Les constructions de l'action publique

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La gestion publique se veut désormais participative : les usagers sont invités à être des citoyens autonomes et responsables. Au-delà des effets de rhétorique, comment prend forme cette action publique ? Cet ouvrage présente une série d'études de cas de différents secteurs en France, en Belgique et en Suisse : prévention du sida, aide sociale, aménagement du territoire, architecture, éducation et culture... Des contributions qui donnent à voir et à penser une action publique en mouvement, avec ses fragilités, ses ouvertures mais aussi ses limites.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782336262963
Nombre de pages : 273
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LES CONSTRUCTIONS DE L'ACTION PUBLIQUE

Logiques politiques Collection dirigée par Yves Surel
Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection «Logiques politiques» a pour vocation principale de publier des ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie, philosophie, sociologie). Elle rassemble des recherches originales, tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries thématiques sont également en cours de développement, l'une d'entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes politiques des États-membres de l'Union européenne.

Dernières parutions
Corinne DELMAS, Instituer des savoirs d'Etat, 2006. Ronald RATTO, ONU et maintien de la paix: propositions de réforme. De l'Agenda pour la Paix au rapport Brahimi, 2006. Xavier BEBIN, Pourquoi punir? L'approche utilitariste de la sanction pénale, 2006. Sylvain CREPON, La nouvelle extrême droite, enquête sur les jeunes militants du Front National, 2006. Guilhem BRUN, L'agriculture française à la recherche d'un nouveau modèle, 2006. Rodrigue CROISIC, La société contre la politique. Comment la démocratie est venue aux Guadeloupéens, 2006. Nicholas SOWELS, Les Conservateurs et la réforme de l'Etat et des services publics en Grande-Bretagne (1979,1997), 2005. Marco GIUGNI, Florence PASSY, Le miroir de la nation, 2005. Sandrine DEVAUX (dir.), Les nouveaux militantismes dans l'Europe élargie, 2005. Pierre MARTIN, Dynamiques partisanes et réalignements électoraux au Canada (1867-2004), 2005. Martin AGUILAR SANCHEZ, Mouvements sociaux et démocratie au Mexique. 1982-1998,2005. Gregor STANGHERLIN, Les acteurs des ONG, 2005.

Sous la direction de

Fabrizio Cantelli, Steve Jacob, Jean-Louis Genard et Christian de Visscher

LES CONSTRUCTIONS DE L'ACTION PUBLIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ~75005 Paris FRANCE
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http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr 2006 ISBN: 2-296-01891-2 EAN : 9782296018914 @ L'Harmattan,

SOMMAIRE
INTRODUCTION

Repenser l'action publique Fabrizio Cantelli, Steve Jacob, Jean-Louis Genard et Christian de Visscher.. . ... ... .. . ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. . ... ... .9
PREMIERE PARTIE: EXPERTISE ET EXPERIENCE

Chapitre 1 De la subjectivité dans l'action publique: entre petits gestes et contraintes Fabrizio Cantelli... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...39 Chapitre 2 Devenir experts: des toxicomanes partenaires de l'action publique auprès des usagers de drogues à Marseille Gwenola Le Naour. .. ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. . ... .. . ... .. . 61 Chapitre 3 De l'illégitimité à l'expertise: une association homosexuelle genevoise au cœur de la mise en œuvre de la politique de prévention du sida
Marta Roca i Escoda... . .. .. . . .. ... ... . .. .. . . . . ... ... .. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . .79

Chapitre 4 Plaider l'expérience assistants sociaux
Stéphanie DEUXlEME Boujut... PARTIE:

sociale des usagers: le produit de l'expertise des
... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... .. . '" EXPERTISE ET MANAGEMENT ... ...99

Chapitre 5 Les transformations des politiques d'aide sociale en Belgique: un éclairage en termes d'expertise
Isabelle Lacourt. .. ... . . . ... . . . . .. .. . ... ... . . . .. . ... . .. ... . .. ... ... ... . . . ... 117

Les constructions de l'action publique

Chapitre 6 Expériences d'acteurs et expériences d'experts: antagonismes et proximités lors de l'évaluation d'une politique culturelle Muriel Surdez et Jean-Yves Pidoux... ... ... ... ... ... ... ... ... ...135 Chapitre 7 L'expertise de l'architecte à l'épreuve d'une« mutation de l'imaginaire aménageur » Vincent Calay... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...
TROISIEME PARTIE: EXPERTISE ET DELIBERATION

... ..157

Chapitre 8 L'expertise en débat: jeux d'acteurs et conflits de savoirs autour d'un débat public local dans le Lot Loïc Blondiaux et Laura Michel. .. ... ... . .. ... ... ... ... .. . ... ... ... ... .181 Chapitre 9 L'action publique délibérative au niveau local: I'habitant expert de son quotidien? Ludivine Damay ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ..203 Chapitre 10 Le Contrat stratégique pour l'éducation: essai sur les enj eux des nouveaux dispositifs délibératifs au cœur de l'action publique Jean- Yves Donnay et Marie Verhoeven... ... ... ... ... ... ... ... 225 CONCLUSION Considérations méthodologiques et stratégies de recherche pour l'analyse des constructions de l'action publique centrée sur le discours Steve Jacob, Louis M. Imbeau, François Petry et Christine
Rothmayr. . . . . . . .. .. . . .. .. . ... ... .. . . . . . . . . .. ... . . . . . . ... ... ... . .. ... . . . .. . . 241

PRESENTATION DES AUTEURS...

... ... ...

... ... ... ...269

INTRODUCTION

Repenser l'action publique
Fabrizio CANTELLI, Steve JACOB, Jean-Louis GENARD et Christian DE VISSCHER La réflexion relative aux liens existant entre les sciences et la politique fait l'objet de nombreuses discussions, recherches et publications. À l'occasion du troisième congrès triennal de l'Association belge de science politique (ABSP-CF)\ le groupe de travail «action publique» a souhaité interroger sur de nouveaux frais le processus de rationalisation et de technicisation de la conduite de l'action publique. Que l'action publique se technicise, qu'elle recoure toujours davantage à la figure experte, qu'elle cherche à se légitimer en se référant à des savoirs validés, etc., voilà bien des affirmations qu'on se garderait bien aujourd'hui de contester. Pourtant, au-delà de cette apparente continuité, se jouent des enjeux fondamentaux de transformation de l'action publique qu'exprime peut-être plus nettement aujourd 'hui l'opposition conceptuelle entre technocratie et réflexivité. L'observation fine de l'action publique nous oblige en effet quelques constats. 1. De la rationalisation à la réflexivité

D'une part, si l'idée même de «rationalisation» paraît renvoyer à un processus déroulant ses effets de manière linéaire et cumulative, on sait aujourd'hui, que ce soit au travers des analyses empiriques de l'action publique ou en se référant à des modèles théoriques qui ont fait «éclater» le concept de
Le Congrès intitulé « La politologie francophone: un état des lieux. Axes porteurs et jeunes chercheurs» a eu lieu les 29 et 30 avril 2005 à l'Université de Liège.

