Les conséquences de la modernité

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296289079
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LES CONSÉQUENCES DE LA MODERNITÉ

théorie sociale contemporaine
Collection dirigée par Georges Benko
Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

Dans la même collection: Les conséquences de la modernité Anthony Giddens, 1994 La convention de terreur Michel Rétiveau, 1994

LES CONSÉQUENCES DE LA MODERNITE

~

Anthony

Giddens

Traduit de l'anglais par Olivier Meyer

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Parmi les ouvrages d'Anthony Giddens: en français: La constitution de la société (1987, Paris: PUF) en anglais: Capitalism and Modern Social Theory (1971, Cambridge University Press) Emile Durkheim: Selected Writings (1972, Cambridge University Press) Politics and Sociology in the Thought of Max Weber (1972, Macmillan) New Rules of Sociological Method (1976, Hutchinson) Studies in Social and Political Theory (1977, Hutchinson) Durkheim (1978, Fontana) Central Problems in Social Theory (1979, Macmillan) A Contemporary Critique of Historical Materialism: Vol. 1 Power, Property and the State (1981 , Macmillan) Profils and Critiques in Social Theory (1982, Macmillan) Sociology: A Brief but Critical Introduction (1982, Macmillan) The Constitution of Society (1984, Polity Press) A Contemporary Critique of Historical Materialism: Vol. 2 The Nation State and Violence (1985, Polity Press) Social Theory and Modern Sociology (1987, Polity Press) Sociology (1989, Polity Press) Modernity and Self-Identity (1991, Polity Press) The Transformation of Intimacy (1992, Polity Press) Ouvrages sur Anthohy Giddens: Bryant C.G.A., Jary D., eds., 1991, Gidden's theory of structuration: a critical appreciation (London: Routledge) Clark J., Modgil C., Modgil S., eds., 1990, Anthony Giddens: concessus and controversy (London: Falmer Press) Cohen I.J., 1989, Structuration theory. Anthony Giddens and the constitution of sociallife (London: Macmillan) Craib I., 1992, Anthony Giddens (London: Routledge) Held D., Thompson J., eds., 1989, Social theory of modern societies. Anthony Giddens and his critics (Cambridge: Cambridge University Press)

Cet ouvrage est la traduction française de: The Consequences oj Modernity (1990, Cambridge: Polity Press in association with Basil Blackwell, Oxford, and Stanford University Press, StC:lnford,CA)
@ Couverture: Paul Klee, Bruder Schaft, 1939 (33 12), Paul Klee-Stiftung, Kunstmuseum Bern, VG Bild-Kunst, Bonn
@ L'Harmattan, 1994 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal avril 1994 ISBN: 2-7384-2506-2

Avant-propos

Cet ouvrage, sorte d'essai développé, est divisé en parties qui, plutôt que de véritables chapitres, constituent les moments d'une argumentation dans un ensemble continu. Les idées exprimées dans ces pages sont en relation étroite avec mes précédents écrits, auxquels je fais souvent référence. Le lecteur voudra bien, je l'espère, me pardonner ces fréquentes autocitations, dont la motivation n'est pas l'orgueil mais un souci d'étayer des affirmations que la brièveté de cet ouvrage ne me permet pas de développer. Ce livre est le fruit d'un cycle de conférences que j'ai données à l'Université de Stanford, en Californie, en avril 1988. Je remercie mes hôtes de Stanford pour leur accueil et leur hospitalité. Je suis particulièrement reconnaissant envers Grant Barnes, de la Stanford University Press, qui a joué un rôle déterminant dans cette invitation, et sans qui cet ouvrage n'existerait pas. Je tiens à remercier Georges Benko pour sa proposition d'édition de cette version française de l'ouvrage et sa bienveillante attention dans la supervision de la traduction.

