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Les dessous de la crise ivoirienne

De
274 pages
Beaucoup d'encre a coulé à propos des principaux facteurs qui sont à la base de la crise ivoirienne, notamment l'ivoirité. L'auteur est en porte-à-faux contre cet argument fallacieux ne résistant à aucune analyse sérieuse confondant causes et effets. Il démontre que la quête du pouvoir et du prestige conjuguée à la crise économique a donné le cocktail explosif que nous avons aujourd'hui. il déplore que les questions ethniques soient exploitées, manipulées par ceux qui ont des intérêts politiques ou économiques personnels à défendre.
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LES DESSOUS DE LA CRISE IVOIRIENNE
D' Houphoué't à Guéj'

Nous sommes conscients que quelques scories subsistent dans cet ouvrage. Le contenu étant nécessaire aux études, nous prenons le risque de l'éditer ainsi et comptons sur votre compréhension.

(QL'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08199-4 EAN : 9782296081994

Philippe Assalé

LES DESSOUS DE LA CRISE IVOIRIENNE
D' Houphouè"t à GUll"

L'Harmattan

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Monique aimée MOUTHIEU épouse NJANDEU, L'intérêt social en droit des sociétés, 2009. Nguessé Joachim BANGASSARO COULIBALY, Le Mal ivoirien,2009. Souleymane FOF ANA, Mythes et combats des femmes africaines,2009. Thomas TCHA TCHOUA, Les Bangangte de l 'ouestCameroun. Histoire et ethnologie d'un royaume africain, 2009. Thierry BANGUI, La Chine, un nouveau partenaire de développement de l'Afrique, 2009. Gratien MOKONZI Bambanota, De l'école de la médiocrité à l'école de l'excellence au Congo-Kinshasa, 2009. Benjamin MULAMBA MBUYI, Droit des traités internationaux, 2009. Chrystelle GRENIER- TORRES, Expériences de femmes ivoiriennes au cœur de l'épidémie de sida, 2009. Justin KOUMBA, La résolution des conflits au CongoBrazzaville: l'expérience du Conseil National de Transition (1998-2002),2009. Hervé CARLOS, Vision africaine d'une crise de l'éducation. A l'école de l'entreprise, 2009. Richard FILAKOT A, Le Renouveau islamique en Afrique noire, L'exemple de la Centrafrique, 2009. Francis NKEA NDZIGUE, Les droits de la défense en matière pénale au Gabon, 2009. Titinga Frédéric PACERE, Les Origines africaines des Avocats Sans Frontières, 2009. Sidi Mohamed OULD BEIDY, L'administration territoriale et le développement local en Mauritanie, 2009. Essé AMOUZOU, L'influence de la culture occidentale sur les cultures africaines, 2009. Régine LEVRAT, Le coton dans la zone franc depuis 1950. Un succès remis en cause, 2009. Jean Claude EKO'O AKOUAFANE, La décentralisation administrative au Cameroun, 2009.

A mon père feu ASSALE Ebrin Jean. Merci papa pour le flambeau que tu m'as transmis. A ma chère et tendre sœur Ebrin Adjoua Marie. Tu es partie dans la fleur de l'âge, que ta jeunesse refleurisse auprès de Dieu. A toutes les victimes de la crise ivoirienne, Je dédie ces pages.

REMERCIEMENTS

Je voudrais exprimer ma profonde gratitude à mon frère A. Appia Assielou Jean Baptiste, A ma collègue, madame Sophie Kouadio A M. Alain, professeur de Lettres au Lycée sainte Marie de Cocody- Abidjan, qui ont accepté de relire le manuscrit de cette étude.

