Les acteurs du développement local

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296276536
Nombre de pages : 192
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LES ACTEURS DU DÉVELOPPEMENT
Contributions

LOCAL

dédiées à Hubert Coudrieau

Collection
Dirigée

«

Alternances
par Jean-Claude

et Développements»
DAIGNEY ::.

AUBEGNY Jean, L'évaluation des organisations éducatives. AUBEGNY Jean, Les pièges de l'évaluation. BRIFF AUD Joël, De l'urbain au rural. CHARTIER Daniel, A l'aube des formations par alternance. COUDRIEAU Hubert, La science des systèmes et les exploitations agricoles. COUDRIEAU Hubert, L'exploitation agricole: pilotages, tensions, complexités. DEGORCE André, Atmosphère et efficience éducative. DENOYEL Noël, Le biais du gars: travail manuel et culture de l'artIsan. DUFFAURE André, Education, milieu et alternance. ECHO, Des rendez-vous manqués? La classe de seconde. GAUTREAU Guy, L'éclatement rural et les valeurs humaines. GEA Y André, De l'entreprise à l'école: la formation des apprentis. GIMONET Jean-Claude, Alternance et relations humaines. GOUZIEN Jean-Louis, La variété des façons d'apprendre. LERBET Georges, L'insolite développement. LERBET Georges, De la structure au système. LERBET Georges, Le flou et l'écolier: la culture du paradoxe. MIGNEN Pierre, Au-delà du bricoleur, du technicien ou de l'ingénieur. Que sont les paysans? MONTEIL Jean-Marc, Dynamique sociale et systèmes de formation. PINEAU Gaston, Temps et contretemps en formation permanente. PINEAU Gaston, LIETARD Bernard, CHAPUT Monique, Reconnaître les acquis: démarches d'exploration personnalisée.

::.Directeur

de l'Union Nationale des Maisons Familiales (36, allée Vivaldi, 75012 Paris)

rurales

sous la direction de Paul Bachelard

LES ACTEURS DU DÉVELOPPEMENT LOCAL
Contributions dédiées à Hubert Coudrieau

Éditions L'Hartnattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1844-9

Préface

A Hubert Coudrieau

Vouloir résumer les travaux de Hubert Coudrieau en quelques pages relève tout simplement de la gageure. Les quelques 1 500 pages de sa thèse, son dernier travail, montrent à quel point un homme simple, d'origine modeste peut accéder" à un niveau de savoir peu commun. Quand on parcourt ce travail de titan, on est véritablement impressionné, quand on sait qu'il est le fruit de seulement trois ans de travail conjugués avec beaucoup d'autres activités d'ordre professionnet on est pris de vertIge. Ses champs de recherche étaient ciblés. Les organisations, les structures locales et la place des acteurs dans ces systèmes constituaient ses terrains favoris. Sa thèse et les deux publications qui en sont tirées constituent actuellement des références en la matière 1. D'un point de vue méthodologique, il est sans
1. PUBLICATIONS: COUDRIEAU (H.), 1987, Acteur, Formation, Organisation et environnement, Contribution à une théorie systémique du changement dans les exploitations agricoles, Thèse de Doctorat, Tome 1 : 930 p., Tome 2 : 715 p. COUDRIEAU (H.), 1988, La science des systèmes et les exploitations agricoles, Éd. Universitaires, UNMFREO, 259 p. COUDRIEAU (H.), 1990, L'exploitation agricole, pilotages, tensions, complexités, Éd. Universitaires, UNMFREO, 272 p. 7

