Les enjeux principaux des relations entre l'Iran et l'Europe de 1979 à 2003

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L'objectif principal de cet ouvrage consiste à montrer les grands enjeux des relations entre l'Iran et l'Union Européenne depuis le changement du système politique en Iran en 1979. En dépit de l'importance cruciale de l'Europe pour l'Iran, dans un contexte international marqué par l'hostilité entre l'Iran et les Etats-Unis, Téhéran n'a pas complètement répondu aux exigences de l'Europe. La prédominance des critères idéologiques et le rôle prépondérant du Guide de la Révolution éloignent de la normalisation espérée.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296377813
Nombre de pages : 285
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Les enjeux principaux des relations entre l'Iran et l'Europe de 1979 à 2003
Une étude sur la sociologie politique des relations internationales

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Fabienne LE HOUEROU, Migrantsforcés éthiopiens et érythréens en Egypte et au Soudan, 2004. Mustapha CHELBI, L'Islam en procès, 2004. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Sid-Ahmed SOUIAH , Les frontières au Moyen-Orient, 2004. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au Moyen Age, 2004. Jean-Jacques LUTHI, Egypte et Egyptiens au temps des vice-rois, 1801-1863,2003. Pierre DARLE, Saddam Hussein, maître des mots, 2003. Bruno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003. Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de l'Irak contemporain,2003. Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003. Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003. Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002. J.-M. LARÈS, T.E. Lawrence avant l'Arabie (1888-1914), 2002. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israélo-arabe, 2002. Mohamed Anouar MOGHlRA, L'isthme de Suez, 2002. Sepideh FARKHONDEH, Médias, pouvoir et société civile en Iran, 2002.

M. KHOUBROUY -PAK, Une République éphémère au Kurdistan, 2002. Pascal QUERE, Les illusions perdues en Palestine, 2002. M.C LUT RAND et B. YAZDEKHASTI, Au-delà du voile, Femmes musulmanes en Iran, 2002. Elisabeth VAUTHIER, Le roman syrien de 1967 à nos jours, 2002. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre Ie socialisme de Nasser et l'Yntifah de Sadate (1952-1981), 2001. Amir NIKPEY, Politique et religion en Iran contemporain, 2001. Claude BRZOZOWSKI, Du foyer national juif à l'État d'Israël,2001. Annie CHABRY, Laurent CHABRY, Identités et stratégies politiques dans le monde arabo-musulman, 2001.

Kamal

BA YRAMZADEH

Les enjeux principaux des relations entre l'Iran et l'Europe de 1979 à 2003
Une étude sur la sociologie politique des relations internationales

Préface de Farhad Khosrokhavar

L'Harmattan 5-7:>rue l'Écolede Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7334-6 EAN : 9782747573344

Remerciements

Je tiens à remercier M. Farhad Khosrokhavar mon directeur de recherche ainsi que les membres du jury, M. Mohammad-Reza Djalili, M. Daniel Lindenberg et M. Pierre Cours-Salies qui m'ont encouragé et aidé pendant ces trois dernières années. Je désire aussi remercier M. Jean-Marie Vincent, M. Denis Berger, M. Jean David, M. Huguo Moreno, M. Hassan Elmas ainsi que M. Fereydoun Khavand qui m'ont soutenu durant mes études à l'université de Paris 8 et à l'EHESS. Je remercie également mes amis, M. Elie Bussonet M. Thomas Patuel, qui m'ont aidé à corriger cet ouvrage.

Préface de Farahad Khosrokhavatr :
L'ouvrage de M. Kamal Bayramzadeh s'inscrit dans une perspective qui combine les théories des relations internationales avec la sociologie des systèmes politiques. Il débute par une étude systématique des grandes théories sur les relations internationales en passant par les conceptions islamiques de celles-ci, notamment celles qui ont inspiré l'ayatollah Khomeyni et le régime iranien poste-révolutionnaire. L'auteur décrit minutieusement les changements induits par l'instauration du régime islamique en Iran sur les relations régionales et internationales de ce pays en donnant toute sa place à l'épisode de la longue guerre avec l'Irak (1980-88). L'influence qu'a exercée cette guerre sur les relations régionales et internationales de l'Iran est bien décrite, montrant ainsi comment une conception idéologique et religieuse est mise à l'épreuve d'une situation concrète qui l'infléchit dans un sens nouveau, compte tenu des contraintes imposées par ladite guerre sur l'Iran, de la coopération entre les puissances occidentales avec le régime de Saddam Hussein et de l'isolement de l'Iran islamique sur la scène internationale. Pendant toute cette période, les relations entre l'Iran et l'Europe traversent des zones de turbulences qui sont bien décrites par l'auteur.é La première guerre du Golfe est le point de départ d'une transformation de la politique extérieure de l'Iran ainsi que de celle de l'Europe. L'allié occidental d'hier (le régime baathiste d'Iirak sous l'égide de Saddam Hussein) se transforme en ennemi et l'attitude de neutralité de l'Iran pendant cette guerre rend possible le dialogue, difficile mais devenu urgent, avec l'Europe. L'auteur analyse minutieusement les relations de l'Iran avec la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne pendant cette période. La mort de Khomeyni en 1989 et la première guerre du Golfe changent nombre d'éléments dans la politique intérieure et extérieure de l'Iran, avec l'avénement du nouveau président de la République, Rafsandjani, et du nouveau Guide, Khaménéi. L'effondrement de l'Union Soviétique ajoute un facteur nouveau à cet ensemble. Petit à petit les relations s'étendent avec l'Europe et l'Iran sort de cet isolement où il avait été enfermé tout au long de la période de guerre avec l'Irak, vu son irrédentisme idéologique dont le but manifeste était de répandre l'islam politique dans toutes les sociétés musulmanes. C'est la période de reconstruction de l'Iran et du renoncement à l'expansionnisme idéologique au nom d'Allah. S'ouvre alors l'ère du «dialogue critique» entre les pays européens et l'Iran, avec l'opposition des Etats-Unis en arrière-plan. Le changement intervient avec l'élection du président Khatami en 1997. TI inaugure l'ère du «dialogue des civilisations» et tente d'ouvrir la scène politique iranienne à une nouvelle jeunesse qui n'a connu, jusqu'à présent, que la répression des moeurs, le refus d'ouverture politique et l'absence de 3

