Le trotskysme aujourd'hui

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EAN13 : 9782296160903
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Le trotskysme aujourd'hui

L'EUROPE

À L'HARMATTAN

ARNAULTJacques, Finlande. « Finlandisation ». Union Soviétique, 153 p. BIBO Istvan, Misères des petis États d'Europe de l'Est (Coll. Domaines Danubiens), 462 p. , BENNENATI ., Les pavés de l'enfer -le Mezzogiorno italien, 200 p. A BUREAU René, Péril Blanc. Propos d'un ethnologue sur l'Occident, 230 p. CHICLETChristophe, Les communistes grecs dans la guerre (Coll. Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 322 p. COLLECTIF, Deux siècles de relations hispano-françaises (Coll. Récifs), 112 p. FORMOSOBernard, Tsiganes et sédentaires. La reproduction culturelle d'une société, 263 p. FOSCHI Franco, Europe quel avenir? - Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins (Coll. Logiques Sociales), 110 p. GARAUDYRoger, L'islam en Occident. Cordoue, capitale de l'esprit, 246 p. GRENDELLajos, Tir à balles (Coll. Domaines Danubiens), 133 p. KEMENY Istevan, Ouvriers hongrois 1956-1985 (Coll. Domaines Danubiens), 208 p. KRUDY Guyla, N.N. (roman) (Coll. Domaines Danubiens), 139 p. LE CALLOC'H B. : Un épisode oublié de la guerre froide (Coll. Domaines Danubiens), 220 p. NELSOND." La coopération juridique internationale des démocraties occidentales en matière de lutte contre le terrorisme (Coll. Droits et Société), 340 p. PANNE J.-L. et WALLON E., L'entreprise sociale. Le pari autogestionnaire de Solidarnosc, 356 p. PIAULTColette (sous la direction de), Familles et biens en Grèce et à Chypre (Coll. Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 328 p. Scucs Jenô, Les 3 Europes (préface de F. Braudel) (Coll. Domaines Danubiens), 128 p.

LA REVUE ACTUEL MARX

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France

Étranger

........... .....

L'État du marxisme, 268 p. ......... Le marxisme au Japon...............

150 F 177 F 95 F F

PIERRE TURPIN

LE TROTSKYSME AUJOURD'HUI

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

(ê) L'Harmattan, 1988 fSBN : 2-7384-0-191-0

A Chouri,

ainsi qu'à toutes celles et

tous ceux qui avaient cru pouvoir espérer dans les organisations staliniennes, je dédie cet ouvrage pour que vive l'internationalisme. Pierre TURPIN

,

REMERCIEMENTS
Nous tenons à exprimer notre reconnaissance: à MmeAnnie KRIEGEL, qui dirige nos recherches dans le cadre du CNRSet dont les conseils nous ont été précieux; à Daniel BENSAÏD, qui nous a fourni quelques éclaircissements indispensables à la rédaction de cet ouvrage, surtout en ce qui concerne la période antérieure à la scission de 1979 ; à Pierre LAMBERT et Ernest MANDEL qui nous ont donné les éléments de leur notice biographique; à Michel LEQUENNE qui nous a remis le premier emblème de la IVe Internationale pour la couverture de ce livre; ainsi qu'à toutes les personnes qui nous ont apporté l'aide matérielle sans laquelle cet ouvrage n'aurait jamais pu voir le jour.

- Les termes signalés par un astérisque * dans le texte sont expliqués sommairement par ordre alphabétique dans le lexique final. - Aux noms propres signalés par deux astérisques ** correspond une biographie succincte également par ordre alphabétique et placée en fin d'ouvrage. - Les explications des renvois sont placées en fin de chapitre. - Les sigles des organisations, etc. sont expliqués dans l'index final.

