Le vrai Bart De Wever

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Bart De Wever est un phénomène. Il suscite l’admiration, inspire, irconvainc et gagne. Et pourtant, l’homme demeure un mystère, reste difficile à sonder. Car au fond, qui est le vrai Bart De Wever ?


Pendant neuf mois, le journaliste Kristof Windels (De Morgen) a suivi De Wever à la trace, l’accompagnant sur la route de son triomphe anversois. De Wever n’a fermé aucune porte à l’auteur, le laissant assister aux réunions stratégiques, aux rencontres secrètes qui se déroulaient la nuit dans des hôtels à l’air sombre, aux nombreux voyages de l’homme politique, en train vers La Haye, en avion vers Londres, le laissant pénétrer dans sa voiture, le suivre dans les foires, les salles paroissiales, le bus de campagne...


C’est la première fois que Bart De Wever dévoile ainsi les tréfonds de sa politique. Il en résulte un portrait extrêmement fouillé et étonnant, un portrait qui explore les multiples facettes de l’homme politique le plus populaire de Flandre.


Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782507051327
Nombre de pages : 128
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LE VRAI BART DE WEVER






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Kristof Windels

Le vrai Bart De Wever

Traduction française de Charles Franken


© Borgerhoff & Lamberigts nv, 2012, pour la version originale

© Renaissance du livre, 2013, pour la version française


Renaissance du Livre

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

www.renaissancedulivre.be


COUVERTURE : EMMANUEL BONAFFINI, SUR BASE DU TRAVAIL DE JOHNY & RONNY

PHOTOGRAPHIE DE COUVERTURE : JONAS LAMPENS

MISE EN PAGES : CW DESIGN

IMPRIMERIE : WILCO (HOLLANDE)


ISBN : 978-2-507-05116-7

DEPOT LEGAL : D/2013/12.763/13

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.




kristof windels







Le vrai Bart De Wever







RDL

Bonjour Kristof,

Je viens de recevoir ton manuscrit. Je l’ai lu d’une traite,ce qui m’a fait arriver en retard à une… réunion. J’étais désespéré !

Cette lecture me montre combien, en fine mouche, tu as été notre hôte attentif et discret tout au long de la campagne, l’œil fixé sur les maîtres du lieu qui en arrivèrent à oublier cette présence étrangère.

Ces pages m’ont renvoyé plus d’une fois mon image. Ce que je vois dans le miroir que tu me tends manque parfois de charme. Mais ton récit me paraît relater fidèlement l’histoire de la N-VA pendant la lutte pour la conquête d’Anvers. Le lecteur est admis dans la cuisine où les hommes politiques préparent les plats qu’ils vont lui servir.

J’espère que personne n’en perdra l’appétit. Car la vocation de lares publica, quoi qu’on en dise, n’a rien perdu de sa noblesse. Seulement, le chemin qui mène de l’appel entendu à l’élection n’est pas toujours semé de roses.

Fortuna favet fortibus

(La Fortune sourit aux audacieux)

Cordialement,

Bart De Wever



Introduction





15 janvier 2012, minuit 35, Gand. « Ce n’est pas précisément l’endroit idéal pour parler », dit-il. Comment lui donner tort ? Nous voici plantés devant la porte d’entrée bien trop étroite des bâtiments Eskimo à Gand. Notre première rencontre. Dans une sorte de petit porche entouré de toiles noires pour tenter de repousser le froid. Il tremble légèrement, le président. Son visage a pris le teint grisâtre de saison. C’est la fête mais ses traits n’en laissent rien paraître. Les muscles du visage accusent le coup.

Quatre heures durant, le président a baigné dans le bonheur, au milieu de ses gens à lui, ceux de la N-VA. La soirée a commencé par un discours prononcé pour la première fois dans une grande salle. Elle était pleine à craquer. Les canapés qui avaient été disposés pour créer de petits coinssympathiques avaient disparu. Même chose pour les tabourets de bar et les tables hautes. On ne voyait plus qu’une foule,une marée humaine.

