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Le triangle RFA-RDA-Pologne (1961-1975)

De
434 pages
Se fondant sur une analyse fouillée des documents inédits issus des archives allemandes et polonaises, l'auteur met en lumière la dimension trilatérale de la situation conflictuelle en apparence bilatérale qui caractérise les relations germano-polonaises après 1945. Sont abordés la question de la frontière sur l'Oder-Neisse, l'expulsion puis le rapatriement de la population allemande de Pologne, la sécurité européenne, la division allemande et la question berlinoise.
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LE TRIANGLE RFA-RDA-POLOGNE
(1961-1975)

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui Collection dirigée par Thierry Ferai
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes généraJement réduits et facilement abordables pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions Hanania A]ain AMAR, Les savants fous. Au-delà de l'Allemagne nazie, 2007. Pau] LEGOLL, Konrad Adenauer, 2007. H. A. AMAR, T. FERAL, M. GILLET, J. MAUCOURANT, Penser le naZIsme. Éléments de discussion, 2007. Denis BOUSCH (dir.), Utopie et science~fiction dans le roman de langue allemande, 2007. Céci]e PRAT-ERKERT, Les demandeurs d'asile politique en Allemagne, 2006. Jan SCHNEIDER, Johann Friedrich Reichardt et la France,2006. Bénédicte GUILLON, « Les Amantes» d'ElfÎ'iede Jelinek. 2006. Jean-Claude GRULIER, Petite histoire de la p.\ychiatrie allemande, 2006. Urbain N'SONDE, Les réactions à la réunification allemande, en France, en Grande-Bretagne et aux ÉtatsUnis, 2006. Henri BRUNSWIC, Souvenirs germano~f;'ançais des années brunes, 2206. Corne]ia STUBBE, L'industrie en Forêt Noire, 2006.

Pierre-Frédéric

WEBER

LE TRIANGLE RFA-RDA-POLOGNE (1961-1975)
Guerre froide et normalisation des rapports germano-polonais

Préface de Henri Ménudier

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03856-1 EAN : 9782296038561

Préface, par Henri Ménudier

Plus attiré au départ par la littérature que par la civilisation, Pierre-Frédéric Weber a réalisé l'exploit de traiter en trois ans seulement un sujet difficile, en s'appuyant sur des sources originales en langue française, allemande, anglaise mais aussi polonaise; il a su combiner des approches qui relèvent de l'histoire et de la science politique. Ses analyses minutieuses se sont nourries d'une réflexion théorique qui retient l'attention sur les particularités du triangle RFA-RDA-Pologne. Il a terminé en 2002 ses études d'allemand (LLCE) à Angers avec un mémoire de maîtrise sur Stefan Zweig. En 2002-2003, il a préparé à l'Institut d'allemand d'Asnières (Paris III - Sorbonne Nouvelle), sous ma direction, un mémoire de DEA sur la façon dont Joseph Rovan voyait trois grands personnages de l'histoire allemande (Bismarck, Adenauer et Kohl). Lors de la soutenance, mon collègue, le professeur Gerald Stieg (Paris III), avait regretté le manque de réflexion théorique; la place éminente de celle-ci dans la thèse souligne les progrès majeurs réalisés par l'auteur. Dès l'été 2003, Pierre-Frédéric Weber a décidé de préparer une thèse sur les rapports germano-polonais après 1945. Je lui ai d'abord fait part de mon scepticisme en raison de la complexité du sujet et de la nécessité de maîtriser la langue polonaise pour bien connaître et intégrer le point de vue de la Pologne. Parallèlement aux recherches sur sa thèse, P.-F. Weber a fait un effort considérable en apprenant effectivement le polonais grâce aux cours suivis à l'INALCO et dans des universités polonaises. Il a ainsi été en mesure de lire les publications polonaises, de travailler dans les archives du ministère polonais des Affaires étrangères et de s'entretenir avec des spécialistes polonais. Désireux d'étendre ses futurs champs de recherche à l'Europe centrale, il a commencé en 2006 l'étude d'une seconde langue slave, le tchèque. Peu de germanistes français se sont engagés sur une voie aussi exigeante.

Depuis l'automne 2003, nous nous sommes souvent rencontrés pour discuter de cette thèse. P.-F. Weber m'a convaincu de l'intérêt à limiter le travail aux années 1961-1975, et à choisir une approche qui mette l'accent sur le processus de normalisation des rapports entre les trois États (RFA, RDA, Pologne). Il m'a surpris non seulement par la vigueur de sa réflexion grâce à des lectures vite assimilées mais aussi par sa grande capacité de travail. Il a mené ses recherches de façon systématique et déterminée, avec engagement et autorité, tout en faisant preuve d'une grande modestie. Ces qualités humaines et scientifiques doivent être soulignées. Cette thèse se distingue par l'ampleur des recherches qui s'appuient sur une vaste bibliographie mais aussi sur de longs séjours de recherche dans les archives des ministères des Affaires étrangères à Paris, Berlin et Varsovie. Les recherches au Deutsches Polen-Institut de Darmstadt ont été fructueuses, et l'accueil par le directeur, le professeur Dieter Bingen, particulièrement chaleureux. P.-F. Weber a également participé au cours de l'été 2006 à un colloque transatlantique de jeunes chercheurs organisé par un institut de recherche de Potsdam et une université américaine (Minneapolis) ; comme le thème des travaux portait en particulier sur l'Ostpolitik, il a pu se familiariser avec la spécificité des positions américaines. Là aussi, il a fait preuve d'une grande souplesse d'esprit, car l'anglais était la principale langue de communication.

Un sujet complexe

Le sujet traité est très complexe, car il ne se limite pas à l'étude des rapports entre les trois États dans un contexte international en profonde mutation et très dépendant des difficiles relations qui existent entre l'URSS, les États- Unis et l'Europe divisée. La difficulté est accrue par la volonté de mettre l'accent sur les interactions entre la RFA, la RDA et la Pologne dans le cadre du processus de normalisation. La complexité est accentuée par le fait que dans la période retenue (1961-1975), l'Europe passe de la guerre froide à la détente, non sans franchir des étapes intermédiaires (dégel, coexistence pacifique). Un des points forts de ce travail est d'analyser ces changements progressifs avec beaucoup de subtilité.
Différentes approches mettent bien en lumière la terrible complexité de la question allemande, au cœur de cette étude. Les relations germano-polonaises sont hypothéquées par un passé douloureux, fait de guerre et d'occupation, au point de faire disparaître à plusieurs reprises l'État polonais, les années 1939-1945 ayant été sans aucun doute les plus inhumaines. La nature et la qualité des relations germanopolonaises dépendent aussi des régimes politiques en place à Berlin(-Est), à Bonn et à Varsovie, ainsi que de la façon dont ceux-ci conduisent leur politique extérieure. L'acteur allemand a souvent changé de forme politique depuis 1871, et les frontières allemandes ont fréquemment provoqué des crises internationales aux XIXèmc et

xxème siècles - au sud (avec l'Autriche et la Tchécoslovaquie), au nord (avec le Danemark), à l'ouest (avec la France, essentiellement sur la question de l'AlsaceLorraine) et à l'est (avec la Pologne). Meurtrie par ses deux puissants voisins,

VIII

allemand et russe (puis soviétique), la Pologne a été partagée, occupée et affreusement mutilée. Ce lourd héritage explique l'importance du débat sur la ligne Oder-Neisse et les controverses passionnées sur son caractère définitif. Les problèmes humanitaires nés de la Seconde Guerre mondiale, mais dont les origines remontent à l'expansion démographique allemande à l'est de l'Europe, compliquent singulièrement le dialogue germano-polonais. La tonalité de ce dialogue dépend aussi du rôle de l'Allemagne sur le plan international: quel statut pour le pays, quelles alliances et quels moyens? L'existence de deux États allemands antagonistes a rendu encore plus difficiles les rapports avec la Pologne. La thèse de P.-F. Weber a l'avantage de bien mettre en valeur cette formidable complexité à travers ses nombreuses dimensions. Comment procède l'auteur? Il s'appuie tout d'abord sur une vaste et riche documentation dont les sources polonaises constituent la principale originalité. Il se pose la question de la crédibilité des documents, car les régimes communistes ne font guère de différence entre information et propagande, les sources d'Allemagne de l'Ouest étant elles aussi parfois orientées. L'examen critique de l'état de la recherche témoigne de sa capacité à développer une estimation différenciée et à mettre en valeur l'évolution et les tendances de fond de cette recherche. Sans renier l'apport de l'histoire diplomatique, P.-F. Weber multiplie les méthodes d'approche complémentaires qui relèvent de différentes disciplines: I'histoire, la science politique, la sociologie, l'économie, les Relations internationales. Il est naturellement difficile pour un jeune chercheur de maîtriser totalement des champs disciplinaires aussi variés, ce qui l'expose plus facilement à la critique.

La structure de la thèse

Soigneusement équilibré, le plan de la thèse traduit la volonté de ne pas céder à la facilité d'une simple étude chronologique. Dans l'introduction, on apprécie la concision de l'état de la recherche ainsi que les remarques pertinentes sur la façon d'utiliser les sources. Les aspects théoriques (rapports entre le bilatéralisme et le trilatéralisme ; concept de «normalisation» ; choix du cadre théorique emprunté aux Relations internationales) sont clairement justifiés. Le «bornage» du sujet (1961 : construction du mur de Berlin; 1975 : signature de l'Acte final de la CSCE à Helsinki) prend en compte effectivement deux événements majeurs de l'histoire européenne de l'après-guerre qui marquent profondément les relations germanopolonaises. La première partie, chronologique, se décompose en cinq mouvements qui rendent très vivants l'enchevêtrement et la progression des problèmes, l'accent étant mis volontairement sur l'évolution du triangle et non pas sur l'étude exhaustive de la guerre froide. La seconde partie priv ilégie à juste titre trois thèmes majeurs qui font la singularité de la relation germano-polonaise: la ligne Oder-Neisse, les questions humanitaires (expulsés et réfugiés, rapatriements tardifs), Berlin et la sécurité européenne. D'une grande densité, ces deux parties apportent une explication intelligente et remarquablement documentée sur des sujets dont la complexité a été IX

relevée. La troisième partie traduit le souci de sortir des sentiers battus de l'analyse descriptive, et de s'inscrire dans le cadre d'une réflexion qui favorise la comparaison et ouvre la voie à d'autres champs de recherche. Les annexes enrichissent incontestablement le corps de la thèse, qu'il s'agisse de la liste des noms des responsables des trois ministères des Affaires étrangères, de la chronologie ou des tables. L'index précis des noms constitue un outil précieux pour le lecteur. Détaillée et clairement présentée, la bibliographie est un modèle du genre, même si elle ne peut être exhaustive.

La critique des collègues

Lors de la soutenance, qui s'est tenue dans les locaux de l'École doctorale de Paris III le Il décembre 2006, les appréciations très positives des autres membres du Jury recoupaient largement celles du directeur de thèse. On ne les répètera pas ici, afin d'éviter une fâcheuse redondance. Les critiques, très constructives, ont surtout porté sur les apports de la réflexion théorique. Madame Hélène Miard-Delacroix, germaniste et professeur des universités à l'ENS des Lettres et Sciences humaines de Lyon à fait la remarque suivante:
Le recours à la théorie de la triade pour rendre compte de la logique conflictuelle, avec l'idée de l'équilibre des forces et de sa transformation selon des configurations isolant toujours un tiers - qu'il s'en réjouisse ou s'en inquiète -, est parfaitement défendable, se justifiant selon le candidat par les possibilités de systématisation et de modélisation offertes. On peut toutefois débattre de son utilité, de ses limites et de l'équilibre général avec des outils d'analyse plus traditionnels également mobilisés pour cette étude; il ne faut certainement pas surestimer la valeur ajoutée, en termes heuristiques, de l'outil théorique et de la modélisation en particulier, qui n'est pas le seul moyen d'aborder sans passion un complexe de questions certes hautement sensibles.

Frédéric

Bozo, professeur

des universités

en histoire contemporaine

à Paris III

-

Sorbonne Nouvelle, se déclare quant à lui un peu perplexe à propos de la méthode:
Le concept de la triade apparaît assez peu convaincant, tant il s'apparente à une lecture mécaniste ou métaphorique des problèmes traités, sans véritable puissance explicative ou heuristique. I...] En revanche, la référence aux théories constructivistes apparaît davantage pertinente et en adéquation avec le sujet traité du fait de l'attachement du constructivisme aux représentations mutuelles des acteurs.