développement économique. C'est aussi la période où, sous l'instigation du nouveau Président de la République, l'Iran s'ouvre progressivement au monde arabe et musulman, renonçant explicitement à son ancienne position idéologique activiste au nom du messianisme révolutionnaire. Quant à l'Europe, malgré certaines péripéties difficiles, elle marque son soutien «critique» à la nouvelle politique réformiste sous l'instigation de Khatami et tente de nouer des relations plus étroites, sur les plans politique et économique, avec le nouveau pouvoir «réformateur ». Ici aussi, l'auteur analyse avec minutie les relations de l'Iran avec les trois grands pays européens, la France, l'Allemagne et l'Angleterre. Se profile aussi, en filigrane, l'opposition de l'Europe à la politique américaine concernant l'Iran et l'ébauche d'une autonomie croissante, en cette matière, du vieux continent par rapport à son allié hégémonique . C'est désormais l'Europe qui est au centre de l'échiquier iranien, avec l'instrumentalisation mutuelle, par l'Iran mais aussi par l'Europe, de cette relation pour contrarier une politique américaine jugée, de part et d'autre, excessive. Le dialogue «critique» n'en connaît pas moins des moments difficiles, notamment au sujet de l'assassinat des membres de l'oppositon iranienne en Allemagne (tribunal de Mikono) ainsi qu'au sujet du dossier nucléaire et de celui de la démocratisatoion de l'Iran qui marque le pas avec le succès des conservateurs aux élections parlementaires de 2004, suite à l'élimination des candidats réformateurs par un Conseil des gardiens acquis aux mots d'ordre des premIers. L'auteur inaugure une analyse pionnière sur ce sujet dans un ouvrage présentant une vue d'ensemble qui manquait cruellement jusqu'à présent.

Farhad Khosrokhavar

est directeur d'étude à l'EHESS de Paris

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Introduction générale:
Depuis l'avènement de la République islamique en Iran, la politique étrangère de ce pays, sous l'influence de l'idéologie de ses dirigeants, a été complètement changée. TI convient tout d'abord de dire qu'avant la révolution iranienne de 1979, le système politique de l'Iran était monarchique, de nature dictatoriale et dépendant des Etats-Unis. C'est la raison pour laquelle la diplomatie iranienne de cette époque-là était étroitement liée à l'administration américaine. Cependant, l'Etat iranien avait une politique européenne dans les domaines économique et culturel avec des pays comme la France, l'Allemagne, l'Angleterre etc. Les relations entre l'Iran et l'Europe se situent dans le cadre du deuxième pilier de l'Union européenne, qui depuis 1992 consiste en une politique étrangère commune à ses membres. Les orientations et les objectifs de ladite politique sont définis dans des décisions du Conseil européen, qui statue à l'unanimité. Pour montrer la nature des relations entre l'Iran et l'Union européenne, il est nécessaire de donner un aperçu historique sur les siècles précédents afin d'illustrer la réciprocité des intérêts qui existent entre ces deux protagonistes. En effet, depuis le XIXème siècle, l'Iran fut l'objet de la rivalité entre l'Angleterre et la Russie: une concurrence sur les zones d'intérêt dans le Sud et le Nord de l'Iran. A ce propos Morgenthau fait la remarque suivante en citant l'analyse du professeur P.E.Roberts : « La Russie mettait la pression sur l'Iran par le nord du pays et l'Angleterre par le sud. En effet, l'influence de ces deux pays était différente, la Russie s'était opposée à la construction du chemin de fer en Iran »1. Cette rivalité a duré jusqu'à la fin, de la Deuxième Guerre Mondiale, voire quelques années après. En dépit de cette situation, l'Iran ne fut jamais colonisé. Mais, la fin de la dernière guerre a modifié les données précédentes et entraîné une nouvelle période historique caractérisée par les traits suivants: 1 : l'émergence de deux nouvelles superpuissances. 2 : le déclin relatif de l'Europe. 3 : l'émergence des mouvements de libération nationale. Effectivement, l'apparition de ces deux superpuissances a donné lieu à une guerre froide pendant 51 ans. Leur rivalité sur les plans idéologique, politique, économique était surtout l'expression de l'équilibre de la terreur par le biais des armes de destruction massive et dissuasives. Certes, l'Iran n'a pas été épargné par ces événements et, à son tour, il fut touché par des effets de cette nouvelle donne en matière de politique internationale. D'une part, l'arrivée au pouvoir du nouveau Shah d'Iran à la suite de la destitution de son père, le fondateur de la dynastie Pahlavi (Réza Shah) qui
1 Hans 1. Morgenthau, Politics Among Nations, New York, Knopf, 1985, p.56-57.

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s'était rangé dans le camp d'Hitler, a ouvert une brèche politique en Iran. Ceci a favorisé la formation de plusieurs partis politiques comme le parti Toudeh et le Front national de Mossadegh. D'autre part, de nouveau, l'Iran est devenu le sujet d'une grande attention pour les nouvelles puissances: en raison de son importance géopolitique. Ainsi, la période de transition politique en Iran a donné la possibilité aux hommes politiques de relancer leurs activités. En 1950, le Docteur Mossadegh est devenu Premier ministre d'Iran. TIa nationalisé le pétrole de son pays, qui était sous la domination de la compagnie irano-britannique. Cet événement sans précédent a mis fin à la domination de l'Etat anglais sur ladite compagnIe. Mais la tentative du ministre iranien a provoqué l'hostilité de l'Etat britannique à l'égard de l'Iran, et en raison de complots internes et externes, le gouvernement de ce dernier a été renversé par un coup d'Etat dirigé par la C.I.A. Ainsi, nous avons donc constaté la domination totale des Etats-Unis sur l'Iran jusqu'à la révolution de 1979. Il faut souligner que le contexte de la guerre froide avait donné une dimension cruciale à l'Iran sur deux plans: 1 : la géopolitique de l'Iran. 2 : les ressources énergétiques. De ce fait, la domination sur l'Iran était un facteur important pour les grandes puissances. C'est la raison pour laquelle les Etats-Unis jouaient un rôle prépondérant dans ce pays. De plus, ces derniers étaient, en cas de nécessité, prêts à mener une guerre contre lui. Ceci s'explique par la situation géographique de l'Iran qui avait des frontières communes avec l'Union soviétique. Dans cette perspective, le régime du Shah était devenu le gendarme de la région, avec l'ambition d'une puissance régionale en disposant de la cinquième armée du monde. Avec l'arrivée au pouvoir de Khomeyni, la politique étrangère de l'Iran a revêtu une dimension idéologique qui devint une vision spécifique des relations internationales. La pratique de la nouvelle diplomatie, pendant quelques années, a modifié la nature des relations de l'Iran avec les pays de la région, l'Europe et les Etats-Unis. Par ailleurs, l'émergence d'un régime islamique en Iran a eu des impacts sur les pays à population musulmane. L'une des conséquences fut l'apparition du fondamentalisme islamique comme un nouveau facteur politique. En 1985, l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev en Union soviétique a accéléré le processus de l'effondrement de ce pays, et en 1991 à la suite d'un coup d'Etat, la politique de réforme commencée par celui-ci s'est soldée par un échec. Ainsi, le monde bipolaire a disparu et une nouvelle période historique a commencé. Cette dernière se caractérise sous le nom de nouvel ordre mondial par l'hégémonie sans rivale des Etats-Unis et la domination de la pensée unique.