Le président a pris la parole peu après 20 heures. Les présomptueux arrivés trop tard en auront été pour leurs frais. Ils ont dû garer leurs voitures sur le Wiedauwkaai, à 400 mètres de là, puis marcher une dizaine de minutes. Le parking était complet depuis belle lurette. Une seule place est longtemps restée libre : celle du président, près de la porte. C’est chaque fois le même scénario. Une assistance de 3000 personnes. Réparties dans deux salles. L’une où l’on peut prendre un repos sommaire avant, l’autre réservée à la fête, après.

C’est la réception de Nouvel An de la N-VA. Une réception, oui… un happening, plus exactement. Une sorte de fête populaire en salle, l’occasion aussi de faire une déclaration publique. Une sorte de doigt d’honneur adressé à la concurrence. Le même week-end, d’autres partis politiques flamands se réunissent pour échanger des vœux et des baisers sonores. Mais aucun ne réunit autant de monde que la fête de la N-VA. Le parti est en plein essor, qu’on se le dise. Et bienvenue à toutes et à tous !

Ni champagne ni amuse-gueules tarabiscotés, mais des pâtes à la carbonara, des lasagnes et même de la viande en ragoût ou des boulettes accompagnées de frites. Qu’importe le régime du président, les autres n’ont pas à en souffrir. Bien sûr, tous ceux qui se pressent ici doivent se fendre de quelques pièces : 6 euros l’assiette (en alu) arrosée jusqu’àminuit de bière, de cava et de rafraîchissements gratuits. Puis on se procure des tickets pour la soirée dansante. Que rapportera le happening ? Rien. On dira qu’il a coûté cher. Les yeux de la tête.

À l’heure où s’achètent les premiers tickets, le présidentn’a encore rien bu. Dès la fin de son discours, il gagne le hall dont il ne bougera pas jusqu’à minuit une. Il y restera trois heures et demie. À la même place. Devant lui, une longue file de candidats et de militants, et un photographe. Derrière lui, une pancarte du parti. On dirait que toutes celles et tous ceux qui sont venus à Gand veulent se faire photographier à côté de lui. Une vraie vedette de cinéma. Évidemment, ces photos-là ne pâlissent pas dans un cadre, aumur d’un living. Les candidats locaux veulent une photo pourillustrer leur dépliant de campagne, une photo qui sera punaisée à un mur ou diffusée sur Internet. Le rendez-vous avec les électeurs est fixé au 14 octobre. Pour la plupart,ce sera une première. La majorité d’entre eux sont desinconnus.

Un seul photographe prend les photos, 843 en tout. Reste à savoir si tous ces candidats auront convaincu beaucoup d’électeurs grâce à ce cliché. En ce jour du 15 janvier, iln’y a pas très longtemps que De Wever a entamé son marathon amaigrissant. Certes, il a déjà perdu des kilos mais quelques mois plus tard, la photo de ce De Wever-là déclenchera les rires. Qu’importe ! Il esquisse un sourire à 843 reprises, le flash se déclenche à chaque fois. Un martyr ? Il ne l’avouera jamais. C’est la règle du jeu. Ce ne sont pas les premières photos et ce ne seront pas les dernières, loin s’en faut. C’estla journée n° 1 de la campagne. La première d’un long périple qui s’achèvera le 14 octobre. Sept mois plus tard, il pourras’accorder une pause de trois semaines. Vacances en Toscane, en famille. Toutes les autres journées seront placées sous lesigne d’un objectif unique : implanter son parti en Flandre.