Jérôme Vaillant, germaniste et professeur des universités à Lille III - Charles de Gaulle, regrette que le concept de «normalisation» soit trop perçu comme l'amélioration générale des relations entre deux pays: «C'est le point de vue polonais qui, en cela purement conforme aux objectifs soviétiques, assimile la reconnaissance du statu quo à la normalité.» La normalisation n'est pas la normalité, comme l'opposition CDU-CSU ne cessa de le rappeler au chancelier Willy Brandt. «La normalisation est au mieux une façon de tendre vers la normalité. » Jérôme Vaillant se réjouit par ailleurs que P.-F. Weber ne se soit « pas cantonné dans une étude tri latérale qui ne serait que trois fois la conjugaison d'études bilatérales, mais bien d'avoir une approche trilatérale. »

x

Enfin, selon Aleksander Smolar, chercheur au CNRS et spécialiste des questions polonaises, la thèse fait sans doute trop abstraction de l'URSS qui imposait ses priorités ou bien déterminait les limites du champ de manœuvre des pays du bloc soviétique:
Certes, la Pologne et la RDA disposaient d'une certaine autonomie, mais ses limites étaient bien déterminées. Les dirigeants des deux pays définissaient leurs intérêts nationaux et étatiques, mais ils le faisaient à travers leur grille idéologique. L'identification avec l'URSS n'était pas nécessairement imposée par la force. Elle était souvent le résultat d'une identification idéologique.

Outre ces quelques remarques sur la méthode et la pertinence du plan, Frédéric Bozo, président du Jury, aurait souhaité que les approches proposées par le général de Gaulle vis-à-vis de la question allemande et des rapports avec l'Est soient davantage prises en compte. Il aurait également apprécié que les interactions réciproques entre les trois pays du triangle et le système de la guerre froide donnent lieu à un développement encore plus substantiel.

Remerciements

Je remercie mes collègues d'avoir ainsi contribué à enrichir la réflexion sur un sujet passionnant de l'histoire européenne récente et d'avoir, eux aussi, vivement encouragé P.-F. Weber à entamer une carrière d'enseignant-chercheur qu'il faut souhaiter aussi brillante que possible. Ce jeune germaniste, très à l'aise dans les études interdisciplinaires, et qui maîtrise remarquablement le polonais, mérite de réussir. Ses qualités de chercheur, traduisant déjà une grande autonomie de pensée, devraient lui ouvrir de belles perspectives. Il devrait devenir un partenaire recherché tant par les germanistes que par les historiens, et j'espère qu'il pourra mener à bien son nouveau projet: une étude sur les relations France-Allemagne-Pologne qui mettrait l'accent sur la période avant la création du Triangle de Weimar (1991). Ma reconnaissance la plus chaleureuse va également à Thierry Ferai, directeur de cette collection chez L'Harmattan, dont les nombreux livres de qualité sur l'Allemagne constituent désormais un point de passage incontournable pour l'enseignement et la recherche.

Henri Ménudier, Professeur des universités Paris III - Sorbonne Nouvelle

Hanoi'! Paris, mars 2007

XI

Remerciements

Au terme de trois années de travail, je tiens à remercier un certain nombre de personnes qui, à des degrés divers et selon leurs possibilités et leur disponibilité, ont contribué à la réussite de ce projet d'étude.
Mes remerciements s'adressent tout d'abord à mon directeur de recherche, le professeur Henri Ménudier; ses avis et ses suggestions m'ont permis d'avancer régulièrement aussi bien dans la phase d'investigation qu'au moment de la rédaction de la thèse, et ses recommandations ont souvent été une aide précieuse pour les diverses prises de contact nécessaires, notamment en Allemagne. L'équipe de chercheurs du Deutsches Polen-lnstitut (DP!) de Darmstadt (Allemagne) a toujours été très disponible lorsqu'il s'agissait de répondre à l'une ou l'autre de mes questions ou demandes de conseil au cours des trois mois passés au DPl à l'automne 2004. Je nommerai en particulier le directeur de l'institut, le professeur Dieter Bingen, ainsi que Peter Oliver Loew. En Allemagne comme en Pologne, j'ai pu bénéficier au cours de l'année 2005 de l'aide de nombreux connaisseurs des relations germano-polonaises. Ainsi, en Allemagne: aux archives du ministère fédéral des Affaires étrangères (Berlin), en la personne de Johannes von Boeselager; deux anciens hauts-fonctionnaires de l'Auswartiges Amt, Renate Finke-Osiander (Wachtberg, Rhénanie du Nord/Westphalie) et Rudolph Steffen (Berlin). Je citerai également Konrad Creutz (Dresde), Reinhardt Kramer et Werner Liedtke (Berlin), pasteurs: je leur suis redevable d'informations très utiles sur les échanges germano-polonais au niveau de la société civile (notamment des Églises) dans les années soixante et soixante-dix. En Pologne, mes recherches ont été guidées en particulier par le professeur Wtodzimierz Borodziej (Varsovie), mais je n'oublierai pas non plus Krzysztof Ruchniewicz (Wrodaw) dont les travaux ont en partie inspiré mon étude. Waldemar Preiss (Varsovie), contacté par l'entremise de R. Kramer, m'a permis d'avoir accès aux archives du PRE. Son directeur, Andrzej Wôjtowicz, m'a aidé à rencontrer le professeur Mieczystaw Tomala (Varsovie), éminent spécialiste polonais des rapports entre la Pologne et les deux Allemagne pendant la guerre froide.

Je remercie pour leurs interventions ponctuelles, mais non moins appréciables: Gregor Thum (Pittsburgh, Pennsylvanie, USA), pour ses remarques éclairantes sur les relations germano-polonaises aux XIXèmc et XXèmc siècles; Alexander Wendt (Colombus, Ohio, USA), pour ses précisions sur les rapports entre micro-structures et macro-structure dans les relations internationales selon une approche constructiviste; Guillaume Métais (Lyon), pour ses indications bibliographiques concernant les systèmes triadiques en sciences sociales; Tilman Sturm (Cologne), pour ses informations régulières sur l'actualité des rapports germano-polonais.

Divers commentaires, critiques et conseils, formulés par d'autres chercheurs lors de rencontres, séminaires, colloques ou universités d'été, sont venus enrichir le cheminement de ma réflexion. Cela fut vrai, en particulier, lors du Trans-Atlantic Summer Institute sur le thème « Germany and the East », coorganisé du 20 juillet au 3 août 2006 à Berlin par le Zentrum für Zeithistorische Forschung (Potsdam) et le Center for German and European Studies (Minneapolis, Minnesota, USA). Les bibliothécaires et archivistes qui ont facilité mon travail en France, en Allemagne et en Pologne, ont tous contribué ainsi au plaisir et à l'efficacité de la recherche; leur place, même anonyme, est toute naturelle dans cette page de remerciements. Les critiques constructives formulées en décembre 2006 par les membres de mon Jury de soutenance- Frédéric Bozo (Paris III), Henri Ménudier (Paris III), Hélène Miard-Delacroix (ENS-Lyon), Aleksander Smolar (CNRS, Paris) etJérôme Vaillant (Lille III) - ont contribué à l'amélioration notable de cette thèse en vue de sa publication sous la forme présente. Merci en particulier à H. Miard-Delacroix pour sa disponibilité à cet égard. Je remercie également Thierry Ferai, directeur de la collection «Allemagne d'hier et d'aujourd'hui» aux éditions L'Harmattan, pour l'intérêt qu'i! a porté à mon travail, sa confiance témoignée et la grande marge de manœuvre dont j'ai pu bénéficier grâce à lui. Je tiens ici à témoigner aussi ma reconnaissance aux enseignants qui ont marqué mon parcours intellectuel, en particulier Mireille Fonteneau - ma grand-mère et ma première enseignante -, Roselyne Buchoux et Gérard Coutanceau, ainsi que le regretté Bertrand Dacre-Wright (Luçon, Vendée). Je remercie également le professeur Klaus Zeyringer (Angers / Vienne, Autriche) pour son rôle essentiel dans ma formation universitaire. Ma gratitude va bien évidemment à ma famille; est-il besoin de préciser que par sa présence et le soutien psychologique, mais aussi matériel, qu'elle a su m'apporter, elle a très nettement facilité et accéléré l'aboutissement de ce projet? Qu'elle en soit encore une fois infiniment remerciée. Merci enfin à tous mes amis qui ont contribué à l'équilibre humain nécessaire à toute entreprise intellectuelle de longue haleine. Je ne puis terminer cette liste - non-exhaustive
- sans mentionner les institutions qui m'ont fourni un soutien financier pour mes séjours de recherche ainsi que mes stages linguistiques intensifs (en Pologne): le ministère français des Affaires

XIV

étrangères, le ministère polonais de l'enseignement supérieur et de la recherche, le service allemand chargé des échanges universitaires (Deutscher Akademischer Austauschdienst, DAAD).

Paris, mars 2007

xv

Wenn zwei sich streiten, freut sich der Dritte.

«< Quand deux se disputent,

le troisième se réjouit », proverbe allemand)

o.

O. Introduction: la normalisation

germano-polonaise

après 1945 comme

système

trilatéral

0.1. Le trilatéralisme, clé d'analyse du processus de normalisation germanopolonais

Sans prétendre donner aux mots un poids démesurément plus marquant que leur effet réel sur (et dans) l'Histoire, ni risquer de négliger les principales forces motrices matérielles qui en influencent et en déterminent le cours, on se permet néanmoins de formuler pour commencer une remarque succincte qui a son importance. Les adjectifs composés dont se servent les études françaises de toutes les disciplines des sciences sociales pour désigner les relations de l'Allemagne avec un autre pays, même après 1945 (et plus encore après 19491 *), ont généralement ceci en commun qu'ils commencent par 'germano-' ou, si la perspective est inversée, se terminent par '-allemand((e)s)', privant parfois le lecteur distrait de la précision lui permettant de savoir immédiatement s'il est question de la République fédérale d'Allemagne (RFA) ou de la République démocratique allemande (RDA). En effet, on sousentend souvent que l'adjectif se rapporte à la première, dont les relations extérieures et la politique étrangère ont fait de manière globale l'objet de bien plus de travaux que celles de l'État est-allemand; mais surtout, la recherche française, comme celle de l'ensemble des pays occidentaux, eut des contacts suffisamment étroits et réguliers avec la recherche ouest-allemande pour en intégrer la terminologie. OutreRhin, les bibliographies regorgent d'ouvrages et d'articles utilisant « deutschfranzosisch » pour évoquer « westdeutsch-franzosisch »2, aussi a-t-on pris l'habitude d'utiliser par exemple « franco-allemand» en lieu et place de la plus exacte, mais plus lourde, expression «franco-ouest-allemand », notamment pour désigner le désormais fameux « couple» formé par les deux États dès le Traité de l'Élysée de 1963. La RFA ayant toutefois fini par ingérer et digérer(?) la RDA, afin de réunifier - sans trahir pour autant sa nature républicaine ni cesser d'être fédérale - la

. Pour les notes,

se reporter toujours à la fin de chacun des chapitres

(0.1,0.2,0.3,

(...) l.l, 1.2, etc.).

germanité divisée par la guerre froide, la réalité parvint alors à s'adapter à l'usage, et les doutes jadis possibles sur l'identité exacte du référent allemand dans les mots concernés furent balayés par le vent du changement. Si l'on a pris le soin de rédiger ce bref préambule d'apparence futile, c'est justement par souci d'être clair d'emblée: on vise ici à analyser les rapports germano-polonais dans toute leur complexité; l'intérêt porte non seulement sur les relations de la République populaire de Pologne avec la RFA, mais encore avec la RDA, l'ensemble sur fond de tensions inhérentes à la guerre froide, concentrées en particulier dans ce nœud européen qu'est la « question allemande ». On postule que l'interaction des trois États mentionnés au sein d'un triangle, une sorte de« ménage à trois », constitue le facteur déterminant de la dynamique et de l'évolution (ou normalisation) de leurs relations. L'objectif consistera à confirmer, infirmer ou, probablement, à pondérer ce postulat à travers l'étude du «processus de normalisation germano-polonais », pour lequel on a choisi une période d'investigation allant de 1961 à 19753. D'ores et déjà, on peut noter que les décideurs de l'époque s'étaient eux-mêmes progressivement rendu compte de la nécessité de considérer les rapports des trois États comme formant un tout, à moins de continuer à laisser s'empoussiérer les grands dossiers, faute d'initiatives adaptées à la situation4. La curiosité pour ce segment des relations extérieures allemandes est légitime à plus d'un titre. À y regarder de près, il semble en effet inconcevable de faire l'économie d'une analyse en profondeur des rapports germano-polonais tels qu'ils se sont développés après la Seconde Guerre mondiale. Cette remarque vaut également pour la recherche française, tant en histoire que dans ce qu'il est convenu d'appeler les études germaniques; il Ya à cela au moins quatre raisons: la première tient aux liens historiques qui unissent la France d'une part à l'Allemagne, d'autre part à la Pologne, aussi bien dans le domaine de la culture que sur les plans politique, économique et social; la seconde se rapporte au rôle et au statut de la France après la guerre, en tant que l'une des quatre grandes puissances occupantes, responsables de « l'Allemagne dans son ensemble» et donc également concernées directement par les relations extérieures des États issus de la capitulation du mèmeReich -la RFA et la RDA; la troisième, et non la moindre, découle de l'importance primordiale - pour

l'équilibre, la sécurité et la paix du continent européen - du traitement des
questions en suspens entre la Pologne et l'une ou l'autre des Allemagne d' après- guerre; la quatrième, enfin, résulte de l'implication des rapports germano-polonais dans la «question allemande» et inversement, ce qui permet en conséquence d'apporter un éclairage complémentaire et une perspective différente sur les rapports RFA-RDA, affinant ainsi encore la connaissance des relations entre les deux Allemagne.
Ajoutons enfin que, dans l'Union européenne élargie depuis le 1er mai 2004, chacun des trois États représente l'une des trois principales familles linguistiques et

