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Les Etats-Unis entre uni- et multilatéralisme

De
332 pages
La perpétuelle oscillation de l'Amérique entre uni- et multilatéralisme, de la Grande Guerre à nos jours, a évolué. Les Etats-Unis ont fini par renouer avec une version dure de l'unilatéralisme consistant à imposer leurs politiques à leurs alliés. L'isolement croissant de Washington est le fruit de sa conviction que l'ONU n'est pas la solution mais bien le problème. L'administration de George W. Bush a porté à son paroxysme cette volonté des Américains de décider seuls, qui fait de l'unilatéralisme "la plus vieille doctrine de la politique étrangère américaine", selon le mot d'Arthur Schlesinger.
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Les Etats-Unis
entre uni- et multilatéralisme de Woodrow Wilson à George W. Bush

@L.Harmattan. 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07558-0 E~:9782296075580

Sous la direction de Pierre Melandri et Serge Ricard

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Les Etats-Unis
entre uni- et muItilatéralisme de Woodrow Wilson à George W. Bush

L'Harmattan

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Aftique, d'Asie et d'Océanie - sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fm, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité. Dernières parutions Jacques LAMOUREUX, Le }{VILf siècle anglais, le temps des paradoxes,2008. Pierre VAYDAT, Robert Vansittart (1881-1957). Une lucidité scandaleuse au Foreign Office, 2008. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), La politique extérieure des États- Unis au XX' siècle: le poids des déterminants intérieurs, 2008. Marie-Claude FEL TES-STRIGLER, Histoire des Indiens des Etats-Unis,2007. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les États-Unis face aux révolutions, 2006. Sylvie AUFFRET -PIGNOT, Une romancière du siècle des Lumières, Sarah Fielding (1710-1768),2005. Carine BERBERI, Le Parti travailliste et les syndicats face aux questions monétaires européennes, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis et la fin de la guerre froide, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), La montée en puissance des Etats-Unis de la guerre hispano-américaine à la guerre de Corée, 2004. Isabelle V AGNOUX, Les Etats-Unis et le Mexique, histoire d'une relation tumultueuse, 2003.

SOMMAIRE

Introduction: Les États-Unis entre uni- et multilatéralisme, par Pierre MELANDRIet Serge RICARD .......................................... 7 De l'internationalisme tures,
par Régine PERRON

au multilatéralisme:

continuité et rup25

..................................................................................

La diplomatie du président Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale: unilatéralement à l'ouest, multilatéralisme à l'est, par André BÉZIAT .................................................................................... 37 Extensions coloniales de la reconstruction européenne: le plan Marshall comme politique de développement global, par Annick CIZEL .......... Les alliances européennes des États-Unis et la définition problématique de l'intérêt national par l'Administration Eisenhower,
par François DAVID ..................................................................................

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Les États-Unis, l'Europe Eisenhower, par Jenny RAFLIK

et l'OTAN sous l'Administration .................................. 99

La communauté européenne, une nouvelle puissance dans le jeu des États-Unis des années 1970, par Gérard BOSSUAT Le monde multipolaire selon Nixon et Kissinger, par Antoine COPPOLANI La politique monétaire des États-Unis entre uni- et mlùtilatéralisme de W. Wilson à George W. Bush, par Édouard HUSSON

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LES ÉTATS-UNIS ENTRE UNI- ET MULTILA TÉRALISME

L'Amérique change de ton: trois ambassades Moynihan, Kirkpatrik, Bolton, par Pierre-Michel DURAND Dangerous Nation? Les mythes fondateurs tation né a-conservatrice, par Jordan STANCIL..

à l'ONU, 187

et leur réinterpré205 Bush en Irak. 215 de 265

Les erreurs décisionnelles de l'Administration Pourquoi l'échec?, par Charles-Philippe DAVID Unilatéralisme et théories George W. Bush, par Céline LETEMPLÉ

de l'empire dans l'Amérique

The Use and Abuse of Wilsonianism by Frank NINKOVICH

after the Cold War, 287 311 327

The Legacy of Wilsonianism : A Retrospective Evaluation, by William R. KEYLOR Note sur les auteurs

.:. . .:. '.'

Pierre MELANDRI
Institut d'Études Politiques de Paris

Serge
Université (Sorbonne

RICARD
Paris II/ Nouvelle)

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ET MUL TI LA TÉ RA LIS ME

Sans doute convient-il, pour comprendre la perpétuelle oscillation des États-Unis entre uru- et multilatéralisme, de se rappeler qu'ils ont toujours été persuadés de représenter une expérience unique, exceptionnelle, un modèle pour le reste de l'humanité, une "Cité brillant sur la colline", le "meilleur, le dernier espoir pour la terre", Cette conviction a d'emblée créé, outre une propension particulière à l'ethnocentrisme!, une réticence instinctive à l'endroit de tout engagement contraignant, susceptible d'altérer le modèle idéal qu'ils ont entendu incarner, "Pourquoi, déclarera George Washington dans son fameux Message d'Adieu de 1796, en entremêlant notre destinée à celle d'une quelconque partie de l'Europe, empêtrer notre paix et notre prospérité dans les tourments des ambitions, des rivalités, des intérêts, des mouvements d'humeur ou des caprices des Européens ?"2, Cinq ans après, Thomas Jefferson résumera lui aussi de la même manière les grands principes dont ses concitoyens devront s'inspirer: "paix, commerce et amitié avec toutes les nations, alliances contraignantes avec personne", En même temps, "l'exceptionnalisme" a pu tout aussi naturellement inciter les États-Unis à identifier
1. Voir Pierre Melandri & Serge Ricard, diL, Ethnocentrisme et diplomatie: l'Amérique et le monde au xX' siècle (Paris: L'Harmattan, 2001). 2. Felix Gilbert, To the Farewell Address; Ideas of Early American Foreign Policy (Princeton, N.J. : Princeton University Press, 1996), p. 145. Cité in Pierre Melandri, "Les États-Unis: la continuation de l'unilatéralisme par d'autres moyens ?", in Bertrand Badie & Guillaume Devin, dir., Le multilatéralisme (Paris: Éditions La Découverte, 2007), pp. 195-214.

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l'extension de leur influence ou même de leur souveraineté à un bienfait pour les peuples qui viendraient à en bénéficier, mais aussi à une nécessité pour l'aboutissement de leur projet. C'est ainsi que Jefferson justifie le rachat de la Louisiane aux Français au nom de l'inclusion de cette dernière dans "l'empire de la liberté", qu'un James Monroe revendique pour son pays une responsabilité spécifique en Amérique latine et que beaucoup voient dans l'extension de la jeune république d'un bout à l'autre du continent que la Providence lui a réservé l'accomplissement de ce qui n'est, à tout prendre, que sa Manifest Destiny. Dans les deux cas, un même trait peut être relevé: une volonté des Américains de décider seuls de leur comportement et de leurs intérêts, faisant de l'unilatéralisme, comme Arthur Sclùesinger l'a noté, "la plus vieille doctrine de la politique étrangère américaine"3. Une fois la seconde guerre avec l'Angleterre achevée, les ÉtatsUnis jouissent, il est vrai, d'une marge de liberté d'autant plus élevée que longtemps la politique étrangère fait figure à leurs yeux d'activité non pas vitale mais secondaire, à laquelle ils ne sauraient sacrifier une expérience nationale jugée prioritaire. Sous cet aspect, à partir de 1815, "l'isolationnisme" se révèle la doctrine la plus en phase avec l'exceptionnalisme. Mais, au tournant du XIxe siècle, trois mutations commencent à saper lille politique dont la nostalgie continuera à hanter les Américains des décennies après. Tout d'abord, leur nouveau statut de première puissance économique mondiale les incite à davantage se préoccuper de la scène internationale. Parallèlement, confrontée à l'ascension de l'Allemagne, Londres apparaît toujours moins en mesure de faire prévaloir sa maîtrise des mers et, plus encore, d'assurer la "balance of power", bref de prévenir la seule véritable menace pour l'avenir de l'Amérique: l'émergence d'une puissance hégémonique hostile sur le continent eurasiatique. Enfin, avec la "première globalisation", les États-Unis ne peuvent plus autant que par le passé compter sur les océans pour les isoler des autres pays; ils sont comme "embarqués" dans un monde aux turbulences duquel ils n'ont plus les moyens d'échapper. Ainsi, l'obligation où Wilson se trouve, au printemps 1917, d'engager les États-Unis dans la Première Guerre mondiale pour prévenir une victoire du militarisme prévalant en Allemagne et "garder le monde sûr pour la démocratie" le convainc que le
3. Arthur Schlesinger, Jr., War and the American Presidency (New York: Norton,2004).