PRÉSENTATION

L'année 1988 est celle du 5CYanniversaire de la IVe Internationale fondée par Léon Trotsky **. Bien qu'ayant déclaré faillie l'Internationale Communiste, le mouvement trotskyste n'a, durant ces 50 années d'existence, fait que théoriser les diverses périodes qu'il a traversées. Cela lui a néanmoins permis d'accumuler une riche expérience qui, depuis le début des années 1980, semble susceptible de favoriser enfin la réalisation de son projet initial qui était sa constitution en tant que nouvelle avant-garde révolutionnaire mondiale. Il a en effet subi d'importantes transformations dont les implications peuvent être soit son évolution en une nouvelle
« Internationale révolutionnaire de masse», soit sa disparition

en tant que courant politique. Les révolutions iranienne et nicaraguayenne ont marqué un tournant de la situation politique mondiale, qui posa en ce sens, et pose encore aujourd'hui de multiples problèmes théoriques et pratiques aux courants révolutionnaires internationaux.

Nous entendons par « courant révolutionnaire international », toute organisation dépassant les frontières d'un Etat ou d'un groupe d'Etats et se proposant d'agir en vue de renverser par la force l'ordre social existant dans les pays qui ne lui sont pas politiquement proches, pour instaurer une société socialiste. Si l'on admet ce critère, les mouvements internationaux pouvant être considérés comme révolutionnaires sont: «la Quatrième Epée », marxiste-léniniste, dont les sections nationales les plus connues sont le parti communiste « Sentier lumineux» (Pérou), les « Sar b daran » (<<têtes pendues », Iran) et le Parti communiste révolutionnaire 9

(Inde) diales.

-

ainsi que les diverses fractions trotskystes mon-

Il convient de préciser au lecteur non encore initié au débat programma tique entre formations politiques d'extrême gauche que les trotskystes se distinguent des «marxistesléninistes» en ce qu'ils combattent le stalinisme qu'ils pensent être un marxisme dégénéré. Est en ce sens trotskyste, tout militant se' fixant pour tâche de promouvoir les principes suivants: la théorie de la révolution permanente, la nécessité d'un renversement révolutionnaire de la bureaucratie soviétique, l'adoption du modèle bolchevique d'organisation et le caractère mondial de la révolution. Au moment où ces lignes sont écrites, les trotskystes sont environ 100 000, répartis sur toute la planète et en plusieurs fractions internationales. Celles-ci sont toutes issues de la lye Internationale, dont la fondation fut décidée en 1933, quand les militants de l'« Opposition de gauche» de l'Internationale Communiste déclarèrent cette dernière politiquement faillie après que la prise du pouvoir par les nazis fut favorisée, selon eux, par la stratégie du Komintern qui refusait alors tout front unique avec les partis sociaux-démocrates. Finalement proclamée en 1938, la lye Internationale éclata par la suite en plusieurs fractions dont la propre histoire est jalonnée de multiples scissions et regroupements successifs. Durant la période que le présent ouvrage se propose d'analyser -1979
à 1988

-,

les fractions

trotskystes

internationales

étaient:

- la ,~Quatrième Internationale-Parti mondial de la révolution socialiste» qui regroupait environ 30 000 militants et que dirigeait le Secrétariat Unifié;

- le « Comité d'Organisation pour la Reconstruction de la Quatrième Internationale» (CORQI), essentiellement implanté en France et en Amérique latine, dont les effectifs pouvaient être évalués, selon nous, à 25 000 membres;
- la« Ligue Internationale des Travailleurs» qui regroupait les militants de l'ancienne Fraction Bolchevique qui scissionna du Secrétariat Unifié en 1979 à propos de divergences concernant notamment l'Amérique latine, et dont nous estimons approximativement l'importance numérique à 20 000 militants, essentiellement latino-américains;

- la « Tendance Spartakiste Internationale », dont l'or10

ganisation la. plus connue est la

«

Spartacist League» des

USA; ses activités sont essentiellement propagandistes et ses effectifs ne s'élèvent pas, à notre avis, au-dessus de 10 000 membres; .- la « Quatrième Internationale» qui était l'ancienne « Ligue internationale pour la reconstruction de la Quatrième

Internationale

>~

limités que ceux de la « Tendance Spartakiste Internationale ». Il faut ajouter à ces courants mondiaux des organisations

