993" (Louvain-la-Neuve, 14-17 septembre 1993) publiés sous la direction d'Eric VILQUIN

Academia / L'Harmattan Louvain-la-Neuve 1994

Le colloque "Chaire Quetelet 1993" et la présente publication par l'Université catholique de Louvain (UCL) le Fonds national de la Recherche scientifique (FNRS) l'ambassade de France

ont été subventionnés

le ministère de l'Éducation, française de Belgique la Loterie nationale

de la Recherche et de la Formation de la communauté

L'Institut de Démographie de l'UCL leur exprime sa plus vive reconnaissance.

D/4910/1994148 ISBN 2-87209-399-0 2-7384-3088-0 @

ACADEMIA.ERASME s.a. 25/115, Grand Rue B-1348 Louvain-la-Neuve ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, de l'auteur ou de ses ayants droits.

Tous droits de reproduction, d'adaptation réservés pour tous pays sans l'autorisation Imprimé en Belgique

Le Temps et la Démographie. Chaire Quetelet 1993 Institut de démographie, Université catholique de Louvain Louvain-la-Neuve {Belgique}, Academia/L'Harmattan, 1994.

Avant-propos

«Qu'est-ce que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus. » Saint Augustin, Confessions, XI. «Rien n'est plus simple que le temps aussi longtemps qu'on s'en fiche. Rien n'est plus inexplicable dès qu'on se met à s'en occuper. " Saint Augustin "relu" par Jean d'Ormesson, La Douane de mer (Paris, Gallimard, 1993, p. 26). « y a-t-il vraiment autre chose que le temps? » Jean d'Ormesson, Au revoir et merci préface à l'édition de 1976 (Paris, Gallimard).

Les démographes manipulent quotidiennement, dans leurs observations, leurs analyses, leurs modèles et leurs prévisions, des variables qui relèvent, d'une manière ou d'une autre, du concept de temps: dates, âges, durées, intervalles, etc. Ils se sont donc naturellement fait une spécialité de diverses méthodologies d'approche et d'analyse du temps: analyses longitudinales et transversales, analyses de biographies, contournement des erreurs de mémoire... Ils ont un sens particulièrement aigu de l'écoulement linéaire du temps, celui qui se mesure sur une échelle arithmétique et qui chemine imperturbablement du passé historique au futur prévisible. Mais ils s'avouent souvent désarçonnés quand ils ont l'occasion de constater que ce temps mathématique abstrait - pourtant si commode! - n'est pas celui qui a cours dans la vie concrète des gens et des peuples. Les subtiles nuances dont les civilisations, les époques, les groupes et les sous-groupes colorent le concept de temps et ses manifestations n'ont toujours pas leur place en démographie. Il y a des populations entières dans lesquelles les personnes ont une idée très précise de leur âge au sens que leur culture donne à ce terme, mais n'éprouvent qu'un intérêt bien faible pour leur âge « arithmé-

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Éric VILQUIN

tique» (celui des recensements, de l'état civil et des formulaires administratifs en tous genres), dont la signification sociale est quasi nulle à leurs yeux. De ce fait, elles entrent collectivement dans la catégorie des populations «à données défectueuses». Les premiers démographes, jusqu'au début du dix-huitième siècle, n'imaginaient même pas qu'on puisse relever l'âge des individus. Bien d'autres disciplines, en sciences humaines ou naturelles, travaillent sur le temps, chacune avec ses propres définitions et ses propres méthodes. La Chaire Quetelet 1993, qui s'est tenue à Louvainla-Neuve du 14 au 17 septembre 1993, a voulu provoquer une confrontation de ces différentes méthodologies disciplinaires pour enrichir le regard que chaque science, et en premier lieu la démographie, porte sur les concepts et variables de temps. L'objectif visé est une avancée dans le sens de l'interdisciplinarité. Les communications au colloque, presque toutes publiées ici, donnent effectivement un panorama - hétérogène par nature! - de cette multiplicité de concepts et d'approches. La conciliation est~elle possible? La question reste posée...

**
À quoi bon être démographes, si on ne fête pas les anniversaires! La Chaire Quetelet 1993 coïncidait avec le trentième anniversaire de notre Institut de démographie. C'est peut-être cette occasion de prendre la mesure de notre durée qui nous a donné l'idée du thème du colloque: le Temps et la Démographie. Nous savions bien que c'était un sujet à risque! Pour éviter, en parlant du temps, de retomber sur les lieuxcommuns usés et sur les paradoxes de Café du Commerce, il faut être, ou un grand scientifique, ou un grand poète - ou les deux! Nous avons donc fait appel à trois personnalités intellectuelles qui ont le talent rare de communiquer dans le même mouvement la science et la poésie de la science, et nous leur avons demandé de baliser pour nous le vaste domaine des dimensions temporelles de l'homme et du monde. Ces trois conférences inaugurales ont été en quelque sorte notre gâteau d'anniversaIre. Ensuite, anthropologues, sociologues, historiens, économistes et démographes ont entamé le dialogue sur la spécificité du concept de temps et de son analyse dans leurs disciplines respectives, en se regroupant autour de trois sous-thèmes: «le Temps et les Sociétés », «le

Temps et les Individus»,

«les Démographes et le Temps ». Les commu-

nications publiées ici ne rendent malheureusement pas compte de l'atmosphère des débats et du ton passionné de certaines discussions...

** Plus que jamais en cette période de difficultés budgétaires généralisées, il convient de remercier chaleureusement les mécènes habituels de la Chaire Quetelet, qui nous ont encore une fois manifesté leur fidélité et leur confiance en accordant d'indispensables subsides au comité organisateur:

Avant-propos

7

-l'Université catholique de Louvain, - le Fonds national de la Recherche scientifique, -l'ambassade de France, -le ministère de l'Education, de la Recherche et de la Formation de la Communauté française de Belgique, -la Loterie nationale.
C'est enfin avec une gratitude toute particulière que je rends hommage à mes collaborateurs de l'Institut de démographie, dont l'aide spontanée et diligente ne m'a jamais fait défaut. Je souligne ici spécialement l'enthousiasme et le dévouement de l'ensemble des secrétaires de l'Institut, et (est-ce un « effet d'âge» ?) du petit groupe de ceux que nous

appelons entre nous
sieurs doctorands Patricia Brise Josette Closter Pierre Klissou Marc Debuisson Luc DaI

«

et étudiants:

les jeunes chercheurs ", auquel se sont joints pluIsabelle Theys Anne Davaux Martin Laourou Catherine Gourbin Dirk Debruyn
Annick Detry Carlos Echarri Canovas Thierry Eggerickx Slimane Zamoun Jean-Paul Sanderson

Puissent-ils tous se sentir récompensés de leurs efforts en parcourant ce dix-septième volume de la collection Chaire Quetelet. Éric Vilquin Président du comité organisateur

Comité organisateur Éric Vilquin Patricia Brise Isabelle Theys Godelieve Masuy-Stroobant Christine Wattelar Pierre Klissou

30e anniversaire

Séance inaugurale de l'Institut de Démographie

LE TEMPS ET L'HOMME

Conférences

Hubert REEVES
Le Temps de l'Univers Édouard BONÉ Le Temps de l'Humanité. Jean-Michel COUNET Le Temps de l'Homme

.

Il 25 39

Le Temps et la Démographie. Chaire Quetelet 1993 Institut de démographie, Université catholique de Louvain Louvain-la-Neuve (Belgique), Academia/L'Harmattan, 1994, p. 11-23.

Le Temps de l'Univers
Hubert REEVES
Astrophysicien CNRS, Gif-sur Yvette, France

chapitre des Confessions

Je suis content de voir comment cet Institut de Démographie s'occupe de multidisciplinarité, qui est, je pense, un concept très important pour que les sciences soient fructueuses, se fertilisent l'une l'autre. Il est intéressant de comparer les visions de données communes - parce que le temps est une donnée commune à toutes nos sciences - les visions du temps telles qu'elles apparaissent dans différents domaines. D'autant plus que pendant longtemps, et, je crois, encore maintenant, le succès des sciences physiques a été comme un modèle pour les sciences humaines. On a contesté ce paradigme, et je pense qu'effectivement il est contestable, mais il n'en reste pas moins que les sciences physiques ont toujours eu cette espèce de lustre pour les sciences humaines de quelque chose qui fonctionne, qui marche et qui peut apporter, par exemple, la prédictivité, la possibilité de faire des prédictions. J'aurais pu intituler cette conférence «les avatars du temps ». Non pas le temps lui-même, mais les avatars de la vision du temps tel que vu par les physiciens, c'est-à-dire comment le physicien, depuis Galilée, a vu sa conception du temps, ou ce qu'il retient du temps, évoluer par son propre travail. La science a permis de découvrir des choses, ces choses ont permis en retour de faire évoluer les concepts, le « temps» et 1'« espace» tels qu'ils sont vus par le physicien. Je crois qu'il est important d'être conscient de ces variations, variations qui ne sont pas toujours perçues par les sciences, en tout cas chimiques, et quelquefois pas du tout perçues par les sciences humaines, et ce changement, je crois, est tout à fait important. Il y a une citation de saint Augustin - je pense que c'est au 5e

-

qui dit ceci:

«

Le temps, je sais ce que c'est

quand on ne me le demande pas, ou j'ai l'impression de le savoir, mais quand on me demande ce que c'est, je m'aperçois que je ne sais pas quoi dire ». C'est tout à fait vrai que le temps est une réalité dont nous avons une perception intime, dont nous pensons avoir une notion, mais quand il s'agit de mettre en mots ce qu'est le temps, nous soznmes rapidement dépassés, parce que le temps est un concept extrêmement multiple. Il a

