Les années Barrosso, 2004-2014

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En dépit des attaques et des sarcasmes de plusieurs gouvernements, prompts à faire porter à Bruxelles le chapeau de leurs impuissances intérieures, la Commission Barroso a fait mieux que tenir devant de multiples et violentes épreuves : l’Union n’a pas éclaté, la monnaie a été sauvée, les institutions sont aujourd’hui plus efficaces, la lutte contre les abus bancaires et la promotion de mesures contre les conséquences du changement climatique et les effets pervers de la mondialisation ont été avalisées par les États nationaux. Les années Barroso sont bel et bien des années de résistance, de contre-offensive et d’avancée de la démocratie.
Deux historiens de nationalités et de générations différentes, Éric Bussière, professeur à la Sorbonne (chaire « Jean Monnet d’histoire de la construction européenne »), et Guia Migani, maître de conférences à l’université de Tours, se sont fait ouvrir les dossiers bruxellois et ont interrogé le président de la Commission européenne sur son action pendant ces dix années décisives.
En ouverture de leur travail, José Manuel Barroso prend longuement la plume pour réfléchir à son propre bilan. Ce livre est un grand document pour l’Histoire.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021008724
Nombre de pages : 304
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OUVERTURE

Une décennie de résilience européenne


par José Manuel Barroso

Dans un monde globalisé où les technologies modernes ont rapproché les individus en abolissant les distances mais où les modèles politiques et sociétaux diffèrent, défendre l’Europe, c’est défendre ces valeurs, cette vision du respect de la dignité humaine, une culture au sens large du terme dont nous pouvons être fiers, sans arrogance aucune. Et s’il y a une personne avec qui j’ai eu l’honneur de travailler qui a su dire mieux que quiconque la place centrale de la culture dans le projet européen, c’est bien Denis de Rougemont.

Cette dernière décennie, qui a été particulièrement riche en événements proprement spectaculaires, tant sur le plan économique que sur le plan géopolitique, nous a précisément montré que nous avons besoin d’une Europe plus présente dans le monde, plus politique, plus solidaire, mais aussi plus citoyenne et plus culturelle.

Tous ces événements nous ont rappelé, si besoin en était, que la paix et la prospérité en Europe ne peuvent certainement pas être tenues pour acquises. Ce fut aussi le message du comité Nobel de la paix lorsqu’il a choisi de décerner son prestigieux prix à l’Union européenne en 2012, ce qui a été pour moi un moment de grande émotion que je n’oublierai jamais. Et lorsque j’ai eu l’honneur, avec le président du Conseil européen, de prononcer le discours d’acceptation du prix Nobel de la paix, j’ai fait référence non seulement à la vision de Spinoza sur la paix (« la paix n’est pas seulement l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice »), mais aussi au lien entre paix, démocratie et liberté. Cette liberté que mon propre pays, le Portugal, et d’autres pays d’Europe du Sud et plus tard les pays d’Europe centrale et orientale ont pu reconquérir, permettant ainsi d’avoir, à l’échelle d’un continent, des pays réunis sur la base des mêmes valeurs au sein de l’Union européenne. Aujourd’hui, à l’âge de la mondialisation, cette intégration européenne demeure le projet le plus visionnaire de l’histoire récente. Elle est plus que jamais la meilleure façon que nous avons de défendre nos intérêts et de promouvoir nos valeurs.

Toute crise s’accompagne de bouleversements profonds, de ruptures, de transitions et, faute de distance suffisante, toute transition récente est difficile à analyser, en particulier par ceux qui ont été directement impliqués dans les décisions à prendre. Le professeur Éric Bussière et Guia Migani bénéficient quant à eux de la distance indispensable pour observer, en toute indépendance d’esprit, cette période de crises que nous venons de traverser. Et ils ont choisi de le faire à travers le rôle d’une institution européenne particulière, la Commission européenne, qui a ouvert volontiers ses portes à leurs recherches. Ils apportent toute leur rigueur académique à une analyse fine et perspicace d’une période complexe, s’attachant à des thématiques qui ont été précisément les thématiques essentielles de mes deux mandats. Je les félicite pour ce travail portant sur des années intenses, qui furent peut-être les plus exigeantes depuis le début de l’intégration européenne.

Pour ma part, après dix années de ma vie consacrées à la présidence de la Commission européenne, j’ai pu constater à quel point celle-ci occupe une place irremplaçable au centre de la complexité institutionnelle européenne. La Commission est non seulement la salle des machines de l’Europe, mais elle a toujours eu – et continuera à avoir – un rôle indispensable conciliant la prise de conscience de la diversité des situations entre États membres et l’expertise des politiques européennes. Elle garde tout son pouvoir d’initiative, et je suis confiant qu’elle continuera, peut-être avec plus de discrétion que d’autres, mais forte de ce que j’appelle son charisme technique, à piloter d’une main experte cette communauté de destin qu’est l’Union européenne.

Car, ne nous y trompons pas, la construction européenne ne peut être considérée comme acquise une fois pour toutes. Et il serait faux de croire que les solutions s’imposent automatiquement sans volonté politique des dirigeants et sans l’appui des citoyens.

