//img.uscri.be/pth/8dff0fc5d5778df9f77dbf2691191a44448d2c24
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les coordinations de travailleurs dans la confrontation Sociale

286 pages
Depuis les années quatre-vingt, les luttes sociales qui émergent, s’expriment souvent sous la forme de coordinations. Que révèle ce mode d’organisation ? Quel sens attribuer à cette forme ? N’est-elle que la conséquence de l’affaiblissement du syndicalisme ou bien porte-t-elle une mise en cause, générale et profonde, des modes de représentation ? N’exprime-t-elle qu’une résurgence de l’action corporatiste ou bien traduit-elle l’émergence de subjectivités interrogeant des divisions classiques entre le social et le politique ?
Considérant que cette forme d’expression collective présente toutes les caractéristiques d’un analyseur pertinent, Futur Antérieur consacre ce numéro "Aux coordinations de travailleurs dans la confrontations sociale" pour ouvrir un échange autour d’interrogations essentielles que la revue entend faire discuter dans le cadre d’une réflexion critique.
L’ensemble des contributions qui sont versées au débat ont été regroupées autour de cinq grandes thématiques. La première introduit à l’émergence des coordinations et à leur inscription dans le paysage historique du mouvement social. La seconde ouvre et enrichit un débat sur "les coordinations au féminin". La troisième illustre l’expansion de la forme en traitant des coordination et du monde rural. La quatrième approche le sens de l’émergence de sujets collectifs virtuels. Quant à la dernière, elle transversalise les regards portés pour engager une réflexion sur le sens de la forme coordination dans le processus de la transformation sociale.
Voir plus Voir moins

Futur Antérieur

Les coordinations de travailleurs dans la confrontation sociale

J.-M. DENIS, L. FIGUIÈRE, G. EDEL, B. KARSENTY, D. KERGOAT, P. LANIz, M. LAZZARATO, H. LE DoARÉ, Y. MANGUY, T. NEGRI, P. NICOLAs-LE STRAT, G. NOIRIEL, M.-L. PELLEGRINREsCIA, P. ROZENBLATT, J. TRAT, C. VEAUVY, P.~HAN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2696-4

SOMMAIRE LES COORDINATIONS DE TRAVAILLEURS DANS LA CONFRONTATION SOCIALE

Patrick ROZENBLATT, Introduction: L'émergence d'une fomie unifiant le social et le politique 1) Les racines des coordinations:

7

Toni NEGRI, Coordinations: une proposition de communisme
. Pierre

.15

LANTZ,Lip précurseur des coordinations?.

.23

Gérard N OIRIEL, La bataille de Longwy (1979-1980) . .33 Philippe ZARIFIAN, Le problème de la centralité dans l'animation d'un conflit : l'exemple du conflit de la sidérurgie de 1979. .4
.

.

. '

2) Les coordinations

au féminin:

Hélène LE DOARÉ, La coordination infirmière: un lieu critique .65 Danièle KERGOA T, De la jubilation à la déréliction, l'utilisation du Minitel dans les luttes infirmières (1988-1989). Note de travail..

.73

Josette TRAT, La lutte des assistantes sociales: un mouvement de femmes salariées conjugué au masculin. .. 103 3) Coordinations et monde rural: 143

Yves MANGUY, La coordination rurale Christiane
des paysans

VEAUVY, Problèmes de représentation(s)
et du salariat agricole. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 149

Georges

EDEL, De l'agriculture dont on ne parle pas.. 165

4) Naissance

d'un

sujet

collectif

virtuel?

:

Table ronde entre Jean-Michel DENIS, Bruno KARSENTYet Patrick ROZENBLATT, A propos de la coordination étudiante ou l'émergence
d'un sujet virtuel.

.. . . . .. . .. ... . ... . . .. .. .. . . . . ... .. . . . .. . . .. ...

179

Entretien avec Laurent FIGUIÈRE réalisé par Maurizio Lazzarato, Art, Travail, Salaire: la coordination des intermittants du spectacle à Lyon Pascal NICOLAS-LE STRAT, Vers un statut d'intermittent de la recherche?. 5) Regards croisés:

193 207

Jean-Michel DENIS, Les coordinations dans les luttes sociales: l'émergence d'un modèle original de mobilisation? 215 Patrick'ROZENBLATT, Vers de nouvelles formes d~ coopération dans le travail? 237 Marie-Louise PELLEGRIN-RESCIA, Les coordinations: production de subjectivités ou nouvelles institutions? ...263

L'émergence d'une forme unifiant le social et le politique
Patrick ROZENBLAIT

Il en est des coordinations comme de toutes les formes sociales, les analyses qui peuvent être produites à partir de leur étude sont susceptibles de diffuser, au-delà de certains éléments de convergences, des thèses diverses voire contradictoires qui traduisent les regards particuliers, toujours teintés d'idéologie ou d'engagement partisan, des acteurs ou des chercheurs qui les produisent. A lire la littérature fournie autour du sujet ces dernières années, on ne peut qu'être frappé par cette constatation, somme toute banale, mais pleine d'enseignements. En effet, sur l'analyse des coordinations, la convergence s'est faite pour noter qu'elles exprimaient une volonté de transformer un mode de relation à la délégation, dite représentative, pour lui substituer un mode d'engagement plus entier de l'individu dans l'action collective. A partir de ce point de vue, les divergences se sont révélées: autour de la relation entre ces formes d'organisation et la crise du syndicalisme, pour disserter sur la fin des syndicats face aux coordinations ou sur l'oxygène par elles fourni au syndicalisme, mais aussi autour de la nature sociale de l'engagement produit, qui pour en défendre le caractère corporatiste, qui pour y déceler l'apparition de nouveaux sujets historiques. A lire vite ces fractures, énoncées sur un mode binaire, on serait tenté de conclure à l'existence d'une opposition simple entre partisans de l'ancien et défenseurs du nouveau. En fait, il n'en est rien, car, dans cette confrontation, ceux là même qui enterrent le syndicalisme critiquent 7