(LIRQI)dont les effectifs étaient encore plus

nationales comme la « Tendance militante» du Parti travailliste britannique, le « Groupe Fraction centrale» du Japon et
« Lutte Ouvrière» en France. Ce panorama du mouvement trotskyste international pourrait inciter le lecteur à nous objecter que la petitesse des formations citées ci-dessus les rend peu dignes d'être prises en considération par des personnes non investies dans le débat groupusculaire. Rappelons-lui qu'il peut acheter une minichaîne hifi, pianoter sa déclaration d'impôts sur un microordinateur et utiliser toutes les merveilles technologiques que l'ère de la miniaturisation met à sa disposition. Il peut fort bien en aller des partis politiques comme des appareils électroniques: la petite taille des organisations trotskystes est, en effet, le produit d'une stratégie de recrutement par cooptation. Bien qu'étant numériquement faibles, ces groupes sont tout à fait capables de menacer sérieusement les régimes des pays dans lesquels ils interviennent, comme on a pu le constater lors des grèves étudiantes et ouvrières qui ont secoué la France durant l'hiver 1986-1987. L'année 1979 fut déterminante dans le regain d'influence des groupes trotskystes. Elle fut en effet non seulement celle d'un tournant de la situation politique mondiale, comme nous l'avons écrit au début de cette présentation, mais aussi la fin d'une période caractérisée par des luttes fractionnelles intenses. Les trotskystes se trouvaient, en effet, confrontés à la nécessité d'accomplir certaines tâches politiques qui, pour eux, ne pouvaient aller de soi, c'est-à-dire le soutien aux révolutions iranienne et nicaraguayenne. En ce qui concernait le Nicaragua, les débats sur la caractérisation du régime sandiniste et la scission de la 11

« Quatrième Internationale-Parti

mondial de la révolution

socialiste» qui en résulta, furent l'aboutissement final des batailles fractionnelles des années 1970, chacun de,s courants concernés agissant désormais comme il l'entendait pour favoriser l'approfondissement de la révolution en Amérique centrale. Nous y reviendrons. La prise du pouvoir par les mollahs iraniens posait, contrairement à la révolution nicaraguayenne, des problèmes à l'ensemble du mouvement trotskyste, sans que ceux-ci entraînent la formation de courants divergents. Le renversement de la monarchie iranienne pouvait, en effet, donner lieu

à ce que les trotskystes appelJent un « processus de révolution permanente », c'est-à-dire à une révolution démocratique que l'on appelle une (( transcroissance»
bourgeoise passant sans étapes au stade socialiste. C'est ce
de la révolution

bourgeoise en révolution prolétarienne. Quand dans un pays dominé, la bourgeoisie ou certaines de ses composantes prennent la tête d'une révolution anti-impérialiste, la dépendance du pays en question peut avoir, selon les trotskystes, pour conséquence l'incapacité de ce groupe social à se constituer en nouvelle classe dominante. Celui-ci est, en effet, souvent composé de commerçants dont certains tirent leurs richesses des affaires qu'ils font avec l'Etat qui colonise ou opprime le pays dont ils sont ressortissants. Une lutte de libération nationale ayant pour objectif d'affranchir la nation opprimée de toute dépendance à l'égard des pays impérialistes ne peut en conséquence

qu'ébranler les assises sur lesquelles les bourgeois « compradores» ont construit leurs fortunes. Le prolétariat doit en ce sens, et toujours selon les trotskystes, prendre la direction de la révolution afin que celle-ci ne soit pas trahie, puis écrasée. Le mot transcroissance, qui est typique du vocabulaire trotskyste, désigne ce processus par lequel un mouvement de libération nationale devient une révolution prolétarienne. Or, le nouveau régime iranien se stabilisa en écrasant les partis politiques marxistes et en répondant à l'attaque frontalière irakienne par le déclenchement de ce qu'il convient d'appeler une guerre totale. Il convenait dès lors aux trotskystes de théoriser la nouvelle situation en tenant compte du fait que, loin de transcroître en révolution prolétarienne, la révolution iranienne avait entraîné une aggravation de la condition féminine et le déclenchement d'une guerre qui, tout 12

en étant

« conventionnelle », avait rapidement fait plus de victimes que n'aurait pu le faire une bombe atomique. La situation iranienne, bien plus d'ailleurs que toute autre crise, dénotait en effet une carence politique des organisations ouvrières qui, comme l'avait fait le parti communiste allemand des années 1920 et 1930, participèrent à l'instauration d'une dictature qui allait les écraser. Khomeiny ** a de même réprimé les organisations marxistes dès les premières années de son accession au pouvoir pour laquelle elles avaient pourtant œuvré.

