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LES CIMETIÈRES MILITAIRES EN FRANCE
ARCHITECTURE ET PAYSAGE

Histoires et Idées des Arts Collection dirigée par Giovanni Joppolo
Cette collection accueille des essais chronologiques, des monographies et des traités d'historiens, critiques et artistes d'hier et d'aujourd'hui. À la croisée de l'histoire et de l'esthétique, elle se propose de répondre à l'attente d'un public qui veut en savoir plus sur les multiples courants, tendances, mouvements, groupes, sensibilités et personnalités qui construisent le grand récit de l'histoire de l'art, là où les moyens et les choix expressifs adoptés se conjuguent avec les concepts et les options philosophiques qui depuis toujours nourrissent l'art en profondeur.

Déjà parus
M. VERGNIOLLE-DELALLE, Peinture et opposition sous le franquisme, 2004. Anna CHALARD-FILLAUDEAU, Rembrandt, l'artiste au fil des textes, 2004. Giovanni JOPPOLO, L'art italien au vingtième siècle, 2004. Dominique BERTHET (sous la dir.), L'art à l'épreuve du lieu, 2004. Olivier DESHA YES, Le corps déchu dans la peinture française du XIX siècle, 2004. Camille de SINGLY, Guido Molinari, peintre moderniste canadien. Les espaces de la carrière, 2004. Christine DA VENNE, Modernité du cabinet de curiosités, 2004 Sylvie COËLLIER, Lygia Clark: le fin de la modernité et le désir du contact, 2003 Pascale WEBER, Le corps à l'épreuve de l'installationprojection,2003. Andrea URLBERGER, Parcours artistiques et virtualités urbaines,2003.

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8230-2 EAN : 9782747582308

Anne Biraben

LES CIMETIÈRES

MILITAIRES

EN FRANCE

ARCHITECTURE ET PAYSAGE

Préface d'Alfred Grosser

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolyteclurique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan (tafia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

A mon grand-père Maurice Biraben qui s'engagea volontaire en décembre 1914, à l'âge de 16 ans. En 1939, il a été mobilisé, puis a rejoint la Résistance en Dordogne. Il est mort en 1969. A ses frères aînés, Jean Biraben, qui est "Mort pour la France" le 26 septembre 1914 à Stenay (Meuse) à l'âge de 26 ans. Il était fiancé à une jeune fille allemande. Gérard Biraben qui combattit dans la Marine pendant la Première Guerre mondiale. Dernier survivant des Dardanelles, il s'est éteint en 1995, à l'âge de 102 ans.

REMERCIEMENTS COMMONWEALTH WAR GRAVES COMMISSION Commission des Sépultures de Guerre du Commonwealth Rue Angèle Richard, 62217 Beaurains Madame Colette Vandeville et Monsieur David Stacey AMERICAN BATTLE MONUMENTS COMMISSION Commission Américaine des Monuments de Guerre 68 rue du 19 janvier, 92380 Garches Monsieur Gene Dellinger et Monsieur David Bedford VOLKSBUND DEUTSCHE KRIEGSGRÂBERFÜRSORGE Service pour l'Entretien des Sépultures Militaires Allemandes 9 rue du Pré Chaudron, BP 75123, 57074 Metz cedex 03 Monsieur Eckard Holtz et Monsieur Vincent Knellwolf MINISTERE DE LA DEFENSE Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives 37 Rue Saint Dominique, 75007 Paris

Je tiens à remercier la photographe Pascale Mercier pour la qualité de ses clichés, Emmanuel Déjonquères pour ses conseils et ses corrections, Marc, mon mari, qui a relu ce livre et m'a soutenue, le Professeur Alfred Grosser qui a bien voulu rédiger la préface. Ses remarques m'ont été particulièrement utiles. Je remercie Bruno Péquignot, mon éditeur Toutes les photos et tous les plans de cet ouvrage sont publiés
avec les autorisationsrequises.