conjointement la forme coordination comme valorisatrice d'un sujet corporatiste voire réactionnaire, alors que ceux qui valorisent le rôle historique, et toujours d'actualité, des syndicats tendent à traiter les coordinations essentiellement comme une forme corrective et provisoire des difficultés rencontrées par ceux-ci. Pour autant que nous pensions que l'existence des coordinations recelait beaucoup plus qu'une forme de confrontation autocentrée sur le syndicalisme, sa crise et ses conséquences sur l'expression du mouvement social, s'est, peu à peu, construit le projet de structurer un débat d'une autre nature. Un débat qui chercherait à examiner aussi d'autres hypothèses et à croiser des regards susceptibles de déceler, dans et à travers les coordinations, d'autres sources de richesse pouvant contribuer à une compréhension plus pertinente de ce qui dans la société se noue sous nos yeux sans que nous en appréhendions spontanément le sens. Pour le dire de façon synthétique, ma principale hypothèse est que l'apparition sur des terrains très différents de la vie quotidienne d'une même forme, qui comporte un certain nombre d'attributs communs~ concrétise la recherche d'un espace où la construction du lien social pourrait s'organiser dans un rapport: où l'action, à quelque niveau d'engagement, ne saurait être dissociée de l'effort collectif tendant à sa conception; où le sujet collectif qui se crée, dans et pour l'action ne saurait se concevoir que comme un sujet globalement pensant, offrant une lecture alternative aux visions instituées de la société qu'elles soient politiques, managériales ou syndicales. C'est dans le cadre du séminaire ''Le concept de travail au XXIème siècle" qu'a été inaugurée, en octobre 1992, une série de six séances consacrées au bilan des coordinations. En accord avec les organisateurs de ce séminaire, deux objectifs principaux étaient poursuivis: - sur le plan méthodologique, nous souhaitions engager un processus de production de connaissances qui tendrait à être le produit d'une confrontation intellectuelle entre les acteurs mêmes des coordinations et les observateurs de disciplines diverses ayant consacré leurs travaux à cette forme sociale, sur le plan même de la connaissance, l'espoir était de circonscrire, à travers une

-

8

approche systématique des mouvements sociaux organisés, et se revendiquant d'une forme coordination, l'émergence de subjectivités susceptibles de mieux nous faire comprendre les crises actuelles de la représentation, et partant les transformations en cours dans le sens de l'action collective et dans les dynamiques de la transformation sociale. Ce numéro sPécial de Futur Antérieur présente le fruit de ce pari qui ambitionnait de faire dire aux coordinations plus ou pour le moins d'en parler autrement. S'il s'appuie sur le travail collectif du séminaire qui a pu inspirer la contribution de tel ou tel auteur, il est aussi le produit du travail d'écriture de ceux qui intervenants ou non ont eu envie de contribuer à fixer un état du débat sans qu'il prétende à le conclure. L'ordre dans lequel les textes sont ici présentés s'inspire étroitement, sans y être totalement fidèle, de l'architecture même du séminaire, mais il ne s'impose pas comme un ordre prescriptif de lecture hors duquel on ne saurait s'aventurer. Au contraire, regroupées par thématiques, les contributions peuvent être lues dans l'ordre que chacun choisira, le passage d'un thème à un autre permettant d'ouvrir des portes et des pistes au gré de son imagination et de sa sensibilité. Dire au final si le pari initial a été atteint revient à chaque lecteur, mais ayant eu le privilège d'être le coordinateur de ce numéro, je voudrais, au moment d'en présenter le sommaire, faire part de la satisfaction intellectuelle que me procurent les mises en questions qui traversent l'ensemble des contributions bâtissant une sorte de cascade dans laquelle on prend plaisir à glisser et à rebondir. Cette métaphore nous entraîne presque naturellement à parler de l'émergence des coordinations et de leur inscription dans le paysage historique du mouvement social, tout en questionnant leur avenir. C'est à quoi s'évertuent les contributions de Toni Negri, de PieITeLantz, de Gérard Noiriel et de Philippe Zarifian. De l'inscription au plus profond de I'histoire du mouvement ouvrier aux conflits plus récents de Lip et de la Sidérurgie est tissé tout un questionnement qui partant de la singularité de toute forme de contestation radicale du travail fait émerger la dimension proprement politique des 9

choix organisationnels produits par le collectif de salariés en action. Josette Trat, Hélène Le Doaré et Danièle Kergoat contribuent toutes trois à éclairer le débat ouvert au séminaire sur les coordinations au féminin. Les contributions des deux dernières reviennent sur la lutte des infirmières et approfondissent certains aspects de ce mouvement ''mixte à hégémonie féminine". L'émergence d'un nouveau sujet historique ''la salariée" et ses modes d'expression, notamment à travers l'usage du Minitel, sont ici traités. Quand à Josette Trat, elle explore à la loupe la coordination des assistantes sociales, mais ne manque pas d'alimenter le débat sur la subjectivité en qualifiant cette lutte de "mouvement de femmes salariées conjugué au masculin". Le propre de la forme coordination est de pouvoir apparaître dans tous les espaces de notre société. La troisième thématique proposée porte justement sur l'apparition d'une coordination dans le monde rural. Yves Manguy se livre à une analyse de l'émergence et au sens de l'existence d'une coordination dans ce milieu, interrogation que développe Christiane Veauvy à travers l'examen des formes historiques de représentation des paysans et du salariat agricole. Quant à Georges Edel, en nous parlant de ''l'agriculture dont on ne parle pas", il nous entraîne à une réflexion sur l'apparition de nQuveaux sujets et entrevoit de fait d'autres coordinations à vemr. Les coordinations révèlent-elles l'existence d'un sujet de type nouveau que l'on pourrait qualifier de sujet collectif virtuel? Trois contributions fournissent directement des éléments de réponse à cette interrogation. Le dialogue engagé par Jean-Michel Denis, Bruno Karsenti et moi-même autour de la coordination étudiante tourne en entier autour de cette thématique. L'interview, réalisée par Maurizio Lazzarato, d'un animateur de la coordination des intermittents du spectacle fait apparaître la pertinence de cette hypothèse, et met en valeur la nature politico-sociale de l'action mise en œuvre par cette forme d'organisation du lien social. Quant à Pascal Nicolas-Le Strat, il propose sur le terrain de la pratique un objectif d'action aux intermittents de la recherche. 10