En ce sens, l'analogie avec l'Allemagne des années 1930
paraît justifiée par deux facteurs: aucune organisation marxiste n'a, à notre connaissance, fusionné avec le parti khomeiniste ; de plus, l'accession au pouvoir des religieux iraniens a été permise par leur volonté affichée de lutter contre la dénationalisation, le «grand Satan américain» remplaçant les juifs d'antan.
Il convient, en conséquence, de déterminer aujourd'hui si la lye internationale n'a pas historiquement failli en soutenant les mollahs iraniens, comme l'avait fait la Ille en engageant sa section allemande aux côtés des nazis dans la lutte contre les sociaux-démocrates. C'est en effet, comme indiqué plus haut, en 1933, après la défaite du mouvement ouvrier allemand devant les nazis, que l'Opposition de Gauche de l'Internationale Communiste, tendance animée par Léon Trostsky, décida sa séparation

d'avec la Ille Internationale et la formation du « Mouvement
pour la lye Internationale ». Selon les trotskystes, la stratégie d'ultra-gauche de la « 3e période» que les staliniens avaient imposée à l'Ic en général, et au PC allemand, en particulier, avait conduit le Komintern à la faillite historique en lui faisant contraindre sa section allemande à refuser le Front unique avec la socialdémocratie désignée comme l'ennemi principal. En ce sens, et bien que n'étant pas directement liée au débat soulevé par les

atteintes aux Droits de l'Homme dans les pays du « socialisme réel» *, la stratégie de chaque parti communiste, surtout en période révolutionnaire, pose la question du projet de société adopté par le parti en question. Car l'explication de ce phénomène étant d'ailleurs l'un des buts du présent ouvrage, l'attitude du PCallemand au début des années 30 et celle des
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organisations communistes iraniennes avant et après le 12 février 1979, date de la victoire insurrectionnelle, sont, comme toute stratégie politique, déterminées par la manière dont les organisations en question se situent dans l'arène internationale, en général, et par rapport à tel ou tel projet de société, en particulier. Afin de permettre aux lecteurs de mieux comprendre le mouvement trotskyste et les implications de sa stratégie dans divers pays du monde, le présent ouvrage va retracer les principaux points du débat traversant le mouvement communiste international depuis la séparation de l'opposition de gauche d'avec l'IC, et surtout, dans la période actuelle. D'autres auteurs, dont beaucoup ont participé directement à la fondation de la IVe Internationale, ont en effet rédigé des études historiques sur les origines du mouvement trotskyste 1 dont nous ne pensons donc pas devoir réécrire I'histoire. Cet ouvrage étudiera donc essentiellement la période comprise entre 1979 et 1988. Ce choix paraît justifié par l'importance de ces années dans l'histoire du mouvement trotskyste. Il s'agit en effet d'une période de différenciations politiques aigües, des mouvements islamiques impulsant au Moyen-Orient l'instauration de dictatures moyenâgeuses et défiant en cela les courants marxistes révolutionnaires internationaux. Pour être opérationnel, c'est-à-dire servir de guide à la réflexion de tous ceux qui s'interrogent sur l'avenir de l'humanité, en général, et du mouvement communiste international, en particulier, ce livre devra répondre aux principales questions suivantes: Tout d'abord, comment peut-on considérer ce que l'on

appelle les « partis communistes officiels», à savoir les PCliés
à Moscou, comme politiquement faillis quand le socialisme ne cesse de s'étendre, souvent, comme ce fut le cas au Vietnam, par l'initiative de ces mêmes PC ? Par ailleurs, si dans certains pays, des partis communistes n'ayant pas officiellement opéré leur rupture d'avec le modèle soviétique peuvent diriger des révolutions, n'est-ce pas que le
«

socialisme réel» est malgré tout attrayant, surtout si on le

compare aux types de sociétés dans lesquelles doivent vivre les habitants de multiples pays du Tiers Monde? 14

