Les élites espagnoles face à l'Etat

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296339231
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LES ÉLITES ESPAGNOLES FACE À L'ÉTAT Changements de régimes politiques et dynamiques centre-périphéries

(Ç)L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5343-0

William GENIEYS

" LES ELITES ...ESPAGNOLES
" FACE A L'ETAT

Changements de régimes politiques et dynamiques centre-périphéries

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

à Sophie

REMERCIEMENTS

L'intérêt pour une analyse de la transformation des régimes politiques en Espagne doit beaucoup aux enseignements de Guy Hermet. L'idée de travailler sur les rapports entre les élites espagnoles et l'Etat m'a été inspirée par Pierre Birnbaum, qui a suivi avec une attention jamais démentie mon travail de thèse. Les remarques critiques des membres de mon jury de thèse, Paul Alliés, Bertrand Badie, Philippe Braud, m'ont été très précieuses pour entreprendre la rédaction de cet ouvrage. Ce livre n'aurait pas vu le jour sans l'aide du professeur Miguel Beltran qui m'a chaleureusement aidé dans mes recherches à Madrid. Je tiens aussi à remercier tous mes amis universitaires espagnols qui ont accepté, à un moment donné de ma recherche, de me consacrer un peu de leur temps. Je dois beaucoup aussi à mes confrères catalans Alex et Jordi qui m'ont aidé dans la réalisation de mon enquête de terrain. Ma reconnaissance va également à tous les élus andalous et catalans qui ont eu la gentillesse de répondre à mes questions, ainsi qu'aux responsables d'institutions, de bibliothèques qui m'ont permit de consulter sans problème leur fond. Enfin, ce livre est le résultat de nombreuses discussions avec mes camarades du Cepel, Emmanuel, François, Frédéric, Je?n, Jean-Louis, Jean Pierre, Olivier et Saïd qui m'ont toujours fait par de leur critiques. Je remercie également la responsable du prêt interuniversitaire Madame Capcarrère, Fernande la secrétaire du Labo et William Barbry pour leur soutien lors de la rédaction du document final. Last, but not least un merci tout particulier, au Professeur Juan Linz pour sa lecture scrupuleuse et stimulante de mon manuscrit lors de mon séjour à New Haven, et à Patrick Hassenteufel mon inusable contradicteur.

INTRODUCTION

La sociologie historique montre qu'il est nécessaire de prendre en compte les rapports centre-périphérie lors du processus de construction de l'Etat moderne. L'analyse de la trajectoire de l'Etat espagnol révèle une construction étatique précoce et inachevée, contrastant avec un processus de construction nationale tardif!. Une interprétation des rapports entre une région historiquement bureaucratique, la Castille, et une périphérie riche et jamais véritablement intégrée, la Catalogne, permet de comprendre la problématique de la trajectoire chaotique œ l'Etat espagnol. La politique de centralisation autoritaire menée par l'élite castillane à historiquement échoué face à la mobilisation différenciée des élites périphériques. Dans la sagesse populaire catalane, les griefs nourris à partir de 1714 contre l'Etat bourbonien ont pour ennemi référentielle monarque et non spécifiquement Madrid. D'après Manuel Vasquez Montalban, pour que cette ville devienne le «Moloch de l'histoire », il faudra attendre que l'Etat moderne espagnol se fige au XIXe, et qu'il y ait une prise de conscience nationale, liée à la matérialisation d'un Etat imitant le centralisme français. De Madrid, capitale de cet Etat, émanent les grandes décisions législatives et exécutives qui déterminent ce qui peut ou non être fait. Il faut se rendre à Madrid pour obtenir des autorisations de toutes sortes. Aujourd'hui encore, la polémique autour du tracé du parcours de l'A VE2 montre l'actualité de la question des voies de communication entre le centre et les périphéries espagnoles. Ce constat appelle à s'interroger sur la question des incidences de la différenciation territoriale sur la forme de l'Etat comme le suggèrent les travaux œ Stein Rokkan et de Charles Tilly3.
I J. J. Linz, «Early State-building Late periperal nationalism against the state: the case of Spain », in S. Eisenstadt, S. Rokkan (cds.), Building States and Nations, Beverley Hills, Sage Publications, 1973, vol. 2, pp. 32-116. 2L' AVB est le nom du train à grande vitesse, équivalent du TGV français, dont le réseau ferroviaire est en construction. Le gouvernement de la Catalogne privilégie l'ouverture de la ligne sur l'Europe via les pyrénnées, alors que le gouvernement centraI insiste sur la priorité sur la ligne sur SarragosselMadrid. 3Se référer aux derniers travaux de Stein Rokkan et Charles Tilly, plus particulirément le dernier

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L'analyse des rapports d'allégeance entre le centre et les périphéries espagnoles sont au centre de la problématique de cet ouvrage. Dans cette perspective, la théorie développementaIiste d'Edward Shils pose le postulat, généralisable à tout système social, selon lequel la formation d'un centre correspond à un besoin d'intégration des individus et des groupes dans une entité politique qui transcende leur existence concrète!. Ce courant sociologique considère que depuis le XVIe siècle tous les systèmes sociaux, quels qu'ils soient, ont été dominés par la nécessité de se doter d'un centre politique rayonnant sur un vaste territoire dépassant largement le cadre communautaire, féodal ou tribal. Et, loin de faire exception la société espagnole constitue l'exemple type de la tentative réussie et contestée de construction d'un centre étatique. En Espagne, le passage de la société féodale à l'Etat territorial s'est effectué sous la double contrainte de l'héritage el: l'Empire des Habsbourg et l'importation de la monarchie absolutiste par les Bourbons. Face à l'action centralisatrice de la monarchie espagnole les périphéries doivent soit intégrer le nouvel onIre universaliste, soit tenter une sécession. A partir d'une analyse sociohistorique de ce phénomène, Juan Linz avance le concept d'Etat multinational en proposant de distinguer les processus de State Building et de Nation Building2. Une lecture rokkanienne revisitée dl rapport centre-périphérie lui permet de dépasser le présupposé de la superposition (overlap) des processus de construction étatique et nationale'. L'Etat des « autonomies» construit lors de la transition démocratique peut alors s'analyser comme une forme particulière d'Etat multinational: l'autonomie politique et institutionnelle a été dévolue en privilégiant les périphéries où les élites se sont fortement mobilisées autour d'un mouvement nationalitaire. La naissance el:
manuscrit inachévé du politiste norvégien, cf., S. Rokkan, D. Urwin (eds.), Economy. Territory, Identity, Politics of West European Peripheries. London, Sage, 1983, et plus récement, Ch.Tilly, Coercicion, Capital, and European States, AD 990-1990, Cambridge Mass., Basic Blackwell, 1990. IE. Shils, Center and Periphery, Chicago, Chicago University Press, 1975, p. 7. 2Juan Linz dans un article récent critique la dimension universalité du modèle de l'Etat-nation. Il montre comment les Etats qui n'ont pu former par leur propre action un Etat-nation, peuvent être qualifiés «d'Etats multinationaux» quand celui-ci offre un abri (roof) aux cultures et aux identités, sans poursuivre une politique d'identification exclusive à la nation, cf., J. J. Linz, «Sate Building and Nation Buiding », European Review. vol I, n° 4 1993, pp. 355-369. 3Dans sa «carte conceptueIle de l'Europe », Stein Rokkan souligne l'intérêt d'un distinction analytique entre le processus de construction étatique et processus de construction nationale. Cette distinction se fonde sur une démarche socio-historique introduisant la diachronie rétrospective. Dans cette perspective, l'Etat précéde la construction nationale qui s'effectue en Europe lors des révolutions «industrielle» et «nationale» entre 1789 et 1920, cf., Stein Rokkan, « Un modéle géo-éconoDÙque et géo-politique de quelques sources de variations en Europe de l'Ouest », Revue Internationale de Politique Comparée, vol 2, n° I avril 1995. pp.147-170.