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temps de l'isolationnisme est passé et que le meilleur moyen de préserver les chances de son pays d'accomplir sa "destinée" n'est plus de l'isoler des contacts étrangers, mais tout au contraire de peser directement sur le système international afin de s'assurer de sa conformité à leurs principes et à leurs intérêts. C'est à partir de ce moment que l'Amérique est réellement confrontée au choix entre l'unilatéralisme et le multilatéralisme, un choix qui lui est imposé par l'obsolescence de l'isolationnisme (une réalité historique non encore absorbée par l'opinion publique, comme on le verra dans les années 1930). Pour assurer l'émergence et la pérennité d'un ordre international libéral, Wilson s'en remet à une formule multilatérale: la création d'une "Ligue" des nations, un objectif dont il fait d'ailleurs une priorité lors des négociations de la paix. Inversement, si l'approche est multilatérale, le projet est unilatéral ou, à tout le moins, national: ce que la Ligue a pour mission de réaliser, c'est d'étendre au reste du monde la démocratie et le marché, les deux valeurs dont les ÉtatsUnis se sont toujours réclamés. "Je crois, a-t-il même expliqué, que Dieu a présidé à la naissance de cette nation et que nous sommes choisis pour montrer la voie aux nations du monde dans leur marche sur les sentiers de la liberté"4. Pour lui, le mérite de l'approche multilatérale est de permettre l'avènement d'un monde favorable au dessein américain à un moindre coût financier et humain puisque ce dernier sera largement partagé, essentiellement par les Européens. Seulement, son système souffre d'une grave faiblesse aux yeux de ses concitoyens: il remet en cause une souveraineté dans laquelle ils voient l'ultime rempart de leur identité et de leurs intérêts face à la cupidité ou de la malveillance de l'étranger. L'article 10 du "Covenant" n'impose-t-il pas à ses membres l'obligation "de préserver l'intégrité territoriale et l'indépendance politique existante de tous les membres de la Ligue contre une agression extérieure" ? C'est cette anxiété qui explique le rejet de la formule que Wilson avait imaginée au profit de l'approche America First qui domine la politique étrangère américaine des années 1920. L'objectif reste le même en réalité. Mais, pour le réaliser, les républicains recourent à un unilatéralisme sans arrière-pensée. Considérant que c'est d'abord de la prospérité des États-Unis qu'il faut se soucier, ils
4. Cité in Ronald Steel, "Mr. Fix-It", New York Review of Books, 5 octobre 2001, pp. 19-21.

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supputent que celle-ci leur assurera les moyens financiers de défendre et de promouvoir leurs intérêts sans mettre en péril pour autant leur souveraineté. Leur diplomatie poursuit alors deux priorités: éloigner le monde de coûteux affrontements armés (accords de désarmement de Washington en 1921-1922 et pacte Briand-Kellogg mettant en 1928 la guerre "hors la loi") et utiliser leur pouvoir financier pour contrôler le comportement des gouvernements étrangers (en octroyant ou non leur garantie aux prêts que leurs banques se voient sollicités par ces derniers). C'est ce système que la crise viendra balayer: en pulvérisant la prospérité américaine qui en était le pilier, mais aussi en révélant la fragilité d'un système économique mondial qui, faute de règles multilatéralement acceptées et d'un leader ou d'une institution à même de les faire respecter, s'effondre en quelques années. Un temps, le pays croit pouvoir renouer avec un passé idéalisé à travers les fameuses "lois de Neutralité". Mais Pearl Harbor ne tarde pas à rappeler que l'isolationnisme n'est plus d'actualité. Du coup, les responsables américains vont s'efforcer, tout au long de la Seconde Guerre mondiale, de tirer les leçons de la Grande Dépression: en réhabilitant Wilson et en promouvant les grandes organisations multilatérales sous l'égide desquelles le monde est encore placé aujourd'hui: dans le cadre d'une Organisation des Nations unies, toutes sortes d'organismes sont créés, de nature économique en particulier. À leurs yeux, la Grande Dépression a été la cause principale de la grande conflagration en engendrant des pulsions protectionnistes, nationalistes et, pire encore, militaristes chez certaines nations. Il convient donc de reproduire à l'échelle internationale les mécanismes de régulation et de coopération qui, dans le cadre du New Deal, ont permis la survie du système libéral sur place aux États-Unis. Inversement l'introduction d'un droit de veto au sein du Conseil de Sécurité garantira à l'opinion américaine et au Congrès la préservation par les États-Unis de leur pleine souveraineté. Comme dans le projet de Wilson, le système est taillé à la mesure des États-Unis et, une fois encore, le multilatéralisme sur lequel il entend reposer a pour but essentiel de partager le coût stratégique du maintien d'un ordre conforme à leurs intérêts. Un ordre qui assure au dollar un rôle clé dont Washington saura par la suite jouer et se fixe l'objectif même que, dès la fin du XIxe siècle, les fameuses notes dites de "la Porte ouverte" avaient énoncé: l'ouverture non discriminatoire des marchés dans le cadre de "la clause de la nation la plus favorisée". Un ordre qui

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permet aussi à Roosevelt, comme Wilson l'avait souhaité, de réduire le coût du nouveau rôle géopolitique que les États-Unis n'ont d'autre choix d'endosser en confiant la préservation de la paix collectivement aux membres permanents du Conseil de Sécurité. L'entrée progressive en guerre froide entre 1946 et 1950 va évidemment contraindre les dirigeants américains à modifier leur projet. Le "multilatéralisme onusien" se révélant tout aussi impuissant que "l'unilatéralisme" des années 1920 l'avait été, ils se résignent à donner une dimension non plus seulement économique et monétaire, mais diplomatique et militaire à leur rôle de leader. C'est ce dernier qui, dans le cadre de la politique activiste et coûteuse qu'ils décident d'endosser, les conduit à embrasser une nouvelle combinaison d'unilatéralisme et de multi1atéralisme, cimentée par une large dose de pragmatisme: en substihlant à la "communauté internationale" qui devait le légitimer un réseau d'alliances (le "monde libre") dont les principaux piliers sont les Européens de l'Ouest et les Japonais. Ils s'efforcent ce faisant d'instaurer un ordre occidental à mi-chemin entre la paix universelle de Kant - puisque ils sont à même de rassembler un minimum de consensus de la part de leurs alliés - et le Léviathan de Hobbes - puisque les divergences subsistent avec ces derniers et, surtout, puisque le système reste menacé par l'expansionnisme et l'hostilité du camp opposé. C'est ce système qui va leur permettre d'entamer la longue marche vers le succès que, quelques décennies après, leur victoire dans la guerre froide viendra consacrer, une marche qui les verra osciller entre unilatéralisme et multilatéralisme selon leurs besoins. Cette oscillation est perceptible d'emblée: sur nombre de questions jugées cmciales pour leurs intérêts (la gestion du dollar, l'élaboration des grandes stratégies militaires, la défense au Vietnam de leur crédibilité), l'unilatéralisme est pratiqué. En sens inverse, déterminés à jouer le rôle de véritable leader et de s'assurer la loyauté de leurs alliés, les Américains s'efforcent de tenir le plus largement possible compte du point de vue de ces derniers. En partie parce qu'ils estiment de leur intérêt de faire légitimer par la communauté internationale ou, à tout le moins, occidentale les politiques qu'ils veulent embrasser. En partie aussi parce que, au regard de leur avance économique, il ne leur coûte pas trop de prendre en compte les intérêts de leurs alliés japonais et atlantiques et d'ainsi les renforcer face à l'Union soviétique. TIs parviennent de ce fait à définir un "intérêt national éclairé" qui leur

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vaut la confiance de leurs alliés et, ce faisant, de créer ce "sentiment de probité" hors lequel, estimait Thucydide, les Alliances ne pouvaient se perpétuer. Avec le temps, il est vrai, leur approche va évoluer et, comme les contributions à ce volume viennent le suggérer, les États-Unis ont affiché toujours davantage de scepticisme envers le multilatéralisme et même renoué avec une version dure de l'unilatéralisme consistant non pas à agir indépendamment de leurs alliés, mais bien à leur imposer des politiques contre leur volonté. Cette évolution semble avoir découlé de la déception que l'ONU leur a causée, mais aussi de leur irritation croissante face à des alliés toujours plus accusés de prospérer égoïstement à l'abri de la protection gratuite que Washington leur assurait, et de leur détermination croissante à les contraindre de façon unilatérale, s'il le fallait, à endosser la part qu'ils refusaient d'assumer. TIn'est pas indifférent que le tournant se soit situé en 1971, quand leur balance commerciale s'est retrouvée déficitaire pour la première fois depuis 1893. Les présidences Carter et Reagan allaient être, chacune à sa manière, marquées par une dégradation des relations et une prolifération de querelles interalliées, tandis qu'aux Nations unies les Américains se retrouvaient à la fois toujours plus isolés et exaspérés. La montée en puissance de la Droite républicaine fut celle d'une fraction de l'opinion américaine pour laquelle l'organisation internationale "n'était pas la solution, elle était le problème". De la fin de la guerre froide, le multilatéralisme eût dû, a priori, sortir revigoré: non seulement la fin du monde bipolaire levait le principal obstacle au fonctionnement du Conseil de Sécurité, mais elle coïncidait avec la maturation d'un système global où une coopération mtùtilatérale pouvait apparaître encore plus vitale. Les États-Unis, avertit Nixon dès 1992, "ne peuvent vivre en paix dans un monde en guerre... pas plus que nous ne pouvons préserver une économie intérieure saine dans une économie mondiale malade"s. Dès le 22 mars 1993, Warren Christopher, le nouveau secrétaire d'État, pouvait ainsi déclarer: "Le leadership de l'Amérique exigera que nous rassemblions sagement la force collective de l'Occident... Il est essentiel que nous utilisions les Nations unies de la façon que ses pères fondateurs avaient voulu.. ."6.