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PREFACE

par Alfred Grosser
Professeur émérite à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris

Dans son célèbre livre souriant et profond, Les Silences du Colonel Bramble, paru en 1921, André Maurois décrit la visite, avant la fin de la guerre, d'officiers britanniques et de l'officier-interprète Aurelle à la tombe d'un aumônier tué sur la Somme: "- J'espère, dit Aurelle, qui regardait les innombrables petites croix, tantôt groupées en cimetières, tantôt isolées, j'espère que l'on consacrera à ces morts la terre qu'ils ont reconquise et que ce pays restera un immense cimetière champêtre où les enfants viendront apprendre le culte des héros. - Quelle idée, réplique l'un des Anglais; sans doute on respectera les tombes, mais autour d'elles on fera de belles récoltes dans deux ans. Cette terre est trop riche pour rester veuve". Le groupe se rend ensuite au lieu proche où s'est déroulée en 1346 la bataille de Crécy. Ils évoquent la stratégie de Philippe VI de France et de son vainqueur Edouard III d'Angleterre. Mais ils ne parviennent pas à se repérer. Ils interrogent un vieux paysan en train de labourer. "- Est-ce bien ici qu'a eu lieu la bataille? - La bataille? dit le vieux... Quelle bataille? " La belle étude d'Anne Biraben, par-delà la description des cimetières militaires, pose la question de la mémoire, de son utilisation, de sa durée. Faut-il vraiment parler de "mémoire collective" ? J'avoue ne pas aimer l'expression. Je 7

ne peux pas me souvenir de Verdun: je n'étais pas né. Ce qu'on appelle mémoire collective est un transmis qui devient un acquis. Transmis par les manuels scolaires, les récits familiaux, par les médias. Transmis aussi pas les monuments, les cimetières, les cérémonies. La transmission aurait pu se faire autre, donnant lieu à un autre contenu de la "mémoire collective" . Ainsi pour la commémoration du Il novembre 1918. Déjà en 2003, plus encore en 2004, aliicles, émissions, films, débats, discours n'évoquaient plus guère la victoire sur le méchant ennemi, moins encore le triomphe de la nation sur une autre nation. Ce qui dominait, c'était la souffrance dans les tranchées, presque indépendamment de la nationalité des souffrants. La guerre à mémoriser était maintenant celle de Remarque, de Dorgelès, de Barbusse, et non celle de Maurice Barrès.
A Versailles, le 23 janvier 2003, les parlements de France et d'Allemagne avaient tenu séance commune. On effaçait ainsi ensemble l'humiliation française de 1871 et l'humiliation allemande de 1919.

En 2004, les cimetières contenant les tombes des morts de juin 1944 ont reçu la visite conjointe du président français et du chancelier allemand. Dans les deux pays, les sondages montraient 80 % de gens favorables à ce geste. Un vieux texte se révélait alors prophétique. Dans un pamphlet contre un littérateur plein de haine contre la France, Ludwig Borne, écrivain allemand juif en exil politique à Paris (sa tombe est au Père-Lachaise), a en effet écrit en 1837 : "Qu'il sera beau, le jour où Français et Allemands s'agenouilleront ensemble sur les champs de bataille où leurs

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pères s'étaient entr'égorgés et, en s'embrassant, les tombes qui leur seront communes".

prieront sur

Anne Biraben dresse un tableau impressionnant d'une évolution, à savoir celle de la conception même des cimetières militaires, de leur architecture, de la façon de les concevoir comme lieu de recueillement, de commémoration moins de victoires que de sacrifices. Des sacrifices pas toujours héroïquement consentis. A l'entrée du grand cimetière allemand de Normandie, il est rappelé que les jeunes soldats n'avaient pas été volontaires. Les cimetières militaires dont, lecture faite de ce livre à la fois précis et humain, on comprend la nature et les fonctions, sont géographiquement liés à des batailles, à des affrontements meurtriers. En ce sens, ils sont fort différents des monuments qui ont été dressés au centre des cimetières de la plupart des communes de France. Un village, une ville, rappelle combien des siens - et lesquels - ont été arrachés aux leurs par la mort guerrière. Pour faire comprendre à un étranger pourquoi, entre les deux guerres, la politique de la France a été dominée par l'idée de sécurité, pourquoi la ligne Maginot a été édifiée, pourquoi on a reculé devant toute intervention extérieure, eût-elle, comme en 1935, brisé le régime hitlérien, il suffit de le conduire dans l'un de ces cimetières et de lui faire lire la longue liste des noms, souvent répétitifs, père, frères, cousins pouvant tous avoir été tués. Les cimetières militaires renvoient davantage aux batailles et à leurs dimensions. Même si, comme le livre nous le montre bien, leur conception est récente, ne représententils pas une forme ancienne des affrontements guerriers, celle de conflits opposant des armées ennemies?