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l'Etat des Autonomies peut s'interpréter comme un compromis institutionnalisé entre des élites périphériques en quête œ représentativité et des élites centralistes à la recherche d'une forme d'Etat légitime. De nos jours, la logique d'action des Etats unitaires se trouve remise en question dans les démocraties d'Europe occidentale!. Il s'agit alors de montrer que les transformations récentes de l'Etat espagnol pose de façon centrale la question des modes de structuration et de restructuration des Etats. Pour interpréter ces changements, une démarche socio-historique permet d'appréhender les avatars du processus d'institutionnalisation de l'Etat2. La longue durée montre combien la légitimité et la stabilité des institutions étatiques apparaissent problématiques en Espagne. Dans sa sociogénèse des formes de représentation politique, l'historien allemand Otto Hintze propose une typologie des «systèmes d'ordres »3 éclairant le processus d'institutionnalisation de l'Etat moderne. Cet historien analyse la formation d'un système œ représentation politique comme étant étroitement lié à l'agencement des ordres sociaux. La monarchie castillane, où le «système œ représentation bicaméral » des Cortes entraîne la représentation de la grande noblesse et des villes au détriment des hidalgos (petite noblesse) s'oppose au «système de représentation tricurial» retenu par la couronne d'Aragon. Depuis la sortie de la féodalité, les différentes tentatives d'imposition d'un système de représentation unifié ont échoué de jure ou de facto. Tout d'abord, la politique «d'unions des armes» du comte duc Olivares s'achève par la révolution catalane de 1640. Par la suite, le processus de construction d'une monarchie de type absolutiste est contesté. La contestation œ l'action centralisatrice des bourbons d'Espagne se radicalise lors des
lB.Badie, P.Birnbaum, «Sociologie Sociales, n0140 juin 1994, p.194. de l'Etat revisitée », Revue Internationale des Sciences

2La démarche socio-historique est un type d'analyses qui dans une perspective wébérienne permet de comprendre et d'interpréter le comportement des acteurs sociaux dans le contexte étudié ainsi que la signification des institutions et des pratiques politiques repérées. Pour une présentation de l'oeuvre des pionners de la sociologie historique, cf., Th. SKocpol, Vision and method in Historical Sociology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, voir également le numéro spécial, «La sociologie historique. Débat sur les méthodes », Revue Internationale des Sciences Sociales, n° 133 août 1992. 3pour Otto Hintze, le système d'ordre sont les premières formes institutionalisés de la représentation politique, ainsi «dans un groupementde souveraineté politique que l'on appelle royaume ou province, les meliores et majores terrae, c'est à dire les couches de la population les plus favorisés et les plus aptes à intervenir politiquement, économiquement et socialement, représente, dans une organisation corporatiste, le royaume ou la province face au souverain; qu'elles ne constituent donc pas une analogie, mais bien aussi un stade préliminaire à la représentation populaire moderne des systémes constitutionnels qui se sODt, en partie, développés dans leur prolongement direct », in O. Hintze, Féodalité, Capitalisme et Etat Moderne, Paris, éd. Maison des Sciences de l'Homme, 1991, p.I25.

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guerres carlistes. Dans une même logique, les tentatives d'instauration de régimes politiques libéraux aux XIXe siècle entraîne l'invention d'un autoritarisme espagnol. Ici, une comparaison de la nature des régimes politiques (autoritaires contre pluralistes) et du processus el: centralisation étatique entre l'Espagne et la France s'avère heuristique. En France, la continuité du processus de centralisation étatique résiste aux changements de régimesl. L'invention du Jacobinisme par les élites de la Révolution de 1789 et la politique de centralisation administrative napoléonienne prolonge l'entreprise d'unification el: territoire français commencé par la monarchie des capétiens. Les différents régimes républicains achèvent le processus par la création d'une nation une et indivisible à travers la maîtrise de l'hétérogénéité culturelle et linguistique de la France2. L'institutionnalisation d'une citoyenneté démocratique par la République montre que l'expression du pluralisme politique est fortement lié à la centralisation étatique. Il en va différemment en Espagne, où le processus de centralisation étatique amorcé par les élites castillanes n'est jamais reconnu comme pleinement légitime par les périphéries basques et catalanes. Au XIXe, les intellectuels et les bourgeoisies périphériques inventent une «communauté imaginaire» où «l'Etat reste fondamentalement différent de la nation car l'Etat est une organisation politique, un pouvoir indépendant de l'extérieur, suprême à l'intérieur grâce à la force matérielle des hommes et à l'argent capable de maintenir son indépendance et son autorité»3. Pour ces élites périphériques, les « nationalités historiques» doivent être dotés d'institutions représentatives autonomes pour s'intégrer à l'Etat. A partir de là, le processus de centralisation politique devient le fait des régimes autoritaires de Primo de Rivera et de Franco, alors que la Seconde République connaît une légitimité éphémère en concédant l'autonomie politique au Pays Basque, à la Catalogne et en Galicie4. Cette comparaison montre qu'en France le processus de centralisation étatique est indissociable de la dynamique démocratique des différents régimes républicains, alors qu'en Espagne il est fortement lié aux

1 A. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Paris, Gallimard, 1967. 2E. Weber, La fin des terroirs. La modernisation Fayard, 1983. de la France rurale 1870-1914, Paris,

3Enrie Pratt de la Riba, cité par J. Solé Tura, Catalanisme i revolucio burgesa. Prat de la Riba, Barcelona, Ediciones 62, 1987, pp.180-181.