Si tu ne Peux. .. Si tu ne peux Organiser, diriger et défendre le pays de tes pères, Fais appel aux hommes valeureux. Si tu ne peux Dire la vérité en tout lieu et en tout temps, Fais appel aux hommes plus courageux. Si tu ne peux Etre impartial, Cède le trône aux hommes justes. Si tu ne peux Protéger le peuple et braver l'ennemi, Donne ton sabre de guerre aux femmes, Qui t'indiqueront le chemin de l'honneur Si tu ne peux exprimer courageusement tes pensées, Donne la parole aux griots. Le peuple te fait confiance parce que tu incarnes ces vertus.l

1 Extrait de l'hymne du Wassoulou cité par le journal L'autre Afrique, n° 1juillet 2001, p.3

De leurs épées Ils forgeront des pioches Et de leurs lances Ils feront des faucilles... On ne s'exercera plus à la guerre... Marchons ensemble... »IsaÏe 2,3-5.

INTRODUCTION
La Côte d'Ivoire a, pendant les quarante années de règne du président Félix Houphouët Boigny, montré l'image d'un pays stable et prospère économiquement. Cette stabilité superficielle n'a pas pu être maintenue à la mort du père fondateur de la Côte d'Ivoire moderne. Depuis le 7 décembre 1993, « le pays va mal, va mal.. .», comme le chante le musicien ivoirien Tiken Jah Fakoly. La démocratisation entamée en 1990 par le président Houphouët Boigny, a fait apparaître au fil des ans des clivages sociaux. La plupart des formations politiques ont été constituées sur des bases régionales et ethniques. Ainsi, le Nord traditionnellement acquis au Parti Démocratique de Côte d'Ivoire du vivant du président Houphouët-Boigny, a basculé dans le Rassemblement Des Républicains du Docteur Allassane Dramane Ouattara. L'ouest est le bastion du FPI de Laurent Gbagbo. L'électorat du Sud, du Centre et de l'Est, est acquis au Parti Démocratique de Côte d'Ivoire. L'Union des Démocrates pour la paix en Côte d'Ivoire est soutenu par le pays Yacouba. Les partis politiques comme le Parti Ivoirien des Travailleurs du professeur Francis Wodie n'arrivent pas à mobiliser un électorat, parce qu'ils ne se réclament d'aucune base ethnique. Telle est la triste réalité de la politique ivoirienne. Des analphabètes politiques, à défaut de programme de gouvernement convaincant ont privilégié le raccourci de la mobilisation ethnique et religieuse. Du coup, les différences, au lieu de continuer à être la richesse et la particularité du pays, sont devenues objet de division. Des identités basées sur des caractères discriminants ne peuvent qu'être "meurtrières" selon l'expression d'Amin Malouf. Après

deux décennies de forte croissance économique qualifiées de miracle économique, les difficultés se sont accumulées au cours des années 80. La Côte d'ivoire a été fragilisée par la crise économique et financière, consécutive à l'effondrement de plus de 50% des cours des matières premières agricoles, notamment le cacao et le café, piliers de l'économie du pays. La pression sur les dépenses publiques, les privatisations, imposées par les plans d'ajustement structurel et leur lot de compressions, ont accentué la crise économique et sociale en détruisant les réalisations en matière de santé, d'éducation, etc. La succession d'Houphouët Boigny a dégradé davantage la situation. Certains dirigeants de la classe politique avaient tenté de s'opposer à l'application des dispositions constitutionnelles sur la vacance du pouvoir. Les conséquences négatives de la dévaluation de 50% du franc CFA ont accru les effets de la crise. C'est dans ce contexte de récession économique et de climat sociopolitique tendus que naîtra l'idéologie de l'Ivoirité, du laboratoire des intellectuels du Parti Démocratique de Côte d'Ivoire regroupés au sein de la CURDIPHE. Les méprises d'interprétation de cette idéologie causeront des préjudices énormes à la Côte d'Ivoire. S Selon le professeur Akindès, le Président Henri Konan Bédié, candidat à sa propre succession, voulait pour sa survie politique, se servir de l'ivoirité pour disqualifier l'ex-premier ministre d'Houphouët Boigny, Allassane Dramane üuattara.2L'Ivoirité n'est-elle pas finalement « une échappatoire pour l'État pris dans une situation politique, économique et sociale difficile? N'est-ce pas pour lui un moyen d'exercer son autorité alors que des contraintes extérieures essentiellement économiques révèlent ses faiblesses et ses limites? 3» Cette idéologie est devenue la clé de lecture de la crise ivoirienne par de prétendus spécialistes du pays d'Houphouët2