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Les constructions de l'action publique

rationalité que celle-ci peut se dire en différents sens. Loin d'une vision où le processus de rationalisation supposerait que l'action publique engloberait toujours plus de rationalité, s'impose plutôt l'idée que peuvent s'opposer, au cœur de l'action publique, différents modèles de rationalité. La critique de la technocratie n'est évidemment pas une apologie de l'irrationnel, elle est plutôt le résultat de la prise de conscience des limites du concept de rationalité que recouvre cette conception spécifique du pilotage de l'action publique. Les travaux de 1. Habermas bien sûr, ceux de Boltanski et Thévenot sur la justification et bien d'autres, en appellent à une conception ouverte de la rationalité, selon laquelle celle-ci trouve fondamentalement sa place dans des espaces publics de discussion et non pas, par exemple, dans des méthodes qui la dispenseraient d'assumer sa précarité. Sans doute le glissement terminologique que l'on constate largement aujourd'hui dans les sciences sociales du concept de « rationalisation» vers celui de « réflexivité » est-il éminemment significatif de ce déplacement. Le mot « réflexivité» porte en effet en lui cette idée de précarité, d'ouverture à la remise en question, de retour sur soi des raisons auxquelles on adhère... Dans la tradition kantienne où il trouve ses premières formulations rigoureuses, le jugement réfléchissant s'oppose au jugement déterminant: là où le second s'impose par une nécessité déductive qui n'appelle pas la contestation, le jugement réfléchissant, tout en prétendant également à la validité, ou à l'universalité, assume sa contingence et ses incertitudes. Et, sans doute est-ce bien de cela qu'il s'agit aujourd'hui au cœur de l'action publique: assumer à la fois prétention à la validité, conviction, tout en assumant une contingence suffisante pour admettre une ouverture à la discussion. Plutôt que de clore le débat, la raison réflexive entend au contraire l'alimenter. Si nous quittons maintenant un terrain peut-être exagérément théorique, on se convaincra aisément qu'une approche de l'action publique qui se ferait sous le prisme de la réflexivité présente de nombreux avantages. Un de ceux-ci est de permettre de briser le «monopole sur la raison» que pouvait s'octroyer le monde expert dans une logique technocratique. En contexte réflexif, les savoirs se pluralisent, les forteresses ne sont plus imprenables, les 10

Repenser l'action publique

points de vue légitimes se multiplient, des voies inattendues s'élèvent, de nouveaux acteurs font valoir leur propre expertise... Un autre avantage est d'inviter à saisir l'action publique dans les multiples arènes où elle se fait, c'est -à-dire là où les arguments et les justifications se construisent, se disputent, dans les réseaux d'influence qui en infléchissent les rapports de force. Mais là aussi où l'action publique a à se frotter à ses objets, à ses publics. .. qui ne sont évidemment pas sans ressources d'argumentation, sans capacités de résistance, derrière lesquelles se profilent ou s'énoncent aussi des raisons. L'approche pragmatique de l'action publique nous a invité à porter notre attention à la fois sur la complexité de l'action en train de se construire, de s'effectuer, sur les différents registres argumentatifs que mobilisent les acteurs, sur les espaces où ils les font valoir et où ces registres s'opposent, mais aussi sur les dispositifs et objets qui médiatisent les horizons cognitifs de l'action publique. Chercher à penser l'action publique en en assumant la complexité, mais sans renoncer pour autant à la saisir sous I'horizon de la rationalisation, mais, répétons-le, d'une rationalisation pensée plutôt comme réflexivité. À l'image linéaire qu'une conception déterminante -pour utiliser le vocabulaire kantien - ou technocratique - qui en est la version politologique - de l'action publique induirait, se substitue ici une perception de l'action publique qui se joue plutôt dans les sinuosités du bricolage, dans les allers et retours entre les multiples arènes qui cherchent à s'y faire une place, dans les hésitations inhérentes à un pluralisme qui n'est pas relativiste, dans des rapports de forces où les intérêts des uns ont à affronter les engagements normatifs des autres, etc. Et il en va de même des acteurs qui ont à charge d'implémenter l'action publique: loin du fonctionnaire de la domination rationnelle-légale wébérienne et de l'impersonnalité qui le caractérise, l'agent impliqué dans des missions de service public ne cesse de se confronter à des hésitations et à des décisions qui font partie intégrante d'un travail dont l'expression « application de la loi» rend très mal compte, tant c'est à chaque fois dans les marges laissées ouvertes par les incertitudes de la loi elle-même et de ses Il

Les constructions de l'action publique

écarts à la réalité que s'effectue ce travail. Individualisation, territorialisation, contractualisation de l'action publique: ces tennes qui envahissent aujourd'hui le champ de la réflexion sont les témoins de ces modifications des tâches de ces acteurs qu'on a de plus en plus de peine à nonuner «fonctionnaires». Consultation, gouvernance, transparence, participation sont leurs pendants si, cette fois, l'on se tourne plutôt vers les lieux où s'invente l'action publique. Les transformations de l'action publique ont déjà été interrogées sous plusieurs angles2. Celui des transformations de l'expertise et, plus encore, de celles des processus au travers desquels des ambitions de rationalisation se manifestent au cœur de l'action publique, nous ont pam essentiels et particulièrement prometteurs. Alimenter le débat au sein des chercheurs, susciter des pistes de recherche stimulantes, travailler des dimensions encore exploratoires, questionner certains enjeux méthodologiques3, tels sont les desseins qui nous animent dans le présent projet scientifique. 1.1. L'expertise en mutation