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La mort urbaine sous les bombes - ennemies ou "amies" - a été relativement rare pendant la Première Guerre mondiale. Elle a été ravageuse pendant la Seconde, y compris dans la Normandie des grands cimetières militaires. Et la destruction des corps, par le gaz ou sous la chaux versée dans des fosses communes ne permettait plus l'alignement ordonné de tombes individuelles. C'est ce qui donne d'ailleurs un caractère bizarre et même saugrenu au vaste monument à la mémoire de la Shoah édifié au cœur du quartier gouvernemental de Berlin. On a dressé un champ de pierres tombales pour commémorer d'effroyables massacres sans tombes. Il n'en demeure pas moins juste et bon que d'innombrables visiteurs soient venus se recueillir en Normandie en juin 2004 et que l'ossuaire de Douaumont continue à recevoir tant de gens de tous âges et de tous pays venus pour comprendre ce qu'avait été le premier grand massacre entre Européens. Que, depuis lors, chaque pays a eu une conception différente de la façon de commémorer par un aménagement particulier des cimetières militaires sur le sol français, Anne Biraben le montre et le démontre si bien qu'on ne peut que souhaiter une large diffusion de son ouvrage.

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Introduction Pourquoi les cimetières militaires?
Terre de France, terre de batailles. Les paysages de Flandre, de l'Artois, de la Picardie, des Ardennes, de l'Argonne et d'Alsace, les côtes de Normandie, de la Manche et de la mer du Nord, ou encore de Provence ont été ravagés par les deux guerres mondiales. Les cimetières militaires, témoins silencieux de l'histoire de notre pays, tapissent aujourd'hui ces lieux. Le XXe siècle a vu deux affrontements mondiaux déchirer l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie. Ils ont coûté près de 10 millions de vies pour le premier, plus de 55 millions pour le deuxième. Des familles de tous les continents ont perdu des enfants et ont été endeuillées. Chaque famille française a vu disparaître au moins l'un des siens pendant le premier conflit mondial. La rumeur populaire rapporte que tous les patronymes de France sont gravés Clans la pierre des monuments aux morts des villes et des villages. Les listes des morts se sont allongées après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, chacun de nous a connu ou connaît encore un arrière-grand-père, un grand-père, un oncle, un parent, un homme ou une femme qui a connu et vécu la guerre, qui en a souffert ou qui en est mort. Ces histoires de familles, simples ou exceptionnelles, s'inscrivent dans l'Histoire, la grande. La redécouverte de ces histoires de familles explique en partie le regain d'intérêt que l'on peut observer, y compris chez les plus jeunes, pour l'histoire des deux conflits mondiaux. Rapidement après la fin de la guerre est apparue la nécessité, tant chez les vainqueurs que chez les vaincus, de créer des Il

cimetières pour enterrer les morts avec le respect qui leur était dû. Ces grands travaux rappelaient les premiers ouvrages d'architecture réalisés dès l'Antiquité pour honorer les défunts prestigieux. Le culte des morts a pris, chez tous les peuples, une forme bâtie. L'art funéraire, souvent associé à l'art religieux, a précédé l'architecture utilitaire et domestique. Le tombeau, le cénotaphe ont constitué, depuis la nuit des temps, une expression architecturale majeure. L'usage de la pierre s'est répandu pour les constructions funéraires alors que les habitations n'étaient encore que des huttes et des cabanes. Pour les morts, on a creusé des cavernes, dressé des tumuli et des dolmens, créé des collines artificielles, élevé des monuments commémoratifs monolithes, simples et imposants. Les pierres dressées, tantôt isolées, tantôt regroupées, tantôt en enfilade comme à Carnac en Bretagne, à Stone Henge au Pays de Galles, sont . parvenues Jusqu " nous.I a Il y a six mille ans, l'Egypte antique démontrait avec éclat son savoir faire dans le domaine de l'art sacré et funéraire. Avec des moyens pourtant modestes, la civilisation égyptienne a créé un art savant de formes géométriques, sobres et régulières pour honorer ses morts prestigieux et assurer leur repos éternel. "Stables comme des montagnes artificielles, les pyramides sont des symboles d'immobilité et de durée: leur forme convenait à des tombeaux" écrit Auguste Choisy dans son Histoire de l'Architecture. Les matériaux impérissables
I Histoire de l'Architecture. Auguste Choisy. Ed. Slatkine, Genève. 12