Donc, si le système soviétique s'étend principalement dans les régions les plus pauvres de la planète ou dans les pays dits «en voie de développement », n'est-ce pas que dans les autres, ceux, parmi les révolutionnaires, qui le critiquent, voire le combattent sont avant tout incapables de diriger des révolutions et cherchent leur propre identité politique, comme semble le suggérer la formulation récente du concept de « militant alternatif» ? En d'autres termes, quel crédit peut-on accorder à la

notion de « faillite historique» dès lors que, si le PCallemand
n'a pas combattu efficacement les nazis, d'autres partis communistes ont pris par contre le pouvoir et, en ce qui concerne l'Europe centrale et orientale, l'ont fait d'autant plus facilement qu'ils pouvaient se réclamer, à l'exception notable du parti polonais dissous par le Komintern en 1938 et reconstitué à la fin de la guerre, d'une participation active au combat anti-fasciste ? Enfin, comment la IVe Internationale peut-elle prétendre au rang d'avant-garde socialiste de l'humanité, elle qui, en cinquante ans d'existence, n'a jamais dirigé de révolutions et n'a été, dans la plupart des cas, même pas présente dans les pays où, depuis sa fondation, des crises révolutionnaires ont éclaté? Bien plus qu'une étude historique, cet ouvrage devra donc être un guide de réflexion. Pour être crédible, il se démarquera du discours militant, toujours un peu propagandiste, caractéristique de certains ouvrages traitant de sujets politiques et dont les auteurs sont, eux-mêmes, acteurs des événements historiques qu'il s'agit de commenter. En d'autres termes, nous n'adopterons pas la démarche consistant à écrire un livre pour tenter de justifier les actions de telle ou telle organisation ou personnalité politique. Il faudra au contraire analyser de façon critique les initiatives et thèses des courants trotskystes internationaux et tenir compte de l'influence de certaines personnalités sur la stratégie des formations politiques se réclamant de la
« Quatrième Internationale ». L'apport de la psychologie aux

sciences politiques, qui ne doit pas être sous-estimé, sera pour cela pris en considération. Trotsky, lui-même, a en effet commis dans sa vie un 15

certain nombre d'erreurs, ce qui arrive à tout le monde même aux leaders les plus géniaux; mais la nature de ces erreurs nous paraît indiquer une tournure d'esprit typique d'un intellectuel ayant les sciences exactes comme formation de base. C'est effectivement un trait frappant de la première génération dirigeante de la IVe Internationale que ses princi-

pales figures aient été formées par les mathématiques, avec
tout ce que cela implique. Trotsky avait fait des études d'ingénieur, Pierre Frank ** aussi. Léon Sedov ** (fils de Trotsky) ainsi que Jean Van Heijenoort ** étaient passionnés de mathématiques; le second, qui fut secrétaire de Trotsky de 1933 à 1940, devenant d'ailleurs, après son établissement aux USA, un mathématicien de renommée mondiale. Sans défendre ici quelque corporatisme disciplinaire que ce soit, nous attirons l'attention du lecteur sur le fait que cette disposition d'esprit ne pouvait que conduire le fondateur de la IVe Internationale et certains membres de son entourage politique à transposer les raisonnements propres aux sciences, exactes dans la théorie marxiste. C'est le cas, en particulier, des thèses de Trotsky d'après lesquelles il semblait considérer qu'une même action exercée sur un corps, fût-il social, produirait toujours la même réaction. Par exemple, Trotsky avait prédit que la IVe Internationale sortirait renforcée de la seconde guerre mondiale en expliquant que, si tel n'était pas le cas, son programme devrait être modifié. Or, après la Libération, les trotskystes étaient aussi peu nombreux qu'avant la guerre. La prévision de Trotsky s'expliquait par la recherche d'une analogie avec ce qui s'était passé lors de la première guerre mondiale, guerre dont l'une des conséquences avait été la fondation de l'Internationale Communiste. La lIe Internationale ayant été déclarée faillie par ceux qui, n'acceptant pas le vote des crédits de guerre en 1914, fondèrent la Ille, Trotsky pensait que cela aurait dû se produire entre le Komintern et la IVe Internationale. C'est pourquoi nous avouons, même si cela doit nous faire courir le risque de passer pour iconoclaste, avoir toujours considéré l'apport politique (théorique) de Trotsky à la IVe Internationale comme indiquant une nette brisure du personnage après sa défaite devant Staline. Cela était d'ailleurs le cas de la majorité de ses camarades. La IVe Internationale était en effet née à la suite d'une grave 16