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Effectivement, la disparition de l'Union soviétique a eu des conséquences très importantes sur les relations internationales, y compris sur la politique étrangère de l'Iran. Dans ce nouveau contexte mondial, les pays européens comme la France et l'Allemagne, étant le moteur de l'Union européenne, ont tenté de donner un nouvel élan à cette dernière. En 1992, les pays membres de l'Union européenne ont esquissé l'avenir de l'Europe en vue de devenir l'un des pôles d'un monde nouveau. Par conséquent, le plan de relancement de l'Europe passait par la création d'un contre-pouvoir vis-à-vis de la volonté hégémonique du nouveau maître du monde. En dépit des efforts des pays européens, l'Europe n'a pas encore un pouvoir politique équivalent à celui des Etats-Unis. La réalisation de ce projet, requiert un Etat européen ayant une constitution approuvée par les 15 pays membres. De fait, il y a un paradoxe à vouloir à la fois la souveraineté nationale et un Etat européen. Depuis la révolution de 1979, l'Iran est confronté à une politique de boycott de la part des Etats-Unis à l'échelle internationale. C'est la raison pour laquelle l'Union européenne est un partenaire crucial pour l'Iran et le développement des relations entre ces deux derniers un élément important pour l'économie iranienne qui traverse une période critique. En effet, l'importance de cette relation n'est pas unilatérale, car l'Iran est un pays qui présente un intérêt réciproque pour l'Europe. Celle-ci se traduit dans les traits suivants: 1 : l'Iran se situe dans une zone stratégique du monde. Ceci s'explique par le fait que ce pays offre le chemin le plus court pour l'acheminement du pétrole des pays de l'Asie Centrale vers l'Europe (actuellement, en raison de l'opposition des Etats-Unis, cette option est écartée). 2 : l'Iran possède des ressources énergétiques très importantes. 3 : l'Iran a la civilisation la plus ancienne de la région. Par conséquent, ce pays, étant une des puissances régionales, a une importance considérable pour les pays européens, mais le processus de normalisation entre ceux-ci et celui-là a connu de grandes difficultés pendant deux décennies. Les causes de ces difficultés seront analysées sous différents angles dans cette thèse. Depuis 1997, avec l'élection de Khatami en tant que président de la République, la politique étrangère de l'Iran est orientée vers la détente à l'égard de l'Europe et des pays de la région. Dès lors, on a constaté une amélioration relative dans les relations entre l'Iran et l'U .E. Ainsi, à travers les explications données ci-dessus, nous esquissons la problématique suivante: La coopération entre l'Iran et l'Union européenne en tant que puissance mondiale est un facteur vital pour la République islamique d'Iran. Celle-ci émane d'une part de la politique d'embargo imposée par les Etats-Unis par le biais de la politique de double endiguement et la loi D'Amato, et d'autre part 7

des enjeux internes de la société iranienne qui exigent l'ouverture vers le monde extérieur afin de sortir de la crise actuelle. Mais, les relations entre ces deux protagonistes, à part les relatifs changements sous la présidence de Khatami, étaient loin de la normalisation pour des raisons politico-idéologiques caractérisées par une politique étrangère fondée sur les critères idéologiques de l'islam vu par Khomeyni. En effet, la pratique de cette vision spécifique des relations internationales, qui est une conception dualiste du monde ( Le dar al-islam; l'univers de l'islam et le dar al-harb; l'univers des non-musulmans), a donné une dimension idéologique à la politique étrangère de l'Iran surtout pendant la période de Khomeyni. Quoi qu'il en soit de l'apparition d'une approche réaliste dans la politique étrangère de l'Iran, cette dernière a toujours gardé sa dimension idéologique. C'est pourquoi cet appareil conceptuel est un obstacle vis-à-vis de la normalisation totale des relations entre l'Iran et l'Europe. Ainsi, l'U.E conditionne ses relations avec l'Iran dans le cadre du dialogue global à la résolution de ces problèmes: 1 : Respect des droits de l'homme en Iran. 2 : Non-opposition au processus de paix au Proche-Orient. 3 : Non-prolifération des armes nucléaires et surtout signature du protocole additionnel de l'AlEA.. 4 : Renoncement au soutien des mouvements intégristes. L'objectif méthodologique de notre travail consiste à trouver une réponse aux questions suivantes: Est-ce que le manque actuel de stabilité et les relations conflictuelles dans le passé entre l'Iran et l'Europe émanent des deux différents concepts idéologiques relatifs à l'universalisme de la démocratie et aux principes des droits de l'homme? Est-ce que cette situation résulte de la confrontation entre deux civilisations différentes comme le prétend l'auteur du Choc des Civilisations? En effet, nous allons essayer par une approche méthodique de montrer les caractéristiques doctrinales de la conception de la République islamique à l'égard des relations internationales ainsi que ses différences avec d'autres conceptions.
De cette problématique nous émettrons l'hypothèse suivante:

La mise en oeuvre d'une politique étrangère fondée sur des critères idéologiques qui étaient incompatibles avec la réalité internationale a entraîné l'isolement de l'Iran sur la scène mondiale (mise à part une ouverture relative depuis l'arrivée au pouvoir de Khatami) ainsi que son enlisement dans une crise interne. En ce qui concerne les Etats-Unis, par le biais d'un embargo, ils ont mis la pression sur l'Iran pour qu'il accepte leurs conditions. 8