Après le passage du dernier candidat de l’interminable file, De Wever se dirige d’un pas mal assuré vers les toilettes. C’est le moment ou jamais de se passer les mains à l’eau – il en a tant serré… Un break. Car la fin de la soirée est loin. Chacun a voulu être pris en photo avec lui et, à présent, tout le monde voudrait lui dire un mot. Il quitte les toilettes et pour répondre à la demande, il gagne le porche. Il faut rapidement se rendre à l’évidence. « Ce n’est vraiment pas l’endroit idéal pour parler », dit-il. Il s’est lavé les mains pour rien. Tous ceux qui partent n’ont qu’un souhait : lui serrer la main, échanger un mot. Je m’appelle Jan, Piet, Pol et je viens de Lanaken, de Poelkapelle, de Maldegem. Chaque fois, De Wever hoche la tête et entame un bout de conversation. À propos de… ? Dieu sait quoi.

Par moments, le président en a assez mais il sait bien quetout cela est inévitable, que ce n’est rien en comparaison avecce que les mois suivants lui réservent. La réception du jour de l’An 2012 démontre une fois de plus ce qui est de notoriété publique : la N-VA fait des progrès remarquables.

Aussi la Ville de Gand n’a-t-elle pas été choisie par hasard. De préférence à Anvers, qui accueille pourtant une majorité d’événements au printemps. « Tout simplement, la salle des fêtes que nous avons toujours utilisée à Anvers est devenue trop petite », explique De Wever le soir même. Et le Palais des Sports ? « Trop grand pour le moment. Pour le moment. » L’usine Eskimo a la taille qui convient à la N-VA version 2012.

Pour marquer les esprit, De Wever lance des chiffres le soirmême où il prononce son discours. Quelques semaines avant le drink de Nouvel An, le parti comptait 25483 membres ; l’année précédente, il en comptait près de 10000 de moins. « En 2011, nous avons donc enregistré chaque moisunmillier de nouveaux membres. À la fin de l’année dernière,le pessimiste que je suis disait que cela n’aurait qu’un temps. Et les faits m’ont donné raison. Au cours du mois quia suivi les débuts du gouvernement Di Rupo, ce n’est pas un millier de nouveaux membres que nous avons enregistré mais deux. » Ce qui représente 292 sections locales. Après l’été 2012, il y en aura 298. Pour les élections communales, le parti sera représenté dans à peu près 97 % des communes. Les communes où le parti n’est pas présent sont très petites,d’ailleurs. Conclusion : le 14 octobre 2012, 99 % des Flamands seront susceptibles de voter pour la N-VA. Et cela pour les premières élections communales où le parti se présentera seul aux électeurs.

De Wever est fier de ce qu’il peut d’ores et déjà annoncer à Gand. Mais il prévient aussitôt – et ce ne sera pas la dernière fois qu’il tempérera les enthousiasmes : « Malgréune progression sensible, nous sommes très en retard sur le planlocal par rapport aux partis traditionnels. Et ce n’est pas une seule consultation électorale qui nous permettra decombler ce déficit. Ceux qui prétendent le contraire se trompent et préparent notre défaite. » Quand il parle, De Wever emballe toute la salle. À plus forte raison si elle est pleine d’admirateurs inconditionnels. Gand n’échappe pas à la règle. Unmilitant, un Gantois manifestement, lance : «Nie pleuje» (On tient bon). De Wever approuve et ajoute quelques paroles incendiaires. Pour conclure, il lève le pouce etsongeste soulève la dix-huitième salve d’applaudissements.

Passé minuit, le président restera finalement deux heures de plus dans les bâtiments Eskimo de Gand. On l’entoure constamment. Tout le monde veut lui parler. Même dans legrand couloir qui est pratiquement vide et qui longe les deuxsalles, il avance difficilement. Il s’arrête, il hoche la tête, il écoute, hoche encore la tête et finit par dire : « Envoyez-moi un mail, je verrai ça de près. » Et hop ! Au suivant. Non, ni le lieu ni le moment ne sont bien choisis pour entretenir leprésident d’un beau projet. Pour finir, je réussis de justesse àdécrocher un véritable entretien : le jeudi suivant, peu après midi, un café au bureau du parti. 47 rue Royale, à Bruxelles. Sixième étage. Loin de la foule.

