//img.uscri.be/pth/5a5dd6843aa589c728648ac935c36eccf4ff6609
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 5,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Les bonnes raisons de voter Mélenchon

De
112 pages

Jacques Généreux, co-responsable du programme de la France Insoumise et économiste reconnu, s’attache ici à expliquer l’inéluctable rupture qui s’impose en France et en Europe.
Il s’adresse à tous les Français désireux de comprendre la nature essentielle du programme de la gauche écologiste, républicaine et social de Jean-Luc Mélenchon.
Un ouvrage indispensable pour saisir l’importance et les enjeux de cette élection face aux impasses où nous ont enlisés droite et gauche au pouvoir.


Voir plus Voir moins
couverture

Les bonnes raisons de voter Mélenchon

« Je ne vais pas ici vous réciter un programme ni vous faire l’éloge d’un candidat, car il ne s’agit pas de valider un catalogue de mesures ni de décerner un prix d’excellence. En votant, vous allez décider du progrès ou de la régression. En votant, vous déterminerez la logique et les finalités essentielles qui guideront l’action publique, et c’est d’abord à l’essentiel que je veux vous inviter à réfléchir, quel que soit votre positionnement politique. Je crois que, par-delà la gauche, la droite et le “juste milieu”, nous avons tous de bonnes raisons de déplorer la gouvernance de ce pays au cours des deux quinquennats précédents. Nous pouvons tous percevoir une crise protéiforme, économique, écologique, politique et morale, face à laquelle il est temps de reconsidérer notre avenir commun.

C’est pourquoi je veux vous inviter ici à tenir un instant les yeux grands ouverts sur la réalité des enjeux qui sont devant nous. »

Jacques Généreux

Jacques Généreux est économiste et professeur à Sciences Po. Très proche du candidat depuis plus de quinze ans du fait de son engagement dans la gauche du PS, co-fondateur du Parti de gauche en 2008, il est également le co-directeur de la rédaction de son programme. Celui que les journalistes appellent « l’économiste de Mélenchon » a publié de nombreux ouvrages à succès, parmi lesquels Jacques Généreux explique l’économie à tout le monde ou La déconnomie (Seuil).

 

Photographie de couverture : © Stéphane Burlot/Studio Hans Lucas

 

ISBN : 979-10-209-0504-8

© Les Liens qui Libèrent, 2017

 

Jacques Généreux

 

 

LES BONNES RAISONS DE VOTER MÉLENCHON

 

 

ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT

REMERCIEMENT

Je tiens à exprimer ma reconnaissance à Caroline Benoist-Lucy pour le travail précieux qu’elle a bien voulu faire sur ce texte. Ce livre doit beaucoup à ses relectures critiques et à ses judicieux conseils.

 

« Plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre […]. Même sous la Constitution la plus libre, un peuple ignorant est esclave. »

CONDORCET1


1 Cinq Mémoires sur l’instruction publique, 1791.

1 Ce que j’ai à vous dire Un argumentaire pour qui, pour quoi ?

Soyez sérieux cette fois-ci : arrêtez de voter n’importe comment ! Faites le choix qui vous plaira, mais pour de bonnes raisons. L’élection n’est pas un concours de beauté, et l’isoloir n’est pas un lieu d’aisance. Ce qui est en jeu est bien trop grave pour nous laisser aller à la paresse qui nous pousse souvent à voter comme d’habitude, au dégoût qui nourrit l’abstention, ou encore au défoulement protestataire qui peut nous faire passer à côté d’une bifurcation progressiste et raisonnable.

C’est pourquoi je ne vais pas ici vous réciter un programme ni vous faire l’éloge d’un candidat1, car il ne s’agit pas de valider un catalogue de mesures ni de décerner un prix d’excellence. En votant, vous allez décider du progrès ou de la régression. En votant, vous déterminerez la logique et les finalités essentielles qui guideront l’action publique, et c’est d’abord à l’essentiel que je veux vous inviter à réfléchir, quel que soit votre positionnement politique. Je crois que, par-delà la gauche, la droite et le « juste milieu », nous avons tous de bonnes raisons de déplorer la gouvernance de ce pays au cours des deux quinquennats précédents. Nous pouvons tous percevoir une crise protéiforme, économique, écologique, politique et morale, face à laquelle il est temps de reconsidérer notre avenir commun.

