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Les Etats-Unis et l'Europe face à la guerre d'Irak

De
325 pages
Cet ouvrage montre comment la guerre d'Irak de 2003 s'inscrit dans le contexte historique de l'alliance stratégique entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis au Moyen-orient depuis près d'un siècle. Il rappelle l'histoire profonde de la formation de l'Irak contemporain, et étudie la transformation des rapports entre l'Irak et l'Occident des années 1970 à nos jours. Il éclaire les raisons profondes et immédiates, ouvertes et cachées, de la guerre de 1990-2003, et en étudie l'influence sur les relations transatlantiques ainsi que sur les conditions de l'émergence éventuelle d'une Europe politique et militaire.
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,
Les Etats-Unis et l'Europe
face à la guerre d'IrakComprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Khalil AL-JAMMAL, Les liens de la bureaucratie libanaise
avec le monde communautaire, 2005.
Véronique BESNARD, Mise en images du conflit afghan, Rôles
et utilisations de la photographie dans la presse internationale,
2005.
Moafaq Mohamed YOUSSEF et Marie Joseph CHALVIN, Un
Irakien raconte 1994-2005. De l'exil aux élections, 2005.
François LANTZ, Chemins de fer et perception de l'espace
dans les provinces arabes de l'Empire ottoman, 1890- 1914,
2005.
Hichem KAROUI, L'après-Saddam en Irak, 2005.
Alireza MANAFZADEH, Ahmad Kasravi. La preière victime
de l'islamisme radical, 2004.
Assia MOHTAR KAÏS, Les Palestiniens au Koweït: histoire
d'une réussite inachevée (1948-1990), 2004.
Mustapha CHELBI, L'Islam en procès, 2004.
Noureddine SÉOUDI, La formation de l'Orient arabe
contemporain 1916-1939 au miroir de la Revue des Deux
Modes, 2004.
Kamal BA YRAMZADEH, Les enjeux principaux des relations
entre l'Iran et l'Europe de 1979 à 2003, 2004.
Fabienne LE HOUEROU, Migrants forcés éthiopiens et
érythréens en Egypte et au Soudan, 2004.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Sid-Ahmed SOUIAH, Les
frontières au Moyen-Orient, 2004.
Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au Moyen Age,
2004.
Jean-Jacques LUTHI, Egypte et Egyptiens au temps des vice-
rois, 1801-1863, 2003.
Pierre DARLE, Saddam Hussein, maître des mots, 2003.
Bruno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003.
Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de l'Irak
contemporain, 2003.
Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003.
Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003.
Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002.Michel GUELDRY
,
Les Etats-Unis et l'Europe
face à la guerre d'Irak
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso
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Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa ROC ITALIE Ouagadougou 12
-1053 Budapestwww.librairieharmattan.com
e-mail: harmattanl@wanadoo.fr
(Ç) L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9186-7
EAN : 9782747591867Introduction
Cet ouvrage se donne plusieurs buts complémentaires. En premier
lieu, il entend montrer comment la guerre d'Irak de 2003 s'inscrit dans le
contexte historique de l'alliance stratégique entre le Royaume Uni et les
Etats-Unis au Moyen-Orient depuis près d'un siècle, de la quête du
pétrole par ces deux pays en particulier et par les puissances industrielles
en général, et de la domination de cette région du monde depuis la fin de
l'empire ottoman par les Occidentaux. Il explique ensuite les causes
immédiates de cette « seconde» gueITe contre l'Irak en 2003, en montrant
pourquoi et comment le gouvernement de George W. Bush a décidé cette
gueITe, et ses amis, alliés, clients et adversaires réagirent à cette
poussée de la puissance américaine. Il étudie enfin l'influence directe de
cette guerre sur les relations transatlantiques, ainsi que sur les conditions
de l'émergence éventuelle d'une Europe politique et militaire.
Sur cet arrière-plan, plusieurs thématiques frappent l'observateur.