Pendant les moments très difficiles que nous avons traversés, j’ai appelé de toutes mes forces certains dirigeants de nos pays à ne pas oublier l’éthique de la responsabilité européenne. À cet égard, les moments les plus aigus, notamment ceux de la crise financière et de la dette souveraine, ont été des plus révélateurs. Plus d’une fois, dans ces moments dramatiques, j’ai senti, et je n’étais certainement pas le seul, que nous étions vraiment au bord de l’abîme et que certaines décisions politiques, ou l’absence de décisions politiques, nous avaient mis dans cette situation. Il nous fallait impérativement prendre toutes les bonnes mesures sans lesquelles la relance ne pourrait pas se faire. Cela veut dire que, pour le meilleur ou pour le pire, la politique, ça compte ! Les décisions politiques ont toujours des conséquences. Nous l’avons vérifié dans des conditions parfois extrêmes. J’espère que les leçons de cette période ont été suffisamment comprises. Le pire ne peut jamais être exclu. L’avenir pourra nous confronter à d’autres défis, nous exposant à des choix tout aussi difficiles que ceux auxquels nous avons dû faire face. L’Europe est en effet une aventure en constant mouvement.

José Manuel BARROSO,
Bruxelles, septembre 2014

Introduction


Présider la Commission européenne représente probablement l’une des responsabilités politiques les plus difficiles qui soient. Cette réalité tient à la nature de l’institution et au cadre dans lequel elle agit. Aréopage d’aujourd’hui 28 membres, elle a certains traits d’un gouvernement sans en avoir l’ensemble des pouvoirs. Et si sa relation de travail avec le Parlement européen s’apparente par certains aspects à ce qui se passe dans un cadre national, c’est bien la relation avec les gouvernements nationaux, réunis au sein du Conseil européen, qui souvent structure le cadre de son action. Car si, dans le large champ d’activité qui est le sien, la Commission est à l’origine des lois communautaires et dispose de larges compétences d’exécution, ce sont les gouvernements qui ont le plus fréquemment le dernier mot.

La Commission qui s’installe en novembre 2004 est de fait la première à fonctionner avec la participation des nouveaux États membres de l’Europe orientale ainsi que Malte et Chypre. L’une des priorités de José Manuel Barroso à son arrivée au Berlaymont est donc de prendre en compte un ensemble de réalités, d’intérêts et de cultures politiques nationales beaucoup plus diversifié que par le passé.

Mais le cœur de la mission de la Commission est en réalité une affaire d’échelle. Son rôle fondamental est de promouvoir une vision globale, celle de l’intérêt communautaire. Le caractère central de cette mission repose sur l’idée que la valeur de la solution européenne est toujours supérieure à la somme ou à la moyenne des solutions nationales, et cette réalité se vérifie d’autant plus que l’on se situe dans un ensemble de problématiques nombreuses et diversifiées, à l’échelle de la compétition globale. Cette mission s’inscrit aussi dans la durée dans la mesure où les lignes de force de l’action politique de la Commission dégagées à travers son dialogue avec le Parlement et le Conseil doivent s’appliquer avec la continuité nécessaire. Le temps de la Commission relève donc de celui de la politique, mais se veut et se doit d’être moins soumis aux aléas du débat partisan que celui qui se vit sur le plan national. La Commission promeut la stabilité là où les gouvernements, souvent privés de la durée, gèrent l’instabilité qui est le propre de la vie politique nationale. Depuis trois décennies, l’instabilité s’est toutefois aussi installée dans le système communautaire. Elle a été pour partie le résultat des dynamiques de la période : relance des années 1980-1990 et mise en place de l’euro, grand élargissement à l’Est des années 2000. Cette instabilité traduit aussi les tensions économiques d’une mondialisation à laquelle l’Europe ne peut pas échapper. Témoignent de ces temps d’incertitude la succession heurtée des révisions des traités depuis Maastricht en 1992 et la difficulté à mettre au point un cadre décisionnel stabilisé. À la fin de 2009 encore, après la ratification du traité de Lisbonne, d’aucuns croyaient le temps de la stabilité institutionnelle venu. La réalité contemporaine dément cet espoir, et le cadre dans lequel vit l’Union est aujourd’hui à nouveau en discussion.

Les deux présidences Barroso, soit une durée de dix années depuis l’automne 2004, ont été marquées par une succession de tensions sans précédent dans l’histoire de l’Europe communautaire. Les crises s’enchaînent avec violence, et pour la première fois la capacité de survie du projet européen lui-même se trouve mise en question. C’est d’abord la crise politique que représente en 2005 l’échec du référendum de ratification du projet de constitution européenne dans deux pays fondateurs, les Pays-Bas et la France. Pour la première fois, un ensemble de dispositifs représentant une avancée pour le projet européen est repoussé, et ce de manière indiscutable avec de fortes majorités. L’Europe, un moment dans l’impasse, parvient toutefois à se reprendre et le traité simplifié de Lisbonne, signé en 2007 et entré en vigueur en 2009, semble l’en sortir même si c’est sur des bases un peu moins ambitieuses que celles du projet initial. Au moment où José Manuel Barroso entame son second mandat, on pense ne plus avoir à retoucher avant longtemps un ordre institutionnel difficilement réformé : les responsables politiques ne tiennent pas à renouveler une expérience déstabilisatrice au plus haut point. Mais les crises s’enchaînent et se chevauchent. À l’automne 2008, la crise financière venue d’Amérique atteint l’Europe. À l’automne 2009, les choses s’intensifient lorsque les difficultés de la Grèce ouvrent une crise des dettes souveraines qui atteint son maximum d’intensité entre mai 2010 et le printemps 2012. L’enjeu devient alors gravissime car le projet européen est atteint dans ses forces vives : le grand marché qu’avait voulu Jacques Delors en 1985 est en péril, et l’euro, projet fédérateur des années 1990-2000 et qui, pensait-on, mettrait l’Union à l’abri des malheurs économiques venus de l’extérieur, semble ne plus protéger. L’inquiétude, déjà visible en 2005, se mue en une remise en cause de l’édifice économique si difficilement construit, au point que le projet politique porté par l’Union est un moment remis en question. La défiance est globale, économique et politique, elle joue sur le plan interne et affecte un temps la crédibilité de l’Union sur le plan international.

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