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Les conflits identitaires en Afrique francophone

De
216 pages
Les peuples africains seraient-ils (con)damnés à "la guerre tribale" et aux "conflits identitaires"? Après avoir passé en revue le paysage, les acteurs clés, et les arguments de part et d'autre du discours identitaire de la plus récente mais toujours abondante littérature sur "l'Afrique francophone", l'auteur aboutit à la conclusion que les "haines ancestrales" supposées être la cause de ces conflits ne sont en fait que de "la haine moderne" sécrétée par les plus récents entrepreneurs culturels dans un contexte de mutation politique de démocratisation.
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LES CONFLITS IDENTITAIRES EN
« AFRIQUE FRANCOPHONE »

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-14031-8
EAN : 9782296140318

MARC ADOUX PAPÉ

LES CONFLITS IDENTITAIRES EN
« AFRIQUE FRANCOPHONE »

L’Harmattan

Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Claudine-Augée ANGOUE,
L’indifférence scientifique
envers
La recherche en sciences sociales au Gabon
de
Jean Ferdinand Mbah
, 2011.
B. Y. DIALLO,
La Guinée, un demi-siècle de politique,
1945-2008
, 2011.
Ousseini DIALLO,
Oui, le développement est possible en
Afrique
, 2011.
Walter Gérard AMEDZRO ST-HILAIRE, PhD,
Gouvernance et politiques industrielles. Des défis aux
stratégies des Télécoms d’État africains
, 2011.

Toavina RALAMBOMAHAY,
Madagascar dans une crise
interminable
, 2011.
Badara DIOUBATE,
Bonne gouvernance et problématique
de la dette en Afrique. Le cas de la Guinée
, 2011.
Komi DJADE,
L’économie informelle en Afrique
subsaharienne
, 2011.

Hifzi TOPUZ,
Un Turc au Congo
, 2010.

Djakalidja COULIBALY,
Agriculture et protection de
l’environnement dans le Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire
,
2011.
Lofti OULED BEN HAFSIA, Karima BELKACEM,
L'avenir du partenariat Chine-Afrique
, 2011.
Ngimbi KALUMVUEZIKO,
Un Pygmée congolais
exposé dans un zoo américain
, 2011.
Essé AMOUZOU,
Aide et dépendance de l’Afrique noire
,
2010.
Pierre N’GAKA,
Le Système de protection sociale au
Congo-Brazzaville
, 2010.

À ma mère, Zirihoré Mêkê Dalhy
Pour qui la vie fut un long deuil
Car chaque jour passé
Sur la terre des Hommes
Était un pas de plus
Vers sa dernière demeure
Le cimetière broussailleux de mon village
Puissent les pages suivantes lui servir de plus digne
sépulture

AVANT-PROPOS

Dans son livre biographique du héros de la libération de la
France pendant la Deuxième Guerre mondiale, Jean Lacouture
dit du général Charles de Gaulle qu’il est « une montagne qu’on
n'escalade pas sans peine ni ne considère sans quelque
vertige
1
»
. Les mêmes termes peuvent être utilisés pour qualifier
notre projet d’écrire un livre sur le sujet des conflits identitaires
en « Afrique francophone
»
car les parois de ce sujet sont aussi
abruptes et son altitude aussi épuisante
2
que la tâche d’écriture
d’une biographie du général de Gaulle. En effet, comment
éviter d’emprunter les chemins battus et édifier, enseigner et
renseigner un public africaniste déjà saturé par la surexposition
et la sur-analyse d’un sujet auquel ont été consacrés de forts
bons livres écrits par des plumes franchement mieux autorisées
3que les nôtres ? Une entreprise aussi téméraire que la nôtre et
un projet d’une telle ambition nécessitent sans doute un avant-
propos conséquent qui ferait figure de préface à la manière de la
fameuse préface
Orphée Noire

de Jean-Paul Sartre pour l’œuvre
L’anthologie de la poésie négro-africaine
4
de Senghor ? Mais
où trouver l’inspiration sartrienne, surtout quand on n’a pas le
génie et la réputation de Senghor ? Alors, d’instinct, je me suis
précipité à la Cité des Arts

de la ville d’Abidjan, en Côte
d’Ivoire où je me trouvais pour les besoins de recherches pour
ce livre, dans l’espoir de m’abreuver à la source des génies de
l’art africain. N’a-t-on pas l’habitude de dire chez nous que les


