//img.uscri.be/pth/4ffe16fac3b7198ec6e91820bce42eed7e7cd1ba
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les chantiers du sujet

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 313
EAN13 : 9782296288393
Signaler un abus

LES CHANTIERS

DU SUJET

HOMME SOCIAL ET ACTION CHEZ LE JEUNE MARX

Collection "Logiques Sociales"
Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. Amiot M., Les misères du patronat, 1991. Barrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 1992. Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. Boyer H., Langues en conflit, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette sociale, 1992. Chauvenet A., Protection de l'enfance. Une pratique ambiguë, 1992. Chauvière M., Godbout J.T., Les usagers entre marché et citoyenneté. Dayan-Herzbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. Dourlens C., Galland J.P., Theys J., Vidal-Naquet P.A., Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991. Dulong R., Paperman P., La réputation des cités HLM, 1992. Duprez D., Hedli M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise identitaire, 1992. Ferrand-Bechman D., Entraide, participation et solidarités dans l'habitat, 1992. Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pQuvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. Gras A., Joerges B., Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, 1992.

1994 ISBN: 2-7384-2475-9

@ L'Harmattan,

Collection "Logiques Sociales" dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

SALVINO A. SALVAGGIO

LES CHANTIERS

DU SUJET

HOMME SOCIAL ET ACTION CHEZ LE JEUNE MARX

Préface de Michel Laffut

L'HARMATTAN
7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Préface

Il n'y a guère, c'était devenu une grande banalité que de parler de la mort de Marx, emporté dans la débâcle des régimes qui l'avaient porté aux nues, relégué au rang de curiosité dépourvue d'intérêt si ce n'est aux yeux des historiens qui s'interrogeront encore longtemps sur les circonstances exceptionnelles qui ont assuré le succès immérité de ce faux prophète. Pourtant, malgré ces prévisions bien-pensantes, l'homme et l'œuvre subsistent, persistent, dirais-je. La pensée de Marx a toujours stimulé les intellectuels et rares sont ceux qui ne se sont pas laissés happer, ne fût-ce que quelques temps, par elle. Mais aujourd'hui le regard est différent, comme si, dégagé de la gangue dans laquelle l'avait enfermé l'histoire, Marx pouvait être abordé plus librement, comme tout auteur après tout, sans honte et sans suspicion. Le lecteur de Marx n'est pas forcément marxiste, comme on peut lire Platon sans être platonicien. De ce fait, une nouvelle littérature sur Marx fait son apparition1. Moi à qui l'on enseignait qu'il ne fallait pas brûler les livres ni les auteurs, je m'en réjouis. Il n'en reste pas moins qu'on peut s'interroger sur l'attention portée à la pensée marxienne depuis plus d'un siècle et le regain
lLe plus illustre exemple étant bien sl1r la parution récente du livre de Jacques DERRIDA,Spectre de Marx. L'Etat de la dette, le travail du deuil et la nouvelle internationale, Galilée, Paris, 1993.

d'intérêt qu'elle suscite au moment même où on la confinait aux oubliettes. Pour ma part, je dirais volontiers que cela tient à quelques particularités. L'œuvre de Marx est inclassable: philosophique, juridique, économique, sociologique, politique, historique Elle est l'expression d'une pensée dans ce qu'elle a de complexe, de dynamique et de global, mue par une préoccupation scientifique constante, insatiable besoin de comprendre. Pensée vue comme une vie jalonnée d'écrits qui sont autant de "rapports sur l'état d'avancement de la recherche". Comprendre les mécanismes économiques, la société, la succession de ses différents états. L'objectif visant à comprendre l'enchaînement des modes de production, soit l'histoire, est titanesque. Marx trace l'ébauche de l'édifice et se consacre aux fondations. Dans sa démarche d'ordre explicative destinée à produire une théorie, il doit veiller constamment à la cohérence de l'ensemble et cette contrainte forte nourrit une incessante critique. Le résultat, une théorie incomplète aux zones inégalement charpentées sur fondement économique structuré.
Dans l'édifice, les vides l'emportent en quantité tandis que les poutrelles annoncent autant de lignes de fuite qui séduisent de par le profil qu'elles suggèrent sans que ne soit jamais définie leur ultime destination. Belle contribution à un ensemble inachevé tout en perspectives, une invitation à la poursuite de la réflexion. Dans cette ossature, parfois simple mais combien cohérente, j'attache une particulière importance aux interstices, qui recèlent autant d'invitations au dépassement. Oeuvre audacieuse encore dans ce qu'elle énonce des questions présentes chez beaucoup sans qu'ils n'osent explicitement les formuler, depuis les rapports entre la religion et l'assujettissement de la population jusqu'à cette lancinante interrogation sur le devenir de l'humanité.

Il

Comment ne pas comprendre l'effet stimulant de l'œuvre de Marx sur la pensée en quête d'explication. On peut adorer Marx puis s'en détacher s'il advient, il aura joué le rôle de levain. Cela étant, il faut regretter l'attitude étriquée qui vise à fixer l'apport de Marx dans le cadre d'une discipline particulière: même si sa contribution économique paraît la plus importante, nous savons que la pensée déborde largement ce cadre strict. Au moment où Althusser évoquait l'ouverture du continent des sciences humaines, c'était bien l'expression "ouverture" qui importait, ouverture signifiée davantage au travers des questions que des réponses. Curieux paradoxe pour une pensée érigée en dogme, figée dans une interprétation officielle. Ces circonstances qui amènent un surcroît de liberté et l'intérêt pour une œuvre qui ne se démentit pas rendent aujourd'hui possible de nouvelles lectures de Marx, lectures d'après 1989. Salvino A. Salvaggio en fait ici une brillante démonstration. Sur le constat de l'apport fondamental de Marx à la sociologie, il part à la recherche des éléments constitutifs d'une sociologie de l'action en analysant l'émergence de l'homme social dans la pensée et dans les œuvres du jeune auteur. Le concept ainsi circonscrit devrait dès lors constituer un apport nouveau au débat contemporain sur la sociologie de l'action. Avec une très grande rigueur, il analyse successivement les premiers écrits de Marx pour essayer de dégager comment naissent les concepts fondamentaux, comment ils s'affinent, jusqu'au moment où la pensée ne semblant plus évoluer ils se stabilisent. Les idées ont atteint leur maturité. L'horizon sous examen ira de mi-1844 à 1847, période de production de quatre écrits décisifs, les Manuscrits de 1844, la Sainte Famille, les Thèses sur Feuerbach et l'Idéologie Allemande. Les textes sont examinés dans une analyse tout en finesse et en profondeur, respectueuse autant de la lettre que de l'esprit, mais sans jamais être servile. Cette investigation sociologique confronte

