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Les chinois aujourd'hui

De
137 pages
Mathieu Baratier nous livre le témoignage de trois ans passés au cœur des bouillonnements de la société chinoise. Par des chroniques brèves sur des scènes de la vie quotidienne, on croise tous les acteurs de ce pays hors norme qui rêve de grandeur et mange la poussière d'un développement mené à marche forcée. Les personnage de cette Chine lancée à pleine vitesse dans le XXIe siècle sont à la démesure de leur pays, à la fois attachants et inquiétants.
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Les Chinois aujourd’hui

Points sur l'Asie Collection dirigée par Philippe Delalande
Dernières parutions Carla DI MARTINO, Le Pakistan, islam et modernité. Le projet de Benazir Bhutto, 2010. Vincent GREBY, Le nouveau Népal. Le pari d’une utopie, 2010. Raoul Marc JENNAR, Trente ans depuis Pol Pot. Le Cambodge de 1979 à 2009, 2010. Thierry GUTHMANN, Shintô et politique dans le Japon contemporain, 2010. Raphaël GUTMANN, Entre castes et classes. Les communistes indiens face à la politisation des basses castes, 2010. Changxing ZHAO, L’enseignement non gouvernemental en Chine, 2009. Lionel BAIXAS, Lucie DEJOUHANET, Pierre-Yves TROUILLET, Conflit et rapports sociaux en Asie du Sud, 2009. Maja A. NAZARUK, La prostitution en Asie du Sud-Est, 2009. Anne BUISSON, Alphabétisation et éducation en Inde, 2009. Jean-Pierre CABESTAN et Tanguy LE PESANT, L’esprit de défense de Taiwan face à la Chine, 2009. Chloé SZULZINGER, Les Femmes dans l’immigration vietnamienne en France de 1950 à nos jours, 2009. Marc DELPLANQUE, Le Japon résigné, 2009. Alain LAMBALLE, L’eau en Asie du Sud : confrontation ou coopération ?, 2009. Stephen DUSO-BAUDUIN, Sociostratégie de la Chine : dragon, panda ou qilin ?, 2009. Michel POUSSE, L’Inde et le monde contemporain, histoire des relations internationales de 1947 à nos jours, 2009. Claude HELPER, Corée : réunification, mission impossible ? Quid de l’après Kim-Jong-il ?, 2008. Chi-Fan LIN, Le Tourisme des Chinois taiwanais en France, 2008. Jacques DUPOUEY, Passeport pour le Japon des Affaires, 2008. Agnès ANDRESY, Le Président chinois HU Jintao, sa politique et ses réseaux. Who’s Hu ?, 2008. Christine LE BONTE, Le Cambodge contemporain. Quelles perspectives de développement compte tenu de la situation politique et économique actuelle ?, 2007.

Mathieu Baratier

Les Chinois aujourd’hui

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13599-4 EAN : 9782296135994

Pour Yi, ma plus belle histoire chinoise…

AVANT-PROPOS
Automne 2004, je quitte la France pour continuer mon activité de journaliste en Chine. Installé à Pékin pendant trois ans, j’ai arpenté les rues, les routes et les chemins de ce vaste pays. J’ai rencontré des personnages et vécu des situations qui sont autant de pièces d’un grand puzzle où se dessine le visage de la Chine du XXIe siècle. Un univers traversé par des bouleversements prodigieux, mais aussi marqué par des pesanteurs apparemment immuables. Parcourant l’échelle sociale depuis sa base jusqu’à certaines de ses hauteurs, j’ai, au fil de mes reportages, accumulé une collection d’instantanés ayant pour protagonistes des gens souvent ordinaires, mais toujours confrontés à des situations extraordinaires. Car, dans la Chine des réformes et du développement frénétique, l’époque agit comme un révélateur sur les individus. D’où l’importance du contexte pour saisir les ressorts des acteurs et comprendre l’intensité des situations qu’ils vivent. De ces trois années au cœur du grand kaléidoscope chinois, j’ai voulu faire un livre. Souvent, les barrières bizarres de la langue, de la tradition, de la culture, érigées en montagnes infranchissables, ont confiné la Chine et ses histoires au rayon spécialisé de la sinologie. Quand elle échappe à la coupe des doctrinaires, c’est bien souvent pour tomber dans le bain réducteur de l’exotisme. Caché derrière l'apparence du bizarre, du mystérieux, j'ai toujours vu apparaître le visage familier de l'humain et, encore plus loin, surpris un nouveau mystère, intime à chacun. C'est celui-là que j'ai traqué dans les anecdotes, les rencontres et les expériences qui fournissent la matière de ces pages. L'histoire a lieu en Chine, elle pourrait se dérouler ailleurs. Bien sûr, le gigantisme du pays oblige à une stratégie de contournement. Elle se résume à la technique de la mosaïque, une approche fragmentaire, pour saisir une réalité trop complexe à embrasser d’un seul regard. Ici, toute tentative de synthèse est un défi à l’entendement. Les adjectifs eux-mêmes ne semblent pas avoir été taillés pour un pachyderme de cette envergure. Nous manquons cruellement d’étalon pour toiser la bête étrange et fantastique. C’est pourquoi je m’en tiens à ce que je connais : le bout de mon nez. 7

