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Les "criminels de guerre" sont-ils des hommes ordinaires ?

De
174 pages
De 1991 à 1995 une guerre civile fait rage en ex-Yougoslavie : viols, massacres, torture, humiliations, et épuration ethnique sont le lot quotidien des habitants de Bosnie-Herzégovine. Les "criminels de guerre" étaient, avant le conflit, professeurs, médecins, serveurs, ingénieurs, hommes d'affaires, politiques, mariés, pères de famille... Rien n'a préparé ces hommes à commettre de tels actes de violence. Pourtant, un jour, tout a basculé. Mais la question demeure : ne restent-ils pas néanmoins des hommes ordinaires ?
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« Expliquer n’est pas excuser, comprendre n’est pas pardonner » Christopher R. Browning (Des hommes ordinaires, Les Belles Lettres, 1992)

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INTRODUCTION

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Introduction De 1991 à 1995, non loin de chez nous en ex-Yougoslavie, une guerre civile fait rage. Composé alors de la Croatie, de la Slovénie, de la Bosnie-Herzégovine, de la Serbie, du Monténégro et de la Macédoine, et suite à l’effondrement du bloc communiste à partir de 1989, le pays s’est, lui aussi, progressivement désintégré, certaines entités réclamant, les unes après les autres, leur indépendance. Les Serbes attaquent la Slovénie, puis la Croatie. La réplique ne se fait pas attendre. Ce qui commence par une « guerre » à l’artillerie lourde tourne rapidement au massacre, notamment en Bosnie, où Serbes, Croates et Bosniaques vivent ensemble. Quelque 97 000 morts (selon Le livre des morts de BosnieHerzégovine * publié en juin 2007 par le Centre de recherche et de documentation de Sarajevo) à 200 000 (chiffre annoncé par les autorités locales de la capitale bosnienne pendant la guerre) en Bosnie-Herzégovine, plus d’1 million de personnes déplacées au sein de l’ex-Yougoslavie et environ 1,2 million de réfugiés à l’étranger (selon le Human Rights Watch World Report – 2004) plus tard, les mêmes protagonistes de ces événements, tous bords confondus, ont été ou sont, pour la majorité, incarcérés à la prison de Scheveningen à La Haye, aux Pays-Bas. Ils ont été jugés, sont en attente de procès au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) ou ont déjà recouvré la liberté. Ils se sont haïs et entretués pendant près de quatre longues années. Aujourd’hui, réunis sous un même toit en attente de jugement, d’appel, de transfert ou de remise en liberté, la donne a changé.

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Ils jouent aux cartes ou au volley-ball, préparent et respectent les fêtes religieuses des uns et des autres, cuisinent ensemble, se surnomment « oustachis » ou « tchetniks », en souvenir de la seconde guerre mondiale, s’entraident et se soutiennent, sans bruit ni problèmes. Ennemis jurés d’hier et à nouveau réunis « comme au bon vieux temps », ils jouent la fraternité et n’ont désormais pour cible qu’un seul adversaire : le procureur. De 1991 à 1995, viols, meurtres, massacres, passages à tabac, détention, sabotage, torture, humiliations physique et morale, épuration ethnique, assassinats, exécutions et massacre de masse (comme à Srebrenica, le plus grand génocide en Europe depuis la seconde guerre mondiale qui aurait fait de quelque 6 000 à 8 000 morts, selon les sources), exil, peur, crainte, avenir incertain, sont le lot quotidien des habitants de Bosnie-Herzégovine. Pourtant, n’avait-on pas dit après 1945 « plus jamais ça » ? Le cadre complexe de la guerre yougoslave, comme d’autres conflits, offre un large spectre de ce que peut engendrer la violence humaine. Chacun a souffert, chacun a perdu un être cher, chacun se souvient encore, et probablement à jamais, de qui a fait quoi et de qui a tué qui. Chacun a sa propre vérité. Pourtant, il arrive encore aujourd’hui que, dans ce pays, victimes et bourreaux se côtoient. Soit parce que certains des protagonistes n’ont pas été poursuivis par le TPIY, soit parce que d’autres ont déjà purgé leur peine et ont été libérés. Mais les plaies ne sont pas refermées. Le plus douloureux dans cette histoire est que tous se connaissent bien. Amis, relations, camarades de classe, collègues de travail, voisins, ils ont vécu ensemble dans une harmonie relative et il n’a pas été rare d’assister à des mariages intercommunautaires au sein de l’ex-Yougoslavie.