D'abord l'absolue supériorité militaire, technologique et diplomatique des
Etats-Unis dans le monde, thème qui conduit à souligner aussi clairement
les limites de la force américaine, comme de la guerre elle-même dans la
résolution des conflits, dans la lutte contre la prolifération des armes de
destruction massive (ADM), dans la lutte contre le terrorisme
international, enfin dans la résolution des conflits entre les démocraties et
les «Etats-voyous ». La question d'Irak, aITivée à son terme
contemporain, montre que si la guerre peut résoudre certains problèmes
comme l'élimination d'un dictateur, elle en aggrave d'autres, tel
l'antiaméricanisme dans le monde, tout particulièrement dans le monde
arabe, le gigantesque déficit budgétaire américain, la crise des Nations
Unies, et en crée de nouveaux comme l'infiltration de terroristes et le
développement du radicalisme islamique en Irak. Toute guerre présente
des effets pervers, a fortiori lorsqu'elle est mal engagée et quand sa
légitimité est largement contestée. Or, une stratégie d'attente ou
d'apaisement vis-à-vis des dictateurs et des forces terroristes comporte
aussi des risques propres, d'où le besoin d'une voie médiane et de
politiques originales. Ainsi, le projet irakien de l'administration Bush
représente-t-il un pari risqué sur l'efficacité de l'outil militaire pour
résoudre directement ou par ricochets huit problèmes distincts et
7connexes: une dictature honnie mais militairement affaiblie, une crise
entre l'Irak et les inspecteurs des Nations-Unies, le conflit israélo-
palestinien, la sécurité d'Israël vis-à-vis de ses voisins arabes, la
prolifération des ADM, le terrorisme international, la sécurité nationale
des Etats-Unis, enfin la réforme et la démocratisation du monde arabe. La
guerre entre Saddam Hussein et les Etats-Unis débuta par le premier
conflit du Golfe en 1991 et se termina après une décennie d'affrontements
par l'invasion de 2003. Mais la crise en Irak, elle, continue. Elle montre
que pour les démocraties, l'intervention militaire, fût-elle déclarée
« préventive », devrait demeurer une exception tactique, subordonnée à
une stratégie politique et économique plus vaste, fondée sur la diplomatie
et la coopération internationale.
Le second thème saillant est celui de la centralité des Etats-Unis
d'Amérique dans le système international. Ce fait impose deux
constatations. En premier lieu, l'importance de l'orientation du pouvoir
américain par les Américains eux-mêmes, notamment par le Président et
le Congrès qui conduisent la politique étrangère, ainsi que par les partis
politiques, les médias et les groupes de pression qui l'influencent.
Ensuite, le positionnement par rapport aux Etats-Unis est une question
essentielle pour tous les pays au sein du système international. Se
positionner par rapport aux Etats-Unis, le modèle économique,
économique et culturel dominant, oblige alors chaque pays à définir un
ensemble de questions internes et externes. Les questions internes
comprennent la légitimité du gouvernement national, sa stratégie
électorale et clientéliste et celle des partis politiques, son modèle
économique et social national, le contrat social entre Etat et citoyens, le
rapport entre la démocratie locale et le capitalisme global. Les questions
internationales comprennent notamment le positionnement diplomatique
par rapport à l' Amérique (choix entre opposition, collaboration
pragmatique ou alliance de principe avec elle), la position relative du pays
dans le commerce international, les préférences nationales envers les
grandes questions du commerce international au sein de l'Organisation
Mondiale du Commerce, envers les organisations internationales,
notamment l'Organisation des Nations Unies, l'attitude par rapport aux
grands traités internationaux comme le Protocole de Kyoto (1997) et aux
institutions comme la Cour Pénale Internationale (statut de Rome de
1998), envers les choix nationaux dans la géopolitique du pétrole, vis-à-
vis du conflit israélo-palestinien et dans la lutte contre-terrorisme. Ainsi,
8comme l'exprime Patrice Paoli, directeur adjoint du bureau Amériques-
Caraïbes au ministère français des Affaires Etrangères, la relation d'un
pays par rapport aux Etats-Unis est «un déterminant important»
1.de l'identité nationale De ce fait, la relation entre le monde et les Etats-
Unis est largement déterminée par la direction de la politique
internationale de Washington; et la «guelTe contre le terrorisme»
devrait être rebaptisée la «guelTe contre le terrorisme dirigé contre les
Etats-Unis ».