1
Jean Lacouture,
De Gaulle: Le Rebelle
, Seuil, 1984, p. 6.
2

Ibid
, p. 6.
3

Ibid
, p. 5.
4
Léopold Sédar Senghor,
Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache
de langue française
, Paris, 1948.

artistes sont des génies créateurs ? Mais à ma grande surprise,
mon guide d’occasion m’informe qu’il n’y a pas d’artistes qui
habitent la Cité des Arts, que le nom est tout juste un nom de
quartier, pour la forme ! « Avant la guerre, poursuit-il, il y avait
une école des Beaux-Arts dans le quartier mais aujourd’hui elle
est en parfaite dégradation, à l’image du quartier d’ailleurs
»
!
La prochaine étape dans ma quête de source d’inspiration ? Le
Musée national. À coup sûr, s’il n’y a pas d’artistes à la Cité des
Arts, il doit y avoir des objets d’art dans ce pays pour inspirer
notre œuvre. Et le musée, c’est là que sont exposés les meilleurs
trésors de la production artistique d’une nation.

Le taximan, qui a du mal à situer le campus du Musée
national, me dépose, après avoir demandé à plusieurs piétons,
devant un complexe de bâtiments quelconques où la brousse
mériterait le titre pompeux de ‘forêt classée’. « Êtes-vous sûr
que c’est le Musée national
»
? « Oui monsieur, a répondu le
chauffeur de taxi : c’est écrit sur le bâtiment devant vous
»
. À la
réception, la secrétaire qui a pris tout son temps pour conclure
sa conversation téléphonique (sur son sacré cellulaire) me dit
que la jeune dame responsable de la ‘ Section Afrique’ est allée
au ‘ministère’, à la recherche d’une bourse pour s’expatrier
(pour « aller se chercher
»
est l’expression qu’elle a utilisée) en
Occident. « Savez-vous à quelle heure elle va revenir ?
»
, ai-je
interrogé, naïvement mais poliment. « Je ne saurais vous dire,
monsieur, mais ça m’étonnerait qu’elle revienne aujourd’hui,
car depuis que la guerre a commencé, personne n’a envie de
perdre son temps à venir passer sa précieuse journée dans un
lieu presque vide, avec très peu de visiteurs du pays, à admirer
de vieux objets folkloriques ! Moi-même vous m’avez trouvée
sur place parce que je n’ai pas fini de lire mes emails
»
. Après
une telle brutale franchise de la part de notre courtoise
réceptionniste, je me suis consolé en me disant que de toutes les
façons, la ville étant ‘polluée’ ou ‘corrompue’ par les influences
culturelles extérieures, elle ne pouvait pas être le lieu propice
pour trouver des génies africains dignes d’inspiration. Il me
fallait remonter ‘aux sources authentiques’ où habitent les vrais
génies africains : le village, mon beau petit village, ma
prochaine étape.

01

Arrivé au village que je croyais à l’abri des échos de la
guerre, et après les cérémonies d’accueil d’usage, j’étais
impatient de voir la nuit jeter sa grande couverture opaque sur
mon beau petit village, d’entendre comme tous les vendredis
soir de mon enfance déjà très lointaine, la voix grave de
l’Attounglan, le tambour parleur qui dirige l’orchestre des
batteurs de tam-tam de la cérémonie religieuse du Glé-Gnâbâ, le
génie tutélaire de tous les Krus de l’Ouest ivoirien. Mais cette
voix grave, aux vibrations puissantes, qui déflorait l’immensité
de l’espace étoilé et interpellait vivants et morts, hommes et
femmes, enfants, jeunes, adultes et vieillards transformés
spontanément à la fois en chanteurs et danseurs, à conglomérer
sur la place du village, pour communier ensemble et renouveler
leur appartenance à la grande communauté clanique dans la
célébration du Glé-Gnâbâ, je l’ai vainement entendue. Était-ce
aujourd’hui le tour des jeunes menés par une des nouvelles stars
du village d’inonder la nuit, d’amplifier la forêt tropicale, de
laisser monter au ciel rempli d’étoiles leurs voix mélodieuses et
de danser aux rythmes fous et virils de nouveaux pas de danse
pour nous faire éprouver cette merveilleuse assurance que la
rivière de la culture du pays coulera pour l’éternité ? Mais toute
cette première nuit passée dans mon village, ce fut le silence, un
silence profond, un silence inquiétant, un silence éloquent… le
silence du tam-tam. Seuls le bruissement du feuillage, le souffle
du vent, le son des criquets, le concert macabre des grenouilles
fidèles à leur rendez-vous annuel de la saison des pluies de mai,
juin, juillet, août, humanisés par le bruit lointain de la télévision
du directeur de l’école du village meublaient le mystère de la
nuit. Où étaient passés les humains ? Où étaient partis tous les
hommes, les jeunes, les femmes et leurs enfants ? À la paroisse
de la nouvelle église du village d’à côté, qui est prise d’assaut
chaque soir de ces temps de guerre, pour la répétition de la
chorale en préparation de la messe du dimanche prochain ! Et
d’ailleurs, la nuit n’est jamais tombée : le village est maintenant
électrifié, malgré la guerre !