5. Time, 16 mai 1992. 6. Warren Christopher, In the Stream of History: Shaping Foreign Policy for a New Era (Palo Alto, Calif. : Stanford University Press, 1998), p. 84.

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Pourtant, la politique américaine est alors allée dans un sens opposé: en partie parce que leur victoire dans la guerre froide a persuadé les dirigeants américains que leur histoire rimait avec succès et qu'ils n'avaient pas à jouer les Gulliver enchaînés par des Lilliputiens plus ou moins bien intentionnés; en partie parce que la disparition de l'Union soviétique a redonné force aux prérogatives du Congrès en matière de politique étrangère et, avec elles, à sa propension à "l'esprit de clocher" (parochialism), voire, avec l'arrivée d'tme majorité républicaine, à un souverainisme exacerbé. Ce sont ces tendances que l'arrivée de l'Administration de George W. Bush et, plus encore, les attentats terroristes, ont porté à leur paroxysme. Dès l'été 2001, l'image "lmilatéraliste" du nouveau président était déjà profondément ancrée. Elle deviendrait franchement "archi-unilatéraliste" quelques semaines après7. Comme Pierre Hassner l'a remarqué, à la formule de Clinton, "multilateral when we can, unilateral when we must", c'est une autre, "unilateral when we can, multilateral when we must", que l'Administration Bush n'a pas tardé à substituer. "Quand il s'agit de notre sécurité, affirmera Bush le 6 mars 2003, nous n'avons besoin de la permission de personne"s. Même si un "multilatéralisme du pauvre" est rapidement improvisé sous la forme d'une coalition hétérogène hâtivement rassemblée, de Wilson seul l'objectif, l'expansion des valeurs américaines au monde entier reste alors d'actualité. La méthode multilatérale est, elle, ouvertement dénigrée... jusqu'à ce que l'ignorance des conventions de Genève, la pratique des renditions et de la torture, bref les violations des lois internationales de la guerre illustrées tant à Guantanamo qu'à Abou Ghraib, viennent jeter le doute sur la fin et les déboires de l'occupation de l'Irak, mais aussi de la reconstruction de l'Afghanis tan illustrer l'inadéquation des moyens. De cette oscillation, c'est en réalité peut-être le secrétaire d'État de Clinton, Warren Christopher, qui, mieux que quiconque, en a donné la clé: "Laissez-moi être clair: le multilatéralisme est un moyen, non une fin. C'est lm des nombreux instruments de la politique étrangère à notre disposition. Et il n'est justifié que lorsqu'il sert l'objectif central de cette dernière: protéger les inté-

7. Strobe Talbott in International Herald Tribune (par la suite IHT), 22 février 2007, p. 6. 8. Cité par Thomas Friedman, IHT, 10 mars 2003, p. 14.

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rêts américains"9. Ce sont cette formule et les oscillations qui en sont les retombées que les diverses contributions à ce volume semblent illustrer. Régine Perron s'interroge sur l'évolution de la politique étrangère des États-Unis, sur sa continuité et ses ruphlfes depuis l'internationalisme de Wilson, puis l'ordre mondial consensuel dont Franklin Roosevelt fut le promoteur, jusqu'à l'unilatéralisme du début du XXresiècle; elle s'intéresse à l'ambivalence entre unilatéralisme et multilatéralisme et se demande si, au bout du compte, l'unilatéralisme de George W. Bush diffère réellement des politiques de ses prédécesseurs. Quelques épisodes marquants sont rappelés: la guerre d'Irak a été décidée sans l'aval de l'ONU; le président américain a refusé de signer les accords du protocole de Kyoto; les négociations du cycle de Doha ont été interrompues; l'immobilisme des États-Unis au Darfour, du fait de leur hostilité à la Cour pénale internationale, y paralyse toute action en faveur du respect des Droits de l'Homme. Il faut noter toutefois que depuis 1945 les actions tmilatérales n'ont pas manqué, dans un contexte de guerre froide, comme le conflit du Vietnam sous Johnson ou le Chili en 1973 sous Nixon. On peut aussi estimer, à l'instar de certains historiens, que le réalisme a toujours primé sur l'idéalisme et que les ruptures ne sont qu'apparentes dans la mesure oÙ les États-Unis se sont toujours efforcés de promouvoir un ordre international conforme à leurs intérêts. Régine Perron conclut que le paradoxe de la politique extérieure américaine dans sa continuité et ses ruptures est parfaitement illustré par la boutade de Madeleine Albright, secrétaire d'État de Bill Clinton: "Multilateral, when we can; unilateral, when we must". André Béziat examine ensuite la politique étrangère du président Franklin Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale et rappelle ses deux principes clés, tous deux inspirés par les quatorze points de Woodrow Wilson, la fin du colonialisme par l'autodétermination des peuples et la sécurité collective dans un monde stabilisé par la création d'une nouvelle association de nations. Son action diplomatique, tendue vers la réalisation de ces deux objectifs, oscillera entre unilatéralisme et multilatéralisme. Dans la Charte de l'Atlantique il imposera ses vues, contre l'avis de Winston Churchill, sur l'abandon du colonialisme. Le bilatéra9. Warren Christopher, op. cit., p. 89 cité in Pierre Melandri, "L'unilatéralisme, stade suprême de l'exceptîonnalisme?", Le Débat, n° 127 (novembredécembre 2003), pp. 22-45.

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lisme, à vrai dire, ne prévaudra entre les deux gouvernements qu'en peu d'occasions, essentiellement pour les opérations de débarquement anglo-américaines en Afrique du Nord française (AFN), en novembre 1942, et en Sicile et en Italie du Sud, respectivement en juillet et septembre 1943. La France Libre sera davantage encore que la Grande-Bretagne sujette à une politique unilatérale qui contestera au général de Gaulle, son chef, détesté par Roosevelt, le statut d'allié à part entière. Paradoxalement, le président américain pratiquera le multilatéralisme à l'Est et composera avec L'Union soviétique, partenaire beaucoup plus puissant militairement et économiquement. Les concessions consenties à Staline, qui vaudront à Roosevelt de nombreuses critiques après sa mort, se justifiaient à ses yeux par la nécessité de gagner la guerre, de la conclure en Europe et en Asie au mieux des intérêts des Alliés et d'associer le Maréchal à l'instauration et à la préservation d'un nouvel ordre mondial. Annick Cizel, pour sa part, montre que le Plan Marshall fut conçu comme "un programme de reconstruction mondiale", une politique de développement global, un effort multilatéral de reconstruction "justifié auprès du Congrès des États-Unis et de l'opinion publique par 'l'intérêt national' américain". La priorité était, certes, la reconstruction des seize pays d'Europe occidentale, mais le European Recovery Program (ERP), plus globalement, avait aussi pour objectif le maintien de la puissance des États-Unis et la création d'un ordre favorable à leurs intérêts économiques. Ce "multilatéralisme orienté" visait à faire pièce au "multilatéralisme dirigiste" de l'Union soviétique et à étendre le modèle capitaliste de la démocratie de marché par le renoncement au protectionnisme, l'ouverture au libre-échange et le développement de l'interdépendance. Cette politique allait renforcer l'influence de Washington dans les Territoires d'Outre-Mer (TOM) de l'Alliance atlantique, lui assurer l'accès à des matières premières stratégiques et créer les conditions d'un "empire par invitation", selon la formule de l'historien Geir Lundestad. D'ailleurs, les actions coloniales bilatérales furent très nombreuses, avec la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas. En ce sens l'Amérique, en multipliant les réseaux intercontinentaux du plan Marshall bien au-delà du cadre européen, appliqua un principe de contiguïté non point tant territoriale qu'économique pour assurer à l'Europe occidentale un rayonnement "périphérique intercontinental" en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est, en Inde, au Moyen-Orient, en Afrique, etc. Cette forme d'ingérence ne fut pas sans produire