Notre système économique et social est en pleine dégénérescence. Il épuise notre terre et les hommes, et nous a plongés dans une grande crise que les gouvernements Sarkozy-Fillon et Hollande-Valls se sont révélés incapables de combattre. En dix ans, depuis 2007, rien n’aura été réellement entrepris pour nous mettre à l’abri de la prochaine crise financière qui s’annonce, pour engager une plus qu’urgente transition écologique, pour faire reculer la souffrance au travail et le sous-emploi de masse. Durant ces mêmes dix années, la gauche et la droite au pouvoir se sont entendues pour soutenir le traitement absurde et criminel imposé par l’Union européenne aux États les plus durement touchés par la crise. Elles ont bafoué le suffrage universel en ratifiant sous un autre nom (traité de Lisbonne) le projet de constitution européenne rejeté par le peuple français en 2005, puis en signant le Pacte budgétaire européen (TSCG)2, que François Hollande, durant sa campagne, s’était pourtant engagé à renégocier.

L’Union européenne, autrefois promesse de paix, de démocratie et de progrès partagé, s’est muée en un espace de guerre économique qui dresse les États et les peuples les uns contre les autres. Un espace de dictature dans lequel le vote des citoyens n’a plus le pouvoir de déterminer souverainement l’orientation des politiques économiques et sociales. Et, de toute façon, à quoi bon voter un coup à gauche, un coup à droite, si c’est pour changer les têtes sans changer de politique ? Ce n’est pas une injonction de Bruxelles qui a condamné la France et l’Europe à la logique austéritaire ; c’est l’idéologie économique commune aux prétendus « Républicains » et « Socialistes » qui gouvernent ce pays depuis dix ans, idéologie également partagée par les conservateurs et les sociaux-démocrates dans l’ensemble de l’Union. En matière d’économie, ces vieux mouvements ne se distinguent que par leur marketing, c’est-à-dire les stratégies de communication destinées à nous vendre la même politique de l’offre, le même culte du libre-échange, la même conception de l’Europe et la même résignation face aux dysfonctionnements manifestes de notre système économique.

Certes, la gauche sociale-démocrate se démarque encore par son activisme libéral sur les questions dites « sociétales », au nom de l’égalité des droits de chacun à choisir sa vie. La droite conservatrice en profite pour se faire la championne de l’ordre moral, au nom de valeurs supérieures qui sont censées transcender l’intérêt individuel. Mais comment ne pas voir là des postures opportunistes visant à capter des niches électorales sur le « marché politique », quand les réformes sociétales servent à masquer la démission de la gauche sur la question sociale, quand l’ordre moral de la droite s’arrête aux portes des banques, des multinationales et des lobbies, quand la classe politique s’étripe indéfiniment sur les droits (certes dignes d’intérêt) d’une minorité spécifique, mais « oublie » le droit égal des enfants à ne pas grandir dans la pauvreté, le droit égal des handicapés à une vie autonome, le droit égal des salariés à la santé physique et psychique, le droit égal au travail, le droit égal au logement, etc.? Personne ou plus grand-monde n’est dupe : cette classe politique-là fait encore semblant de se battre pour des valeurs, mais sa pratique du pouvoir et la géométrie variable de ses principes manifestent qu’elle est juste en compétition pour les postes de commande. Le vrai but du jeu n’est pas de faire autrement que le gouvernement précédent, puisque, sauf en matière de mœurs, et comme disait le modèle de François Fillon, Margaret Thatcher : « Il n’y a pas d’alternative. »

Dès lors, puisque l’alternance des grands partis au pouvoir n’autorise aucun changement politique réel, puisque droite et gauche semblent abandonner la population aux exigences du marché, et l’avenir aux vents du monde, le ressentiment légitime d’une part croissante de la population européenne nourrit la résurrection d’une extrême droite nationaliste et xénophobe. L’afflux de réfugiés fuyant la guerre et la vague d’attentats revendiqués par Daech créent, hélas, un terreau favorable à la floraison du discours nauséabond qui détourne l’angoisse des peuples vers la haine de l’étranger. Heureusement, les trahisons de la vieille gauche ont aussi suscité l’émergence de nouveaux mouvements politiques reprenant le flambeau du progressisme internationaliste (Parti de gauche, Front de gauche, La France insoumise, Die Linke, Podemos, etc.). D’un côté, une nouvelle droite qui fait appel à la bêtise et alimente le fantasme d’une nation isolée et épurée ; de l’autre, une nouvelle gauche qui fait appel à la raison et propose une transition paisible vers une nouvelle économie, une démocratie plus réelle, une autre coopération européenne et internationale. Qui l’emportera ? La bêtise ou la raison ?