La guelTe de 2003 en Irak révèle également la dure gésine du monde
arabo-musulman et la difficulté à faire entrer dans sa modernité une
région historiquement marquée par l'impérialisme occidental et qui, de
nos jours, reste caractérisée par un formidable potentiel humain et naturel,
mais aussi par l'autocratie et la cOlTuption, le sous-développement
économique et social, une culture sociale autoritaire, la discrimination
contre les femmes, un fait religieux radical et une démographie galopante.
Au Moyen-Orient et en Irak, l'un de ses centres géopolitiques,
s'entrecroisent six forces majeures du monde moderne: l'Islam, le
pétrole, les relations avec Israël, la croissance démographique du sud, une
émigration substantielle vers les démocraties européennes et finalement,
comme l'analyse le géographe Georges Mutin2, les besoins en eau. Les
pays d'Europe attirent et repoussent leurs voisins méditerranéens et
moyen-orientaux par leur force économique, leur substrat judéo-chrétien,
mais aussi par une culture largement laïcisée et des relations ambivalentes
avec le monde arabo-musulman. A travers le 'processus de Barcelone'
(1995), l'Union européenne s'est engagée dans un partenariat à long
terme avec l'espace arabo-méditerranéen, proposant des projets de
développement économique, humain et des infrastructures3 . Pourtant, en
même temps, s'y affirment des partis anti-immigrés et anti-
musulmans (Front National, Vlaams Blok, Lega Lombarda et Lega Nord
per l'indipendenza della Padania). De nos jours, le Moyen-Orient est à un
nouveau carrefour de son histoire, car il se trouve placé sous la pression
1 Patrice Paoli, directeur adjoint du bureau Amériques-Caralbes au ministère des
Affaires Etrangères, intervention au colloque «La France et les Amériques », Florida
International University, Miami, Floride, 2-3 avril 2004.
2 Georges Mutin, Géopolitique du monde arabe, Paris, Ellipses, 2001, et L'eau dans le
monde arabe. Enjeux et conflits, Paris, Ellipses, 2000.
3
Voir Filali Osman et Philip Christian, Partenariat euro-méditerranéen: le processus
de Barcelone, Bruxelles, Bruylant, 2003.
9directe des Etats-Unis, lesquels s'affirment déterminés à démocratiser et à
moderniser la région en commençant par l'Irak ou, selon leurs
détracteurs, à organiser la région à leur avantage et à celui de leurs alliés
régionaux, notamment Israël. Quelle que soit l'interprétation, il demeure
que, au moins depuis le XIXème siècle colonial, l'Europe a influencé le
monde arabo-musulman par sa définition de la communauté, de l'Etat, de
l'économie, des rapports entre les minorités et la majorité, entre la
religion et l'Etat, entre l'individu et la communauté, et a tenté de le
dominer militairement et économiquement. Cette «mondialisation »,
longtemps à sens unique, fut synonyme d'une occidentalisation difficile
pour les habitants du Moyen-Orient, d'où ses crispations ethniques et
identitaires. Or, la guerre d'Irak indique que dans ses rapports
contemporains avec l'Occident et surtout l'Amérique, le monde arabo-
musulman est sommé de surmonter le passé lointain et le passé colonial
récent, et de choisir entre un Islam modéré et le fondamentalisme
islamiste -- ce que The Economist du 24 avril 2004 nomme «l'islamo-
fascisme ». D'ailleurs, Hicham ben Abdallah el Alaoui, cousin du roi du
Maroc Mohamed V et fondateur de l'Institut d'Etudes Contemporaines
sur l'Afrique du Nord et le Moyen- Orient à l'université de Princeton,
4
écrit précisément que « le monde arabe» est « au pied du mur », tandis
que Alain Gresh du Monde Diplomatique que l'Arabie Saoudite est elle
aussi forcée de faire un «grand écart» difficile et périlleux pour le
royaume5.