doute un des tout premiers à manier avec autant de maîtrise le systémisme, l'approche par les interfaces pour travailler son secteur de prédilection: l'agriculture et les exploitations agricoles. Avec beaucoup d'audace, de simplicité mais surtout avec une volonté farouche il s'est attaqué au difficile problème du changement. Qu'est-ce que le changement? C'est cette question située résolument dans le domaine de l'hyper-complexe qui est mise sur la sellette. Cette recherche traduit une volonté de rigueur, de non-concession, ainsi les visions simples, causalistes, idéologiques du changement sont-elles démontées les unes après les autres. Mais il est relativement facile de discuter des théories et nettement moins aisé de proposer d'autres grilles de lecture. C'est pourtant ce qui a été fait. Ainsi apparaît progressivement une hypothèse largement étayée du changement par les interfaces. L'interface est ce « quelque chose» de conceptuel et à la fois culturel sur lequel l'acteur projette sa subjectivité. Paradoxalement, l'interface existe bien en tant que tel, une organisation, un syndicat... peuvent constituer des interfaces et être à la fois des entités objectives. Manier le paradoxe avec autant d'opportunité pour montrer comment fonctionne l'acteur et le système suppose ~ne grande décentration de l'auteur par rapport à son objet de recherche. Montrer en quoi et comment la place de l'acteur dans des situations paradoxales qu'il contribue à développer pour augmenter son autonomie alors que celles-ci tendent à le trivialiser demande une envergure intellectuelle peu commune. C'est la mise en évidence d'une cohérence actorielle singulière associée aux processus de changement qui ressort de cette recherche. Chaque acteur a ses propres finalités et développe des moyens parfois en contradiction avec celles-ci, contradictions imposées par les autres acteurs et/ou autres organisations ellesmêmes en contradiction. Fondamentalement, c'est de l'autonomie de l'acteur dans le système dont il est question. La marge de manœuvre est parfois étroite entre la gestion des projets de l'acteur lui-même, des sous-systèmes avec qui il est en relation dont la principale caractéristique est qu'ils changent d'état en permanence.

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L'analyse méthodologie de dix cas très différents les uns des autres a montré que le concept de développenlent ne se réduit pas à la mesure de quelques performances, quelles soient techniques, économiques ou humaines. Le développement relève des interfaces, des entre-deux et les connexions inter-systèmes ne se font jamais de la même façon. Autrement dit, les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes effets, les situations sont et restent indéterminées ce qui amène l'auteur à affirmer que dans tout système plusieurs possibilités potentielles existent simultanément, ce qui rend toute évolution itTIprévisible. C'est le postulat d'indétermination. Appliqué à l'exploitation agricole, la recherche montre que chaque cas constitue une véritable « signature» car le propre des agriculteurs fait qu'ils travaillent avec de la matière vivante dont la maîtrise est aléatoire. Un point commun les rassemble: Ils veulent tous réussir. Cependant les projets, les stratégies et les moyens de chacun sont très différents. Trois cas sont étudiés de manière spécifique: - Le premier met en œuvre un système où l'agriculteur luimême est en situation de dépendance. Les opérations techniques et économiques sont programmées par l'extérieur. L'acteur ne pilote plus le système, il ne peut pas prendre d'initiative par rapport à la gestion technico-économique du système. - Le second a fait évoluer son système de production complexe vers un système plus rationnel où l'acteur a pu développer des compétences et augmenter son autonomie sur différents plans techniques, économiques et sociaux. - Le troisième a cherché à conjuguer la complexité initiale de son système-exploitation avec ses spécificités familiales, personnelles, avec l'environnement socio-économique. Il a construit un système complexe et peu fragile. On peut remarquer, après ces descriptions sommaires, que chaque acteur s'est donnée et a donné au système qu'il pilote (plus ou moins) une véritable identité liée à une stratégie personnelle. Les acteurs et les systèmes ne sont pas homogènes. Les situations sont complexes. C'est par la gestion de cette complexité, du contradictoire, du paradoxe que se caractérise une plus ou moins grande maîtrise des pilotes. « Assumer et tirer 9

parti du complexe qui est par nature indéterminé constitue l'une des l11anifestations tangibles de la compétence, une garantie

contre l'excès de pouvoir des autres pilotes

»

(p. 242) 2.