6

cuHurelles européennes: la France le groupe latin, l'Allemagne le groupe germanique, la Pologne le groupe slave. En d'autres termes, ils forment ensemble une communauté de destin5 : ils sont mutuellement dépositaires de la mémoire de leur passé commun, et l'avenir de chacun est intimement lié aux choix des deux autres, pris ensemble ou séparément. Au-delà, c'est l'avenir du projet européen qui en dépend6.
En outre, l'étude détaillée et systématique du processus protéiforme de normalisation germano-polonais présente également un intérêt réel si l'on considère cette évolution comme un cas pratique de normalisation dans des conditions initiales très défavorables. Cela se justifie par les divers facteurs qui déterminent les relations entre les deux Allemagne et la Pologne, ainsi que le contexte international dans lequel elles se développent pendant la période considérée. La situation de départ réunit en effet de nombreux éléments hostiles à un tel processus, que l'on peut regrouper en dix grands points 7 : traditionnellement, au moins depuis la seconde moitié du XVIIIème siècle, les rapports entre les deux parties (Allemagne et Pologne) sont caractérisés par une nette asymétrie (en faveur de la Prusse, puis de l'Allemagne) ; à partir de la même époque, ils deviennent de plus en plus conflictuels à cause de l'incompatibilité fondamentale des logiques historiques d'expansion géographique des deux parties (vers l'est pour la Prusse, puis l'Allemagne; vers le nord -la Mer Baltique, le long de l'axe de la Vistule - pour la Pologne) ; en 1945, les deux acteurs impliqués sortent ravagés par une guerre totale, les ayant conduits au bord de la destruction intégrale (pertes humaines, mise en danger de la survie ethnique de la Pologne par l'Allemagne, destructions matérielles massives de part et d'autre) ; la perception mutuelle est très dégradée du fait de l'intériorisation réciproque par les sociétés respectives d'images collectives négatives, cristallisées dans des slogans à valeur quasi proverbiale (par exemple: "Polenwirtschaft" (gabégie polonaise) du côté allemand, "Drang nach Osten" (poussée vers l'est) chez les Polonais) ; chaque partie tombe sous l'occupation, la domination ou l'influence de puissances extérieures (États-Unis + Royaume-Uni + France; Union soviétique) ; l'un des acteurs (l'Allemagne) se retrouve divisé, et chacun des deux nouveaux éléments (RFA, RDA) se construit contre l'autre avec l'appui de la puissance extérieure correspondante; il existe dès lors trois acteurs dans le système initialement binaire (RFA + RDA + Pologne au lieu de: Allemagne + Pologne) ; les puissances extérieures se regroupent en deux camps opposés (Alliés occidentaux vs. Union soviétique) s'affrontant par tous les moyens sauf la guerre (guerre froide) pour des motifs idéologiques, politiques, économiques et militaires; le monde devient bipolaire; l'un des éléments-tronçons du premier acteur (RDA) se trouve dans le même camp que le second acteur (Pologne) face au second élément-tronçon constitutif du premier acteur (RFA) ; à la tension entre les deux acteurs 7

initiaux (Allemagne, Pologne) vient donc s'ajouter celle apparue au sein de l'un d'eux entre les deux entités issues de la division allemande (RFA, RDA) ; le règlement des conséquences de la guerre donne lieu à des relations conflictuelles entre l'un des trois acteurs (RFA) et les deux autres. Sur la question des relations germano-polonaises, le conflit implique tout particulièrement le principal héritier8 de la relation asymétrique traditionnelle (RFA) et celui qui en subissait la domination (Pologne) ; il existe également une situation de tension, voire de conflit au sein du même camp entre les deux autres acteurs de cette triade (RDA et Pologne).
L'ensemble des facteurs mentionnés ci-dessus montre le formidable degré de complexité de la situation initiale et laisse supposer la nature des difficultés inhérentes à la réalisation d'un quelconque processus de normalisation9. Cela peut donner lieu à l'élaboration de nombreux schémas-types de relations conflictuelles dans la perspective d'une rationalisation (telle qu'elle est pratiquée dans la discipline des Relations InternationaleslO) permettant d'établir la typologie de ces rapports en les confrontant aux modèles théoriques existants. Les relations que l'on cherche à analyser dans la perspective de leur complexe normalisation sont bien germano-polonaises. S'il paraît évident que la seconde partie de l'adjectif composé se réfère à la Pologne, il semble essentiel de préciser que son premier membre concerne ce qu'on pourrait appeler « l'Allemagne dans son ensemble ». Au sein-même du triangle germano-polonais, créé par la coexistence de la RFA et de la RDA sur le territoire de l'Allemagne vaincue, il ne faut pas négliger le fait qu'il existe en effet des intérêts allemands, autrement dit des enjeux qui valent tant pour l'un que pour l'autre État allemand indépendamment de la façon dont chacun aborde ces questions: gestion des conséquences de la défaite totale de 1945, traitement officiel de la problématique des territoires perdus à l'est de l'Oder et de la Neisse lusacienne, intégration des populations déplacéesll des anciennes provinces allemandes, efforts pour (re)trouver une place sur la scène internationale et dans la communauté des nations. Dans tous les cas, la Pologne constitue une référence-clé, que ce soit en tant que partie concernée, adjuvant, opposant ou bien « chemin» passage obligé. Les intérêts de la partie polonaise font face, comme en miroir, à ceux de la partie allemande bicéphale: intégration des « territoires recouvrés» à l'ouest, défense de la nouvelle frontière occidentale, développement économique de la Pologne et obtention de réparations et/ou dédommagements de la partie allemande. Sans doute l'existence de deux États allemands concurrentsl2 a-t-elle pu contribuer, pour chacun d'eux, à faire de l'amélioration de la relation à la Pologne une sorte de défi à relever pour disqualifier l'autre; il s'agissait d'être le meilleur élève, de montrer sa capacité à surmonter l'épisode désastreux de la Seconde Guerre mondiale et plus encore la longue succession d'épisodes malheureux dans les rapports germano-polonais. Davantage encore que dans le cas des relations francoallemandes, la qualité des relations germano-polonaises devait permettre de mesurer

la maturité démocratique qui de la RFA, qui de la RDA

- « démocratique»

revêtant

8

d'ailleurs un sens tout différent selon qu'on se trouvât à l'est ou bien à l'ouest de la frontière intra-allemande. Au-delà des difficultés, voire du fait de la complexité des questions soulevées par la situation d'après-guerre, on peut se demander si la division allemande n'a pas permis, paradoxalement, de densifier les rapports germano-polonais; le développement de contacts parallèles RFA-Pologne et RDA-Pologne n'a certes pas aidé à simplifier le règlement des problèmes13, mais a pu conduire à une multiplication des réseaux, qu'ils fussent officiels (intergouvernementaux, interparlementaires) ou officieux (économiques, sociaux, ecclésiaux). En cela, la tragique division intra-allemande a peut-être eu pour corollaire un bénéfique rapprochement germano-polonais, c'est-à-dire un rapprochement du (ou, en l'occurrence, des) «fait(s) allemandes) » et du «fait polonais ». Il sera nécessaire, bien sûr, d'opérer une distinction entre les diverses formes de contacts, de relations, non seulement d'un point de vue quantitatif mais surtout qualitatif: la fréquence des seules déclarations d'amitié polono-est-allemande ne dit que peu de choses sur la réalité et les manifestations de la coopération entre les deux États; il serait néanmoins tout aussi erroné d'exclure l'ensemble des rapports germano-polonais dont la Pologne et la RDA ont fait l'expérience, sous le seul prétexte qu'ils n'eussent pas toujours été librement consentis mais partiellement téléguidés depuis Moscou. Recueillir et intégrer l'héritage est-allemand des relations germanopolonaises est en effet indispensable pour une meilleure compréhension et une vision complète de l'histoire des rapports de l'Allemagne avec son principal voisin
immédiat à l'est, car il s'agit de l'histoire des Polonais et des Allemands

de l'Est que de l'Ouest.

14

-

aussi bien

1 Année de la création des deux États allemands d'après-guerre. 2 En cela, leurs auteurs suivirent les autres sans doute moins - le principal mot - les uns consciemment, d'ordre de la politique étrangère allemande, celui de l' "Alleinvertretungsanspruch" (la vocation à représenter l'Allemagne dans son ensemble) tel qu'il découle du préambule de la Loi fondamentale (Grundgesdz) du 23 mai 1949: «Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, animé de la volonté de servir la paix du monde en qualité de membre égal en droits dans une Europe unie, le peuple allemand des états de Bade, Bavière, Brême, Hambourg, Hesse, Basse-Saxe, Rhénanie du NordWestphalie, Rhénanie-Palatinat, Schleswig-Holstein, Württemberg-Bade et Württemberg-Hohenzollern a décidé, en vertu de son pouvoir constituant et afin de donner à la vie étatique un nouvel ordre pour une période transitoire, la présente Loi fondamentale de la République fédérale d'Allemagne. Il a également agi pour les Allemands empêchés de prendre part à cette décision. L'ensemble du peuple allemand reste appelé à parachever l'unité et la liberté de l'Allemagne par une libre autodétermination.» (Source: http://www.bundesregierung.de/fr/dokumente/; lien vérifié le 18 janvier 2006.) 3 Les dates-butoirs indicatives, moment-clés dans l'histoire des relations internationales après 1945, sont: août 1961, marqué par le début de l'édification du mur de Berlin, et août 1975, qui voit s'achever la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE). On reviendra sur ce choix chronologique à la fin de cette partie introductive. 4 AMSZ, Dep. 6/77, w-301, 1360, 173. Télex crypté n06184, envoyé depuis la représentation commerciale de la Pologne en RFA (Cologne) au MSZ (Varsovie) du 5 juin 1972, signé par Piqtkowski: «De ma conversation d'aujourd'hui avec Frank. 1. J'ai présenté notre point de vue et nos conceptions fondamentales pour le processus de normalisation après l'entrée en vigueur du traité [...]. 2. Frank a rendu

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compte des "coordonnées" d'orientation de la politique ouest-allemande à l'égard de la Pologne. Il a constaté entre autres que [...] la Pologne constitue un voisin immédiat de la nation allemande, mais qu'elle est voisine de la RFA indirectement. Cela impose immanquablement de résoudre en commun de nombreux problèmes qui sont "plus faciles à régler en trio (il avait à l'esprit la Pologne, la RDA et la RFA) qu'en duo". [...] » Il s'agit de Paul Frank, secrétaire d'État aux Affaires étrangères. 5 Traduction de l'expression allemande "Schicksalsgemeinschaft" dans son acception libérée de l'idéologie nationale-socialiste (qui l'utilisait au même titre que d'autres termes nationalistes et racistes, notamment "Blutgemeinschaft", communauté de sang). Employée aujourd'hui en politique, elle désigne le plus souvent un groupe de personnes, de sociétés ou de pays rendus solidaires par des expériences communes et/ou la nécessité d'un projet collectif face à un danger ou à des difficultés extérieures. C'est par exemple dans ce sens qu'il faut comprendre le titre d'un article paru en 2005 dans le ~: "Vierergipfel beschwort Schicksalsgemeinschaft" «< Le sommet à quatre invoque une communauté de destin ») ; lors d'un sommet UE-Russie, les trois représentants de l'UE présents lors des discussions (France, Allemagne, Espagne) mirent en exergue la nécessité d'une coopération avec la Russie pour faire avancer la paix, la démocratie et l'État de droit sur le continent européen. Le chancelier allemand Gerhard Schroder ajoutait que «c'est seulement ensemble qu'il est possible de faire face aux menaces internationales. » Cf. Spiegel, 18 mars 2005. 6 Cet élément donne sa raison d'être au «triangle de Weimar », né le 29 août 1991 à l'issue d'une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères allemand, français et polonais, à savoir HansDietrich Genscher, Roland Dumas et Krzysztof Skubiszewski, dans la ville natale de Wolfgang von Goethe, pris comme symbole de la culture européenne; la date soulignait l'anniversaire de la naissance de l'écrivain, poète, scientifique et homme d'État. La création de ce triangle marqua la volonté de l'Allemagne, de la France et de la Pologne de s'associer de façon informelle mais durable pour jouer le rôle d'élément-moteur dans l'intégration européenne, sur le modèle de la coopération franco-allemande.
7