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Hubert REEVES

énormément de sens différents, et le temps du physicien est une sorte de schéma, de squelette du temps. Le temps du physicien, au départ - et là je pense surtout à Galilée, qui est le premier a avoir vraiment utilisé ce fondement du temps et de l'espace qui fait ensuite la physique - le temps du physicien est une image très pauvre du temps réel. Le physicien n'en garde qu'un certain aspect, cet aspect qui lui paraît utile, et il évacue tout le restant en disant: cela ne nous sert à rien. C'est une stratégie qui a porté ses fruits, et pourquoi pas? On peut décrire le temps et l'espace du physicien comme, au départ chez Galilée, chez Laplace, chez Newton, des contenants, simplement des contenants de la réalité. Et l'image qui vient à l'esprit, c'est l'image de la pièce de théâtre. Vous avez une pièce de théâtre, vous avez la scène; la scène, c'est l'espace avec ses trois dimensions; on place les objetsàun moment donné; le temps, c'est la durée de la pièce de théâtre, et le temps peut être divisible à l'infini. On peut dire: à tel instant, il se passe ceci; à tel instant, il se passe cela. Le temps, au départ, c'est un contenant vide que l'on meuble, comme le directeur d'une pièce de théâtre, le directeur d'un film décide de meubler; et il peut étiqueter ce qui se passe en fonction du temps. L'image qui vient aussi à l'idée, c'est le film. Vous avez un film, vous avez un certain nombre d'images; vous pouvez étiqueter chaque image et dire: à telle image, l'héroïne entre en scène; à telle autre image, un tel est tué. Le temps devient comme un contenant vide, et ce contenant vide, c'est l'image qui est gardée au départ par le physicien. C'est quelque chose qui permet de cataloguer ce qui se passe, les événements, comme le volume et ses trois dimensions permettent de cataloguer les positions des différents éléments. Avec cette image du temps et de l'espace, on a souvent parlé du temps comme d'une quatrième dimension. C'est une image qu'il faut prendre avec un certain grain de sel, parce que tout le monde sait bien que le temps et l'espace, ce n'est pas la même chose. Il y a en particulier une différence fondamentale entre le temps et l'espace, c'est que, par rapport à l'espace, nous avons une liberté, il nous est possible de nous déplacer dans trois dimensions; avant-arrière, gauche-droite, haut-bas. Nous avons cette possibilité dans l'espace, et nous ne l'avons pas dans le temps. Une meilleure représentation du temps, c'est le train. Nous sommes embarqués dans le train du temps, et nous filons à toute allure, et nous n'avons pas la liberté, il ne nous est pas possible d'aller à hier ou immédiatement à demain. Nous sommes entraînés par ce que nous appelons la flèche du temps. Cette flèche du temps est un concept très important en physique: le temps se poursuit avec une certaine vitesse, et il n'est pas possible de débarquer du train du temps. Il y a donc cette distinction entre les deux, mais, autrement, on peut paramétriser le temps, et dans l'image du physicien, l'image galiléenne, le temps existe depuis toujours. Je ne crois pas que, si on avait interrogé Galilée, il aurait répondu de façon catégorique sur ce point, mais le paramètre temps qu'il invoque et qu'il utilise pour décrire les trajectoires est un paramètre temps qui, en principe, peut s'étendre: l'axe peut s'étendre vers l'infini dans le passé et dans le futur. Donc, au départ, le physicien,

Le Temps de l'Univers

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par manque de raison de penser autrement, suppose que le temps existe depuis toujours et existera toujours. Le temps des premiers physiciens a aussi une autre propriété qui est propre à ce que l'on appelle la physique classique, c'est qu'il est divisible indéfiniment, c'est-à-dire que vous pourriez diviser les intervalles de temps aussi finement que vous voulez et qu'il n'y a pas a priori de raison de penser qu'il existe une granularité dans le temps; le temps peut être divisible indéfiniment. C'est donc la première image du temps, celle qui est présentée par les physiciens, Galilée, Newton, Laplace; et ce temps a des propriétés qui permettent de définir le mode de fonctionnement de la nature, les lois de la nature: la loi de la gravité, puis les autres qu'on va décrire plus tard. Ces lois ont des propriétés qui sont vues à cette époque, en particulier par Laplace, comme étant totalement déterminantes, c'est-àdire que, dans l'esprit du physicien du XVIIe-XVIIIe siècle, les lois déterminent complètement le passé et le futur. Il y a une fameuse phrase de Laplace qui résume très bien la vision de cette période; c'est une phrase, d'ailleurs, que je vais mettre en parallèle avec une phrase de Démocrite, parce qu'elles ont l'air de s'opposer. La phrase de Démocrite, que tout le monde connaît, c'est que « tout arrive par hasard et par nécessité ». La réponse de la physique classique serait: « non, tout arrive par nécessité, et le hasard est un alibi à votre ignorance ». Ce que vous pensez être dû au hasard, disent les physiciens classiques, c'est simplement ce dont vous n'avez pas compris comment ça marche; et si vous aviez pu comprendre comment ça marche, vous auriez vu que ça n'arrive pas par hasard, mais que c'est complètement déterminé. Et la phrase de Laplace est la suivante: « une intelligence qui connaîtrait toutes les forces de la nature et la situation des êtres [ce que nous appelons les données initiales] qui la composent, rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. » Voilà la vision du XVIIIe siècle. Le temps est stérile, le temps est un tissu stérile, ce qui est une façon de dire: il ne peut jamais rien se passer d'imprévu dans le monde, tout est écrit à l'avance, et si vous saviez lire le grand livre des lois de la physique, vous pourriez tout prévoir. Si on avait demandé à Laplace: « Est-ce qu'on aurait pu prévoir notre rencontre aujourd'hui à la Chaire Quetelet 1993, à cet endroit-ci? », il aurait peut-être hésité, mais il aurait été bien obligé de dire: « Oui, j'aurais pu prévoir tout cela si, en 1776, j'avais pu connaître la position de tous les corps ». Voilà donc la première vision, une vision un peu monotone, un peu désespérante. Le temps est stérile, la liberté est une illusion. Dans ce cas, bien sûr, vous vous imaginez que vous êtes libres, vous pensez pouvoir changer d'avis et altérer votre comportement. Pas du tout, aurait dit Laplace, tout cela est écrit, c'est une illusion, et le hasard est un alibi à l'ignorance. Dans cette première image, il y a détérioration de l'image du temps: le temps devient quelque chose de stérile, de monotone, promet une répétition éternelle de ce qui est prévu, de ce qui est calculable; et, bien sûr, tout cela a été basé sur l'extraordinaire triomphe de la mécanique céleste. À partir du moment où, avec Newton, on a pu comprendre le

14

llubert1?lÇlÇl1lÇS

mouvement des planètes et prévoir leur comportement, prévoir les éclipses et prévoir le retour de la comète de Halley, toutes ces idées ont donné a l'esprit humain une sorte d'ivresse d'avoir enfin le fin mot de la réalité: le fin mot de la réalité, ce sont les équations différentielles, qui prévoient le comportement de toute la matière. Et cela entraîne, par conclusion, cette idée que le passé et le futur sont équivalents et que le présent est un point sur une trame dans laquelle tout est connu, tout est connaissable. Ceci, c'est le premier chapitre des avatars du temps: le temps du physicien (un contenant divisible à l'infini, qui existe depuis toujours et pour toujours) et le temps de Galilée-Newton-Laplace (le temps est stérile, la liberté est une illusion, et le hasard est un alibi à l'ignorance). Ça va aller encore plus mal, avant de s'améliorer, parce que maintenant nous arrivons à la seconde partie du XIXe siècle. Le second chapitre est écrit par les thermodynamiciens. Les thermodynamiciens disent: c'est pire que vous ne pensez, non seulement il n'y a rien de nouveau, mais ça se détériore, ça va aller en se détériorant, ça ne peut qu'aller en se détériorant. Non seulement le temps est stérile, mais il est mortifère, c'est-à-dire que ce que vous observez de vivant, d'existant, d'énergétique aujourd'hui est condamné. Cela partait d'une observation très simple: la thermodynamique avait remarqué - ce que tout le
monde a remarqué dans sa vie

-

que

les écarts

de température

ont

tendance à se niveler. Si vous mettez un glaçon dans un verre de whisky tiède, vous avez un glaçon froid, un verre tiède; si vous attendez un peu, le glaçon fond, le whisky se refroidit, et tout le monde se retrouve à la même température. Les thermodynamiciens, à partir de là, ont dit: « Que constatons-nous dans notre univers? Nous avons des écarts de température importants: nous avons des étoiles chaudes, et nous avons des endroits plus froids dans l'univers. Selon ce même principe, ces écarts de température doivent tendre à s'équilibrer, à se niveler, et nous allons vers un état isothermique ». Or les physiciens savaient déjà depuis longtemps que, dans un univers isothermique, rien ne peut se passer, aucune source d'énergie n'est disponible; c'est ce qu'on appelait à cette époque la mort thermique. La mort thermique de l'univers, c'était ce que prévoyaient les physiciens comme Mach. Et ce thème a été repris récemment par Lévi-Strauss, qui est tout à fait dans cette mouvance, et qui croyait que, s'il y a aujourd'hui des écarts de température de la vie dans l'univers, ça ne peut pas durer indéfiniment, parce que tout cela va aller en se nivelant, que l'univers passe en se nivelant d'un état non-isotherme (ce qui est aujourd'hui: le Soleil, la Terre, les grandes différences de température) vers un état complètement isotherme, donc un univers mort: aucune énergie utilisable, aucune énergie libre, comme disent les thermodynamiciens. Ça a été le deuxième chapitre.