Cette dernière phrase écrite par Hubert Coudrieau allait constituer pour lui un nouveau défi qu'il s'apprêtait à relever: Entamer une nouvelle recherche sur les questions de pilotage des systèmes et du POUVOIR exercé par lesdits pilotes. Il avait aussi d'autres projets et en particulier celui d'obtenir l'habilitation pour aider des collègues chercheurs dans leurs propres recherches ce qui constitue en soi un moyen pour devenir plus autonome :et qui montre à la fois une montée en puissance vers un processus' d'autonomisation toujours plus affirmé. Même si le chercheur tend à se distancier de sa recherche et c'est une qualité certaine, il en fait à la fois partie intégrante (un paradoxe de plus) et travailler sur le thème du changement c'est se changer soi-même, c'est devenir capable de gérer des situations antagonistes auxquelles tout être est confronté en permanence, c'est éviter de se laisser enfermer par des situations uniformisantes. C'est aussi monter en puissance et devenir capable de changer sa vision du monde, qui dans le sens commun est le plus souvent hyper-rationalisé, où le savoir est considéré parfois comme une fin en soi, où l'homme binaire tend à régner en maître. C'est un peu tout cela que Hilbert Coudrieau a combattu en produisant cette œuvre. Ceci, il l'a fait d'une manière audacieuse mais non méprisante. C'est peut-être par là aussi que passe la naissance de l'homme ternaire... l'homme chargé de bon sens, armé d'une multitude de « grilles» de lecture et capable de gérer à la fois la pensée et l'action. Jean Clénet ::.

2. COUDRIEAu (H.), 1988, La science des systèmes et les exploitations agricoles, Ibid. ~} Jean CLÉNET, Formateur au Centre Pédagogique des Maisons Familiales Rurales. 10

Introduction LE DÉVELOPPEMENT
Paul Bachelard
::.

LOCAL

Comment présenter le développement local qui tient souvent plus du discours volontariste que d'une réalité mesurable ? La recherche de critères objectifs pour préciser une croissance qui serait un des éléments du développement se révèle illusoire. Et il est toujours facile d'opposer les éléments négatifs aux transformations que l'on baptise de positives. Les composantes les plus fortes de ce développement sont sociales et culturelles et relèvent de l'affirmation collective nuancée par l'opinion jamais unanime des intéressés. On pourrait presque parler d'acte de foi. Quand une population affirme qu'elle ne veut pas renoncer, et manifeste un esprit d'entreprise à travers de nombreuses actions dont certaines relèvent du symbole, on parlera de développement local. Et pourquoi contredire des gens qui affirment leur joie de vivre au pays et qui chaque jour réchauffent la convivialité faute de pouvoir transformer une économie dont les vrais décideurs sont bien loin. Les zones rurales subissent peu ou prou l'inlassable érosion d'un système agricole qui n'a pas achevé ses gains de producti::. Paul Bachelard, Professeur à l'Université de Tours.