Aux dernières heures qui précédent l’aube, au moment où
les premières aquarelles du jour n’étaient pas encore visibles
dans le ciel, n’ayant pas trouvé le sommeil, je me résolus à

11

rendre visite aux morts, les plus vivants du village. En Afrique,
les morts ne sont pas morts ! C’est par cette visite à la dernière
demeure des vivants qu’aurait dû commencer mon séjour dans
mon beau petit village. Après tout, nos Ancêtres les morts ne
sont-ils pas les gardiens de nos traditions, donc la source
primordiale d’inspiration ?

Mais le spectacle du cimetière du village était plus que
désolant : la broussaille avait envahi les tombes dont de bonnes
parties s’étaient effondrées. Ces tombes n’avaient plus l’air
d’être les demeures terrestres et temporelles des Ancêtres mais
de simples trous que même les rats ne respectaient plus. La
forêt sacrée qui ceinturait le cimetière du village et dont la
proximité symbolisait la loi fondamentale du retour des
Ancêtres à la nature, à l’univers, au cosmos, au grand Esprit lui-
même qu’est Dieu, n’était plus que l’ombre d’elle-même, ayant
été détruite et remplacée par des champs de palmiers à huile
destinés à l’exportation mercantile, et comme site de la future
église du village. Les bouteilles d’alcool, parties intégrantes des
offrandes obligatoires aux Ancêtres, étaient vides. Certaines
étaient cassées, signe évident que le cimetière du village n’était
plus ce lieu sacré de commémoration, de réjouissance et de
renouvellement du pacte social communautaire, mais un endroit
où l’on venait à la hâte se débarrasser du trop plein de cadavres
des humains que produisent désormais nos républiques
postcoloniales, surtout depuis l’éclatement de la guerre. Le
chant des quelques rares oiseaux de ce beau jour naissant n’était
susceptible de m’inspirer autre chose que le dégoût et non pas la
peur révérencielle : Je ne me sentais plus dans un lieu sacré !

Devant la négligence notoire des vivants dans l’entretien de
ce haut lieu d’intérêt public, où donc nos Ancêtres, que tout le
monde sait qu’ils constituent une parcelle de l’inspiration
divine, avaient-ils trouvé refuge ? En désespoir de cause,
j’abandonne ma quête d’inspiration dans l’institution du silence
qu’est le cimetière de mon beau petit village pour tenter une
nouvelle aventure dans la région des Montagnes, à l’Ouest de la
Côte d’Ivoire.

21

Le constat du déclin, sinon de la culture, du moins des
temples de la culture du pays se confirme pour moi à la faveur
de cette tournée que je voulus entreprendre dans l’Ouest de la
Côte d’Ivoire, au pays des Masques qui, selon Bobla-Gla, l’un
5d’entre eux, sont « les gardiens du berceau de l’humanité
»
. En
effet, conscient du fait que « l’eau ne peut jamais couler plus
haute que sa source
»
6
, je me nourris du secret espoir qu’un
pèlerinage à l’Ouest du pays où règne la culture des masques
« tant sur le plan esthétique, artistique et philosophique, que
spirituel et symbolique, éducatif, juridique et diplomatique
»
7