Le chapitre suivant, c'est Einstein. Einstein va changer un peu les choses, mais pas tellement. Il va effectivement montrer que, par exemple, l'idée que le temps passe à la même vitesse pour tout le monde, ce

Le Temps de l'Univers

15

qui était l'idée de la physique classique, n'est pas vraie. La vitesse du temps change avec votre position par rapport à un champ de gravité: si vous êtes dans le fond d'une vallée, le temps passe un petit peu plus lentement que si vous êtes au sommet des montagnes; le temps ne passe pas à la même vitesse selon que vous êtes au sol ou dans une navette spatiale qui va très vite par rapport au sol, et le temps de celui qui reste au sol va plus vite que le temps de celui qui est dans la navette spatiale. Mais ce ne sont pas des changements fondamentaux. On dit souvent qu'Einstein a introduit la relativité, je crois que ça n'est pas tout à fait vrai. Einstein est encore dans une structure spatio-temporelle comme celle que nous avions auparavant. Il a fait un changement en reliant le temps à l'espace, mais il est également un esprit d'absolu, au même sens que la physique classique est absolue, sauf qu'il a déplacé l'absolu. Au lieu de dire: « le temps est absolu, l'espace est absolu ", il a montré que «l'espace-temps est absolu ». Mais on reste quand même dans une vision tout à fait classique, tout à fait déterministe. Là où ça commence à changer considérablement, c'est quand, de 1905-1915, nouS passons en 1930 avec la physique quantique. Là, il y a un changement très important de la notion de temps. En particulier, on s'aperçoit que l'idée que le temps est divisible à l'infini n'est pas correcte: il y a une limite, il y a une granularité du temps, qui est donnée par ce qu'on appelle le temps de Planck. C'est bien court: 10-43 secondes. On peut penser que ça n'a pas beaucoup d'importance, mais ça va prendre énormément d'importance un peu plus tard, et la notion de temps et d'espace va changer assez considérablement à cette époque. L'élément le plus important, c'est ce qui s'est passé autour des mêmes années avec les découvertes de Hubble, les théories de Lemaître et de Freedman, et l'évolution du « big bang». En quel sens cela a-t-il changé considérablement? On a découvert à ce moment-là que l'univers n'a pas toujours été ce qu'il est maintenant. On a découvert qu'il a été extrêmement chaud, extrêmement dense, extrêmement lumineux. Mais on a surtout découvert que l'univers du passé était un univers extrêmement isotherme. Je vais vous montrer une des dernières images du satellite COBE qui a confirmé ceci admirablement. Cette image n'est pas très facile à lire, mais ce que vous pouvez voir là, ce sont des variations infimes dans la température du fond du ciel, qui nous donnent l'image de ce qu'était l'univers il y a 15 milliards d'années et qui nous montrent qu'à cette période l'univers était extrêmement isotherme, avec une précision de l'ordre d'une partie dans cent mille. Et du coup, la construction des thermodynamiciens est complètement renversée. Les thermodynamiciens nous disaient: aujourd'hui il y a des écarts de température, et la mort thermique est dans l'avenir. Le «big hang» nous montre tout à fait le contraire: l'isothermie, ce que l'on pourrait appeler non pas la mort mais plutôt les limbes thermiques, est dans le passé, et l'univers ne va pas en égalisant ces températures, mais au contraire en écartant ces températures. L'univers d'il y a 15 milliards d'années était isotherme à une partie dans cent mille, l'univers d'aujourd'hui est extrêmement anisotherme.

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Hubert R E EVES

Le Temps de l'Univers

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Dans l'espace entre les étoiles, il fait 3° absolus, donc -270° C ; le Soleil est à 6 000° à la surface, à 17 000 0000 au centre; dans certaines supernovas, nous atteignons des milliards de degrés. Le rayonnement fossile, c'est-à-dire la température moyenne de l'univers, décroît progressivement. Les écarts de température, loin de se niveler, vont au contraire en s'accroissant. Alors, quelle était l'erreur des thermodynamiciens ? Ils avaient simplement oublié un élément, c'est que, quand la gravité est importante, le comportement change. Je donne un exemple très simple: vous prenez une tasse de café chaude ou un whisky tiède avec un glaçon, et la température tend à s'égaliser avec le temps. Mais si vous prenez une étoile, c'est tout à fait le contraire. Une étoile dans le ciel, c'est d'abord un grand nuage interstellaire à température relativement uniforme. L'étoile s'effondre par son propre champ de gravité, et cet effondrement émet de la chaleur, comme le café qui se refroidit, mais cette chaleur augmente l'écart de température entre le centre de l'étoile et la surface. C'est-à-dire que, quand la gravité est importante, quand il y a beaucoup de matière (des gros objets de la dimension d'une étoile, par exemple), les écarts de température sont inversés, ils ne se nivellent pas, mais au contraire ils vont en s'accentuant. C'est un élément important qui montre que l'univers est loin d'être mortifère et qu'au contraire le temps accentue les écarts de température, ces écarts de température accentuent la possibilité d'avoir des énergies vives, c'est-àdire d'avoir de la vie, d'avoir des choses qui se passent.

Une autre caractéristique

du

«

big bang

»

devait également remettre

en cause cette théorie. Je vous l'ai signalé, on a découvert que l'univers d'il y a 15 milliards d'années était très chaud, très dense, très lumineux. Mais, autre chose importante, on a découvert que cet univers était totalement désorganisé: il n'y avait aucune espèce de structures telles que nous les connaissons maintenant. Et l'astronomie nous a montré que, dans l'univers, nous avons un phénomène qui n'est pas un processus de détérioration de l'organisation tel que le prévoyaient les thermodynamiciens, mais au contraire un phénomène d'accroissement de l'organisation: ce que nous appelons la croissance de la comptexité. Cela se décrit par le fait que nous avons la possibilité de retracer l'histoire de l'univers, et cette histoire est une histoire de croissance de la complexité. C'est une histoire où l'on voit, à partir d'une « soupe» initiale totalement chaotique, apparaître, après un certain temps et à des dates que nous pouvons donner, les premiers nucléons, ensuite les premiers atomes dans les étoiles, ensuite les premières molécules à la surface des étoiles, et puis ensuite (sur la Terre en tout cas, et peut-être ailleurs) des molécules plus complexes: l'évolution qu'on appelle prébiotique, qui amène à l'apparition de la vie sur la terre. La vie sur la terre, c'est un phénomène de croissance de la complexité, un thème qui a été bien mis en évidence par le Père Teilhard de Chardin et qui est tout à fait bien accepté aujourd'hui. On voit apparaître des petites cellules dans l'océan primitif d'il y a 4 milliards d'années, et puis, il y a 1 milliard d'années, ces cellules s'associent pour donner les premiers poissons, et puis ces poissons évoluent, deviennent des amphibiens, sortent de l'eau, deviennent des reptiles, puis des reptiles mammaliens,

18

Hubert REEVES

des mammifères; et puis on voit apparaître les premiers hominiens: les singes, les hommes et l'homo sapiens, qui est, en tout cas à notre connaissance, ce qu'il y a de plus complexe dans l'univers (il y a peutêtre autre chose ailleurs, je n'en sais rien). Et tout d'un coup, nous avons cette image inversée de celles des thermodynamiciens et des physiciens, qui nous disaient: rien de nouveau, tout est écrit d'avance, il ne peut rien se passer de nouveau, et non seulement il ne peut rien se passer de nouveau, mais ça va en se détériorant, et ça ne sera pas long que tout soit anéanti. Et le « big bang" nous donne l'image inverse. Non seulement les écarts de température s'accroissent, mais l'évolution spontanée de la matière permet non pas une évolution vers la désorganisation, mais au contraire une évolution vers l'organisation. Quand je dis organisation, il faut se comprendre: l'univers dans son ensemble ne s'organise pas; d'ailleurs, ça irait contre la deuxième loi de la thermodynamique. Il faut toujours garder la loi de la thermodynamique qui dit que l'entropie globale doit s'accroître. Mais la thermodynamique et le second principe permettent la diminution locale de l'entropie. C'est ce qui se passe quand un atome se forme, c'est ce qui se passe quand nous existons. Nous sommes des lieux de basse entropie, et nous ne pouvons rester en vie que grâce au fait que nous émettons des quantités énormes d'entropie continuellement dans l'univers, sous forme de rayonnement infra-rouge. Et nous avons donc cette vision tout à fait opposée à celle que l'on pouvait prévoir, cet univers qui non seulement n'est pas stérile, mais est le lieu d'une créativité continuelle, de l'apparition de nouveau, qui non seulement n'est pas mortifère, mais voit apparaître des structures toujours plus complexes, selon ce qu'on appelle la pyramide de la complexité. La pyramide de la complexité est un peu l'alphabet de l'univers, mais c'est aussi en même temps l'histoire de l'univers. Voilà comment on peut décrire l'histoire de l'univers. Je l'ai comparée au langage écrit, dans lequel vous associez des lettres pour faire des mots, vous associez des mots pour faire des phrases, vous associez des phrases pour faire des paragraphes, pour faire des chapitres, pour faire des livres. C'est à ce mode de structuration de l'information, le nôtre, qu'est analogue celui qu'emploie la nature pour organiser la matière. Vous avez d'abord des quarks qui s'associent pour former des protons et des neutrons, les protons et les neutrons s'associent pour former des atomes avec les électrons, les atomes s'associent pour former des molécules, les molécules s'associent pour former des cellules vivantes, des bio-molécules, protéines etc., et les cellules s'associent pour former des plantes et des animaux. Et vous avez au niveau supérieur, par exemple, les sociétés animales des ruches, des termitières. J'aime aussi employer l'image du concert. Si vous allez à un concert symphonique, vous avez quelque chose qui est du même ordre: aucun musicien ne peut jouer seul la Neuvième Symphonie de Beethoven, mais un ensemble de musiciens jouant chacun sa partie peut s'intégrer dans quelque chose qui est de l'ordre de l'association des lettres pour faire un mot, avec propriété émergeante ; la propriété émergeante, c'est le concert symphonique que vous écoutez.

Le Temps de l'Univers

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?
ORGANISMES

?

CELLULES PLANÈTES MOLÉCULES ATOMES ÉTOILES
NEUTRONS, PROTONS

QUARKS, ÉLECTRONS

?

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?

BIG BANG
? ? ?

Voilà donc ce mode d'organisation de la nature, tel que les sciences nous le révèlent. Nous découvrons que c'est aussi un phénomène historique. L'histoire de l'univers, c'est l'histoire de la façon dont la matière, tout au long du refroidissement de la nature et grâce à la création des écarts de température l, s'organise - cette matière qui, il y a 15 milliards d'années, était dans la purée initiale que nous révèle le satellite, et qui n'était composée que des particules les plus simples. Ce que je veux dire ici, c'est que la pyramide de la complexité s'édifie au cours du temps. C'est un phénomène historique. On peut aujourd'hui faire la chronologie de l'évolution de l'univers en disant: à telle date sont apparus les premiers protons et les premiers neutrons; il n'yen avait pas 1. Les écarts de température sont fondamentaux, parce que les étoiles vont jouer un rôle fondamental: créer les atomes. Les étoiles ne peuvent créer les atomes que parce qu'elles sont chaudes; et elles sont chaudes simplement parce que la gravité leur permet d'accroître leurs écarts de température. Encore une fois, entre la nébuleuse protosolaire, qui était à température uniforme, et le Soleil d'aujourd'hui, il y a d'énormes différences de température. La température au centre du Soleil est suffisante pour créer des réactions thermonucléaires, ces réactions thermonucléaires permettent la formation des atomes, et puis, à la mort de l'étoile, les atomes sont éjectés dans l'espace et sont associés pour former des molécules.