Voici donc les pages tirées d'un carnet de bord écrit sur la chair parfois à vif, souvent sur la peau tendue d'un ventre bien rempli, celle, tannée par le soleil des plateaux, ou encore sur la paume des mains desséchées par le vent chargé de poussières. Pas d’ouvrage savant, ceci est le contraire même d'un livre objectif. Mais, après tout, la Chine n’existe que dans l'œil de celui qui la voit. Il faut donc la chercher dans ce miroir vivant et changeant. Le résultat est une sorte d’autoportrait en Chine, avec un arrière-plan qui crève l’écran. C’est bien le décor qui est le personnage principal de ces aventures, tribulations, en pays chinois. Pour mettre en scène ces histoires, le journaliste se confond avec le chasseur qui pose un pied sur la tête d’un lion hagard et encore fumant. J’ai mis les orteils sur un dragon qui n’en finit pas de m’avaler, me gober, et finalement la proie n’est plus celle que l’on croit. Les saynètes qui sont consignées plus loin sont donc moins des tableaux de genre que des tableaux de chasse, avec, je l’espère, quelques belles prises. Enfin, malgré cette métaphore cynégétique, il s’agit de fournir un spectacle bien vivant - en action - car la bête n’a jamais été aussi animée et refuse obstinément de se laisser découper en chapitres pour reposer sous une couverture. Pour que la photo soit bonne, il faut donc que le sujet bouge, c’est même le seul moyen d’éviter les clichés, qui sont mortels pour tout le monde.

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CHAPITRE 1 Décors SCENES DE LA VIE PEKINOISE
« Le fromage de soja chinois est délicieux, c’est la meilleure chose à manger au monde. » Qu Qiubai, dirigeant du Parti communiste capturé par les Japonais, le 22 mai 1935, peu avant son exécution.

Mon hutong Dans mon hutong, il y a des gens en pyjama, au milieu de la rue, tellement ils sont chez eux, même à l’extérieur. En réalité, il n’y a plus d’intérieur et d’extérieur dans les ruelles de la capitale. À partir du moment où il faut sortir pour aller aux toilettes, prendre une douche, l’espace intime ne se limite plus aux quatre murs de son chez soi. Les habitants du hutong ont des petites maisons, alors la vie déborde sur la rue. Une théorie de petits vieux passe la journée sur des canapés et des sofas rangés le long des immeubles, ils regardent la rue qui passe. Des oiseaux alignés sur un fil. Le matin, surtout, la rue offre le spectacle des vies intimes et simples, des somnambules se dirigent en pantoufles vers les toilettes, le dormeur a juste eu le temps d’enfiler un manteau pour sortir. Derrière les murs en briques, rapiécés de morceaux de tôle et de papier journal, on imagine toute une vie économe, des objets usés jusqu'à la corde, de la poussière partout ; la poussière c’est la peau de Pékin, elle se dépose partout, elle enveloppe la moindre parcelle de matière. Une vie comme au XIXe siècle sans doute, noyée dans le gris. Les minuscules logements prennent des airs de placards à ciel ouvert, de musées à l’abandon. La ville, elle-même, peut se transformer en grenier poussiéreux quand les particules plongent Pékin dans le flou et 9