Francis Akindes, Les racines de la crise militaro-politique en Côte d'Ivoire, CODESRIA, Dakar, 2004. 3 Valéry Garandeau, La Côte d'Ivoire: l'après Houphouët-Boigny. De la dévaluation de 1994 à l'élection présidentielle de 2000. Haut Conseil de la Coopération Internationale, Paris, novembre 2002. 12

Boigny. «C'est un secret de polichinelle que de dire que c'est l 'Ivoirité qui est la mère de tout le chaos que le naguère « havre de paix» - entendez-là, la Côte d'Ivoire -vit aujourd'hui. Après la mort de Félix Houphouët-Boigny, des politiciens en mal de visions politiques ont cru qu'il fallait reprendre la Côte d'Ivoire des mains des étrangers qui l'avaient envahi, car selon un rapport du Conseil Economique et Social de Côte d'Ivoire sous régime de l'ancien président Henri Konan Bédié, les étrangers constituaient 26% de la population totale 4».

L'Ivoirité est-elle vraiment la mère de tous les maux de la Côte d'Ivoire? L'un des arguments clés de cette étude est de montrer que la crise que traversée par la Côte d'Ivoire est plus profonde, que la question saugrenue de l'Ivoirité qui n'est en fait qu'une réponse politique à des questions socio-économiques. Bien que la question de l'immigration ne soit pas nouvelle en Côte d'Ivoire, son instrumentalisation politique date du milieu des années 90. Le pays avait adopté depuis les indépendances, une politique très libérale en matière d'immigration, permettant aux étrangers d'accéder à des emplois publics, à la terre, et de participer aux différentes élections. En 1990, le premier ministre Allassane Dramane Ouattara avait instauré le permis de séjour pour les étrangers afin de contrôler l'immigration et renflouer les caisses de l'Etat qui étaient désespérément vides. Les Ivoiriens découvriront suite à cette mesure, que leurs voisins, leurs collègues de travail sont des étrangers. Les forces de défense et de sécurité profiteront de l'occasion pour extorquer de l'argent aux étrangers et aux Ivoiriens qui ne possèdent pas de carte nationale d'identité. Le 24 décembre 1999, la mutinerie d'un quarteron de soldats protestant contre leur situation économique se transforma en coup d'Etat. Il est bon de rappeler qu'à quelques exceptions près, les auteurs du putsch de 1999, sont également au cœur des tentatives

4 Siendou Konat, Chrétiens et « ivoirité» en Côte d'Ivoire: Croisade antimusulmane ?19 février 2007, www.vulgum.org/spip.php?articleII68. Consulté le 15/06/06. 13

de coups d'Etat de septembre 2000 (sous la transition militaire) de janvier 2001 et du 19 septembre 2002 qui s'était muée en guerre. D'aucuns soutiennent que la Constitution, le code électoral, le code foncier sont les racines de la crise ivoirienne. Est-il pertinent de ramener le problème ivoirien à des questions de textes? Toutes les formations politiques significatives (Ie Rassemblement Des Républicains, le Front Populaire Ivoirien, le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire, le Parti Ivoirien des Travailleurs) n'avaient-elles pas sur 18 n'avaient-elles pas exigé et obtenu la modification tardive du 17 juillet 2000 de l'article 35 du projet de constitution? Pourquoi aucune révision du code de la nationalité n'a été proposée en 2000 ou auparavant? De mauvais textes sauraient-ils justifier des tentatives de coup d'Etat comme procédure de modification dès lors qu'un référendum les a consacrés? Dans cette étude sur les racines de la crise ivoirienne, nous nous proposons d'analyser les facteurs qui ont provoqué la descente en enfer de la Côte d'Ivoire, depuis le règne du président d' Houphouët-Boigny, en passant par celui d'Henri Konan Bédié et jusqu'au général Robert Guéï. Le pari peut paraître ambitieux, d'autant que la communauté internationale et la plupart des littératures sur ce qui est convenu d'appeler désormais « le problème ivoirien », attribuent la paternité de la crise ivoirienne à l'Ivoirité. Nous prendrons dans les pages qui suivent le contre-pied de cette thèse pour montrer que l'Ivoirité n'est qu'une des manifestations de la crise mais n'en est pas la source. Notre démarche aura trois articulations principales. D'abord, nous jetterons un regard rétrospectif sur l'histoire de la Côte d'Ivoire pour déceler les causes lointaines et immédiates de la crise dans laquelle elle est plongée. Nous montrerons que les racines du guêpier ivoirien ne sont ni ethniques ni religieux. Il s'agit plutôt d'un conflit politique, de stratégies de conquête du pouvoir. Enfin, après le diagnostic et les résultats de tous les tests, le temps sera venu de tenter de prodiguer des soins nécessaires à notre malade. Cette dernière étape de notre réflexion nous amènera à jeter un regard prospectif sur la Côte d'ivoire de demain. 14