20 auparavant,
«

Hubert REEVES et puis il y en a. C'est un peu comme quand vous dites

1515 : Marignan»

ou « 1830 : indépendance

de la Belgique» : vous

donnez des dates qui permettent de dire qu'avant, cela n'existait pas et, après, ça a existé. Pour les premiers atomes, vous pourriez donner des dates; pour les premières molécules aussi; pour les cellules, les plantes et les animaux, on peut en faire une chronologie terrestre (bien sûr, on ne peut pas le faire ailleurs, mais en tout cas, sur la Terre, on peut en donner une chronologie: apparition des premiers poissons, des premiers reptiles, etc.). Ce phénomène est donc tout à fait à l'inverse de ce que pouvait donner, de ce que semblait donner cette vision galiléenne, puis laplacienne, newtonienne et ensuite des thermodynamiciens. Comment peut-on réconcilier ces visions du temps comme un tissu stérile et mortifère avec l'observation et la théorie du «big bang », qui nous montre au contraire un temps dans lequel il se passe du nouveau, dans lequel apparaissent des écarts de température croissants. La mort thermique, encore une fois, est dans le passé et non pas dans le futur. Nous nous en éloignons. Nous ne savons pas si l'univers va se recontracter dans le futur ou non. S'il se recontracte, on retrouvera la mort thermique, mais ce n'est pas pour demain. Pour l'instant, on est un peu en sursis, on a le temps de voir venir. Il y a eu un développement tout à fait fondamental de la physique au cours des quelques dernières années, qui a permis de comprendre en quoi le temps avait retrouvé sa verdeur, en quoi le temps pouvait être le lieu de la créativité. C'est une remise en cause partielle de ce déterminisme absolu des lois de la physique, surtout par ce qu'on appelle aujourd'hui les théories du chaos déterministe. C'est-à-dire qu'on a découvert que la phrase de Laplace, qui était correcte dans sa formulation, contenait pourtant en elle-même son point faible. «Une intelligence qui connaîtrait toutes les forces de la nature... », ce n'est pas impossible, « ...et la situation des êtres qui la composent... », cela veut dire qu'elle connaîtrait toutes les positions de toutes les particules dans l'espace, et nous savons que c'est une chose totalement impossible. Ce qu'a montré la théorie du chaos déterministe, c'est que la moindre petite erreur sur les données initiales fait que les lois ne peuvent prévoir l'avenir que pour un certain temps. On introduit la notion de ce que l'on appelle l'horizon prédictif. Jusqu'à quel point les lois, qui sont déterministes, peuvent-elles prédire l'avenir? Les lois sont déterministes, mais ça ne veut pas dire que les solutions sont déterminées indéfiniment. Il y a toujours une limite au-delà de laquelle la loi ne peut plus vous dire ce qui va se passer, et ce n'est pas une question d'ordinateur. Le cas classique que nous connaissons tous, c'est le cas de la météorologie. Nous avons des météorologistes qui nous disent le temps qu'il va faire demain, après-demain; nous sommes habitués au fait que demain, ça marche à peu près bien, mais dans 4 ou 5 jours, vous pouvez tirer à pile ou face et vous avez à peu près autant de chances de prévoir le temps - surtout en Belgique, où il est particulièrement difficile à prévoir; si vous habitiez à Tamanrasset, ce ne serait pas dificile de prévoir que dans un an il fera beau, parce qu'il

Le Temps de l'Univers

21

fait toujours beau à Tamanrasset; mais si vous êtes à Louvain, c'est un peu plus difficile. On a cru longtemps que c'était une question d'ordinateur. On s'est dit que, si on avait des ordinateurs extrêmement puissants, on arriverait peut-être à prévoir le temps qu'il va faire dans un an. Ce dont on s'est aperçu justement, en étudiant la structure même de ces équations qui décrivent le futur, c'est que ces équations sont tellement complexes qu'elles introduisent en elles-mêmes une limite. Par exemple, nous savons que, quoi que vous fassiez, quels que soient les ordinateurs que vous utilisiez, la limite absolue de la prédiction du temps, c'est quinze jours. Vous ne pourrez pas prévoir audelà de quinze jours. On parle souvent, dans ce cadre, du fameux papillon, l'effet papillon: vous mettez tous vos ordinateurs en marche; vous incluez toutes les données de toutes les masses d'air sur la Terre, les masses d'eau, l'humidité, les mouvements des océans; vous mettez le tout en marche, et le résultat, c'est que dans un an il va faire beau. Mais entre-temps il y a un papillon qui fait un petit battement d'aile que vous n'avez pas inclus dans votre calcul. Alors vous reprenez le calcul en tenant compte de ce papillon, et vous obtenez le résultat inverse: il va faire très mauvais. C'est ce qu'on appelle la sensibilité aux conditions initiales. Il devient impossible de prévoir l'avenir à long terme quand des petits changements dans les données initiales, dont Laplace parlait, rendent la prédiction totalement impossible. Cela introduit ce que l'on appelle les horizons prédictifs, qui sont de quinze jours pour la température (qui est un cas particulièrement difficile). Mais aujourd'hui, des chercheurs, par exemple M. Laskar à Paris, ont également introduit ce problème de l'horizon prédictif pour la position des planètes. Les planètes, c'était le lieu même d'où était né ce déterminisme absolu. On disait: les planètes, on peut prévoir leurs mouvements indéfiniment. Mais ce n'est pas vrai non plus. Laskar a montré, en faisant les calculs précis, que, par exemple au-delà de quelque chose comme une centaine de millions d'années, vous ne pouvez plus prévoir les éclipses, elles deviennent totalement aléatoires, vous perdez toute trace, même si vous connaissez avec une précision infinie. C'est là que devient important le fait que la mécanique quantique a introduit des petites incertitudes. Vous ne pouvez pas déterminer le temps avec une précison meilleure que 10-43 secondes. Cela suppose qu'une horloge dont la précision serait de 10-43 secondes serait parfaite indéfiniment? Pas du tout. Dans le cas justement où vous avez des interactions multiples, les erreurs s'amplifient exponentiellement, et avec une horloge qui serait réglée à 10-43 secondes, si vous avez des équations complexes comme celles de la météorologie, vous pouvez montrer qu'après quelques jours elle vous indique n'importe quelle heure. En d'autres mots, l'erreur sur la position de l'horloge est supérieure à 12 heures, et vous savez très bien que, si l'erreur est supérieure à 12 heures, vous ne savez plus rien... C'est cela le point important, la grande découverte des temps modernes, c'est cette découverte du fait que les lois déterminent seulement partiellement le futur. Au-delà de leur règne, au-delà de leur temps prédictif, il y a des possibilités multiples. On réintroduit la notion de jeu

22

Hubert REEVES

ou la notion de hasard. Et on peut dire, dans un certain sens, que la vision moderne, c'est qu'il y a des lois, les lois structurent la matière, mais ces lois ne sont pas totalement déterminantes au-delà d'une certaine limite. Il y a un très grands nombre de possibles ouverts à ces lois, et c'est là qu'on retrouve la possibilité de la créativité, de l'inventivité. C'est grâce à cela qu'on peut avoir des résultats, du changement, du nouveau dans la nature. Je vais prendre une comparaison de science sociale, puisque nous sommes dans un domaine de science sociale. Je vais prendre trois types de sociétés. D'abord une société du type de celle qui existait dans les pays de l'Est, du moins on le dit, jusqu'à récemment; une société totalitaire. On disait que tout ce qui n'y est pas interdit est obligatoire, et tout ce qui n'y est pas obligatoire est interdit. Ce sont des sociétés dans lesquelles les lois sont totalement déterminantes; et le futur, en principe, est parfaitement prévisible. Ce sont des sociétés qui ont été extrêmement pauvres en créativité artistique. On a vu qu'il y a eu très peu de création artistique, en tout cas chez ceux qui étaient dans le giron du gouvernement. Ce qui s'est passé d'intéressant, c'est surtout chez les gens qui étaient dans la clandestinité. Si tout est prévu, si les lois sont totalement déterministes, vous n'avez que de la monotonie devant vous. À l'opposé, si vous prenez une société qui serait complètement anarchiste, une société dans laquelle il n'y aurait aucune espèce de lois, c'est évidemment la même chose: s'il n'y a aucune loi, rien d'intéressant ne peut se produire non plus. Dans nos sociétés libérales, que nous disons libérales, nous avons le statut intermédiaire, qui est le mode d'opération de la nature. Nous avons des lois. Mais ces lois ne vous obligent pas à reproduire toujours la même chose, parce qu'elles ne prévoient pas en détail tout ce que vous devez faire. Ce sont les structures qui sont les plus fertiles, dans lesquelles il peut se passer des choses intéressantes. C'est le mode d'opération de la nature. Et on le voit très bien dans un exemple: nous sommes 5 à 6 milliards de personnes sur la Terre, nous n'obéissons pas toujours aux lois civiles, mais aux lois de la physique et de la chimie nous obéissons tous; ça ne nous empêche pas d'être très différents. Il n'y a pas qu'un seul mode de la nature pour faire un être humain, ou pour faire un papillon. Il y a un très grand nombre de possibilités de faire le papillon, qui ne désobéissent pas aux lois, mais les lois ne déterminent pas très précisément ce que va être un être humain ou un papillon. La preuve en est que nous pouvons être très différents, nous sommes très différents, et nous avons tous notre possibilité, notre liberté vis-à-vis de l'avenir. Ce qui est important, c'est que cette réintroduction par le chaos déterministe de cette possibilité d'avoir des choses différentes, des possibles différents, a redonné sa verdeur au temps. Le temps est redevenu un tissu qui n'est plus ni stérile ni mortifère, mais qui peut être le lieu de l'inventivité. En Belgique, Prigogine a été en particulier un de ceux qui ont développé ce point, qui ont mis l'accent sur l'importance de cette nouvelle vision du temps par la physique, une vision du temps qui n'est plus stérile et mortifère. Et le temps reste créatif, parce qu'il est le lieu de l'événement fondamental de l'évolution du cosmos, de l'apparition du nouveau, de la complexité qui est la rencontre, la rencontre qui est

Le Temps de l'Univers

23

amenée par l'attrait, l'attrait qui est produit par les forces d'attraction. Et c'est un phénomène très général. Cela peut se passer, par exemple, entre deux atomes qui s'attirent par la force électromagnétique. Deux noyaux dans un réacteur s'attirent par la force nucléaire, et ils produisent un nouvel élément. Cette rencontre peut amener quelque chose de nouveau et faire progresser la complexité de l'univers. Cette rencontre qui se situe dans le temps, on la trouve à tous les niveaux de la réalité, aussi bien au niveau le plus simple qui est le niveau nucléaire atomique, avec des forces très simples et très automatiques, qu'au niveau humain. Et je voudrais terminer par une image qui illustre assez bien, je pense, cette notion de la rencontre. C'est une photo qui a été prise dans un bidonville en Amérique du Sud. Vous avez là un petit garçon, une petite fille. Vous regardez le petit garçon, et vous voyez qu'il est attiré par cette petite fille. Il yale sentiment. Vous ne voyez pas le visage de la petite fille, mais le mouvement du pied, le mouvement de la main font sentir qu'elle est également prise dans cette rencontre. Je pense que c'est un symbole également à un niveau humain, beaucoup plus riche que le niveau des atomes et des molécules, de cet événement clé de l'univers, cette rencontre qui peut donner ensuite quelque chose, qui peut relancer l'avenir, relancer la vitalité de l'univers. Je pense que cette photo serait un bon exemple de la nouvelle vision du temps qui apparaît maintenant chez les physiciens.