III

l'auteur à des textes d'inspiration philosophique, mais le détour est nécessaire et la moisson le justifie. L'entreprise est courageuse et brillante. Courageuse parce qu'elle est aux frontières de la philosophie et de la sociologie, dans ses espaces interstitiels dont j'ai dit tout à l'heure qu'ils me semblaient particulièrement féconds. Courageuse aussi parce qu'elle s'attaque à une lecture minutieuse, au ras des textes, presque philologique, dont j'apprécie la rigueur et la clarté. Elle est brillante parce que cette analyse est intelligente, qu'elle est remarquablement écrite, même si le caractère philosophique de l'œuvre examinée modèle quelque peu le style. La lecture n'est pas toujours aisée, mais elle est le reflet sans concession d'une pensée qui ne l'est pas moins.

Michel LAFFUT
Maître de Conférence à l'Université de Liège Directeur au Centre d'histoire quantitative et de développement économique régional.

iv

"Le soir était l'instant crucial d'une journée en prison. Après diner, quand on distribuait le courrier, ceux qui avaient déjà reçu une lettre ou ceux qui espéraient en recevoir une se pressaient autour du gardien. Juché sur une table, il appelait les noms et les numéros inscrits sur les enveloppes ouvertes, marquées du tampon rouge de la censure pénitentiaire. Il y en avait beaucoup qui n'avaient jamais reçu de lettres et qui n'espéraient pas en recevoir, mais qui restaient là, debout parmi les autres, parce que, à mon avis, l'être humain est un animal sociable qui n'est pas fait pour vivre à l'écart."

Chester Himes, Qu'on lui jette la première pierre

7

à Patrizia M.

Ce travail en serait encore à l'état d'ébauche si je n'avais bénéficié pour le réaliser des indications et des critiques de Franco Crespi, de Daniel Giovannangeli, de James K Lindsey et de René Doutrelepont. Qu'ils en soient ici remerciés.

8

INTRODUCTION

"Le monde est l'ensemble des faits [TatsachenJ, non pas des choses." Ludwig Wittgenstein, Tractatus logicophilosophicus

Rien ne serait plus pernicieux que de se référer aux écrits de Marx comme à un champ théorique accompli, sans défauts ni lacunes. Cela conduirait immanquablement à ajouter un objet de culte supplémentaire à une liste déjà trop longue. Les renvoyer sans appel aux oubliettes de l'histoire ne se montrerait guère plus fécond. Cela équivaudrait tout au plus à anémier cent cinquante ans de débats que ses concepts ont pourtant irrigués. Délivrer Marx des étreintes importunes de ses zélateurs comme de l'ostracisme martial de ses détracteurs pourrait seul rendre à l'homme la dignité puissante de ses idées à la fois novatrices et classiques (Panaccione, 1965, 1; Freund, 1984, 96; Papaioannu, 1983, 59-60; Henry, 1976, tome I, 9). Afin de révéler sa potentielle fertilité toute pensée requiert une confrontation permanente, à l'aune du réel, avec les hypothèses et les développements qui la concurrencent sur son propre terrain d'investigation. Bref, une mise en rapport constante s'impose du schéma théorique que l'on entend éprouver avec le reste de la production scientifique et intellectuelle sur les horizons de problématiques préalablement définies. Toutefois, il ne s'agit là que de la dernière, et cruciale (bien que toujours provisoire), étape d'un long parcours de construction sociale des paradigmes. Car, pour être défendables lors des comparaisons et des évaluations, les propositions théoriques

LES CHANTIERS

DU SUJET

doivent avoir atteint un degré suffisant de pertinence par rapport à leur objet; c'est-à-dire une capacité explicative (Chalmers, 1982; Fourez, 1988) et une communicabilité (Evandro Agazzi, 1978) minimales. Or, contrairement à Athéna qui sortit tout armée de la tête de Zeus, les théories ne naissent pas d'emblée constituées. Même les plus fulgurantes sont le fruit d'un processus de constitution et de croissance dont les origines se situent à la fois dans l'épistémè d'une époque (Foucault, 1966; 1969) et dans les conceptions, ou convictions, pré-théoriques de leurs auteurs. L'approche marxienne (propositions théoriques, plans de recherche, méthodologies,...) ne fait pas exception à cette règle. Il s'avère donc nécessaire, avant d'entreprendre toute discussion sur l'efficience explicative de la sociologie de Marx, de rechercher ses bases enfouies sur lesquelles elle fonde silencieusement son assise. La spécificité de la recherche présentée ici résidera essentiellement dans la définition et la délimitation de son double objet principal: (i) à la fois exposition critique des processus de surgissement, de développement et d'affirmation d'une problématique particulière au sein du corpus des textes rédigés par le jeune Marx (1), (ii) et élucidation de sa portée théorique sur l'horizon conjoint de la philosophie des sciences sociales et, surtout, de la théorie sociologique de l'action saisie du point de vue historique de l'actualisation potentielle de la contribution d'un père fondateur de la discipline (Bobbio, 1983, 84).
(1) Dans la mesure où mon projet vise principalement à faire ressortir la conception de l'homme social, l'exposé privilégie les textes où cette problématique atteint une épaisseur sociologique significative: les Manuscrits de 1844, la Sainte Famille et L'Idéologie allemande (y compris les Thèses sur Feuerbach). Non que ces écrits épuisent la question mais ils la posent et la balisent le plus clairement dans une perpective critique des sciences sociales. Secondairement, la recherche a aussi abordé les autres textes que Marx a écrits entre 1841 et 1846-1847. Soit, a) la thèse de doctorat sur Démocrite et Epicure
(1841), b) La Question juive et la Critique de la philosophie du droit de Hegel Introduction (1843), c) la Critique de la philosophie politique de Hegel (manuscrits de Kreuznach 1843), d) les articles à la Gazette rhénane, e) la correspondance de cette période. Voir bibliographie. Pour une étude minutieuse de l'émergence du concept d'homme générique chez le jeune Marx (1841-1844), on se reportera à la riche recherche de Emilio Agazzi,1964.