Les trois dernières contributions présentées dans ce numéro se différencient des précédentes en ce qu'elles s'éloignent d'une analyse liée directement à l'observation d'une coordination particulière. En ce sens, chacune d'elles poursuit l'objectif de rendre compte d'une vue d'ensemble, et leur réunion permet de construire, en multipliant les dimensions de l'approche, un regard croisé sur le sens des coordinations dans les processus actuels de la transformation sociale. Jean-Michel Denis défend la thèse d'un modèle original de mobilisation à partir de l'analyse de six coordinations. En prolongeant le débat engagé dans le numéro spécial de la revue sur ''Les paradigmes du travail", je m'interroge sur le lien existant entre le développement des coordinations dans les luttes et l'émergence de nouvelles formes de coopération dans le travail. Enfin, Marie-Louise Pellegrin-Rescia nous présente sa synthèse du séminaire validant l'hypothèse initiale postulant que les coordinations sont une forme révélatrice d'un monde en gestation qui ne peut être saisi que par l'énonciation de catégories susceptibles d'en faire émerger les sens.

Il

Première LES RACINES

partie

DES COORDINATIONS

Coordinations: une proposition de communisme
Toni NEGRI

Je crois qu'au cours du séminaire de l'Université européenne de la recherche où ont été présentées (en 19921993) certaines des interventions qui apparaissent dans ce supplément de Futur Antérieur, deux idées essentielles ont été étudiées avec beaucoup d'attention et développées avec insistance. La première consiste à saisir dans la forme de l'organisation des coordinations (c'est-à-dire dans leur développement basé sur la démocratie de base; dans la forme de la prise de parole collective, au sens où économique et politique s'y confondent et où le quotidien et les passions du quotidien sont ici mis en jeu; et enfin dans un comportement ayant ses racines dans l'entreprise mais toujours ouvert sur le social et hautement coopératif) un moment de réappropriation par le mouvement ouvrier de l'organisation de la lutte et de la représentation des travailleurs. Dans la genèse des coordinations, surtout en ce qui concerne les secteurs de travail industriel de vieille tradition (chemins de fer, usines automobiles, constructions mécaniques, usines textiles, etc...), cet élément politique est immédiatement repérable, et certainement fondamental dans les motivations d'organisation des coordinations ouvrières. La seconde idée, qui a été au centre des discussions du séminaire et que l'on retrouve dans ce supplément, consiste à établir un rapport entre nouvelle organisation du travail et nouveau modèle d'organisation ouvrière. Le modèle d'organisation des coordinations semble en effet s'adapter avec beaucoup plus d'élasticité et de 15

souplesse que ne le faisaient les structures syndicales et politiques traditionnelles, à un tissu productif mobile et flexible, toujours lié aux structures sociales, parfois même y plongeant leur racines, correspondant à' une force de travail immatérielle, intellectuelle et capable d'un très haut niveau de coopération. Tout ceci est surtout évident pour ces secteurs du travail tertiaire (hôpitaux, écoles, services sociaux, etc.) qui, longtemps exclus ou limités dans leur action revendicative, s'expriment dans les coordinations en y reconnaissant une première forme d'organisation adaptée à la composition sociale de l'ensemble des travailleurs. Ces deux idées se sont imposées si fortement, et - surtout sont apparues tellement liées l'une à l'autre au cours du séminaire et dans les études qu'il a rassemblées, produites et sollicitées, que l'on peut peut-être commencer à formuler l'hypothèse que, face à l'organisation traditionnelle du mouvement ouvrier constituée à partir de la composition de classe de l'ouvrier-masse fordiste, les coordinations font apparaître une nouvelle composition (beaucoup plus marquée socialement) de la classe productive dont elles expriment en toute logique .les perspectives d'organisation et de représentation. La nouvelle composition post-fordiste de la classe ouvrière - mobile et flexible, intellectuelle et hautement coopérative, spontanément apte à la réappropriation politique de la représentation -, trouve son "Que faire ?" pratique et politique dans les coordinations. A fortiori, rupture de la tradition et nouveauté des propositions énoncées, toutes deux liées à la modification structurelle de l'organisation du travail productif, à sa nouvelle insertion sociale, s'expriment particulièrement bien dans les luttes des femmes et des étudiants, c'est-à-dire de ces groupes qui n'ont eu la possibilité de prendre forme comme figures subjectives de lutte que depuis les vingt dernières années, entre production et reproduction sociale, entre usine et société. Ces deux idées ont donc été longuement évoquées au cours de ce séminaire, d'où est issu ce supplément de F. A., et dans les articles de référence, ainsi que la synthèse que l'on pouvait opérer entre les deux, si bien que la coordination est apparue non seulement comme une nouvelle forme d'organisation mais 16