Table des figures et tableaux

Figures Figure Figure Figure Figure Figure Figure Figure 1. Dimensions institutionnelles de la modernité 2. Dimensions de la globalisation 3. Dimensions du réalisme utopique 4. Types de mouvements sociaux 5. Aperçu d'un ordre post-moderne 6. Dimensions d'un système de post-pénurie 7. Risques majeurs de la modernité 65 77 163 165 170 172 177

Tableaux
Tableau 1 Environnements de confiance et environnements de risque dans les cultures pré-modernes et modernes Tableau 2 Comparaison entre les notions de post-modernité et de radicalisation de la modernité

108 156

Sommaire

I
Introduction Il Les discontinuités de la modernité 13 Sécurité et danger, confiance et risque 16 Sociologie et modernité 19 Modernité, temps et espace 26 La dé-localisation 29 La confiance 37 Réflexivité de la modernité 43 Modernité ou post-modernité? 51 Résumé 59

II
Les dimensions institutionnelles de la modernité 61 La globalisation moderne 69 Deux perspectives théoriques 71 Les dimensions de la mondialisation 76

III
Confiance et modernité 85 La confiance envers les systèmes abstraits 89 Confiance et spécialités 94 Confiance et sécurité ontologique 98 Le pré-moderne et le moderne 106

IV
Les systèmes abstraits et la transformation de l'intimité 119 Confiance et relations personnelles 121 Confiance et identité personnelle 126 Risque et danger dans le monde moderne 131 Risque et sécurité ontologique 138 Réactions d'adaptation 141 Une phénoménologie de la modernité 144 Perte et acquisition de savoir-faire dans la vie quotidienne 150 Objection à la post-modernité 155

V
À bord du camion furieux 157 Réalisme utopique 160 Prospectives: le rôle des mouvements sociaux 164 La post-modernité 169

VI
La modernité est-elle un projet occidental? 181 Conclusion 183 Notes 187

Et si ce présent était la dernière nuit du monde? John Donne, Devotions upon Emergent Occasions

Le temps imaginaire est indissociable des directions dans l'espace. Si l'on peut aller vers le nord, on peut faire volte-face et aller au sud; de même, si dans le temps imaginaire on peut aller de l'avant, on devrait pouvoir faire volte-face et retourner en arrière. Cela signifie qu'il ne saurait y avoir une différence majeure entre les directions avant et arrière du temps imaginaire. D'un autre côté, dans le temps "réel", nous savons tous qu'il existe une énorme différence entre la direction avant et la direction arrière. D'où vient cette différence entre le passé et le futur? Pourquoi nous souvenons-nous du passé, mais pas du futur? Stephen W. Hawking, Une brève histoire du temps

En mars 1986, parut dans l'édition en langue anglaise de La vie soviétique, sous le titre "Une sécurité totale", un article de neuf pages consacré à la centrale nucléaire de Tchernobyl. Un mois plus tard, pendant le week-end du 26 au 27 avril, se produisait dans cette centrale le plus grave accident nucléaire de l'histoire survenu à ce jour. James Bellini, High Tech Holocaust

Au moment où nous découvrons qu'il y a des cultures et non pas une culture, au moment par conséquent où nous faisons l'aveu de la fin d'une sorte de monopole culturel, illusoire ou réel, nous sommes menacés de destruction par notre propre découverte; il devient soudain possible qu'il n'y ait plus que les autres, que nous soyons nous-même un autre parmi les autres; toute signification et tout but ayant disparu, il devient possible de se promener à travers les civilisations comme à travers des vestiges ou des ruines; l'humanité entière devient une sorte de musée imaginaire: où irons-nous ce week-end? visiter les ruines d'Angkor ou faire un tour au Tivoli de Copenhague? Paul Ricœur, Histoire et vérité (Civilisation universelle et cultures nationales)