La guerre d'Irak a aussi mis en lumière le statut capital mais, du point
de vue américain, incertain et changeant de l'Europe, sur ce que l'ancien
Secrétaire d'Etat américain Zbigniew Brzezinski décrit comme « le grand
échiquier» mondia16. En effet, si les Etats-Unis sont, pour le meilleur ou
pour le pire, situés au coeur du système international, l'Europe en est
l'une des composantes essentielles. Or, elle n'est ni un acteur « unitaire»
ni un acteur cohérent, et du point de vue militaire et diplomatique, c'est
4
« The WaITior President », The Econolnist, 24 avri1 2004, p. 34, Hicham ben Abdal1ah
el Alaoui, "Le monde arabe au pied du mur", Le Monde Diplomatique, octobre 2003, pp.
1,18-19.
5
Alain Gresh, « Les grands écarts de l'Arabie saoudite », Le Monde Diplomatique, juin
2003,pp.16-17.
6 Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L'Amérique et le reste du monde, Paris,
Hachette, 2000, voir aussi l'original américain The Grand Chessboard: American
PrÙnacy and its Geostrategic Imperatives, New York, Basi c Books, 1997.
10une puissance virtuelle7 De toutes les grandes régions géopolitiques,
l'Europe est la plus proche de l' Amérique (et devrait lui être
indispensable) en raison de la convergence de six facteurs-clefs: la
culture, les valeurs, I'histoire, les moyens effectifs de l'action
internationale, les intérêts et les échanges économiques. Entre eux deux,
ces deux continents ont créé une bonne partie de I'histoire universelle
contemporaine: révolutions démocratiques et libérales, nationalismes et
impérialisme, révolution industrielle et post-industrielle, communisme et
8.
fascisme, capitalisme et société de consommation Les positions de
l'Union européenne et des Etats-Unis sur maintes questions
internationales (notamment en ce qui concerne la stabilité et la sécurité),
les négociations qu'elles mènent et les compromis qu'elles adoptent ou
n'adoptent fas dans ces domaines, influencent largement un certain ordre
du monde. De plus, la « communauté de sécurité» qu'elles ont établie
depuis 1949, grâce au Traité de Washington et à l'OTAN, est sans égale
dans l'histoire, si bien que leur coopération dans la lutte contre le
terrorisme, depuis le Il septembre 2001, est indispensable pour combattre
ce fléau. Au demeurant, deux membres des «P5» (les cinq membres
permanents du Conseil de Sécurité), Londres et Paris, sont des alliés
européens de Washington, et seules les nations européennes ont la
capacité de l'aider sérieusement et durablement, en soldats, matériels,
renseignements et en ressources financières, dans la reconstruction
continue de l'Irak d'après-guerre. Une exception partielle peut être faite,
ici, pour certains pays riches comme l'Arabie Saoudite ou le Japon, qui
ont des capacités de financement considérables mais peu de marge de
7 Voir par exemple Charles G. Cogan, The Third Option. The Emancipation of European
Defense, 1989-2000, Westport, CT, Praeger, 2001. Cet ouvrage résume bien les
changements institutionnels et politiques de la défense européenne entre le mur de Berlin
et le traité de Nice.
8 Pierre PascaIlon dir., L'Alliance atlantique et l'OTAN, 1949-1999. Un demi-siècle de
succès, Bruxelles, Bruylant, 1999.
9
Voir Nicole Gnesotto, La puissance et l'Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 1999,
Bernard Adam, Dominique David et alii, La nouvelle architecture de sécurité en
Europe. Le quadrilatère OTAN- Union européenne -OSCE-UEO, un gage de stabilité?
Bruxel1es, GRIP, 1999, Pierre Hassner et lustin Va1"sse, Washington et le monde.