aussi comme un nouveau nœud de contradictions du développement capitalistique - entre forme sociale de la production et organisation tendanciellement sociale de la résistance et de l'exercice du contre-pouvoir. Il y a toutefois une troisième idée sur laquelle il nous faut attirer l'attention et sur laquelle la discussion ne s'est pas suffisamment arrêtée. Il s'agit de l'idée suivante: Quelle politique, quelle forme de société, quel désir collectif exprime et défend cette nouvelle forme d'organisation de la classe ouvrière en lutte? Quelle production de subjectivité y est implicite, tout autant que déterminante, et expression des perspectives et de l'utopie des coordinations? Sur les coordinations se sont en effet accumulées un certain nombre d'équivoques qu'il est nécessaire de lever. La première est l'idée que les coordinations représenteraient des instances d'autogestion du prolétariat réactualisées. La seconde est l'idée que les coordinations représenteraient, dans une période de difficulté pour les syndicats et de crise de la conflictualité dans l'usine, tout à la fois une revendication spontanée de syndicalisme et une manière de contourner les difficultés d'agir sur le lieu de travail (l'usine). Il nous semble, quant à nous,

que les coordinations n'ont rien à voir avec l'autogestion, ni
avec le syndicalisme. L'autogestion comme le syndicalisme représentent en effet des productions de subjectivité et d'organisation ayant totalement leurs racines dans une composition du prolétariat qui, aujourd'hui, n'existe plus: il s'agissait dans les deux cas d'expériences pratiques, de modèles théoriques et de formes d'organisation politique qui reposaient sur une composition technique de classe spécifiquement déterminée. L'autogestion comme modèle est strictement liée, en l'occurrence, à la composition technique de l'ouvrier qualifié de l'industrie pré-fordiste. L'autogestion comme modèle exprime la volonté de réappropriation de la production d'un ouvrier qui a la connaissance théorique de l'organisation du travail en même temps que de la structure de son produit-marchandise. L'autogestion est un modèle d'utopie très fort dans l'histoire du mouvement ouvrier. Dans la dernière période de l'histoire des luttes ouvrières, celui qui le produit c'est l'ouvrier qui, comme on dit en italien, "sait faire des 17

pattes de mouche à la fraiseuse" - c'est le modèle révolutionnaire qu'on trouve dans la tête des avant-gardes ouvrières de la Seconde Internationale et que les adeptes des conseils ouvriers allemands ou italiens exprimeront si bien en 1919-1920, tout comme les LW.W. américains ou les partisans des soviets russes. L'autogestion c'est le visage utopique et politique d'une classe ouvrière qui fait du travaille terrain de sa propre émancipation. La révolution fordiste va détruire tout cela: l'autogestion ne va demeurer que comme idéologie bureaucratique, comme modèle d'auto-exploitation dans les pays du "socialisme réel", comme âme du syndicalisme qui se range derrière le développement capitalistique de l'Occident fasciste. Tout disparaît avec le Fordisme. On entre alors dans l'âge du grand syndicalisme corporatif. Là, dans le mode de production qu'impose l'usine fordiste, l'ouvrier-masse n'a plus la connaissance ni de l'organisation du travail, ni de la marchandise produite par son travail: mieux, il connaît la marchandise non pas en tant qu'il l'a produite mais en tant qu'objet désirable et prévue comme consommation dans son salaire. Le syndicalisme corporatif devient à ce moment-là un levier d'émancipation du prolétariat industriel: à travers les marchandises, à travers les avances de salaires, ce prolétariat fait marcher (sous la forme d'une autogestion grotesque) la production du capital, et à l'intérieur de celle-ci s'approprie une quantité fantastique de marchandises. L'ouvrier qui se meut à l'intérieur de cette nouvelle organisation du travail ne sait plus comment fabriquer les "pattes de mouche", mais c'est lui-même par contre qui fabrique le temps et l'espace des villes, tout comme il trace les courbes de la crise et/ou de la reprise, en fait du cycle tout entier. C'est sur cette base que vont se manifester les pulsions et les illusions révolutionnaires des années de l'après-guerre jusqu'aux années 70: les luttes radicales de l'ouvrier-masse, la circulation internationale de ces luttes, les formes de gestion de masse de la fonction (et des fonctionnaires) syndicale (poussée au point de parvenir à un rôle de déstabilisation et de déclencheur de crise) représentent l'aspect révolutionnaire de ce moment et de cette figure de la composition technique de la classe ouvrière. Les grands mouvements de contre-pouvoir de masse dans l'usine et dans la 18

société (des accords collectifs de travail à l'édification du Welfare avancé), constituant le visage-de l'utopie politique d'une classe ouvrière qui fait de sa propre dimension de masse la base du passage d'un projet d'émancipation du travail à un projet de libération du travail. Aujourd'hui, les coordinations ne sont ni la reprise, ni la rénovation de l'expérience des conseils, ni la reproduction du syndicalisme corporatif. Le sujet qui était à la base de ces expériences n'existe plus. L'ouvrier mobile et flexible du postfordisme, la force de travail intellectuelle ou matérielle (qui, de toutes façons, est à l'œuvre dans les réseaux immatériels du travail diffus et socialement productif) n'a rien à voir ni avec l'ouvrier qualifié qui était à la base de l'expérience autogestionnaire, ni avec l'ouvrier-masse à la base de l'expérience du Fordisme et de l'édification ouvrière du Welfare State. Avec les coordinations, il s'agit de tout autre chose. Mais de quoi donc? Il faut avant tout écarter une vision réductrice des coordinations. Il semble que l'on en parle comme d'expériences tout à fait singulières, artisanales, plus esthétiques qu'industrielles, ontologiques. Si lion veut bien lever aujourd'hui ce voile d'ignorance que l'idéologie dominante répand sur la continuité, sur la pluralité, sur l'ampleur et sur la profondeur des expériences de coordination, on se rendra compte tout de suite (comme nous cherchons à le montrer dans ce numéro de F. A.) que depuis la seconde moitié des années soixante au moins, les coordinations (sous les noms les plus divers) constituent la forme propre du comportement ouvrier de masse dans les luttes. Comme toujours, les organisations ouvrières de lutte anticipent sur la restructuration capitalistique et les nouvelles formes qu'elle impose. Que représentent aujourd'hui les coordinations dans cette période intermédiaire qui, depuis la seconde moitié des années soixante, les voit s'affirmer de manière irréversible? Quel sens donne au mouvement révolutionnaire l'hégémonie qu'elles sont en train de conquérir à l'intérieur des mouvements du prolétariat et de la classe ouvrière? Quel désir de communisme s'est élaboré à travers la généralisation des formes de coordination, dans les luttes d'après les années soixante? 19