I

Introduction

Dans cette étude, je vais entreprendre une analyse institutionnelle de la modernité, avec ses implications culturelles et épistémologiques. Ce faisant, je prends le contre pied de la plupart des études actuelles, où les priorités sont inversées. Qu'est-ce que la modernité? En première approximation, disons que le mot "modernité" désigne des modes de vie ou d'organisation sociale apparus en' Europe vers le dix-septième siècle, et qui progressivement ont exercé une influence plus ou moins planétaire. Cette définition situe la modernité dans le temps, lui donne un cadre géographique originel, mais pour l'instant ses caractéristiques principales restent soigneusement dissimulées, comme dans une boîte noire. Il est courant de prétendre, en cette fin du vingtième siècle, que nous sommes au seuil d'une ère nouvelle, succédant à la modernité proprement dite. Les sciences sociales se doivent d'étudier cette période de transition, que l'on affuble d'un nombre incroyable d'appellations. Certaines, positives, évoquent l'émergence d'un genre nouveau de système social ("société de l'information" ou "société de consommation", par exemple), mais la plupart se réfèrent à la fin d'un ordre antérieur ("post-modernité", post-modernisme", "société post-industrielle", "postcapitalisme", etc.). Quelques études consacrées au sujet insistent sur les transformations institutionnelles,

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notamment le passage d'un système fondé sur la fabrication de biens matériels à un système plus centré sur l'information. Mais ces études sont en général abordées sous l'angle philosophique ou épistémologique, et tout particulièrement chez Jean-François Lyotard,l à qui l'on doit la popularisation de la notion de post-modernité. Pour Lyotard, la post-modernité implique l'abandon de la croyance en un fondement assuré du savoir, et le renoncement à la foi dans le progrès technologique de l'humanité. La condition post-moderne, pour lui, se caractérise par la disparition de ces "Grand Récits", de ces métalangages qui nous permettaient de nous situer dans une Histoire dont le devenir est porteur de sens et dans laquelle nous sommes, comme un moment entre un passé intelligible et un futur prévisible. La vision post-moderne distingue une pluralité de savoirs hétérogènes, où la science n'occupe plus la première place. La réponse habituelle à cette conception est d'essayer de montrer qu'une épistémologie cohérente est possible - et que l'on peut atteindre à une connaissance généralisable de la vie sociale et des modèles de développement social2. Mais je souhaite adopter une optique différente. Pour moi, le désarroi, exprimé dans le sentiment que la connaissance systématique de l'organisation sociale est impossible, résulte tout d'abord de l'impression - commune à un certain nombre d'entre nous - d'être entraînés dans un univers événementiel qui échappe en grande partie à notre compréhension, et à notre contrôle. Si nous voulons comprendre comment on a pu en arriver là, il ne suffit pas d'inventer de nouveaux mots post-modernité, etc. Il nous faut au contraire porter un nouveau regard sur la modernité proprement dite, qui a jusqu'ici, pour différentes raisons, été mal appréhendée par les sciences sociales. Loin d'aborder une ère postmoderne, nous entrons plus que jamais dans une phase de radicalisation et d'universalisation des conséquences de la

Les conséquences de la modernité

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modernité. Je crois qu'au-delà de la modernité, nous voyons se dessiner les contours d'un ordre nouveau et différent, effectivement "post" -moderne, mais pas dans le sens usuel de ce terme. Je prends comme point de départ de ma thèse une interprétation que j'ai ailleurs qualifiée de "discontinuiste" de l'évolution sociale moderne3. Je veux dire par là que les institutions sociales modernes sont uniques par certains de leurs aspects, c'est-à-dire résolument différentes de celles des ordres sociaux traditionnels. Avant d'analyser la modernité, il est nécessaire de comprendre la nature des discontinuités que je viens d'évoquer, et de diagnostiquer leurs conséquences pour nous, à notre époque. Mon approche appelle également une brève étude critique de certains dogmes sociologiques, la sociologie étant la discipline la plus impliquée dans la vie sociale moderne. Etant donné leur axe culturel et épistémologique, la plupart des études sur la modernité et la post-modernité ont ignoré les carences des dogmes sociologiques les plus incontestés. Ayant au contraire opté pour l'analyse institutionnelle, je me dois en revanche d'aborder ce problème. Utilisant ces observations comme un tremplin, je m'efforcerai dans cette étude de brosser une définition nouvelle de la modernité, et de l'ordre post-moderne qui pourrait bien émerger de l'époque actuelle.