La Barricade. C’est le nom que la N-VA donne au quartiergénéral du parti. La Barricade fait allusion à l’époque révolue de la Volksunie. Les bureaux de la VU se trouvaient place des Barricades à Bruxelles. Après la scission interne de 2001, la N-VA n’avait toujours pas quitté les lieux. Fin mai 2005, le parti prit possession de son nouveau siège, un imposant hôtel de maître qui fut transformé en bureau, dansle quartier de la place Madou, rue de la Charitéà Saint-Josse-ten-Noode. Dans ce bâtiment, qui coûta 550000 eurosau parti, l’Académie néerlandaise dispensait auparavant des cours à des francophones. Le quartier général fut baptisé « LaBarricade » et au milieu de l’année 2010, le nom accom­pagna le déménagement rue Royale.

Ce déménagement apporta une nouvelle preuve du développement du parti. L’hôtel de maître de la rue de la Charité était archiplein. Le parti aurait voulu engager dupersonnel mais la place manquait pour que chacun des nouveaux employés puisse s’asseoir derrière un bureau. Désormais, le parti occupe les cinquième et sixième étages de l’immeuble de bureaux situé à l’angle de la rue Royale et de la rue du Moniteur. Initialement, le sixième étage suffisait mais au lendemain des élections de 2010, on ajouta le cinquième. C’est ici que bat le cœur du parti : le secrétariat politique, le bureau d’études, l’administration des membres,la comptabilité, la rédaction du magazine national des membres, le comité de rédaction des brochures toutes-boîtes,etc. Les bureaux se répartissent à la périphérie du plateau, le centre est occupé par les salles de réunion. Il y a une cuisine, aussi. Et le bureau du président, bien entendu.

Le bureau de De Wever est situé à l’angle, à l’étage supérieur. Je n’ai pas tout visité, mais je suis persuadé que c’est le plus bel espace de l’ensemble du quartier général. Les rares fois où il est assis à son bureau, il tourne le dos à la rue du Moniteur et à la statue du roi Léopold Ier. Il regarde, les yeux dans les yeux, les rédacteurs du quotidienLe Soir, le journal francophone qui l’a plus d’une fois pris vivement à partie. Ce bureau est une vraiewar room. Aménagé selon les désirs du président. Le bureau de De Wever est rarement endésordre. À vrai dire, il ne l’est jamais. Le président a horreurde la pagaille. Le bureau du vice-président du parti,Ben Weyts, est régulièrement sens dessus dessous. Ce qui metDe Wever dans tous ses états. « Je ne comprends pas commenton peut travailler dans un tel capharnaüm », me confiera le président des mois plus tard, lors d’une rencontre dans ce bureau. De Wever range tout. Dans un placard de six mètres de long. Dans son bureau de la rue Royale, l’image du professeur d’histoire distrait ne colle plus à De Wever. S’il n’y avait pas la moquette, on pourrait manger par terre.

Le bureau est vaste. Un salon, une table de réunion et la table de travail du président y tiennent à l’aise. On entrecôté salon, dont un mur s’orne d’une télévision à écran plat.Une table de réunion carrée se dresse au centre de la pièce. On peut s’y tenir à huit. Sur la table, des tasses marquées du logo de la N-VA et du café soigneusement disposés sur un plateau. À cette table se tiendront des réunions au cours des prochains mois, on rira, on poussera des jurons. On criera, même. Le bureau du président est placé près de la baie vitrée. Derrière le bureau, une affiche de la N-VA.