Le recours au savoir dans la prise de décision et la mise en œuvre des politiques publiques n'est pas un phénomène contemporain. Toutefois, celui-ci a changé de nature et il prend aujourd'hui une ampleur différente, notamment parce qu'il se combine avec une montée en puissance de la société civile qui se veut un acteur influent dans la gestion des affaires de la Cité. C'est dans ce contexte nouveau que l'État, se faisant de plus en plus réflexif, manifeste désormais son souci d'un recours à des savoirs « experts» pour appuyer et guider son action. Plusieurs

En plus des travaux de 1. Commaille, 1.-C. Thoenig ou 1.-P. Gaudin, voir plus particulièrement Duran, P., Penser l'action publique, Paris, LGDJ, 1999. Ceux-ci seront approchés ITontalement dans la conclusion. Jacob, S., «L'accroissement du rôle de l'État et la mutation des savoirs experts », in S. Jacob et 1.-L. Genard (dir.), Expertise et action publique, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, Coll. Sociologie politique, 2004, pp. 15-28.

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Repenser l'action publique

symptômes présagent ainsi d'une métamorphose, voire d'un renouveau de l'expertise. Après avoir été l'objet de dénonciation, car perçue comme un épouvantail ou une menace induisant un risque de manipulation ou un dessaisissement du politiqueS, il semble en effet que nous assistions, ces dernières années, à un retour de la figure experte. Celle-ci est toutefois très différente de la forme la plus décriée: la

technocratie6, par laquelle « le technicien, en tant que tel, acquiert
la capacité de décider ou détermine, de manière prépondérante, les choix du responsable officiel »7. Il ne s'agit donc pas de la résurrection du technocrate dont la mort a été annoncée8, mais d'une reconfiguration des modalités de recours à l'expertise9. Nous ne sommes plus dans une logique où quelques maîtres-penseurs tentent de réguler la société par décrets. Plusieurs éléments marquent la différence par rapport aux formes antérieures qu'a pu prendre l'expertise. Nous sommes tout d'abord passés dans un contexte que l'on pourrait qualifier de « pluralisation de l'expertise». L'expression est évidemment paradoxale dans la mesure où le modèle intuitif de l'expertise lié à un modèle déterminant de rationalité - renvoie celle-ci à un discours dont l'étayage scientifique garantit la validité. Le recours à l'expert est avant tout là, pense-t -on habituellement,

« Les hommes politiques n'ont pas à être des experts. Et les experts n'ont pas à bénéficier du pouvoir de décision », Meynaud, 1., « Les techniciens et le pouvoir », Revue française de science politique, vol. 7, n° 1, 1957, p. 10. Fischer, F., Technocracy 1990. and the politics of expertise, Newbury Park, Sage,

Meynaud, 1., op. cil., p.27. Pour rappel, Jurgen Habennas a élaboré trois modèles d'expertise (décisionniste, technocratique et pragmatique). Voir Habennas, 1., La science et la technique comme idéologie, Paris, Gallimard, 1973; Pour une discussion à partir d'un cas d'étude, voir Cantelli, F., « Espaces d'interdépendance entre action publique et experts: État réflexif dans le champ du sida », Revue suisse de science politique, vol. 10, 2004, pp. 57-76. Rouban, L., Lafin des technocrates ?, Paris, Presses de Sciences-Po, 1998. aux de Dumoulin, L., La Branche, S., Robert, C. et P. Warin (dir.), Le recours experts. Raisons et usages politiques, Grenoble, Presses Universitaires Grenoble, 2005.

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Les cons/roc/ions de l'action publique

pour clore les controverses au nom de ses savoirs et de ses compétences. Or, la réalité de l'expertise et de ses usages aujourd'hui nous offre des scénarios souvent fort différents que l'on nommerait volontiers «la cacophonie des experts ». Aux experts présentés par les uns s'opposent ceux auxquels d'autres se réfèrent. L'expert des années 1990-2000 apparaît bien moins comme un administrateur, dont les compétences permettent de trancher les débats, que plutôt comme un porte-parole d'intérêts politiques ou comme un stratège qui sait associer son problème à d'autres thèmes politiques pour appuyer ou contester les thèses officielles. À bien des égards, le monopole de l'expertise, comme celui des savoirs de références et des positions savantes incontestables ne sont plus de mise. Les frontières entre le savant et le politique ont perdu leur étanchéité, comme d'ailleurs a vacillé la prétention de l'expert à se substituer au politique. Toutefois, si nous avons appris à nous méfier de l'expertise, si l'expertise se trouve de plus en plus souvent confrontée à la pluralité et aux contradictions de ses propres discours, jamais sans doute l'État n' a-t-il fait autant appel aux experts. Et cela pour de multiples raisons: besoins de légitimer l'action, souci de déplacer les responsabilités décisionnelles en dehors du politique, demandes croissantes de justification et de rationalisation des décisions dans un contexte de crise, etc. Face à cette demande croissante, obéissant à des raisons variées, s'est progressivement constitué un véritable marché de l'expertise. Sociétés de consultance, d'audit, etc., départements universitaires en recherche de contrats dans un contexte de restrictions budgétaire, etc., mais aussi partis politiques, syndicats, groupes de pression en tous genres qui se dotent de leurs propres services d'expertise. Les acteurs ne manquent pas qui, au travers de la multiplication de l'offre, contribuent à l'alimentation de la demande. Les développements de l'expertise ont ainsi contribué à modifier considérablement l'environnement du pouvoir politique contemporain. Et le mouvement est sans doute d'autant plus important que ce pouvoir politique échappe aux cadrages habituels de la démocratie représentative, comme c'est par exemple le cas avec les pouvoirs politiques supranationaux. Ainsi, l'implantation des Communautés européennes à Bruxelles 14