Dilemmes d'une superpuissance, Paris, Autrement/Poche, 2003, et Emmanuel Todd,
Après l'empire. Essai sur la décomposition du système alnéricain, Paris, Gallimard,
2002. Sur les relations transatlantiques en général, on consultera aussi les ouvrages de
lean-Baptiste Durose11e et Pierre Renouvin et sur les rapports entre la France et I'OTAN,
ceux de Frédéric Bozo.
Ilmanoeuvre politique et peu de goût pour intervenir hors zone. Enfin,
comme le Secrétaire d'Etat Colin Powell le constata à ses dépens,
l'opposition de Berlin, Moscou et Paris eut un effet d'entraînement et de
mobilisation considérable contre les demandes d'aide de Washington et
lui coûtèrent probablement le soutien précieux de la Turquie et d'autres
10pays musulmans.
La question d'Irak dans sa globalité constitue un point-clé des
relations transatlantiques, notamment depuis la fin de la seconde Guerre
Mondiale et, bien plus que les crises de Bosnie et du Kosovo, constitue la
première crise importante de ces relations depuis la fin de l'Union
Soviétique. Pour un auteur comme Jacques Julliard, ce «révélateur
irakien» marquerait une « rupture dans la civilisation », et pour Elizabeth
Pond, journaliste spécialiste de l'Allemagne, il s'agirait même d'une
Il.«presque-mort de l'Alliance atlantique» Si ces analyses prêtent à
discussion, il reste vrai que la guerre marque notre époque par l' enj eu
qu'elle représente pour les Etats-Unis, l'Europe, le Moyen-Orient, pour la
lutte contre le terrorisme, par l'ampleur des différends entre les
partenaires transatlantiques, et enfin par la détermination renouvelée des
acteurs principaux (Washington, Londres, Paris) à influencer les relations
transatlantiques dans un sens conforme à leurs vues. L'histoire apportera
une perspective plus claire sur la portée et sur l'impact dans le temps de la
question d'Irak et de la gueITe, son plus récent avatar, mais d'ores et déjà,
les ouvrages de plusieurs insiders américains (acteurs à l'intérieur du
système décisionnel), comme Paul O'Neill, ancien ministre des finances
de George W. Bush, Richard Clarke, l'ancien responsable de la lutte anti-
terroriste sous trois présidents, Karen P. Hughes, l'ex -directrice de la
communication pour le président (et depuis mars 2005 la directrice de sa
«diplomatie publique »), et de journalistes bien placés comme Bab
10 A cet égard, on verra par exemple le recueil de discours officiels de Dominique de
Villepin, Un autre monde} Paris, L'Herne, 2004, et particulièrement les pages 37-145
pour ce qu'i l nomme « L'épreuve iraqui enne ».
Il Jacques Julliard, Rupture dans la civilisation. Le révélateur irakien, Paris, Gallimard
(NRF), 2003, et surtout «La plus grande victoire de Ben Laden... », pp. 72-75, et
Elizabeth Pond, Friendly Fire. The Near-Death of the Transatlantic Alliance, Pittsburgh,
PA, EUSA et Washington DC, Brookings Institution Press, 2004.