Quant à l'Europe, elle est en contradiction avec les Etats-Unis sur le plan politique et économique au sujet de l'Iran. Cette opposition est apparue, après la fin du monde bipolaire et au début d'une nouvelle période historique, caractérisée par l'hégémonie totale des Américains sur le monde. Profitant de ces rivalités, l'Iran a joué avec les contradictions de ces deux derniers et a essayé de développer ses relations avec l'Europe. En dépit d'une évolution relative dans les relations entre l'Iran et l'Europe, la normalisation totale est conditionnée à la satisfaction des exigences européennes, à savoir: que se traduisent dans des réalisations concrètes les réformes économico-politiques promises par le gouvernement de Khatami. Mais la mise en oeuvre des réformes en Iran se heurte aux obstacles suivants: 1 : L'obstacle constitutionnel: ceci se traduit dans la contradiction qui existe au sein du pouvoir politique caractérisé par la prééminence du chef suprême de la révolution. Cela donne le primat à ce dernier sur toutes les institutions politiques y compris sur le président de la République. C'est pourquoi, la volonté de réformes en Iran nécessite la suppression du principe du velayat-é faqih (le Guide de la révolution). 2 : La multitude des centres de décision en matière de politique étrangère et de politique économique, ce qui ne facilite pas le changement d'orientation de la politique du gouvernement. Par conséquent, sans ces changements essentiels, il est difficile d'envisager une relation durable et stable entre l'Iran et l'Europe. 3 : La divergence entre deux parties du pouvoir en Iran dessine un avenir incertain à la République islamique. Par conséquent, l'évolution des relations entre l'Iran et l'Europe est subordonnée à des changements structurels en matière politique. L'ensemble de cette thèse comprend quatre parties, qui sont les suivantes: 1 : Première partie: La conception dominante dans la politique étrangère de la République islamique; une étude comparative de différentes visions des relations internationales, ainsi que la conception islamique vue par Khomeyni. Dans cette partie, nous allons analyser les trois visions principales des relations internationales, afin de montrer la différence entre la conception islamique qui constitue le fondement idéologique de la conduite de la diplomatie iranienne et ces dernières. 2 : Deuxième partie: Le déclenchement de la guerre entre l'Iran et l'Irak et ses effets sur les relations entre l'Iran et certains pays européens (de 1981 jusqu'en 1989). Notre objectif dans cette partie est de montrer les causes du commencement de la guerre et ses conséquences sur la position des pays européens vis-à-vis de la guerre. 3 : Troisième partie: La politique étrangère de l'Union européenne vis-à-vis de l'Iran après l'arrivée au pouvoir de Rafsandjani (de 1989 jusqu'en 1997).

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Nous étudierons, tout d'abord, la nouvelle conjoncture politique de l'Iran après la fin de la guerre, qui est marquée par la mort de Khomeyni et d'un autre côté par l'arrivée au pouvoir de Rafsandjani et de sa politique de reconstruction du pays. Ensuite, nous allons mettre en lumière la politique de l'Union européenne depuis 1992, qui était fondée sur un dialogue critique. Dans ce chapitre, les relations entre l'Iran et la France, l'Allemagne et l'Angleterre seront étudiées. 4 : Quatrième partie: L'arrivée au pouvoir de Khatami et ses conséquences sur la politique étrangère de l'Iran surtout à l'égard de l'Europe. Dans cette partie, nous ferons une étude socio-politique sur les causes de cet événement ainsi qu'une analyse sur les raisons des changements relatifs à la politique étrangère de l'Iran. L'une des sections de cette partie sera consacrée à la divergence entre l'Europe et les Etats-Unis sur l'Iran. Nous allons effectivement parler aussi des contradictions entre l'Iran et les Etats-Unis.

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Première Partie: Les grandes doctrines sur les relations internationales, ainsi que la vision islamique: une analyse des différentes conceptions des relations internationales et du concept dominant au sein de la politique extérieure de l'Iran.

Introduction:
Depuis l'instauration de la République islamique, la politique étrangère de l'Iran a revêtu une dimension islamique (l'islam vu par Khomeyni), ce qui a complètement changé l'orientation de la politique extérieure de ce pays. En effet, la compréhension de cette dernière nécessite une connaissance scientifique des différentes conceptions des relations internationales et de leurs différences avec la conceptjon islamique qui détermine la position de l'Iran par rapport aux événements internationaux. Dans cette perspective, nous allons essayer d'analyser la société internationale à travers une approche de la nature de l'homme, qui constitue la pierre angulaire de chaque concept; car sans une anthropologie, on ne peut pas aborder la société internationale dans sa totalité. Ainsi, nous essayerons de transposer chaque vision de l'échelle nationale à l'échelle internationale. En ce qui concerne la politique étrangère de l'Iran, nous allons voir comment cette dernière s'est adaptée avec le temps en fonction de l'intérêt et de l'enjeu du pouvoir politique, au détriment de l'idéologie dominante. C'est pourquoi la contradiction entre la conception et la pratique des relations extérieures de l'Iran sera mise en lumière depuis l'arrivée au pouvoir de Khomeyni jusqu'à nos jours; cette pratique s'est déroulée en trois étapes.

Chapitre 1 : La vision réaliste des relations internationales:
Cette doctrine est la plus ancienne des grandes visions de la communauté internationale. En effet, l'histoire de cette vision remonte à l'Antiquité, et surtout à Thucydide (Vème siècle avant Jésus-Christ) grâce à qui on assiste pour la première fois à une analyse sous un angle particulier, qui met en lumière les causes de la guerre entre Sparte et Athènes, résultant de « l'excès de la puissance». En réalité, cette tradition de l'analyse des rapports internationaux prend une forme conceptuelle et structurelle avec Thomas Hobbes et Machiavel, les pères fondateurs de l'école réaliste. Machiavel met l'accent sur la contradiction qui existe entre la morale et le domaine politique. C'est pourquoi il préconise au prince de Florence le primat de l'intérêt de la Principauté sur les critères moraux. De plus, l'auteur du Prince considère que la réalité des relations entre les Principautés est dominée par les rapports de force: « Le désir d'acquérir est sans doute une chose ordinaire et naturelle, et quiconque s'y livre, quand il en a les moyens, en est plutôt loué que blâmé; mais en former le dessein sans pouvoir l'exécuter, c'est encourir le blâme et commettre une erreur »1. Ainsi, Machiavel était le premier à dessiner les relations internationales fondées sur la maximisation de l'intérêt et de la puissance.
INicolas Machiavel, Le Prince, Paris, Flammarion, 1992, p. 79. 13