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s'est-elle accompagnée de l'arrivée dans la ville de multiples lobbies qui tous, forts de leurs propres réseaux d'expertise, cherchent à influencer les décisions qui les concernent. Cette situation nouvelle ne va pas sans poser de questions, particulièrement au niveau de la reconfiguration des relations entre privé et public. On connaît en effet les connivences qui peuvent s'établir entre acteurs et fonnater des résultats qui s'ensuivent, on sait les stratégies de marketing dont usent les bureaux et les sociétés de consultance, on a de bonnes raisons de s'interroger sur les effets probables d'une concurrence entre bureaux d'expertise quant à la qualité du travail fourni, à la fiabilité des résultats ou à I'objectivité des méthodes. Les transfonnations et l'expansion de l'expertise peuvent également se comprendre par rapport aux évolutions de l'administration. Celle-ci a connu, dès les années 1960-1970 du siècle dernier, de fortes critiques. Ces critiques portaient sur les effets pelVers du modèle bureaucratique. Les années 1980-1990 en ont accru encore la virulence sous l'impulsion du néolibéralisme et, surtout, de l'idéologie managériale. Dans tous les pays développés, des réformes profondes de l'administration ont été entreprises. Les instances internationales, à l'image de l'OCDE, ont cherché à imposer de nouveaux cadrages au travail administratif. À distance du modèle wébérien de la domination rationnelle-légale, centré sur l'impersonnalité, l'unité et la verticalité de commandement ainsi que sur le régime statutaire, s'est construite une administration prônant au contraire l'ouverture, la transparence mais aussi les vertus managériales de proximité et de flexibilité. En même temps, se développaient, sous l'influence du discours managérial mais aussi de la montée de la figure du citoyen-usager-clientlO, des exigences de personnalisation de l'interaction administrative. Cette rupture avec l'unilatéralisme qui prévalait dans l'État traditionnel de type wébérien n'a pas été sans effet sur la place de l'expertise au sein de l'administration. D'une part, l'attrait exercé par les modèles
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C'était d'ailleurs le thème du quinzième colloque international de la revue
Politiques et Management Public des 16 et 17 mars 2006 (L'action au risque du client? Client-centrisme et citoyenneté). publique

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Les conslnlctions

de l'action publique

managériaux issus du privé a conduit à une multiplication des demandes d'expertise privées, notamment au niveau des audits organisationnels ou des procédures d'assessment, mais aussi à l'externalisation vers le privé de toute une série de tâches nouvelles que l'administration traditionnelle accomplissait mal ou n'accomplissait pas, comme les tâches de communication. Par ailleurs, on a assisté à de profondes transformations des modes d'action et de contrôle de l'action publique. En effet, de nombreuses missions de service public ont été externalisées vers des acteurs privés ou semi-privés. De plus, la mise en question du modèle bureaucratique a eu des répercussions importantes sur les formes de contrôle et de pilotage des politiques publiques. C'est dans ce contexte qu'ont émergé les demandes d'évaluation de l'action publique qui constituent aujourd'hui un pan important de l'environnement expert de l'État. Les transformations actuelles de l'expertise ne peuvent pas être sérieusement comprises sans faire référence à deux éléments: la montée de la société civile et les exigences de démocratie participative ainsi que les transformations de la subjectivité. L'évocation du premier point peut sembler paradoxale, du moins si l'on s'en tient à la vision traditionnelle d'une expertise « savante». Mais c'est précisément ce modèle d'expertise qui est aujourd'hui fortement remis en question. Si, auparavant, la décision politique s'appuyait sur une quête de légitimation technique de la politique en refusant la participation politique de la «masse ignorante», de nos jours, c'est au nom de la légitimation participative que les citoyens ambitionnent de développer une contre-expertise ou, tout simplement, de revendiquer leur propre expertise. Précisément, la littérature Il portant non seulement sur les «usagers» dans les politiques publiques, mais aussi sur les «profanes »12 dans les controverses socio-techniques a déjà souligné à quel point les individus, en
11 Warin, P., « Les "ressortissants" dans les analyses des politiques publiques », Revue française de science politique, vol. 49, n° 1, 1999, pp. 103-121. 12 Callan, M., Lascoumes, P. et Y. Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001.

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tant que citoyens, usagers, et les organisations qui agissent en leur nom dans l'espace public (associations, collectifs, etc.), sont susceptibles de construire une expertise basée non seulement sur la compétence et le savoir mais aussi sur les registres du « vécu» et de l'expérience. C'est dans le même temps que le recours à l'expertise se généralise et que le modèle de l'expertise tend à se « démocratiser». La meilleure illustration de ce processus se vérifie lorsque les pouvoirs publics appuient explicitement leur action sur une expertise acquise dans l'expérience de la confrontation à la question sociale, lorsque des parents d'enfants assassinés sont chargés de missions dans ce domaine, lorsque des membres des familles de malades mentaux sont associés à l'élaboration des politiques publiques en matière de santé mentale. .. C'est alors que les recherches menées sur l'expertise ont tout à gagner, à notre sens, à s'ouvrir et à s'enrichir auprès des analyses des enjeux liés à la citoyenneté et à la démocratie dans la conduite de l'action publique. Cette dernière tendance ne peut être saisie pleinement sans que ne soit évoquée l'évolution des formes de subjectivation dans ses rapports avec la transformation des politiques publiques. Celle-ci a déjà fait l'objet d'analyses diverses13. Retenons simplement ici le fait qu'aux politiques de redistribution caractéristiques du mode d'intervention de l'État-Providence se sont ajoutées maintenant ce que N. Frazer et A. Honneth ont appelé des «politiques de reconnaissance ». Dans ce mouvement, à l'encontre du paternalisme que l'on reproche souvent à l'État social depuis les années 1970-1980, se sont développées des politiques qui s'appuient sur la reconnaissance des capacités subjectives des acteurs ou des groupes (et donc aussi de leur droit) à assumer leur mode de vie spécifique, leur différence. Sans multiplier les exemples, on peut évoquer l'évolution dans le traitement de la toxicomanie, en particulier aux Pays-Bas dans les années 1980, qui a pu conduire à voir dans
13 Genard, J.-L., « Reconnaissance et citoyenneté. Vers une psychologisation de l'intervention étatique », in J.-M. Larouche (dir.), Reconnaissance et citoyenneté. Au carrefour de l'éthique et du politique, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2003, pp. 7-26.