Jeudi, 14 heures. Comme convenu. De Wever n’est pas encore là, mais son bureau est accessible. À 14h13, il n’est toujours pas arrivé mais personne ne semble se préoccuperde son retard. Rien que de très normal. De Wever est toujours en retard. Toujours, vraiment. Jeroen Overmeer, le porte-parole du parti, assure l’accueil. Il me précèdejus­qu’au bureau du président et s’assied à la table de réunion.Une dizaine de minutes plus tard, De Wever entre entrombe dans son bureau, fait un petit signe de tête et s’assied sans plus attendre. Ni poignée de main, ni mot d’accueil adressé à chacun. Rien de plus normal, encore une fois. De Wever s’en passe, toujours.

Il dit aussitôt : « Désolé pour ce léger retard ». Il fourre un dossier dans un placard, puis il s’assied à la table de réunion. « Qu’est-ce que c’était ? », dit-il en soupirant à son porte-parole. Ils parlent à voix basse, puis De Wever montre son GSM Nokia à Overmeer. C’est à peine si ce dernier réagit, seules ses lèvres semblent remuer. Ces deux-là se comprennent à demi-mot.

De Wever n’a pas l’intention de perdre du temps. Il vient à peine d’achever la réunion précédente et celle d’après s’annonce déjà. La rapidité avec laquelle il aborde le thème de l’entretien montre que le temps presse. Pas de préliminaires. De Wever a été mis au courant par Wouter Verschelden, le rédacteur en chef du journalDe Morgen. Il a déjà discuté du projet en interne.

« Donc, vous voudriez nous suivre pendant la campagne des élections communales d’Anvers ? » Je ne puis qu’approuver : « C’est exact. » « Et quand vous dites suivre, vous voulez dire suivre partout ? », continue De Wever. Je réponds évidemment : « C’est exact. » « Bon, il va falloir fixer quelques rendez-vous », dit De Wever en guise de conclusion. Il se redresse et saisit une canette de Coca zéro sur le plateau, au milieu de la table. « Votre projet suppose une confiance réciproque. Je suis disposé à accorder à un journaliste l’accès à des échanges internes, à des réunions stratégiques. Celasuppose que nous soyons d’accord pour que rien de tout cela ne filtre avant les élections. Pas même sous la forme de sous-entendus. Jusqu’au 14 octobre, les journaux ne publieront rien de ce qui se dira dans ces réunions. Si nous tombons d’accord sur ce point ici et maintenant, nous pouvons marquer notre accord pour tenter l’expérience. Nous verrons la tournure qu’elle prendra. Je m’y vois bien mais je veuxen parler avec les gens d’Anvers. Je vais faire ça. » Je réponds : « Si telles sont les conditions de l’accord, je marche. »

Une fois réglé le bref chapitre « rendez-vous », De Wever est heureux et fier d’exposer la situation. À propos de la section locale d’Anvers, il explique où en sont les préparatifs des élections communales. Le programme du parti est entre les mains de Koen Kennis, le président du comité du congrès. Au milieu de l’année 2011, après avoir mené une enquête auprès des Anversois, le parti a utilisé leurs réponses comme point de départ. L’essentiel du programme est déjà écrit noir sur blanc. Le travail qui reste à accomplir est défini par cette mention : « À compléter ». « Ça va se clarifier rapidement », dit De Wever. « Ces mois-là vont être passionnants. » On entend un soupir d’une profondeur étonnante.« La route qui mène à octobre est encore bien longue. »Overmeer opine du chef : « Très longue ».

Une semaine plus tard, De Wever a reçu de la sectionlocale d’Anvers l’autorisation d’ouvrir les portes à un visiteurbien identifié. Pendant huit mois, presque neuf, jusqu’au jour de vérité : le 14 octobre 2012. De Wever communiquel’information par téléphone et me dévoile un secret :« Au parti, il n’y a pratiquement personne qui soit au courant etmême pour la plus grande partie de la section locale d’Anvers, cette information est secrète. D’habitude, le mercredi, nous nous réunissons avec les grosses pointures d’Anvers, généralement dans mon bureau. Venez-y. Mercredi à 13 heures. »