Quant à Hobbes, il constate que les relations entre les Etats sont anarchiques, en raison de la nature conflictuelle des rapports entre ces derniers. Il remarque dans le Léviathan (1651) qu'il existe une opposition radicale entre la société internationale et la société nationale. «Dans celle-ci, au départ, les hommes vivaient en l'absence d'un pouvoir organisé, dans l'Etat naturel, l'homme était un « loup pour l'homme »2. Pour en sortir et entrer dans l'Etat de société, ceux-ci décidèrent de conclure un Pacte par lequel ils confiaient le pouvoir commun à un Prince. Selon Thomas Hobbes, les Etats dans les relations internationales ne sont pas sortis de l'état de nature. De ce fait, on constate que l'auteur du Léviathan a contribué à la formation de la pensée réaliste. Nous en parlerons davantage dans les différentes sections de ce chapitre. Le courant réaliste a évolué, avec de nouvelles approches, notamment après la Première Guerre mondiale. Au contraire de la conception idéaliste, qui mettait l'accent sur la démocratisation des Etats afin de pacifier les relations internationales, les néo-réalistes soulignaient l'importance du recours à la violence comme l'expression de la contradiction des souverainetés. Dans cette perspective, nous indiquons la pensée de deux grands théoriciens du néo-réalisme: 1 : Hans J.Morgenthau: En effet, ce dernier affirme d'emblée l'autonomie des phénomènes politiques par rapport aux phénomènes économiques et culturels. Selon lui, la politique est le domaine du pouvoir et l'action politique est une lutte pour la pUIssance. Dans l'ensemble, le réalisme politique, selon Morgenthau, se caractérise par les traits suivants: « I : l'intérêt national est l'essentiel de la politique internationale. II : la politique est orientée par les lois objectives qui trouvent leurs racines dans la nature de l'homme. ill : le fondement de la politique étrangère de chaque Etat est la maximisation de l'intérêt et la minimisation du risque. IV : la contradiction entre les conditions de la réussite de l'action politique d'un Etat et les critères éthiques est inévitable »3. Ainsi, selon l'auteur, pour comprendre la société internationale, il faut connaître les lois selon lesquelles une société s'établit. 2 : Kenneth Waltz TI est l'auteur de Theory of international politics. Selon lui, le comportement des Etats est en liaison avec la structure internationale qui détermine le système dominant au sein des sociétés internationales. Il est nécessaire de dire que la réflexion de l'auteur fut élaborée dans un contexte

2Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Dalloz, 1999,p. 105. 3 Hans J. Morgenthau, Politics among Nations, New York, Knopf, 1985, p.p.5,6,7,8,9,lO,11,12..

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mondial marqué par le système bipolaire. Au temps de la guerre froide, il refusait la notion de monde multipolaire. Dans la pensée de Kenneth Waltz, la société internationale a une nature anarchique qui résulte de la compétition elle-même anarchique qui existe entre les acteurs. De plus, Waltz met l'accent sur le rôle central de l'Etat dans les relations internationales: «Les Etats sont les unités dont les interactions forment la structure des systèmes internationaux »4. En ce qui concerne la notion d'Etat, Waltz se sert d'un concept wébérien selon lequel ce dernier a le « Monopole d'une violence physique légitime" mais non pas le monopole de la violence organisée» 5. L'une des caractéristiques de la réflexion de Waltz se traduit dans son désaccord avec la conception traditionnelle de l'équilibre des forces; car selon lui cette dernière est fondée sur le concept philosophique de la nature de l'homme. Ainsi, il explique que le paradigme de la vie internationale n'est pas la recherche de l'équilibre via la puissance mais seulement la recherche de la sécurité. Finalement, il distingue, parmi une grande variété d'auteurs et de points de vue, trois facteurs qui sont considérés comme autant de racines fondamentales de la guerre: la nature humaine, la structure interne des Etats et le système international des Etats. Mais il attribue seulement à la troisième (le système des Etats) le pouvoir de rendre prévisible l'issue des relations intérétatiques.

Section I : La nature de l'homme dans la conception réaliste:
Nous avons précisé dans l'introduction de cette thèse que l'analyse des relations internationales ne peut être scientifique qu'avec une analyse de la nature de l'homme, car les relations internationales sont le reflet des règles qui sont inhérentes à la nature humaine. Dans l'optique réaliste, la tendance générale à propos de la nature de l'homme est le pessimisme. La première référence théorique des réalistes à ce sujet est Thomas Hobbes (l'auteur du Léviathan) qui définit la nature de l'homme de la façon suivante: « L'homme est un être de désir et on peut trouver dans la nature humaine trois causes principales de querelle, la rivalité, la méfiance et la fierté» 6. En effet, Hobbes, dans son analyse de l'état de nature, considère que dans celui-ci "l'homme est un loup pour l'homme", et que l'état de nature est le lieu de la guerre de tous contre tous. Pour mettre en lumière l'anthropologie générale de cet auteur, il est nécessaire de dire que la tendance à la domination d'autrui chez l'homme est un élément essentiel, qui constitue le fondement de la pensée de Hobbes sur
4Kenneth Waltz, Theory of International Politics, New York, Wesley, 1979, P. 95.
5Ibid, p. 103. 6Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Dalloz, 1999,P. 123.

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l'homme; acquérir pouvoir après pouvoir est le lot des individus et seule la mort peut mettre fin à ce désir. Par ailleurs, Hobbes considère que « L'homme par nature est égoïste et calculateur et il ajoute que ce dernier ne s'associe à ses semblables que par la peur; c'est-à-dire l'homme par intérêt renonce à sa liberté pour se procurer la sécurité» 7. De ce fait, l'émergence et la survie de la société dépendent de la création d'un Etat (un Léviathan) qui maintient l'autorité absolue. La deuxième référence des réalistes sur la nature de l'homme est Machiavel. Ce dernier dans son livre (Le Prince) met l'accent sur la méchanceté et l'égoïsme de l'homme. Au chapitre XVII, il conseille le Prince de la manière suivante: «Des hommes, on peut dire généralement ceci: qu'ils sont ingrats, changeants, si111ulateurs et dissimulateurs, ennemis des dangers, avides de gains; et tant que tu leur fais du bien, ils sont tout à toi" et il continue: "car l'amour est maintenu par un lien d'obligation qui, parce que les hommes sont méchants, est rompu par toute occasion de profit particulière; mais la crainte est
maintenue par une peur de châtiment qui ne t'abandonne jamais» 8.

De fait, Le Prince est la première analyse de la société internationale fondée sur la théorie de l'état de nature. Selon Machiavel, le désir d'acquérir est sans doute une chose ordinaire et naturelle et chacun s'y livre, quand il a en a les moyens. Ce dernier, dans le chapitre xvm du Prince fait une autre remarque sur la nature de l'homme: « Un souverain prudent, par conséquent, ne peut ni ne doit observer sa foi quand une telle observance tournerait contre lui et que sont éteintes les raisons qui le firent promettre. Et si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon; mais comme ils sont méchants et ne l'observeraient pas avec toi, toi non plus tu n'as pas à l'observer avec eux »9. Dans l'ensemble, dans la vision réaliste quelle que soit son évolution, toujours on a gardé un point de vue négatif sur la nature de l'homme, caractérisée par la méchanceté, l'égoïsme, la tendance à la domination, etc. Ainsi donc, dans la conception réaliste, pour analyser les rapports internationaux, on essaye de transposer cette vision à l'échelle internationale, d'où résulte un monde fondé sur les rapports de forces.