La sintensi de

4J. G. Beramendi, R. Maiz, (dir.) Las nacionalismos en la Espana de la 11Républica, Madrid, Sigl0 XXI de Espana Editores, 1991.

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régimes autoritaires!. Dans un même sens, les mécanismes d'extension de la citoyenneté, entendus ici comme la dévolution des droits civiques, s'effectuent en France sur le mode égalitaire et universaliste transcendant les particularismes locaux2 alors qu'en Espagne son expression est restreinte en fonction de la logique des situations autoritaires. Ces régimes privilégient la dimension légale de l'édifice institutionnel au détriment du développement d'un «sens civique ». L'ouverture tardive du régime franquiste consacre ce principe en octroyant une citoyenneté fondé sur le sentiment d'un engagement civil par la reconnaissance des familles politiques. Il font donc repenser les rapports ambigus entre légitimité et légalité dans la

sociologie de la domination étatiquechère à Max Weber3.Dans cette
perspective, il est nécessaire de dépasser les limites de la sociologie œ l'Etat en tant qu'expression d'un forme d'une domination rationnellelégale en distinguant analytiquement la légitimité de la légalité dans l'analyse de la dynamique des régimes. Il faut alors privilégier l'analyse des processus de légitimation et de délégitimation des régimes politiques. Dans les années 1960, les théoriciens de la démocratie montrent que «le concept de légitimité (des régimes) implique une croyance populaire dans la valeur sociale des institutions existantes ainsi que la capacité du régime à assurer le maintien de cette croyance »4. Cette approche des régimes politiques privilégie les rôles des institutions, œ l'agencement des pouvoirs, la structure des partis et les rapports des pouvoirs pour s'achever par une discussion formelle opposant le régime parlementaire au régime présidentieJ5. Jean Leca prévient que « l'on ne classe pas (encore) les régimes comme des coléoptères car ce classement est toujours plus ou moins suscité par un souci évalutatif ou polémique »6. Ces différentes typologies ne permettent pas
IOn s'appuie ici sur les analyses d'un des principaux fondateurs de la sociologie historique, Reihnhard Bendix, sur la comparaison des processus de construction de la citoyenneté en fonction du type d'Etat. On remarque qu'une distinction sur la nature du régime permet de prolonger ces réflexions, cf., R. Bendix, Nation-Building and Citizenship, Berkeley, University of California Press, 1977. 2pour une interprétation stimulante des rapports entre individualisme républicain et citoyenneté voir Y. Déloye, Ecole et citoyenneté. L'individualisme républicain de Jules Ferry à Vichy,' contreverses, Paris, PFNSP, 1994. 3M. Weber, Economie et Société, Paris, Plon, 1971, pp. 219 et s. 4S. M. Lipset, L'Homme et la politique, Paris, Seuil, 1962. 5G. Lavau, «Réflexions sur le régime politique de la France », Revue Française de Science Politique, vol. XII, n° 4 1962, pp. 8\3-844. 6J. Leca, « Présentation ", in M.Grawitz, J.Leca (dir.), Traité de Science Politique, vol 2, Les régimes politiques contemporains, Paris, PUF, 1985, p. IX.

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d'appréhender le dynamique du changement de régime politique. Les théoriciens de la « transitologie » déplacent le lieu de l'analyse sur les rôles et les institutions lors de la transformation du régimel. Ces auteurs analysent les changements de régimes en Europe du Sud et en Amérique latine. Partant d'un constat selon lequel cette dynamique se caractérise par un fort degré d'incertitude inhérent au processus œ transition à la démocratie, pour certains sociologues, l'émergence des partis politiques et la tenue d'élections libres mais aussi la présence œ règles uniformes et d'un mécanisme de compétition unique est le signe incontestable du changement de nature d'un régime politique2. Pour d'autres auteurs, l'effondrement progressif de l'ordre autoritaire crée une conjoncture facilitant l'émergence d'associations d'intérêts qui fonctionnent comme des « régimes partiels» reliant les citoyens aux pouvoirs publics3. Cependant, ces analyses transposent la théorie dl «néo-corporatisme d'Etat» à la problématique du changement œ régime en faisant l'économie d'une discussion sur la catégorie œ régime politique pourtant sous-jacente à leur questionnement. La théorie des régimes partiels met l'accent sur les propriétés hégémoniques des systèmes étatiques pour définir le pouvoir caractéristique de l'Etat en termes de tendances autoritaires et corporatistes mais passe sous silence les instruments concrets œ gouvernemenf4. Une véritable sociologie des régimes doit analyser les potentialités institutionnelles d'un régime autour de trois grands thèmes de réflexion: les rapports entre le centre et la périphérie; la question de savoir qui détient le pouvoir d'Etat; et enfin, la formulation des politiques publiques en s'intéressant particulièrement aux préférences idéologiques qu'eUes contiennent. La théorie des relations internationales a déjà ouvert la voie en posant la catégorie œ
IG. O'Donnell, Ph. C. Schmitter, (eds.) Transitions From Authoritarian Rule.Tentatives Conclusions about Uncertain Democracies, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1986. 2J. J. Linz, A. Stepan, (eds.), Problems of Democratic Transition and Consolidation. Southern Europe, Southern America and post Comunist Europe, Baltimore, John Hopkins, 1995. 3Pour Philippe Schmitter dans le cadre d'une conjoncture de transition, les associations d'intérets fonctionnent comme un «tas d'institutions diverses" ou plutôt comme des « régimes partiels ", c'est à dire des ensembles relativement stables de structures et de régIes, dotés chacun de sa logique d'action, et de ses principes d'évaluation, cf., Ph. C. Schmitter, «The Consolidation of Democracy and Representation of Sc;>cial Groups ", American Behavioral Scientist. Vol. 35, n° 4-5 marchljune 1992. 4En cela, cette démarche analytique prolonge la sociologie wéhérienne de la domination étatique et par la même ne peut dépasser le cadre d'une typologie naturaliste des régimes politiques, voir en ce sens la critique stimulante de D. E. Apter, «Un regard neuf sur l'institutionnalisme ", Revue Internationale des Sciences Sociales, n° 129 aôut 1991, pp. 503-504.