Il n'est pas tenu compte, à ce stade, des problèmes de fond: ligne Oder-Neisse, sort de la population

ethniquement allemande de Pologne, dédommagement aux victimes polonaises de l'occupation nazie, etc.. 8 La RFA redevient en effet très rapidement celui des deux États allemands dont les moyens économiques, la puissance commerciale et la force d'attraction rappellent le plus l'Allemagne d'avant la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, l'Allemagne de l'Ouest prétend seule représenter la continuité de l'État allemand. 9 À ce titre, la normalisation des rapports franco-allemands ne partait pas à ce point perdante: pas d'asymétrie entre un gros pays et son voisin plus faible, pas d'interférences expansionnistes sur un même territoire (exception: l'Alsace-Lorraine ?), pas de politique de génocide contre la population française; la France et «l'État allemand héritier », la RFA, se trouvent dans le même camp; pas de relations spécialement conflictuelles entre la France et le deuxième État allemand, la RDA. S'il existe une triade France-RFA-RDA, elle n'est décidément pas de même nature. Cf. PFEIL, Ulrich: Die "anderen" deutsch-franzosischen Beziehungen. Die DDR und Frankreich 1949-1990. Koln - Weimar - Wien : 2004 (= Zeithistorische Studien, hrsg. vom Zentrum für Zeithistorische Forschung Potsdam, 26). 704 pp., pp. 167 sq.. 10 Pour distinguer la discipline de son objet, on a choisi d'écrire la première avec des majuscules et le second avec des minuscules. 11 Remarque liminaire (] ). La question du traitement de la population allemande des territoires jusqu'alors allemands passant sous administration polonaise après 1945 (ainsi que de la minorité allemande de Pologne d'avant-guerre) sera creusée dans la seconde partie (voir chap. 2.2) ; étant donné les nombreuses polémiques qui concernent jusqu'à la dénomination même de ces populations, on conserve pour l'instant la terminologie neutre «déplacés» et «déplacement », tout en ayant à l'esprit qu'elle s'applique habituellement aux personnes déplacées ou déportées au cours de la guerre, victimes du nazisme (les "displaced persons" ou DP's). Pour les débats terminologiques et le choix lexical le plus adapté, se reporter plus précisément au développement du paragraphe 2.2.1.1. 12 PAIAA, ZA, Bd. 112626, Ref. 214, 610-1. Note de l'Auswartiges Amt (Bonn) du 27 novembre 1972, non-signée: «Pour le développement des relations culturelles germano-polonaises, on note [...] b) comme mesures susceptibles d'être améliorées: la promotion de la langue allemande [(]le monopole de la RDA dans ce domaine ne semble pas inébranlable[)] [...]. » italiques: PFW. 13 Cela se vérifie, notamment, dans le domaine culturel, cf. PAIAA, B 42, Bd. 1364, Ref. II-S, II 582.60/94.20 Transmission d'un commentaire d'Olaf Schwencke, directeur de l'académie protestante

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de Loccum, par le député FOP Wolfgang Schollwer - par le bureau du secrétaire d'État parlementaire (Parlamentarischer Staatssekretar) - au bureau II-5 de l'Auswartiges Amt (Bonn) du 15 janvier 1971 (commentaire réalisé pour la station de radio WDR ill, le 9 décembre 1970) : « Sur le risque de faire fausse route à l'avenir dans la politique extérieure culturelle en Pologne. La question est de savoir quelle stratégie doivent mettre en oeuvre les organisations intermédiaires, par exemple l'Institut Goethe, dans un pays où la RDA développe depuis déjà deux décennies une intense activité culturelle en langue allemande. Selon quelle conception un futur attaché culturel [ouest-]allemand devra-t-il travailler à Varsovie? Si l'on interprète correctement les idées encore très sommaires du ministère [fédéral] des Affaires étrangères, filtrant de façon plus officieuse qu'officielle, la tendance peut se résumer en une formule simple, correspondant manifestement à celle mise en application en grande partie jusqu'à présent: faire d'abord comme si la RDA et son activité culturelle n'existaient pas du tout! Si cette vision devait effectivement s'imposer comme devise au ministère, cela entraverait non seulement les efforts en vue d'une normalisation des rapports avec la Pologne, mais conduirait également la République fédérale à passer à côté d'une chance de coopération culturelle et scientifique d'abord lâche puis éventuellement plus solide avec la RDA dans un pays socialiste. [...] La RDA a mis en place, avec des moyens extraordinaires et jusque dans les chefs-lieux de districts les plus reculés, des cours de langue allemande, redonnant sa légitimité à l'utilisation de l'allemand naguère honni comme langue des nazis. Au cours des vingt dernières années, les instituts est-allemands ont permis aux Polonais de s'intéresser à nouveau de façon plus soutenue à l'Allemagne. Il n'y a pas lieu de s'étonner que les jeunes Polonais en particulier ne veuillent progressivement plus seulement se contenter des livres, films et productions artistiques venant de RDA, mais cherchent à entrer en contact avec la vie culturelle d'Allemagne de l'Ouest! On risquerait de mettre ce crédit allemand en jeu, en agissant de façon inconsidérée! Le gouvernement fédéral ferait bien de ne pas se laisser guider dans son activité diplomatique par les forces qui, même en Pologne, ne cherchent tout compte fait qu'à évincer la RDA! [...] » 14 Remarque liminaire (2), Dans cette étude, les mots «est» et «ouest» n'ont qu'une valeur géographique, alors qu'utilisés avec une majuscule initiale ils prennent une connotation géopolitique et historique correspondant au sens qu'ils véhiculaient pendant la guerre froide: «Est» pour le bloc socialiste autour de l'URSS, «Ouest» pour le camp occidental autour des États-Unis. Lorsqu'il est traduit dans des publications en langue française, le terme "Ostpolitik" correspond souvent aux expressions «Politique à l'Est» ou bien «Politique vers l'Est », les deux variantes pouvant s'écrire parfois avec 'p' minuscule. Dans la mesure où, même hors d'Allemagne, le mot est généralement connu dans sa version originale, on a choisi de l'employer le plus souvent en allemand dans le texte pour désigner la politique ouest-allemande dirigée vers les pays d'Europe de l'Est. Toutefois, on a quelquefois utilisé l'équivalent français (par exemple pour des raisons de style). Dans ce cas, on a choisi d'écrire systématiquement« Politique vers l'Est ». L'emploi de cette variante française semble également indiqué lorsqu'il s'agit de mentionner la dite politique en dehors du contexte précis des années 1969-1972, étant donné que pour un lecteur français (notamment) le mot "Ostpolitik" reste très marqué avant tout par la personne du chancelier Willy Brandt - ce qui pourrait, le cas échéant, faire oublier l'existence d'une « Politique vers l'Est » avant et après Brandt.

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0.2. État de la recherche

De manière générale, on peut remarquer que les recherches françaises sur les rapports de l'Allemagne avec l'Europe centrale et orientale, en particulier celles menées par des germanistes et des spécialistes des questions allemandes touchant l'Est, a longtemps péché par manque de diversification dans le choix de ses objets d'étude; la prédominance des travaux sur les rapports germano-soviétiques en est un signe patent. Peu de temps après le traité signé entre la RFA et la Pologne en décembre 1970, Jean-Baptiste Neveux regrettait dans son article «BonnWarszawa »1 que la recherche française négligeât l'étude des relations de l'Allemagne avec l'Europe de l'Est. Il voyait la cause de cette lacune dans un manque de compétence dans les langues de cette région, en particulier les langues slaves, ce qui le conduisit alors à préconiser la formation de « germanistes français connaissant les langues slaves, tout un essaim actif de ces germanistes dont le but serait si simple: aller explorer l'autre côté de la lune allemande ». Force est de constater que malgré une certaine amélioration, l'appel de Neveux ne serait pas anachronique en 2006, si l'on procède à une comparaison qualitative et quantitative avec les recherches conduites par les chercheurs des pays les plus directement concernés que sont l'Allemagne et la Pologne, mais aussi des pays anglo-saxons2. La double distance que crée la barrière linguistique de l'allemand et du polonais pour la recherche française explique en particulier que les principales études publiées en France sur les questions germano-polonaises aient été le fait, avant tout, de Polonais émigrés francophones. Ceux-ci ont joué le rôle d'intermédiaires. Mais la question se pose à chaque fois de savoir quelle est leur propre position par rapport aux problèmes existants; il convient de s'interroger sur la qualité, l'exactitude, l'honnêteté de la transmission et l'engagement politique éventuel de celui qui transmee. Un autre spécialiste des affaires germaniques, Français d'origine allemande, a contribué à intéresser l'auditoire hexagonal à ces questions: Alfred Grosser. Dès 1962, le professeur Grosser se charge de diffuser des informations-clés pour permettre à l'opinion française de mieux comprendre la problématique si enchevêtrée des relations germano-polonaises, en particulier des rapports RFAPologne4. En dehors de sa contribution, on doit se contenter d'un traitement journalistique et événementiel de ces questions dans la presse française des années soixante et soixante-dix où, globalement, la question de la ligne Oder-Neisse l'emporte. De façon générale, les rapports de l'Allemagne avec son principal voisin limitrophe à l'est ne suscitent pas dans la recherche française pléthore de publications, encore moins de monographiess. Il est d'autant plus important de noter l'excellent et récent ouvrage de Thomas Serrier (initialement thèse de doctorat) portant sur une période antérieure, d'ailleurs essentielle pour comprendre l'évolution plus récente (1848-1918)6. La recherche anglo-saxonne a fourni quelques ouvrages de référence sur la Politique vers l'Est de la RFA, les relations RFA-Pologne (en particulier la question de la ligne Oder-Neisse) mais également les rapports ambigus RDA-Pologne7.

Du côté allemand comme du côté polonais, on ne compte plus les publications articles, monographies, ouvrages collectifs, actes de colloques, manuels, documentaires audiovisuels - portant sur les relations germano-polonaises en général (dans le temps comme dans l'espace géographique et le domaine d'investigation) ou plus particulièrement sur un aspect (ex.: relations diplomatiques), une période (ex.: 1976-1989), un problème (ex. : la ligne OderNeisse) ou un segment géographique particulier (ex. : relations RDA-Pologne), voire un personnage important (ex.: Wladyslaw Gomulka). La motivation initiale des auteurs, le contenu, la méthode utilisée et les objectifs poursuivis sont par conséquent très variables. Cela reste vrai, quand bien même on choisit, comme dans le présent ouvrage, de réduire la période d'étude aux années 1961-1975 et de circonscrire le sujet à traiter, en se penchant sur la normalisation germano-polonaise à travers les relations bilatérales multiples dans le sous-système international formé par les deux États allemands et la Pologne. Parmi les principaux critères de regroupement et de classification, on pourrait retenir les aspects relevant de : la thématique traitée, l'orientation idéologique éventuelle, l'approche méthodologique adoptée par l'auteur. Les publications portent soit sur les relations RFA-Pologne, soit sur les rapports RDA-Pologne, soit encore sur des problématiques touchant à des thèmes relatifs à la Pologne et à l'Allemagne dans son ensemble sous un angle géopolitique, stratégique et/ou dans la perspective du temps long de l'histoire. On comprendra donc qu'il soit impossible de cantonner telle ou telle contribution à l'une ou l'autre des catégories que les critères établis ci-dessus permettent de former. Il Y a tout d'abord une série très volumineuse de livres et plus encore d'articles s'intéressant aux rapports politiques bilatéraux entre la RF A et la Pologne, le plus souvent dans la perspective de leur normalisation8, ce qui sous-tend une analyse des raisons de l'absence de relations diplomatiques officielles entre les deux États (jusqu'en 1972). Du point de vue de la discipline, ces travaux sont majoritairement issus de l'histoire des relations internationales, mais également de la politologie9 ou bien à la fois de l'une et de l'autrelO, et proposent des grilles d'analyse des différentes étapes marquantes du processus de normalisation; leur but est donc avant tout la périodisation. À partir des années quatre-vingt-dix, l'exploitation de la masse d'archives libérées et rendues accessibles aux chercheurs par la chute du communisme en Europe centrale et orientale vient compléter et modifier la 11 ; comme souvent dans perception historique de certains 'faits germano-polonais' des cas semblables, cela ne conduit pas nécessairement à un grand chambardement de la connaissance acquise par d'autres voies déductives auparavant, mais contribue nettement à rendre plus exacte la restitution et la mise en relation des divers facteurs explicatifs constitutifs, voire de la chaîne des causalités 12. Le traitement des relations