Les discontinuités

de la modernité

La vision d'une histoire moderne "discontinue", se déroulant par à-coups, nous est bien entendu familière; elle a été soulignée par de nombreuses études marxistes. L'emploi que je fais de ce terme n'a pourtant pas de relation directe avec le matérialisme historique, et ne vise pas à caractériser l'histoire humaine comme un Tout. Il

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existe assurément des discontinuités à différentes phases du développement historique - par exemple entre les sociétés tribales et l'émergence des Etats agraires. Je ne m'y intéresserai pas. Je souhaite au contraire me cantonner à l'originalité de la discontinuité, ou de l'ensemble de discontinuités, lié à la modernité. La modernité a institué des modes de vie plus éloignés que jamais des modèles précédents. Par leur ampleur et leur profondeur, les transformations de la modernité sont plus importantes que la plupart des changements intervenus précédemment. Leur ampleur est inégalée parce qu'elles ont permis d'établir des formes d'interrelation sociale valables pour l'ensemble de la planète; leur profondeur, parce qu'elles ont réussi à modifier notre existence quotidienne dans certaines de ses caractéristiques les plus intimes et personnelles. Il y a bien sûr des continuités entre la tradition et l'époque moderne. Aucune des deux ne constitue un bloc homogène, et il serait évidemment stupide de les opposer d'une manière trop contrastée. Mais les changements survenus pendant les trois ou quatre derniers siècles - soit une très courte période de l'histoire - ont été si marquants et d'une telle incidence, que notre connaissance des transitions historiques précédentes nous est d'une aide très relative pour les interpréter. La doctrine de l'évolutionnisme social nous a longtemps empêchés de bien percevoir le caractère discontinu de la modernité. Même des théories comme celle de Marx, mettant l'accent sur l'importance des ruptures et des discontinuités, voient dans l' histoire humaine une direction d'ensemble, gouvernée par des principes dynamiques généraux. Les théories évolutionnistes représentent de "Grands Récits", mais pas nécessairement d'inspiration téléologique. Pour l'évolutionnisme, l' "histoire" peut être racontée comme un scénario structurant l'enchevêtrement des faits humains à

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la manière d'un film. L'histoire "commence" par de petites cultures isolées - cultures de la chasse ou de la cueillette -, progresse avec le développement de communautés pastorales ou agricoles, d'où sont issus les États agraires, et culmine avec l'émergence des sociétés occidentales modernes. La mise à l'écart de la narration évolutionniste, ou le bouleversement de son scénario, permet non seulement de simplifier le travail d'analyse de la modernité, mais aussi de recentrer en partie le débat sur la prétendue "postmodernité". L'histoire n'a pas la forme "totalisante" que lui attribuent les conceptions évolutionnistes - et l'évolutionnisme, sous l'une ou l'autre de ses formes, a eu beaucoup plus d'influence dans la pensée sociale que les philosophies de l'histoire, cible principale de Lyotard et d'autres auteurs. La dé-construction dè l'évolutionnisme social équivaut à reconnaître qu'on ne peut considérer l'histoire comme "Une", ou comme le reflet de certains principes unificateurs d'organisation ou de transformation. Mais cela ne veut pas dire que tout est chaos, ou que l'on peut écrire un nombre infini "d'histoires" purement idiosyncratiques. On peut par exemple distinguer certains épisodes de transition historique, et en tirer des généralisations4. Comment distinguer les discontinuités entre institutions sociales modernes et systèmes sociaux traditionnels? Plusieurs aspects sont à considérer. L'un d'eux est manifestement la vitesse du changement inaugurée par l'ère moderne. Certaines civilisations traditionnelles ont peut-être été considérablement plus dynamiques que d'autres, mais la modernité inaugure une extrême rapidité du changement. Le domaine technologique en est peut-être l'exemple le plus flagrant, mais cette rapidité d'évolution s'est également imposée dans les autres domaines. La portée du changement est la deuxième grande discontinuité. Avec l'interconnexion