me donnerait enfin l’occasion de m’abreuver à la source
culturelle qui inspirerait mon sacré livre !
Alors que je me préparais à entreprendre ma tournée, mon
informateur m’annonce, visiblement plein d’amertume dans la
voix et dans l’âme, que la route de Man (porte d’entrée dans le
‘Far West’ du pays) est barrée par des rebelles racketteurs et par
des « coupeurs de route
»
(entendez des malfaiteurs). Cette
information de plus me ramène finalement mais brutalement à
la réalité matérielle d’un pays aux prises avec les démons de la
guerre civile depuis 2002 : celle « de la destruction de la culture
du masque africain
8
»
non seulement à la faveur de la
corruption, des fonctionnaires se livrant au pillage effréné des
œuvres d’art, des décideurs politiques qui,
par mimétisme ou par ignorance, ont sacrifié
l’institution du masque sur l’autel du folklore, par la
déculturation par les milieux cultivés qui servent
malheureusement de relais, dans la perpétuation du
vocabulaire spécifique mis en place par les colons pour
désigner, voire rabaisser, la culture africaine,
mais aussi
9et de plus en plus par la guerre civile.



5 Alphonse Tiérou,
Paroles de Masques: Un regard africain sur l’art africain
,
Maisonneuve et Larose, Paris, 2007, p. 53.
6 Ibid, p. 87.
7Ibid, p. 9.
8
Ibid
, p. 9.
9
Ibid
, p. 9-11.

31

En effet, selon l’auteur de
Paroles de Masques
, la guerre
entamée en Côte d’Ivoire en 2002,
s’ajoutant à la négligence des gouvernants, n’a fait
qu’accélérer cette lente dégradation, […]. Des
populations entières ont été déplacées. Des milliers
d’hommes et de femmes porteurs et porteuses de
masque ont disparu. De hauts dignitaires ont été
massacrés. Des centaines de Kmins [temples] ont été
pillés sous le regard indifférent des belligérants. Des
lieux sacrés ont été profanés.
10

Inutile donc de m’aventurer dans le site culturel qu’est
l’Ouest du pays, la guerre ayant de surcroît frappé de plein fouet
tout l’univers du Gla
11
(masque weoulon).
Les porteurs et les porteuses de masques ayant été tués ou
étant portés disparus, les Kmins pillés, les lieux sacrés profanés,
faut-il alors jeter l’éponge et abandonner le projet d’écriture du
livre, faute de source d’inspiration ?
« À priori, les Masques restent optimistes
»
dirait Tiérou, qui
rapporte une déclaration du Gla (masque) Douhao, du village de
Troya (région de Guiglo, dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire),
suivant laquelle « l’homme meurt, mais le Masque
demeure […] : Jamais on ne verra la tombe d’un Masque
12
»
.
Mais si au-delà de l’immortalité du Masque, l’on peut se
réjouir et se réconforter de l’immortalité et donc de la
permanence de la source des cultures africaines, dans quels
lieux peut-on se rendre pour désaltérer nos âmes en mal
d’inspiration, vu la négligence, la corruption, la destruction
sinon l’absence des temples de la culture africaine ? La réponse
à cette question nous est donnée par les Masques eux-mêmes,
pour qui



01
Ibid
, p. 10-11.
11
Ibid
, p. 90.
21
Ibid,
p. 90-91.

41

le corps humain constitue le vrai temple de l’homme :
Un temple grand et beau, un temple sacré, un temple
vivant, un temple qui respire, un temple qui mérite
respect, considération et dignité, un temple à la hauteur
de toutes les espérances humaines du point de vue de
l’élévation spirituelle et de la création
13
.
Pour puiser donc l’énergie cosmique nécessaire à la création
de notre œuvre livresque, point n’est besoin
1
d
4
e détour (au sens
où Edouard Glissant emploie ce terme), de temple(s)
extérieur(s) tels les ‘Cités des Arts’, ‘les Musées nationaux’,
les ‘Cimetières’ ou les ‘Kmins’ de tout genre, « nul besoin
d’intermédiaire spirituel, de médiateur spirituel, de pontife
spirituel, de guide spirituel, de gourou spirituel, de père
spirituel, de mère spirituelle et de maître spirituel
»