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des tiraillements avec Londres et Paris, entre autres, qui contribuèrent à rapprocher les deux capitales, malgré leur méfiance réciproque, dans un front anti-américain. Néanmoins, les Européens ne pouvaient que se réjouir d'une politique qui tournait le dos aux appels rooseveltiens à une décolonisation rapide et sans condition. Au départ, remarque François David à propos de ces mêmes relations atlantiques, l'Administration affiche clairement son désir de reconstruire l'après-guerre sur des bases plus morales et moins cyniques que celles associées en général à la diplomatie classique. Et ce d'autant plus que son secrétaire d'État, John Foster Dulles, entend bien tirer les leçons de l'échec de la paix conclue à la conférence de Versailles à laquelle il avait participé. Dans son esprit, les États-Unis devraient s'appliquer à eux-mêmes le principe d'interdépendance et de responsabilité mutuelle. Pourtant, reflet de leur perpétuelle oscillation entre le charme souvent résistible du multilatéralisme et la tentation volontiers irrésistible de l'unilatéralisme, les États-Unis éprouvent des difficultés à concilier leur désir de reposer sur des alliés solides et leur souci de contrôler l'alliance occidentale pour éviter toute aventure susceptible de dégénérer en guerre mondiale. Leur approche multilatéraliste se heurte, il est vrai, non seulement au rejet par la France de la CED, mais au refus des Européens d'assumer leur part du "fardeau" de la défense occidentale face au risque militaire mortel que fait peser l'Union soviétique: alors même que, de 1953 à 1956, Washington a espéré voir les vieilles nations assumer progressivement leur propre sécurité de façon à lui permettre de cesser d'y entretenir des garnisons à l'horizon 1960, les États-Unis consacrent à la fin des années 1950 60 % de leur budget à la défense de l'alliance à laquelle leurs alliés n'affectent que 30 % du leur. Du coup, Suez précipite une évolution déjà en gestation: le glissement de l'Administration vers une définition plus classique et plus unilatérale de l'intérêt national. La Seconde Guerre mondiale, souligne également Jenny Raflik, a persuadé les Américains du caractère indispensable des coalitions et c'est donc dans un cadre multilatéral, celui défini par la résolution Vandenberg, qu'ils abordent la guerre froide. Mais si les Américains veulent voir les Européens s'entendre entre eux, de façon à disposer d'un interlocuteur unique et fiable, ils se méfient d'une Europe qui agirait de façon trop indépendante et incontrôlée. D'emblée, il est vrai, l'engagement américain en Europe a été placé sous le signe d'une grande prudence, comme

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le suggèrent le libellé de l'article 5 du Pacte Atlantique et l'empressement de Washington de s'assurer que le SACEUR soit le commandant des forces américaines en Europe. Arrivée au pouvoir, l'Administration Eisenhower n'hésite d'ailleurs pas à agiter la double menace de la diminution de l'aide et d'un retour à la stratégie périphérique pour essayer d'assurer le succès de l'intégration européenne. Si l'adoption unilatérale du New Look suscite la méfiance des alliés et place l'Europe dans une situation de dépendance, elle bénéficie du ralliement des chefs militaires de cette dernière, conscients de son intérêt pour leur politique de défense. Au demeurant, si le rétablissement, après la crise de Suez, d'un directoire nucléaire anglo-américain est très mal vécu par la France, les efforts de l'Administration Eisenhower pour promouvoir lm début de nuclear sharing contribuent à stabiliser l'alliance. En témoignera la crise qui suivra la remise en cause de cette politique. Plusieurs événements importants, explique Gérard Bossuat, jalonnent la relation entre les États-Unis et l'Union européenne par la suite: dans les années 1970 la crise monétaire et, plus généralement, la présidence Nixon semblent, il est vrai, marquer une rupture. C'est que la Communauté prend une nouvelle place sur la scène internationale à côté des États membres et que les ÉtatsUnis en sont troublés. Dès lors, les sources de heurts tendent à se multiplier: à propos de la politique agricole commune ou des accords préférentiels conclus par la Commlmauté avec différents États associés. Ces initiatives inquiètent d'autant plus les ÉtatsUnis qu'ils sont confrontés à une dégradation de leur balance des paiements. C'est d'ailleurs le premier déficit de leur balance commerciale qui conduit Nixon à prendre ce qui est peut-être la mesure la plus unilatérale adoptée par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale: le décrochement, le 15 août 1971, dans un geste d'unilatéralisme exacerbé, du dollar de l'or. Ainsi, quand Nixon lance ce qu'il appelle "l'Armée de l'Europe", la Communauté est moins perçue, outre-Atlantique, comme une entité politique capable de prendre sa part du fardeau de la défense occidentale que comme un concurrent économique Au demeurant, l'initiative correspond à une seconde dévaluation du dollar, tout aussi unilatérale, dont les retombées aboutiront à la création du Système Monétaire Européen quelques années après. Du coup, la négociation d'une Charte atlantique est l'objet de discussions difficiles que la guerre d'octobre 1973 vient encore compliquer. En sorte que, conclut l'auteur, à la fin de la décennie la fin du

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soutien inconditionnel des États-Unis à l'unification européenne a pour corollaire l'émergence d'une nouvelle solidarité entre leurs partenaires. En 1969, note Antoine Coppolani dans une autre perspective, Nixon et Kissinger cherchent à construire un monde multipolaire, "pentagonal", pour être plus précis. Ils entendent ainsi prendre acte de l'affaiblissement relatif des États-Unis et, en promouvant cette réorganisation du monde, compenser, voire renverser cette tendance. Mais cela veut-il dire qu'ils renoncent véritablement à l'unilatéralisme? En tout état de cause, dans leur monde multipolaire, certains seront "plus égaux" que d'autres. De façon révélatrice, en effet, c'est au début de 1972, "l'année de tous les succès", que Nixon théorise publiquement sa conception d'un monde multipolaire. Au départ, il est vrai, le Président s'est inquiété de la perte d'influence d'une Amérique affaiblie par le Vietnam et de la montée en puissance parallèle de l'URSS au cours des dernières années. Dès le début de 1969, il a ainsi avancé le concept de linkage dans l'espoir de défendre plus efficacement les intérêts américains en rompant avec l'endiguement sans quitter le cadre d'un système bipolaire. Sans succès, en réalité, jusqu'à la mise en œuvre à l'été 1971 de la "diplomatie triangulaire" avec la visite de Kissinger, puis la sienne, à Pékin. Mais si, début 1973, le contexte apparaît favorable au lancement d'une "Année de l'Europe" conçue pour jeter les jalons d'une nouvelle ère de coopération avec les vieilles nations, dès la fin de l'année, le projet est enterré, victime de la guerre d'Octobre qui met à vif les divergences interalliées tout en assurant aux États-Unis une nouvelle marge d'influence et de liberté. Du moins, la conception d'un monde multipolaire telle que Nixon et Kissinger l'ont un temps esquissée leur a-t-elle, selon l'auteur, permis d'enrayer le déclin relatif des États-Unis. C'est la politique monétaire des États-Unis qu'Édouard Husson situe entre uni- et multilatéralisme depuis la Grande Guerre. il note que déclin de la croyance dans le système de l'étalon-or a commencé lorsque les puissances en guerre, entre 1914 et 1918, ont aboli le système monétaire du Gold Standard. Les prêts sollicités auprès d'acteurs privés américains et de la Federal Reserve de New York furent non seulement source de gains considérables, mais imposèrent, plus tôt qu'on ne pense généralement, la primauté du dollar dans le système financier international. S'appuyant sur des sources majeures de l'histoire monétaire, l'auteur souligne que la thésaurisation de l'or mondial est "l'une des réalités les plus