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régime comme une variable explicative autonomel. Ces auteurs s'appuient sur la définition minimaliste de Ernst Bass selon laquelle un régime est «un système de rôles, de normes, de principes et œ procédures généralement acceptés pour réguler un ensemble d'enjeux socio-politiques»2. La décomposition des systèmes étatiques face à l'appropriation identitaire des territoires dans le nouveau désordre international doit alors s'interpréter à travers la transformation des régimes. Dans cette perspective, on doit s'interroger sur la dynamique même des régimes politiques. Ainsi, comment faut-il réformer les institutions démocratiques (quand elles existent déjà) ou les concevoir (dans le cas contraire) de manière à assurer leur bon fonctionnement? Comment faire fonctionner la démocratie lorsque les valeurs dont elle se réclame n'ont pas été assimilées ou intériorisées et que leur signification n'a pas fait l'objet d'une sorte de consensus avant sa mise en pratique, en particulier parmi ceux qui sont chargés de son administration (sinon parmi ceux au nom de qui elle est administrée) ? En Espagne, ce questionnement est central pour analyser la dynamiques des changements de régimes. Plus précisement, il convient d'analyser les differents processus de transformation des régimes politiques à travers le prisme de l'institutionnalisation des élites dans la structure du pouvoir. Dans cette perspective, on prendra en compte la capacité d'agragation et les logiques d'intégration des élites dans une configuration institutionnelle donnée3. Pour comprendre la transformation récente de ce régime et la réforme de l'Etat qu'il a occasionnée, il convient d'analyser le rôle des acteurs et des groupes d'acteurs qui se sont dotés de la capacité à négocier la reformulation du lien institutionnel unissant le centre et

1 A la fin des années 80, l'effondrement du «bloc de l'Est », la réunification des deux Allemagnes a entrai né une renouvellement de la théorie des relations internationales autour de l'école de «l'international régimes ». Voir à ce propos, le débat sur la définition des régimes politiques, cf., S. D. Krasner, International Regimes, Ithaca N.Y, Cornell University Press, 1983, et Volker Rittberger (ed.), Regime Theory and International Relations, Oxford, Clarendon Pres, 1995. 2Dans un article conséquent, Ernst B. Hass montre l'avantage analytique de la variable de Regime qui seule permet d'appréhender «la réalité des arrengements institutionnalisés dans la complexe interdépendance des la nouvelle donne internationnale », cf., E. B. Haas, «Why Collaborate? Issue-Linkage and International Regimes », World Politics. vol. 32 1980, p. 358. 3James March et Johan P. Olsen dinstinguent dans leur analyse de l'institutionnalisation, les processus d'agrégation et d'intégration. Le processus d'agrégation est entendu comme une phase de marchandage entre acteurs individuels et collectifs représentant des intérêts particuliers alors que le processus d'intégration correspond au moment où les règles d'accès aux positions de pouvoirs sont stabilisées et communément panagées au sein des institutions, cf., J. March, J. P. Olsen, Rediscovering Institutions. The Organizational Basis of Politics, New York, Free Press, 189, pp. 117-142.

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les périphériesl. Dans ces régions, et de plus significativement en Catalogne, les élites sociales se mobilisent au sein d'associations religieuses contre l'action centralisatrice du régime franquiste2. Les élites développent dans la société civile catalane le sentiment selon lequel la démocratie ne peut être effective en Catalogne qu'à travers la reconnaissance institutionnelle, au nom de la dimension historique œ la mobilisations des catalans, de l'autonomie politique). C'est à travers cette situation politique que s'amorce le processus de transition à la démocratie4. La question de l'accès à une représentation politique au sein d'institutions autonomes devient centrale pour les élites périphériques catalanes qui imposent la mise sur agenda de la réforme de l'Etat aux technocrates du gouvernement d'Adolfo Suarezs. La médiation politique de Josep Tarradellas, le président de la Généralité de Catalogne en exil, favorise la restauration du «statut d'autonomie », selon le principe d'une négociation directe entre lui, Suarez et le Roi. Cette politique d'accommodements entraîne une nouvelle formulation du lien étatique sous la forme d'un Etat multinational. Les analyses du devenir l'élite franquiste montre qu'après une phase de reconversion de leur ressources politiques dans le jeu démocratique au sein de la droite parlementaire, ces dernières sont remplacées progressivement par de nouvelles élites entrées en politique lors de la transition. Ce phénomène se caractérise par l'intégration au sein des parlements autonomes d'élites intermédiaires. Ces élites infranationales occupent une position intermédiaire entre la centre et la périphérie et constituent le creuset du personnel politique national. Le parti pris de cet ouvrage réside dans une lecture socio-historique de la trajectoire de l'Etat en Espagne en centrant la réflexion sur l'action et l'institutionnalisation des élites, la légitimité changeante des régimes politiques et la gestion du rapport centre-périphérie. n
IW. Genieys. «Les éliles périphériques espgnoles face au changement de régime », Revue Française de Science Politique, vol. 46, n° 4 août 1996, pp. 650-680. 2G. Hennet, «Les fonctions politiques des organisations religieuses dans les régimes à pluralisme limité », Revue Française de Science Politiques, vol. 23, n° 3 1973, pp. 439-472. 3Dans son étude des processus de construction nationale Max Weber souligne le rôle prépondérant des élites porteuses identités nationales les «Triiger », élites mobilisant les masses autour d'un mouvement nationalitaire, cf., G. Roth, K. Wittich, (eds.) Max Weber, Economy and Society, New York, Bedminster Press, 1968, vol. 2 pp. 921-926. 4Richard Gunther, « Spain: the very model of the modern elite settlement », in J. Higley, R. Gunther, (eds.) Elites and Democratic Consolidation in Latin America and Southern Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, pp. 38-81. SSeréferer au discours tenu par Adolfo Suarez devant la « Députacion» de Barcelone le 2 0 décembre 1976 ou le fait regional est reconnu de façon Explicite, cf., A. Suarez, Un nuevo horizonte para Espana. Discursos del Presidente del Govierno 1976-1978, Madrid, Collection Informe, 1978, pp. 59-7 I.

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s'agit d'abord de montrer au travers de la longue durée comment le processus d'étatisation de la nation espagnole est inachevé à la tin dl XIXe siècle. A travers une analyse de la moyenne durée, j'analyserai les processus de légtimation et de délégitimation des régimes politiques démocratiques par la mobilisation chronique des élites périphériques. En outre, j'aborderai les effets de la modernisation autoritaire et la tentative de constitution d'une élite nationale par Primo de Rivera et je montrerai comment la modernisation conservatrice permet l'institutionnalisation d'une élite franquiste d'Etat, les «cathocrates». Par la suite, seront examinées les modalités par lesquelles. durant une période de transition. certain leaders imposent au terme de «stratégies charismatiques» un nouveau régime politique. Entin. le processus au travers duquel les élites périphériques s'emploient à reformuler les rapports d'allégeance au centre politique lors de la consolidation du régime démocratique mérite attention. Cette mise en perspective historique tend souligner la centralité des élites intermédiaires dans le nouveau régime politique démocratique.