13 heures… c’est-à-dire 13h20. Pour une raison connue de toutes les personnes présentes, De Wever est en retard. Fons Duchateau, président de la N-VA d’Anvers, l’attend dans son bureau en compagnie de Koen Kennis, récent n° 3 sur la liste, et de Liesbeth Homans. Elle est depuis toujours la personne en qui De Wever a entièrement con­fiance. Ils se sont connus à l’époque de la faculté. Homans a aussi été la collaboratrice parlementaire de De Wever et aujourd’hui,elle est députée au Parlement flamand et présidente de groupe N-VA au Sénat. Et deuxième sur la liste aux électionscommunales d’Anvers. Le top. Ils déterminent la façon dontla section locale d’Anvers va aborder les élections. C’est le rendez-vous stratégique hebdomadaire.

Dès que De Wever est arrivé, la réunion commence. Sans préambule. Mais la réunion prend un tour étrange. Chaque fois qu’il prend la parole, De Wever lance un coup d’œil encoin sur les notes que prend son invité. Les participants utilisent un langage codé. « Il suffit que Minnie Mouse donne son accord pour que nous trouvions une solution. » La con­versation est incompréhensible pour un profane. Peu après,on parle d’un « Uncle Scrooge » et de « Mickey Mouse ». Onaborde les budgets, puis Koen Kennis explique que le textedu congrès est en bonne voie. La réunion s’achève après plusd’une heure mais il n’y a pas grand-chose à en tirer, si ce n’est de quoi décrire une ambiance. La méfiance est encore trop grande, ça saute aux yeux.

Après quelques réunions et d’autres rencontres, les masques commencent à tomber. D’une réunion à l’autre, lesparticipants abandonnent le langage codé. Et peu à peu, toutle monde comprend qu’on n’a pas le temps de jouer lacomédie. Le 14 octobre approche à grands pas. Les réunionsdoivent être efficaces, il faut que les discussions s’enchaînent. Maintenant que De Wever a compris que je respecterai nos engagements, je le sens de moins en moins méfiant. Désormais, il se comportera dans les réunions comme il se comporte toujours. S’il est d’humeur sombre, il ne le dissimule pas. Et s’il est content ou s’il nage en pleine euphorie, il le fait savoir. La méfiance disparaît aussi lors des réunions. Puis viennent des déjeuners. Lorsque De Wever prend laparole au collège Saint-François-Xavier de Borgerhout, je suisl’un des 50 auditeurs. De Wever m’ouvre les portes dela journée de formation à Louvain où l’on prépare l’ensembledes candidats locaux aux élections. S’ensuit une con­certation stratégique avec un spécialiste du marketing…La secrétaire de De Wever transfère son agenda par courrier électronique.

Mais la voie ne s’ouvre vraiment devant moi que lorsque De Wever annonce qu’il sera effectivement tête de liste à Anvers. Le secret doit être gardé jusqu’à la fin. Deux joursplus tard, il se rend à La Haye pour y donner une conférence.Juste avant son retour, sur le quai, il fait une première manœuvre de rapprochement qui me surprend : « Tu vois, il n’y a qu’une seule chose qui compte à mes yeux : la con­fiance. Si la confiance est là, on peut tout me demander. Sila confiance n’y est pas, je deviens l’être le plus épouvantablequi soit. Eh bien, cette confiance, je sais qu’elle existe. »

À partir de là, plus de simulacre. L’idée d’écrire un livre sur un homme politique très populaire prend vraiment forme. Auparavant, ce n’était qu’une éventualité parce que ça ne s’était jamais vu : on autoriserait un journaliste à fouiner dans les affaires d’un parti comme celui-là et surtout, il serait mêlé aux affaires d’une personnalité aussi médiatisée que Bart De Wever. Toutefois, la véritable incursion dans les coulisses ne commencera qu’après le voyage de La Haye.