Voilà le moment de l’histoire où nous sommes : la phase avancée d’une « Grande Régression3 » engagée depuis quelques décennies. Système économique insoutenable pour la planète comme pour les travailleurs. Vie politique vidée de son sens, voire désertée par la décence. Démocratie moribonde et bafouée par les élus. Grands partis discrédités et enlisés dans le combat des chefs. Résurgence du nationalisme et de la xénophobie. Désunion d’une Europe en route vers l’explosion. Vous pouvez faire l’autruche et détourner le regard si cela vous arrange, mais tous ces défis ne vont pas s’évaporer comme par enchantement. La Grande Régression économique, écologique, sociale, démocratique et morale va se poursuivre, et les multiples tensions, se tendre jusqu’à rompre. La rupture avec le mode de fonctionnement actuel de l’économie, du système politique et de l’Union européenne n’est donc pas une option ; elle est déjà engagée. La seule question pendante est de savoir si l’inéluctable bifurcation vers autre chose se fera pacifiquement et raisonnablement, sous la houlette d’un gouvernement progressiste et dans l’intérêt général, ou bien à l’occasion d’un effondrement soudain. De la finance ? De la paix civile ? De l’Union européenne ? Peu importe le facteur déclenchant. L’histoire nous enseigne que les changements imposés par les catastrophes se font rarement sans violence et dans le respect des libertés et de la démocratie. Seule importe pour nous tous la nécessité d’éviter cette pente fatale.

C’est de cela que vous décidez avec votre bulletin de vote ! Il ne s’agit pas d’arbitrer entre la jeunesse attrayante de celui-ci et la maturité rassurante de celui-là, entre un peu moins ou un peu plus de social, de baisse des charges, de hausse du smic… L’enjeu est d’une tout autre envergure, et c’est la première chose dont j’espère vous convaincre ici. Allons-nous poursuivre sur la voie d’une société de marché consumériste fondée sur le gaspillage, le saccage de nos écosystèmes, la rivalité, la performance individuelle, la concurrence des uns contre les autres, avec un filet de sécurité sociale minimal pour les perdants ? Une société où la maximisation de la rentabilité financière prime toutes les autres finalités économiques, sociales ou écologiques ? Ou bien voulons-nous reprendre le chemin d’un progrès partagé et repensé pour préserver une planète vivable pour nos enfants et nos petits-enfants ? Attendrons-nous l’afflux de millions de réfugiés climatiques pour réfléchir à ce que nous pourrions faire afin d’éviter que des peuples aient à fuir leur pays ? Resterons-nous les bras ballants à regarder venir une catastrophe financière bien plus dramatique de la précédente ? Ou bien préférons-nous éradiquer tout de suite la finance toxique et restaurer une finance stable au service de l’intérêt général ? Sommes-nous satisfaits d’une vie politique qui se résume à une compétition d’écuries présidentielles, qui ne sélectionne que les plus habiles dans la lutte pour les places, mais pas forcément les plus compétents ni les plus soucieux du bien public ? Ou bien souhaitons-nous refonder une démocratie effective dans laquelle nous tous, citoyens, retrouverions la capacité de déterminer les politiques suivies et de contrôler nos élus ? Laisserons-nous l’Union européenne imploser dans le désordre et l’affrontement des nationalismes ? Tolérerons-nous encore de devoir demander la permission à Bruxelles pour mener la politique décidée par le suffrage universel ? Ou bien tenterons-nous de refonder une coopération européenne respectant la souveraineté des peuples ?