15
. Comme
nous y invitent les Masques, une (re)descente dans notre propre
temple corporel, « le temple le plus beau que le monde ait
jamais connu
16
»
, pour découvrir en nous-mêmes l’étincelle
divine qui vit en nous, est le seul pèlerinage nécessaire pour
découvrir et s’abreuver à la plus authentique des sources
d’inspiration.
Le produit final qui, s’il plaît aux Ancêtres, sera soumis à
l’appréciation du public que vous êtes, prend donc sa source
dans des interrogations intérieures qui tourmentent mon temple
corporel et son âme, surtout depuis l’éclatement de la guerre en
Côte d’Ivoire. Comment ce pays, jadis considéré comme un
oasis de paix dans un désert d’instabilité et de guerres, a pu
sombrer subitement dans une guerre civile dont la fin n’est pas
pour demain ? Et cette guerre, est-elle une guerre de nature
ethnique et donc culturelle, ou socio-économique et politique ?
Où prend-elle ses racines ? Et pourquoi éclate-t-elle maintenant
et non pas à tout autre moment de l’histoire de la Côte
d’Ivoire ?

1

3



Ibid,
p. 185.
14
Cette expression est employée par Édouard Glissant dans son œuvre
Le
1
D
5
iscours Antillais
, Gallimard, 1997.

Ibid,
p. 186.
16

Ibid,
p. 187.

51

Au fur et à mesure de mes recherches et de mon cogito pour
trouver réponse à ces questions, je me suis rendu compte que la
Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé. En fait, comme l’écrit
Tanella Boni dans ses
Matins de Couvre-feu
(2005),
depuis une dizaine d’années, l’Afrique avait continué à
allumer des feux partout - comme si allumer des feux
était un jeu d’enfants - et les brûlures les plus graves
n’avaient pas épargné la peau des femmes, des hommes
et des enfants qui, disait-on, habitaient Zamba, ce pays
béni des dieux, construit par un Pharaon représentant
Dieu faiseur de toute chose…
17

En clair, la guerre civile est un fléau qui sévit dans plusieurs
pays et régions du continent noir, et même dans le monde
entier. Ainsi, le projet qui s’était modestement confiné à la Côte
d’Ivoire s’est progressivement élargi à l’échelle du continent.
Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient, dans les
prochaines pages de notre propos, de bien définir notre sujet
d’étude, son champ d’application et la méthodologie qui va
nous conduire à la terre promise.
Marc A. Papé, Frederick, Maryland, 1 Août 2008.



71 Tanella Boni,
Matins de couvre-feu
, Le Serpent à Plumes, Paris, 2005, p.
.632

61

INTRODUCTION

Comme le titre l’indique, notre sujet d’étude porte sur les
conflits identitaires en « Afrique francophone
»
. Pour mieux
apprivoiser ce sujet, il convient de segmenter ce titre en
plusieurs sections afin d’apporter une définition à chacun de ses
termes clé.
D’abord, qu’entendons-nous par identité, et plus
spécifiquement par ‘identité ethnique’ ? Nous tenons de Payne
et Nassar (2006) que l’identité est une conception particulière
de soi, une sélection d’attributs d’ordre physique,
psychologique, émotionnel ou social de la part d’un individu ou
d’un groupe particulier. Lorsque ces attributs fondent le
sentiment d’appartenance à un groupe particulier, ils expriment
une identité ethnique
18
. Dans le présent projet, le terme
‘identité’ s’applique au groupe, à la collectivité ou à la
communauté par opposition à l’identité individuelle, même si
ces deux formes d’identité ne sont pas nécessairement
mutuellement exclusives. Selon Taras et Ganguly,
le groupe ou la communauté ethnique se réfère à un
plus ou moins grand groupe de personnes unies par un
héritage culturel commun (qui inclut la langue, la
musique, la cuisine, l’habillement, les pratiques et
coutumes traditionnelles), une similarité raciale, une
religion commune, et la croyance en une histoire et une
généalogie communes, et qui exhibent un sentiment



18
Richard J. Payne et Jamal R. Nassar,
Politics and Culture in the Developing
World: the Impact of Globalization
, Pearson et Longman, New York, 2006, p.
273. (À moins d’avoir expressément spécifié autrement, toutes les traductions
de l’anglais au français sont les miennes).