RDA-Pologne, s'il se révèle similaire, n'en reste pas moins tardif, du fait de la plus grande opacité de celles-ci; elles impliquaient deux démocraties populaires, autrement dit deux dictatures communistes, rendant bien plus difficile aux spécialistes l'accès aux sources primaires ou secondaires utiles et dignes de
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confiance. Cela était probablement plus vrai encore dans le cas de la RDA, dont la politique étrangère reste encore aujourd'hui un terrain peu connu de la recherche historique13,
Le principal écueil provient de l'abondance aveuglante de textes polonais et estallemands s'apparentant davantage à de la propagande à peine masquée sous un vernis de scientificité qu'à de l'investigation historique à proprement parlerl4; mieux vaut encore que la ficelle soit grosse, afin de permettre au lecteur attentif de disqualifier rapidement les dites publications, si ce n'est dans le but d'une analyse discursive (d'ailleurs la bienvenue)15. Présentes à travers l'activité éditoriale dans de nombreux textes de longueur variable, la critique et la dénonciation des propos, des comportements et des revendications des associations de déplacés allemands ainsi que de leurs liens avec le pouvoir en RFA occupent une place de choix dans le corpus polonaisl6, Les années quatre-vingt-dix voient toutefois émerger en Pologne

une nouvelle génération de jeunes historiens moins empêtrés que leurs aînés 17 dans
le ronron des phrases «anti-teutoniques» à l'emporte-pièce diffusées avec véhémence de l'après-guerre au Traité de Varsovie et même bien plus tard, lorsque le besoin d'un bouc émissaire extérieur conduisait le pouvoir en place à agiter l'épouvantail d'une revanche allemande pour mieux éloigner le projecteur de ses difficultés d'ordre intérieur. Il s'ensuit un véritable saut qualitatif dans la recherche polonaise dans tous les principaux domaines de ce que l'on pourrait nommer les 18. 'études germano-polonaises' Ce qui vaut pour la Pologne se vérifie également pour l'Allemagne, quoique de façon moins flagrante. Il ne fait aucun doute que la recherche ouest-allemande souffrit elle aussi parfois de penchants subjectifs - subjectivité particulière, car non seulement relative au 'sujet cherchant' (l'historien, le politologue, ...) mais aussi au socle de la raison d'État de la RFA en matière de politique extérieure en général et de Politique vers l'Est en particulier. On s'en rend surtout compte à travers les études concentrées sur certains thèmes-clés des relations germano-polonaises et plus précisément des rapports RFA-Pologne, comme celui de la ligne Oder-Neissel9 ou du déplacement de la population allemande de Pologne à la fin de la Seconde Guerre mondiale20. Ceux-là ont donné lieu à une suite d'ouvrages ayant à coeur de prouver, notamment dans une perspective juridique de droit international, le caractère non pas définitif mais provisoire et révisable de la frontière germano-polonaise sur l'Oder et la Neisse telle qu'elle avait été tracée lors de la conférence de Potsdam. Thèses allemandes et antithèses polonaises voire est-allemandes pro-polonaises (en vertu de la « solidarité entre pays-frères socialistes») se répondent tour à tour déjà bien avant les années soixante et au moins jusqu'à la normalisation diplomatique entre l'État ouest-allemand et l'État polonais (puis entre RFA et RDA). L'analyse des relations économiques, en particulier des échanges commerciaux entre la Pologne et chacun des deux États allemands a fait à plusieurs reprises l'objet d'une lecture politique21 ; ces rapports étaient vus, souvent à juste titre, comme un élément des relations interétatiques et non pas comme un aspect indépendant. La même remarque vaut pour les échanges culturels, perçus comme le thermomètre mesurant la température des relations, au-delà des discours officiels22,

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À mi-chemin entre politique et économie vient se greffer la question du dédommagement des victimes polonaises de l'occupation nationale-socialiste, en particulier des anciens prisonniers de camps de concentration. Cette problématique est intimement liée, dans son objet comme dans l'analyse qui en fut faite jusqu'à présent, à celle du rapatriement des membres de la minorité allemande de Pologne d'après 1945 dans le cadre de l'action dite de regroupement familial, pierre d'achoppement des relations RFA-Pologne, incluant aussi la RDA. Il s'agit là d'un aspect essentiel du travail de normalisation des rapports, dont la recherche a montré les imbrications politiques et les difficultés qui en résultent sans pour autant lui accorder le plus souvent un traitement distinct (exception faite de quelques articles ponctuels). L'analyse de l'ensemble des problèmes bilatéraux, qu'ils impliquent la RFA et la Pologne ou la RDA et la Pologne, ne peut faire l'économie de s'intéresser au troisième acteur - RDA ou RFA selon le cas. Il semblerait que jusqu'à présent la recherche se soit en général contentée de mentionner ce fait sans creuser la question de façon ciblée23. La perspective trilatérale n'a été adoptée pour l'instant de façon délibérée et systématique que par Krzysztof Ruchniewicz, et ce pour la période couvrant les années cinquante, apogée de l'ère Adenauer24. Cela révèle par là-même une lacune bien réelle, d'autant plus lorsque l'on constate que les sources d'archives allemandes et plus encore polonaises, accessibles dans les deux cas au moins jusqu'à l'année 1976, n'ont pas encore été épuisées25.

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NEVEUX, Jean-Baptiste: Bonn- Warszawa. ln : Revue d'Allemagne 3 (J 971), n° 3. pp. 555-580, p. 580.

2 Dans la suite de ce segment, on propose une synthèse de l'état de la recherche. La liste des ouvrages mentionnés n'est pas exhaustive pour la simple raison que si l'on se fonde sur la bibliographie la plus complète et la plus récente, travail monumental publié par le Deutsches Polen-Institut (DPI) de Darmstadt (LAWATY, Andreas. Wieslaw Mincer. Anna Domanska (édit.): Deutsch-polnische Beziehungen in Geschichte und Gegenwart. Bibliographie 1900-1998. 4 Bde. Wiesbaden: 2000 (= VerOffentlichungen des Deutschen Polen-Instituts, 14).4312 pp.), on note que pour la période étudiée, plus de 4500 titres (réf. 14231 à 18757) ont été catalogués seulement dans les domaines regroupés autour des thèmes « politique », «société », «économie» (hors «culture»: langue, littérature, art, musique, théâtre, cinéma, radio, télévision; n'entrent pas dans non plus dans ces catégories les titres ayant trait plus particulièrement à: la religion, la philosophie, la science, l'éducation, la presse et le livre). On trouvera des renvois à d'autres publications en début de chapitre pour chaque sous-période ou aspect particulier. Enfin, on pourra se reporter à la bibliographie détaillée en fin d'ouvrage. 3 Cf. notamment: ZDZIECHOWSKI, Jerzy: Le problème clef de la construction européenne: la Pologne sur l'Oder. Paris: 1965. 228 pp. L'auteur, indubitablement d'origine polonaise, cherche à démontrer la légitimité historique, économique, démographique et culturelle de la souveraineté polonaise dans les territoires reconquis sur l'Allemagne à l'est de la ligne Oder-Neisse. Le thème du révisionnisme allemand et de son instrumentalisation par la République fédérale dans sa politique étrangère y est abordé également. Au-delà d'un intérêt certain, l'ouvrage pèche par son côté engagé voire militant en faveur de la position polonaise. Pour une position française contraire (autrement dit de soutien à la position officielle de la RFA), cf. : BRANCION, Yves: La Ligne Oder-Neisse: frontière de guerre. Paris: 1968. 213 pp.. 4 Son intervention radiophonique des 5 et 12 février 1962 notamment, dans l'émission intitulée «Heure de la culture française » sur France Inter fut très remarquée, non seulement par l'auditoire français, mais encore par les services de l'ambassade de RFA en France (Paris), comme en témoigne une note signée à

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la main par l'ambassadeur en personne (Herbert von Blankenhorn, également homme de confiance du chancelier Konrad Adenauer) et adressée à l'Ausw1irtiges Amt (Bonn) le 2 mars 1962. Cf. PAlAA, B12, Bd. 268, Ref. 701-80.00-1645/62: «L'exposé me semble à plus d'un titre particulièrement remarquable: 1) À ma connaissance, l'ambassade n'a jamais disposé d'une présentation de la question de la ligne OderNeisse qui fût aussi synthétique, habile, objective et rendant compte pour des oreilles françaises de toutes les choses essentielles. [...] 5) Si l'on prend en considération le manque de connaissance très répandu ou le point de vue peu objectif sur le problème de l'Oder-Neisse en France, l'exposé de Grosser constitue une contribution hautement méritoire à la vérité historique, au rapprochement franco-allemand, au traitement du destin de nos déplacés et à l'égalisation des charges allemandes. [...] » Il faut dire que dans cette série consacrée normalement à la RDA «<Connaissez-vous la RDA?») et très indulgente voire favorable au régime est-allemand, A. Grosser avait décidé de parler de la RFA et de justifier certaines de ses positions en matière de politique étrangère; dans la même note, von Blankenhorn se félicite d'ailleurs que la contribution de Grosser ait fait l'effet d'un «cheval de Troie dans la série d'émissions qui [...] n'avait que des accents de propagande favorable à la Zone d'occupation soviétique [...] ». 5 En réalité, on peut distinguer deux types de contributions. Il y a dans un premier temps celles publiées sous forme de bilans et de réflexions sur l' "Ostpolitik" après le départ du chancelier Brandt; elles sont le plus souvent le fait de politologues: ZORGBIBE, Charles: L'Ostpolitik: bilan et perspectives. In: Annales de la faculté de droit et des sciences économiques, 1 (1974), n° 1. pp. 365-379; et surtout MÉNUDIER, Henri (réd.) : La Politique à l'Est de la République fédérale d'Allemagne (L'Ostpolitik). Paris: 1976 (La Documentation Française). 67 pp.. Ensuite, il s'agit essentiellement de quelques rares travaux universitaires s'intéressant à l' "Ostpolitik" sous des angles divers; on peut ainsi retenir deux thèses de doctorat et deux mémoires de maîtrise: les thèses, d'abord: HARTMANN, Andreas Renatus: Entre nation et intégration: de la fin de la Westpolitik d'Adenauer au début de l'Ostpolitik de Brandt. Strasbourg: 1984. 328 pp. (droit) ; MESSANT, Valérie: La presse Springer, l'anticommunisme face à l'Ostpolitik de la RFA, 1969-1974. Sous la dir. de René Girault. Paris: 1992. 154 pp. (histoire); pour les mémoires: CARTON, Alain: La formation de l'Ostpolitik de la RFA: 1963-1969 : émergence d'une théorie des relations internationales. Sous la dir. de Jean-Baptiste Duroselle. Paris: 198]. 2]2 pp. (Re]ations Internationales); VINCENTE, Valérie: L'Ostpolitik, la RFA et la France: 1969-1974. S. I. : 1992. 120 pp. (sciences politiques). Par ailleurs, la thèse de Stefan Martens porte, elle, sur une période postérieure de]a politique étrangère ouest-allemande vers l'Est: MARTENS, Stefan: La politique à l'Est de la République Fédérale d'Allemagne depuis 1982. Réflexions sur les fondements de 1"'Ostpolitik" et sur l'actualité de la "Mitteleuropa". Sous la direction de Jacques Le Rider. Paris: 1996.520 pp. (études germaniques). On ajoute, à part, l'article (en allemand) de Grosser sur la position de la RDA dans la Politique vers l'Est des pays d'Europe occidentale en général: GROSSER, Alfred: Die Stellung der DDR in der Ostpolitik der westeuropiiische Staaten. ln: LEPTIN, Gert (édit.) : Die Rolle der DDR in Osteuropa. Hrsg. im Auftr. d. Dt. Ges.! Osteuropakunde. Berlin(-Ouest) : ] 974. ]2] pp., pp. 24-33.
6

SERRIER, Thomas: Entre Allemagne et Pologne: nations et identités frontalières, 1848-1914. Paris: 2002. 348 pp. À travers le paradigme de la Posnanie, Th. Serrier étudie la constitution de sentiments d'appartenance dans les communautés allemandes des provinces de l'est à forte population polonaise, de 1848 à 1914; il s'intéresse notamment aux enjeux intérieurs et extérieurs, aux tensions qui en résultent ainsi qu'aux stratégies de différenciation et d'appropriation mentale et culturelle du territoire mises en œuvre en conséquence. L'étude porte ainsi sur les rapports entre la constitution d'identités frontalières et la montée en puissance des nationalismes.
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Pour un bon aperçu des résultats de la recherche britannique et américaine sur ces trois thèmes, voir: GARTON ASH, Timothy: Au nom de l'Europe: l'Allemagne dans un continent divisé. Trad. de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Paris: 1995. 653 pp. (version originale: GARTON ASH, Timothy: ln Europe's name: Germany and the divided continent. New York: ]993.680 pp.); ALLEN, Debra J.: The Oder-Neisse line: the United States, Poland, and Germany in the Cold War. Westport/Connecticut - London: 2003 (= Contributions to the study of world history, 103). 309 pp. ; ANDERSON, Sheldon: A Cold War in the Soviet Bloc. Polish-East German Relations, 1945-1962. Boulder- Oxford: 2001. 314 pp. 8 La période étudiée dépasse d'ailleurs le plus souvent les limites que l'on s'est fixé pour la présente thèse

de doctorat. Cf. : JACOBSEN, Hans-Adolf. Mieczyslaw Toma]a (édit.) : Bonn-Warschau : 1945-1991

,.

die deutsch-polnischen Beziehungen,. Analyse und Dokumentation. Unter Mitarb. von Dagmar KuneschJarres. Kaln : 1992. 655 pp.; TOMALA, Mieczyslaw : Patrzqc na Niemcy : od wrogosci do porozumienia 1945-1991. Warszawa: ]997.525 pp.; BINGEN, Dieter: Die Polenpolitik der Bonner