-

-

10

INTRODUCTION

Aussi, cette étude - qui ne vise nullement une impossible exhaustivité bien qu'elle reconnaisse à la suite de Trincia et Finelli (1982, 9) une certaine unité de synthèse thématique - se fixe pour tâche principale de mettre en exergue les caractères distinctifs de la conception anté-sociologique de l'homme chez le jeune Marx (2) (Lefebvre, 1958, 324). Partant de l'hypothèse latente que tout savoir sur le monde humain (son organisation, sa structuration, son fonctionnement, son évolution) englobe une série de postulats additionnels sur l'homme et la société (Bovone, 1990,437), je voudrais dans un premier moment proposer un examen archéologique des éléments de théorie sociologique présents chez le jeune Marx. L'objectif sera de tenter de déceler dans quelle mesure ces fragments souterrains constituent un prolongement de positions infra-sociologiques, ou philosophiques, forgées en amont par leur auteur. Parallèlement, il s'agira d'évaluer également comment ces éléments d'analyse marxienne peuvent être utiles pour affronter quelques-uns des problèmes posés par la théorie sociologique contemporaine. Or, l'exigence de précision que véhicule le choix d'une telle approche nécessite d'accorder une attention particulière à l'accomplissement d'une lecture fine, c'est-à-dire sensible aux plus petites variations dans les équilibres et l'économie internes du corpus théorique abordé. Mon intention, du coup, ne peut être celle de jouer le 'jeune Marx' contre le 'Marx de la maturité' - ou le contraire -, ni de concevoir le rapport de l'un à l'autre, dans sa complexité réelle, comme la succession, linéaire et évolutionniste, de périodes intellectuelles tranchées. Ce travail se propose, en revanche, de lire au ras des textes, sans préjuger des résultats, la phylogenèse d'un contenu théorique complexe afin d'en mieux éclairer les arcanes architectoniques d'une part et, d'autre part, d'en mettre en lumière les opérationnalisations sociologiques possibles et les ancrages potentiels avec d'autres orientations théoriques de la discipline. Sous cet angle, mener à bien un projet de recherche, en définir les hypothèses, tant explicites qu'implicites, en circonscrire l'objet, en articuler les passages, exposer l'argumentation,
(2) Tout au long de ce travail, par jeune Marx il faudra entendre surtout le Marx de mi-1844 à 1846/47.

11

LES CHANTIERS

DU SUJET

ordonner les contenus, échafauder avec cohérence et stabilité à la fois le dispositif interne de la concaténation des raisons et le réseau périphérique des rappels et références externes s'apparente au travail minutieux et patient de l'horticulteur passionné. Il s'agit, en quelque sorte, de réunir au bon moment et au bon endroit les conditions nécessaires pour faire fleurir un univers raisonné, telle une orchidée tropicale sous les latitudes septentrionales. Patience donc, précision et rigueur. Ou, pour le dire avec Marx: "Il n'y a pas de route royale pour la science et ceux-là seulement ont [une] chance d'arriver à ses sommets lumineux qui ne craignent pas de se fatiguer à gravir ses sentiers escarpés." (Marx, 1977 b, 35) Rédiger par contre le texte final de cette même recherche relève davantage du labeur du bûcheron: couper, élaguer, réduire, abattre, enfin ne garder, même des meilleures essences, que le coeur. C'est là toutefois, dans ce passage de l'analytique au synthétique, de la loi diachronique de développement de la recherche au principe synchronique d'organisation de ses résultats, que Marx se rebiffe. Là - bien qu'ayant été délibérément limité à sa prime jeunesse - Marx devient insaisissable, et la bibliographie qui l'entoure incontrôlable, qui se dilate de manière exponentielle à chaque approfondissement successif

-

indispensable,

ou retenu tel. Car lorsque le tumulte des journées frénétiques fait place aux soirées studieuses, le silence des bibliothèques s'emplit progressivement du murmure des ouvrages et des auteurs qui entre eux dialoguent. Libérés du bruit qui les couvrait, on peut alors mieux les entendre: ils s'interpellent et se répondent, mais souvent ignorent le lecteur contraint d'accorder quelque peu le choeur polyphonique discordant du savoir qui s'expose. Et si mon essai de lecture transversale de la phylogenèse d'une conception, anté-théorique et pré-sociologique d'abord, programmatique ensuite, traduit des choix personnels en vue de mettre en forme cet amas de data, il n'en est pas pour autant arbitraire, aléatoire ou totalement artificiel. Sans hypothèses de départ Marx serait resté opaque. Or c'est lui, ses textes (et non la pléthore de ses acolytes) qui m'ont guidé vers des cieux plus limpides, débarrassés autant du voile terne de l'imagerie d'EpinaI que de l'exotisme fané d'une ritualisation liturgique obscène. Du moins c'est ainsi que je l'ai voulu. Au lecteur d'en juger. 12