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vité. Et les campagnes continuent de perdre les jeunes et les plus diplômés. Ce constat peut nourrir des renoncements ou provoquer des révoltes volontaristes. Quand la proximité d'une grande ville inverse la démographie, c'est en fait une autre logique extérieure qui vient bouleverser la cohérence de la société traditionnelle. Mais cette intégration périurbaine à la logique de la grande ville a rarement été choisie comme modèle d'évolution. En fait la variété des situations, leur appréciation est presque infinie. Les articles qui suivent ont été rédigés par de jeunes chercheurs qui ont pensé un thème dans leur mélTIoire DUEPS (Diplôme Universitaire en Pratique Sociale. Diplôme de niveau II). Ce thème du développement local a été interprété librement. La majeure partie des chercheurs travaille dans une Maison Familiale. L'agricole est presque toujours présent dans le champ d'observation choisi. Mais l'ambition est de comprendre le rural avec des attitudes qui varient et que chacun doit pouvoir assumer. Le comprendre pour comprendre est souvent relayé par un comprendre pour agir. Certains ont ici forgé les outils d'un militantisme qui se retrouvera dans la vie associative ou par une nouvelle ouverture de la Maison Familiale sur l'environnement social et économique. Tous ces mémoires ont été dirigés en équipe avec Hubert Coudrieau. Hubert a disparu tragiquement en juillet 89. Avec les chercheurs qui ont vécu son enseignement, son initiation à la recherche, nous lui dédions ce livre. Il le voulait. Ensemble nous avions choisi un cadre souple pour ne fermer aucun champ d'investigation à ceux qui cherchaient leur propre cheminement de vie dans cette formation DUEPS. Ce livre est le témoignage collectif d'une amitié pour un enseignant chercheur aux exigences stimulantes. Ce livre révèle à peine le quart des chantiers ouverts. La diversité peut surprendre. Elle est voulue. Elle correspond à la diversité des approches révélatrice du tempérament du chercheur et de la personnalité de la région étudiée.

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Dans ce nouveau voyage par les pays de faible densité 1, avec des incursions dans l'espace urbain qui rend les agriculteurs Inarginaux, nous proposons quelques regroupelnents thélnatiques. Chaque article ne résume pas un 11lémoire mais en présente une composante significative.

A - QUEL DÉVELOPPEMENT LOCAL

Dans ce voyage nous pouvons partir du Boischaut Sud. Dans ce Berry bocager, à cheval sur la frange nord du Massif Central, Dominique Froidefond s'est longuement interrogé sur le fonctionnement des institutions agricoles et sur les rapports entre formation et réussite professionnelle. Il promène ici un regard amusé et désabusé de sceptique caustique qui ausculte les discours tenus sur le développement de la France du vide. Ainsi il analyse tout ce qui nourrit encore les vieux mythes du renouveau rural, dans les régions où plus personne n'y croit. D'où le constat d'une crise d'identité produit par une crise culturelle ancienne,
«

les ruraux produisent encore de la société mais ne reproduisent

plus d'identité ». Pour cette France rurale oubliée, cette diagonale sauvage qui va de la Meuse au Gers, on résume souvent l'aménagement à cette position défensive «conserver le patrimoine naturel et conforter le rôle d'une agriculture gestionnaire de l'espace et de l'environnement ». La mise en réserve atténue l'abandon que l'on ne veut pas

avouer. Et l'auteur le cœur serré, évoque « le passage en quelques kilomètres, de la Champagne ouverte, usinée à perte de vue, au
monde clos du Boischaut, bocage édenté d'ormes crevés ». Cet espace, comme le quart de la France, le Boischaut est « oublié de la croissance, contourné par les grands flux, ignoré des fleuves, déficient du sous-sol et mal loti en paysages, le pays sur1. MATHIEU (N.), DUBOSCQ (P.), 1985, Voyage en France par les pays de faible densité, CNRS Toulouse, 180 p. 13

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vit et se désagrège lentement, trop lentement pour faire émerger la gravité et l'irréversibilité du processus ». Mais plus grave est la crise culturelle, car en l'absence d'acteurs actifs, d'une nlémoire collective exigeante, Dominique Froidefond constate
«