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SOCIOLOGIE DU PROCESSUS DE CONSTRUCTION DE L'ETAT EN ESPAGNE (Xe -XIXe siècle)

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CHAPITRE

I

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Un détour, par la sociologie historiquel, permet d'interpréter les rapports de causalité entre l'émergence d'une forme particulière d'Etat et un type d'élites politiques spécifiques. il convient, alors, d'étudier le degré d'institutionnalisation de l'Etat, les formes bureaucratiques de sa direction administrative, ainsi que la monopolisation, par cette direction, de la contrainte physique légitime. Dans cette perspective, il faut prendre en compte la différenciation des organes de gouvernement, la spécialisation des groupes exerçant le monopole de la coercition et la constitution d'une classe politique. A travers ces analyses, on mettra en évidence la dimension centrale du prisme centre-périphérie dans l'analyse du processus de construction de l'Etat en Espagne. En effet, la trajectoire de l'Etat espagnol évolue au gré des rapports œ force qui opposent les élites centralistes aux élites périphériques. La dernière étape de cette lutte s'est traduite par l'invention d'une forme d'Etat spécifique: l'Etat des autonomies. La catégorie construite d'Etat correspond au type d'organisation institutionnelle apparu en Europe à l'ère moderne. En effet, l'Etat s'est imposé comme forme légitime du gouvernement des sociétés occidentales. Sachant que le terme Etat désigne des formes concrètes très variées, il est impératif de mettre en relief la singularité espagnole. Pour ce faire, on s'appuie sur la définition wéberienne œ l'Etat: « nous entendons par Etat, une entreprise politique de caractère institutionnel lorsque, sa direction administrative revendique avec succès, l'application des règlements et le monopole de la contrainte physique légitime »2. On complète cette définition par les précisions apportées par Charles Tilly: « organisation qui contrôle la population occupant un territoire défini dans la mesure où elle est différenciée des autres organisations opérant SUr le même territoire, où elle est
IPour une compréhension du débat sur les méthode de la sociologie historique se réfém- au numéro spécial de la Revue Internationale des Sciences Sociales: La sociologie historique, n° 133, Août 1992. 20n se réfère à la définilion classique de Max Weber, Économie et Société. Paris, Plon, 1971 p. 57.

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autonome, où elle est centralisée et où ses subdivisions sont coordonnées les unes avec les autres»l. Une fois ces différentes conceptualisations de l'Etat intégrées à notre démarche analytique, on insiste particulièrement sur le fait que l'Etat est avant tout le produit d'une trajectoire historique singulière. En Espagne, le mot Estado comme qualification d'une forme œ domination politique spécifique est une création sémantique relativement récente. D'après l'historien Bartolomé Bennassar, les termes utilisés pour qualifier la puissance publique étaient Monarchie et Couronne. La Monarchie désignait à la fois la forme du gouvernement et ce que l'on appelle l'Etat. La Couronne désignait l'ensemble du territoire qui constitue le patrimoine du titulaire de cette couronne (couronne de Castille, d'Aragon). Ce n'est qu'au XIXe siècle que l'Académie Royale d'Espagne définit l'Etat dans le sens moderne:

« comme corps politique d'une nation

»2.

Ce glissement sémantique

ne doit pas cacher les luttes pour une définition légitime entre les tenants d'une imposition de l'Etat Nation: les élites centralistes, et les partisans d'un Etat des nations: les élites périphériques3. Il serait impropre d'analyser le passage du référent « Couronne» (Castille) au référent « Etat espagnol» comme allant de soi. En effet, l'invention du mot Etat, dans son sens moderne, revêt une signification propre à la trajectoire politique espagnole que seule une analyse sociohistorique peut espérer clarifier'. Pour ce faire, il convient d'analyser le processus de construction de l'Etat espagnol autour des séquences historiques suivantes: la dynamique de la Reconquista et le processus précoce de bureaucratisation de l'Etat castillan; la logique d'Empire contre la logique d'Etat, l'action des batisseurs d'Etat de l'Empire à l'absolutisme importé et l'étatisation inachevée de la nation espagnole.

lCh. Tilly, The Formation of National State in Western Europe, Princeton, Princeton University Press, 1975, p. 70. 2 Diccinario de la Academia Espanola, vol. l, Paris, Librairie Dorrnater, 1826. 3 A. de Bias Guerrero, J. J. Laborda Martin (dir.), «La construcion del Estado en Espana », in F. Hernandez, F. Mercadé (dir.), Estructuras sociales y cuestion nacional en Espana, Barcelona, Ariel, 1986, pp. 461-487. 40n reprendra ici de façon systématique les différents travaux des principaux socio-historiens qui ont analysé les processus de construction des Etats en Europe Occidentale, cf., Tb. Skocpol, Vision and Method in Historical Sociology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, et P. B. Evans, D. Rueschemeyer. Tb. Skocpol, Bringing the State Back In. Cambridge, Cambridge University Press, 1985.

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LE PROCESSUS DE BUREAUCRATISATION DE L'ETAT DYNAMIQUE DE LA RECONQUISTA (X- XV.).

CASTILLAN:

LA

Pour comprendre le processus de construction de l'Etat, il est nécessaire d'analyser l'interpénétration entre le contexte culturel et la dynamique de l'Etat en Espagne. Dans leur substance, les contenus culturels propres à chaque espace socio-historique spécifient un très grand nombre de facteurs d'identités dont les agencements sont uniques. A raisonner ainsi, la religion et le surnaturel occupent la première place dans ce domaine. De ce point de vue, il est entendu que l'étude des traditions juridiques de la pesanteur ancestrale des systèmes d'autorités familiales, de l'influence des hiérarchies, du prestige ou œ la distinction sociale et l'impact plus récent des modèles d'éducation, s'avèrent pertinentes pour interpréter la génèse de l'Etat espagnol.

La constitution

précoce

du Royaume

de Castille

Dans un premier temps, l'analyse des rapports entre l'ordre politique et la religion dans l'Espagne médiévale s'impose. Si, l'historiographie classique insiste sur le rôle de la Reconquista, en tant qu'opposition entre la culture chrétienne et l'Islam, il est intéressant de souligner la singularité de la monarchie castillane (centre de la dynamique de reconquête) qui n'utilise pas le rite du sacre comme fonnule de légitimation politique!. L'étude de certaines pratiques culturelles comme la description des symboles et des mythes royaux de la monarchie castillane revêt une importance capitale pour comprendre la spécificité des rapports entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. D'après Téofilo Ruiz, à partir de 1157, les souverains castillans rejettent sciemment les emblèmes traditionnels du pouvoir et de l'autorité en usage dans l'Occident médiévaP. Les rois castillans ne considèrent pas leurs fonctions comme sacrées, même s'ils sont convaincus de la supériorité de leurs responsabilités royales,
IOn renvoie ici à la critique émise par Teofilo Ruiz sur le tendance de l'historiographie classique espagnole à surdimensionner le fait religieux. L'historien démontre à travers la symbolique du pouvoir comment le roi de Castille construit sa légitimité sans être sacré. Par un détour comparatiste, il montre que la Castille se distingue des autres monarchies du vieux continent en ne recourant pas à cette pratique, cf., l'article de T. F. Ruiz, « Unsacred Monarchy: the Kings of Castile in the Late Middle-ages », in S. Wilentz (ed.), Rites of Power Symbolism. Ritual and Politics Since the Middle Ages, Philadelphia, University of Pensylvania Press, 1984, pp. 109-144. 2Ibid., p. 150.