Je le crains : certains pensent peut-être que « tout ne va pas si mal », que j’exagère, et qu’il n’est pas encore temps de se poser des questions aussi cruciales. Et je crains plus encore que bien d’autres, et plus nombreux, évitent tout simplement de se poser trop de questions, parce que le cerveau humain est programmé pour l’évitement des sujets qui dérangent, surtout lorsqu’il s’agit de problèmes complexes, angoissants et sur lesquels nous n’avons, individuellement, aucune prise. C’est là un réflexe qui préserve notre santé psychique, qui participe de ce que les « psys » appellent la résilience, c’est-à-dire notre capacité à surmonter les épreuves de la vie, à prendre les choses du bon côté pour continuer à vivre malgré toutes les horreurs du monde. L’ennui est que cette capacité à nous protéger contre un environnement stressant peut aussi anesthésier la résistance politique qui serait nécessaire pour transformer cet environnement. C’est pourquoi je veux vous inviter à garder un instant vos yeux grands ouverts sur la réalité des enjeux qui sont devant nous.

L’immobilisme et l’attentisme ne sont pas des options soutenables. Face aux tragédies que l’on n’a pas su prévenir, l’état d’urgence est toujours déclaré trop tard, en dépit des avertissements des esprits éclairés qui consacrent leur existence à étudier la vie de la planète et de nos sociétés. Cela fait des décennies que l’urgence écologique est déclarée par les scientifiques, que l’urgence sociale et sanitaire est déclarée par les sociologues et les médecins du travail, que l’alerte aux catastrophes financières est systématiquement lancée par des économistes avant les crises qui viennent régulièrement leur donner raison. Tout cela en vain, ou presque. Alors, s’il est déjà trop tard pour ne pas payer le prix de notre inconscience passée, nous n’avons assurément plus le loisir de faire comme si la situation n’exigeait pas un changement radical. De toute façon, les choses vont changer radicalement, pour le meilleur ou pour le pire. Ceux qui voudraient faire « comme si » et penser à autre chose ne vont pas arrêter le mouvement du monde et de notre société, ils vont juste s’interdire de co-décider de la direction que nous devrions prendre. Alors, plutôt que de vous laisser faire, vous pouvez considérer que cela vaut la peine d’investir quelques heures de réflexion pour prendre chacun votre part à la décision.

C’est à vous de choisir. Voulez-vous revisiter les deux voies de garage déjà empruntées au cours des deux précédents quinquennats ? Une droite « dure » ou une gauche « molle », qui maintiendront en son état calamiteux notre système économique et politique, et poursuivront peu ou prou les mêmes politiques qu’au cours des dix années passées ? Ces deux voies, qui, au fond, finissent presque par se confondre, sont deux manières de jouer le pourrissement de la situation en attendant de nouvelles catastrophes. Alors, pour échapper à cette alternance sans véritable alternative politique, choisirez-vous la troisième voie nationaliste, anti-européenne, anti-immigration, celle des héritiers du fascisme ? Cette alternative est avant tout un produit marketing trompeur et attrape-tout, car il veut séduire à la fois les déçus de la droite (qui la trouvent trop molle) et les déçus de la gauche (qui la jugent elle aussi trop molle). Mais comment un gouvernement pourrait-il mener simultanément la politique de la droite dure et celle de la gauche radicale ? Les seules choses qui soient radicales dans l’ADN du Front national, ce sont le nationalisme et la xénophobie. Pour le reste, c’est depuis toujours, et tout simplement, un parti de droite qui mènerait une politique économique de droite (rigueur, baisse des charges, flexibilité du travail, cf. chap. 6) et qui, de toute façon, ne pourrait pas gouverner autrement que dans le cadre d’une coalition avec les Républicains.

Si ce n’est pas là ce que vous souhaitez vraiment, il existe une alternative véritable, la quatrième voie que je défends ici : une nouvelle conception du progrès humain, républicaine, sociale, écologique et internationaliste.

Attentisme suicidaire ou transition écologique, régression ou progrès social, repli nationaliste ou refondation de la coopération internationale, Europe des marchands ou union des peuples européens, libre-échange ou bon échange, compétition généralisée ou convivialité : tels sont les enjeux essentiels dont je veux vous entretenir. Ce livre concerne donc tout le monde, mis à part les parasites confits dans l’égoïsme et l’indifférence au monde qu’ils légueront à leur descendance. Que vous soyez entrepreneur ou salarié, artisan, commerçant ou industriel, vous avez tous intérêt à ce que votre activité ne soit plus à la merci de crises financières déclenchées par des spéculateurs qui ne produisent rien. Que vous vous estimiez républicain, conservateur, communiste, écologiste, socialiste, libéral, de droite, de gauche ou du centre, vous avez tous de bonnes raisons de réfléchir avant de voter « comme avant », car ce qui est en jeu n’est pas de faire gagner votre camp, mais de défendre ce qui vous semble authentiquement raisonnable pour la France, pour vos enfants et pour l’humanité. Ce qui se joue maintenant concerne l’intérêt général humain.