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le toxicomane non plus seulement un délinquant qu'il fallait protéger contre lui-même et dont il fallait protéger la société (modèle de l'État libéral ou gendarme), non pas seulement non plus un malade qui avait droit à des soins (modèle de l'État-Providence), mais un citoyen dont les représentants pouvaient légitimement être associés aux réflexions politiques sur la toxicomanie. On rappellera aussi, en Belgique cette fois, la multiplication de dispositifs où les discussions sur l'évolution législative, sur l'euthanasie par exemple, s'accompagne de processus de consultation d'acteurs qui ont été ou qui sont aujourd'hui directement confrontés à la question. La dynamique de la reconnaissance qui s'incruste dans les pratiques politiques conduit ainsi à accorder à ceux qui vivent ou qui ont vécu le « problème» une compétence pratique qu'il peut être nécessaire et utile de mobiliser, que ce soit par rapport à la connaissance de la question ou de la légitimation des pratiques politiques. Bref, l'affrontement subjectif de problèmes sociaux ou de crises existentielles tend à justifier la présupposition de compétences cognitives et morales acquises dans cette confrontation. Ces compétences peuvent être éclairantes pour le débat public et la conception des politiques publiques. Par ailleurs, la « capacitation» subjective devient l'objet même de nombreuses politiques, en particulier les nouvelles politiques sociales. Les travailleurs sociaux cherchant à la fois à développer les capacités subjectives des acteurs mais aussi à s'appuyer sur les ressources capacitaires qu'ils peuvent faire valoir pour les rendre plus aptes à affronter la réalité quotidienne, à « s'en sortir ». Là aussi, se profile l'image d'un citoyen compétent, ou du moins potentiellement compétent, qui, idéalement, apparaît comme le partenaire du travail social (pensons au modèle de la contractualisation dont il y aurait évidemment beaucoup à dire) autant ou plus que comme son simple destinataire. Il va sans dire que les différentes tendances qui viennent d'être rapidement évoquées portent en elles de multiples contradictions. Nous les avons suggérées. Il va sans dire également que ces diverses formes d'expertise se répartissent avec des poids variés selon les différents champs de l'action publique. L'expertise du citoyen sera sollicitée dans les politiques 18

Repenser ['action publique

sociales, les politiques monétaires seront pilotées au nom d'une expertise qui se cantonnera aux salons feutrés des grandes banques centrales et des organisations internationales. La science économique gardant, en dépit de sa propre cacophonie, de ses échecs répétés, de la dénonciation de ses allégeances aux grandes organisations internationales. .. une aura de scientificité qui semble la dispenser de toute discussion. L'expertise constitue un champ éminemment différencié, et sa différenciation constitue d'ailleurs une question en soi. Pour illustrer ces évolutions, trois thématiques complémentaires sont présentées ci-dessous. Elles se justifient pleinement au regard des analyses précédentes. La première porte sur les relations entre expertise et expérience, c'est-à-dire sur la reconnaissance au sein des politiques publiques de formes d'expertise découlant directement de l'expérience vécue. La deuxième analyse, réalisée à partir d'exemples concrets, porte plutôt sur les relations entre expertise et management, en l'occurrence la place qui est confiée aux experts dans la conception, le pilotage ou l'évaluation des politiques publiques. La troisième a trait aux relations entre expertise et délibération et aux inflexions que connaît la démocratie représentative par rapport à la montée du modèle de la démocratie participative. 1.2. Expertise et expérience Dans de nombreux domaines, l'action publique tend à développer un travail de proximité auprès de catégories d'individus définis comme vulnérables. La nouvelle question sociale serait -elle «gérée» en mobilisant un régime qui responsabilise les individus et qui leur renvoie une image de citoyens capables, responsables, etc., mais aussi experts? Au-delà des discours, comment, pratiquement, procède-t-on aujourd'hui par rapport à l'expérience des individus en situation de précarité? S'apt-il d'une reconfiguration plus générale de l'action publiquel , ouverte à des prétentions de plus en plus individualisantes et aussi subjectivantes pour faire face aux
14 Cantelli, F. et l-L. Genard (dir.), Action publique et subjectivité, LGDJ, à paraître. 19 Paris,

Les constructions de l'action publique

souffrances et aux inégalités? Comment l'action publique construit-elle ou consolide-t-elle l'expertise des individus «en galère» et à partir de quelles médiations le fait -elle? Par ailleurs, les liens qui se tissent à ce niveau entre expertise et expérience sont complexes et multiples. Ils se situent à la fois au niveau de la finalité du travail social et du modèle de subjectivité qui s'y dévoile, mais aussi au niveau d'une réflexion sur l'efficacité des politiques sociales dans certains groupes sociaux, en particulier ceux se caractérisant par des modes de vie « marginaux ». L'analyse de l'évolution des politiques sociales, mais aussi par exemple des politiques de santé mentale, laisse transparaître comme horizon l'image d'un individu auquel il s'agit de restituer des «compétences» susceptibles de lui permettre de «gérer» lui-même sa propre vie et de s'insérer dans la société. Faire des individus des sujets autonomes revient souvent, au niveau de l'action sociale concrète, à chercher à leur restituer des compétences élémentaires d'abord, plus complexes ensuite, qui les rendront disponibles pour l'insertion sociale et, pense-t -on, pour le marché de l'emploi. Là, dans l'action sociale en train de se faire, se tissent des liens entre autonomie et compétences. Mais, comme nous le suggérions, ce modèle « compétenciel » de l'individu qui apparaît ici comme la finalité du travail social, peut aussi être mobilisé au titre des compétences que permet d'acquérir la confrontation à des situations ou à un mode vie particuliers. Qui, somme toute, est mieux placé que le SDF pour savoir ce qu'il en est de la « galère» dans la rue ? Et pourquoi, alors, ne pas chercher à mobiliser cette compétence dans le cadre de politiques de réinsertion? Dans un premier temps, c'est surtout à partir de l'action publique menée contre le VIH/sida que les trois chapitres suivants prendront soin de mettre en relief les questions se profilant autour des relations entre l'expertise et l'expérience. Ce sera l'occasion de mettre en perspective des situations nationales différentes en France, en Suisse et en Belgique, sans oublier le fait que ce sont, au final, des associations et des usagers au profil différent (homosexuels en Suisse, usagers de drogues en France, 20