arrêtent le temps. Il y a des jours avec et des jours sans. Les jours à particules, la ville est plongée dans un bain de poussière. Il paraît que ce n’est plus de pire en pire, pas encore moins pire, seulement très grave. Le nez gratte (ne pas gratter), la peau des mains se fend (appliquer de la crème), le visage est un masque terne, ce qui donne aux cyclistes dès le matin des allures d’automates échappés d’un musée de cire. Le hutong est un bidonville, d’une pauvreté esthétique avec ces vieillards qui collectionnent sur les rebords de fenêtre les objets abandonnés par les Pékinois plus riches et plus jeunes qu’eux. Ce charmant tiers-monde est sans doute invivable l’hiver, chauffé par les seules petites briquettes de charbon, ouvert à tous les vents glacés, les portes ne ferment pas, les fenêtres sont cassées, le toit laisse passer la pluie noircie par les particules de charbon. Pourtant, tôt le matin, émergent de ce bric-à-brac poussiéreux, des jeunes filles maquillées avec soin, qui enjambent les vélos cassés et évitent de toucher les murs crasseux de leur maison. Dans mon hutong, il y a cinq restaurants, autant d’épiceries, trois ou quatre réparateurs de vélos, des échoppes pour les fleurs, coincées entre le vendeur de fruits et celui d’œufs frais. Il y a 20 ans, j'imagine, la rue était nue. Au milieu de ce bric-à-brac de produits de première nécessité (si on fait exception des fleurs), le petit hutong compte au moins trois salons de coiffure. Dans ces cahutes minuscules, les accessoires de la profession garantissent le sérieux du service. À l’entrée, une enseignetoupie multicolore. À l’intérieur : des néons et un fauteuil pivotant pour caler les clients trop nerveux. Les garçons coiffeurs sont jeunes, les filles ont les joues rouges. Leurs vêtements aux couleurs trop criardes trahissent une histoire compliquée qui a dû commencer quelque part dans l’ouest de la Chine au milieu des champs. Pour ce qui est du service, rien à redire : eau à température, massage des épaules et de la tête, c’est d’ailleurs moins pour les timides coups de ciseaux que l’on apprécie le coiffeur du hutong que pour son application à vous détendre. Ce zèle et la sensualité de cette profession sont d’ailleurs ambigus dans certaines officines. Le surnombre de coiffeurs dans les petites rues crasseuses entretient les rumeurs, tout le monde parle des activités scabreuses et sans contrôles de ces petits salons privés. En passant sur mon vélo, j’aperçois les filles qui se coiffent entre elles et attendent un client 10

improbable. Soin des cheveux le jour, on s’occupe du reste du corps la nuit venue. Assise, pas vraiment sage, derrière la vitre, chaussée de bottes ou de cuissardes bon marché en plastique brillant. Le doute n’est pas permis sur les règles de ce commerce : le jour, on coupe les cheveux, la nuit, on taille des pipes. Derrière la vitre sale, ces échoppes minuscules, on dirait bien des petits bordels. La vie du hutong, c’est Pékin année zéro. Les vieilles dames perchées sur le bord du trottoir, une fesse accrochée au coin d’un tabouret minuscule, comme des oiseaux sur une branche. Toujours seules, elles observent les allées et venues de la rue. Qu’est-ce qu’il y a dans leur tête ? Impossible de se mettre à leur place la distance est trop grande, pourtant, je les frôle quotidiennement avec mon vélo. Ici, c’est la mode des petits chiens déguisés comme des animaux de foire, surtout pour les vieux du hutong. Aujourd’hui, en Chine quand on a 70 ans, on doit se sentir bien seul, à moins d’avoir un petit caniche. Et il y en a des milliers dans les rues, peut-être un signe que la cellule familiale n'a pas résisté à l'enfant unique et au capitalisme. À quoi servent les vieux dans ce pays ? Leurs enfants sont occupés nuit et jour à gagner de l’argent, la Chine qu’ils ont connue a disparu et les slogans répétés mille fois dans leur jeunesse n’ont plus cours. Plusieurs dévaluations ont rendu le verbe ancien caduc. Ceux qui leur ont interdit d’avoir un salaire sont aujourd’hui attablés dans les meilleurs restaurants et conduisent les plus grosses voitures. Dans ces conditions, le mieux, c’est encore d’avoir un petit toutou à promener, un confident pour raconter sa vie et épancher son ressentiment au fond d’un hutong poussiéreux. Ma femme de ménage, c’est quelqu’un. Elle habite le hutong, comme moi, et y faut pas lui en conter sur Pékin, en tout cas, pas sur les quartiers du nord-est, de la tour de la Cloche et du Tambour et même du Temple des Lamas, car là-bas, c’est chez elle. Il faut que je l’appelle « Ayi » cette femme, c’est-à-dire « ma tante », comme si nous étions de la même famille, ce qui sans doute peut faire sourire quand on nous voit côte à côte. On a un peu de mal à se comprendre, je ne dois pas avoir l’accent des faubourgs nord-est et en plus elle ne cherche pas vraiment à savoir ce que je dis. Je suis étranger et donc pas compréhensible 11