psychologique très accentué d’appartenance au
groupe
19
.
De même, chez Liah Greenfeld (1996), le terme ‘ethnicité’
se réfère à une variété d’attributs héréditaires, c’est-à-dire de
caractéristiques indépendantes de la volonté ou du choix de
l’individu, mais qui nous sont attribuées en raison des hasards
de la naissance et qui sont considérées être la source de
l’essentiel de notre identité politique, celle qui détermine notre
place en tant qu’acteur politique dans la communauté politique
élargie. Certains de ces attributs sont d’ordre naturel, telles que
la langue, la religion, les traditions et coutumes séculaires, alors
que d’autres sont de nature physique, telles que les origines
géographiques ou le sang. Mais de quelque nature qu’ils soient,
ces attributs sont susceptibles de générer notre identité
ethnique
20
.
Pour Handelman
21
(2006), alors que l’identité ethnique se
fonde habituellement sur des traits culturels objectifs et
observables telles que la langue, la religion, les origines
généalogiques, historiques et géographiques, le plus important
critère de distinction de l’identité ethnique reste la croyance en
une généalogie commune ou la foi des membres du groupe au
partage d’une même aire culturelle. Ce qui conduit J. E. Brown
à définir, avec un brin d’humour, l’identité ethnique comme
l’identité d’un « groupe de personnes unies par l’erreur
collective du partage d’une même descendance et d’une identité
collective distincte de celle des groupes voisins
»
22
.
Ces définitions sont conformes à celles proposées par
d’autres spécialistes du discours identitaire tels que Payne et
Nassar (2006) pour qui le groupe ethnique serait
composé d’individus qui, en général, partagent le
sentiment d’une identité commune basée sur un


19
Raymond C. Taras et Rajat Ganguly,
Understanting Ethnic Conflict: The
International Dimension
, Longman, New York, 2002, p. 6.
20
Liah Greenfeld, cité dans Brown Bernard,
Comparative Politics: Notes and
Readings
, Thomson et Wadsworth, USA, 2006, p. 96.
21
Howard Handelman,
The Challenge of Third World Development
, Pearson,
2006, p. 78.
22
J. E. Brown, cité par Handelman,
op. cit.,
p. 79.

81

ensemble d’expériences historiques communes, de
sentiments nationalistes, de croyances religieuses,
d’espace géographique, de langue commune, et dans
certains pays comme les États-Unis d’Amérique, de
catégories raciales arbitraires
23
.
Même si ces définitions, prises séparément, ne font pas
l’unanimité parmi les experts du discours identitaire, elles ont le
mérite de mettre l’accent sur l’idée de communauté et la
croyance en l’unité de valeurs culturelles, raciales, historiques
ou généalogiques qui caractérisent le groupe ethnique.
L’identité ethnique est donc, pour reprendre les mots de Milton
Esman,
l’ensemble des valeurs qui justifient, et sur lesquelles se
fondent l’appartenance à un groupe ethnique, à une
communauté, y compris les attributs qui unissent les
membres de cette communauté et ceux qui les
distinguent des autres communautés de leur
environnement sociopolitique respectif
24
.
L’identité ethnique ainsi définie exprimerait, d’après Taras
et Ganguly, un besoin humain d’affirmer une identité collective,
d’embrasser une identité collective, de rationaliser son
attachement et de manifester le sens d’appartenance à une
communauté et de construire une image de l’Autre qui
n’appartient pas au groupe
25
.
Si dans le langage populaire, et surtout en ce qui concerne
l’identité de groupe en Afrique, le terme consacré et certains
diraient même fétichisé par la littérature, c’est l’identité du
groupe ou de la communauté ‘
ethnique
’ ou ‘
tribal(e)
’, la quête
de définition et de terminologie appropriées pour décrire
l’identité de groupe en Afrique est une aventure ambiguë, et
même dangereuse, en raison du terrain miné par la pratique
multiséculaire de l’Anthropologie en Afrique.
Dans son excellent livre sur
La Politique du Pluralisme
Culturel

(1976), le professeur C. Young remonte au temps


23
Richard J. Payne et Jamal R. Nassar,
op. cit.,
p. 372-373.
24
Milton Esman cité dans Ray Taras et Rajat Ganguly,
op. cit.,
p. 4.
25
Ray Taras et Rajat Ganguly,
op. cit.,
p. xiii.