Repenser l'action publique

prostituées et migrants en Belgique). S'il y a bien, dans l'action publique, des visées individualisantes et subjectivantes auprès des usagers, il n'en demeure pas moins que celle-ci ne passe pas par une montée en puissance des psychologues professionnels. La mise en œuvre du travail social constitue un révélateur précieux permettant d'approcher le plus rigoureusement ces enjeux de recherche en relation avec l'action publique au concret et la place de l'expertise. C'est ce que propose le dernier chapitre portant sur le travail de «plaidoirie» des travailleurs sociaux en France. Comment reconnaître l'expérience des usagers les plus vulnérables et en même temps développer des pratiques contribuant à produire, chez eux, une expertise15? Le chapitre rédigé par Fabrizio Cantelli entend répondre à ces questions. Quatre associations de prévention du VIHlsida actives auprès des usagers de drogues, des homosexuels, de prostituées et de migrants en Belgique francophone ont été discriminées afin de mener à bien une recherche, s'inspirant des acquis de la sociologie pragmatique. Le chapitre examine les modalités d'accomplissement des pratiques de capacitation développées auprès des usagers et l'économie des contraintes qui s'y révèlent. À partir des recherches développées par Jean-Louis Genard16, la capacitation est posée comme une forme de responsabilisation qui insiste sur les «pouvoirs» des individus, alors que la moralisation renvoie à une responsabilité se déclinant autour de leurs «devoirs ». L'hypothèse développée par Fabrizio Cantelli est que l'action publique incline à produire des dispositifs de subjectivation des usagers les plus vulnérables, mais que ces dispositifs ne peuvent être compris que si on prend aussi au sérieux les contraintes financières, administratives, morales et spatiales qui pèsent sur eux. Les dispositifs de chaque association sont mis en exergue dans la mesure où ils entendent augmenter le pouvoir des individus, que ce soit dans les interactions quotidiennes, dans les formations ou dans le travail de me. Outre les contraintes sécuritaires, administratives et celles liées à la gestion morale des souffrances des usagers, les contraintes liées à
15 Trepos, J.- Y., Sociologie de l'expertise, Paris, PUF, 1996, p. 28. 16 Genard, J.-L., La grammaire de la responsabilité, Paris, Cerf, 1999.

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Les constructions de l'action publique

un personnel de taille très réduite, limitée à quelques personnes, sont congruentes pour toutes les associations et reconfigurent même certains dispositifs de proximité. Passons de la situation prévalant en Belgique pour se rapprocher à présent de la France. ASUD - Marseille (Auto-support des usagers de drogues) est une association implantée à Marseille depuis 1994. Elle sera rapidement intégrée aux actions marseillaises de réduction de risques. Plusieurs questions seront explorées: comment comprendre sa participation à l'action publique? Quels sont les outils dont elle dispose pour légitimer ses intetVentions ? Gwenola Le Naour retrace le rôle précieux que constitue l'expérience concrète des usagers de drogues, dans une stratégie consistant à les charger à la fois d'une responsabilité et d'une citoyenneté. La figure de la «victime» est mise à distance. Progressivement, ASUD-Marsei11e sera incolporée aux logiques et aux dispositifs de réduction de risques, grâce à son expertise des pratiques à risque et de réduction des risques. Cette spécialisation n'efface pas pour autant les contraintes, qu'elles soient liées aux autres intervenants en toxicomanie, à une précarisation des emplois, à la gestion de la dynamique distance/proximité avec certains usagers de drogues ou encore à l'insécurité juridique du statut de la réduction des risques en France. Après la Belgique, après la France, qu'en est-il pour la Suisse? Le chapitre suivant rédigé par Marta Roca i Escoda présente cette fois une association gay fondée en 1982 à Genève: Dialoguai. Il interroge les variables qui ont permis à cette association de «profiter» du VIH/sida pour, d'une part, légitimer ses actions dans l'espace public et, d'autre part, être reconnue par les autorités publiques en tant qu'experte. Cette association participera à l'infléchissement des politiques de prévention dans le sens d'une intégration des thématiques de la solidarité, ou, dès 1989, de la reconnaissance des couples gays; elle sera donc partie prenante dans la conduite de l'action publique de prévention du VIHlsida en Suisse. Au fmal, c'est aussi le cheminement historique, cognitif et politique de l'homosexualité en Suisse qui est restitué par Marta Roca i Escoda.

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Repenser l'action publique

Comme annoncé plus haut, le premier temps autour des réflexions sur les liens entre expertise et expérience s'est donc articulé autour du domaine d'activités lié à la prévention du VlliIsida à l'égard de divers usagers (usagers de drogues, homosexuels, prostituées et migrants) en Belgique, en France et en Suisse. Prenant au sérieux l'aspect relationnel du travail social, le chapitre de Stéphanie Boujut propose, dans le contexte français, une piste de recherche stimulante de l'analyse empirique des relations entre assistants de seIVice social et usagers. Deux aspects, souvent en tension, sont d'abord discutés: la proximité avec les usagers et la nécessaire objectivation des problèmes et des situations qu'ils rapportent. Prenant appui sur le présupposé selon lequel les usagers sont à la fois autonomes et responsables, cette dynamique rend compte du recueil, puis de la conversion des expériences des usagers et enfin de leur traduction en termes réglementaires. Contrairement aux attendus d'une telle orientation, ce phénomène n'est pas pour autant synonyme d'un désengagement politique ou d'une posture de «dénonciation» chez les travailleurs sociaux. Stéphanie Boujut met au jour la plaidoirie (advocacy) de ces acteurs agissant en avocats des usagers dans la mise en œuvre de l'action publique. À ce titre, leur expertise liée à l'analyse et à la maîtrise des normes de droit apparaît de plus en plus centrale afin de justifier et de démontrer que tel usager peut ou non bénéficier d'un subside. Dans un contexte d'emprise de « l'esprit gestionnaire» sur les politiques sociales, les travailleurs sociaux sont également amenés à partir du discours de l'usager, donc à savoir l'écouter et à gérer la proximité. Cette situation de passage entre, d'une part, la subjectivité et la trajectoire singulière de l'usager et, d'autre part les normes de droit est d'autant plus ambivalente que l'expertise des travailleurs sociaux se forme au contact avec le terrain. 1.3. Expertise et management

Les mouvements présentés précédemment démontrent déjà à suffisance que l'expertise est polymorphe et que ses justifications peuvent prendre des accentuations multiples. Cette deuxième section s'interroge sur l'incidence de la montée en puissance de 23