PourDe Morgen, je raconterais simplement l’histoire de la lutte avec Patrick Janssens pour remporter l’écharpe de bourgmestre d’Anvers. Je relaterais quantité de réunions stratégiques, de shows de campagne tonitruants et de décisions qui firent la différence. Mais l’ouverture que m’offrait De Wever et cette étroite proximité pendant ces longs mois me donnaient l’occasion de réaliser bien plus qu’une série d’articles sur l’actualité. La chance à saisir, c’était de faire le portrait de cet homme et d’en donner une image assez com­plète.

Au long de tous ces mois, j’ai pu observer la façon dont De Wever travaille, vit, mange (peu), parle, pense, les sentiments qu’il éprouve, sa façon de rire, de jurer… Comment il m’a ouvert des portes, même celles de réunions auxquelles les gens de plume n’ont pas accès, l’occasion qu’il m’a donnée de voir sa façon de travailler en temps réel, de lui demander toutes sortes d’explications. Pourquoi parle-t-il si souvent du premier ministre Di Rupo (PS) ? Que vise-t-il ? En qui a-t-il particulièrement confiance ? Commentse présente la campagne idéale pour De Wever ? Dans quellemesure s’y investit-il ? Est-il fin stratège ? Et tant qu’on y est, est-il impitoyable ? Est-il le véritable patron de la N-VA ou écoute-t-il parfois une autre voix ? Est-il aussi froid qu’ilen a l’air ? Est-il vaniteux ? Fou de médias ? Ivre de gloire, peut-être ? Et pourquoi le voit-on (presque) toujours en costume et cravate ?

Ce livre ne parle pas de régime alimentaire. Il parle d’un homme politique au quotidien. C’est un portrait réalisé pendant des réunions tardives sous des combles, des meetings nocturnes dans des hôtels obscurs, des délibérations au fond de cafés sans âme, un portrait dressé dans un train qui nous emmenait à La Haye, à bord d’un avion pour Londres l’emmenant à la rencontre du maire Boris Johnson, dans la voiture de De Wever, dans des foires, des salles paroissiales, à bord du bus de campagne électorale, dans un hôtel de Cadzand…

Cet ouvrage part à la recherche du « vrai De Wever ». Non que l’homme puisse se résumer en deux mots, car le portrait de De Wever ne se fait pas d’un coup de crayon, même si je l’ai suivi longtemps pas à pas. C’est en tout casle portrait le plus détaillé et le plus complet de Bart De Weverqui ait débouché sur un livre. Vous allez découvrir De Weversous les traits d’un authentique stratège, d’un historien pragmatique, d’un ami et d’une personne de confiance, d’un amoureux du savoir et du pouvoir, d’un personnage sensible et d’un général élu. Ces pages parlent de son orgueil et de sa pudeur, de son ambition démesurée et de sa pensée volontiers classique et traditionnelle. Le vrai De Wever ou presque, car on ne peut être exhaustif. Analyser De Wever « de l’intérieur » est aussi difficile que de vérifier si la petite ampoule du réfrigérateur brûle encore quand la porte est fermée.

Une campagne pour des élections communales est sans doute la plus passionnante qui soit. La politique locale est considérée comme la plus pure. Et au plan local, ces campagnes sont sans doute les plus mouvementées. La lutte pourla conquête d’Anvers prit parfois des alluresd’élection présidentielle. Ce fut un duel entre Patrick Janssenset Bart De Wever, un affrontement qui n’a pas faiblijusqu’aux dernières heures. Un duel très médiatisé, aux intérêts innombrables. À Anvers, le verdict des urnes engageait l’avenir de la N-VA. Un enjeu qui rend les gens nerveux, même les plus froids. Le contexte national entrait aussi en ligne de compte. La N-VA voulait prendre pied dans chaquecommune flamande. Le parti entendait s’ancrer au niveau local. De sorte que De Wever dut œuvrer à Anvers mais aussi – en tout cas avant l’été – dans toutes les communes. La bête de campagne se révéla.