appelé à l'adoption de la Constitutiondu 1er août 2000 ? 15 régions

PREMIERE PARTIE: LES RACINES DE LA CRISE

Nous n'avons pas la prétention d'étudier l'histoire de la Côte d'Ivoire. Ce sera l'œuvre de spécialistes. Nos ambitions sont plus modestes. Nous envisageons de faire un arrêt sur image sur quelques moments importants de l'histoire de la Côte d'Ivoire pour y déceler quelques facteurs responsables de sa descente aux enfers

CHAPITRE I : HOUPHOUET -BOIGNY, LES ETRANGERS ET LES IVOIRIENS
L'immigration n'est pas un phénomène récent dans l'histoire de la Côte d'Ivoire. Malgré les quelques mouvements d'humeur entre des Ivoiriens et les immigrés, la relation entre les deux communautés est dans l'ensemble très bonne. Mais ces dernières années, la récupération politique de l'immigration risque de détériorer les relations entre les autochtones et certains groupes d'immigrés si on n'y prête pas attention. Dans ce premier chapitre, nous montrerons que l'immigration pose problème chaque fois qu'elle est récupérée politiquement.

Ll. L'immigration et son instrumentalisation
1.1.1 État des lieux

Il n'y a jamais eu de débat de fond sur l'immigration en Côte d'Ivoire. Personne n'ose aborder ce sujet tabou au risque d'être traité d'ivoiritaire. Ceux qui l'évoquent sont aussitôt considérés comme des xénophobes, voire des néo-nazis. Les personnes autorisées à s'exprimer sur le sujet sont les pro-immigrationnistes. Ce qui est dommageable pour un pays dont plus de 30% de la population est étrangère. La France n'a que 7 % d'immigrés et pourtant Nicolas Sarkozy, lui-même fils d'immigrés avait fait de l'immigration son thème de campagne. Il avait ravi grâce à cette stratégie criminalisant les immigrés, des voix à l'extrême droite. Dans les discours de monsieur Sarkozy, comme dans celui de tous les « anti-immigrés les arguments rhétoriques déployés sont plus ou moins semblables, avec toutefois des couplages différents selon les contextes et les politiques publiques adoptées. Globalement, ils peuvent être articulés autour de quatre axes majeurs: 1. axe socio-économique, où l'on met en avant le rapport immigration/chômage/crise de l'État Providence;