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importantes et les plus méconnues de l'histoire de la première moitié du xxe siècle", qui satisfit les espoirs de Benjamin Strong, le gouverneur de la Federal Reserve de New York, au-delà de toute espérance, car en 1922, au moment de la Conférence de Gênes, c'est 80 % de l'or disponible sur le territoire américain qui se trouvait entre les mains des banquiers centraux. Thésauriser l'or allait donc permettre d'imposer le dollar comme monnaie de réserve alternative à l'échelle internationale. Édouard Husson montre que la politique que Roosevelt fit triompher définitivement à Bretton Woods ne fut en réalité que celle préconisée par Strong dix-sept ans plus tôt. Les années 1960 voient ensuite la fin du dollar "as good as gold" et 1971 constitue une "césure fondamentale". Au terme de son analyse qui se poursuit de la présidence Reagan à celle de George W. Bush, l'auteur se demande si la vraie victoire des États-Unis dans la guerre froide n'a pas été d'imposer, au moins pour un temps, "une confiance absolue dans une économie, nationale et internationale, fondée sur une monnaie de papier". Il suggère que c'est peut-être l'abandon de l'étalon-or et l'établissement d'un système fondé sur la seule fiat currency à l'initiative des États-Unis qui aura fait du xxe siècle "le siècle américain". Pierre-Michel Durand aborde ensuite une question au cœur même de notre investigation. Comment les Américains, fondateurs de l'ONU, en sont-ils peu à peu apparus comme les contempteurs les plus ardents? En fait, à ses yeux, fait assez rare pour être noté, ce sont des ambassadeurs qui ont été des acteurs cruciaux dans ce processus. C'est Daniel Patrick Moynihan qui joue, à partir du printemps 1975, un rôle essentiel. Il est vrai qu'il doit sa nomination à lID article publié dans Commentary: il y dénonce en vrac tous les leaders du Tiers Monde comme les membres d'un bloc anti-libéral et préconise, face à eux, une réponse vigoureuse des États-Unis. Il se révélera fidèle à ses propos et saura user de son verbe pour asséner ce qu'il considère comme des vérités toujours bonnes à dire à ses adversaires, n'hésitant pas à qualifier" d'obscène" la résolution assimilant le sionisme au racisme. Il incarne ainsi une rupture totale dans la mesure où il réintroduit, sous couvert de bilatéralisme, l'unilatéralisme dans l'enceinte multilatérale. Si l'agacement de Kissinger devant ses éclats, dont beaucoup contestent les résultats, le convainc de se retirer, sa popularité laisse déjà présager d'autres épisodes. Il reviendra ainsi à Jeane Kirkpatrick, nommée par Reagan, de faire du précédent Moynihan une tradition. À la différence de son prédécesseur, celle-ci bénéficie en

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effet de l'appui sans réserve du Président. Pourtant, une fois encore, l'unilatéralisme révèle ses limites: les États-Unis se retrouvent plus isolés que jamais, comme ce sera le cas après l'invasion de l'Irak, en sorte que l'ambassade de John Bolton qui intervient dans la foulée pourrait bien être le chant du cygne de cette seconde tradition. Onne saurait dès lors s'étonner si, abordant ce nouveau contexte, Jordan Stancil prend comme titre de son intervention celui de l'ouvrage de Robert Kagan, Dangerous Nation, ouvrage, paru en 2006, qui porte sur l'histoire de la politique étrangère américaine du XVIesiècle à la guerre hispano-américaine. Il en propose une analyse et montre en quoi il s'inscrit dans une réinterprétation néo-conservatrice de l'histoire des débuts de la République américaine et nourrit une idéologie aux relents élitistes et antidémocratiques que ses adeptes ont conceptualisée pour promouvoir et soutenir la politique étrangère du président George W. Bush depuis 200l. Une politique étrangère qui a eu pour principal effet de remettre en cause l'analyse même qu'elle voulait étayer. Comment imaginer, s'interroge en effet Charles-Philippe David, qu'une Administration à la stratégie aussi bien rodée que celle de George W. Bush ait pu être à ce point ignorante des difficultés qui l'attendaient en Irak? En fait, note-Hl, l'histoire de l'échec des ÉtatsUnis dans ce pays est moins le résultat d'un plan diabolique que "d'une énorme sottise" : "ce qui aurait dû être fait ne l'a pas été et tout ce qui a été fait n'aurait pas dû l'être". Pour commencer, les dirigeants n'ont tenu aucun compte des avertissements que les experts, militaires et anciens responsables du pays, avaient multipliés. Non seulement ils n'ont pas mobilisé les troupes nécessaires, non seulement ils ont voulu mettre en place une démocratie avant d'avoir instaurer un État, mais ils sont arrivés en Irak sans véritable plan quant à ce qu'il leur faudrait faire une fois Saddam Hussein renversé. Aussi, à ses yeux, aucune des théories classiques des relations internationales n'explique véritablement "l'erreur" américaine en Irak. En fait, des facteurs perceptuels et organisationnels ont prévenu l'élaboration d'une démarche décisionnelle qui aurait pu être rationnelle. Neuf raisons permettent ainsi d'élucider l'échec américain: elles vont entre autres d'une méconnaissance spectaculaire de l'histoire et de la culture régionales au style présidentiel de George Bush, en passant par le recours à des analogies erronées, l'hégémonie idéologique des néo-conservateurs, les antago-

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nismes bureaucratiques et les tensions civilo-militaires sur le terrain. Comment s'étonner si, contrairement à ce qu'en mai 2003 le Président avait cru pouvoir annoncer, la mission reste en 2008 toujours "inachevée" ? Force est bien de constater que l'idée même d'empire américain est surfaite et que cette aventure a souligné cruellement les limites du choix unilatéraliste fait à cette occasion par l'Amérique. Céline Letemplé rappelle pour sa part comment ce choix s'est inscrit dans le renouveau d'une vision impériale, encouragée et légitimée par un certain nombre de théoriciens et analystes. Les néo-conservateurs se sont ainsi efforcés d'un côté de réconcilier une fascination pour la puissance militaire avec l'idée d'une domination américaine bienveillante, contribuant à diffuser dans le monde la démocratie et la liberté. Déçus par les limites des interventions multilatérales, certains intellectuels "libéraux" pour leur part ont défendu l'idée d'un impérialisme en quelque sorte protecteur et généreux visant à aider tant les États faillis que les populations sous la menace d'une crise humanitaire. Pourquoi a-t-on assisté à cette réhabilitation d'une notion longtemps dénigrée par les Américains au xxe siècle? Une raison fondamentale, explique l'auteur, est son enracinement dans une mythologie nationale remontant aux XVIIIe et XIXe siècles et son association avec la prétention des États-Unis à l'exceptionnalisme. L'empire a ainsi longtemps servi aux Américains à projeter l'avenir de leur nation, il a assuré une forme de continuité avec l'héritage britannique, s'est réclamé, dès Jefferson, de l'extension "de la liberté", a justifié ainsi une politique territoriale expansionniste avant de renouer, à l'occasion de la guerre hispano-américaine, avec tme connotation colonialiste plus européenne. Certes, avec le XXesiècle, le concept s'est vu largement rejeté mais deux ruptures sont venues lui redonner tme nouvelle actualité: la fin de la guerre froide a non seulement projeté les États-Unis au rang d'tmique superpuissance, mais paru légitimer l'idéologie sur laquelle leur politique était fondée; puis les attentats ont provisoirement balayé les réticences que l'adhésion à ce rôle pouvait encore susciter. L'Administration Bush a toujours nié, il est vrai, vouloir pratiquer une politique impériale contraire, selon elle, aux idéaux de sa nation. Retrouvant des accents wilsoniens, le 43e président américain n'a-t-il pas déclaré: "L'Amérique n'a jamais été un empire. Nous pouvons être la seule grande puissance de l'histoire qui en a eu l'occasion et l'a refusée, préférant la grandeur à la puis-

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sance et la justice à la gloire"JO? Mais Frank Ninkovich conteste l'utilisation, abusive à ses yeux, de cet héritage wilsonien, notamment depuis la fin de la guerre froide, et en particulier après l'invasion de l'Irak. Il voit un faux débat dans l'insistance mise par une certaine presse américaine à souligner un renouveau du wilsonisme car les problèmes auxquels la politique du 28e président apportait tIDe réponse ne sont plus du tout d'actualité, à savoir les risques de guerre entre les grandes puissances, les menaces contre la liberté des mers, l'impérialisme et le colonialisme, l'autocratie et la répression de l'aspiration à la liberté des peuples d'Europe asservis. On comprend mal comment cette vénérable référence historique aurait pu légitimer la politique irakienne de l'Administration Bush. Selon l'auteur, une influence indue a été attribuée au wilsonisme; le potentiel rédempteur des États-Unis a fait long feu, comme la définition, aujourd'hui caduque, de la sécurité nationale en vogue jusqu'à la fin de la guerre froide. Les quelques notions fréquemment identifiées au wilsonisme -libreéchange, diffusion de la démocratie, an ti-impérialisme, droit international- sont, d'après lui, des idées libérales qui trouvent leur origine au XIxe siècle et ne portent pas l'empreinte de Wilson, qui fut, le moment venu, leur courroie de transmission. En fin de compte, conclut-il, ceux qui revendiquent, idéologiquement, le wilsonisme comme épisode fondateur de la politique extérieure des États-Unis auraient intérêt à examiner le contexte culturel contemporain plutôt que des principes qui ont échoué et ont été abandonnés depuis leur formulation. Quant à lui, William Keylor croit bon de s'interroger de façon plus générale sur la validité de l'héritage wilsonien, ce projet ambitieux d'établissement d'une paix universelle vivement critiqué par les "réalistes" pendant la guerre froide parce qu'à leurs yeux naïf, idéaliste et aveugle aux nouvelles réalités des relations internationales, celles d'un affrontement de deux superpuissances. Pourtant, certains, comme George Kennan, finirent par répudier leur évaluation négative et nombre de diplomates américains évoquèrent l'inspiration du 28e président des États-Unis dans la mise en place du nouvel ordre mondial en train de naître après la chute du mur de Berlin et la disparition de l'Union soviétique. L'auteur examine les quatre principes que Wilson considérait comme les clés de l'établissement de la paix et de la stabilité dans le monde: la démocratie universelle, le désarmement mondial, la
10. Cité dans !'IHT, 2 juillet 2003, p. 6.