Les constructions de l'action publique

l'expertise au sein ou plutôt aux côtés des administrations publiques chargées de la mise en œuvre des politiques. La conception wébérienne de l'administration est régulièrement remise en question sous l'impulsion de plusieurs changements majeurs encouragés par les tenants de la nouvelle gestion publique. De quelle manière ces évolutions recomposent-elles, voire fragilisent-elles, le cadre légal-rationnel de l'administration? En raison du développement d'un référentiel managérial, l'administration publique voit son action et ses modes d'intetVention considérablement aménagés depuis quelques années. Aux dispositifs de rupture de l'unilatéralité s'ajoute une tendance à la coproduction de l'expertise lors des processus décisionnels ou de mise en œuvre des politiques publiques. Cela affecte bien évidemment le travail des fonctionnaires, peu habitués à cette situation, sans qu'il ne soit justifié de considérer, qu'au nom d'un réflexe consetVateur, ils soient réticents, voire hostiles, à ces nouveaux développements. Cela implique une adaptation de leur savoir-faire et des relations qu'ils entretiennent avec les usagers. En effet, le passage de producteur « exclusif» de savoir à une gestion partagée de celui-ci implique que les fonctionnaires adaptent leurs compétences à ces nouvelles situations (gestion de débats publics, communication et vulgarisation d'informations techniques, etc.). Une des questions qui est au cœur de cette réflexion est: au-delà des discours et des prétentions, la pratique managériale a-t-elle ouvert la voie à la participation des fonctionnaires, à la transparence et à la logique de dépolitisation? La question est théoriquement d'importance si, comme nous le suggérions, elle permet de mesurer la distance que prend aujourd'hui l'administration par rapport au modèle rationnel-légal théorisé par Max Weber et largement incrusté dans les dispositifs administratifs. Le fonctionnaire «impersonnel» cède ainsi progressivement la place au fonctionnaire tenu de personnaliser ses intetVentions, par respect pour le client ou par exigence de responsabilisation. Le souci de décontextualisation des prestations administratives se voit remplacé par des demandes d'individualisation des prestations, de territorialisation des 24

Repenser l'action publique

intelVentions et d'adaptation aux circonstances. La responsabilité du fonctionnaire se définit désonnais aussi par une capacité d'interprétation des règles -le cas échéant sous l'horizon de l'éthique - là où le fonctionnaire wébérien n'aurait vu que dérogation à des exigences d'unifonnisation, seilles garantes d'équité. De plus en plus, à la figure du fonctionnaire «personnellement libre et n'obéissant qu'aux devoirs de sa fonction», selon l'expression de Max Weber17, se substitue l'image du fonctionnaire impliqué, mais aussi imbriqué dans des réseaux d'acteurs qu'il sollicite autant qu'il est sollicité par eux. À l'image de l'administration forteresse, opposant clairement espaces public et privé, se substitue une extraordinaire porosité de l'action publique, une porosité dans laquelle se perdent quelquefois les frontières. Comment interpréter et comprendre la marge de manœuvre accrue des agents de l'État dans la gestion de l'action sociale? Comment l'expérience des usagers les plus vulnérables est-elle présente dans les interactions avec les travailleurs sociaux? La réponse à ces deux questions est explorée par Isabelle Lacourt qui prolonge avec force les jalons posés par les chapitres précédents. L'étude porte cette fois sur la situation qui prévaut en Belgique dans les administrations locales ayant en charge l'action sociale à Bruxelles, à savoir les Centres publics d'action sociale (CPAS). Deux aspects sont présents dans le développement de la problématique: le premier, plus théorique, porte sur le concept de «magistrature sociale» et le second, sur son application empirique à partir des administrations locales et des agents qui mettent en œuvre l'action publique. L'hypothèse défendue par Isabelle Lacourt soutient que de nouvelles formes d'expertise en relation avec l'introduction de cette magistrature sociale ont émergé et s'incrustent dans des dispositifs organisationnels singuliers. D'abord, le concept de magistrature sociale, qui doit beaucoup aux travaux de P. Rosanvallon18 et ensuite de

17

Weber, M., Économie et société, Paris, Plon, 1971.
Rosanvallon, P., La nouvelle Paris, Seuil, 1998. question sociale. Repenser l'État providence,

18

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Les constructions de l'action publique

J.-M. Weller19 et I. Astie?O, est présenté de manière synthétique. Ensuite, son opposée, la logique de « guichet», est rattachée au modèle de l'Etat-Providence, tandis qu'elle s'inscrit dans un modèle d'État social actif. Finalement, l'analyse déplace la focale vers trois départements de ces CPAS, un service social de base et deux départements spécialisés, plus récents et en charge de missions spécifiques. Si le service social de base continue à fonctionner dans une logique de guichet, il ressort que les pratiques des deux autres départements, par contre, se laissent interpréter sous le prisme d'une logique de magistrature sociale. Ces différentes grammaires de l'action publique donnent naissance à des conflits pluriels à l'intérieur des CPAS. Enfin, une dernière forme d'expertise, qui dans certains cas revêt une dimension participative et délibérative, réside dans l'évaluation des politiques publiques. Cette pratique, qui, dans une perspective séquentielle, clôt le cycle d'une politique, est traditionnellement présentée comme un retour sur l'action publique afin d'en mesurer la pertinence, l'efficacité et l'efficience. En ne prenant pas en compte l'évaluation produite à l'intérieur de l'administration par des agents publics, il est possible de distinguer deux catégories d'évaluateurs: les consultants privés et les chercheurs universitaires21. Le fait que les décideurs politico-administratifs fassent appel à l'un ou l'autre de ces acteurs n'est pas neutre. Le chapitre de Muriel Surdez et Jean-Yves Pidoux analyse le cas de l'évaluation de la politique culturelle du canton du Jura, en Suisse. Les décideurs publics ont choisi de confier l'évaluation à des universitaires d'un autre canton pour éviter une proximité, voire une connivence, causée par la réalité géographique cantonale. Au
19 WeIler, J.-M., «Une controverse au guichet: vers une magistrature sociale? », Droit et société, na 44-45, 2000, pp. 91-109. 20 Astier, L, Revenu minimum et souci d'insertion, Paris, Desclée de Brouwer, 1999. 21 Jacob, S., «L'évaluation des politiques publiques », in L. Boussaguet, S. Jacquot, et P. Ravinet (dir.), Dictionnaire de l'analyse des politiques publiques, Paris, Presses de Sciences-Po, Coll. Références, 2004, pp.206207. 26