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entre les différentes régions du globe, les transformations sociales ont déferlé sur pratiquement toute la surface de la Terre. Le troisième point concerne la nature intrinsèque des institutions modernes. Certaines formes sociales modernes - comme le système politique de l'Etat-nation, la dépendance généralisée de la production par rapport à des sources d'énergie inanimées, ou la mercantilisation complète des produits et du travail salarié - n'existaient tout simplement pas aux époques historiques précédentes. Dans certains cas, comme la cité, la continuité avec les systèmes sociaux préexistants n'est que trompeuse. L'urbanisation moderne incorpore souvent des sites urbains traditionnels, et on a tendance à interpréter cela comme une simple extension, alors qu'il s'agit de formes urbaines modernes tout à fait différentes de celles qui distinguèrent, jadis, la cité pré-moderne de la campagne5.

Sécurité et danger, confiance et risque Au cours de cette enquête sur la modernité, j'accorderai une certaine importance aux oppositions sécurité/danger et garantie/risque. La modernité, comme pourront le constater tous ceux qui vivent les dernières années du vingtième siècle, est un phénomène- à double tranchant. Le développement des institutions sociales modernes et leur extension au monde entier ont donné aux êtres humains la possibilité de mener une existence beaucoup plus sûre et gratifiante que ne l'avaient permis tous les systèmes pré-modernes. Mais le "revers" de la modernité est peu à peu apparu au cours de notre siècle. Dans l'ensemble, les pères fondateurs de la sociologie classique ont privilégié l'envers de la modernité, son "bon côté". Marx considérait, de même que Durkheim, l'ère moderne comme une période tourmentée, mais tous deux étaient certains que son potentiel bénéfique dépassait de

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loin les aspects négatifs. Marx voyait dans la lutte des classes l'origine de failles fondamentales dans le monde capitaliste, mais il envisageait en même temps l'émergence d'un système social plus humain. Durkheim croyait que l'expansion de la société industrielle assurerait une vie sociale harmonieuse et riche de satisfactions, intégrée grâce à un compromis entre division du travail et individualisme moral. Max Weber fut le plus pessimiste de ces pères fondateurs, qui voyait dans la modernité un monde paradoxal, où le développement d'une bureaucratie laminant la créativité et l'autonomie individuelles serait le prix du progrès matériel. Mais il n'avait pas prévu quelle ampleur prendraient les aspects négatifs de la modernité. Premier exemple. Ces trois auteurs ont perçu l'aspect avilissant du travail industriel moderne, qui asservit les êtres humains à un labeur morne et répétitif. Mais ils n'ont pas prévu que l'avancée des "forces de production" aurait sur l'environnement matériel un puissant effet destructeur. Les préoccupations écologistes ont peu de place dans la sociologie traditionnelle, et il n'est pas surprenant que les sociologues d'aujourd'hui aient du mal à les intégrer. Deuxième exemple. Le renforcement du pouvoir politique, dont les épisodes totalitaires sont la meilleure démonstration. Pour les fondateurs de la sociologie, l'usage arbitraire du pouvoir politique semblait essentiellement appartenir au passé (malgré certaines récidives contemporaines, comme l'indique l'analyse de Marx sur le règne de Napoléon III). Le "despotisme" apparaissait surtout comme un trait caractéristique des États pré-modernes. À la lumière de la montée du fascisme, de l' Holocauste, du stalinisme, et d'autres épisodes de l' histoire du vingtième siècle, il apparaît que la modernité inclut dans ses paramètres institutionnels des potentialités totalitaires, au lieu de les exclure. Le totalitarisme n'est pas le despotisme classique, et ses effets sont encore plus effrayants. Le régime totalitaire conjugue