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Republik von Adenauer bis Kohl 1949-1991. Baden-Baden: 1998 (= Schriftenreihe des Bundesinstituts für Ostwissenschaftliche und Internationale Studien, K61n, 33). XIII, 379 pp.. 9 À simple titre d'exemple, citons: USCHAKOW, Alexander: Deutschland in der AufJenpolitik Polens. ln: AuBenpolitik 21 (1970), n° 8. pp. 470-481.
10 Cf. RHODE, Gotthold : Die deutsch-polnischen Beziehungen von 1945 bis in die achtziger Jahre. ln : Aus Polit. Zeitgesch. 38 (1988), n° 11-12. pp. 3-20; ou bien encore: w:ç:C, Janusz Jozef: Die Beziehungen zwischen der VR Polen und der Bundesrepublik Deutschland 1949-1987. ln : Aus Polit. Zeitgesch. 38 (1988), n° 11-12. pp. 21-33. 11 Cela se révèle encore plus flagrant dans l'étude des événements de 1980 en Pologne: les archives est-

allemandes ont ainsi révélé que les communistes est-allemands envisageaient d'appuyer une intervention armée du pacte de Varsovie pour mater le mouvement Solidarnosé ; cf. : WILKE, Manfred. Michael Kubina: "Die Lage in Polen ist schlimmer ais 1968 in der cSSR..." : die Forderung des SED-Politbüros nach einer Intervention in Polen im Herbst 1980. ln: Dtld.-Arch. 26 (1993), n° 3. pp. 335-340. 12 On pense notamment aux travaux de M. Tomala, cf.: TOMALA, Mieczyslaw : "Przyjain" z Niemieckq Republikq Demokratycznq, ale najakq cenf!? ln: Rocznik Polsko-Niemiecki (1994), n03, pp. 59-75; ou encore D. Selvage, cf.: SELVAGE, Douglas: Polska-NRD. "Doktryna Ulbrichta" w swietle dokumentow. ln : Rocznik Polsko-Niemiecki (1994), n03, pp. 77-105. Tous deux reconstruisent le processus par lequel la Pologne, déçue par le manque de coopération économique avec la RDA, décide de dynamiser ses relations avec la RFA. 13 Ainsi Joachim Scholtyseck écrit-il à ce sujet (in: Die Aussenpolitik der DDR. München : 2003. XII, 176 pp., p. 58) que « comparée à la recherche intense en histoire du temps présent sur la RDA en général, qui peut s'appuyèr sur quelques études complètes notables [...J, la recherche dans le domaine de la politique étrangère de la RDA n'en est qu'à ses premiers balbutiements. » 14Les exemples sont légion. Pour un cas typique, voir cet article est-allemand: GOTTNER, Klaus-Ulrich. Dieter Vogl : Die Deutsche Demokratische Republik und die Volksrepublik dersozialistischen Staaten. ln: Dt. AuBenpolit. 18 (1973), n° 1. pp. 40-61.
15

Polen,fest

vereint im Bündnis

C'est en particulier de cette façon qu'on s'emploie, dans la troisième partie, à analyser la place des images et des représentations mentales sous-tendues par l'idéologie communiste dans la perception de la RFA par la Pologne (au niveau étatique). 16 Trois articles sont représentatifs d'une évolution allant dans le sens d'une objectivité croissante, ce qui n'empêche pas l'usage, dans tous ces articles, d'expressions véhiculées par le pouvoir communiste; on constate toutefois une baisse d'intensité au fil du temps, qui suit, il est vrai, le recul du rôle de ces associations dans la société de la RFA. Cf. : WALCZAK, Antoni Wladyslaw : Dzialalnosé polityczna przesiedlencow w Niemczech Zachodnich. In : Prz. zach. 15 (1959), n° 6. pp. 376-399; SULEK, Jerzy: Organizacje przesiedlencze a "nowa polityka wschodnia" NRF. ln : Sprawy mi«dzynar. 21 (1968), n° 6. Anna: Zachodnioniemieckie organizacje przesiedlencze wobec procesu pp. 35-49 ; WOLFF-POW~SKA, normalizacji stosunkow mif!dzy RFN a Polskq. ln : Prz. zach. 32 (1976), n°l. pp. 133-146. On peut y ajouter, pour compléter cet aperçu, une monographie du premier : WALCZAK, Antoni Wladyslaw: BHE: zachodnioniemiecka partia przesiedlencow. Poznan : 1967 (= Studium Niemcoznawcze Instytutu Zachodniego, 12). 382 pp.. La recherche allemande s'est également intéressée de près à cet acteur social ouest-allemand: WAMBACH, Manfred Max: Verbandestaat und Parteioligopol. Macht und Ohnmacht der Vertriebenenverbande. Stuttgart: 1971. 179 pp. ; ou encore: GAIDA, Hans-Jürgen: Die offiziellen Organe der ostdeutschen Landsmannschaften. Ein Beitrag zur Publizistik der Heimatvertriebenen in Deutschland. Berlin: 1973.336 pp..
17

La génération précédente ne constituait cependant pas un monolithe. De plus, une partie de

l'intelligentsia polonaise, parfois émigrée à l'Ouest (notamment en France, où elle se regroupe principalement autour de la publication de la revue Kultura), tente très tôt de chercher des solutions viables aux problèmes germano-polonais, au-delà des simples accents «anti-boches» soutenus par la propagande communiste: MACKIEWICZ, Jozef: Niemiecki kompleks. ln : Kultura (1956), n° 1. pp. 2740; RAPACKI, Zbigniew : Refleksje niemieckie. ln : KuItura (1979), n° 7. pp. 90-106; LIPSKI, Jan Jozef: Dwie ojczyzny - dwa patriotyzmy : uwagi 0 megalomanii narodowej i ksenofobii Polakow ; ln : KuItura (1981), n° 10. pp. 3-29. Kultura. Numéro spécial consacré aux relations germano-polonaises. ln: Kultura (1984) Numéro spécial d'automne. pp. 1-166; URSYN, Piotr Pawel: Nie zapomnieé przemySleé i przebaczyé. ln : Kultura (1985), n° 5. pp. 20-32. L'article de Lipski, véritable pierre angulaire de la réflexion sur la réconciliation germano-polonaise par une mise en perspective du devoir de réconciliation de la Pologne avec ses voisins orientaux fut même traduit en allemand; l'auteur fut

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également à l'origine d'un autre article, en allemand, dénonçant l'instrumentalisation par le pouvoir polopais de la peur face à une prétendue menace allemande: LIPSKI, Jan J6zef : Die antideutsche Karte des polnischen Regimes. ln: Kontinent Il (1985), n° 2. pp. 57-61. 18 Ainsi cet article de synthèse sur la place des déplacés allemands dans l'historiographie polonaise (en particulier d'un point de vue terminologique) : KOLACKI, Jerzy : Die Geschichtsschreibung 1945-1979. ln : Dt. Stud. 32 (1995), n° 126/127. concerne également les publications de certains auteurs déjà actifs avant de leur point de vue (ou expriment tout simplement ce qu'ils n'étaient pas pense en particulier au professeur M. Tomala, qui fut même, au début des personnel du Premier secrétaire W. Gomulka pour toutes les négociations la RDA. 19 Cf., du côté ouest-allemand: BLUHM, Georg: Die Oder-NeijJe-Linie Vertriebenen in der polnischen pp. 150-162. Ce saut qualitatif 1989, qui opèrent une révision autorisés à publier plus tôt). On années soixante-dix, traducteur et conversations avec la RFA et

in der deutschen AufJenpolitik. Freiburg : 1963 (= Freiburger Studien zu Politik und Soziologie). 204 pp. Du côté polonais: SKUBISZEWSKI, Krzysztof: Zachodnia granica Polski w swietle traktatôw. Poznan : 1975 (= Studium Niemcoznawcze Instytutu Zachodniego, 26). 368 pp. On le répète, particulièrement dans ce cas-là: impossible, dans cette introduction, d'opérer toutes les distinctions de rigueur pour rendre compte des multiples publications à ce sujet: monographies/articles; publications contemporaines/analyses réflexives postérieures (voire actuelles); perspective historique/juridique (parfois morale...); biais idéologique/exigence d'objectivité; (...). Les deux titres présentés ici n'ont donc qu'une valeur paradigmatique indicative. Pour un classement détaillé, se reporter au chapitre correspondant. 20 Même remarque. Cf. : NASARSKI, Peter E. (édit.) : Heimatrecht in polnischer und in deutscher Sicht.

Leer/Ostfr. : 1962 (= Gesamtdeutsches BewuBtsein. Schriften zur deutschen Frage, 7). 127 pp. ; versus: SKUBISZEWSKI, Krzysztof : Le transfert de la population allemande était-il conforme au droit international? ln : Cah. Pol.-Allem. (1959), n°l. pp. 42-56. 21 Cf.: KREILE, Michael: Osthandel und Ostpolitik. Baden-Baden: 1978. 242 pp.; TOMALA, Mieczyslaw : Polska a dwie gospodarki niemieckie. ln : le même: W cieniu przeszJ:osci : 0 stosunkach polsko-niemieckich. Warszawa: 1986.269 pp.. pp. 119-132. Il convient de noter que cette problématique a particulièrement intéressé la recherche anglo-saxonne des années quatre-vingt-dix : DAVIS, Patricia Annette: The uses and abuses of economic statecraft: West German-Polish relations 1969-1990. University of Maryland College Park: 1991. 291 pp. ; NEWNHAM, Randall Everest: Deutschmarks and diplomacy: economic linkage and German reunification: Soviet Union, Poland, trade policy. University of California: 1996. 615 pp. (l'étude porte surtout sur la fin des années quatre-vingts). Plus tôt, on trouve également quelques contributions en langue française, conditionnées par le traité commercial RFAPologne de 1963 : GLOWACKI, Wlodzimierz : Vers la normalisation des relations économiques entre la Pologne et la République Fédérale d'Allemagne. In : Cah. Pol.-Allem. (1963), n° 3. pp. 8-17 ; FAJANS, Waclaw : Remarques sur les problèmes des échanges commerciaux polono-allemands. ln : Cah. Pol.Allem. (1964), n° 2. pp. 8-17. 22 Cf. LIPS CHER , Winfried: Kulturelle Beziehungen ais politischer Faktor: Polen - Bundesrepublik ihre Deutschland. ln: TIMMERMANN, Heiner (édit.): Deutschland - Polen: - Frankreich Beziehungen zueinander nach 1945. Saarbrücken: 1986 (= Dokumente und Schriften der Europaischen Akademie Otzenhausen, 51. Forum Politik, I). 185 pp., pp. 147-164. Les relations culturelles étaient souvent vues par le pouvoir communiste polonais ou est-allemand comme une arme déguisée, utilisée par la RFA pour avancer ses pions sur le terrain de la normalisation politique avec les pays d'Europe de l'Est; cf. MADRY, J6zef : Kultura jako instrument polityki zagranicznej RFN 1949-1975. Katowice: 1978.274 pp. ; voir aussi, pour le point de vue est-allemand: KaHLER, Horst: Zu einigen aktuellen ideologischen Fragen des von der Bundesrepublik Deutschland angestrebten kulturellen Austausches mit den sozialistischen Staaten Europas in den siebziger Jahren. In : Prz. Stos. miydzynar. (1975), n° 2/3. pp. 43-55. Pour un bilan-type des relations culturelles officielles entre la Pologne et la RDA, on pourra se reporter à: MICHALSKA-PACYNIAK, Teresa: Stosunki kulturalne mi(!dzy Polskq Republikq Demokratycznq w latach 1949-1974. ln : Prz. zach. 30 (1974), n° 4. pp. 270-295.
23

a Niemieckq

On trouve certes déjà l'évocation

de cette relation conflictuelle triangulaire chez Lehmann

(LEHMANN, Hans-Georg: Der Oder-NeijJe-Konflikt. München : 1979. 294 pp.) et Tomala (TOMALA, Mieczyslaw: Warszawa-Berlin-Bonn, 1944-1980. Szczecin: 1987. 399 pp.). Lehmann se concentre toutefois davantage sur les rapports RFA-Pologne, et chez Tomala le traitement de la question s'apparente davantage à une étude juxtaposée et parfois croisée des rapports Pologne-RFA d'une part, Pologne-RDA d'autre part sous l'angle de la question allemande, qu'à une analyse des interactions