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Ils se sont battus les uns contre les autres ou les uns avec les autres au gré des alliances du moment. L’ennemi n’est pas arrivé de l’extérieur. Il est venu de l’intérieur. Ces « criminels de guerre », jugés, accusés, emprisonnés ou libérés, ont été, avant le conflit, professeurs, médecins, chauffeurs de taxi, serveurs, ingénieurs, mécaniciens, hommes d’affaires, politiciens ou militaires, mariés, pères de famille ou célibataires, de tous âges. Du jour au lendemain, au gré des événements environnants, ils sont devenus gardiens de camps de détention, intermédiaires dans les échanges d’otages, chefs militaires locaux ou tueurs. Ils ont décidé, parfois sur ordre, mais pas toujours, que ceux qui ont vécu à leurs côtés depuis des années sont passés de voisins à ennemis, que leurs terres et leurs foyers n’étaient plus les leurs, que leurs vies n’avaient plus d’importance. Rien n’a cependant préparé ces hommes à devenir ce qu’ils sont devenus, à commettre les actes qu’ils ont commis. Ils auraient pu suivre le cours normal de leur vie, sans être jamais jugés pour crimes de guerre ou crimes contre l’humanité par un tribunal pénal international. Pourtant, un jour, tout a basculé. Ils sont passés de l’autre côté. C’est le cas de ceux que nous allons rencontrer : Goran Jelisic, Zoran Kupreskic, Mario Cerkez, Milojica Kos, Dragoljub Prcac et Mladjo Radic. Ils n’ont pas tous tué, mais ont, d’une manière ou d’une autre, participé activement à ce conflit, chacun dans son camp, sachant que leurs actes auraient des conséquences.

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Passés par le Tribunal pénal international pour l’exYougoslavie, ils sont devenus des « criminels de guerre » aux yeux de tous et ont été jugés comme tels. Ne restent-ils pas néanmoins des hommes ordinaires ? Pendant plus d’un an, sans prendre parti pour les uns ou les autres si ce n’est celui de l’être humain, j’ai parcouru les routes de Bosnie-Herzégovine et de Croatie, et visité des prisons en France et en Italie. Au bout de tous ces chemins sinueux et derrière ces murs sans fin, où l’on ressent que la vie ne sera jamais plus comme « avant » la guerre, j’ai rencontré des hommes. Des hommes qui nous ressemblent. Des hommes dont la vie et le parcours ont été transformés par la guerre. Des hommes ordinaires.

* Selon le Centre de recherche et de documentation de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, environ 66 % des victimes seraient Bosniaques, puis 26 % Serbes et 8 % Croates. Sur les quelque 97 000 victimes recensées, plus de 57 000 étaient des soldats et un peu moins de 40 000 des civils. Les bases de données incluent également 3 372 noms d’enfants morts durant la guerre. 89 % étaient des hommes et 10 % des femmes. D’après les informations disponibles, c’est à Podrinje (28 666 personnes) et également à Sarajevo (14 656) qu’il y aurait eu la plus forte concentration de victimes. Le massacre de Srebrenica en juillet 1995 aurait fait 6 886 morts. Ces données sont jugées fiables, mais considérées comme une estimation et non comme un total définitif. Ce travail, la première référence dans ce domaine, a été effectué pour lutter contre les mythes de guerre et éviter la manipulation de la population avec les chiffres.

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À SAVOIR

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À savoir La population de Bosnie-Herzégovine . Les Bosniaques ou les Musulmans représentent les habitants de Bosnie-Herzégovine de religion musulmane. . Les Serbes de Bosnie représentent les habitants de BosnieHerzégovine d’origine serbe et majoritairement de religion orthodoxe. . Les Croates de Bosnie représentent les habitants de BosnieHerzégovine d’origine croate et majoritairement de religion catholique. . Les Bosniens représentent la nationalité de tous les habitants de la Bosnie-Herzégovine. Termes juridiques du statut du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) 1. Les infractions graves aux Conventions de Genève de 1949 incluent : - l’homicide intentionnel, - la torture ou les traitements inhumains, y compris les expériences biologiques, - le fait de causer intentionnellement de grandes souffrances ou de porter des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé, - la destruction et l’appropriation de biens non justifiées par des nécessités militaires et exécutées sur une grande échelle de façon illicite et arbitraire, - le fait de contraindre un prisonnier de guerre ou un civil à servir dans les forces armées de la puissance ennemie, - le fait de priver un prisonnier de guerre ou un civil de son droit d’être jugé régulièrement et impartialement,

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