par nature. Quand nous sommes à la maison, elle parle donc toute seule, car elle ne peut pas s’arrêter de parler. Elle fait des commentaires sur ma façon de vivre, s’adresse parfois à la poussière de l’étranger (la saleté occidentale l’intéresse, je crois). Elle aime par-dessus tout quand je lui donne la pile de journaux usagés que j’ai amassée au fil du temps dans un coin du bureau : une aubaine, du papier gratuit qui peut se vendre au kilo contre de l’argent. Elle pense peut-être que je ne sais pas où il faut aller pour monnayer cette montagne de journaux, ou plutôt elle pense que je suis un étranger, et que, donc, pour moi, un journal lu est sans valeur. Sa petite satisfaction doit venir de là, une coopération gagnant-gagnant : d’un côté, je me débarrasse d’un vieux tas de papier encombrant, de l’autre, elle se fait de l’argent de poche, en plus, le papier va sans doute encore connaître plusieurs vies, une fois parti avec le triporteur du chiffonnier, bref, il n’a pas fini de produire de la valeur. Envisager cette chaîne ininterrompue de cycles et de recyclage est déjà un plaisir pour l’esprit chinois, pas de destruction, beaucoup de transformations. Et au passage un petit pécule. Tout est bien. Débarquem ent de choux Mi-novembre, les choux inondent Pékin, ils arrivent la nuit à bord de camions bleus (en Chine tous les camions sont bleus, c’est un mystère que je ne m’explique pas) chargés à ras bord, ficelés comme des ballots de paille. Avant le lever du jour, les choux sont débarqués dans les coins stratégiques de la ville, à l’entrée des hutongs, aux carrefours, bref, dans tous les lieux de passage des vélos à trois roues qui sont également des couloirs de migrations pour le troisième âge. La ville se réveille sous des monticules de boules vertes aux couleurs tendres. Les vieux Pékinois sont dès la première heure devant le tas de légumes, les grands-mères ont apporté un sac en plastique, les plus prévoyants ont emprunté un triporteur au voisin. La pesée se fait avec une baguette, une cordelette et un poids. Les vendeurs de choux sont des paysans aux mains calleuses, alors les clients se collent contre eux pour voir de leurs propres yeux l’aiguille de la balance. On n’est jamais trop prudent. Le soleil monte dans le ciel, les montagnes de choux fondent à vue d’œil. Chacun repart avec son paquet de verdure. Les choux vont s’entasser dans les 12

cages d’escalier, dans les garages à vélo, derrière la porte des appartements, à l’ombre, mais pas trop loin de la cuisine, partout où ils pourront attendre de passer à la casserole. Ces trésors de guerre occupent une place considérable : des théories de graminées, des parterres de légumineux envahissent les immeubles, l’espace des hommes recule, celui des choux est souverain. La cause est entendue, la ville leur appartient jusqu’à l’été. La mort l e mati n Ce matin, j’ai vu une vieille femme couchée sur la chaussée, recroquevillée dans un spasme : une petite boule engoncée dans des vêtements de coton lourd, les yeux révulsés au-dessus d’une flaque de vomi verdâtre dans la poussière : son dernier repas répandu sur la chaussée. Un homme, deux, trois, une foule s’est massée autour du corps inerte, sans rien faire, sans oser rien dire, partagés entre la peur de faire quelque chose et la curiosité de voir quelque chose. Ailleurs, un autre jour. Un flic donne des coups de pieds dans le tas de chapeaux d’un vendeur ambulant qui s’empresse de ramasser sa marchandise répandue sur la chaussée. Un autre policier en uniforme lui jette des injures à la face. Pas question de répliquer, profil bas. Le trottoir est sale, les couvre-chefs roulent dans la boue, le pauvre bougre s’affole. Il tremble, courbe l’échine, s’excuse à répétition, il joue l’esclave à merveille, le flic continue ses invectives, satisfait de son rôle et d’avoir trouvé un partenaire pour lui donner la réplique. Encore une scène navrante : dimanche quatre flics déambulent le long du lac, un lieu de promenade très fréquenté pendant les jours fériés. Qu’est-ce qu’ils font ? On dirait qu’ils flânent à la recherche des voleurs…. Deux culs-terreux tout droit sortis de la campagne arrivent dans l’autre sens au milieu de la foule. Ils poussent chacun un vélo avec des brochettes de fruits confits, de longues sucettes pour l’hiver des petits Pékinois, enfants uniques, mais qui mangent pour deux et finissent par peser plus lourd que leurs parents additionnés… Malheur à eux, ils n’avaient pas la licence officielle exigée par les quatre policiers en goguette. La marchandise est saisie sans délicatesse, les bâtons de sucre jetés dans un sac plastique, les flics font la 13