2) axe sécuritaire, où sont couplés les thèmes de souveraineté/jrontière/sécurité (extérieure et intérieure) ; 3) axe identitaire, où l'on insiste sur le rapport immigration/ invasion/démographie/perte d'identité nationale; 4) axe politique, où les discours de racisme et de xénophobie permettent, croit-on, l'obtention de gains électoraux.5 Des politiciens ivoiriens continuent de "surfer" sur la dernière combinaison pour des raisons électoralistes. La Côte d'Ivoire est la première terre d'immigration d'Afrique. Le durcissement des politiques d'immigration dans les autres pays de la sous-région (Ghana, Nigeria, jadis terres d'accueil), les troubles sociopolitiques (la guerre dans les pays voisins) et la croissance économique du pays depuis les années 60, et bien d'autres facteurs sont des éléments qui ont encouragé l'immigration. En 1965, le pays abritait 17% d'étrangers; en 1975, 22 % et en 1988, 28 %. Les Burkinabés représentent la plus forte communauté étrangère en Côte d'Ivoire. Une étude réalisée par le Centre d'étude et de recherche en population de Bamako révèle les tendances suivantes concernant le taux d'immigration en Afrique de l'ouest: Sénégal: 1.8%; Niger 1.2%; Mauritanie: 0.9; Burkina Faso: 0.7; Guinée: 0.3%. Il ressort de cette étude que le Sénégal qui occupe le deuxième rang dans la sous-région, a moins de 2% d'étrangers. La question de l'immigration ne se pose donc pas de la même manière dans les autres pays qu'en Côte d'Ivoire. Dès 1920, le développement de la culture du cacao et du café demandait une main d'œuvre importante. L'administration coloniale, les grandes compagnies et les planteurs européens réquisitionnaient de la main-d'œuvre locale et celle de la HauteVolta pour travailler dans leurs plantations. Des Voltaïques ont donc été déportés massivement en Côte d'Ivoire par les colons et autres Blancs pour disposer de leur force de travail. Ni l'abolition du travail forcé par la loi du 5 avri11946, portant le nom du député Houphouët-Boigny, ni la reconstitution de la Haute Volta au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale ne
5 Anastasia Tsoukala, Introduction "Contrôle de l'immigration: réalités" in Cultures & Conflits n° 26-27 (1997) pp.9-14. 20 mythes et

sont parvenues à atténuer le flux migratoire des Voltaïques vers la Côte d'Ivoire. Après les indépendances, la Côte d'Ivoire a poursuivi la politique coloniale de recrutement d'une maind'œuvre étrangère. Elle facilite l'accès à l'emploi aux immigrés et leur garantit une rémunération conséquente. Contrairement à certains pays africains qui s'opposent au recrutement des étrangers dans la fonction publique (Sénégal, Tchad, etc.), la Côte d'Ivoire recrute sans discrimination. Les étrangers reçoivent les mêmes traitements que les nationaux. Les différents accords de libre circulation et d'échanges économiques avec les pays de la sous-région, initiés par le président Houphouët-Boigny sont des preuves tangibles de sa politique. Pour attirer les capitaux étrangers, la Côte d'Ivoire a adopté et appliqué un code d'investissement libéral.

1.1.2 Immigration,

travail et chômage

Quel est l'impact de l'immigration sur le marché du travail en Côte d'Ivoire? Existerait-il un lien direct entre flux net d'immigration et volume de chômage dans le pays d'accueil? On associe souvent l'immigration à la hausse du chômage dans le pays d'accueil, mais on omet de mettre en avant le fait que cette main-d'œuvre bon marché et facile à exploiter, a par exemple contribué au développement économique du pays. Depuis la crise armée et le départ de certains Burkinabés, des milliers de planteurs ivoiriens rencontrent d'énormes difficultés pour entretenir leurs plantations. Comme le notait Moriba Touré, « le poids des étrangers dans l'économie nationale est déterminée non seulement par les structures de celle-ci et le modèle de développement choisi par la Côte d'Ivoire, mais aussi par notre code des investissements. La

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structure de l'économie ivoirienne en fait une consommatrice de main-d'œuvre dans le secteur primaire. 6» Dans un rapport datant de 1998, les Conseillers économiques et sociaux s'inquiétaient que, malgré leur niveau d'instruction peu élevé, les immigrés ont le monopole sur des pans importants de l'économie ivoirienne. « [...] En effet, malgré leur faible niveau d'instruction en général, ils ont la mainmise sur le commerce dans ce pays, occupent aussi la majorité des emplois du secteur informel (Libano Syriens, Mauritaniens, Maliens). Il en résulte que les Ivoiriens de souche sont plus frappés par le chômage (6,4 %). Que les immigrés (3,6 %). [...]La mainmise de ces immigrés sur les emplois de certains secteurs d'activité nationale (commerce, transport routier, entreprises agro-industrielle...) est telle qu'ils empêchent les Ivoiriens de leur faire concurrence.7 » Ce constat du Conseil Economique et Social est certes, fondé mais, les Ivoiriens ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Les étrangers ne se sont pas imposés dans le pays par des armes. C'est l'incapacité des autochtones à appliquer les lois qu'ils se sont données librement, qui a occasionné cet état de fait. Existe-t-il un article de loi interdisant aux Ivoiriens de faire du commerce, d'être jardiniers, vigiles, techniciens de surface, etc. ? Ils répugnent à exécuter certains types d'emplois dans le secteur secondaire. Les étrangers occupent des emplois sur lesquels ils ne sont pas en concurrence avec la main-d'œuvre nationale: souvent les emplois pénibles et sous-payés. Les Conseillers économiques et sociaux se plaignent que les « entreprises d'étrangers emploient très peu d'Ivoiriens dont les