de ces édifices leur ont permis de traverser les siècles, car le souvenir des pharaons vaut bien l'usage de la pierre dure et éternelle. La pierre est le matériau de référence par excellence de l'architecture faite pour durer. Les Grecs ont cultivé le culte de la mémoire des hommes illustres et ont façonné de monumentales nécropoles pour les commémorer: à Athènes le long des principales avenues, à Hiérapolis la majestueuse voie des tombeaux. S'ils savaient élever de multiples figures architecturales en guise de tombeaux (des colonnes, des tours, des pyramides, des chapelles), les Grecs employaient une stèle ordinaire, avec décorations et inscriptions, pour marquer l'emplacement de la sépulture. A l'image du langage des mots, la civilisation hellénique a conçu un langage architectural propre, un style unique que d'autres civilisations postérieures copieront, en particulier Rome, avec plus ou moins de bonheur. Celui-ci a continué d'inspirer les architectes, depuis le Moyen Âge2, la Renaissance et jusqu'à nos jours, pour la construction des chapelles funéraires ou des tombeaux. Cette architecture, puisée dans l'observation du passé, a donné naissance à un art particulier accordé à chaque culture. Comme l'écrit l'esthète néo-classique Quatremère de Quincy (1755-1849), "dans le même édifice certaines diversités sont le produit, chez différentes nations, d'un principe originaire particulier, et de types formés sur des modèles sans rapports entre eux,,3.
2 La première manifestation du souvenir des guerriers en France date de 1415 et se situe à Azincourt (Pas-de-Calais) : il s'agit d'une simple croix portant des inscriptions. 3 Dictionnaire historique d'architecture. Tome 2 13

L'architecture et la mise en scène des cimetières militaires reflètent fidèlement certains aspects d'une civilisation. L'intention, après la guerre, de créer des espaces composés de formes pures, simples et répétitives, où toute différence était volontairement rejetée, aurait pu signer la mort d'une certaine architecture. Pour certains esprits sceptiques, les principes architecturaux suivant lesquels ont été construits les cimetières militaires feraient référence au nivellement et à l'uniformisation, à la disparition des particularismes, à la négation de la mémoire des lieux et à l'oubli. Pourtant, l'architecture des cimetières militaires traduit des sentiments, des idées, des forces, des tensions, des façons de penser et de se comporter. Par des systèmes de signes, l'architecture des cimetières militaires, car il faut bien parler d'architecture, exprime les caractères propres à chaque nation, en particulier la vigueur des traditions, le rôle joué par la religion, la volonté des gouvernements d'exprimer un message politique tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur4. Elle traduit aussi des identités culturelles fortes que tout visiteur peut percevoir. Les cimetières militaires ne sont donc pas des constructions dues au hasard, contrairement à ce que l'on pourrait croire. Ils sont le fruit de réflexions de spécialistes, d'architectes, de paysagistes, d'ingénieurs, de sculpteurs, dans lesquelles les

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Cf. l'impact politique considérable des cérémonies de commémoration

du soixantième anniversaire du débarquement allié en Normandie qui ont eu lieu en juin 2004 au cimetière américain de Colleville (Calvados). 14

gouvernements ont été au mInImum associés5 voire les véritables maîtres d'ouvrage6. Malgré leurs différences, les cimetières militaires répondent tous au même programme, et se composent des mêmes éléments. Lorsque, à l'aube du XXe siècle, la guerre industrielle a provoqué la mort industrielle, il a fallu s'adapter et concevoir, avec les moyens industriels modernes, des cimetières d'une échelle démesurée et inconnue auparavant. Les gouvernements concernés se sont organisés et ont planifié cette gigantesque entreprise de construction. Deux conceptions divergentes se sont opposées dès la fin de la Première Guerre mondiale:

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L'une, représentée par les Etats-Unis, a rationalisé à l'extrême l'idée de très vastes regroupements des corps dans des cimetières immenses qui frappent les esprits. L'autre, fruit d'une réflexion des pays du Commonwealth, a renoncé à l'idée de regrouper ses morts et a multiplié les lieux d'inhumations dans une atmosphère plus sensible.

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A l'image des Américains, mais dans une moindre mesure, les autorités françaises 7 ont entrepris dans les années 1920 d'importants regroupements pour créer quelques nécropoles symboliques imposants à la dimension des grandes nécropoles américaines.