Plus que jamais, vous tenez entre vos mains le destin de votre pays et celui de votre descendance, mais il se peut que vous n’y croyiez pas vraiment. Que pouvez-vous décider avec votre unique bulletin de vote ? Vous pensez à juste raison qu’un seul vote ne fait pas une élection. Et pourtant vous irez voter. C’est là ce que les politologues appellent le « paradoxe du vote » : le vote d’un citoyen a une probabilité quasi nulle d’affecter le résultat d’un scrutin ainsi que les politiques futures qui s’ensuivront. Il ne serait donc pas rationnel de se déranger pour une activité qui ne rapporte rien. Et pourtant la plupart d’entre nous fréquentons régulièrement les urnes, et la science politique ne sait pas expliquer ce comportement autrement que par notre sens du devoir et notre désir d’être considérés comme de bons citoyens. En vérité, il n’y a là aucune énigme. Pour les êtres sociaux que nous sommes, rien n’est plus naturel que d’apprécier les occasions de montrer notre attachement à la communauté ou de susciter la reconnaissance sociale. Le vrai paradoxe est ailleurs : nous accomplissons volontiers notre devoir de voter tout en nous affranchissant allègrement de celui de nous informer sérieusement sur les enjeux du scrutin et sur les conséquences des options disponibles.

L’information sur des questions sociales complexes exige en effet trop de temps et d’énergie si l’on rapporte les efforts nécessaires à la probabilité d’infléchir le résultat. L’électeur parfaitement informé ne pèse pas plus lourd dans la décision que l’électeur ignare ou celui qui vote au hasard. Dès lors, quoi que nous votions dans l’intention de nous comporter en bons citoyens, il peut nous sembler parfaitement rationnel de voter sans nous documenter ni réfléchir trop longuement, puisque cela ne changerait rien à l’affaire. Nous avons des raisons de croire que nous ne sommes pas individuellement responsables du résultat. Aussi, pour nous économiser un effort d’information coûteux et trop peu rentable, nous recourons surtout à des signaux immédiatement perceptibles sans coût : la bonne mine des candidats ou leur caractère, leur étiquette partisane ou l’idéologie qui transparaît dans leurs discours. Et ce, avec le succès que l’on sait. En 2007, des électeurs de droite ont cru voter pour le renforcement de la sécurité avec un bulletin Sarkozy : ils ont récolté le démantèlement de la police de proximité et des renseignements généraux. En 2012, d’autres électeurs ont cru passer commande d’une politique de gauche en choisissant Hollande et en rejetant clairement Valls lors de la primaire de la gauche ; au dernier soir de l’élection présidentielle, ils ont sûrement crié : « Victoire ! », mais qu’ont-ils vraiment gagné ? Un gouvernement Valls et une politique de droite ! N’est-il pas temps de mettre fin à cet incroyable gâchis de votre pouvoir de citoyen ? Cette année, avant de faire votre choix, vous devriez y réfléchir à deux fois, comme on dit. En fait, une seule fois suffirait, à condition de réfléchir vraiment.