6 Moriba Touré, «Immigration en Côte d'Ivoire: la notion de "seuil tolérable" relève de la xénophobie, in Politique Africaine, n° 78, « Ivoirité, immigration et nationalité », Dossier, page 90. 7 Rapport du Conseil Economique et Social de la Côte d'Ivoire, (octobre 1998), "Immigration en Côte d'Ivoire: le seuil du tolérable est largement dépassé" in le quotidien Le Jour, Abidjan, n° 1251 du jeudi 8 avril 1999, extraits publié par politique africaine, 78, juin 2000, p 72. 22

salaires sont sous-évalués, et en général non déclarés à la caisse nationale de prévoyance sociale {.].8 » Existe-t-il en Côte d'Ivoire une législation imposant aux entreprises étrangères un quota d'emploi des Ivoiriens? L'on ne doit pas faire porter aux étrangers la responsabilité de la carence de la loi ivoirienne. Il est un secret de polichinelle que les Libanais et autres chefs d'entreprises de la zone industrielle de Yopougon, exploitent leurs employés. Ils les licencient sans préavis chaque fois qu'ils ont essayé d'exiger une amélioration de leurs conditions de travail. Nous n'osons pas croire que l'inspection du travail ignore ces abus. Sachant que les Ivoiriens ne résistent pas aux espèces sonnantes et trébuchantes, les employeurs corrompent sans coup férir les contrôleurs de l'inspection du travail ou de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale. A qui doit-on s'en prendre? Il est indéniable que l'immigration joue un rôle positif dans les bonnes conjonctures. Toutefois, elle peut être un facteur d'aggravation du chômage en période de difficultés. Dans la période de crise économique et sociale, toute immigration supplémentaire aggrave les difficultés du marché du travail, augmente le nombre de chômeurs et constitue une menace pour la sécurité intérieure. Il faudrait toutefois se garder de rendre les immigrés responsables du chômage des Ivoiriens, en évitant de soutenir des propos trop simplistes pour convaincre au-delà des rangs de politiciens mal inspirés à la recherche de bétail électoral.
1.1.3 Immigration sécurité

Existe-il un lien entre immigration et insécurité? En Côte d'Ivoire comme dans la plupart des Etats, la figure de l'immigré est associée à celle du délinquant, dans les représentations collectives et médiatiques.

Rapport du Conseil Economique et Social de la Côte d'Ivoire, (octobre 1998), "Immigration en Côte d'Ivoire: le seuil du tolérable est largement dépassé" in le quotidien Le Jour, Abidjan, n° 1251 du jeudi 8 avril 1999, extraits publiés par politique africaine, 78, juin 2000, p 72. 23