12Woodward, nous permettent de mieux comprendre certains mécanismes
12.qui ont conduit au « divorce» atlantique
Si les Etats-Unis furent sans nul doute le moteur de toute l'affaire,
l'Europe y joua un rôle capital pour plusieurs raisons. L'Allemagne, la
France et la Russie menèrent la lutte contre la guerre, les trois
gouvernements étant largement soutenus par leurs citoyens, sans parler de
l'opinion publique européenne et arabe. Alors l'Amérique se lança contre
l'Irak à la tête d'une coalition certes vaste par le nombre des pays
engagés, mais avec son autorité morale internationale sérieusement
entamée, et sans la participation d'aucun pays arabo-musulman. La guerre
d'Irak révéla donc un des mystères ésotériques dont les nombres ont le
secret: Jacques Chirac et Gerhard Schroder représentaient certes une
minorité de dirigeants européens opposés au conflit, mais le fort soutien
populaire dont ils bénéficièrent permet d'avancer qu'ils ne furent pas
vraiment isolés. Et de son côté, Washington, pourtant soutenu par la
majorité des gouvernements européens, semblait tirer son crédit moral
surtout de la présence à ses côtés de Tony Blair, lui-même très contesté
par une bonne partie des Britanniques et de son propre parti néo-
travailliste. A cet égard, deux questions soulignent le rôle-clef de Londres
dans cette dynamique des alliances. Tony Blair n'était-il pas le seul
Européen capable de modérer le belliqueux Texan? Et sans l'aide
précieuse du Royaume-Uni, la majorité de l'Europe aurait-elle suivi la
Maison Blanche, ou se serait-elle contentée d'un prudent attentisme pour
ne pas irriter le géant américain? Quelle que soit la réponse, le soutien de
nombreux pays et la nature même de sa cause, étaient encore insuffisants
pour conférer à George W. Bush l'indiscutable légitimité -- notamment
parmi les pays arabes -- que son père avait su obtenir de main de maître
en 1990-91. Donc la question d'Irak révéla le besoin d'Europe à la fois en
Europe et aux Etats-Unis, comme l'ampleur des désaccords sur ce que
l'Europe devrait être par rapport aux Etats-Unis. Elle souligna aussi les
limites et les ambiguïtés de la Politique Etrangère et de Sécurité
12Richard Clarke, Against All Enemies: Inside America's War on Terror. What Really
Happened, New York, Free Press, 2004, Karen P. Hughes, Ten Minutes From Normal;
New York, Viking, 2004, Ron Suskind, The Price of Loyalty: George W. Bush, the
White House and the Education of Paul O'Neill, New York, Simon and Schuster, 2004;
Bob Woodward, Bush at Work, New York, Simon and Schuster, 2002 et surtout Plan of
Attack, New York, Simon and Schuster, 2004.
13Commune (PESC) dans le cadre atlantique. Londres, fidèle à des
décennies d'atlantisme, mena le parti proaméricain, où se distinguèrent
notamment l'Espagne, l'Italie et la Pologne, mais où l'on compta la
totalité des pays d'Europe centrale et orientale (PECO) qui entreraient
erdans l'Union européenne le 1 mai 2004. Or, une forte majorité de
citoyens au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, et dans une moindre
mesure en Pologne, était clairement opposée à l'engagement militaire de
nature préventive contre Saddam Hussein.
Les positions nationales furent donc polarisées, mais avec des
éléments nouveaux par rapport aux traditions nationales établies et à ce
que l'on pensait pouvoir attendre de chaque capitale. Le président Bush
sembla abandonner non seulement le multilatéralisme de son père, mais
aussi cinquante années de coopération étroite avec l'OTAN et deux de ses
grands alliés, au profit d'une coalition ad hoc ou, comme le général de
Gaulle l'aurait peut-être dit, une coalition « de rencontre ». L'Allemagne
ensuite, qui rompit spectaculairement à cette occasion avec un demi-
siècle de discipline pro-atlantique et qui, pour la première fois depuis sa
création en 1949, défia la Maison-Blanche sur une question de sécurité
nationale. Le Royaume-Uni opta pour le soutien à Washington, tout en
s'évertuant à l'amener devant l'ONU pour une première résolution (R
1441 du 8 novembre 2002) imposant les inspections de la Commission de
Contrôle, de Vérification et d'Inspection des Nations Unies (CCVINU,