91

colonial pour identifier le péché originel commis par les
anthropologues occidentaux qui, dans leur mission d’inventorier
les peuples dits « primitifs
»
d’Asie du Sud-est, d’Océanie,
« des Indes
»
d’Amérique, et de la quasi-totalité de l’Afrique
tropicale, les ont classés en « tribus
»
, c’est-à-dire en unités
culturelles élémentaires aux frontières nettement délimitées.
Pour ces anthropologues partisans de la théorie de l’évolution,
« la société tribale
»
était au stade primitif d’évolution de
l’humanité, un stade défini par le manque d’organisation
étatique, l’absence de structures de classe, d’écriture, et d’autres
62caractéristiques propres aux « sociétés civilisées
»
. Ainsi,
d’après Aidan Southall,
le portrait généralement accepté de la société tribale
serait celui d’une société hermétiquement fermée et
autosuffisante du point de vue de la subsistance, qui est
à un stade de développement technologique
relativement rudimentaire, sans écriture ou littérature,
une société politiquement autonome et dotée de sa
propre langue distincte, de la conscience d’une culture
et d’une identité singulières, et qui pratique une religion
tribale appropriée à une société tribale
27
.
Quant à la conscience d’appartenance à une tribu
déterminée,
elle a pour fondements matériels un ensemble de faits
telle que la communauté de langue, d’histoire, de
territoire, de pratiques religieuses, de coutumes, […]
qui font des individus qui les partagent, une entité
culturelle distincte des autres
28
.
Pour chaque région conquise ou à conquérir, une carte
tribale pouvait ainsi être établie avec des lignes bien noires
traçant ‘les frontières tribales’ pour les besoins de
l’administration coloniale. Selon le patriarche de Madison,


26
Crawford Young,
The Politics of Cultural Pluralism
, The University of
Wisconsin Press, Madison, 1976, p. 35.
27
Aidan Southall, “
The Illusion of Tribe”
, The Journal of Asian and African
Studies, p. 28.
28
Déclaration du Groupe d’Études des Réalités Congolaises (G.E.R.C.) «
Sur
le Tribalisme »
,
Peuples Noirs, Peuples Africains
, no. 18 (1980), p. 30-42.

02

l’emploi du terme ‘tribu’ comme monnaie linguistique courante
dans le discours identitaire sur l’Afrique coïncide avec le
processus colonial de marginalisation des peuples colonisés ou
à coloniser. Il conclut avec une étude conduite par Ronald
Cohen et John Middleton, et intitulée (
From Tribe to Nation in
Africa
[
De la Tribu à la Nation
]
en Afrique
))
29
, que l’opinion
générale serait de reléguer ce fardeau linguistique aux calendres
grecques parce que, pour paraphraser le célèbre historien
voltaïque Joseph Ki-Zerbo, les hypothèses sur lesquelles se
fondent ces classifications doivent être exposées ou logées au
musée des préjugés secrétés par la période coloniale
30
.
Le terme ‘ethnie’ ne jouit pas d’un sort bien meilleur parce
qu’il est entaché du même péché originel, à savoir l’héritage de
l’Anthropologie coloniale. En effet, pour Tiérou,
l’invention des « ethnies
»
africaines répond aux
tentatives de hiérarchisation des peuples, à l’époque où
il fallait justifier l’expansion coloniale. Les ethnologues
en ont fait leur cheval de bataille, en mesurant les nez,
les crânes, etc., pour montrer que, selon eux, les
Africains sont des êtres inférieurs. « Ethnie
»
: À mes
yeux, ce terme fait beaucoup de mal à l’Afrique, car il
est très péjoratif. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle
nous n’entendons pas parler d’« ethnie
»
savoyarde, ni
d’« ethnie
»
basque, ni d’ « ethnie
»
corse ou
écossaise !
31

C’est sur la base de cette définition entachée par
l’Anthropologie coloniale que le jeune « enfant-soldat
»

Birahima, personnage principal de l’œuvre
Allah n’est pas
Obligé
(2004)

de Ahmadou Kourouma dit que « quand c’est
une communauté de toubabs (de blancs), on dit une civilisation,
mais quand c’est des noirs, des indigènes, on dit tribu ou ethnie
(d’après mes dictionnaires)
»
32
.



92 Crawford Young,
op. cit.,
p. 19.
03 Joseph Ki-Zerbo,
Histoire de l’Afrique Noire
, Hatier, Paris, 1978, p. 307.
13Alphonse Tiérou,
Op. cit.,
p. 65.
23Ahmadou Kourouma,
Allah n’est pas Obligé
, Éditions du Seuil, 2004, p. 31.

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