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dévolues par Dieu. La royauté castillane avait ses rituels et ses symboles d'autorité pour marquer l'ascension du monarque sur le trône. Mais d'après Ruiz ces symboles étaient différents de ceux que pratiquaient l'Angleterre et la France. A ce titre, Ernst Schramm souligne que les principes d'hérédité et d'élection ne sont pas contradictoires en Castille, alors qu'en France et en Angleterre, le prestige de certaines lignées spécifiques a fait de l'élection des rois par les seigneurs et le peuple, une relique d'un lointain passét. Ruiz fait ressortir ces différences en remarquan : « Contrairement à l'Angleterre ou à la France, où la royauté était dévolue à une famille jouissant d'attributs thaumaturgiques et sacrés, les exigences légales et pratiques pour être le Roi de Castille, comme cela était établi suivant la logique à la fois de jeux floraux (juero juzgo) et des sept parties, permettait un accès moins restrictif à la royauté qu'en Angleterre ou en France »2. Contrairement aux royaumes d'Aragon, d'Angleterre et de France, où très tôt, un sanctuaire précis fut associé à la dynastie régnante, soit comme lieu du couronnement, soit comme panthéon royal, la Castille n'eût jamais de site autour duquel la tradition se cristallise, n'ayant, par ailleurs, pas de vraie capitale jusqu'au XVIe Siècle. L'explication de l'échec de la royauté sacrée provient de la pratique religieuse castillane. En effet, les rois castillans acceptaient souvent l'autorité cr l'Église, à condition qu'elle serve leurs fins politiques et qu'elle n'intervienne pas dans leur vie privée. Sans mythe, la monarchie utilise des symboles temporels, renforcés au cours des siècles et, paradoxalement dans un pays de tradition catholique, les éléments sacrés royaux tendent à disparaJ.Ù'e3. phénomène peut être interprété Ce comme une influence de l'Islam modifiant, en Castille, la conception chrétienne du pouvoir et de l'autorité. Le pouvoir politique, dans l'Espagne musulmane, s'obtient presque toujours grâce à la valeur personnelle; d'ailleurs la pratique institutionnelle du Khalifa4 à
IE. Schramm, A History of the English Coronation, Oxford, Oxford University Press, 1937, p. 141.

,.. Ruiz, « Unsacred Monarchy: the Kings of Castile in the Late Middle-Ages », op. cil., pp.
120-121. 3En s'appuyant sur des travaux classiques comme ceux de Marc Bloch et d'Ernest Kantorowicz qui analysent la singularité de la monarchie française à travers les diverses dimensions symboliques que sont le pouvoir thaumaturgique et l'invention des deux corps du roi (phénomène construit sur le principe de la monarchie sacrée), il nous fait remarquer que le royaume de Castille ne peut utiliser de telles ressources politiques pour légitimer le pouvoir royal, cf., M. Bloch, Les rois thaumaturges, Paris, Gallimard, 1983, et E. Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi, Paris, Gallimard, 1989. 40n définit le Khalifa : «Dans l'Islam, le dirigeant politico-religieux suprême, chef en principe unique de l'Umma ou communauté des croyants. En réalité, du fait de l'affaiblissement du califat de Bagdad, deux autres califats se constituent en occident: le califat schismatique Chi'ite

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Cordoue et dans les royaumes des taifa servit de modèle aux rois des Asturies, de Léon et de Castille!. Le double héritage de la culture politique arabo.musulmane et de la Reconquista constitue le cortex culturel au sein duquel se développe l'Etat castillan. Cependant, la diffusion et l'appropriation de cet héritage fait l'objet d'un débat important entre deux figures majeures de l'historiographie espagnole moderne, Americo Castro et C. Sanchez Albornoz. Le premier, attribue la genèse de l'Etat espagnol à la Castille grâce à son rôle moteur dans le processus de Reconquista et dans l'invention dI sentiment d'hispanité2. Le second critique cette thèse trop réductrice œ l' homo hispanicus en mettant en avant les héritages successifs des traditions romaines et arabes3. Pour lui, les institutions de l'Etat sont issues d'un mélange des ces différentes legs culturels comme l'atteste la tradition des Laudes Hispaniae". La tradition juridique des Wisigoths (Fuero Juzgo) est hostile à l'idée d'une royauté sacrée. Les rois trouvent la source de leur légitimité dans la tradition guerrière. En Castille, bien que les rois jouissent d'un statut particulier. puisque détenant le pouvoir politique, ils étaient aussi les chefs de la reconquête - ils ne prétendent à aucun droit sacré. La Castille est un lieu où un grand nombre œ princes de sang royal, de bâtards royaux et de puissants seigneurs peuvent revendiquer leur droit au trôné. En Castille, contrairement à la France et à l'Angleterre, les traditions institutionnelles, qui au cours d'une histoire séculaire ont lentement subordonné la personnalité humaine du roi aux besoins du royaume et au renforcement des institutions royales, ne se sont pas développées. Par contre, les royaumes périphériques de Navarre et d'Aragon ont recours à la dimension sacrale du religieux pour légitimer leur roi, ce qui accentue la différenciation entre le centre et la périphérie.

de Kairouan (910), puis le califat orthodoxe (sunnite) de Cordoue, qui dure de 929 à 1029 », cf., B. Bennassar, Histoire des espagnols. Glossaire, op. cil.. p. 1093. lDans son développement Ruiz reprend l'analyse du califat Marocain effectué par Clifford Geertz in Islam Observed, New Haven, Yale University Press, 1969, pp. 44-53 et remarque à ce propos: « the strong man aspects of his - the sultan role inevitably clashed with and usually dominated the holy man aspect» et constate que l'on retrouve certaines de ces caractéristiques dans la conception du rapport entre l'homme et le pouvoir en Castille, cf., T. Ruiz. op. cil., p. 129. 2 A. Castro, La rea/idad historiea de Espana, Mexico, Porma. 1954.

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3C. Sanchez Albornoz. Espana, Una enigma historiea. Barcelona, Edhasa, 1956. 4La tradition juridique de l'arbitrage espagnol est une réformulation de la tradition juridique héritée du Liber Wisigothurum (recueil latin des lois des wisigoths), cf., J. A. Maraval, El eoncepto de Espana en la Edad Media. Madrid, lnstituto de Estudios Politicos, 1964.