Nous savons que la classe ouvrière et le prolétariat social, qui sont à la base des coordinations, sont ceux du post-fordisme, du post-moderne, du post-socialisme: que veulent ces nouveaux prolétaires avec leurs coordinations et les luttes qu'elles entreprennent? La réponse la plus prudente et la plus respectueuse de la réalité consisterait peut-être à ne pas en donner pour l'instant. Si ce supplément de F. A. suffisait à susciter largement ce type de questions, il aurait au fond atteint son but. Mais il ne s'agit pas que d'un problème d'édition, il s'agit aussi d'un problème scientifique. Jusqu'où, en effet, peut-on pousser une recherche qui, tout en se fondant sur une vaste documentation, n'a pas encore pu voir s'exprimer dans les luttes de masse à quelque niveau. que ce soit et dans les coordinations la moindre indication programmatique ? Nous avons dit que les luttes ouvrières anticipent par leurs propres formes d'organisation, les formes même de l'organisation capitalistique du travail formes qui sont tout à la fois productives et répressives dans une intensité maximum. Une fois établie cette problématique, et après avoir constaté que dans les années soixante et soixantedix, se sont produites de formidables anticipations de l'organisation du nouveau terrain productif (social, immatériel, coopératif) gagnantes du point de vue de la tendance, mais après avoir aussi constaté que, des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix le capital a repris l'initiative en main (et ne semble l'abandonner que maintenant, au sommet de la crise), avons-nous le droit d'en finir avec ce qui n'est toujours qu'impliqué là, c'est-à-dire cette dialectique paradoxale de l'anticipation prolétarienne et de la répression-contrôlefonctionnalisation capitalistique, et d'imaginer une rupture de sens, une insurrection contre la direction du développement capitalistique ? A mon avis, oui. Le développement du mouvement des coordinations, en effet, ne représente pas la simple maturation d'une expérience désormais ancienne comme celle des conseils et de l'autogestion, ni une simple généralisation de la poussée des revendications de l'ouvrier-masse - il s'agit surtout d'une accumulation d'expériences débouchant de plus en plus sur un nouveau champ de conscience et de lutte formant et exprimant 20

une nouvelle subjectivité antagonique, productive aussi bien que politique. On a comme l'impression d'assister à la naissance d'un nouveau mouvement ouvrier, avec la même puissance qui a caractérisé celle du précédent entre la moitié et la fin du siècle dernier. Et aujourd'hui, les coordinations représentent plus ou moins la même puissance du nouveau. Que nous proposent donc les coordinations au niveau du projet de société? Les coordinations, avant tout, comme le mouvement autogestionnaire à la charnière du XIXe et XXe siècle, et comme le mouvement le plus avancé des luttes du sujet de masse des années 60-70 (c'est-à-dire celui qui a imposé le développement du Welfare State par les luttes dans les usines), ne font pas de distinction entre le syndical et le représentatif (parlementaire), mieux entre l'économique et le politique. La lutte des coordinations est une lutte qui se situe d'emblée au niveau du pouvoir et qui se pose donc comme problème la direction de la gestion globale de l'économie. Les luttes des coordinations, et la forme politique de l'organisation des coordinations, sont des luttes et des formes d'organisation d'emblée communistes, au sens où ce sont des luttes pour la direction du mécanisme global de développement, pour la réappropriation de classe de celui-ci. Elles constituent tout à la fois des indications sur: comment gérer l'économie et l'Etat, la production et la reproduction de manière radicalement démocratique. Ce qui est formidable, ce qui est essentiellement nouveau dans les coordinations, c'est que non seulement l'économique et le politique se trouvent recomposés (comme par ailleurs ils le sont toujours du point de vue de la classe dominante), mais aussi que, à travers cette réunification, les coordinations mettent en évidence le sujet ouvrier comme classe dominante. On ne peut pas gagner de petites batailles si on ne gagne pas la bataille d'ensemble pour la réappropriation du développement social, sous tous ses aspects. (Il est à noter que VIes coordinations ne peuvent exister que si elles mettent en avant la revendication du pouvoir et 2/ ne peuvent se reproduire que si elles gagnent à ce niveau-là. Leur défaite ne réside pas dans le fait que leurs revendications n'ont pas été entendues: leur défaite vient aussi du fait que, même si leurs 21

revendications ont été entendues, le mouvement n'a pas réussi à s'institutionnaliser, non pas comme nouveau syndicat mais comme nouveau sujet politique de la production et de la reproduction, tout à la fois donc, comme patron et comme structure de l'État, comme agent de la production et sujet de la reproduction sociale). Le projet de société que présentent les coordinations n'est donc ni plus ni moins qu'une proposition de communisme. A partir de maintenant le problème ne sera plus de décrire ces formes d'organisation qui se présentent chaque fois (et qui se présenteront toujours chaque fois que se produira une lutte ouvrière, au niveau de l'usine ou sur le terrain social), ni d'en faire la vivisection, comme nous le faisons dans ce numéro de F.A. Le problème sera d'identifier les tendances historiques et les stratégies à partir desquelles ces émergences peuvent devenir mouvement. Un mouvement immédiatement révolutionnaire.
Traduction de Giselle Donnard