INTRODUCTION

Et Marx dans tout cela? Quelle place occupe-t-il dans ce concert? Juger l'auteur et ses épigones, des tribunaux d'exception s'y sont dernièrement employés, faisant plus de martyrs que de lumière. Le statut actuel de Marx à l'intérieur de la sociologie est celui d'un patriarche usurpé, conséquence entre autres du fait que sa théorie n'est plus classique. En d'autres termes, la théorie marxienne fait figure aujourd'hui de paradigme battu, défait, expulsé de la scène de la sociologie par les nouvelles orthodoxies systémistes ou individualistes. Aussi, la voix des textes marxiens reste à peine audible, noyée sous les hurlements bileux de ses nombreux pourfendeurs ou sous les sérénades mielleuses de ses rares hagiographes, si ce n'est écrasée par les harangues tonitruantes de ses commentateurs attitrés. Bref, les pages qui s'offrent au chercheur se comptent par centaines de milliers, qui, à la longue, corrodent son entendement bien plus qu'elles ne l'alimentent. Pour ce faire il m'a fallu choisir, opérer des coupures, introduire des fractures, et des mises à l'écart. Il m'a fallu aussi décider de m'arrêter, de mettre un point final. Commettre, en effet, la très redoutable mais non moins rentable imprudence de vouloir un père fondateur comme objet de recherche conduit à une situation somme toute assez paradoxale: pour l'approcher dans ce qu'il a de plus spécifique et de plus riche, pour en cueillir la densité, il faut le diminuer, l'appauvrir, l'amputer et, sans relâche, tracer la frontière qui le sépare à jamais des autres, ses descendants (même les plus fidèles et respectueux) et ses critiques Cfussent-ils les plus honnêtes) (AA.VV., 1975). S'il est exact que les sciences sociales servent à empêcher que se raconte "n'importe quoi" sur la société et ses produits historiques, et s'il est vrai aussi qu'il est impossible, dans ces mêmps sciences, de séparer totalement "l'investigation de la vision du monde" (Goldmann, 1970, 132), je voudrais alors inscrire mon étude dans cette double perspective: Ci) Donner à ses lecteurs un instrument heuristique et proto-herméneutique en mesure de pénétrer valablement un aspect de l'oeuvre d'un jeune intellectuel fougueux. C'est-à-dire, en d'autres termes, contribuer à rembourser la dette que la sociologie a envers la philosophie de la raison car, comme elle et à sa suite, elle constitue un effort prométhéen pour remplacer l'ignorance par le savoir 13

LES CHANTIERS

DU SUJET

et la crédulité par l'appréciation critique (Horkheimer et Adorno, 1966, 13). (U) Tenir compte de l'aporie théorique d'une philosophie sociale qui se situe entre "une exigence d'accomplissement" et "l'impossibilité d'en exhiber positivement le contenu" (Natoli, 1991, 67) en dehors d'une reconduction pressante à son ancrage ontologique. Cette recherche en effet se fonde sur l'assertion selon laquelle l'étude de la société implique dans un premier moment le recours à des référents pré-théoriques et l'usage de concepts et de méthodes qu'un détour par la philosophie peut aider à isoler. Or, ce projet, comme tel, est d'avance voué à l'échec, partiellement du moins, porteur de sa propre impossibilité de réalisation : l'histoire n'efface pas les plaies, tout au plus les aide-telle à cicatriser. Lire Marx sans passer également par Althusser, Elster, Henry, Negri ou autres Geras ou Luporini, sans compter les Hegel, Spinoza ou de Bonald est aussi peu payant, sous l'angle des généalogies, que réduire un système social complexe à un ensemble de pôles fonctionnels à usage exclusivement endogène, passant sous silence leurs relations organiques au monde. Tout enfermement est une agonie; toute entropie une via crucis. Aucun chercheur, quelle que soit sa discipline, n'est libre de se fixer un objet et de l'étudier avec une impartialité absolue. Au contraire, il est contraint par la tradition qui le légitime à recourir à certains modes définis d'interprétation, alors même qu'il s'estime libre de ce choix en réalité nécessaire. Et l'oeuvre de Marx ne déroge pas à ce principe d'influence généalogique. C'est pourtant la perspective systématique que j'ai voulu privilégier ici, non pas comme si les phylums n'existaient pas ou demeuraient secondaires (3), mais comme s'il était indispensable dans un premier temps de bien se prémunir, de renforcer préventivement son propre arsenal conceptuel avant de s'aventurer
(3) Pour camper le jeune Marx sur son terrain d'émergence, je renvoie le lecteur intéressé à la thèse en quatre volumes d'Auguste Cornu (1955-1970). Fort utiles
sont aussi les biographies de Franz Mehring (1966)

- trop

apologétique

sous

de

nombreux aspects - et, surtout, irremplaçable par sa précision, l'ouvrage de Isaiah Berlin (1963). On lira également une synthèse synoptique, claire et rigoureuse in Lewis A. Coser (1983).