Quant aux enjeux précis de ces élections, De Wever les dévoila lui-même à la fin du mois de septembre à l’université de Gand. Il y était invité avec six autres présidents departis flamands pour le premier cours de politologie du professeur Carl Devos. Depuis, cette séance est devenue l’undes grands moments de l’année politique. Elle a pris les alluresd’une déclaration de septembre au Parlement flamand ou d’un discours sur l’état de l’Union par le Premier ministre à la Chambre.

De Wever parlerait en dernier lieu, tel était le vœu des étudiants. Il répondit d’abord à la question : « Quel est en définitive l’enjeu de ces élections ? » La réponse fut on nepeut plus claire : « Selon moi, ces élections ont comme enjeula conquête du pouvoir, comme toutes les élections en démocratie. C’est bien de cela qu’il s’agit : du pouvoir. Je me présente aux élections parce que j’aimerais prendre le pouvoir. Comme tous les messieurs ici présents. Pourquoi aspirons-nous au pouvoir ? Afin de marquer la réalité de notre empreinte idéologique. Dans le cas présent, dans toutes les villes et toutes les communes flamandes. Dans ce jeu de pouvoir, on considère que les élections communales ne sont pas importantes. Peu d’électeurs ont conscience que ces élections sont déterminantes dans le grand jeu de pouvoir qui se déroule principalement à Bruxelles et partout oùon se tire dessus avec la grosse artillerie. C’est un paradoxe car, en réalité, ces élections communales sont d’une importance extraordinaire dans ce jeu de pouvoir. Et particulièrement les élections qui viennent. Pour un parti, l’ancrage local est essentiel pour établir une tête de pont structurelle. Sans ce pouvoir de base, on se fait balayer de la rue de la Loi en un rien de temps… »

En deux minutes, Bart De Wever prononça pas moins de huit fois le mot « pouvoir ». Déjà au cours des mois décisifs précédents, il n’était question que de cela. Tel était l’enjeude ce combat électoral, parfois très dur. Une campagne destructrice où l’on utilisa mille astuces pour conquérir le pouvoir. De Wever était lancé dans une longue campagne marathon mais se montrait en même temps bon stratège en affaiblissant l’armée de son rival. Autrefois, à la demande des universités de Louvain et de Gand, le président de la N-VA donna une conférence sur la place importante qu’il accorde à sa chère Rome antique dans la société contemporaine.Il parla de ce style de campagne politique impitoyable, citant Quintus Tullius Cicero, auteur d’un livre adressé à son frère Marcus Tullius Cicero. Ce dernier nourrissait des ambitions électorales et Quintus lui rédigea un plan de campagne militaire : leCommentariolum Petitionis(environ 65-64 avantJésus-Christ), littéralement « manuel de campagne électorale ».Un plan brutal, insolent. « Selon les historiens », dit De Wever, « c’est la description véridique d’une campagne politique à la fin de la République romaine. » De Weveraime en citer la première phrase : « Vous êtes ce que vous êtes, et c’estvotre atout le plus important. Mais il n’y a pas de mal à faire semblant de temps à autre. »

Dans ce style de lutte électorale, il arrive souvent que rienne corresponde à l’impression initiale. Tout a une signification,une histoire, une raison d’être. Autant d’éléments qui demeurent généralement invisibles. C’est la raison pour laquelle il est passionnant, dans ces moments-là, de jeter un coup d’œil du côté des cuisines. Et révélateur. Ces derniers mois, De Wever a montré qu’il n’est pas très différent duportrait que l’on se fait de l’homme politique moyen. Il reconnaît qu’il a soif de pouvoir. Que la fin justifie les moyens,ce qui s’est vérifié plus d’une fois. Dans ce domaine, De Wever n’est évidemment pas très différent de ses con­currents des hautes sphères de la politique. Et comme eux, il ne risque pas de changer.

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