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sécurité collective et le droit à l'autodétermination. Il conclut que les trois premiers n'ont pas conduit à la réalisation des buts recherchés, que le quatrième a entraîné des conséquences inattendues pour les peuples du monde et que l'efficacité de la pensée wilsonienne a été fortement exagérée par les néo-wilsoniens de notre époque. En effet, la guerre contre le terrorisme a été menée avec le concours de régimes autoritaires et n'a pas contribué à l'extension de la démocratie dans le monde; les conflits armés se sont multipliés, sur fond de prolifération nucléaire; l'ONU s'est montrée impuissante à prévenir ou éteindre les embrasements; et l'invocation du principe d'autodétermination a eu pour effets pervers de sanglants affrontements ethniques en Europe même. Au total, avec le recul, le paradoxe est entier. Au fond, le recours à un unilatéralisme musclé auquel, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique pouvait avoir paru renoncer a découlé de la prise de conscience du recul économique relatif dont leur politique impériale pouvait se voir affectée et de la volonté d'en neutraliser les effets, d'abord en usant et abusant du statut privilégié que le dollar s'était assuré, puis en cherchant à maximiser l'influence qu'elle pouvait tirer d'une suprématie militaire jusqu'ici inégalée. Mais si le double engagement en Irak et en Afghanistan a souligné les limites de ce que leur puissance armée pouvait réaliser, la propension des Américains à recourir à un endettement toujours plus prononcé pour financer une politique au-dessus de leurs moyens a fini par mettre à nu la fragilité du leadership qu'ils entendaient exercer. "Ce que le reste du monde se voit demander, notait un banquier peu après le lancement de la guerre du Golfe, est très différent de ce qu'on lui demandait de financer il y a trois ans. À cette époque, on lui demandait de financer un miracle du secteur privé. Aujourd'hui, on lui demande de financer les réductions fiscales de Bush et la guerre contre l'Irak". Et d'ajouter: "le problème de fond est que, lorsque vous êtes débiteur net envers le reste du monde, en ultime analyse, vous n'avez d'autre choix que d'être rrultila téral"J1 . C'est là peut-être l'ultime leçon à tirer: les États-Unis vont encore longtemps rester une nation indispensable au maintien d'un millimum d'ordre international, mais ils ne pourront plus jamais s'imaginer, comme un temps ils semblent l'avoir fait, y
11. IHT, 2 mai 2003, p. 1.

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parvenir sans partenaires, associés et alliés. Dès 1999, l'un des "sages" qui avaient participé à leur élévation au rang de leader incontesté, George Kennan, avait lucidement rappelé à quel point le dessein impérial exacerbé entretenu par George W. Bush et certains de ses proches conseillers était, par essence, hors de portée: "Je puis dire sans hésitation que cette planète ne sera jamais dirigée par un seul centre politique, quelle que soit sa puissance rnilitaire,1I2.Pour ne pas l'avoir écouté, le 43" président des États-Unis aura sans doute précipité la fin d'un "moment unipolaire" qui n'aura été, à tout prendre, qu'un moment éphémère. .:.. .:. '.'

12. New York Review of Books, 12 août 1999, p. 6.

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de Cergy-Pontoise

DE L'INTERNATIONALISME AU MUL TILATÉRALlSME : CONTINUITÉ ET RUPTURES

Nowadays George W. Bush's foreign policy looksrather unilateral. However, is this policy different from that of his predecessors? Such elements as trade, security, the environment, human rights, culture are the main obstacles with the rest of the world because of their unilateral management by the United States. Even though its policy is quite pragmatic, ideologyhas always influenced them, with the Atlantic idealand the Open Door. While Wilson's internationalism was a policy reflecting its time, Roosevelt's multilateralism took into account the two world wars and the 1929 crisis, in involving the United States into world affairs since it had become the new superpower in 1945. Later, thefall of the Berlin wall changed the perception of relationships with the United States. As the status quo vanished with the end of the cold war, American unilateralism looked less tolerable than before. The continuity of American ideology and the failures of u.s. foreign policy characterizedthe American century during and after the cold war.

Depuis la présidence de Bush Jr, la politique étrangère des États-Unis nous apparaît comme particulièrement unilatérale. C'est pourquoi, on considère habituellement que cette politique extérieure a évolué vers d'autres principes de base que ceux que nous connaissions depuis Woodrow Wilson. En effet, l'action de ce dernier a représenté un tournant majeur en engageant pour la première fois les États-Unis dans les affaires du monde. Cependant, l'unilatéralisme de G. W. Bush diffère-Hl réellement des politiques de ses prédécesseurs? Ce sera la question principale et, pour cela, nous essaierons de voir sur le long terme la continuité et les ruptures depuis l'internationalisme de Wilson jusqu'au multilatéralisme (ou l'unilatéralisme) de G. W. Bush.

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Auparavant, il est intéressant de rappeler la définition de l'unilatéralisme qui consiste à "imposer aux autres pays des règles du jeu qui n'ont pas été négociées au niveau multilatéral'd. Quant au multilatéralisme, j'avais proposé cette nouvelle définition dans la revue Relations Internationales:
n'étant pas une théorie économique, le multilatéralisme est une doctrine qui est une moyenne ou un compromis entre le libéralisme de Smith et l'interventionnisme de Keynes. Cette doctrine est mise en pratique par les institutions multilatérales (ou internationales), elles-mêmes définies par le droit international. Enfin, ces institutions concrétisent un nouvel ordre international, le système multilatéral, qui organise notre monde et qui établit des relations interdépendantes entre tous les pays adhérents, grâce à l'intérêt mutue1.2

Avant d'étudier plus précisément l'ambivalence entre unilatéralisme et mlùtilatéralisme au niveau de la politique étrangère des États-Unis, on pourrait tout d'abord étudier quelques exemples à travers la presse qui, de fait, insiste particulièrement sur l'unilatéralisme de G. W. Bush (la principale référence de la presse est le journal quotidien Le Monde). Récemment, l'OMC a lancé en novembre 2001 le cycle de négociations commerciales mlùtilatérales de Doha. Ce cycle a pour tâche de mettre en place un commerce mondial prenant en compte la place des pays du Sud, et plus particulièrement au niveau des échanges des produits agricoles, qui s'avèrent être la principale ressource pour la majorité d'entre eux. Or ces produits sont largement subventionnés par les pays du Nord et soumis à des droits de douane élevés et à des quotas, afin de les protéger de la vive concurrence des produits du Sud. Mais ces négociations ont été interrompues en juillet 2006 car aucun accord entre les deux parties de l'hémisphère n'a pu être conclu. Les États-Unis sont considérés comme les principaux responsables de cet échec, car ils refusent de réduire les subventions agricoles, même si l'Europe elle aussi subventionne son agriculture. Toutefois, depuis un an, les négociations ont malgré tout repris, mais restent toujours bloquées pour la même raison. Les États-Unis défendent aussi d'autres produits d'une manière quasi unilatérale, comme les produits sidérurgiques. En effet, la
1. Jean-Marc Siroën, "L'unilatéralisme des États-Unis", AFRI 1 (2000), pp.570-582. 2. Régine Perron, "L'Europe, actrice et moteur de la mondialisation", Revue Relations Internationales 124, Les mondialisations-2 (hiver 2005), pp.69-81.