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profondes gennano-polonaises dans la dynamique triangulaire. Quant à un autre ouvrage de Tomala réalisé à partir de nombreux documents d'archives, s'il s'oriente plus vers une telle approche, il reste surtout une présentation monumentale de sources, cf. : Patrzqc rw Niemcy : od wrogosci do porozumienia 1945-1991, déjà cité. La même année, l'expression de «ménage à trois» apparaît sous la plume de D. Bingen, sans être pour autant reprise méthodiquement par la suite dans d'autres travaux; cf. BINGEN, Dieter: Bilanz deutscher Politik gegenüber Polen 1949 bis 1997. ln : Aus Polit. Zeitgesch. 47 (1997), n053. pp. 3-10, p. 4: «Jusqu'en 1989, les raisons d'État polonaise et ouest-allemande étaient réputées inconciliables. Les relations étaient compliquées par l'existence de deux États allemands et le ménage à trois gennano-gennano-polonais. » 24 RUCHNIEWICZ, Krzysztof: Warszawa - Berlin - Bonn. Stosunki polityczne 1949-1958. Wroclaw : 2003 (= Monografie Centrum Studi6w Niemieckich i Europejskich im. Willy Brandta, 3). 395 pp. La perspective trilatérale est adoptée par ailleurs - mais de façon différente - dans une récente étude comparative de 1'"Ostpolitik" ouest-allemande vers la Pologne et vers la Tchécoslovaquie, cf. CORDELL, Karl. Stefan Wolff: Germany's Foreign Policy towards Poland and the Czech Republic: Ostpolitik Revisited. London: 2005 (= Routledge Advances in European Politics). XI, 183 pp.. 25 Malgré l'existence de travaux réalisés à partir de sources, il se révèle que certains fonds contenant des infonnations capitales n'ont pas encore (ou, parfois, très peu) été utilisés. Ainsi en est-il du fonds des dépêches (Zbi6r Depesz) des archives du ministère polonais des Affaires étrangères, rassemblant l'ensemble des dépêches (exemplaires décryptés de télex systématiquement cryptés, les "szyfrogramy") échangées entre la centrale (le ministère) et les représentations diplomatiques polonaises; ces dépêches, souvent assez brèves, regorgent d'infonnations très denses. On doit ce précieux renseignement au professeur Wlodzimierz Borodziej (Institut d'histoire, Université de Varsovie) qui a lui même publié, en 2005, des documents d'archives diplomatiques, cf. : Polski Instytut Spraw Miydzynarodowych : Polskie Dokumenty Dyplomatyczne 1972. Red. Wlodzimierz Borodziej. Warszawa : 2005. 788 pp.. Parmi les rares chercheurs à avoir consulté cette source capitale pour leurs travaux, citons D. Selvage (Université de Yale, USA).

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0.3. Bipolarité et trilatéralisme

Enfant de la guerre froide, et plus encore de la détente, le processus (et le terme) de « normalisation» est marqué du signe caractéristique de cette époque, celui d'une bipolarité antagoniste. Poser le problème de la normalisation ou, plus correctement, d'une normalisation dans un cadre trilatéral, comme c'est le cas ici, nécessite donc une justificationJ. Avant de préciser la notion de « normalisation », il faut éclaircir la façon dont on entend enrichir l'analyse d'un conflit2 d'essence bilatérale par une approche trilatérale. Il faut pour cela faire un détour par les sciences sociales; théories des réseaux et théories du conflit, en particulier, présentent un certain nombre de modèles d'explication. Nées dès les années 1890, mais complétées et présentées de façon synthétique dans deux ouvrages parus respectivement en 19083 et en 19184, les réflexions de G. Simmel sont particulièrement éclairantes. Simmel pose que la relation d'interaction fondamentale fait intervenir trois individus, ou plus généralement trois acteurs, au sein d'un système appelé « triade ». Cette idée est ensuite reprise dans les années cinquante, mais il faut attendre la fin des années soixante pour la voir développée. L'une des études les plus intéressantes à ce sujet est probablement celle du chercheur américain Th. Caplow5, notamment par la réutilisation de la « triade» que l'auteur propose, cette fois dans le domaine des relations internationales:
L'interaction est le processus social de base grâce auquel les individus et les groupes exercent une influence les uns sur les autres, et c'est un processus triangulaire - ou triadique - parce qu'il subit toujours l'influence d'un public, présent ou proche. Le public interprète la signification de l'interaction, la confronte aux normes en vigueur, remarque ce qui est nouveau ou inhabituel et incorpore l'épisode à sa propre histoire. Ainsi la conduite des acteurs sociaux est contrôlée par une communauté plus vaste. Mais ce public de l'interaction joue un rôle beaucoup plus important que celui du choeur antique, car il est, par rapport au couple interagissant, composé d'amis ou de parents, d'égaux, de supérieurs ou de subordonnés, d'alliés ou d'ennemis. [...] La géométrie des triades est pleine de surprises, car dans la plupart des situations triadiques une coalition de deux éléments contre le troisième peut transformer la force en faiblesse et la faiblesse en force. [...] Dans le vaste chaos que constituent les différents États souverains, la paix ne se maintient que grâce à un accord triadique, appelé équilibre des forces.6

Tout d'abord, l'approche de Caplow présente l'intérêt de chercher à universaliser l'application du modèle triadique, de la cellule familiale au système international, en passant par la société. Il n'y a donc pas, selon lui, d'obstacle méthodologique majeur7 à l'utilisation des résultats obtenus pour l'étude de rapports interétatiques, ce qui implique que l'on considère les États comme des acteurs collectifs8. Cela étant posé, l'auteur retient huit types fondamentaux de systèmes triadiques9. Les schémas établis correspondant à la systématisation de situations observées à partir de tests-miniatures réalisés en laboratoires de sciences sociales, les trois pôles de la triades s'appellent tout simplement A, B et C. Outre le type de la triade étudiée, il faut en connaître la nature; la situation peut être «établie », « épisodique» ou bien « terminale ». La première concerne une triade stable ancrée dans un ensemble plus vaste et contraignant; comme son nom l'indique, la seconde se rapporte à une configuration passagère motivée par un objet précis. Quant aux

situations dites terminales, elles renvoient à des cas dans lesquels « la triade n'existe plus qu'à contre-cœur, pour ainsi dire. [...] Les coalitions se forment dans des buts agressifs et défensifs, pour obtenir un profit ou pour se protéger, pour détruire

l'adversaire ou pour empêcher d'autres coalitions plus puissantes de se former

»10.

De cet énoncé des possibles résulte que la force peut se révéler une faiblesse lorsqu'elle ligue les plus faibles en une force supérieure; mais l'inverse peut être vrai aussi, lorsque la supériorité de l'un ou de l'autre dépend de la force ajoutée du troisième. Dans ce cas, ce dernier joue le rôle déterminant de tertius gaudens (littéralement «le troisième qui se réjouit» - expression utilisée à l'origine par Simmel, et reprise par Caplow). On note que les triades présentées par le chercheur américain relèvent principalement d'une logique conflictuelle; en définitive, leur application au domaine de la guerre et de la paix ne demande guère d'effort, elle semble même couler de source. Dans le cas des relations germano-polonaises, le triangle retenu a bien les trois sommets suivants: Bonn (la RFA), Berlin-Est (la RDA) et Varsovie (la Pologne). Cette triade évolue en interaction avec le super-système international dont la structure est marquée par la guerre froide. Celle-ci envenime les relations EstOuest et bipolarise la scène mondiale, mais l'habitude historia graphique acquise depuis longtemps, qui fait qualifier le monde d'alors de «bipolaire» cache l'existence réelle d'une grande triade: États-Unis, Union soviétique, Europell. La particularité du troisième pôle, c'est-à-dire du sommet européen de ce grand triangle, réside dans le fait de sa division: le continent européen est partagé par la plus profonde ligne de fracture de l'espace international, la principale ligne de front de la guerre froide qu'est le rideau de fer. En réalité, chacun des deux pôles principaux exerce son influence directe sur une moitié géographique et géopolitique du troisième. Dès lors, la situation ainsi vérouillée ne peut se débloquer que par la prise d'influence supplémentaire de l'un sur tout ou partie de la zone contrôlée par l'autre. Cela suppose de gagner la confiance d'au moins un pays de poids significatif d'un point de vue politique, économique et stratégique, ce qui explique sans doute en grande partie l'intérêt constant de l'URSS pour la RFA ou encore la France, et celui des États-Unis pour la Pologne. La RDA se retrouve dans la position gratifiante mais risquée de forteresse des marches occidentales de l'empire socialiste, mais on voit qu'elle est bien plus que cela, si l'on resserre la perspective. Si l'on ne prend plus en considération globale le système international, mais que l'on se focalise sur le cadre européen (hors URSS), on peut noter deux avatars majeurs du conflit Est-Ouest: le conflit germano-allemand, entre la RFA et la RDA, et le conflit germano-polonais, entre la RFA et la Pologne. Si l'on ajoute à cela que la RDA et la Pologne sont alliées, sans oublier par ailleurs l'esprit de concurrence qui les anime à l'intérieur du grand regroupement dont toutes deux font partie (le bloc socialiste sous sa forme économique - CAEM12 ou COMECON -, politique et militaire - pacte de Varsovie), on saisit vite que l'une comme l'autre constituent le « tertius gaudens » naturel dans l'une ou l'autre relation conflictuelle avec la RFA. On voit bel et bien se dessiner, au niveau régional, une petite triade RFA(A)RDA(B)-Pologne(C), du fait de deux conflits bilatéraux (A<:=:> et A <:=:>C) B complétés d'un conflit latent (B<:=:>C).13 reste à répondre à trois questions fondamentales. Il

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De quel type de triade s'agit-il? Il convient tout d'abord de se demander comment doit se mesurer la supériorité, l'infériorité ou l'équivalence entre les trois pôles de la triade: facteurs matériels (militaires, économiques) et/ou facteurs idéels (crédit politique international)? Les uns sont quantitatifs, les autres qualitatifs (donc difficilement mesurables), et de plus tous sont susceptibles d'avoir varié au cours de la période considérée (1961-1975). Une difficulté supplémentaire vient des méthodes statistiques différentes utilisées à l'époque dans les économies planifiées et dans les économies capitalistes, rendant la compàraison hasardeuse. Quoi qu'il en soit, on peut déjà choisir d'éluder la question de la puissance militaire, étant donné que le conflit ne pouvait pas, à moins d'un embrasement globalisé, dégénérer en confrontation militaire, à cause des exigences du super-système international de la guerre froide; cela évacue la nécessité d'une estimation des effectifs militaires en présence, de l'armement disponible (catégorie, quantité, performance). Un bon indicateur de niveau économique, qualitatif celui-ci, pourrait être la structure du commerce extérieur par type de produit pour chacun des trois pays inclus dans le triangle. Or, traditionnellement au xxème siècle - jusqu'à la Seconde Guerre mondiale -, l'Allemagne était un grand pays exportateur de produits industriels de pointe à forte valeur ajoutée, alors que la Pologne pouvait miser surtout sur la quantité et la qualité de ses exportations de produits agricoles et de ses matières premières minières (charbon). Au sortir du conflit mondial, ce qui caractérisait les exportations allemandes reste vrai, à la fois pour la RFA et pour la RDA, avec une avance technologique certaine pour la première; la Pologne, quant à elle, s'industrialise massivement dans le secteur de l'industrie lourde (métallurgie, sidérurgie), si bien que la consultation des listes de produits exportés dans les années soixante, conservées au ministère polonais chargé du commerce extérieur, montre aussi une part conséquente de produits industriels et semi-industriels (en particulier de matériaux de construction). En somme, d'un point de vue économique, la triade se hiérarchise comme suit: A>B>C. On peut dire également qu'à mesure que s'écoulent les années soixante, l'économie ouest-allemande s'accroît plus fortement que celles de la RDA et de la Pologne, confrontées de plus en plus aux goulots d'étranglement liés à la planification, et obligées de s'approvisionner dans des proportions croissantes (surtout à partir du début des années soixante-dix) sur les marchés de l'Ouest; si, au début des années soixante, la formule 'A=(B+C)' est peut-être encore valide, elle cède vite la place à l'équation: A>(B+C). Les facteurs économiques doivent sans doute être contrebalancés par la juste estimation de la position internationale de chacun des trois acteurs de la triade. Comment mesurer le crédit politique d'un État donné? Peut-être par l'importance donnée à ses intérêts propres par une majorité d'acteurs extérieurs représentatifs. On l'a vu, la RDA poursuit essentiellement le but de la reconnaissance officielle sur la scène mondiale, aspiration dont ne font cas que ses alliés (et quelques États qui n'appartiennent ni au groupe de ses adjuvants, ni à celui de ses opposants), ce qui n'est pas un signe de crédit élevé. Au contraire, la RFA et la Pologne jouissent, pour des raisons différentes14, d'une forte représentativité internationale tant dans un camp que dans l'autre. Dans ce cas, les rapports des trois États entre eux au sein de la triade s'établissent approximativement sous la forme durable (pas mentionnée directement par Caplow) : B=(:t)015, A>B, C>B et A=C.