5

6 Comme en France où tous les cimetières ont été construits par l'Etat. 7 sous l'influence du Maréchal Pétain. 15

Comme en Allemagne où l'Etat a accompagné le travail associatif.

De son côté, l'Allemagne, vaincue par deux fois, n'a été autorisée à réaliser ses cimetières, discrets et austères, qu'à la fin des années 1950 sur les emplacements des cimetières provisoires qui étaient alors entretenus par les services français. Ancrées dans les campagnes françaises, toutes les nécropoles ont conjugué les notions d'architecture et de paysage. Le minéral et le végétal, intimement liés, participent à un même ensemble. Certains sites remarquables ou exceptionnels, choisis pour l'implantation de quelques nécropoles, ont favorisé une architecture plus recherchée. Ce sont des lieux umques. Les architectes, sélectionnés soigneusement par les différentes nations, ont pu donner toute la mesure de leur art dans ces projets pharaoniques. Ils ont eu la responsabilité de mettre en scène le souvenir de la guerre et des hommes qui l'ont faite. L'architecture a été un moyen d'expression pour transmettre aux futurs visiteurs une interprétation des tragédies et des carnages des deux guerres mondiales. L'architecture devient une mission au service de la mémoire.

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1/

LES CIMETIERES

NUS

Vu comme une simple équation mathématique, le problème est simple: si le nombre des ennemis que vous tuez est supérieur à celui que peut supporter l'ennemi, vous finirez par gagner la guerre. Théorie militaire du décompte des corps.

Les cimetières militaires tels que nous les connaissons de nos jours sont apparus progressivement depuis le milieu du XIXe siècle. Deux raisons pouvaient expliquer ce besoin nouveau d'enterrer dignement et à une si grande échelle les soldats tués au combat pour entretenir leur souvenir. Les mentalités avaient évolué et accordaient une place plus importante à l'individu. Le passage à une armée de conscription impliquait la nation entière et donc toutes les familles. Par ailleurs, le nombre toujours croissant de morts engendrées par des conflits de plus en plus meurtriers nécessitait des inhumations "à la chaîne".

Les champs de bataille
Les premiers cimetières militaires sont les champs de batailles eux-mêmes. Ils sont rarement signalés, et c'est la terre, qui, au fil des ans, délivre son passé mortel. Outre des 17

débris d'ossements, on retrouve tous les ans, à l'occasion d'un travail de fouille, d'un chantier ou d'un labourage, des boutons d'uniformes, des morceaux de tissus, des insignes, des gamelles, des objets personnels, des boulets de canon rongés ou des obus non explosés... Liste non exhaustive des fragments de l'histoire des guerriers dont les champs de bataille sont jonchés. En 1880, un monument fut découvert à l'emplacement de l'une des fosses où furent ensevelis des Athéniens et des Macédoniens, tués lors d'une bataille menée en l'an 338 avant JC. par les armées d'Alexandre le Grand. Les rescapés enterrèrent les vainqueurs comme les vaincus dans le respect de la loi religieuse pour ne pas avoir à subir la colère des dieux. De même, Tacite relate que le général romain Germanicus, lors d'une campagne en Germanie en l'an 15, fit enterrer les squelettes des légionnaires romains tombés six ans plus tôt au cours de la bataille contre Arminius dans la forêt de Teutoburg : "Auguste fut alors saisi d'un désir ardent de rendre hommage aux combattants et à leur chef [...] l'armée romaine procéda ainsi à l'inhumation des ossements de trois légions et cela six ans après la défaite". Tacite ajoute que Germanicus planta "la première pelouse sur la tombe. Germanicus rendit ainsi hommage aux morts, ce à quoi il tenait le plus, et exprima sa compassion à la peine des vivants" . Plus tard, et pendant des siècles, les cadavres étaient laissés tels quels sur les champs de bataille, abandonnés aux pleurs des veuves et des orphelins, et servaient de proies aux animaux sauvages. Il arrivait que les blessés soient achevés afin de mieux les dépouiller de leurs derniers biens.