défaite de la classe ouvrière allemande. Ses militants n'étaient en conséquence pas soulevés par le même enthousiasme que les fondateurs de l'Internationale Communiste qui avaient vu triompher la Révolution d'Octobre. Malgré l'aide qu'elles ont apportée à la révolution algérienne et les initiatives de solidarité internationale qu'elles prennent aujourd'hui envers le Nicaragua, la Kanaky, etc., les organisations trotskystes semblent être toujours marquées par un syndrome de défaite. Il n'est pas rare, en effet, de lire dans leurs publications, surtout en période pré-électorale, la fameuse phrase «Nous ne nous faisons guère d'illusions» par laquelle l'échec est théorisé d'avance. Sans utopie révolutionnaire, il ne saurait y avoir de rupture révolutionnaire. C'est pourquoi, et indépendamment de la justesse de leur programme, les trotskystes se situent encore en retrait des organisations se définissant comme « marxistes-léninistes », surtout en ce qui concerne les pays où éclatent actuellement des révolutions, c'est-à-dire principalement dans le Tiers Monde.
Nous tenterons d'analyser cette carence en tenant compte

de ce que les trotskystes appellent « les acquisprogrammatiques de la IVe Internationale» et de la manière dont ils se concrétisent dans les faits. La période actuelle, étant marquée par une recrudescence de la violence terroriste, place en effet tout citoyen devant ses responsabilités. En ce sens, le mouvement trotskyste est aussi responsable que n'importe quelle autre force politique de l'instauration d'une situation qui pousse certains activistes à choisir des modalités d'action dont l'efficacité semble souvent très loin d'égaler la cruauté. Si dans certains pays du Tiers Monde, la lutte armée peut donner les résultats escomptés, la chose est en effet beaucoup moins évidente lorsqu'elle se mène dans des Etats dits démocratiques où les révolutionnaires ont des possibilités d'expression légale. Nous ne pouvons, en conséquence, être d'accord avec les explications selon lesquelles les Brigades rouges italiennes exprimeraient le désarroi de certains jeunes O.S. et chômeurs face au désintérêt manifesté par le PCI à l'égard de leurs aspirations. En effet, si le PCI est responsable de l'exaspération d'un certain nombre de militants, rien n'empêche les

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trotskystes de capitaliser l'énergie ainsi libérée pour la transformer en force motrice du parti qu'ils se proposent de construire. Ainsi, le présent ouvrage devra se définir comme une contribution à un débat engagé pour répondre à une situation caractérisée dans le Tiers Monde par la démobilisation de pans entiers des partis existants, leur effritement politique et le ralliement fréquent de leurs membres au nationalisme le plus exacerbé 2. En ce qui concerne les pays occidentaux, nous essayerons de répondre aux questions posées lors du débat d'orientation se déroulant au sein des principaux pc. Les organisations trotskystes sont, en effet, particulièrement attentives à ces discussions, dont elles pensent qu'elles dénotent la formation de courants oppositionnels. Elles doivent dès lors en tirer des conclusions quant à la manière dont ces courants peuvent être gagnés au trotskysme, soit par le ralliement pur et simple de leurs membres aux groupes trotskystes déjà existants, soit par la formation de collectifs alternatifs considérés comme transitoires vers un parti révolutionnaire de masse.