14

INTRODUCTION

dans les méandres des commentaires. Le jeune Marx d'abord. Le reste - encore absent mais, il est vrai, déjà timidement sousjacent - une autre fois peut-être. L'argument déterminant d'un tel choix, en dépit de ses limitations épistémologiques réelles et de ses dangers théoriques omniprésents, réside dans l'orientation que j'ai voulu imprimer à ce travail: recherche et configuration d'une problématique théorique particulière - pré-sociologique - à l'intérieur du champ conceptuel défini par une partie de la production de son auteur. Quelle est donc cette conception de l'homme que le jeune Marx développe? Car que l'on accepte avec Raymond Aron (1967,388) l'interconnexion paradigmatique de toute sociologie avec une conception spécifique sous-jacente de l'homme et de l'histoire, et on verra de suite que l'intelligence du système théorique varie en raison directe de la compréhension des éléments qui lui sont en amont. Autrement dit, les exigences théoriques conjointes d'élucider le processus de constitution d'une approche sociologique particulière ainsi que d'appréhender l'étendue d'applicabilité de ses assertions secondaires implique la saisie antérieure des assertions premières sur lesquelles se déploient les plans effectifs de recherche. La spécificité paradigmatique d'un corpus théorique en sociologie dépend également du réseau latent des principes axiomatiques indémontrés sur la nature de l'homme, sa socialité, son individualité, sa rationalité, sa sensibilité, son historicité, etc. Aussi, pour toute sociologie un détour s'impose par ses conditions propédeutiques de structuration génétique - dont en fait on isolera un segment particulier pour le traiter de manière systématique. L'étude exposée ici, parce qu'elle se veut un apport théorique à la sociologie, et inscrite dans une orientation des sciences sociales qui n'a pas manqué de faire sienne la leçon pratique de l'humanisme classique sur la diffusion capillaire des savoirs, se situe en amont de la conception traditionnelle de la sociologie comme logos du socius (Horkheimer-Adorno, 1966, lezione prima, 13-27). Elle vise - dans la double perspective d'une philosophie des sciences sociales (4) et de la théorie sociologique



(4) Contrairement à Lazarsfeld (1970), par philosophie des sciences sociales, je n'entends pas la recherche d'une logique ou d'un principe unificateurs cachés des sciences sociales. Il s'agit bien plutôt d'une archéologie théorique de concepts 15

LES CHANTIERS

DU SUJET

dégager autant que faire se peut le concept implicite d'homme social qui est à l'oeuvre dans les écrits de jeunesse. Pour Marx, en l'occurrence, l'homme se constitue d'emblée en tant qu'objet et lieu de socialité. Dans la perspective qui retient surtout le sociologue, deux moments consécutifs seront distingués: le premier qui va jusqu'aux Thèses sur Feuerbach où la conception transindividuelle de l'homme repose essentiellement (mais non pas exclusivement) sur l'affirmation de principe d'une nature humaine sociale (Geras, 1983). Le second, à partir des Thèses, et principalement de la sixième Thèse sur Feuerbach, reflète le passage résolu d'une lecture des rapports sociaux au départ du concept d'aliénation à une lecture nécessitant l'appui du concept de praxis (5) en vue de poser l'être subjectif en équation directe avec l'être objectif. Par conséquent, Marx imposera dès ce moment à sa démarche le détour préalable par un examen rigoureux des données concrètes des relations historiques, sociales, économiques, intellectuelles, politiques, etc. L'étude qui suit entend aussi montrer incidemment que la conception de l'homme social chez Marx ne fait pas appel au concept de conscience pour la fonder. En d'autres termes, à l'opposé de la position de Lucien Goldmann pour qui "tout fait social est par certains de ses côtés essentiels un fait de conscience" (1970, 123), la socialité marxienne apparaîtra objectivement comme trans-subjective, rendant crédit à l'hypothèse d'une configuration de l'oeuvre marxienne au départ du retour raisonné à la catégorie apriorique de nature humaine comme assise pré-consciente du social. Et si la logique analytique de l'action individuelle y a également sa place, elle n'en est pas pour autant considérée comme le facteur génétique (SohnRethel, 1977, 31). Au contraire, du point de vue de la théorie de la pratique, l'individualité du sujet marxien accède à sa pleine consistance théorique pour autant qu'elle s'avère ontologiquement subsumée par le principe de la collectivité et de l'histoire. Autrement dit, pour le jeune Marx, l'homme individuel
philosophiques qui ont sociologique particulière. donné naissance, par la suite, à une approche

(5) Avant de faire usage du terme Praxis (à partir de 1845 approximativement), Marx utilisait très souvent le vocable Handlung... celui-là même auquel Hegel avait recours dans sa Phénoménologie de l'Esprit.

16

INTRODUCTION

qu'agent singulier du devenir collectif, consiste principalement en l'expression réductrice d'une concentration d'influences sociohistoriques externes, et sur lesquelles font levier sa pratique et son action sociales. Jamais, ce semble, contrairement à ce qu'en pense Michel Henry (1976; 1981), Marx ne fait de l'individu la pierre d'angle de son édifice théorique. Jamais non plus, contrairement à l'avis de Louis Althusser (1965), il ne le condamne au silence de l'histoire. Si la conscience, le volontarisme s'estompent quelque peu au profit de la règle sociale, voire oserait-on dire au profit des structures, le sujet n'en demeure pas moins auteur de son agir. Il est encore et toujours celui qui peut dire non; celui dont la perpétuelle déviance par rapport aux dimensions normativo-institutionnelles héritées consent d'alimenter les mutations des règles reconnues de la socialité (Crespi, 1989). Nul rapprochement possible donc avec l'Ego cartésien, isolé des autres, ni avec les positions du marxisme analytique (Przeworski, 1985; Roemer, 1986; Elster, 1989; Mayer, 1989; etc.) (6). Le changement social émerge de la socialité même du sujet, tiraillé entre une exigence de conformité à sa communauté d'appartenance (ou de référence) et le désir subjectif de singularisation ou d'autonomie dans l'action (Castoriadis, 1988, 110111). - On ne s'étonnera donc pas que cette lecture du jeune Marx vise d'abord et avant tout, dans sa positivité spécifique et sa tentative d'originalité, à cerner l'hypothèse d'une "anthropologie" . de l'action sociale.