Le Temps et la Démographie. Chaire Quetelet 1993 Institut de démographie, Université catholique de Louvain Louvain-la-Neuve (Belgique), Academia/L'Harmattan, 1994, p. 25-37.

Le Temps de l'Humanité
Gestation du groupe humain, durée de vie des espèces et longévité individuelle Édouard BONÉ
Paléontologue, professeur émérite, Université catholique de Louvain

«

La plus grande difficulté consiste à réunir des
exactes en nombre suffisant pour arriver sociale, 2" éd., Bruxelles,

observations

à des résultats qui méritent quelque confiance... »
A. Quetelet, Physique 1869, vol. I, p. 158.

Pour fêter son 30e anniversaire, l'Institut de démographie invite un paléontologue à proposer quelques réflexions que lui suggère sa discipline particulière. Le Temps de l'Humanité? J'imagine que vous attendez de ma part un sobre état de la question sur la date et les circonstances d'apparition du groupe humain, la durée de vie de ses espèces, la longévité individuelle aussi qui le caractérisa aux diverses . époques de son histoire.

1. Gestation
1.1. Produit

du groupe humain d'évolution

Hier, ou avant-hier du moins, s'interroger sur le temps de l'humanité n'eût pas requis de longues réflexions. L'homme datait du sixième jour de la création, laquelle avait eu lieu, à en croire de savants calculs, en 4004 avant Jésus-Christ - à 9 heures du matin, précisait même l'archevêque Usher. Cette chronologie est aujourd'hui surannée. Le temps du monde s'est singulièrement approfondi, et pareillement celui de l'homme. Mais le problème s'est ici davantage encore compliqué du fait de l'acceptation généralisée de l'hypothèse évolutive. Si l'on peut, à la rigueur et sans trop de peine, prétendre situer le moment d'apparition d'une réalité complète et achevée (je songe à l'homme tel que le figure

26

Édouard BONÉ

Michel-Ange au plafond de la Sixtine), il devient malaisé de repérer son origine au sein d'une dérive continue, entraînant depuis des milliards d'années la vie en expansion, de la bactérie au sommet de l'arbre des primates. Où, à quoi et comment reconnaître l'homme 7 Personne ne saurait ignorer le Nil en sa traversée du Caire, ni à Assouan ou même à Khartoum; mais le reconnaîtriez-vous dans ce filet d'eau qui suinte de l'accotement et traverse votre route au Rwanda 7 À propos de l'ontogénèse individuelle, nous voyons autour de nous juristes, éthiciens et politologues se colleter dans leur effort de détermination du début de la personne humaine: conception, implantation, capacitation, ébauche de la ligne primitive 7 Pré-embryon, embryon, personne potentielle ou potentialité de personne 7 Les mots mêmes disent leur embarras. Sertillanges parlait d'une discontinuité métaphysique surgissant au sein d'une continuité phénoménale. La formule est

astucieuse,

mais la question demeure: 7 Les spécialistes

comment

«

repérer

»

cette dis«

continuité 7 Au biais de la phylogénèse du groupe humain, la perplexité est analogue: où donc s'inscrit l'homme au sein d'un processus dyna-

mique d'hominisation

nous parlent

de la

coupure

anthropologique» : n'est-il pas illusoire de la vouloir chronologiquement identifier avec quelque moment d'expression du trend hominisant 7 1.2. Les critères de l'Homme Ce disant, j'ai souligné une première difficulté de notre entreprise. Nous aurons donc à choisir - et comment le faire sans tomber dans un certain arbitraire 7 - quelques éléments caractéristiques de ce primatepas-comme-Ies-autres, que nous décrétons faire partie d'une famille spéciale, celle des Hominidés: la famille de l'homme et de ses ancêtres. Aujourd'hui, en fin (provisoire 7) de parcours, nous dirions que l'homme est un primate redressé, doué de locomotion bipède, capable de fabriquer un outillage extra-corporel, caractérisé par un gros cerveau et des lobes frontaux largement développés, lesquels lui garantissent une conscience réfléchie, la disposition du langage et la faculté de créer le symbole. Avec lui, l'instinct régresse au bénéfice de l'acquis, le biologique est relayé par le culturel. 1.3. Diachronisme d'apparition

Nous pouvons bien essayer de découvrir les premières manifestations de certains de ces critères d'humanitude. Mais je dois immédiatement vous décevoir; accroître du moins votre perplexité. Ces diverses caractéristiques de l'homme d'aujourd'hui ne sont pas apparues simultanément. Un diachronisme sensible préside à leur graduelle expression. Dans la famille des Hominidés, et l'ordre des primates aussi bien, on a marché debout sur les membres inférieurs bien avant de disposer d'un encéphale tant soit peu développé. C'est un deuxième handicap pour notre recherche.

Le Temps de l'Humanité 1.4. Difficultés méthodologiques limité de l'enquête

27

1.4.1. Un matériel

Il en est d'autres encore. Et d'abord le caractère limité de notre matériau d'étude. La paléontologie est une science d'observation et d'interprétation. Elle recueille des fossiles. La fossilisation est un processus relativement exceptionnel, dépendant de circonstances spéciales d'enfouissement, de conditions mécaniques ou chimiques de minéralisation, ou d'autres facteurs assez rarement réunis. Les accidents géologiques et les phénomènes d'érosion menacent ces fossiles, et s'ils sont malgré tout conservés, ils ont grande chance de n'être jamais découverts, et donc de ne pas aboutir dans le laboratoire, satisfaire l'impatiente curiosité du paléontologue qui ne connaîtra donc jamais leur mémorable histoire. La taphonomie est une science nouvelle: elle s'efforce de déterminer selon quels processus les communautés d'animaux se conservent ou non à l'état fossile. De combien de fossiles hominidés disposons-nous, et cette collection est-elle représentative? J'avoue ne pas avoir essayé de dresser à votre intention une liste exhaustive de notre matériel. Les chiffres varient selon les époques et les continents considérés. De toutes manières, ces chiffres sont restreints. À titre d'indication, je propose quelques exempIes: le groupe des Néandertaliens est repéré sur quelque 70 sites et est représenté par 275 individus. Encore faut-il préciser que ces « individus» correspondent tout à fait exceptionnellement à un squelette virtuellement complet. Habituellement, nous n'avons gardé que des crânes fragmentaires, des os longs plus ou moins souvent brisés, éventuellement quelques dents isolées. Le stade «erectus » a été repéré sur 32 sites. Un seul d'entre eux a livré une collection représentative: Zhoukoudian, près de Pékin, avec une quarantaine d'individus, mâles et femelles, de tous âges. À un stade plus primitif, dans le Turkana oriental, des couches anormalement riches ont permis d'exhumer de« nombreux» fossiles hominidés. Encore faut-il s'entendre. A. Walker et R. E. F. Leakey [1992, p. 54] ont calculé que la fraction de la population représentée par les crânes à peu près complets de leur collection représente un cent millionième du total. Ce qui reviendrait à prétendre décrire la population actuelle de la France et de la Grande-Bretagne sur la base d'un seul individu. 1.4.2. Comment dater?

Nos méthodes de datation sont elles-mêmes imparfaites et limitées. Elles ont pourtant connu un étonnant et spectaculaire développement dans les dernières décennies. Nous disposons de méthodes de datation comparative (typologie de la taille de la pierre et divers âges du Paléolithique caractérisés par leurs industries respectives; succession des climats, des périodes glaciaires et pluviales, des flores et des faunes qui leur correspondent...), mais aussi de datation absolue (je songe aux divers isotopes radioactifs, à l'aimantation thermorémanente, etc.). Au-

28

Édouard BONÉ

jourd'hui, l'éventail est impressionnant de ces divers sabliers nouveaux mis au service de la préhistoire: les courbes de Milankovitch ont été précisées, et nos cadrans solaires culturels considérablement affinés; on recourt encore au spectre pollinique, à l'horloge moléculaire, à la distance immunologique, à l'ADN mitochondrial, au chronomètre du potassium, de l'uranium ou de l'argon, à l'analyse du C-14, au carottage des grands fonds, à la teneur en isotopes oxygène des coquilles et de l'os, à la dendrochronologie, et j'en passe. La mise en service de pareilles batteries de tests nouveaux et performants explique combien nos estimations relatives au temps de la Terre et de l'Humanité se sont modifiées au cours des dernières décennies. Pour le temps de la planète Terre, je rappelais il y a quelques instants le chiffre de 4 000 ans traditionnellement admis jusqu'à la Renaissance. À la fin du XIXe siècle, on avait déjà multiplié par 10 000 : on parlait de 40 millions d'années. Aujourd'hui, on recourt à un nouveau coefficient 100 ou davantage: nous risquons le chiffre de 4,6 milliards d'années. L'utilisation des isotopes radioactifs a pareillement étendu, en une génération, de 200 000 à 2 millions d'années la durée du Pléistocène. Pour le temps de l'Homme, auquel nous allons nous attacher désormais explicitement, vers 1950, comme jeune étudiant et formé à la science la plus rigoureuse de l'époque, j'apprenais qu'il avait quelque six ou sept cent mille ans de profondeur. Sans paraître fantaisistes ou ridicules, nous pouvons aujourd'hui risquer des estimations cinq à six fois plus audacieuses, et parler de quelque 3 à 5 millions d'années. Mais ceci demande un mot d'explication. 1.5. La bifurcation inaugurale des Hominidés