UNSCOM en anglais), et pour une seconde résolution en février 2003,
autorisant expressément la guerre. Fait nouveau, Londres sembla évoluer
par rapport à son «grand large» traditionnel. Tony Blair tenta
d'intercéder comme médiateur entre les Etats-Unis et l'Europe, et entre
Washington et les Nations Unies. En un compromis plutôt novateur pour
la diplomatie britannique, il tenta de concilier d'une part l'atlantisme
inconditionnel, « la relation spéciale» entre les Etats-Unis et le Royaume-
Uni et, d'autre part, sa propre philosophie de Saint-Malo, plus pro-
européenne, puisque née de sa désillusion devant l'attitude américaine
dans les crises des Balkans. La défaite électorale de José Maria Aznar et
du Parti Populaire en mars 2004, permit l'élection de José Luis Rodriguez
Zapatero en entraînant un changement de cap majeur pour l'Espagne,
jusque-là l'un des principaux alliés du Président américain en Irak. Ainsi,
la justesse de la cause américaine semblait en partie liée aux fortunes
électorales chez ses alliés principaux. Une certaine surprise vint aussi de
la Pologne, soucieuse de remercier l'Amérique de l'avoir libérée du joug
14soviétique et de lui avoir ouvert les portes de l'OTAN, et n'hésitant pas,
pour ce faire, à irriter la RFA, pourtant le principal bailleur de fonds de
I'DE et le plus grand soutien diplomatique de Varsovie tout au long des
années 1990 lors des négociations pour son entrée dans I'DE. La France,
pour sa part, resta fidèle à une certaine interprétation du gaullisme: le
gaullisme ostentatoire du discours de Phnom Penh, celui qui excelle à
prophétiser l'avenir, à théâtraliser et ritualiser la «haute politique»
internationale afin d'en tirer les plus grands bénéfices pour la France,
pour l'Europe-puissance et pour une (très hypothétique) «troisième
voie» dans les relations internationales. Mais elle rompit aussi avec son
engagement de 1990-91 aux côtés des Etats-Unis et avec une tradition qui
13.la vit intervenir avec eux dans cinq gueITes depuis 1945
D'ailleurs dans ce conflit, qu'est-ce que «l'Europe»? L'Union
européenne parla-t-elle pour l'Europe, à travers les positions médianes
dégagées par Javier Solana, Haut Représentant pour la PESC? L'Europe,
était-ce les prises de position adoptées par la présidence grecque du
Conseil des ministres et celles du Conseil des affaires générales et
relations extérieures? Parla-t-elle par la voix des édiles du peuple
européen, le Parlement Européen de Strasbourg, des exécutifs nationaux
ou de l'opinion populaire? Ou fut-elle seulement une polyphonie-
cacophonie de 25 voix provenant de 25 capitales différentes? Y aurait-il
pour reprendre l'expression du Secrétaire américain à la défense, Donald
Rumsfeld, une «vieille Europe» et une «nouvelle Europe»? Dans ce
débat, quelle est la part de la loyauté légitime envers Washington et du
13 Voir Marie-Françoise Durand et Alvaro de Vasconcelos, La PESe. Ouvrir l'Europe
au monde, Paris, Presses de Sciences Po, 1998. Pour les publications relatives à l'impact
de cette affaire d'Irak sur les relations transatlantiques, voir Martin Ortega, Iraq: A
European Point of View, Paris, EUISS, Occasional Paper 40, décembre 2002, Philip H.
Gordon et Jeremy Shapiro, Allies at War. America, Europe and the Crisis over Iraq,
Washington, DC, Brookings Institution Press, 2004 et Elizabeth Pond, op.cit.; Gustav
Lindstrom dir., Shift or Rift. Assessing US-EU Relations after Iraq, Paris, EUISS, 2003,
Gustav Lindstrom et Burkard Schmitt dir., One Year On: Lessons froln Iraq, Paris,
EUISS, 2004; Christina V. Balis et Simon Serfaty dir., Visions of America and Europe.
September 11, Iraq, and Transatlantic Relations, Washington, DC, Center for Strategic
and International Studies, 2004. L'ouvrage de William Shawcross, The U.S. Britain,
Europe and the War in Iraq, Londres, Atlantic Books, 2003, présente une interprétation
favorable de la politique des Etats-Unis. Panni les publications françaises, on distingue
notamment Pascal Boniface, La France contre l'empire, Paris, Robert Laffont, 2003,
Thierry de Montbrial, Quinze ans qui ébranlèrent le monde. De Berlin à Bagdad, Paris,
Dunod, 2003.