- dont jamais l'auteur ne réfute l'existence empirique -, bien

-

En effet, si la tradition philosophique se poursuit par Leibniz a eu tendance

qui naît de Descartes et à réduire le sujet à la

(6) Une synthèse concise et essentielle du rational choice marxism est fournie y soutient une version du marxisme par Alan Carling (1986). L'auteur analytique qui permet, selon lui, de préserver à la fois l'individualité et le social sans les opposer. Je tiens d'emblée à préciser qu'en dépit de la tentative réussie opérée par les marxistes analytiques de relancer la discussion sur des positions affranchies de certaines incrustations historiques (stalinisme, diamat, hyperfonctionnalisme, sociologie du reflet,...), mon travail ne pourra nouer un débat critique avec le marxisme analytique dans la mesure où ma recherche se situe sur un tout autre plan que celui privilégié par ce courant. Il ne sera pas fait mention ici de
questions de méthode - qui sont explicites dans le marxisme analytique

-,

mais

de questions de fondement marxisme analytique.

du social - qui demeurent

implicites

dans

le

17

LES CHANTIERS

DU SUJET

figure d'un individu monadique fermé, "sans portes ni fenêtres" (Crespi, 1992 b, 99), considéré comme le moment nodal de l'autofondation de soi par l'immédiateté de sa propre rationalité, Marx a privilégié en revanche l'affirmation de la trans-subjectivité de l'individu par le recours à la conception d'un sujet empirique originairement ouvert à la dimension pragmatiques des expériences externes. Certes, Marx tend encore à concevoir la logique d'émergence de la subjectivité au travers du rapport unidimensionnel aux composantes de la modernité comme développement des capacités de contrôle, de domination et de production du monde, mais il complète cette perspective en envisageant la question du sujet simultanément sous le double éclairage de l'assujettissement à l'ordre historique (entendu comme impossibilité d'absolue indépendance) et de l'émancipation partielle par rapport aux cadres normatifs (entendue comme relative autonomie). De la sorte au coeur du débat relatif à la constitution de la subjectivité, il entend faire ressortir le poids de l'action sur le processus du changement où tout sujet se trouve sans cesse impliqué. Concevoir la présence au monde en termes d'horizon d'autonomie normativo-institutionnelle à atteindre plutôt qu'en termes d'auto-siffisance confère au sujet une structuration particulière (une non-structuration particulière) orientée d'emblée vers la réalisation d'un objectif immédiatement intersubjectif au mètre duquel le repli utilitaire fait figure de pathologie et non d'équilibre. Que la centralité du moment cognitif constitue un élément de caractérisation forte du sujet marxien, cela ne diminue en rien l'insistance de Marx sur la codétermination du moment rationnel et du moment ontologique au travers de la reconsidération de l'histoire sociale à laquelle la raison est appelée à répondre dans la délimitaion même de son illusoire intériorité dans la mesure où le projet de l'action à exécuter imprime sa propre nécessité sur le terrain mixte de l'existant socio-historique et de l'intention qui s'y enracine. Importance des données mais prégnance du changement (l'histoire et les rapports sociaux), importance du sens mais prégnance des significations (l'intentionnalité et la critique), importance de l'ontologique mais prégnance du transformationnel (la praxis et le projet), la conception marxienne du sujet - parmi les plus complexes qui soient en raison des innovations encore hésitantes que Marx apporte aux traditions allemande, anglaise et française18

INTRODUCTION

nécessite ces trois clés de lecture afin de cerner à la fois le sujet et sa capacité d'action à la croisée des chemins entre conditionnements systémiques et manifestation sociale de sa relative liberté individuelle. * * Afin de camper ce travail sur le terrain de la sociologie de l'action (tel que l'oeuvre de Franco Crespi l'a dégagé), on peut partir d'une rapide récusation de la polémique, stérile et pourtant récursive, entre individu et structure. Bien que ce projet paradigmatique se situe quelque peu en aval du jeune Marx, il paraît propice à guider le discours relatif à la détermination du sujet social dont la centralité est ici revendiquée. Sur ce point deux interprétations divergentes ont fait école: celle hyperfonctionnaliste de Louis Althusser et celle phénoménologique de Michel Henry (7). Un résumé très sommaire mais néanmoins critique de leurs positions en la matière permettra à la fois d'en indiquer les insuffisances et de synthétiser la voie alternative que je voudrais suivre dans les chapitres suivants.
Loin de vouloir proposer

*

-

à la manière

de Jeffrey

C.

Alexander (1982), de Pierre Bourdieu (1974; 1979; 1980, 113120), de Alain Touraine (1965, 1973) ou de Anthony Giddens (1987) - une théorie sociologique nouvelle pour dépasser l'impossible dichotomie entre un structuralisme objectiviste et mécaniciste et un subjectivisme finaliste, je vise dans ce travail un objectif bien plus modeste: faire apparaître que, dans le cadre paradigmatique de la théorie crespienne de l'action sociale (Crespi, 1989), l'opérationnalisation sociologique des traits caractéristiques du concept marxien d'homme social aide à se libérer tant de la philosophie du sujet (sans pour autant sacrifier l'acteur social) que de la philosophie de la structure (sans renoncer aux déterminations qu'elle exerce sur le sujet) au profit d'une philosophie concrète de la praxis que les fonctions structurantes des surdéterminations économiques, politiques, ju(7) Le choix d'illustrer momentanément mon propos par ces deux théories n'a de justification qu'exemplative car elles constituent à mon sens les deux pôles les plus éloignés et les plus opposés dans l'ensemble des interprétations auxquelles l'oeuvre de Marx a donné naissance sur l'horizon français des années 1960-70. 19