NOTES DE LA PRÉSENTATION
1. Le lecteur pourra se reporter en particulier à l'ouvrage de Pierre FRANK intitulé Histoire de l'Internationale Communiste, publié en 1979 aux éditions la Brèche en deux volumes, et au petit livre du même auteur: La Quatrième Internationale (Maspéro, 1973). 2. Voir, par exemple, l'article de Jean-François LEGRAIN intitulé Islamistes et lutte nationale palestinienne dans les territoires occupés par " Israël », publié dans la Revue Française de Science Politique, volume 36, n° 2, avril 1986.

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I LA NOTION DE « FAILLITE HISTORIQUE»

Pour comprendre les origines du mouvement trotskyste, il est indispensable d'analyser le phénomène d'après lequel l'histoire du mouvement ouvrier, surtout en ce qui concerne le xX" siècle, est marqué par l'existence de plusieurs internationales. Si l'on excepte l'Association Internationale des Travailleurs (Ire Internationale) fondée par Marx ** en 1864, dont la fin fut la résultante de contradictions internes, la ne, la Ille et la IVe Internationales posent, par leur existence simultanée, une série de questions auxquelles ce chapitre se propose d'apporter quelques éléments de réponse. En effet, l'histoire du xxe siècle montre que la notion de faillite historique devint ambigüe dès lors que, par exemple, la guerre de 1914-1918 et la fondation de l'IC, qui en fut la conséquence, ne conduisirent pas à la disparition organisationnelle de la ne Internationale, mais que, au contraire, celle-ci continua d'exister, si bien que ses sections espagnole et française participaient au gouvernement de leur pays respectif dans la fin des années 30. De plus, la seule Internationale qui, jusqu'à ce jour, a effectivement cessé d'exister, l'Internationale Communiste auto-dissoute en juin 1943, peut être considérée comme n'ayant fait que modifier ses structures organisationnelles, dans la mesure où des partis communistes continuent d'agir dans la plupart des pays du monde, et ce, avec une efficacité parfois incontestable comme c'est actuellement le cas aux Philippines. L'on peut donc légitimement s'interroger sur la validité du concept de «faillite historique» et sur ce qu'il désigne réellement. En écrivant cela, nous n'avons pas la prétention de nier l'importance de la fondation de..l'lc d'abord, de la 19

IVe Internationale ensuite, mais d'apporter les éclaircissements propres à permettre aux lecteurs de mieux comprendre le reste de l'ouvrage. C'est donc une approche sans a priori politique ou idéologique qui sera tentée dans ce chapitre.

Panorama du Mouvement révolutionnaire des années 1980
Tout d'abord, il est nécessaire de noter que la Seconde guerre mondiale et la modification de la carte géo-politique du monde qui en fut la conséquence, ont donné lieu à un tournant du mouvement révolutionnaire mondial que l'on peut définir succinctement comme suit. En premier lieu, l'autodissolution du Komintern, en juin 1943, opérée sous l'injonction de Staline désireux de ne pas effrayer les gouvernements occidentaux, eut pour prolongement la mise en œuvre, par les partis communistes, d'une stratégie d'après laquelle les anciennes sections de l'Ic s'adaptèrent si bien à la réalité politique de leur pays respectif qu'elles en oublièrent parfois de préserver leur propre identité, fût-elle nominale. Ainsi, le parti polonais, reconstitué à la fin de la guerre, s'appela d'abord Parti Ouvrier Polonais, puis Parti Ouvrier Unifié Polonais, après sa fusion avec l'aile gauche du Parti Socialiste Polonais. On assistait donc à l'émergence d'une situation d'après laquelle il devenait difficile, à moins de connaître le programme de chaque parti, d'avoir une idée précise de la véritable identité politique de telle ou telle organisation, vu la confusion engendrée par la disparité des noms. Les partis qui se revendiquaient de l'héritage communiste rompaient donc avec l'un des documents de base de la III" Internationale, c'est-à-dire: la 17" des 21 conditions d'admission des partis à l'IC, adoptées lors du deuxième Congrès de l'Internationale Communiste. Cette 17" condition stipulait en effet: « Conformément à tout ce qui précède, tous les Partis adhérant à l'Internationale Communiste doivent modifier leur appellation. Tout Parti désireux d'adhérer à l'Internationale Communiste doit s'intituler: Parti Communiste de... (section de la Ille Internationale Communiste). Cette ques20

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