Et d'abord, de quel « homme» s'agit-il? Je rappelais en débutant la conception définitivement évolutive que nous avons de l'origine du groupe humain. Un primate-pas-comme-Ies-autres, peut-être, l'homme est un primate: un Hominidé. Avec les babouins, les gorilles, les orangs et autres pongidés, il possède une racine commune; il s'enracine dans un même terreau organique. On estime, par exemple, qu'en matière d'ADN, il partage quelque 95 % d'identité moléculaire avec les chimpanzés. La première question qui se pose, logiquement et chronologiquement, c'est celle de la séparation d'avec ces pongidés (les grands singes de l'Ancien Monde) : à quand remonte la bifurcation inaugurale de notre famille, le moment d'individualisation de ce groupe porteur de toute la promesse hominisante? Il faut humblement reconnaître que la paléontologie n'a pas de réponse très précise en la matière, faute de documents fossiles adéquats. Sur le plan paléontologique, on peut seulement dire qu'il est éminemment improbable que cette séparation d'avec les autres primates soit plus ancienne que 10 millions d'années; et par ailleurs virtuellement exclu qu'elle soit plus récente que 5 millions d'années. Voilà donc une première fourchette: 5 à 10 millions d'années pour l'origine de la famille des Hominidés. Sur le plan de la chimie moléculaire [Goodman et Tashian, 1976], on peut préciser un brin. Dès 1904, Georges Nuttall proposait une méthode

Le Temps de ['Humanité

29

immunologique de classification des animaux: l'injection d'un sérum sanguin d'un animal à un autre provoque la fabrication d'anticorps contre les protéines du sérum étranger; après administration à un troisièrp.e animal, la combinaison des anticorps avec les protéines forme un précipité d'autant plus important que les animaux sont plus proches les uns des autres. Un biochimiste de Berkeley applique aujourd'hui cette taxinomie moléculaire aux représentants des diverses familles de

primates et constate une faible

«

distance

»

entre l'homme et les grands

singes africains: sur son échelle, il s'agit d'un huitième d'unité, résultat qui confirme la suggestion d'une séparation vers les 5 ou 6 millions d'années d'ici. On a beaucoup disserté sur les circonstances et les facteurs qui ont pu déterminer cet isolement du groupe hominidé d'avec les autres primates. Ce n'est sans doute pas le lieu d'en discuter ici. Puis-je rappeler sobrement, sans autre développement, que de très importantes modifications climatiques ont eu lieu en Afrique à cette époque, affectant dramatiquement les faunes en général. Sur la base d'une étude chromosomique et des mutations communes aux divers types de primates concernés, on a suggéré que l'ancêtre commun était caractérisé par une grande variabilité morphologique. Replacé dans l'évolution climatique de l'Mrique, le schéma chromosomique invoqué permet de voir s'individualiser divers groupes dans les arbres de la forêt tropicale et dans les zones humides du nord: respectivement, les pré-gorilles et les pré-chimpanzés. Mais aussi, dans les steppes à acacias à l'est du lac Victoria, les pré-Australopithèques, ancêtres des Hominidés [Chaline et al., 1991]. 1.6. Station érigée et bipédalisme

La plus ancienne manifestation caractéristique du groupe en processus d'hominisation est sans doute l'acquisition de la station érigée et de la locomotion bipède. La bipédie fut vraisemblablement la première différence entre les singes et l'homme. «Quand l'homme se leva... » [Lovejoy, 1992], un univers nouveau vint à naître. L'apparition de la bipédie constitue un événement déterminant de l'évolution humaine. C'est bien plus qu'un changement d'axes de coordonnées, une révolution copernicienne. Libération des mains et donc du rôle instrumental de la face; apparition d'un visage et donc possibilité de l'expression; capacité de portage et donc mobilité, déplacement à distance; chute du larynx et, dès lors, lointaine préparation de l'appareil phonatoire de la parole, disposition faciale des zones érogènes et signification radicalement nouvelle de la relation sexuelle... Les conséquences du redressement sont incalculables. Il n'est pas possible de les dénombrer, encore moins de les commenter ici!. 1. Nous avons à plusieurs reprises développé les circonstances et implications de l'acquisition de la station érigée; entre autres dans nos articles: «Hominisation et Verticalité» [Boné, 1979]; «L'homme debout» [Boné, 1983a] ; « L'acquisition de la station érigée et de la locomotion bipède chez les

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Édouard BONÉ

Dans le cadre de cet exposé et selon la question concernée, du temps de l'humanité, du moins puis-je proposer les évidences paléontologiques. Il en est de deux sortes: d'ordre anatomique et de l'ordre de la trace. On savait depuis les travaux de Dart, Robinson et Broom, autour des années 1940 et 1950, qu'un groupe complexe, les Australopithèques d'Afrique du Sud, était doué de la marche bipède. Le squelette des membres inférieurs et du pied, le bassin surtout ne laissaient aucun doute à cet égard. Ce groupe était à l'époque encore très mal daté. Des fouilles méthodiques dans le grand Rift, la gorge d'Olduvai, en Tanzanie, et bientôt dans l'Mar éthiopien, ont permis de découvrir de nouveaux fossiles du même genre Australopithecus, et même d'y distinguer plusieurs espèces, et d'obtenir dès lors une meilleure intelligence de l'évolution des Hominidés à ce moment très ancien de sa radiation~ Le plus ancien témoin est ici sans doute la fameuse Lucy, cet Australopithecus a{arensis, daté assez précisément de 3,7 millions d'années, le plus ancien Hominidé connu. On a d'excellentes raisons de penser que ce groupe d'Hominidés pliocènes est apparu en Tanzanie et en Éthiopie entre 4 et 3,75 millions d'années. Découverte complémentaire, mais d'ordre ichnologique2, des cendres volcaniques très rigoureusement datées de 3,5 millions d'années sont bientôt repérées au nord de la Tanzanie, à Laetoli: elles renferment des milliers de traces d'animaux et des empreintes d'hommes préhistoriques. Sur 25 mètres de long, on peut suivre les traces de trois marcheurs, un grand et deux plus petits. Il y a tout lieu de croire que nous avons là les premiers pas aujourd'hui repérés de nos ancêtres australopithèques. 1.7. Homo (aber: l'outillage Comment vivaient-ils? Dès la base du lit inférieur de la gorge d'Olduvai, dans le fameux Bed 1, daté de 3 millions et plus, on repère bien des pierres importées d'ailleurs, mais elles ne sont pas retouchées, et il n'est pas aisé d'en conclure avec fermeté l'origine anthropique. Des semi-évidences analogues pourraient être présentées en Europe. Il nous faut attendre les 2,5 millions d'années pour découvrir, toujours dans le Turkana, les témoins d'un outillage primitif de pierre et les indications certaines d'activité de chasse3. Trois espèces au moins d'Australopithecus ont été reconnues: a{arensis, robustus, a{ricanus, et je ne vais pas me risquer à imputer à l'une ou à l'autre la responsabilité de cet outillage ou de ce comportement. Qu'il suffise d'épingler la découverte et de dater les premières manifestations repérées de la fonction artisanale dans le groupe hominidé.

Hominidés» [Boné, 1983b] ; « La coupure anthropologique» [Boné, 1993]. 2. Relatif à l'interprétation des traces. 3. De très vieux cailloux taillés sont signalés ailleurs et jusqu'en Europe, dans des sites du Massif central, dont certains pourraient avoir jusqu'à 2 500 000 ans d'ancienneté.

Le Temps de l'Humanité 1.8. L'expansion crânienne

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Jusqu'ici, nous n'avons pourtant parlé que du genre Australopitheeus. Homo se fait attendre: H. habilis est signalé vers les 2 millions d'années, à l'aube du Pléistocène, et il se caractérise par un développement du cerveau. Redressement, outillage primitif s'étaient satisfaits d'un petit cerveau, de l'ordre de 450 à 600 cc. Avec H. habilis découvert en Tanzanie, un nouveau trend évolutif entre en jeu, au bénéfice du processus d'hominisation: la graduelle et bientôt spectaculaire expansion crânienne, celle des lobes frontaux et préfrontaux en particulier, avec l'énorme écorce cérébrale, atteignant progressivement les 750 cc chez habilis, 1000 chez ereetus, et 1500 voire davantage avec le sapLens. Avec cet Homo, vieux de 2 millions d'années, les Hominidés se sont engagés dans un genre nouveau: celui auquel nous appartenons encore aujourd'hui. Ils continueront à évoluer, mais ils ne connaîtront plus jamais qu'une seule espèce synchrone. H. ereetus, celui qu'on appelait jadis Pithécanthrope, apparaît vers 1,5 million d'années d'ici. La transformation est lente encore: il occupera le terrain (en Afrique, en Chine, en Indonésie, en Europe) pendant plus d'un million d'années. Mais une évolution culturelle plus nette est indéniable: on repère des outillages diversifiés (ce sont les techniques acheuléennes, mais bien au delà des lourds et grossiers bifaces ou coups de poing: choppers, râcloirs, pointes, burins). Ils sont taillés dans le quartz veiné, le cristal de roche, le silex, le grès, le calcaire. H. ereetus occupe maintenant les trois vieux continents. Il chasse le petit et le gros gibier; il se nourrit de graines; il doit connaître une certaine organisation sociale de sa communauté, avec partage de la viande, division du travail selon les sexes. Les premières traces de feu présentement repérées datent de 700 000 ans. Progressivement, sensim sine sensu, H. ereetus se transforme en sapiens, l'espèce à laquelle nous appartenons encore aujourd'hui. Autour des années 100000, ce sont les Néandertaliens: ils vivent dans des grottes, sous abri rocheux, ou à l'air libre. L'encéphale est maintenant très largement développé. Les outillages moustériens se caractérisent par des éclats extraits d'un nucleus: ils comportent des pointes de javelots, des couteaux, des grattoirs. Plus important, c'est l'époque des premières sépultures formelles, des inhumations rituelles. Vers 40 000 ans apparaissent les sapiens modernes, avec une prodigieuse explosion de la capacité artisanale, et bientôt les manifestations de l'art pariétal du Magdalénien, vers les 17 000 ans. Culturellement, le bond est énorme. L'heure va sonner aussi du Néolithique: le chasseur préhistorique devient agriculteur et éleveur. 1.9. Le langage