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les pouvoirs politique, militaire et idéologique, sous une forme beaucoup plus concentrée que ce qui était possible avant l'émergence de l'État-nation moderne6. Un autre exemple nous est donné par le phénomène généralisé du développement de la puissance militaire. Durkheim et Weber ont été témoins des terribles événements de la Seconde guerre mondiale. Durkheim est certes mort avant la fin des hostilités, mais ce conflit a ruiné ses prédictions antérieures - il envisageait, grâce à l'industrialisme, l'avènement naturel d'un ordre industriel pacifique et harmonieux - et il s'est avéré impossible à intégrer dans le cadre intellectuel dont il avait fait la base de sa sociologie. Weber avait certes accordé plus d'importance que Marx ou Durkheim au rôle de la puissance militaire dans l'histoire, mais il avait plutôt, à propos de la modernité, insisté sur la rationalisation et la bureaucratisation. Aucun des fondateurs classiques de la sociologie n'a accordé une attention systématique au phénomène de "l'industrialisation de la guerre"7. Les penseurs de la sociologie, à la fin du dixneuvième siècle et au début du vingtième, ne pouvaient prévoir l'invention de l'arme nucléaire*. Mais le mécanisme liant innovation et organisation industrielles au pouvoir militaire remonte aux origines mêmes de l'industrialisation moderne. Le fait que la sociologie ait amplement négligé cette réalité montre à quel point on était persuadé que l'ordre moderne en plein essor allait être essentiellement pacifique, par opposition au militarisme typique des époques précédentes. Ce n'est pas
* Et pourtant en 1914,juste avant que n'éclate la Grande guerre, H. G. Wells inspiré par le physicien Frederick Soddy, collaborateur d'Ernest Rutherford, en eut une espèce de prémonition. Dans The World Set Free, il raconte le déclenchement d'une guerre en Europe, conflit qui s'étend au reste du monde. Au cours de cette guerre, une arme terrible, à base d'une substance radioactive, le Carolinum, est employée. Par centaines, des bombes - que Wells qualifie "d'atomiques" - sont lancées sur les villes, faisant de terribles ravages. Il s'ensuit une période de famine générale et de chaos politique, après laquelle est instaurée une nouvelle république mondiale, où la guerre sera proscrite à jamais.

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seulement la menace d'une confrontation nucléaire, mais la réalité de l'affrontement militaire, qui constitue l'essentiel du "mauvais côté" de la modernité. Le vingtième siècle est un siècle de guerrier, comptant un certain nombre de graves affrontements militaires, avec des pertes en vies humaines infiniment plus importantes que pendant les deux siècles précédents. A ce jour, les guerres du vingtième siècle ont coûté la vie à plus de 100 millions de personnes, soit beaucoup plus qu'au dix-neuvième siècle, en proportion de la population, même en tenant compte de la poussée démographique totale8. En cas d'un conflit nucléaire même limité, les pertes en vies humaines seraient effroyables. En cas de conflit généralisé, l'humanité entière pourrait disparaître. Le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui est fait de tensions et de dangers. Cette réalité nous amène non seulement à reconsidérer la croyance en un ordre social plus heureux et plus sûr amené par l'émergence de la modernité, mais aussi à la fin de la foi dans le progrès, ce qui constitue l'une des raisons de l'abandon de l'histoire "narrative". Mais ce qui est en jeu, ici, ne se limite pas au sentiment que l'histoire "ne va nulle part". Nous sommes dans l'obligation de faire une analyse institutionnelle de cette modernité à double tranchant. Ce faisant, nous devrons revenir sur certaines limites des perspectives sociologiques classiques, limites qui continuent de nos jours à entraver la pensée sociologique. Sociologie et modernité La sociologie est un domaine vaste et composite, où toute généralisation est a priori contestable. On peut néanmoins y discerner trois grandes "écoles" découlant de la théorie classique qui interdisent une analyse satisfaisante des institutions modernes. La première école concerne le

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