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Un changement des mentalités, dû en partie à l'évolution de la notion de soldat, commença à se faire sentir à partir de la Révolution Française. Il ne s'agissait plus d'une armée de métier, mais d'une armée constituée en grande partie de simples citoyens. La guerre devenait une épreuve partagée par tous les villages et toutes les familles. L'éloignement du front ne suffisait plus à faire oublier la guerre. Pourtant, la reconnaissance individuelle du soldat était encore une notion abstraite. Pendant ses campagnes, après la bataille, Napoléon faisait brûler ou recouvrir de chaux vive les corps des soldats morts. Des fouilles récentes entreprises près de Vilnius (Lituanie) ont fait ressurgir un immense charnier de 1 700 soldats de la Grande Armée. Pèle-mèle, des officiers et des sans grades ont été enterrés là, pris au piège de la rudesse de l'hiver 1812 pendant la retraite de Russie8.
Seuls les généraux gagnaient l'honneur d'avoir leur nom inscrit sur un monument funéraire érigé à leur gloire. Un certain nombre de ces monuments se situent en Europe centrale.

Après la bataille de Waterloo, l'Empire Britannique bâtit la pyramide de Wood en hommage à ses glorieux soldats. Ce n'est qu'en 1859, lors de la bataille de Solférino, que le Suisse Hemi Dunant, assistant en spectateur horrifié aux pratiques inhumaines entre ennemis, émit l'idée d'un règlement international pour le droit humanitaire et le secours aux blessés de guelTe. Le Comité International de la Croix8 L'Express du 29 août 2002. Sylvaine Pasquier, envoyée spéciale.

19

Rouge vit le jour en 1863 et définit des règles pour le respect de la personne humaine. Les conventions de Genève du 29 juillet 1929 stipulaient déjà que les belligérants devaient respecter les dépouilles des morts de guerre. De nouvelles conventions signées en août 1949 déclarent que les victimes des conflits doivent être enterrées selon les rites de leur religion, lorsque cela est possible, et que leurs tombes doivent être signalées et entretenues, afin qu'elle puissent être retrouvées. Les familles doivent avoir la possibilité de se recueillir sur la tombe de leur proche et, le cas échéant, les restes doivent pouvoir être relevés pour être enterrés dans une nouvelle sépulture9.

Les premiers cimetières collectifs
Le premier cimetière militaire moderne, où chaque soldat tué au combat est honoré d'une tombe individuelle, sans distinction de hiérarchie, d'origine ou de conviction, est apparu en 1830, lors du débarquement français en Algérie. "Sidi Ferruch" est un petit cimetière de 40 tombes, perdu en pleine forêt, situé à quelques kilomètres du rivage, à l'ouest de la ville d'Alger. Ce type de cimetière, tout à fait inédit, n'a pas été adopté de façon systématique pendant les conflits qui suivirent au XIXe siècle. Après la guerre de Crimée (1854-1855), une trentaine de soldats français, blessés et malades rapatriés du front, a été
9

Site internet du comité international de la Croix Rouge. 12/08/1949,

alinéa 3, article 76

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enterrée dans le cimetière de l'He Sainte Marguerite, au large de Cannes (Alpes-Maritimes). Aux Etats-Unis, pendant la guerre de Sécession (1861-1865), les premiers cimetières militaires se sont organisés tels que nous les connaissons aujourd'hui, à l'initiative des Nordistes qui considéraient que chaque soldat mort au combat devait avoir sa tombe. En Europe, lors de l'affrontement entre l'armée de Guillaume

1er et celle de Napoléon III, les soldats des deux camps

étaient généralement inhumés dans des fosses communes rapidement creusées sur les lieux même des batailles où ils reposaient côte à côte. Rares étaient les tombes individuelles. Dans un courrier du 10 août 1870 adressé à sa femme, la reine Augusta, Guillaume de Prusse écrivait: "Je viens ici de parcourir à cheval le champ de bataille de Sarrebrück et la vue est affreuse. Nos soldats ont placé partout des croix faites
avec des branches sur les fosses communes et y ont écrit le

nom des officiers. Sur une tombe, il y avait l'inscription: 30 Prussiens, 75 Français". Le conflit de 1870-1871 coûta la vie à près de 140 000 victimes dont les deux tiers étaient françaises. Les deux nations privilégièrent les ossuaires, voire des fosses communes où les belligérants étaient enterrés ensemble. Une distinction était toutefois indiquée, soit en fonction de la nationalité des morts et les tombes étaient peintes d'un liseré bleu pour les Français et d'un liseré rouge pour les Allemands, soit en fonction de la religion et on creusait deux tombes distinctes pour les catholiques et pour les protestants.

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