8

« Les résultats du dernier recensement des populations effectué en Côte d'Ivoire en 1988 montrent clairement que ce sont les étrangers qui habitent, dans leur très grande majorité, les quartiers précaires, reconnus comme les nids des malfrats [...]. Quant aux statistiques sur les infractions criminelles de 1989 [...], elles ont relevé la grande implication des étrangers dans la criminalité: 69% des vols avec effraction, 67% des infractions sexuelles, 58% des vols à main armée et plus de 50% des coups et blessures sont à l'actif de malfrats étrangers. 9» Les étrangers sont-ils tous des délinquants? Nous répondons par la négative. Souvent, on justifie la délinquance des immigrés par la pauvreté. La question se pose de savoir si le caractère d'étranger et la pauvreté conduisent systématiquement à la délinquance? Les immigrés économiques quittent leur pays dans l'espoir d'avoir de meilleures conditions de vie. Ce qui n'est pas toujours évident dans le pays d'accueil. Cette désillusion peut conduire à la frustration et à la délinquance si l'immigré est confronté au chômage et au manque de moyens de subsistance. Même si les conditions de vie précaire rendent les étrangers très vulnérables, nous pouvons relever que l'âge, le genre, les conditions de vie sont des facteurs sociologiques importants de l'entrée dans la délinquance, que l'on soit ivoirien ou né ailleurs. Une personne sensée ne peut pas quitter son pays dans le but seulement d'aller voler ou commettre des crimes ailleurs. 1.2. Le choix des étrangers au détriment des Ivoiriens Le président Houphouët-Boigny avait recruté le personnel de l'administration ivoirienne partout en Afrique et hors du continent Africain. Son directeur de cabinet était un français d'origine antillaise, ancien administrateur des colonies. Alain Belkiri, un
9

Rapport du Conseil Economique et Social de la Côte d'Ivoire, (octobre 1998), "Immigration en Côte d'Ivoire: le seuil du tolérable est largement dépassé" in le quotidien Le Jour, Abidjan, n° 1251 du jeudi 8 avril 1999, extraits publiés par politique africaine, 78, juin 2000, p 72.

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français d'origine algérienne n'était-il pas le Secrétaire Général du gouvernement depuis 1957. Le vrai pouvoir n'était-il pas aux mains d'une puissante équipe de conseillers étrangers? La politique africaine de la Côte d'Ivoire n'était-elle pas orchestrée par le français Jacques Baulin, directeur du Centre d'Information et de Documentation Ivoirienne (CIDI), basé à Paris? La plupart des fonctionnaires coloniaux, civils ou militaires avaient été maintenu à leur poste après les indépendances. Officiellement, c'était pour éviter les conséquences négatives que pourrait engendrer leur départ précipité sur le fonctionnement de l'administration ivoirienne. Certains Ivoiriens avaient perçu cette tendance de leur premier président à recruter les étrangers comme un mépris pour leurs compétences. Marcel Amondji rapporte qu'à la fin des années soixante, pendant "le grand dialogue", un compatriote téméraire fit une suggestion remarquée: « puisqu'il est question d'ivoirisation, pourquoi le chef de l'état n'en donnerait-il pas l'exemple en ivoirisant son propre entourage?» Quatre ans après les indépendances, certaines structures économiques n'avaient presque pas de nationaux en leur sein. «En 1964, pour les élections de la chambre de commerce, il y a un seul ivoirien sur 68 représentants d'entreprises réalisant plus de 500 millions CFA de chiffres d'affaire; 11 ivoiriens sur 179 représentants celles réalisant de 100 à 500 millions F CFA; En 1965, pour les élections à la chambre de l'industrie, un seul ivoirien siégeait dans le premier woupe avec 24 français... JO » Des mouvements de protestation, comme l'Association de Défense des Intérêts des Autochtones de Côte d'Ivoire (l'ADIACI), et la ligue des originaires de la Côte d'Ivoire" (LodI) verront le jour pour dénoncer la tendance qu'avait le président Houphouët Boigny à faire la promotion des étrangers. L'article 2 des statuts de cette dernière lui assignait les objectifs suivants: « lutter contre le chômage des originaires de la Côte d'Ivoire; développer l'esprit de solidarité et de fraternité entre les
10Marcel Amondji, Félix Houphouët et la Côte d'Ivoire. L'envers d'une légende, Paris, Karthala, 1984, p 197-198. Il L'ADIACI est née dans les années 30. 25