Il faut d’abord réaliser que, en dépit de ce que raconte parfois la science politique, il serait rationnel pour chaque individu de consacrer bien plus de temps à son information politique et à la réflexion sur son vote. D’abord parce que les sciences cognitives confirment amplement une expérience universelle, à savoir que, lorsque nous ne prenons pas le temps de réfléchir, nous pouvons être tout à fait stupides et faire des choix qui sont foncièrement contraires à notre intérêt. Il faut savoir que notre cerveau est programmé pour une pensée réflexe instantanée, destinée à assurer notre survie et notre succès dans la reproduction ou la compétition sociale, et non pas pour la pensée lente et bien pesée qui, seule, permet de comprendre et de trancher des questions complexes. Il est également largement démontré que nous sommes programmés pour dénier nos échecs et nous entêter dans l’erreur4. Pour échapper à ces biais cognitifs universels, il nous faut être conscients de leur existence et faire un effort d’intelligence, nous mettre au calme, oublier nos peurs, nos rancœurs, et réfléchir. Si nous sommes en situation de stress, de crainte ou dans un contexte de compétition tendue avec les autres, c’est notre pensée de bête sur la défensive qui prend l’ascendant sur notre intelligence (chaque automobiliste sait ici très bien de quoi je parle !). C’est la raison pour laquelle les débats politiques télévisés sont rarement un grand moment d’intelligence collective et plus souvent un combat des ego, un dialogue de sourds dont l’enjeu n’est pas de chercher la vérité, mais d’avoir raison, d’être le « gagnant » du débat, comme disent les commentateurs, qui participent ainsi à l’abrutissement général en ramenant la politique à un jeu de téléréalité. Alors, une fois conscient de ces travers de la pensée humaine, chaque électeur doit comprendre que son propre intérêt exige qu’il prenne le temps de l’information et de la réflexion.

Bien sûr, cela n’empêchera pas qu’un électeur ignare ou impulsif pèsera autant que celui qui a pris le soin de penser rigoureusement son choix. Il n’en demeure pas moins que, si un plus grand nombre de citoyens prennent ce soin, le vote rigoureux pèsera plus lourd. Personne ne peut s’exonérer de sa responsabilité dans le résultat d’un scrutin au prétexte que celui-ci dépend d’une addition de décisions individuelles ! La responsabilité de chacun est de faire pencher la balance dans un sens guidé par sa raison, et non par ses humeurs ou sa paresse. À la manière du fameux colibri qui déverse inlassablement ses becquées d’eau sur un incendie de forêt, la responsabilité de chacun est de faire sa part. Et, pour cela, il ne suffit pas d’aller voter, c’est-à-dire de se conformer à la norme qui vous procure une reconnaissance sociale à moindres frais. Accomplir son devoir de citoyen, c’est d’abord faire un effort d’intelligence pour voter comme membre responsable d’une communauté politique, et non pas comme une bête qui se contente de suivre son instinct.

Vous inciter à faire cet effort est ici ma seule ambition. Il n’est évidemment pas assuré que cet effort vous inclinera à voter comme moi. C’est, à mes yeux, sans importance, car il s’agit seulement de faire ma part. Je n’ai pas la prétention d’exercer une influence remarquable sur le vote. J’ai juste le choix entre m’occuper uniquement de mes petites affaires et contribuer à la société en proposant ce que je crois savoir faire : comprendre et expliquer le fonctionnement des sociétés humaines, les problèmes sociaux et les instruments disponibles pour les résoudre. Je choisis de faire ma part comme vous ferez la vôtre. C’est tout.

Je ne cherche donc pas ici à vous séduire, et je n’ai rien à gagner personnellement dans la victoire du projet politique que je défends. Cela vous donne, je crois, une première raison de prêter attention à mon propos. L’intérêt et la crédibilité de celui-ci – dont vous resterez juges – tient notamment au fait que je ne suis pas un politicien professionnel et que je ne suis candidat à rien, si ce n’est à me rendre utile dans la mesure de mes compétences. Je suis un universitaire indépendant qui vit de son salaire d’enseignant et de ses droits d’auteur, et qui ne retire aucun autre revenu ou avantage d’une quelconque institution. D’un point de vue matériel et professionnel, l’engagement politique (d’abord au Parti socialiste, puis au Parti de gauche) ne m’a rapporté que des ennuis et des charges supplémentaires. D’un point de vue intellectuel et humain, il m’a beaucoup apporté : le supplément d’intelligence qui vient de l’exercice permanent de la discussion collective ; le bonheur d’aller à la rencontre de mes concitoyens à travers (presque) toute la France ; la connaissance intérieure de notre vie politique et des dysfonctionnements de notre démocratie.