Section II: Le primat de l'intérêt national dans la conception réaliste:
Du point de vue réaliste, l'un des objectifs de la politique étrangère d'un pays est la maximisation de l'intérêt. Ceci s'explique par le fait que les rapports entre les Etats souverains sont une concurrence permanente pour l'augmentation de leur intérêt.
7

Ibid,p.127.
1992, p.13 8.

8Machiavel, Le Prince, Paris, Flammarion, 9Ibid.,p. 142.

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En effet, la première référence de cette optique est Machiavel qui constata que les relations entre les Etats sont conflictuelles en raison des contradictions qui existent entre différentes principautés. La divergence des intérêts engendre l'antagonisme et la compétition permanente; chaque principauté doit adopter une conduite diplomatique et stratégique qui lui permettra de préserver ses propres intérêts. Celle-ci se fera en prenant en compte la puissance des Etats voisins. Dans le chapitre XXI du Prince, Machiavel montre le mécanisme de la conduite de la politique étrangère fondée sur l'intérêt national: «On estime aussi un prince quand il est vrai ami et vrai ennemi, c'est-à-dire quand sans aucun ménagement il se découvre en faveur de quelqu'un contre un autre »10. Cette remarque montre comment un prince doit se conduire pour obtenir la célébrité. D'autre part, la théorie du pouvoir élaborée par Machiavel était réaliste dans la mesure où il mettait l'accent sur la réalité des choses et non pas sur l'aspect imaginaire de la vie politique: « Le Prince doit suivre la vérité effective de la chose plus que son imagination» Il. Cette citation montre que la conduite de la politique doit être conforme à la réalité objective et non pas aux valeurs éthiques. Du point de vue néo-classique (Morgenthau), l'intérêt est l'élément principal des actions internationales; la politique étrangère de chaque pays doit être définie en termes d'intérêt national et de puissance. Il faut dire que les conflits d'intérêts entre les différents Etats, en particulier les grandes puissances, sont un élément crucial dans le déclenchement de la guerre. Le conflit porte sur les zones d'intérêt. Dans la conduite de la diplomatie, chaque Etat essaye de maintenir sa liberté d'action en fonction de sa puissance; les pays forts tendent à imposer leur politique aux pays faibles. De ce fait, quel que soit le principe de la souveraineté qui constitue le pivot des relations internationales, la dimension et la puissance de chaque Etat souverain déterminent le degré de sa souveraineté. Par conséquent, l'intérêt national et le pouvoir national sont corrélatifs, car sans la puissance, un Etat ne peut pas être compétitif sur la scène mondiale et préserver son intérêt. D'autre part, quand il s'agit de la contradiction entre les valeurs éthiques et l'intérêt national, on réagit en fonction de celui-ci au détriment de celles-là.

Section III : La puissance et son rôle déterminant dans les rapports interétatiques :
Du point de vue réaliste, la politique est le domaine du pouvoir, et l'action politique est une lutte pour la puissance. TIest d'emblée nécessaire de
10

Ibid, p. 162. l1/bid, p. 138.

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dire que la puissance du point vue de la sociologie politique est définie comme une capacité de domination sur autrui. A ce propos Max Weber donne la définition suivante: « La capacité d'imposer sa volonté sur l'autre »12. En effet, Weber met l'accent sur la partie dominatrice de la puissance politique et apparemment, comme le souligne Jean-Marie Vincent: « TIest resté prisonnier de sa conception du pouvoir comme une sorte d'imposition de sa volonté sur l'autre, en ignorant le pouvoir comme capacité de mobilisation collective pour des objectifs communs »13. Dans la pensée néo-classique (Morgenthau), la puissance fait partie de la première préoccupation d'un Etat pour maintenir sa survie et son intérêt: « Quels que soient les buts ultimes de la politique internationale, la puissance est toujours le premier objectif de chaque Etat en vue de la préservation de son identité politique, culturelle et son intérêt vis-à-vis des autres Etats» 14. En reffet, les Etats dans leurs rapports internationaux sont soumis aux rapports de force et au jeu des intérêts nationaux qui résultent de l'aspect compétitif de la politique étrangère de chaque pays. Au contraire de la société nationale qui est dans l'ensemble intégrée et ordonnée, la société internationale est atomisée et désordonnée. Par conséquent, le plus fort aura le dernier mot face à son adversaire. En ce qui concerne les facteurs qui déterminent la puissance d'un Etat, il en existe plusieurs, qui sont les suivants: 1 : la géopolitique. 2 : les ressources naturelles. 3 : les conditions climatiques. 4 : la population (capital humain). 5 : l'économie et son niveau de compétitivité. 6 : la structure industrielle. 7 : le degré de développement des moyens de communication. 8 : l'armée et ses effectifs, son niveau technologique, son commandement et son budget. 9 : le facteur idéologique, culturel et spirituel. 10 : la diplomatie et son influence sur le plan international. Il : le système politique. Dans l'ensemble, les facteurs ci-dessus sont des éléments importants dans le comportement international de chaque Etat, tout comme leur puissance politique sur la scène internationale. En effet, portant un regard global sur la situation actuelle, on s'aperçoit que les Etats-Unis en tant que superpuissance disposent pour ainsi dire de tous les éléments qui rendent leur attitude influente à l'égard des autres Etats.

12Max Weber, Economie et Société, Tome 1, Paris, Pocket, 1995, p. 95. 13Jean-Marie Vincent, Max Weber ou la démocratie achevée, Paris, Le Félin, 1998, p. 169. 14Hans J. Morgenthau, Politics among Nations, New York, Knopf, 1985, p. 15. 18