Il n'y a pas de culture capable de rallier les acteurs autour d'un

projet COffilTIUn,la scène est parsemée de figurants découragés ». Ce voyage peut être poursuivi à travers le Lochois, situé au Sud-Est de l'Indre et Loire. Le diagnostic d'ensemble pourrait être le même. Mais J ean-J oseph Allain voulant espérer dans sa région a d'abord retenu le volontarisme d'agriculteurs qui n'ont pas refusé l'action collective dans une zone où le progrès des céréales renforce l'individualisme. Mais l'agriculture se bat pour survivre et les contraintes du marché européen réduisent singulièrement les initiatives possibles. Le passage au développement rural rencontre ici les mêmes obstacles que dans le Boischaut. La crise culturelle, renforcée par les oppositions de Loches et la campagne, entretient cette apathie. On peut à l'autre extrême passer de cette France du vide qui s'étiole au périurbain d'une grande ville où la recherche d'une mémoire collective peut donner à la minorité ancrée dans des campagnes menacées par l'invasion urbaine des raisons de survie en affirmant une identité. L'espace périurbain est convoité et soumis à de multiples pressions. Alain Bessard a vécu une phase de l'aménagement du Grésivaudan dans la banlieue nord de Grenoble. Rationalisant les observations faites, il insiste sur la première phase, celle qui voit naître les associations. Parfois, c'est un événement local, le prétexte d'une exposition qui fait naître des recherches. Une mémoire collective retrouvée sert de lien entre tous ceux qui s'engagent dans le débat d'aménagement. L'auteur note aussi que la pression démographique s'étant ralentie, les modèles de développement urbain étant discutables et discutés, l'État ne souhaite plus imposer. Il recherche un partenariat local qui validera - au nom de l'opinion représentée les décisions. Mais, dans un espace périurbain, la définition d'un local ayant du sens pour les hommes, dans une entité plus large, le Grésivaudan, qui est le pays, n'est pas facile. Les structures de

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réflexions ont dû s'adapter à ce partage de l'espace doublé d'une réflexion thématique pour retrouver les solidarités sociales et les logiques d'aménagement. Le périurbain, avec tou tes les superpositions d'espaces vécus, approprié ou finalisé apparaît comme beaucoup plus complexe que l'espace rural. Il permet de lnieux décomposer les mécanismes de pouvoir et les relations qui peuvent exister entre structures de réflexions couvrant des espaces variables et organe d'exécution représentant un espace codifié et légal.

B - PRODUIRE POUR VENDRE: LES VOIES MULTIPLES DE LA DIVERSIFICATION

L'agriculture est très présente dans les études sur le milieu rural. Elle reste centrale dans l'analyse du devenir économique, des relations sociales. Mais cette agriculture n'est plus la toile de fond paisible d'une société immobile. L'accélération des mutations économiques provoque une dramatisation des évolutions sociales. L'exode agricole, par son ampleur, par les impasses qu'il révèle, laisse apparaître dans certaines régions les possibilités de la fin d'un monde. Le gel des terres sonnant le glas des paysages connus, le sentiment d'un abandon programmé s'installe insidieusement. Mais les agriculteurs ne veulent pas mourir ni renoncer à ce qu'il leur reste. Cet attachement au terroir 'et cette volonté de survivre les amènent à tenter de nouvelles stratégies dont la variété peut surprendre. D'où la recherche des activités complémentaires de revenus, d'où des mutations profondes quand l'agriculteur devient aubergiste, d'où un enrichissement des fonctions du chef d'entreprise quand le viticulteur développe son savoir-faire de vendeur. Et ceux qui survivent le mieux dans des conditions marginales sont souvent ceux qui ont abandonné le profil classique de l'agriculteur. L'exploitation devenue entreprise se trouve prise dans le cyclone des mutations qui agite et malmène le tissu des
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petites entreprises. Hors des zones privilégiées, la terre, l'exploitation ne sont plus les syn1boles de la pérennité. A travers les études des expérimentations apparaissent. Elles peuvent se généraliser selon les processus complexes de la diffusion de l'innovation. Elles peuvent rester pionnières, aux franges d'une agriculture traditionnelle. Alors apparaissent les personnalités fortes de véritables entrepreneurs. Nous en examinerons quelques-unes. L'exemple d'agriculteurs qui se sont lancés dans l'hébergement et surtout la restauration, en utilisant une part de l'exploitation comme base d'approvisionnement, souligne la" complexité de ces mutations analysée par Marc Courjaud. Tout en conservant les anciennes fonctions de production, l'agriculteur doit en ajouter de nouvelles, parfois spécialisées comme la cuisine, et d'autres à temps partiel (approvisionnement, gestion, service...). La mutation d'activité prend son sens avec une plus grande agrégation des membres de la famille à la nouvelle entreprise. Surtout à travers la répartition des tâches qui peu à peu se dessine, la notion d'autorité, de structure familiale évolue. La nouvelle entreprise peut brillamment réussir, mais sa fragilité reste forte. Même si elle garde sa base importante de production agricole (légumes, cultures pour l'élevage servant à l'approvisionnement) elle échappe alors aux circuits habituels de commercialisation des produits agricoles. En montant une chaîne intégrée, l'agriculteur restaurateur renoue avec l'archétype de l'autarcie. Il peut être le novateur que l'on admire, que l'on veut imiter mais aussi le déviant que l'on ignore. Les transformations les plus spectaculaires tiennent à l'hypertrophie nouvelle de la fonction commerciale. Le vin et les alcools, qui sont des produits à forte valeur symbolique et d'un prix modulable élevé, se prêtent bien à cette démarche conquérante du producteur. En Charente, Marc Courjaud a étudié le cas d'un agriculteur âgé, menacé de faillite, qui a réussi une conversion en vendant son cognac, associé à un coffret permettant de pratiquer la vieille recette du brulôt charentais. Tel autre vigneron diversifie ses productions et en assure la promotion. Cette démarche est maintenant plus classique. Dans les régions