Je sais bien que les médias me présentent comme le potentiel ministre des Finances de Jean-Luc Mélenchon et qu’il n’est pas aisé de croire qu’un engagement politique à mon niveau ne soit pas motivé par le désir d’accéder aux postes de commande. C’est pourtant le cas, et c’est une évidence. Je n’ai pas consacré ma vie à la bataille pour les postes et les investitures, mais à l’enseignement de l’économie, à l’étude des sciences humaines et sociales, à l’écriture de livres qui tentent précisément de refonder la politique et l’économie sur lesdites sciences. Alors, pourquoi voudriez-vous qu’à soixante ans je commence une carrière de politicien ? Je m’efforce de « faire carrière » dans l’intelligence du monde et dans l’explication à mes concitoyens de ce que je pense avoir compris. Ma seule ambition égoïste et vaniteuse est que, longtemps après ma mort, quelques humains lisent encore l’un de mes livres et m’invitent ainsi dans le dialogue éternel des esprits. Dans ce projet de vie, un poste de ministre ne serait pas un cadeau du ciel, mais l’exigence du sacrifice temporaire d’un temps que l’intérêt égoïste commanderait de garder pour soi. Donc, vous pouvez prendre mon statut de ministre potentiel comme la simple garantie que je sais ici de quoi je parle quand j’évoque ce que « nous ferons » avec Jean-Luc Mélenchon si « nous arrivons » au pouvoir. Mais comprenez bien que l’important pour moi est que cela soit fait, et non pas que ce le soit par moi. Je ferai le travail s’il le faut, je serais bien sûr honoré de servir ainsi mon pays, mais je serai aussi heureux au moment de céder la place.

Et il est dans nos rangs bien d’autres hommes et femmes, encore inconnus du grand public, mais reconnus dans leur domaine de compétence (éducation, administration, droit, économie, géopolitique, défense, sécurité, agriculture, énergie, fiscalité, etc.), qui sont prêts à consacrer un temps de leur vie au gouvernement de leur pays, tout en considérant le pouvoir comme une charge que le devoir commande d’accepter, et non comme la récompense manifestant le succès d’une carrière politique. L’une des perversités de notre système politique est précisément qu’il fonctionne, de fait, comme une machine à évincer ceux qui s’engagent dans cet esprit de service public et à sélectionner des bêtes de combat qui investissent l’essentiel de leurs forces et de leurs talents dans la conquête du pouvoir. Toute leur vie, Sarkozy et Hollande n’ont fait que de la politique et ont rêvé d’être président de la République. Et c’est bien ça, le problème ! Quand une vie durant on consacre toute son énergie et son intelligence à la tactique d’appareil et à la stratégie électorale, on ne sait plus trop quoi faire d’autre le jour où, pour le malheur du pays, on arrive au pouvoir. Que la destinée de notre pays, en ces temps d’urgences multiples, soit entièrement suspendue à la désignation d’un seul dirigeant concentrant l’essentiel des pouvoirs est une pure folie. Surtout lorsque la preuve est faite que le système de sélection du dirigeant suprême ne nous prémunit pas contre la consécration de la vulgarité, de la démagogie ou de l’incompétence au sommet de l’État.

Vivement une VIe République ! N’êtes-vous pas lassés de ce système politique qui tourne en rond autour du nombril de quelques têtes d’affiche et qui ne vous laisse plus que l’illusion de la souveraineté ? Vous votez pour l’un, et il fait le contraire de ce que vous espériez ; alors, vous votez pour l’autre, qui renie à son tour les promesses de campagne ! Et c’est reparti pour un tour. Que dis-je ? – non pas un tour, mais six tours, avec les primaires. Et une douzaine de débats télévisés au fil desquels les candidats devront modifier et adapter leur discours, parfois à quinze jours d’intervalle. En effet, au premier tour d’une primaire, s’il veut maximiser ses chances d’accéder au second tour, un candidat doit convaincre un quart ou un tiers des électeurs de son camp, qui ne représentent au mieux que 50 % des Français. Le projet initial doit donc être conçu principalement pour mobiliser 12 à 17 % des Français ! Mais, au second tour, il faut réviser le discours pour rassembler son camp, et donc défendre un projet séduisant à présent la moitié des Français. Lorsque vient enfin le premier tour de l’élection présidentielle, les candidats survivants doivent recentrer leur discours pour capter les indécis, mais pas trop, pour ne pas se faire piquer des votes sur leur extrême droite ou gauche. Nous en sommes déjà au troisième récit politique taillé sur mesure pour des segments du marché politique. Au dernier tour, on peut enfin entendre le quatrième et ultime récit reciselé en conséquence. Mais lequel de ces quatre discours est le bon ? Quelle confiance pouvons-nous accorder à la parole politique lorsque le système lui-même incite les candidats à l’inconstance et au marketing le plus ordinaire ? Quand toute la vie politique se résume et s’accomplit dans la désignation d’un champion, le débat fondamental sur le destin du pays n’est que le prétexte d’une joute dont le seul objet véritable est la conquête du pouvoir. Or, au fil des ans – vous le savez bien, j’espère –, l’effet essentiel et tragique de ce système est de vous retirer, à vous tous, citoyens, et avec votre consentement, le pouvoir souverain de décider vraiment quelles politiques seront menées. Ce n’est pas le fait de désigner six fois au lieu de deux le gagnant d’un jeu télévisé qui renforce la démocratie et votre souveraineté. Ce renforcement ne pourra procéder que d’une remise à plat fondamentale de nos institutions.