Conclusion du chapitre 1 :
La vision réaliste qui est en général dominante dans les rapports entre les Etats est un paradigme qui met l'accent sur l'analyse de la société internationale à partir de la nature de l'homme et en l'occurrence à partir d'une vision pessimiste de celui-ci. La contradiction entre les intérêts des Etats est un élément qui donne le primat aux intérêts politiques, économiques etc., par rapport aux valeurs éthiques; la ciémocratisation de la société internationale par le biais d'une politique étrangère fondée sur les valeurs morales contraste avec l'optique réaliste car « Les Etats, dans leurs rapports internationaux ne sont pas sortis de l'Etat de nature» 15. L'axe principal de l'action d'un Etat est «Sa survie, sa sécurité et sa puissance dans la réciprocité avec les autres Etats »16. Du point de vue réaliste, la politique de l'équilibre du pouvoir est un facteur important pour la paix et la sécurité internationales; l'équilibre entre les grandes puissances est une règle pour empêcher l'hégémonie totale d'une puissance sur le monde. La guerre entre les Etats est inévitable; « Celle-là est une poursuite de la politique par d'autres moyens »17.D'autre part, la guerre est la conséquence de la contradiction des Etats sur les plans politique et économique. La conception néo-classique des relations internationales tente de mener une analyse scientifique de la société internationale en termes de structure étatique et de système international; cette optique, qui a vu le jour pendant la guerre froide, mettait l'accent sur la bipolarité des sociétés internationales et sur leur caractère anarchique. Finalement, il faut dire que les Etats, quelle que soit leur idéologie, sont obligés de mener une politique étrangère fondée sur les critères réalistes. Ceci s'explique par le fait qu'actuellement le modèle dominant dans la plupart des pays avancés est la démocratie libérale. De ce fait, dans un monde marqué par les rapports de force, le recours aux valeurs éthiques ne peut pas complètement guider la diplomatie d'un pays.

15Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Dalloz, 1999, p.126. 16Defarges Moreau, La politique étrangère, Paris, Hachette, 1990, p.12. 17Raymond Aron, Paix et guerre ontre les nations, Paris, Calmann-Lévy,

1992, p.33.

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CHAPITRE 2: La conception libérale de la société internationale:
Le deuxième paradigme des relations internationales est une optique libérale sur la société internationale, qui met l'accent sur la coopération et la collaboration fondée sur le droit international. Selon cette vision, la société internationale, en particulier après la Deuxième Guerre mondiale, ne correspondait plus au modèle conflictuel de la vision réaliste. En effet, la vision libérale est une optique qui est considérée par certains comme le paradigme de l'interdépendance et par d'autres, par exemple Martin Wight, l'auteur de International Theory: The three traditions, comme la tradition rationnelle de l'analyse de la société internationale. Mais nous avons qualifié cette vision de "libérale" dans la mesure où la plupart de ses références théoriques (comme Locke) sont des penseurs libéraux et où elle est d'autre part une vision anglo-saxonne à dimension politique. L'approche libérale a souvent été la principale concurrente du réalisme. Sans constituer une doctrine homogène, elle exerce pourtant une influence forte sur la théorisation des relations internationales, et a donné lieu à des concepts, voire à des méthodes politiques que l'on ne peut pas se permettre d'ignorer. La paix démocratique, la paix par le marché, la place de l'éthique dans les relations internationales comptent parmi les thèmes centraux de cette démarche. Le libéralisme trouve ses racines dans toute une tradition philosophique de la paix. On la retrouve dans le Projet de paix perpétuelle de Kant (1795), qui définit les principales conditions de la paix: l'existence de gouvernements républicains, la création d'une Fédération d'Etats libres, interdisant la guerre entre ses membres, et l'instauration d'un droit cosmopolitique. De plus, il y a les hypothèses d'Adam Smith selon qui la liberté du commerce est un mécanisme pacificateur des relations entre Etats. En dépit de la domination de la conception réaliste, la vision libérale a joué par le biais de l'ONU un rôle important dans la régulation des problèmes internationaux, surtout dans les zones conflictuelles. Ainsi, nous essaierons de mettre en lumière les caractères principaux de cette vision.

Section I : La raison en tant qu'élément déterminant dans l'analyse de la nature humaine:
L'anthropologie libérale vacille entre l'optimisme et le pessimisme, mais à la base, elle est optimiste sur la nature de l'homme. Ceci s'explique par le fait que l'homme étant doté de la raison et du libre arbitre peut parvenir à coopérer avec ses semblables à condition qu'il emploie sa raison. En effet, dans la vision libérale, on croit que la raison de l'homme peut vaincre la crainte et le désir du pouvoir, et aussi que par le biais du rationalisme on peut éviter le déclenchement de la guerre et toute sorte de querelles menant à des tensions.

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Pour John Locke, l'un des grands penseurs du libéralisme, l'homme se caractérise par deux traits principaux: « La raison et la liberté". Au contraire de Thomas Hobbes qui considérait l'état de nature comme la guerre de tous contre tous, Locke, dans sa définitiondudit état, met l'accent sur l'aspect positif de ce dernier: " C'est un état de parfaite liberté, un état dans lequel, sans demander la permission à personne, et sans dépendre de la volonté d'aucun homme, ils peuvent faire ce qu'il leur plaît, pourvu qu'ils se tiennent dans les bornes de la loi de la nature »18. De plus, il ajoute: « C'est ce que lui défendent les bornes de la loi de la nature dans lesquelles il doit se tenir par la raison qui suit, qu'il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage »19. Effectivement, si l'auteur parle de l'état de nature, c'est pour mettre en lumière le pouvoir politique et son origine qui émanent de l'état dans lequel les hommes vivent naturellement. De ce fait, nous constatons que Locke met l'accent sur la liberté et la raison comme les aspects principaux de la nature de l'homme; par le biais de la raison et du respect de la liberté de l'autre, l'homme peut vivre dans une communauté en harmonie et en paix avec ses semblables. Martin Wight, dans son analyse de la nature de l'homme du point de vue rationnel, met l'accent sur le paradoxe qui existe dans la nature de l'homme d'où résulte une vision paradoxale:« Les rationalistes ne sont ni pessimistes ni optimistes sur la nature de l'homme en raison du désir de l'homme vers la tension »20. TI est nécessaire de dire que la pensée libérale est fondée sur les principes du rationalisme. De plus, la tradition libérale est liée à l'émergence de l'Etat moderne, surtout après la révolution industrielle et scientifique qui a abouti à la maîtrise de la nature par l'homme. Dès lors, l'organisation rationnelle de la société était le fondement du progrès de l'humanité.

Section II: La corrélation du rôle de l'Etat et de l'individu et les institutions non étatiques dans la pensée libérale:
Dans l'optique libérale, au contraire de la conception réaliste, l'Etat n'a pas le rôle central dans la régulation des affaires internationales. Celle-ci émane d'une réflexion qui met l'accent sur la coopération entre les Etats et les nations par le biais des institutions et des organisations non gouvernementales, ainsi que de la place de l'individu dans la société. En effet, la coexistence entre les Etats, dans un contexte marqué par les rapports de forces, nécessite une harmonisation à l'échelle mondiale, afin d'établir une politique internationale fondée sur le respect de la souveraineté de

18

John Locke, Traitédu gouvernementcivil, Paris,Flammarion,1994,p.143.