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de vignobles de qualité, la majorité des vignerons a appris à vendre son vin avec des techniques de commercialisation très élaborées. Pierre Cady dans le vignoble de la vallée du Cher a bien mis en valeur le rôle moteur de ces nouveaux leaders de la vente dans une région viticole ancienne où la recherche de la qualité ne s'est imposée que progressivement. Le vignoble, traditionnellement planté d'un grand nOlllbre de cépages dont les hybrides à fort rendement, donnait des petits vins de table dont la distribution était assurée par le négoce. L'individualisme des vignerons ne voulant pas renoncer à leur parcellaire morcelé, l'absence d'investissement et de recherche en vinification entraînaient un déclassement de la région marginalisée par l'évolution de la

consommatIon.

.

Le renouveau est venu d'une nouvelle génération de vignerons. Pierre Cady étudie bien les conditions de ces transformations. Il analyse plus particulièrement quelques réussites qui jouent un rôle d'entraînement dans l'évolution des mentalités. L'un d'eux après avoir progressivement arraché pour replanter en Gam~y et Pineau est un pionnier dans la recherche des techniques de vinification. Mais l'élément nouveau, révolutionnaire est l'appropriation des médias pour créer une ou des images de produits personnalisés et ensuite d'adapter toute la stratégie du vigneron à cet acte de vente. La concurrence est vive mais le marché reste large, ouvert, mobile et dynamique. On assiste ainsi à des réussites de même nature que les réussites industrielles. La bouteille qui dégage au litre des marges nettes cinq à dix fois supérieures au médiocre vin vendu en vrac au négociant crée l'aisance. Elle justifie un nouvel esprit d'entreprise qui est l'âme du développement.

C - L'INNOVATION
L'innovation et ses conséquences multiples sur la productivité, l'évolution de la société rurale, l'émergence de nouvelles 17