22

Lip précurseur des coordinations?
Pierre LANTZ

Le souvenir du mouvement Lip de 1973 est si vif que l'on est amené à y voir la préfiguration des coordinations dans les conflits sociaux du travail qui émergent à partir de la fin 1986. Pour Rozenblatt "la quête" des Lip "tend à concrétiser

l'utopie d'un contrôle ouvrier sur la production (..,) ; ils tentent
de préserver l'emploi de tous dans l'entreprise quitte à en changer le contenu tout en l'inscrivant dans une réflexion plus générale sur l'évolution des produits dans la branche industrielle" et sur la finalité sociale du travail1. Le point de vue de Rozenblatt, Tabaton et Tallard formule clairement le sens qu'a pris le mouvement Lip pour des observateurs soucieux de ne pas dissocier transformation des conditions de la production industrielle, rapports de production et relations humaines. Il s'oppose à une évaluation qui circonscrirait la grève Lip dans le champ des relations professionnelles2 : discussion de propositions industrielles, voire élaboration de contre-propositions. La nouveauté du mouvement Lip aurait été la capacité d'articuler un questionnement relatif aux valeurs autour de l'acceptation ou du refus de la production d'armement et autour des conditions de
1. Patrick ROZENBLATI, L'acteur dans la mutation, GIP Mutations industrielles, n° 44, 15 mai 1990, p. 34. Cf. P. ROZENBLATT, F. TABATON, M. TALLARD, Analyse du conflit Lip et ses répercussions sur les pratiques et les stratégies syndicales, thèse de 3e cycle, Paris IXDauphine, 1980. 2. G. ADAM, J.D. REYNAUD, Conflits du travail et changement social, PUF, 1978. 23

travail; en termes weberiens, il fallait lier les rationalités, wert rationalet zweck rational. C'est par là que le mouvement Lip annoncerait les coordinations qui ont animé les grèves des cheminots et l'action lycéenne ou étudiante pendant l'hiver 1986/87, puis les infirmières, les assistantes sociales et les camionneurs ou instituteurs. Selon Adam et Reynaud au contraire, le mouvement Lip aurait poursuivi, par des moyens certes hétérodoxes, une lutte syndicale de type classique. , La confrontation de ces deux points de vue qui mettent l'accent sur deux aspects tous deux présents dans le mouvement Lip de 1973 conduit à revenir aux documents et à les réinterpréter non seulement dans leur ambiguité èt leur complexité mais aussi, aujourd'hui, avec le recul historique; le mouvement de 1973 a abouti à la cessation de la lutte à la fin janvier 1974, au plan de financement de février 1974, à l'ouverture des portes le 11 mars 1974; après deux ans de reprise progressive de l'activité (tous les Lip sont embauchés en mars 1975) le bilan de la "Compagnie européenne d'horlogerie" est déposé en avril 19761. Le n° 2 de Lip Unite"2 propose la "coordination entre les luttes" ou encore "la coordination des luttes" avec comme objectif: "la nécessaire coordination entre toutes les luttes" ;sont mentionnées les luttes ouvrières, celles des paysans, des étudiants, mais encore toutes les autres formes de la lutte, régionales, internationales et celles qui posent un problème spécifique comme les luttes pour l'émancipation de la femme, l'écologie, la prison, l'armée, l'urbanisme, la médecine, etc. Cette coordination vise à dépasser des "luttes souvent fort riches", qui "restaient relativement sectorielles" ; "nous croyons que le moment est venu de briser cette enclave et d'entreprendre la nécessaire
coordination"

.

Le rôle du "syndicalisme" qui, par sa vocation de "rassembleur", a joué un rôle de "coordinateur" "dont les effets bénéfiques ne sont plus à démontrer" est rappelé, mais "ces effets sont restés le plus souvent limités, circonscrits à des
1. Lip Unité, Bulletin de la section CFDT Up, n° l, 2e série, avril 1976. 2. Lip Unité, n° 2/2e série, non daté, en fait: mai 1976. 24

luttes déterminées et finalement incapables de déboucher sur une véritable coordination. Rien d'étonnant à cela et point besoin d'accuser les structures syndicales: la coordination des luttes n'est possible que si celles-el présentent un début de convergence". La suite montre que cette convergence repose sur une condition très générale qui unirait "tous les exploités, tous ceux qui luttent contre l'oppression capitaliste et pour la libération de l'homme". Selon ce bulletin, la convergence des luttes apparm"tplus clairement en 1976 qu'en 1973 ; elle permet d'établir "le lien" entre les luttes ouvrières et celles ~'autres acteurs sociaux même si la "question reste complexe et la relation avec les luttes ouvrières difficile". Malgré sa prudence, ce texte relativise le rôle du syndicalisme ouvrier mais il inclut aussi la lutte Lip dans un conflit global: "Lip est un conflit parmi beaucoup d'autres". La croissance du chômage se conjugue avec l'existence, à l'époque, de luttes étrangères au rapport salarial; elles s'attaquent au mode de vie et aux formes de domination; la lutte sociale se déplace hors de l'usine et au-delà de la condition ouvrière sans qu'il soit fait une quelconque allusion aux rôles des partis politiques pour organiser ce qui auparavant aurait pu être la création d'un bloc historique. Malgré son caractère programmatique ou, si l'on préfère, utopique, cet appel ne cherche pas à faire illusion: "certes nos réalisations sont modestes: contacts avec les camarades horlogers du Doubs et du Haut-Doubs, contacts intensifiés avec les usines en lutte, contacts avec les paysans, les étudiants, les lycéens". Pour interpréter ce manifeste il faut prendre en compte le contexte social de l'époque: restructurations industrielles qui aggravent la crise de l'emploi, mais aussi les luttes des couches sociales non ouvrières; la situation économique s'était modifiée de 1973 à 1976: l'achat de montres augmente en France de 50 % entre 1970 et 1974 - à l'époque du premier conflit Lip, en 1973, de 9 % - alors qu'elle baisse de 9 % en 19751. Cette situation objective est appréhendée à partir de la

.