Repenser l'action publique

souci de rationalisation de la gestion publique s'ajoutent dans le chef des décideurs une ambition d'objectivation et de validation des alternatives politiques par des universitaires et une volonté de neutralité et d'impartialité des experts. En plus de s'appuyer sur un savoir-expert universitaire, les décideurs publics ont mandaté les évaluateurs en vue d'organiser, à travers une démarche d'évaluation pluraliste et partenariale, un débat public. Cela s'est concrétisé dans l'organisation d'états généraux de la culture durant lesquels les porte-parole « accrédités» ont été privilégiés. Dans ce cas précis, il est important de mentionner que les élus suisses ne sont pas des professionnels et que dans l'exemple jurassien, ils recherchaient une crédibilité auprès des experts pour appuyer leurs volontés, mais qu'ils ne connaissaient pas suffisamment le champ des politiques culturelles pour en exploiter adéquate ment les résultats. Lorsque les décideurs politico-adrninistratifs font appel à des consultants privés, il semble qu'une logique proche de celle que nous venons de décrire guide leurs choix. En effet, d'un point de vue symbolique, l'évaluation externe permet de réduire le coût politique d'une prise de décision impopulaire même si, dans le même temps, cette attitude peut nuire au développement de la pratique évaluative. Pour de nombreuses raisons, dues à l'imprévisibilité de la gestion d'un processus évaluatif, il arrive que les évaluations dévient de leurs ambitions initiales. Il ne faut toutefois pas y voir uniquement le signe d'une instrurnentalisation de l'exercice. Les évaluations alibis existent, mais il serait abusif de considérer qu'elles sont majoritaires. Dans le même ordre d'idées, certains avancent parfois que le consultant privé est plus enclin à une flexibilité d'esprit en vue de s'assurer de bénéficier d'autres mandats évaluatifs. En obseIVant l'éphémère durée de vie des cabinets privés locaux en France, il est tentant de considérer que les décideurs disposent d'un vivier de consultants prêts à tout pour pérenniser leur cabinet. Toutefois, les «commandes de courtoisie» sont loin d'être la règle et les évaluateurs cherchent à anticiper ces risques en s'appuyant sur

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Les constrnctions de l'action publique

des règles de déontologie encadrant leur travail, à l'exemple de la charte de l'évaluation de la Société française de l' évaluation22. Si du point de vue politique, le choix de recourir à un consultant privé ou à un chercheur universitaire se justifie de diverses manières, il est intéressant de constater que l'administration prête peu d'attention à cette distinction. En effet, dans les deux cas, les responsables des setVices évalués perçoivent cette «intrusion» dans la gestion de leurs affaires d'un mauvais œil en considérant qu'ils vont être sanctionnés pour une gestion défaillante ou que le processus d'évaluation camoufle une volonté de réformer la politique. Les évaluateurs externes doivent alors s'appuyer sur leur expérience et leur expertise pour légitimer leur intetVention auprès des acteurs des secteurs évalués. Cette exigence est dans certains cas plus difficile à satisfaire dès lors que le secteur évalué est structuré autour d'acteurs qui revendiquent une expertise ancrée dans une pratique avérée comme c'est le cas dans le domaine des politiques culturelles par exemple. Comme nous l'avons vu à travers les exemples présentés dans cette section, il est de plus en plus difficile de distinguer les processus consultatifs, délibératifs et d'expertise en raison d'une très grande interconnexion des erYeux et des acteurs qui y participent. La situation dans les pays européens obsetVés n'a pas mis en évidence l'émergence de nouveaux acteurs actifs depuis longtemps dans plusieurs pays anglo-saxons23 : les Think Tanks et les lobbyistes. Les évolutions récentes en matière de gouvernance publique favoriseront-elles l'ancrage de ces derniers dans le paysage administratif? S'il est prématuré de se prononcer sur ce sujet, il est évident que ces éléments ouvrent de nouvelles pistes de recherche d'autant plus que leur existence au niveau européen

22 23

http://www.sfe.asso.ft/

[consulté le 13 octobre 2005].

Abaelson, D., «Do think tanks matter? Opportunities, constraints and incentives for Think Tanks in Canada and the United States », Journal of Interdisciplinary International Relations, vol. 14, 2000, pp. 213-236 ; Mc Gann, 1. et K. Weaver (eds), Think Tanks and Civil Societies: Catalysts for Ideas and Action, New Brunswick, Transaction Press, 2000.

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Repenser l'action publique

laisse à penser qu'ils pourraient à l'avenir également déployer leurs efforts aux niveaux national, régional et même municipal. 1.4. Expertise et délibération

On ne peut nier que l'action publique contemporaine tend à développer des dispositifs participatifs et délibératifs. Entre engouement emphatique et dénonciation, il semble difficile d'analyser et de comprendre les ressorts de cette gamme nouvelle d'action publique24. Comment ces espaces de délibération se déroulent-ils pratiquement? Comment l'expertise se distribue-t -elle ou se redistribue-t -elle à cette occasion? C'est ce que proposent d'interroger les chapitres présentés dans cette section. Ils prennent appui sur des terrains empiriques différents, liés à la Belgique, mais aussi à la France: l'aménagement du territoire, le budget participatif et l'école. Ils mettent en évidence des résultats très variables en termes de participation citoyenne. Qu'ils soient formatés par le pouvoir politique (comme dans le cas du budget participatif et de l'école) ou revendiqués par certains acteurs (comme dans le cas de l'architecture), les dispositifs participatifs sont chaque fois l'occasion d'analyser la rencontre de modèles d'expertise divergents. En raison de la philosophie même de la participation, ils font émerger des revendications nouvelles d'expertise qui se heurtent à ses registres les plus couramment déclinés. Si le dispositif participatif se présente comme un espace de reconnaissance pour des formes d'expertise fondées sur l'expérience de vie ou sur la confrontation au problème, la question de leur intégration au sein de l'action publique se pose. Au cœur de ces dispositifs se heurtent des registres d'expertise qui, souvent, entrent difficilement en dialogue. Comment en effet assumer l'expression d'une plainte énoncée au nom de la confrontation à la situation au sein d'un processus délibératif? Comment faire en sorte que le simple fait
24 Pour un bilan de ces études, voir Bacqué, M.-H., Rey, H. et Y. Sintomer, «La démocratie participative, un nouveau paradigme de l'action publique? », in M.-H. Bacqué, H. Rey et Y. Sintomer (dir.), Gestion de proximité et démocratie participative. Une perspective comparative, Paris, La Découverte, 2005, pp. 9-46. 29

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