divers groupes ethniques du territoire; créer des cours de formation professionnelle ». L'ADIACI, pour sa part, s'est fixée pour but de défendre les intérêts légitimes et le bien-être des Ivoiriens. La LOCI (elle n'a jamais été reconnue officiellement) est à l'origine de " l'affaire des Daho- Togo" qui avait éclaté le 24 octobre 1958. Ces évènements avaient obligé une importante vague de Dahoméens et de Togolais à rentrer chez eux du moins à céder certains postes qu'ils occupaient à des autochtones. Cette manifestation traduit la lassitude de la population à l'égard de la politique d'Houphouët-Boigny. En 1966, le président avait déposé sur la table de l'Assemblée Nationale, un projet de loi devant permettre aux ressortissants des pays du Conseil de l'Entente (Haute-Volta, Niger, Dahomey) de bénéficier de la double nationalité. Le parlement ivoirien rejeta ce texte. Sous la pression de ses compatriotes, le 20 juillet 1977, par le décret n° 77-482, Houphouët-Boigny consentit d'ivoiriser, du moins en partie les cadres de l'administration. Il créa pour ce faire un ministère confié à monsieur Albert Vanié Bi Tra. Ce ministère d'ivoirisation des cadres devait veiller à ce que les postes clés de l'administration reviennent aux Ivoiriens. La nomination à la primature en 1990, de monsieur Allassane Dramane Ouattara avait provoqué des remous au sein de la classe politique et de la population ivoirienne. Des voix s'étaient levées pour mettre en cause sa nationalité ivoirienne. " Non seulement les étrangers occupent tous les postes, maintenant, c'est eux qui vont nous gouverner", avaient maugrée certains Ivoiriens. Des barons du PDCI monteront au créneau pour défendre la nationalité ivoirienne de monsieur Allassane Ouattara. Paradoxalement, certains de ceux qui le soutenaient hier sont devenus ses farouches adversaires, qui apportent aujourd'hui les preuves de son Ivoirité douteuse. Que s'est-il passé? Certains analystes soutiennent que le PDCI avait soutenu Allassane Dramane Ouattarajusqu'en 1993 parce qu'à ce moment, il ne posait pas problème. Sa nomination obéirait à une stratégie visant à protéger le dauphin Henri Konan Bédié (HKB). Premier 26

ministre, non seulement, ce dernier aurait couru le risque de devenir impopulaire mais aussi, perdrait-il automatiquement le droit de succession selon les dispositions de l'article Il de la Constitution de la première république qui stipulait qu'en cas de démission, d'incapacité ou de décès du chef de l'état, le président de l'Assemblée Nationale devenait automatiquement président de la république et achevait le mandat en cours. Konan Bédié, président de l'Assemblée nationale d'alors était donc le successeur légitime du président. C'est en application de ce fameux article Il qu'il accéda à la magistrature suprême de son pays au soir du 7 décembre 1993, à la mort du président Houphouët-Boigny. Cet argument n'est pas convaincant en ce sens que monsieur Henri Konan Bédié n'était pas le seul cadre valable du pays. La Côte d'Ivoire ne regorgeait-elle pas d'une armada d'hommes et de femmes compétents. À la fin du mandat de son prédécesseur, sous la bannière du Parti Démocratique de Côte d'Ivoire, Henri Konan Bédié sollicita en octobre 1995 le suffrage des électeurs. Les plus grands partis de l'opposition (le FPI et le RDR) avaient boycotté le scrutin. L'élection de Konan Bédié ressembla à un plébiscite. On se croirait dans les années 60, 80 où l'on gagnait les élections à 99,99 %. Le modeste parti (PIT) du professeur Francis Vanga Wodié n'aurait obtenu que de 3% seulement du suffrage exprimé. En 1990, Houphouët-Boigny avait obtenu de l'Assemblée Nationale, monocolore, le droit de vote des étrangers originaires de la Communauté Economique Des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Une grande partie de la population ivoirienne qui estimait qu'elle était majeure pour pouvoir choisir elle-même ses dirigeants avait contesté cette décision. Un Ivoirien peut-il prendre part aux élections présidentielles ou législatives au Mali, au Ghana, au Burkina-Faso, au Sénégal, etc.? Le Burkina Faso, par exemple, dénie le droit de vote à ses ressortissants vivant à l'étranger, il est donc inconcevable qu'i! l'accorde aux étrangers.

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