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L'impossible

autonomisation

d'un droit étatique

Quelle que soit la prégnance des croyances religieuses en Espagne, d'autres caractéristiques culturelles peuvent être repérées. On analysera, ici, les conceptions qui consacrent la légitimation de l'ordre politique: le droit, en tant que mise en forme de l'action de l'Etat, le développement de la bureaucratisation qui régule les rapports entre l'Etat et ses sujets, et la citoyenneté, comme construction politique œ l'individu sujet. Si l'on peut classer la renaissance du droit en Espagne dans le came de la tradition juridique romaine, on doit signaler les usages singuliers de la référence au droit romain effectués par les légistes castillans. Ce type de droit, transmis ou retrouvé, ne prend pas la même signification quand il sert d'appui à la résistance au pouvoir central (Catalogne I Pays Basques) ou lorsqu'il sert les prétentions de l'empereur ou d'un roi. On sait que les légistes castillans soutiennent l' Cfllvre d'unification juridique faisant suite à la première Reconquista, mais on note deux obstacles majeurs au développement d'un droit public autonome. Le premier résulte de l'impossible dissociation du droit public et du droit canon. Malgré une tentative de différentiation soutenue par les Cortes sous la monarchie des Habsbourg, visant à délimiter l'autonomie du droit canon au nom d'un droit public laïc, c'est le principe de la coexistence des droits et des institutions judiciaires qui est maintenue. A ce propos, l'historien Christian Hermann constate que: « l'emprise de l'Etat sur l'église ne s'affirme pas par une laïcisation insidieuse du droit ecclésiastique, mais plutôt

par une cléricalisation des prérogatives régaliennes »1. De même le
développement du système universitaire avec l'invention des Colegios Majores2, sous tutelle ecclésiastique illustre la mainmise sur la formation des élites de la hiérarchie catholique. Comme le constate l'historien Richard Kagan, l'Université espagnole entre le XVe et la XVIIe siècle, n'arrive pas à s'autonomiser. Les rites et l'organisation interne du système universitaire sont soumis au contrôle rigide œ l'inquisition, et les étudiants relèvent de la juridiction religieuse3.Le
IC. Hermann, «L'Etat et l'Eglise », in collectif CNRS, Le premier âge de l'Etat en Espagne (1450-1700), Paris, Presses du Cnrs, 1989, p. 382. 2Les Colegios Majores sont: «des établissements universitaires accueillant un nombre réduit de boursiers à Salamanque (collège San Bartolomé), à Valladolid (collège Santa Cruz), à Alcala de Henares (collège San Ildefonso) devenus en fait, dès le XV1ème siècle, les pépinières des hautes fonctions civiles et eCclésiastiques », cf., glossaire B. Bennassar, Histoire des Espagnol, Paris, Robert Lafon, 1992, p. 1094. 3R. L. Kagan constate: «A pesar de todo, resultaria dificil sostener que las universidades de la

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second obstacle repose dans l'opposition des périphéries au processus d'invention d'un droit public unifonne. En effet, le droit romain, réinventé à l'usage des monarchies centralisatrices, s'impose difficilement en Espagne. La mobilisation de certaines périphéries, face à ce processus, débouche sur un agrément, qui octroie la sauvegarde de certains particularismes locaux. La reconnaissance œ droits ou privilèges particuliers (fors ou fueros) devient la condition déterminante de l'acception du système juridique de l'Etat par la périphérie. Le processus de bureaucratisation de la direction administrative dI pouvoir est une caractéristique spécifique de l'Etat moderne. Pour l'historien Strayer, cette dynamique est altérée en Espagne car : « on a eu tendance à différer les réfonnes structurelles, à résoudre les problèmes au coup par coup plutôt que par la création de nouveaux offices gouvernementaux, à sacrifier l'efficacité à long tenne au résultat immédiat »1. Il est vrai que le processus de bureaucratisation connaît un franc succès à l'intérieur de la Castille, mais les tentatives d'extension du modèle administratif central, perçues comme une stratégie de centralisation par certaines périphéries, font l'objet d'une résistance structurelle. A ce titre, l'exemple le plus significatif est l'action menée par les rois catholiques afin de réduire l'autonomie politique des villes. Le nouveau découpage du territoire est effectué autour d'une nouvelle circonscription administrative et judiciaire le Corregimiento dont la tutelle directe est exercée par le corrigidores2. Ces administrateurs, que l'on peut comparer aux baillis et sénéchaux de la monarchie française, ne connaissent pas la même réussite dans leur entreprise de centralisation. En raison de l'incapacité à réduire le champ de compétence des autorités traditionnelles de la périphérie leur politique d'intégration territoriale échoue. Malgré la multiplication des bureaucraties civiles et militaires, ce phénomène semble constant; l'Etat réussit partiellement l'institutionnalisation de la périphérie.

Espana dei siglo XVI eran instituciones totalmente seglares (Iarquelséculier). la religion y le ceremonia religiosa eran obligatorias para todos los estudiantes y profesores. y las ideas expuestas en las aulas eran escrutados por los censores y espias de la inquisicion. Los estudientes estaban sujetos a la juridiccion de las autoridades religiosas, y en particular a la deI maestrescuela de la catedral local y sus subordinados », cf., R. L. Kagan, Universidad y Sociedad en la Espana moderna, Madrid, Tecnos, 1981, pp. 112-113. lJ. R. Strayer, Les origines médiévales de l'Etat moderne, Paris, Payot, 1979, p. 90. 2Le Corregimiento est une circonscription administrative et judiciaire dans le resson de laquelle s'exerce l'autorité du corrigidor, cf., Glossaire B. Bannassar, Histoire des Espagnols, op. cit., p. 1094.

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La difficile fusion des institutions représentatives