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En résumé, la relative faiblesse économique polonaise par rapport à la RDA (dans les années soixante, en particulier) est compensée en partie par un véritable crédit politique sur le plan international, ce qui finit par rapprocher le statut de chacun de ces deux pôles de la triade germano-polonaise (B=C). La puissance commerciale et le positionnement géopolitique influent de la RF A sont indéniables. On en conclut à une triade intermédiaire qu'on pourrait définir de la façon suivante: A2:(B+C) et B=C. Le flottement dans le choix entre la supériorité ou l'équivalence de A par rapport à l'addition de B et de C correspond bien à la réalité de l'incertitude sur la juste estimation des forces de la RFA, de la RDA et de la Pologne, donnant lieu à des tâtonnements diplomatiques de la part de la RFA, pour tenter de faire fléchir tantôt la Pologne, tantôt la RDA, afin d'influencer la situation dans un sens favorable à la défense de ses intérêts, mais entraînant aussi des hésitations tantôt estallemandes, tantôt polonaises, sur la réalité et la mesure de la supériorité ouestallemande et sur la nécessité d'une union de leurs forces face à la RFA. Dans quelle situation la triade évolue-t-elle ? Autant le contexte général du fragile équilibre USA-URSS pendant la Guerre Froide constitue un bon exemple de situation terminale, autant l'on peut dire que la triade germano-germano-polonaise se situe dans la logique d'une situation de type établi; les trois pôles du triangle et leurs interactions dépendent en effet du contexte englobant de la grande triade constituée par les deux Grands et l'Europe divisée. Cette triade «n'est donc qu'un

rouage dans la machine d'un système plus vaste

»!6.

Qui joue le rôle de tertius gaudens ? Il n'y a pas, à cette question, de réponse fixe. Le type de triade détermine la façon dont s'articulent les relations au sein du système; l'équivalence de B et de C ainsi que la concurrence latente entre eux et par rapport à A font que B comme C sont appelés, tour à tour, à se trouver en position de troisième qui juge, puis intervient pour prendre parti ou bien profiter. Rien n'exclut toutefois que ce rôle revienne à A (la RFA) dans le cas où, justement, s'exprime la concurrence entre B (la RDA) et C (la Pologne). À cela, il faut ajouter un bref rappel des intérêts particuliers à chacun des trois pôles du triangle:

RFA : sécurité face à la puissance continentale soviétique; unité de l'Allemagne, divisée par la guerre froide; normalisation de la position allemande sur la scène internationale par la normalisation des rapports de la RFA avec ses voisins, en particulier avec ses anciens ennemis de la Seconde Guerre mondiale; sort des minorités allemandes vivant à l'est du rideau de fer; RDA : reconnaissance extérieure de son existence sur la scène internationale, en tant qu'entité distincte de la RFA ; stabilité intérieure du régime imposé par le SED; RPP (République populaire de Pologne): sécurité par rapport à l'Allemagne, i. e. la RFA en particulier; reconnaissance extérieure de sa nouvelle frontière occidentale avec l'Allemagne/les Allemagne - la ligne Oder-Neisse.
Ces intérêts!7 jouent un rôle causal et constitutif!8 essentiel dans le positionnement adopté par les trois sommets du triangle dans leurs rapports mutuels. Or l'intérêt 24

bien compris se juge également en fonction de l'identité et des forces estimées des adjuvants et opposants potentiels. De façon simplifiée, les adjuvants se répartissent comme suit :
pour la RFA: les États-Unis; le camp occidental, en particulier l'Europe occidentale (la Communauté économique européenne, CEE) ; l'URSS (pour l'unité, sous certaines conditions) ; pour la RDA : l'URSS; le camp soviétique; pour la Pologne: l'URSS; le camp soviétique; la diaspora polonaise (la "Polonia")19, notamment aux États-Unis (8 à 9 millions), par son poids électoral susceptible d'influencer les orientations de la politique étrangère américaine à l'égard du camp soviétique en général et de la Pologne en particulier d'une part, de la RFA d'autre part ; Les opposants potentiels, à l'inverse, comptent:

pour la RFA : l'URSS; le camp soviétique, en particulier la Pologne et la RDA ; mais aussi les États-Unis et le camp occidental, en particulier la CEE (pour l'unité, sous certaines conditions) ; de la RDA : la RFA; les États-Unis et le camp occidental, en particulier la CEE (pour l'attitude à l'égard de la RFA, sous certaines conditions) ; de la RPP : la RFA ; les États-Unis et le camp occidental, en particulier la CEE (pour l'attitude à l'égard de la RFA, sous certaines conditions) ; la "Polonia" (pour la politique intérieure polonaise, sous certaines conditions). Il en résulte une densification et une complexification du réseau d'interactions. Cela ne disqualifie en rien le modèle triadique ou triangulaire, mais l'intègre dans la situation globale en révélant ses interactions avec la grande triade. Comme le reconnaît Caplow, en défense de sa théorie:
Naturellement, tous ces processus peuvent aussi s'observer dans les tétrades et dans les groupes plus nombreux. Willis a montré que la théorie des coalitions triadiques pouvait s'étendre aux tétrades avec seulement quelques postulats supplémentaires, mais avec une complexité accrue. Il n'existe pas de raison apparente pour que les coalitions dans une octade ne puissent pas être prévues par un ordinateur, si l'on connaît la distribution initiale des forces et les règles du jeu. Mais il serait impossible de se représenter une telle combinaison et de vérifier les hypothèses. Pour l'instant, il est plus commode de réduire les groupes nombreux à des triades, en combinant entre eux les éléments qui agissent de façon similaire. L'explication des processus sociaux dans les triades pose des problèmes bien assez stimulants pour l'esprit sans qu'il soit besoin de les compliquer à l'extrême.'o

On trouve malgré tout des tentatives de modélisation complexe du conflit germanopolonais dans quelques travaux à la croisée de l'histoire et des Relations Internationales, parus en RFA au cours des années soixante-dix, c'est-à-dire après la signature des traités avec l'URSS, la Pologne et la RDA. Les deux exemples les plus représentatifs et les plus réussis en sont d'une part l'ouvrage collectif réalisé sous la direction de C. C. Schweitzer et H. Feger, d'autre part l'étude de H.-G. Lehmann21. Une démarche analogue est entreprise par H. End pour rendre compte de la nature et de la forme du conflit germano-allemand (RFA-RDA)22. Schweitzer propose les résultats croisés d'un programme de recherche pluridisciplinaire en sciences

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sociales, axé sur la problématique du conflit germano-polonais. L'approche sociologique voire sociométrique y est appliquée non seulement dans l'étude générale23 de ce conflit, mais encore sur des points précis, notamment la place des associations de déplacés allemands dans les rapports conflictuels en question. Lehmann, quant à lui, s'intéresse au processus d'émergence et de déroulement de ce qu'il appelle le «conflit de l'Oder-Neisse» (qui recouvre, il est vrai, l'essentiel du contenu du conflit germano-polonais) ; la schématisation finale qu'il propose au terme de son analyse correspond à un "decision-making model" dont le paramétrage et la réalisation ont été traités par ordinateur24. Une question s'impose. Qu'est-ce qui peut motiver une modélisation du conflit germano-polonais, au-delà de l'exigence de rationalité et du besoin de clarté obtenu par la réduction théorique25 ? En la matière, il ne s'agit pas en effet de faire de « l'art pour l'art », mais de parvenir à une compréhension claire des rapports germano(germano- )polonais pour la période indiquée. La réponse apportée est simple, mais mérite quelques précisions: il s'agit de poursuivre ce qu'on pourrait décider d'appeler la «normalisation de la recherche» dans ce domaine, autrement dit de participer à l'indispensable travail d'objectivité visant à dépassionner le débat historique sur les questions (toujours sensibles) relatives aux relations entre ces deux grandes nations européennes. Pendant la guerre froide, la discussion était prise au piège d'une actualité souvent tendue, d'une part à cause d'un passé ouvertement conflictuel encore trop proche (facteur historique provisoire) et d'autre part du choc de discours idéologiques antagonistes (facteur idéel), qui venaient s'ajouter au facteur historique durable des tensions séculaires entre espace(s) germanique(s) et espace polonais. La longue confrontation des logiques allemande et polonaise, sinon depuis un millénaire26 du moins depuis la fin de l'époque moderne et tou t au long de l'époque contemporaine, a en effet contribué à forger non seulement de façon structurelle les raisons d'État des deux pays (lorsqu'ils existaient politiquement en tant que tels), mais encore plus profondément sans doute les attitudes culturelles réciproques - dans la philosophie, la littérature, le journalisme, l'historiographie et, plus tard, la politologie. La perception de soi et de l'autre, déjà tellement importante dans l'estimation de sa force et de celle de l'autre (ou des autres), se révèle essentielle pour déterminer le rôle qu'on prétend (pouvoir/vouloir/devoir) jouer dans le conflit, et pour interpréter le rôle (supposé) de l'autre. On peut dire que deux traits marquèrent longtemps les historiographies respectivement allemande et polonaise: du côté allemand, l'idée d'un "Sonderweg,m, d'une voie spécifique suivie par l'histoire allemande, dans son

développement politique intérieur et dans sa mission extérieure

-

en particulier en

Europe centrale et orientale ("Mitteleuropa"28) ; du côté polonais, la représentation d'une Pologne traditionnellement meurtrie, «Christ des nations européennes », ayant donné lieu depuis le romantisme à une véritable martyrologie nationale. Le premier travers, allemand, est plus connu étant donné qu'il a pris au cours de l'histoire récente des formes extrêmes et violentes aux conséquences douloureuses, profondes et durables pour de nombreux peuples européens; nourrie en particulier de l'idée selon laquelle la nation allemande n'était pas faite pour la démocratie, mais pour un pouvoir fort, et par ailleurs de tout un fonds de pensée pangermaniste 26

propageant la conception d'une influence allemande dans la zone centrale du continent européen, la doctrine du «Sonderweg» se radicalisa finalement en une dernière forme résolument agressive et xénophobe, le nazisme. On sait les efforts qu'a exigés de l'historiographie allemande le travail sur le passé, la "Vergangenheitsbewaltigung", entreprise depuis la fin des années soixante.
Le second biais qui menace le traitement objectif de l'histoire des relations germano-polonaises provient précisément de l'histoire de la Pologne et de la façon dont elle a été ensuite réfléchie par la discipline. L'événement marquant à partir duquel s'est construite l'image d'une Pologne souffrante, victime de l'impérialisme de ses voisins, mais toujours appelée à renaître de ses cendres, est sans conteste la disparition de l'État polonais jusqu'à son nom même sur la carte politique de l'Europe à la suite des trois partages successifs29 réalisés par l'Empire russe, la Prusse et l'Empire des Habsbourg. Cet événement inoui, d'autant plus que la Pologne s'était établie depuis plusieurs siècles comme l'un des plus grands royaumes européens, donna naissance, dès le premier partage, à un tableau célèbre représentant Catherine II, Marie-Thérèse d'Autriche et Frédéric II de Prusse en train de se partager le gâteau polonais, déchirant chacun un morceau de la carte de Pologne30. Les grands poètes nationaux comme Adam Mickiewicz, Juliusz Slowacki ou encore Zygmunt Krasinski forgèrent par la suite le messianisme polonais. Ainsi, des oeuvres comme Le livre des pélerins polonais3! ou encore "La Vision du prêtre Pierre" dans la troisième partie des Aïeux32 de Mickiewicz furent-ils la nourriture spirituelle et intellectuelle de générations d'indépendantistes polonais en lutte pour la survie de leur nation et pour sa libération du triple joug étranger. Bien qu'il ait fallu attendre la fin du communisme en Europe de l'Est, qui entraîna également une libération de la parole et de la mémoire, muselées toutes deux par des décennies de propagande officiellement hostile à toute forme de nationalisme mais néanmoins très nationale par son attitude dans les relations germano-polonaises et sur la question allemande, le travail critique sur et dans l'historiographie polonaise avait déjà timidement débuté, pourrait-on dire, avec l'article remarqué de J. J. Lipski paru en 1981 dans la revue d'émigration Kultura (Paris) ; publié sous un titre très polémique, "Deux patries, deux patriotismes (remarques sur la mégalomanie nationale et la xénophobie des Polonais)", il brosse le portrait des rapports entretenus par les Polonais (selon l'opinion publique polonaise moyenne) avec leurs voisins européens. À propos des relations germano-polonaises, il est l'un des premiers membres de l'intelligentsia polonaise de l'intérieur à oser dire à ses concitoyens quelques vérités désagréables, égratignant la représentation mythique et unilatérale d'une Pologne jamais coupable mais toujours victime:
Dans la conscience polonaise de nos relations historiques avec l'Allemagne s'est développée une quantité de mythes et de représentations erronées, dont il faudra un jour se débarrasser au nom de la vérité et dans le but de nous guérir nous-mêmes: les représentations erronées de notre propre histoire sont une maladie de l'esprit de la nation, ils servent principalement de terreau à la xénophobie et à la mégalomanie nationale. r...] La peur et la défiance que nourrissent nombre de Polonais à l'égard des Allemands sont compréhensibles. Ce serait faire preuve d'insouciance et de bêtise de supposer que chez les Allemands, dans leur relation à nous et dans leur mentalité en général, les toxines du nationalisme - entassées depuis l'ère bismarcko-wilhelmienne, voire si l'on veut plus tôt, depuis le début du XIXèm, siècle - aient disparu sans laisser de traces. Il ne manque pas de faits (amplifiés au reste par notre

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