LES CHANTIERS

DU SUJET

ridiques ne réduisent pas à l'exécution d'un algorithme déterministe clos. Un bref aperçu de leurs conceptions en matière de socialité marxienne aidera à trouver un solide fondement à cette question nodale: sur quelles bases est-on autorisé à déployer une lecture sinon entièrement novatrice du moins rigoureuse dans le processus de formulation de ses nouvelles hypothèses pour se départir de deux traditions antagonistes, assurément riches à des titres divers, mais parfois sclérosées?
"La VIe thèse sur Feuerbach - écrit Althusser (1965, 254)dit (oo.)que 'l'homme' non abstrait est l"ensemble des rapports sociaux'. Or à prendre cette expression à la lettre, comme une définition adéquate, elle ne veut rien dire. (oo.)Entre ces deux termes (homme/ensemble des rapports sociaux) il y a sans doute un rapport, mais il n'est pas lisible dans la définition, ce n'est pas un rapport de définition, ce n'est pas un rapport de connaissance." Que cette mise en relation des deux termes ne soit pas un rapport de connaissance objective ni une application stricte des principes épistémologiques de la définition extensive, l'impossibilité d'en montrer positivement l'étendue le confirme (8). Toutefois, lui dénier une quelconque fonction définitionnelle apparaît largement infondé dans la mesure où l'hypothèse soutenue tout au long de ce travail d'une définition de principe de la socialité chez le jeune Marx vise à emplir le concept d'homme d'un contenu qui en délimite la portée, sinon au niveau sociologique par l'étude directe des rapports sociaux (cela advient plus tard, dès L'Idéologie allemande), du moins sous l'angle de la détermination d'une essence théorique dont la présence en arrière-fond orientera par la suite les recherches de Marx, organisant implicitement sa grille d'analyse.
(8) A propos de la scientificité du marxisme on ne peut faire l'impasse sur les études menées en Italie dans les années '70, surtout Umberto Curi (1975), et Pier Aldo Rovatti (1975) qui tente de répliquer aux thèses althussériennes sur la scientificité de Marx avec des arguments tirés d'une approche phénoménologique. On lira aussi Morton G. Wenger (1988) et Erik Olin Wright (1989) qui, par une approche analytique, développent une lecture davantage "positiviste". L'ouvrage de Karl Korsch, Marxisme et philosophie (1964), constitue aussi une contribution au débat épistémologique sur la scientificité de Marx.

20

INTRODUCTION

L'absence de valeur définitionnelle, du point de vue extensif, ne suspend pas en effet sa valeur intensive puisque la sixième Thèse sur Feuerbach, moment synthétique et génétique de problématiques complexes, exprime aussi une option programmatique en vue de passer d'une position de principe (la socialité a priori) à une proposition d'étude concrète des rapports sociaux. Sur les traces de Hegel qui confère une base stable au concept de communauté en opposition à la philosophie classique du sujet individuel, Marx reprend la suggestion d'un processus de constitution collective du sujet. Mais ce qui n'est chez lui d'abord qu'un postulat lui permet, parce qu'il en réclame par la suite l'étude réelle, de dépasser Hegel en élaborant une théorie pratique des rapports sociaux. Sur ce plan la sixième Thèse apparaît déterminante; elle montre les deux composantes de fond du paradigme marxien: la postulation initiale d'une socialité ontologique et le projet consécutif de l'analyse de ses manifestations phénoméniques. Et rien ne sert à Althusser de préciser que l'inadéquation entre homme et ensemble des rapports sociaux
"désigne une action à accomplir, un déplacement à effectuer. Elle signifie que pour rencontrer et trouver la réalité à laquelle on fait allusion en cherchant non plus l'homme abstrait mais l'homme réel, il faut passer à la société, et se mettre à l'analyse de l'ensemble des rapports sociaux." (Althusser, 1965, 254).

Rien n'y sert donc car il est déjà trop tard: Althusser ne dispose plus d'aucune ressource pour cerner l'action dès lors qu'il s'est évertué à mettre en exergue la logique impersonnelle d'une structure sociale déshumanisée dont il a évacué le sujet (Althusser, 1965, 236-237) afin de montrer l'implacabilité des logiques objectives. En éliminant la dimension subjective en faveur de la seule composante objective, la philosophie d'Althusser accuse une déficience de l'action humaine (Crespi, 1989, 168) et tombe dans le mécanicisme d'une conception déterministe de la notion de structure (Giddens, 1987, 277). Ce n'est certainement pas après s'être débarrassé du sujet comme variable semi-indépendante de la dynamique sociale qu'Althusser se trouve en état de pouvoir dégager la présence d'un acteur - fut-il collectif - au sein du jeu social. Partant, la philosophie althussérienne réduit le sujet dynamique au quiétisme onto21

LES CHANTIERS

DU SUJET

logique d'un support inerte des mouvements de structure qui le dominent, reconduisant corrélativement l'histoire à une suite inanimée de clichés distincts, à une temporalité figée et refroidie. Le renvoi ultérieur à l'action devient alors spécieux, car n'en existent plus les conditions de possibilité, démantelées par cette double réduction même. La soi-disant mort de l'homme chez Marx, cette forme d'antihumanisme théorique dont il serait cependant abusif de nier quelquefois les lourdeurs chez le Marx 'mûr' (9) s'effectue toutefois sur un arrière-plan de reconnaissance de l'existence de l'homme comme lieu de l'intégration entre une socialité d'essence et de fait et une individualité d'existence empirique, entre une logique de structures et d'interdépendances systémiques d'une part et, d'autre part, une dynamique actorielle et des matrices comportementales semi-indéterminées. Paradoxalement, ce processus d'attribution à l'homme des qualités de sujet à la fois porteur et acteur de l'histoire rendra possible l'ultérieure relégation de l'individu monadique au second plan. Certes, l'individu, cet homme-ci, existe bel et bien mais il n'est plus seul sur la scène du monde, pas plus qu'il n'est libre d'en disposer à sa guise. Marx n'hésite pas à infliger à l'homme sa première blessure en lui imposant la présence d'un ordre normatif, social et historique, qui en limite le champ d'action (10)et en rend relatives les vérités qu'il produit. Cela seul pourrait être considéré comme l'anti-humanisme de Marx, l'irruption de bornes à la liberté du sujet - restriction à la liberté non seulement du point de vue théorique, dans la philosophie, mais aussi du point de vue pratique, dans le déroulement de la vie quotidienne. Marx se penche sur les dimensions de l'histoire et du collectif qui fixent un espace fini à l'intérieur duquel le sujet - bien qu'ontologiquement cerné en première instance - évolue, entre métaphysique et devenir, autant soumis à des contraintes externes que capable d'action sur le monde. Le renvoi à la socialité
(9) Par exemple dans l'enchainement nécessaire (objectiviste) des chapitres XIII,
XIV et XV du Capital 1979,46; 1980,23. (Marx, 1977b, Livre premier, 266). Cf. Antonio . Negri,
.