19Ibid,P. 144. 20 Martin Wight, The Three Traditions, New York, Holmes, 1992, p.28.

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chaque Etat quelle que soit sa dimension; et dans cette perspective, l'ONU joue un rôle important. Au contraire de la pensée réaliste qui met l'accent sur la maximisation de l'intérêt, il y a pour les libéraux l'idée du partage de l'intérêt entre les différents partenaires sur la scène mondiale. De plus, dans la conception libérale, la notion d'intérêt est liée à celle de justice. A ce propos George Washington avait dit: «Notre intérêt est guidé par la justice». Par ailleurs, « l'intérêt d'une nation ne doit pas apporter de préjudice à l'égard d'une autre nation »21. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous avons constaté la création de plusieurs organisations et d'institutions internationales comme l'ONU et l'U.E qui sont fortement liées à la pensée rationnelle. Ces deux dernières ont aujourd'hui des rôles importants dans la régulation des affaires internationales. En effet, la création de l'U.E a permis aux pays européens de coopérer sur les plans politique, économique etc. Avant la création de cette dernière, l'Europe était toujours en proie à la guerre entre les grandes puissances comme la France et l'Allemagne, etc. De ce fait, nous constatons que le rationalisme peut mener les hommes à une vie respectueuse des valeurs éthiques à l'échelle continentale et mondiale. En réalité, le processus de modernisation et ses effets sur les sociétés ont donné un rôle de plus en plus important à l'individu. Selon Rosenau, « Les relations entre les Etats sont complétées par les relations entre les individus privés et les groupes, et ces deux derniers ont un rôle important sur les conséquences des événements »22. Dans la pensée de James Rosenau, l'importance de l'individu dans la politique globale est liée aux éléments suivants: « 1 : la dispersion de l'Etat et la diminution de son pouvoir. 2 : l'avènement de la télévision mondiale, l'utilisation de l'ordinateur dans le lieu de travail, l'immigration ont augmenté la capacité d'analyse de l'individu. 3 : la révolution des moyens d'information a donné lieu à une observation permanente des politiques par les individus. 4: la nouvelle capacité des citoyens, influence les conséquences de l'action politique »23. De fait, nous observons que l'évolution de la technologie et ses impacts sur la vie de l'individu ont fortement changé la place de ce dernier dans la société, ce qui diminue le rôle central de l'Etat dans les relations internationales et donne une nouvelle dimension à la communauté internationale.

21 Montesquieu. 22 Citation de Robert Jackson, 1999, p. 112. 23 Ibid, p. 112,113.

Introduction

to international

Relations,

New York, Oxford Press,

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Section III : Le respect de la souveraineté et le droit international comme fondement de la société internationale:
Comme nous l'avons mentionné dans la section précédente, le fonctionnement pacifique de la société internationale dans la pensée libérale (rationnelle) est conditionné par la coopération et la collaboration entre les Etats et les groupes privés internationaux, fondés sur le respect des droits internationaux dont le garant est l'ONU. En effet, le premier élément des droits internationaux est le respect de la souveraineté nationale de chaque pays quelles que soient sa dimension, sa puissance, ses sources etc. TIest d'emblée nécessaire de dire que la théorie de la souveraineté a été élaborée pour la première fois par Jean Bodin au XYlème siècle, lorsque la France était d'une part en proie à l'anarchie et que d'autre part le Yatican menait une politique d'ingérence dans la plupart des pays européens, y compris la France. Selon l'auteur des Six Livres de la République, «La souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle »24.Ainsi, ce dernier a introduit la notion de souveraineté; après lui, au XYllème siècle, Locke lui a donné un sens législatif, et au XYillème siècle Rousseau a parlé de la souveraineté du peuple. Avec la création en 1945 de l'Organisation des Nations Unies, dans la perspective de la paix et de la tolérance à l'échelle mondiale, on a adopté la Charte des Nations Unies qui prévoit dans l'article I les buts et les principes suivants: « 1 : Maintenir la paix et la sécurité internationale. 2 : Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d'euxmêmes. 3: Réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique, social ou humanitaire et en encourageant le respect des droits de l'homme etc. 4: Etre un centre où s'harmonisent les efforts des nations vers ces fins communes» 25. En dépit de la ratification de la Charte par les pays membres de l'ONU, la question du respect de la souveraineté de chaque pays est liée concrètement à son poids sur la scène mondiale et à sa puissance effective, dans la mesure où les relations internationales sont fondées sur les rapports des forces. Le poids du droit international et son respect sont demeurés tout à fait relatifs, et leur mise en oeuvre se heurte parfois aux obstacles posés par de

24 Jean Boudin, Les Six Livres de la République, Paris, Mairet, 1993,p. 111. 25Pierre de Senarclens, La politique internationale, Paris, Colin, 2000,p.71.

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grands pays qui préfèrent faire passer avant tout la liberté de leur action politique pour satisfaire leur intérêt spécifique. De ce fait, les petits Etats sont soumis à la volonté des grandes puissances, ce qui montre le caractère paradoxal du système international fondé sur le respect de la souveraineté de chaque pays.

Conclusion du chapitre 2 :
La conception libérale de la société internationale est un paradigme qui met en évidence l'interdépendance entre les Etats et les acteurs internationaux. Ceci s'explique par le fait que, depuis l'avènement de la modernité marquée par l'explication rationnelle et scientifique du monde, il y a un progrès considérable dans les rapports entre les Etats et les individus d'où résulte l'interdépendance dans les relations entre les Etats. En effet, dans cette optique, on a tendance à dire qu'en raison de la complexité du monde actuel, il est de plus en plus important qu'il y ait coopération entre les Etats afin d'établir un monde pacifique et épargné par la guerre. La différence majeure entre réalistes et libéraux se traduit dans leur regard sur la nature de l'homme: les premiers mettent l'accent sur la méchanceté de celui-ci et les seconds sur le fait que s'il emploie sa raison, il peut vivre en paix avec ses semblables. De plus, on considère que l'Etat n'a pas seul le rôle central dans les affaires internationales. Cela veut dire qu'il est contraint de prendre en compte le rôle de l'individu et des organisations non étatiques dans sa politique extérieure. Par ailleurs, l'ampleur de la mondialisation, qui est une conséquence directe de l'évolution des technologies, a réduit considérablement le rôle de l'Etat. Ainsi, il convient de dire que l'interdépendance est devenue inévitable dans les rapports entre les Etats, et que chaque pays est obligé d'établir et de développer ses relations avec les autres Etats en fonction de sa sécurité et de ses intérêts nationaux.

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