activités, est naturellelTIent traquée par le chercheur pour découvrir des scénarios logiques expliquant les mécanismes du développement local. Le rôle de l'innovation, ses cheminements, son poids réel restent interrogation avec tout le flou qui entoure les phénomènes non quantifiables. L'approche compréhensive, ethnologique dans sa démarche d'observation, apporte sinon des certitudes, au moins des éléments convergents qui peu à peu fondent une opInIon. Le développement n'est jamais linéaire. Les agents de développement apprennent à travers leurs insuccès l'humilité de l'écoute. La décision d'agir pour un acteur économique est par nature complexe. Elle ne peut répondre à l'incitation directe et simplifiante d'un discours extérieur. Et la nature de l'arbitrage du décideur échappe souvent au conseiller. Alain Rongier dans son étude a fait l'analyse de l'échec des plans de relance de la floriculture de la Manche. Les raisons de cet échec sont multiples. L'horticulture d'ornement a d'abord été l'activité de gens aisés et cultivés produisant pour une clientèle limitée. Alors, beaucoup d'horticulteurs même inexpérimentés vivaient bien sur un marché évoluant peu. Après 1960, la concurrence européenne s'est faite sentir et la demande s'est développée, devenant populaire avec l'essor de l'habitat individuel. La demande a été satisfaite par des importations. Pour combler le déficit de la balance commerciale, on a voulu promouvoir le «développement» de l'horticulture, c'est-à-dire d'autres façons de produire voisines de celles des Hollandais. Or, les horticulteurs de la Manche, dans leur grande diversité, avec l'héténogénéité des eXploitations, n'ont pas été conditionnés par cette course à la productivité. Le discours officiel leur est étranger ou du moins il ne correspond pas à leurs préoccupations. Alain Rongier précise «A chacune des deux optiques de développement évoquées précédemment (équilibre du commerce extérieur et amélioration de la qualité de vie des horticulteurs) doit correspondre sa propre série de méthodes ». Toute action doit vaincre l'isolement et s'appuyer sur des groupes. Mais l'isolement physique des exploitations horticoles, le secret traditionnel qui couvre ce qui se passe dans la serre, 18

l'absence de syndicat professionnel, tous ces éléments cent une cul ture individualiste et freinent le collectif.

renfor-

Ce qui ne veut pas dire que les horticulteurs soient imperméables au progrès et ne souffrent pas de leur isolement. Mais comlllent faire accepter un développement conçu de l'extérieur s'il ne rentre pas dans l'objectif d'entreprise. Alain Rangier cite Fabrigoule et Mainié montrant qu'un apport technique ou finan-

cier ne peut être efficace que s'il « s'insère dans la stratégie adoptée par l'exploitant, en comprenant bien la cohérence vations de l'horticulteur et de sa famille ». des moti-

Une autre approche a été réalisée par Laurent Bru étudiant le comportement des migrants dans les campagnes du Tarn. Ces migrants viennent de l' Aveyron tout proche, de l'Ouest de la France, mais aussi du Bassin parisien et d'Algérie. Ils sont assez nombreux, près de 10 °/0 de l'ensemble des chefs d'exploitations du Tarn. Le syndicat des migrations a favorisé leur dispersion dans le tissu rural et ils ne représentent jamais plus de 15 °/0 des agriculteurs d'un canton. Ces exploitants venus d'ailleurs ont apporté des savoir-faire nouveaux par rapport aux pratiques moyennes des agriculteurs voisins. Ils se sont affirmés, sinon singularisés par l'usage plus fréquent des techniques nouvelles telles l'ensilage, la stabulation libre, la pose des clôtures, le retournement des prairies naturelles pour cultiver des fourrages. Leur réussite professionnelle a été appréciée quand elle n'était pas trop éloignée des pratiques du milieu d'accueil. Ainsi les Aveyronnais et les migrants de l'ouest ont été acceptés, se sont intégrés. Ils ont même obtenu la confiance des agriculteurs pour les représenter dans les organismes professionnels. Le trait d'union facilement établi tient à une conception voisine de l'exploitation familiale. Les parisiens et les rapatriés porteurs d'un autre type d'exploitation sont restés des étrangers ignorés. L'auteur s'interroge sur le rôle des migrants dans la diffusion de l'innovation. Il arrive à cette conclusion en partie contradictoire avec les observations précédentes que ces migrants ne sont pas de véritables innovateurs. Ils jouent plutôt le rôle de courroies de transmission renforçant le groupe des paysans moder19

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