ordres sociaux de l'Etat

au

sein

des

L'analyse du processus de construction des institutions politiques représentatives à travers la lutte entre certains groupes sociaux fortement différenciés, notamment l'ordre nobiIière du royaume œ Castille et celui du royaume d'Aragon est heuristique!. L'historien Otto Hintze définit le système d'ordre de la façon suivante: «Dans un groupement de souveraineté politique que l'on appelle royaume ou province, les meliores et majores terrae, c'est-à-dire les couches de la population les plus favorisées et les plus aptes à intervenir politiquement, économiquement et socialement, représentent, dans une organisation corporatiste, le royaume ou la province face au souverain ; qu'elles ne constituent donc pas une analogie, mais bien aussi un stade préliminaire à la représentation populaire moderne des systèmes constitutionnels qui se sont, en partie, développés dans leur prolongement direct »2. A partir de là, Otto Hintze établit une typologie des « systèmes d'ordres» au Moyen-Age en Occident. Pour lui, l'Etat moderne n'est que le prolongement de ces structures. Dans cette perspective, il met en valeur les contraintes structurelles, inhérentes au processus d'unification du royaume d'Espagne. Pour ce faire, Hintze distingue deux types de système œ représentation: le système bicaméral (2 ordres sociaux) développé en Angleterre et le système tricurial propre à la France. Opérant une typologie des différents systèmes, Hintze classe la Castille dans le premier type et l'Aragon dans le second. On remarque alors une différenciation entre les systèmes d'ordre du centre et de la périphérie catalane3. En Castille, la petite noblesse est totalement exclue de la représentation aux Cortes; les hidalgos n'ont jamais pu se constituer en ordre. Le partage de la représentation, s'effectue entre la grande noblesse et une représentation des villes4, tandis que dans les pays d'Aragon règne le système des trois curies au sein desquelles les hidalgos sont représentéss. Les différentes formes de représentation œ
10. Hinlze, Féodalité Capitalisme et Etat Moderne, Paris, éd. M.S.H., 1991. 2Ibid., p. 125. 3Ibid., p. 134. 4pour alto Hintze, en Castille la logique de la représentation s'appréhende entre les princes territoriaux et la ville, Ibid., p. 135. SIbid., p. 139. à travers la lulte

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l'ordre social deviennent un obstacle au processus de construction œ l'Etat espagnol. Celui-ci se révèle incapable de générer des structures susceptibles d'homogénéiser un système politique fortement différencié, justifié par le recours à l'autoritarisme d'Etat. En effet, les dynasties royales sont incapables d'inventer des structures œ représentation qui entraînent l'intégration, à l'Etat, des élites périphériques. Le déficit de légitimité des institutions politiques représentatives devient structurel. Face à cette réalité institutionnelle de l'Etat, l'Empire s'impose comme une structure capable de réunir ses systèmes d'ordre sociaux et politiques fortement différenciés sans jamais pouvoir introduire une véritable dynamique d'homogénéisation.

LOGIQUE D'EMPIRE FACE LA LOGIQUE D'ETAT (XV -XVIIe)

L'analyse de ce processus passe nécessairement par une interprétation de l'incidence des transformations économiques sur la forme de l'Etat. Ce mode d'approche est théorisé par certains auteurs marxistes qui attribuent un rôle déterminant au développement œ l'économie marchande dans le processus de construction de l'Etat. Dans cette perspective, le développement économique est lié à l'essor des grands Empires en occident comme le montre les analyses œ. Wallerstein, Rokkan et Tilly!. A ce titre, la trajectoire de l'Empire des Habsbourg constitue un exemple paradigmatique.

« L'économie-monde»

contre

l'Etat

espagnol

Immanuel Wallerstein analyse les effets de l'ordre économique mondial sur le processus de construction de l'Etat en Espagne2. Pour ce faire, il reprend le postulat fondamental de la théorie marxiste selon lequel la dynamique de la plupart des sociétés historiques est insérée dans des systèmes sociaux très vastes et très complexes, caractérisés à la fois par une organisation économique globale et par un mode d'organisation politique étatique permettant l'extraction et
lLes travaux auxquels on se réfère sont les suivants: I. Wallerstein, Le système du monde du XVe siècle à nos jours, T. I : Capitalisme et économie-monde 1450-1640, se référer également à l'article de S. Rokkan, «Dimension of State-Formation and Nation-Building: A Possible Paradigm for Research on Variations within Europe ", in Ch. Tilly (ed.), The Formation of National State in Western Europe, op. cil., pp. 562-600, et Ch. Tilly, Contrainte et capital dans la formation de l'Europe 990-1990, Paris, Aubier, 1992. 21. Wallerstein, Le système monde du XVe siècle à nos jours, op. cil.

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l'appropriation des surplus de production et de richesse créés par les détenteurs du capital. Pour Wallerstein, ces vastes systèmes se succèdent historiquement et peuvent alors prendre la forme d'un Empire-monde ou celle d'une Economie-monde!. Les caractéristiques de l'économie-monde doivent d'abord être interprétées à travers la «répartition de l'espace» : un centre où le capitalisme atteint rapidement sa forme la plus avancée s'oppose à des zones périphériques, productrices notamment de céréales et de matières premières. Ce centre, pour se développer selon la logique capitaliste, leur extorque le surplus abondant de biens dont il a besoin pour vivre et produire des biens élaborés. C'est à travers ce schéma explicatif que Wallerstein avance son hypothèse sur la construction du système politique espagnoP Dans l'esprit de l'auteur, l'économie espagnole des XVe et XVIe siècles, malgré l'essor de l'élevage extensif d'ovins, se caractérise par un développement économique qui repose sur des ressources provenant du commerce transatlantique3. Par ailleurs, la Castille est moins touchée par le féodalisme car elle a rempli des tâches « nationales» au cours du Moyen Age, telle la Reconquista ainsi qu'une tentative d'unification des États chrétiens dont la réussite est partielle (le royaume d'Aragon conservant une législature autonome). Pour Wallerstein, ce phénomène diminue l'impact du féodalisme en tant que forme politique, et par conséquent, «elle offrait un terrain favorable

au développement du système étatique »4 d'autant qu'un excellent
réseau routier rendait relativement faciles les relations entre le centre et la périphérie. De plus, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille aident la Mesta (groupement d'éleveurs d'ovins) à établir un puissant système de marchés nationaux5. Cette organisation représentative
!La définition de Wallerstein de l'économie monde est la suivante: «Cette entité, aussi vaste et imposante qu'un empire, et qui en partageait même certaines caractéristiques, n'en était pourtant pas un; c'était quelque chose de différent, de radicalement nouveau, un type de système social tel que le monde n'en avait pas connu jusqu'alors et qui est le trait distinctif du système mondial moderne », Ibid., p. 19. 2Ibid., chapitre IV: «De Séville à Amsterdam: l'échec de l'Empire », pp. 151-177. 3Wallerstein note l'impact de ce type d'économie sur le système politique espagnol: «Sur le plan économique, l'Espagne réagit en développant l'élevage des moutons et sa production lainière et en conquérant, grâce à ses bas prix, une part considérable du marché mondial. La puissance de l'association des producteurs de laine espagnols, la Mesta , était si grande qu'elle fit échouer toutes les tentatives des bourgeois en puissance, pour obtenir du roi l'adoption d'une politique protectionniste aux XIVe et XVe siècles », Ibid., p. 152. 4Ibid., p. 153. 5D'après l'historien Julio Klein, la Mesta, considérée comme la première organisation de représentation des intéréts des éleveurs d'ovins en Europe occidentale, jnue un rôle central dans le processus de nationalisation de l'espace politique espagnol. En effet, après la reconquista, la Mesta agit au sein de l'empire contre le séparatisme politique, racial et

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