Une question reste ouverte, à laquelle nous n'avons guère de réponse solidement étayée: quand le langage articulé, cette faculté tellement spécifique de l'humanité, est-il apparu? Il n'est pas aisé de situer la

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Édouard BONÉ

première manifestation de l'Homo loquens sur la courbe d'hominisation qu'on vient de décrire. On peut bien repérer anatomiquement les conditions indispensables de la parole: appareil phonatoire et développement cérébral adéquat, mais ces conditions nécessaires ne sont pas automatiquement suffisantes pour affirmer l'existence et l'utilisation du langage. Sur la base de corrélations neurologiques des aires du cerveau, bien des auteurs pensent qu'une certaine qualité d'outillage et sa transmission impliquent la disposition d'une parole articulée. Mais l'argument reste fragile, et le problème demeure du degré de perfection artisanale invoqué. La fourchette des dates proposées pour l'apparition du langage est ainsi bien large et n'offre donc guère d'indications utiles et fiables. 1.10. Le processus d'hominisation

Ce survol est par trop rapide, et dès lors incomplet et peut-être même imprécis. Deux éléments se dégagent pourtant avec netteté. En premier lieu, au delà de l'individuation des Hominidés, vers les 6 millions d'années d'ici, l'apparition diachronique des caractères propres à l'homme: d'abord la bipédie, vers la même époque, voire légèrement antérieure; ensuite le début d'une capacité artisanale, repérable vers les 2,7 millions; et enfin, mais beaucoup plus tard, le démarrage de l'expansion crânienne, vers 1,5 million. En second lieu, il y aurait à insister sur l'allure d'accélération exponentielle prise par le processus d'hominisation au cours de cette tranche de quelque cinq à six millions d'années sur laquelle nous le pouvons étudier. Si la marche bipédale semble avoir été réalisée relativement rapidement, la capacité artisanale a longuement stagné pendant des centaines de milliers, voire deux millions d'années: le progrès des industries lithiques n'a été que très progressif, pour s'emballer cependant avec le Moustérien, à l'époque des Néandertaliens. L'expansion crânienne, surtout, n'a décollé que fort tard, mais elle est caractérisée, elle aussi, par une croissance exponentielle.
Il devient clair aussi que les divers facteurs d'hominisation érigée, capacité artisanale, croissance cérébrale - sont

en

station étroite

corrélation, et qu'entre eux de puissants feedbacks interviennent au cours de l'évolution. Les proportions de la main humaine, avec son pouce opposable, puissant et musclé, déterminent chez les Hominidés une sélection favorisant l'usage d'outils. Le mode de vie progressivement modifié et facilité par l'outillage mieux diversifié a dû à son tour influencer l'évolution du cerveau, l'anatomie cérébrale reflétant ellemême une sélection au bénéfice de l'habileté manuelle. Au delà et bien plus tard que la station érigée, l'outil et davantage encore le langage, « ce mélange de la parole et de la capacité à s'instruire» [Washburn, 1992, p. 22], ont fonctionné comme détonateur biologique critique, responsable d'une soudaine accélération de l'histoire. S. Washburn insiste sur les mérites exceptionnels de ce système de communication, du changement rapide qu'il détermina, favorisant la croissance et l'incomparable complexité des systèmes sociaux humains. « C'est peut-

Le Temps de l'Humanité

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être pour cette raison, écrit-il, qu'il n'existe aucune forme de comportement chez les primates non-humains qui corresponde à la religion, la

politique ou à l'économie.
2. Durée

»

de vie des espèces

d'Hominidés

Plus sobrement, il y aurait encore, à propos du temps de l'humanité, à aborder rapidement deux questions, celle de la durée de vie des groupes et celle de la longévité individuelle des préhistoriques. Et d'abord la durée de vie des groupes. On l'a vu, la paléontologie moderne reconnaît, au sein de la famille des Hominidés, l'existence de deux genres: Australopithecus et Homo. Partiellement contemporains CA. boisei coexiste avec H. habilis}, l'un et l'autre sont repérés sur une durée de 2 millions d'années au moins. Apparu il y a plus de 2 millions d'années, le genre Homo a vu se succéder trois espèces différentes: habilis, erectus et sapiens. Il est caractéristique et tout à fait exceptionnel de constater cette succession: une seule espèce à la fois a occupé la planète. Le genre Homo n'a pas connu le phénomène de spéciation; importante et spectaculaire sans doute sur le plan de la conscience, du comportement, de la culture et de l'organisation sociale, sa transformation est essentiellement de l'évolution phylétique ; de la base au sommet du Pléistocène, elle donne naissance à trois formes progressivement relayées dans le temps, sans qu'à aucun moment une ramification se soit produite donnant naissance à des populations simultanées spécifiquement distinctes. Cette situation est radicalement différente de ce que nous observons dans les autres groupes de mammifères, tous diversifiés et ramifiés au gré des climats, des niches écologiques et des barrières génétiques. Il est difficile de ne pas voir en cette particularité du groupe humain la manifestation de sa spécificité culturelle. «De la biologie à la culture» : le titre de Jacques Ruffié traduit excellemment le propre de l'homme et fait entendre que désormais l'évolution sera moins. organique, mais davantage sociale. Le moteur des transformations et le hasard des mutations sont largement contrecarrés: l'intelligence humaine, nos facultés d'adaptation, nos efforts de transformation infléchissent les forces naturelles. L'homme a lui-même pris en main les rênes de l'évolution.

3. Longévité

individuelle

Temps de l'Humanité. Peut-on s'exprimer sur la longévité individuelle des préhistoriques? Actuellement, dans nos pays de haute civilisation technologique du moins, nous bénéficions d'une espérance de vie à la naissance de plus de 70 ans: nous l'avons vue s'accroître considérablement depuis quelques siècles. Est-il possible de connaître, fût-ce approximativement, l'espérance de vie des préhistoriques? On a déjà fait allusion plus haut au caractère très limité, voire

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Édouard BONÉ

franchement lacunaire, de la documentation fossile. Sur ce matériel restreint, peut-on du moins estimer l'âge à la mort des sujets? Comme critères disponibles de détermination, on cite traditionnellement l'usure des dents et l'état des synostoses4 des os du bassin ou de la tête. Il faut de suite exclure le premier de ces deux critères: son défaut fondamental, on le devine, est que l'usure des dents est fonction du mode d'alimentation. Chez les primitifs, les aliments plus résistants, moins cuits sinon totalement crus, entremêlés de débris de terre, de sable, de fragments de silex détachés des meules, entraînent une usure très rapide de la dent, au point qu'il est impossible d'en rien conclure sur l'âge du sujet examiné. Il existe sans doute une corrélation entre âge et oblitération des sutures crâniennes. Elle est faible mais réelle. S'il est vain de vouloir apprécier de la sorte l'âge d'un individu isolé, on peut prétendre reconstituer la structure par âge d'une population tant soit peu nombreus~. Les sutures crâniennes sont très précoces. Elles commencent entre 22 et 26 ans; la synostose a envahi presque toutes les sutures entre 35 et 47 ans. Avec prudence, on peut du moins recueillir quelques indications sur l'âge de certaines populations préhistoriques. C'est ainsi que H. V. Vallois [1937], sur la base de l'étude de 187 Néandertaliens, pouvait affirmer qu'un tiers de cette population avait succombé avant 20 ans, la grande majorité des autres étant morts entre 20 et 40 ans. Au delà de cette limite, il ne restait que 16 sujets, dont la presque totalité avaient succombé entre 40 et 50 ans. Une étude analogue faite sur une population d'Homo erectus aboutit à des résultats plus sévères: 68 % seraient morts avant 14 ans, 13 % entre 14 et 30 ans, et autant entre 30 et 50; 5 % seulement auraient atteint la cinquantaine [Acsadi et Nemeskéry,1970]. Plus anciens encore dans l'ascendance, les Australopithèques ont été étudiés, de ce point de vue de l'âge à la mort, par Ph. V. Tobias [1968] et A. Mann [1973, p. 11]. Il ressort de leurs échantillonnages, relativement limités, que 20 % des sujets sont morts avant 10 ans, 50 % entre 10 et 20 ans, le reste avant 35 ans5. Il ne saurait s'agir bien sûr que d'indica-

4. Oblitération complète des sutures de certains os (crâne, bassin). 5. Le démographe ne manquera pas de manifester quelque réserve devant ces chiffres. Sans doute, il fera remarquer que la population vivante (d'un village) ne saurait se comparer sans plus à la population décédée (d'un cimetière). Cette dernière n'est pas nécessairement démographiquement « représentative» de celle du village. On nous a judicieusement fait ainsi remarquer que, si la population n'est pas rigoureusement sédentaire, les individus qui ont migré pour aller vivre (et mourir !) ailleurs ne sont pas un échantillon aléatoire de la population, mais les sujets plus dynamiques et plus robustes, et dès lors sans doute plus aptes aussi que la moyenne à prolonger leur vie... La remarque est parfaitement juste. Et elle ne devrait pas être ignorée dans des études concernant des populations, mérovingiennes, par exemple, pour lesquelles on dispose de « cimetières ». A propos des Néandertaliens, ou à fortiori des Australopithèques, il est de toute manière exclu de prétendre réunir un échantillon représentatif ou aléatoire... Cette limite est une autre manière de souligner le caractère décidément très fragile de ces

Le Temps de ['Humanité

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établi - et on pouvait sly plus attendre - que les primitifs avaient une durée de vie notablement courte que nous. La cause de la mortalité précoce chez nos ancêtres est sans doute le mode de vie très primitif. Rude et précaire, il constitue déjà un danger permanent pour les sujets affaiblis. La chasse, la cueillette, la vie en pleine nature hostile entraînent d'autres risques. Ce n'est qu'avec la découverte de l'agriculture et une existence plus sédentaire que les préhistoriques se sont constitué des réserves alimentaires adéquates, permettant de faire subsister les sujets malades et âgés. A quelle époque l'allongement de la vie actuellement observé s'est-il produit? H. V. Valloi~ [1937] pense que ce n'est qu'à l'époque du bronze et à fortiori chez les Egyptiens de la période romaine qu'on peut parler d'une notable augmentation de la durée de vie par rapport au Paléolithique. Mais n<?us sommes à quelques milliers d'années de l'époque contemporaine. A l'échelle de la préhistoire, c'était hier, ou même ce matin! tions fragiles. Mais il paraît suffisamment 4. Densité de la population préhistorique

Et ceci introduirait une ultime question: celle de la densité des populations préhistoriques. Nous ne saurions la traiter ici, dans le cadre du temps imparti pour cette causerie. Aussi bien relève-t-elle davantage de la démographie que de la paléontologie, et il y aurait quelque impudence ou du moins grande naïveté de ma part à prétendre m'aventurer sur ce terrain. Au demeurant, il faut dire que, s'il existe une très légitime et scientifique approche paléodémographique des sites archéologiques et des populations inhumées, elle se limite à des groupes sédentarisés, ou revenant du moins régulièrement sur leurs sites d'occupation. Ce qui revient à dire que les estimations suggérées pour les populations humaines antérieures au Néolithique demeurent nécessairement très

approximatives.