1. SYNDEX, Rapport au Comité d'entreprise de la Compagnie européenne d'horlogerie sur les comptes de 1975, mai 1976. 25

culture et de l'expérience de ceux qui se sont dénommés euxmêmes "noyau impulseur du conflit" (très souvent catholique, avec un membre extérieur venu de la gauche prolétarienne). Si ce texte annonce les coordinations, c'est plutôt par la forme des luttes qu'il propose - la notion de forme coordination proposée par Rozenblatt est adéquate à ce point de vue - que par la finalité qu'il leur assigne. Alors que les coordinations actuelles sont professionnelles et ne posent des questions de société qu'à travers l'expérience profes!ionnelle, Lip Unité propose ici un objectif commun sur lequel pouvaient se rencontrer des couches sociales hétérogènes: l'ambition dépasse largement les questions relevant de la pratique professionnelle. Lorsque les Lip, ne retrouvant pas de patron, ont été acculés à créer des coopératives (AG du 4 novembre 1977) et à décider de l'orientation industrielle ou à diriger les coopératives artisanales, à prendre la présidence d'associations de loisir et de tourisme, le décalage entre le projet collectif et la gestion quotidienne du travail s'est accentué. Le contraste est frappant entre projet et pratique: la hiérarchie des salaires n'avait pas été remise en cause lorsque les Lip se payaient; le rôle des femmes dans la direction du mouvement a été limité malgré leur présence numérique dans l'usine (52 %, souvent OS dans le secteur horloger). A cet égard le mouvement Lip est très classique et fait contraste avec la coordination des infirmières. Fatima Demougeot qui est une des rares femmes dont le rôle est apparu au grand jour s'exprimait ainsi d'après une publication régionale: "Beaucoup ont été à la pointe du combat, discrètement sans être leaders: ils se sont retrouvés OS, sans que rien ne change quant aux rapports hiérarchiques. C'est en particulier le destin des femmes. Il y a de quoi être amers". Une autre femme explique: "Dès avant le conflit, les femmes étaient des OS et les hommes, pour la plupart, ouvriers qualifiés. Cette réparti~ion des tâches s'est retrouvée dans la lutte"l.

1. "Que sont devenus les Lip ?" : L'estocade, n° 20, septembre-octobre 1983, pp. 26-27. 26

Le mouvement Lip a été précurseur par ses méthodes de lutte, par ses aspirations, par sa morale; le vol des montres n'avait pas seulement un rôle pratique (pouvoir se payer avec le produit de leurs ventes, s'emparer d'otages matériels), mais il avait aussi un sens de transgression parareligieuse : la morale se moque de la morale; l'imprégnation catholique a ici été décisive. Les formes du travail de l'entreprise étaient au contraire très classiques, prétayloriennes même à certains égards, puisqu'un des motifs des débrayages avant la lutte pour l'emploi avait été la lutte contre l'augmentation de la proportion .

d'OS.

Le déchirement des Lip après la création de la coopérative vient de la présence simultanée, dans la pratique et dans les représentations, de modernisme précurseur et d'habitudes issues de la division du travail ancienne; d'où la discordance entre les conduites et les aspirations dont le n° 2 de la série de Lip Unité sur les coordinations est le témoignage. Pour Rozenblatt, la forme coordination provient de l'existence d'une tension entre les formes de coopération nécessaires à la réalisation des produits et le maintien des formes rigides de gestion des personnelsl. Les contradictions internes au travail entre des modes de gestion autoritaires dépassés et l'autonomie ou l'initiative inhérentes aux conditions optimales de production inciteraient les producteurs à s'interroger non seulement sur les conditions du travail mais aussi sur son orientation; la coordination accélérerait les changements inhérents aux formes nouvelles de la production. La dynamique des Lip au contraire n'est pas née d'une tension mais d'une scission entre leur culture philosophique, religieuse, politique et les formes d'organisation industrielle et syndicale dominantes à l'époque en France. La culture du monde du travail inclinait les producteurs à se refermer - y compris dans la grève - sur l'usine et à subordonner leur action aux stratégies des confédérations; c'est évident pour la CGT; c'était le cas aussi, malgré les discours publics, de certains dirigeants de la CFDT: le conflit entre la section Lip et
1. Patrick ROZENBLA TI, "La forme coordination: une catégŒie sociale révélatrice de sens", Sociologie du travail, XXXIII, 2/91, p. 245. 27