(10) A dire vrai, la philosophie de Spinoza a précédé Marx sur ce point, faisant de la liberté la capacité de reconnaissance et d'action sur un plan d'immanence unique et nécessaire (Salvaggio, 1991).

22

INTRODUCTION

immanente de la subjectivité autorise alors l'interprétation du réel en termes de logique d'interactions collectives désormais irréductibles à l'alignement infini de comportements stratégiques isolés. Sur l'autre versant, en revanche, Michel Henry - animé par le désir de rendre à l'oeuvre de Marx ses potentialités d'étude critique du réel après les dérives dogmatiques que l'histoire lui avait imposées (11) - pose simultanément la société comme "réalisation du genre" et comme "éparpillement atomistique des individus" (Henry, 1976, tome I, 180-181). Dans sa tentative monumentale de refondation exhaustive de l'ontologie marxienne (située aux antipodes de celle de Lukacs (1976b) (12», Michel Henry accorde l'antériorité historique à une phase de coexistence monadique des hommes. Or, cela Marx le refuse, qui pose l'existence première de la socialité que l'irruption d'un mode de production particulier - le capitalisme - vient fragmenter. Pour lui, le développement théorique ne peut faire l'économie des contenus réels sur lesquels il prend appui: étudier la réalité de l'homme revient à étudier les rapports sociaux où il est engagé et non pas se limiter à la logique métaphysique du "déploiement de soi-même par soi-même" (Henry, 1976, tome I, 179). L'ontologie de Henry se radicalise et passe sous silence les déterminations concrètes de l'étant qui en font pourtant sa relativité conjoncturelle et sa variabilité structurelle, bref la réalité phénoménique changeante des interactions sociales (Henry, 1976, tome I, 179).
(11) Nicolas Tertulian (1980, 92-93) attribue tant à Lukacs qu'à Sartre et Henry la même volonté, au départ de positions différentes et avec des instruments théoriques divers, de "libérer le vrai esprit qui anime la pensée de Marx en la libérant des incrustations dogmatiques et en rétablissant un contact direct avec la réalité". (12) Lukacs (1976b,10) définit ainsi son projet d'ontologie de l'être social: "...l'ontologie scientifico-philosophique : elle investigue la réalité objective pour découvrir l'espace réel pour la praxis réelle (depuis le travail jusqu'à l'éthique)..." L'ontologie sociale de Lukacs ne réfute pas l'ontologie de la nature (Franco, 1977, 116) contrairement au Sartre de la Critique de la raison dialectique qui propose l'idée d'une élimination de la dialectique de la nature des problématiques historico-sociales (idée reprise aussi par les auteurs de l'Ecole de Francfort (voir Assoun, 1987,35-42». L'ontologie sociale lukacsienne complète l'ontologie de la nature tout en s'imposant à elle. 23

LES CHANTIERS

DU SUJET

Cela dit, Michel Henry a raison d'insister sur l'unicité ontologique du plan d'immanence de l'histoire chez Marx. Le processus de devenir de l'espèce humaine réalise un principe interne de cette même espèce considérée à la fois comme sujet et comme objet. Bref, nulle extériorité de l'histoire par rapport aux hommes car les hommes (et non leur essence in abstracto) la font et en sont les acteurs-sujets alors même qu'ils en constituent l'objet et lui sont assujettis. Alors que la métaphysique allemande classique considérait une duplicité des catégories, être et esprit, réalité et idée, Marx projette et écrase cette double perspective sur un niveau unique de signification qui voit la Gattungswesen, manifestée par des sujets réels, constituer l'opérateur d'homogénéisation relative du devenir historique. L'histoire marxienne, contrairement au devenir phénoménologique de Hegel (1941, 37), n'est pas l'accomplissement transcendant de l'idéalité qui épouse momentanément les formes et les contenus de l'être, elle est l'être même du social qui, dans son unicité ontologique et sa pluralité phénoménologique, devient. L'histoire ne peut être limitée à l'automouvement de la réalité, elle est l'ensemble organique de cette réalité même. Chez le jeune Marx, de façon surprenante, l'ontologie se charge d'histoire (13) car l'histoire du genre s'exprime comme histoire d'une mutation infinie dès lors que l'essence humaine générique subsume le temps du changement et se manifeste dans un devenir non figé, ni prédéterminé. Le genre sert d'idéal régulateur, non de fondement réel en soi du social. Et quand Michel Henry (1976, tome I, 17 par exemple) critique Engels pour avoir arrêté le matérialisme dialectique sur des positions universalistes et mécanicistes trop réductrices de la complexité du réel, il laisse présager l'ouverture d'une voie alternative. Cependant, son renvoi à l'individu comme fondement débouche sur une ontologie non historiciste qui réduit abusivement le problème de la variabilité historique. L'individu y devient la catégorie absolue d'une nouvelle philosophia perennis. Michel Henry développe donc de Marx l'image d'un intellectuel anti-"sociologiste", voire analytique (Henry, 1979,.tome I,
(13) L'ensemble de l'ontologie de l'être social de Lukacs (1976b) vise précisément à montrer cela qui peut apparaître contradictoire, le fait qu'une ontologie puisse se fonder sur l'historicité de l'être et de ses catégories.

24