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sidérurgie et l'agriculture sont les deux chapitres commerciaux qui ont toujours été âprement négociés par les États-Unis depuis la création du GA TT en 1947, ceci en-dehors des règles multilatérales du GATT IOMe. Il s'agit de conserver deux industries déficitaires et très sensibles aussi du point de vue électoral. Or les actions unilatérales des États-Unis au niveau de l'OMC sont monnaie courante, car il est certain que le commerce américain a toujours été considéré comme une priorité constante au niveau de la politique extérieure3, Cependant, on ne peut ignorer les actions unilatérales qui relèvent de la diplomatie et qui s'exercent cette fois-ci au sein de l'ONU, ou plutôt en dehors de l'ONU. Par exemple, la guerre d'Irak a été décidée unilatéralement parle président G. W. Bush. Même si cette action a été menée d'une certaine manière collective (c'est-à-dire avec le concours des autres pays du monde en termes militaires), elle a été réalisée sans l'accord de l'ONU. Le fait que les États-Unis décident d'agir en-dehors de la structure multilatérale qu'est l'ONU, alors normalement chargée de faire respecter la paix dans le monde, a particulièrement marqué les esprits. À cela, on peut répondre que la violence des attentats terroristes contre les États-Unis le 11 septembre 2001 a justifié lille telle décision politique. Ainsi, le terrorisme mené par AlQaida est un chapitre de sécurité nationale des États-Unis qui est une affaire internationale, ce qui n'a pas manqué de renforcer le caractère unilatéral de leur politique étrangère face au monde entier. Tout comme l'intervention en Afghanistan avant l'Irak qui s'est située dans la droite ligne du combat contre AIQaida, et de nos jours les menaces qui sont proférées à l'encontre de l'Iran qui participerait au terrorisme mondial. Il y a quelques années, une autre action unilatérale de la part des États-Unis a été très vivement mal perçue. Le 13 mars 2001, G. W. Bush a refusé de signer les accords du protocole de Kyoto, qui portaient sur l'environnement, alors qu'ils avaient été négociés auparavant d'une manière multilatérale. La raison qui a été invoquée était que ce protocole de Kyoto porterait gravement atteinte à l'économie des États-Unis. Or l'environnement est devenu un sujet très sensible de nos jours.

3. Voir par exemple Régine Perron, Le marché du charbon, un enjeu entre les États-Unis et l'Europe de 1945 à 1958 (Paris: Publications de la Sorbonne, 1996).

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En ce qui concerne le Darfour, l'immobilisme des États-Unis paralyse toute action de justice au nom du respect des droits de l'homme, du fait de leur hostilité à la Cour Pénale Internationale, qui relève de l'ONU, et qui devrait alors juger les principaux acteurs du conflit. L'attitude unilatérale des États-Unis n'est certes pas isolée puisque la Chine refuse aussi que l'ONU et la CPI se saisissent du problème. Cependant, le poids politique des États-Unis, en tant que puissance mondiale, face à la Chine émergente fait défaut à ceux qui souhaitent une action multilatérale, même si ceux-là ont parlé de génocide au Darfour. (Il semble que le Soudan fournisse des renseignements aux États-Unis sur le terrorisme d'Al-Qaida. Or les droits de l'homme sont aussi devenus un sujet sensible de nos jours). Quant à la culture, en 2004-2005, les États-Unis se sont violemment opposés, et unilatéralement, à un projet de convention pour la diversité culturelle, qui avait été pourtant approuvé d'une manière multilatérale en 1994 lors de la création de l'OMC. Ce projet a été négocié au sein de l'UNESCO, dont le but consistait à créer un instrument juridique contraignant afin de protéger la diversité culturelle ou l'exception culturelle. Cependant, les Éta tsUnis se sont souciés de garantir l'exportation libre de leurs biens culturels, qui représentent une part non négligeable de leurs exportations totales. Finalement, ce projet a été adopté en 2005 par 148 pays pour, deux pays contre (les États-Unis et Israël), et quatre abstentions (deux pays d'Afrique et deux autres d'Amérique latine). Mais il a perdu toute valeur contraignante. Ainsi, le commerce, la sécurité, l'environnement, les droits de l'homme, la culture, tous ces éléments sont autant de pierres d'achoppement entre les États-Unis et les pays du monde entier, du fait de leur gestion unilatérale. Mais la question demeure celle-ci: l'orientation unilatérale de la politique du président George W. Bush serait-elle réellement différente de ses prédécesseurs? D'après Melvyn Leffler, il apparaît qu'il y a "more continuity than change in the politics of the Bush Administration's rhetoric and actions have deep roots in the history of American foreign policy'4. De leur côté, Pierre Melandri et Justin Vaïsse, dans leur livre L'Empire du milieu, suggèrent que "le temps n'est plus, pour eux [les Etats-Unis], à la générosité mais à une promotion
4. Melvyn Leffler, "9/11 and American Foreign Policy", Diplomatic History 3, vol. 29 Guill 2005), p. 395.

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réaliste et sans arrière-pensée d'un ordre international conforme à leurs intérêts"s. Face à ces deux points de vue, on pourrait répondre que la politique étrangère des États-Unis a évolué en fonction du contexte politique mondial. Même si elle est très pragmatique, elle est aussi guidée par l'idéologie américaine. Dès lors, il paraît utile de se pencher d'abord sur l'évolution de l'idéologie afin de constater s'il y a eu une continuité ou des ruptures en politique extérieure. Cette idéologie est caractérisée par l'idéal atlantique, qui préconise la démocratie du type libéral et qui favorise le modèle du capitalisme industriel et financier. De même, l'idéal atlantique promeut la notion de la "Porte Ouverte". Cette Porte Ouverte véhicule l'idée que le monde doit être ouvert au niveau des marchés pour favoriser les échanges et les investissements. Mais cette Porte Ouverte a aussi visé à faciliter l'exportation de produits américains vers de nouveaux marchés extérieurs, en particulier depuis la Révolution industrielle des États-Unis à la fin du XIX. siècle. C'est justement cette ambiguïté entre l'idéal et le pragmatisme qui caractérise la conduite des affaires internationales des États-Unis. Plus précisément, le gouvernement américain oscille entre la diffusion d'un idéal de paix et de prospérité d'un côté, et de l'autre, la défense des intérêts américains. Cette oscillation constante peut se traduire par la prise en compte, en fonction des circonstances, soit de l'intérêt international, soit de l'intérêt national. C'est ainsi qu'on rejoint l'unilatéralisme, qui représente alors l'intérêt national, et le multilatéralisme, l'intérêt international. À la lumière de ces constats, que penser alors de l'internationalisme de Wilson? L'internationalisme a bien appliqué cet idéal de paix dans le monde, et pour cela, a représenté un changement majeur dans la politique extérieure américaine, qui était jusqu'alors isolationniste. Pour résumer brièvement le contexte, les États-Unis ont oscillé entre neutralité en 1914 et engagement dans les affaires européennes en 1917 et encore après-guerre. Mais ils vont retourner à l'isolationnisme en 1920, à la suite du rejet par le Sénat du plan de paix de Wilson. Cet isolationnisme sera ensuite accentué par la crise de 1929. Cependant, après avoir réaffirmé leur neutralité en 1939, ils sont entrés en guerre en 1941. Or il me semble que l'internationalisme est davantage la
5. Pierre Melandri & Justin Vaïsse, L'Empire du Milieu. Les États-Unis et le monde depuis lafin de la guerre froide (Paris: Odile Jacob, 2001), p. 68.

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marque d'une époque, celle de l'entre-deux-guerres qui a vu la fin d'un monde qui avait été construit au XIX. siècle. il est en effet le reflet d'un contexte diplomatique spécifique, qui est celui d'une Europe dominant encore le monde bien qu'affaiblie économiquement par la guerre de 14-18. C'est pourquoi, les ÉtatsUnis se positionnent du point de vue diplomatique par rapport à cette Europe encore dominante, même si leur puissance économique et financière leur assure une certaine importance sur la scène internationale. Les États-Unis se méfient de cette Europe impérialiste, dans la mesure où l'internationalisme professé par Wilson a insisté sur la pratique d'une diplomatie transparente entre les pays concernés, grands et petits, afin de ne plus avoir affaire à des négociations menées en coulisse entre les principales puissances européennes. C'est ainsi que la politique extérieure américaine a été marquée par l'oscillation entre l'isolationnisme traditionnel et l'internationalisme "révolutionnaire". Quant à la Porte Ouverte, elle s'est particulièrement appliquée en Amérique latine et en Chine. Alors que la page de l'internationalisme se tourne, le multilatéralisme apparaît sous la présidence de Roosevelt, qui le met véritablement en place à partir de 1945. Néanmoins, ce système multilatéral puise sans aucun doute ses origines dans l'internationalisme de Wilson car on retrouve l'idée d'un ordre international qui permettrait de garantir la paix et la sécurité dans le monde, cette fois-ci avec la création de l'ONU. La continuité en politique extérieure américaine est réelle. Toutefois, un autre idéal se profile dans le multilatéralisme et qui est celui de la prospérité économique dans le monde. En effet, il n'apparaissait pas dans les Quatorze Points de Wilson, pour la simple raison que Wilson n'a pas connu la crise de 1929. Une rupture (ou encore une évolution) apparaît nettement à ce niveau de la politique extérieure américaine, qui place désormais l'économie au premier plan, sinon à égalité avec la diplomatie. Cette prospérité est représentée par le FMI et le GATT (l'OMC en 1994), qui prennent en compte les recommandations de l'économiste Keynes, à savoir qu'une régulation permettrait d'éviter les excès du libéralisme que la crise de 1929 a révélés. Alors que le gouvernement de Roosevelt a commencé à réfléchir à un nouvel ordre international à la fin des années trente, la grande dépression qui s'est installée après la crise de 1929, le protectionnisme renforcé des uns et des autres et enfin l'éclatement d'une nouvelle guerre mondiale, ont retardé sa réalisation.