Alors, voilà une première bonne raison de voter Mélenchon. Le projet de La France insoumise est le seul qui vous offre la possibilité de restaurer votre souveraineté, de délibérer, de décider quelles nouvelles règles du jeu politique vous permettront vraiment de déterminer et de modifier la politique du pays, de contrôler vos élus et l’exécution du programme que vous avez choisi. C’est la seule dimension essentielle de notre projet, dont je ne vous parlerai pas davantage dans ce livre. Personne ne peut en effet vous dire maintenant ce que seront nos nouvelles institutions et règles du jeu politique, puisque ce sera à vous d’en décider. Sachez simplement que, si vous votez pour notre projet, une assemblée constituante sera convoquée dans l’année qui suivra l’élection. Elle comprendra des délégués élus par vous, mais aussi des citoyens tirés au sort. Le projet de constitution qui sortira des délibérations de la constituante sera ensuite soumis au peuple par référendum. Dans ce débat constituant, nous porterons un projet combinant les vertus de la démocratie parlementaire et celles de la démocratie directe, une démocratie réelle débarrassée du présidentialisme. Jean-Luc Mélenchon est ainsi le seul qui soit candidat à l’abolition du pouvoir exorbitant dont vous l’aurez investi, car il ne vient là que pour engager la restauration d’une authentique souveraineté des citoyens.

Pour finir cette entrée en matière, j’espère que vous trouverez une autre bonne raison de lire cet ouvrage. Comme je l’ai dit, je ne vais pas vous assommer avec des listes de « mesures » que vous pourrez lire dans L’Avenir en commun et dans les livrets thématiques de La France insoumise préparés par nos commissions d’experts. Il s’agit ici d’aller à l’essentiel des enjeux qui devraient déterminer votre choix, d’expliciter le diagnostic et la logique inspirant notre projet. Je répondrai aussi à quelques questions-objections importantes que le simple exposé d’un programme ne permet pas habituellement d’éclairer, notamment celles concernant sa faisabilité :

– Notre pays peut-il mener une politique économique et sociale autonome dans une économie mondialisée ?

– Notre programme ne va-t-il pas provoquer l’exode des investisseurs ?

– L’état des finances publiques nous laisse-t-il vraiment d’autre choix que de donner la priorité à des coupes drastiques dans les dépenses publiques ?

– Où trouverons-nous l’argent ?

– Comment pourrons-nous adopter des mesures qui sont contraires aux traités européens ?

Bien entendu, en à peine 170 pages, je ne traiterai pas de tous les sujets. Il y a ici un parti pris qui consiste à me concentrer sur trois urgences vitales : elles tiennent à l’insoutenabilité de notre système économique, à l’absurdité des politiques anti-crise et anti-chômage menées depuis dix ans, et au piège infernal que constitue désormais le fonctionnement de l’union monétaire européenne. Sur chacun de ces enjeux clés, nous verrons que d’autres projets politiques candidats à vos suffrages n’apportent pas de réponse crédible, voire, pour certains, ne considèrent même pas qu’il y ait là matière à discussion et ne débattent plus entre eux que de quelques ajustements à la marge dans un cadre économique, politique et européen qu’ils tiennent pour le cadre naturel et indépassable bornant leurs ambitions.