.

On peut ainsi penser que, au moment de la première crise démographique entraînée par la domestication du feu, il y a 600 000 ou 700 000 ans, la terre portait quelques centaines de milliers d'humains. Avec l'amélioration du climat, il y a 30 000 ou 40 000 ans, l'humanité aurait peut-être décuplé ses effectifs, portés ainsi à quelque 5 millions ou un peu plus6. Au Néolithique, la mondialisation de l'agriculture peut avoir déterminé une nouvelle explosion démographique: la cote des 100 millions pourrait avoir été atteinte; 200 millions vers l'an 1000, 800 millions à la fin du XVIIIe siècle, 1600 millions à l'aube de notre XXe siècle, 6 milliards aujourd'hui: on reconnaît la croissance plus qu'expo-

paragraphes

relatifs à la longévité individuelle des préhistoriques...

6.

«

Avant le néolithique, au cours des différentes phases du paléolithique

supérieur, la population de l'oecumène avait peut-être oscillé entre 5 et 8 millions d'habitants, cette période se terminant entre 9800 et 8800 avant J.-C., par un brutal changement climatique... » [Biraben, 1979, p.23].

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Édouard BONÉ

nentielle 7. Les chiffres concernant les populations de préhistoriques, qui nous concernent ici, sont approchés; ils demeurent de toute manière très réduits, et leur correspondent nécessairement des densités très faibles8. Il reste qu'en raison de l'énormité des périodes considérées, on peut estimer à quelque 36 milliards le nombre des chasseurs-cueilleurs responsables des premiers outillages de pierre (Australopithèques et H. habilis ), et à quelque 30 milliards les préhistoriques du type erectus et sapiens antérieurs à l'introduction de l'agriculture [Deevey, 1972]. On ne s'étonne plus de découvrir autant de vestiges de leurs industries lithiques, enfouis dans les couches géologiques, charriés dans les rivières ou jonchant savanes et prairies. Leur abondance surprend parfois ou rend sceptique; elle n'est que toute normale et s'accommode parfaitement d'une occupation par ailleurs extrêmement rare de la planète. * * * Il faut conclure! Le Temps de l'Humanité! Au terme de ce long voyage de plus de cinq millions d'années qui nous a fait resuivre trop rapidement l'itinéraire de l'hominisation, puis-je vous confier les quelques idées-forces qui me paraissent s'imposer à l'Homo sapiens sapiens d'aujourd'hui, notre contemporain sur cette planète, devenue ce grand village qui s'appelle notre Terre? dans nos comportements - l'étroite proximité de l'Homme avec le terreau organique dont il est issu: ils ont partie liée; il ne faut pas l'oublier; - Ensuite, que l'énormité des temps s'inscrit sur une courbe exponentielle, où tout s'accélère: elle prend dès lors quelque allure très particulière, surprenante pour le sens commun, et il serait judicieux de n'en pas ignorer les conséquences; - La science la plus objective reconnaît aujourd'hui la «coupure anthropologique» qui fait de ce primate un « primate-pas-comme-Iesautres », marqué du sceau de la réflexion; - Conscient et responsable, l'homme, par sa science et sa technologie, prend en mains les ressorts du monde et de son évolution. Il n'est plus le jouet du hasard et de la nécessité. Il devient davantage chaque jour en situation de maîtrise;

-

D'abord

- et c'est une vieille

évidence,

mais

il nous

la faut

assumer

-

Sapiens

sapiens

au biais
«

de la taxinomie

zoologique,

l'homme

doit

encore équilibrer

sa science du poids de la sagesse; - vraiment oui:
«

il lui faut acquérir le Temps de l'Hu-

la maîtrise de sa maîtrise. manité »... !

Le temps du monde fini commence », a-t-on

dit. C'est donc le temps de penser

7. Nous empruntons ces chiffres à notre confrère le prof. F. Lints [1991J. 8. Par exemple de 0,00425 par km2.

Le Temps de l'Humanité Références bibliographiques

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Le Temps de l'Homme
Jean-Michel COUNET
Institut supérieur de philosophie Université catholique de Louvain

«

Qu'est-ce que le temps? Qui serait capable de l'expliquer facilement et

brièvement? Qui peut le concevoir, même en pensée, assez nettement pour exprimer par des mots l'idée qu'il s'en fait? Est-il cependant une notion plus familière et plus connue dont nous usions en parlant? Quand nous en parlons, nous comprenons sans doute ce que nous disons; nous comprenons aussi si nous entendons un autre en parler. Qu'est-ce que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus. » Ces mots ont été écrits il y a plus de 1500 ans par saint Augustin dans ses Confessions [1926, XI, 14]. Ils n'ont rien perdu de leur vérité. Le temps est tout aussi énigmatique pour nous qu'il l'était pour lui. Nous éprouvons autant de difficulté à expliciter conceptuellement notre expérience à ce propos. Augustin semble suggérer qu'il en va ainsi, non parce que le temps serait quelque chose de lointain et d'inaccessible, avec quoi notre rapport serait dès lors problématique, mais au cOIitraire parce qu'il est quelque chose de trop proche de nous pour que nous puissions l'objectiver et former de lui une idée claire et distincte. Le temps, d'une certaine façon, c'est nous-mêmes. Plutôt que d'aborder de face la question de l'essence du temps (les énigmes ne livrent pas leur secret à celui qui les aborde d'une manière brutale), je me propose de prendre le problème de biais et de me demander non pas ce qu'est le temps, mais où il se trouve, où se manifeste de la façon la plus profonde et la plus riche notre expérience du temps. Ma thèse, pour la présenter brièvement dès maintenant, consistera à voir dans le récit historique le lieu où le temps devient quelque chose de pleinement signifiant pour l'homme parce que c'est là que l'homme (que ce soit un individu ou une collectivité) atteint vraiment la conscience de sa propre identité.

40 1. Le temps comme réalité cosmologique

Jean-Michel COUNET

Le temps est pour l'homme quelque chose d'ambivalent. Suivant l'une de ses figures, il apparaît comme une réalité qui nous domine et nous englobe. L'entièreté de la nature, tout ce que nous voyons autour de nous est emporté dans le flux du devenir sur lequel personne ne semble avoir de prise. Dans la pensée mythique, qui est la première manière dont l'homme s'est efforcé de rendre compte de son expérience du monde comme totalité, cet aspect du temps s'exprime fréquemment par le fait que le Temps est considéré comme le premier des dieux, celui qui gouverne toutes choses. Chez les Grecs, Zeus devient le roi de l'Olympe en détrônant Kronos. Ce dieu qui tue et dévore ses propres enfants est un symbole du temps qui engendre et corrompt toute chose. Le mythe fait donc apparaître que celui qui réussit à dominer le temps parvient à la maîtrise de la réalité dans son ensemble. Chez les Égyptiens, le dieu Thot, qui préside au partage et à la mesure du temps, est préposé à l'ensemble des opérations de mesure et de répartition de tout ce qui existe. On rencontre un thème similaire dans la littérature védique. Dans l'Atharva-Véda, par exemple, le temps est comparé à un char qui domine toutes les formes d'existence en se déplaçant sur elles:
«

Le temps

a pour roues toutes

les existences.

Il tire sept roues,

il a sept

moyeux, son essieu s'appelle la non-mort. Situé avant toutes ces existences, il est en marche, lui, le premier des dieux. » [cité dans Cassirer, 1972, t. 2, p. 144] Dans cette perspective, le temps est donc le symbole de l'ordre objectif du monde qui s'impose aux objets, aux hommes et aux dieux. On

parle dès lors de temps
la réflexion philosophique

«

cosmique ». Le point de vue va être repris dans
et être étudié attentivement, notamment par

Aristote, qui caractérise

le temps comme

«

le nombre du mouvement

selon l'antérieur et le postérieur» [Aristote, Physique, IV, 219a .34-35]. Cette définition contient plusieurs points importants qu'on retrouve à la base de toutes les conceptualisations ultérieures du temps objectif. - Le temps est lié au mouvement du devenir. Sans s'identifier à celui-ci, il en découle comme une conséquence nécessaire. À supposer que tout l'univers se fige brusquement et que tous les processus qui s'y déroulent soient stoppés, le temps lui-même s'arrêterait. - Ce temps se caractérise par la succession: celle de l'avant et de l'après. Si nous introduisons la notion d'événement, en entendant par là « tout ce qui arrive dans la trame d'un devenir» [Ladrière, 1984], alors nous pouvons grâce au temps classer tous les événements en fonction de leur ordre d'arrivée. Cette relation d'ordre est asymétrique et irréversible: si A est antérieur à B, alors B ne peut être lui-même antérieur à A. L'irréversibilité introduit une différence du temps par rapport à l'espace. Je peux orienter celui-ci et m'en servir également pour classer les événements, mais cette classification sera, comme nous le savons, purement conventionnelle, et nous avons toute latitude de la choisir comme nous le désirons, alors que la relation d'ordre introduite par le temps s'impose à nous et ne peut être inversée ou changée.