la confédération a été dissimulé; il n'en était pas moins réel. Les dirigeants confédéraux de l'époque ne voulaient pas attaquer frontalement les pratiques inspirées par le mouvement de 1968 mais ils se méfiaient, déjà à l'époque, d'attitudes et de conduites qu'ils jugeaient trop radicales ou aventuristes ; mais puisqu'ils se réclamaient de l'autogestion, ils ne pouvaient, contrairement à la CGT, condamner les initiatives de leur section, même si Jacques Chérèque, alors Secrétaire de la Fédération de la Métallurgie, a vite cherché à modérer la section CFDT de Lip. Le type d'action menée, influencée-comme l'a souvent dit Charles Piaget, par le mouvement étudiant qui avait été très vigoureux à Besançon, allait au-delà des formes habituelles de l'action syndicale; les Lip en ont été d'autant plus populaires, non seulement dans la mouvance dite" gauchiste", mais aussi dans certaines entreprises, par exemple auprès des ouvrières du textile de Cerizay (Deux-Sèvres). Le mot d'ordre "On fabrique, on vend, on se paie" qui a popularisé le mouvement ne doit donc pas être compris comme la préfiguration d'une nouvelle manière de travailler qui n'a jamais été pratiquée à Lip, d'autant plus que peu d'ouvriers travaillaient effectivement et seulement quelques heures par jour, mais comme une forme inédite de stratégie dans le combat social inspirée par un radicalisme d'inspiration souvent catholique, éloigné des traditions syndicales de l'époque, y compris de celles de la CFDT. L'influence du comité d'action et de son animateur Jean Raguenès ne saurait être surestimée; un jeune ouvrier professionnel, Dominique Enfraze (futur dirigeant de la Coopérative artisanale de Palente), "est allé" au comité d'action et hon à la section syndicale CFDT parce que, dit-il, en 1983, "je trouvais là un milieu d'écoute, d'expression et d'action mieux adapté à mon être". La culture des Lip s'oppose, dans la transgression, aux contraintes du travail, aux normes familiales: "Dans ma famille, ma tradition familiale la loi c'est la loi (...) J'avoue avoir franchi assez facilement le pas de l'illégalité. Sincèrement, pour moi, ce fut facile intellectuellement" , continue Enfraze 1.
1. Lip Unité, n° 3, 3e série, 1er trimestre 1983, p. 10.

28

Ce n'est donc pas un ordre nouveau du travail qu'instaurent les Lip mais une configuration culturelle où les produits du travail, en l'occurrence les montres, sont pris comme des moyens de pression pour établir un nouveau rapport de forces à la fois économique (on se paie) et symbolique: la loi, celle de la famille et du travail, idéologie explicite de Vichy, implicite encore dans la France pompidolienne, est transgressée et du même coup les hiérarchies traditionnelles bouleversées. L'unité du noyau impulseur n'est pas cimentée par la seule expérience du travail; elle prend sa force dans l'acte inaugural, fondateur d'une éthique commune au-delà des normes conventionnelles. Le mouvement Lip marque donc une rupture dans le mouvement ouvrier classique qui le mettait en phase avec d'autres mouvements culturels et politiques de l'époque: les portes de l'usine s'ouvraient matériellement mais aussi symboliquement. Il n'en reste pas moins que les Lip comme les coordinations changent la définition même de la grève puisque le montage des montres devait être assuré en même temps qu'était menée la lutte sociale; bien que la plupart des Lip n'aient pas participé à la production, la simultanéité du travail et de la délibération, de la vente des montres et de la popularisation du mouvement, interdit de définir la grève comme arrêt de travail; à travers des pratiques autorisées par un changement d'éthique, c'est bien de nouvelles formes d'action salariale qui émergeaient: le moment du travail et celui de l'action libératrice n'étaient plus séparés quoique la nature du travail industriel n'ait été modifiée, pendant le premier mouvement Lip, que par le ralentissement des cadences. Le mouvement Lip annonce un brouillage des distinctions entre travail et non-travail et un affaiblissement des structures hiérarchiques de l'usine et des syndicats; l'image médiatique d'un Charles Piaget, d'autant plus forte qu'il n'avait pas recherché cette popularité pour lui-même, ne pouvait que faire de l'ombre à ceux qui tenaient leur pouvoir de leur accession au sommet de la hiérarchie syndicale. On retrouvera cette situation avec les coordinations; aujourd'hui la réaction de la CFDT a été beaucoup plus brutale qu'elle ne le fut à l'époque, signe de 29

succès de la forme coordination et de désarroi des directions syndicales. Alors que les directions syndicales ont naturellement tendance à ignorer les situations particulières, les revendications venant de secteurs ou d'entreprises relativement favorisées, comme c'était le cas de Lip où existait par exemple une échelle mobile des salaires, les Lip ont fait participer le public à leur histoire particulière, l'ont rendu sensible à l'originalité de leur situation; ainsi s'établissait avec le monde extérieur, sur toute la planète, une connivence qui dépassait largement celle des sympathisants du mouvement ouvrier et a fortiori le misérabilisme ouvriériste: il semblait qu'une morale pratique, une éthique nouvelle s'inaugurait, porteuse à la fois de résultats matériels et de valeurs nouvelles; dimension oubliée plus que jamais aujourd'hui par les organisations syndicales en France, figées dans le dogmatisme ou l'opportunisme, et incapables d'apporter un soutien matériel important aux grévistes, comme l'a fait au contraire la Deutsche Gewerkschaft Bund en faveur des métallurgistes en grève. Il ne faudrait pas conclure que les Lip sont les précurseurs du déclin du syndicalisme comme organisation articulée des branches industrielles, des administrations, de l'ensemble des salariés qui ne sont pas au sommet de la hiérarchie. L'exemple de la métallurgie allemande révèle que l'organisation syndicale, même bureaucratique, peut être reconnue là où elle est efficace matériellement; en Afrique du Sud, la reconnaissance récente des syndicats a été une conquête. Il reste que les syndicats, sous leur forme classique, sont nés d'un idéal social dont, en France, ils ne sont plus porteurs par excès de dogmatisme ou par opportunisme (baptisé "pragmatisme" pour ceux qui s'y livrent). Le mouvement Lip a été porté par sa singularité; cette singularité seule, parce que les aspirations se manifestent alors dans une histoire vécue, peut donner aux revendications un sens d'autant plus compréhensible à l'extérieur que les acteurs assument leur situation propre. Le mouvement Lip comme les coordinations relèvent de la forme narrative: le local, le singulier bouleversent les figures prévues et les hiérarchies; la "forme comité d'action" en cela annonciatrice de la forme coordination fait naître de l'inattendu, de l'incontrôlable; elle 30