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La Charte de l'Atlantique en 1941 marque alors un tournant dans la politique extérieure des États-Unis, puisque ces derniers s'engagent résolument dans les affaires du monde en posant les principes d'lm nouvel ordre international qui puisse garantir la paix politique et économique dans le monde. Quant à la Porte Ouverte, elle est intégrée dans le multi1atéralisme avec la libéralisation des échanges, l'ouverture des frontières, la libre circulation des capitaux. Le multi1atéralisme a trouvé son acte fondateur. Si cela a été possible, c'est que les États-Unis sont devenus une puissance mondiale à part entière après avoir acquis la force militaire qui leur manquait. Dès lors, ce nouveau statut leur permettra, après la fin de la guerre, d'agir unilatéralement, selon les circonstances, car ils en auront les moyens. Depuis 1945, les États-Unis ne peuvent plus être isolationnistes, c'est-à-dire se retirer des affaires du monde lorsqu'ils le jugent nécessaire. Face à une Europe qui a perdu son rang de puissance mondiale, leur politique extérieure oscille cette fois-ci entre unilatéralisme et multi1atéralisme. C'est ce que j'appelle le paradoxe américain. C'est le changement de statut des ÉtatsUnis qui explique le passage de l'isolationnisme à l'unilatéralisme, de l'internationalisme au multi1atéralisme. En d'autres termes, c'est l'illustration du passage du monde du XIxe siècle à celui du xxe siècle. Ainsi, l'idéologie américaine affiche une continuité dans la théorie mais la politique extérieure va évoluer quant aux moyens de l'appliquer. L'isolationnisme devient alors caduc, pour laisser la place à l'engagement irréversible des États-Unis sur la scène mondiale, en particulier du côté des démocraties libérales face à l'URSS qui devient de plus en plus expansionniste. Truman en vient à déclarer en 1947 une aide unilatérale à tout pays qui serait menacé. Or l'ONU a été elle-même conçue pour garantir cette paix dans le monde sur la base de la non-ingérence. C'est le contexte de la guerre froide qui justifie cette prise de position unilatérale de Truman, ce qui autorise une sorte de modus vivendi de la part des pays européens protégés par l'alliance atlantique. En effet, les deux parties n'adhèrent pas forcément aux mêmes points de vue en matière de politique étrangère, comme dans le domaine économique, diplomatique et culturel, mais l'Europe l'accepte puisqu'elle bénéficie en contrepartie de la sécurité militaire des États-Unis. Ainsi, ce modus vivendi a conduit au statu quo. Ce dernier sera la marque de la guerre froide du côté du monde

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dit libre, du monde occidental, ce qtÙ se traduira par une forme d'allégeance à l'égard des États-Unis. Dans les années 1950, la guerre de Corée s'inscrit dans le cadre d'une décision unilatérale du côté des États-Unis, au moment de la présidence d'Eisenhower. En effet, ces derniers ont contourné le droit de veto du Conseil de sécurité pour s'adresser uniquement à l'Assemblée générale qui, comme on le sait, ne dispose d'aucun pouvoir décisionnel. C'est pourquoi, la guerre de Corée est considérée comme une intervention militaire américaine et ceci sans avoir obtenu l'accord de l'ONU. Au niveau du FMI, tout pays connaissant une balance des paiements déficitaire ou une monnaie nationale très fluctuante doit normalement recourir à ses crédits, afin de garantir la stabilité monétaire au niveau des taux de change. Tout déficit ou toute dévaluation est en effet signe de faiblesse ou de troubles monétaires qlÙ peuvent affecter les autres pays - comme cela s'était passé entre les deux guerres. Lorsque le dollar a connu de nombreuses fluctuations dans les années soixante et que la balance des paiements américaine est devenue considérablement déficitaire, les États-Unis, ayant la quote-part la plus élevée au sein du FMI, n'ont jamais voulu y recourir. C'est pourquoi, les règles multilatérales de l'ONU, de l'OMC, du FMI, semblent en définitive davantage concerner les pays adhérents qlÙ font face aux États-Unis, alors puissance mondiale. Mais il est important de noter que le système multilatéral va connaître une profonde évolution sous Reagan. En effet, celui-ci a marqué son époque en prônant le néo-libéralisme au tout début des années quatre-vingt, face à l'interventionnisme qui s'alourdissait. Désormais, la dérégulation est devenue le mot d'ordre et le système multilatéral a évolué vers une direction néo-libérale. Cela signifie que l'aspect interventionniste a été amoindri au profit de l'aspect libéral, qui s'affirme cette fois-ci sous une forme plus radicale que celle d'Adam Smith et qlÙ est celle de Milton Friedman. La politique extérieure des États-Unis a alors insufflé cette évolution au sein des institutions multilatérales, qui vont insister dorénavant sur la nécessité de libéraliser davantage grâce à la privatisation des secteurs relevant de l'État. Désormais, la dérégulation de Milton Friedman a succédé à la régulation de Keynes et la définition du multilatéralisme a singulièrement évolué depuis les années quatre-vingt, puisque la moyenne entre le libéralisme de Smith et l'interventionnisme de Keynes a fait une plus grande place au néo-libéralisme de

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Friedman. Cependant, le système multilatéral fonctionne toujours puisque les institutions sont encore en place. En ce qui concerne le tiers-monde, les actions unilatérales des États-Unis sont devenues plus fréquentes après la décolonisation, comme la guerre du Vietnam sous Johnson ou le Chili en 1973 sous Nixon. Ces actions ont toujours été menées dans le cadre de la guerre froide puisqu'il s'agissait de contenir avant tout l'expansion communiste. Mais en décembre 1989, alors que le mur de Berlin est tombé depuis un mois, le président George Bush intervient au Panama contre le général Noriega, accusé de trafic de drogue, et qui avait annulé les élections à la suite de la victoire de l'opposition. Par ailleurs, les pays de l'Amérique latine n'ont jamais pu se constituer en une union douanière dans les années cinquante à cause du refus des États-Unis6. Ce sera réalisé de nos jours mais d'une manière morcelée avec le Mercosur et la zone de libre-échange entre les États-Unis, le Mexique et le Canada (ALENA). La guerre froide a indubitablement permis le statu quo. Critiquer ouvertement l'unilatéralisme américain dans le monde revenait à cautionner la politique soviétique qui, elle-même, s'opposait idéologiquement à l'impérialisme américain. Or la guerre froide se termine avec la chute du mur de Berlin en 1989, ce qui a entraîné la disparition de l'URSS. L'tmiversalisme alors prôné par le multilatéralisme est de nouveau d'actualité, et se vérifie plus que jamais de nos jours. La fin de la lutte idéologique entre les deux Grands a fait disparaître le statu quo observé jusque-là par les pays du monde occidental. La puissance des États-Unis est restée intacte, et se trouve même renforcée sur la scène internationale, puisqu'elle est désormais unique et auréolée de sa victoire sur le communisme. Mais cela a aussi signifié pour les pays ayant accepté le modus vivendi dans leurs relations avec les États-Unis, de relativiser ou de mettre fin à cette forme d'allégeance. Il me semble nettement que c'est la fin du statu quo depuis le début des années 90 qui rend l'unilatéralisme américain moins supportable, moins tolérable qu'auparavant. De l'autre, les États-Unis sont aussi moins enclins à ménager leurs alliés, ou à

6. Régine Perron, "La CEE face aux États-Unis: l'examen du traité de Rome au GAIT en 1957", in Marie-Thérèse Bitsch, Wilfried Loth & Raymond Poidevin, Institutions européennes et identités européennes (Bruxelles: Bruyalnt, 1998), pp. 217-239.