15désir aussi légitime pour une Europe-puissance dans la détermination de
positions communes? Comment concilier les tiraillements entre 1' OTAN,
cette organisation in statu vivendi qui implique l'acceptation du
leadership américain, et la PESC, politique in statu nascendi qui implique
une certaine autonomie européenne? Et comment concilier la PESC, qui
suppose un certain « partage» de la souveraineté des Etats européens en
14
matière de défense, et le principe d'indépendance nationale?
Donc, il faut s'interroger sur la nature de la guerre de cette
« coalition» contestée, pour voir comment elle s'inscrit dans son arrière-
plan politique et historique. Ce conflit de 2003 présente au moins quatre
points communs avec des guerres qui l'ont précédé. Il fut d'abord une
période de mobilisation politique, de polarisation des esprits et de
simplification du discours des politiciens, médias, partisans et adversaires
de la guerre. Cette observation est d'autant plus importante que si
l'opération Iraqi Freedom, conflit à l'intérieur des frontières d'un Etat, se
situe sans nul doute dans le contexte plus large de la guerre mondiale
contre le terrorisme, les rapports entre la première et la seconde restent
fortement contestés. Tout le monde s'accorde sur le besoin de lutter
contre le terrorisme, mais s'oppose sur l'utilité de la guerre d'Irak dans
cette lutte. De ce point de vue, la guerre d'Irak de 2003 ressemble plus à
celle du Vietnam qu'à la seconde guerre mondiale. Le lien stratégique et
moral dans la guerre des Etats-Unis contre l'Allemagne nazie et le Japon
impérial était clair pour l'immense majorité des contemporains et, depuis,
pour les historiens. En revanche, lorsque entre 1959 et 1975, Washington
lia sa guerre du Vietnam à la défense des pays « libres» de l'Asie du sud-
est suivant la « théorie des dominos », rares furent ceux qui acceptèrent ce
raisonnement. Les divisions internationales autour des raisons et des
objectifs de la guerre d'Irak de 2003 ressemblent plus à celles affichées
dans les années 1960 face au Vietnam qu'à l'unité nationale et
14
Pour ce qui concerne en général la politique de sécurité et de défense de l'Union
européenne, et en particulier ses réactions face à la guerre d'Irak, on se reportera à quatre
centres de recherche: L'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (www.iris-
france.org) dirigé par Pascal Boniface, L'Institut d'Etudes de Sécurité de l'Union
européenne (http://www.iss-eu.org) dirigé par Nicole Gnesotto, l'Institut Français des
Relations Internationales (www.ifri.org) et notamment son Centre Français sur les Etats-
Unis dirigé par Guillaume Pannentier, enfin le Brookings Institution
(www.brookings.edu) à Washington DC, et notamment son Centre sur les Etats-Unis et
l'Europe, dirigé par Philip H. Gordon.
16internationale des années 1940 face aux fascismes. Le contraste avec la
guerre en Afghanistan qui débuta en octobre 2002 et fut largement
acceptée et soutenue par les alliés des Etats-Unis, ainsi que par maints
pays musulmans, renforce l'impression de « décalage ». Cette opération
Liberté Immuable (Enduring Freedom) contre les Talibans ne souleva pas
autant de protestations que suscita l'opération Liberté pour l'Irak (Iraqi
Freedom). Un second point commun entre l'Irak et maintes autres guerres
tient à ce que les raisons officielles furent souvent éloignées des raisons
réelles, et qu'elles évoluèrent avec le temps, en fonction de la fortune des
armes et des oppositions politiques. Deux exemples suffiront. Après tout,
si la première croisade date de 1096, c'est dès les années 1070 que le
pape Grégoire VII (1020-1085) pensa à une expédition en Orient
officiellement dirigée contre les Musulmans, mais en fait montée en
opposition aux Byzantins, schismatiques depuis 1054. Grégoire VII
pensait ainsi pouvoir réunifier l'église de Rome et l'église orthodoxe, tout
en renforçant sa propre position dans les terres papales, en Italie et en
Europe contre l'empereur germanique Henri IV (1050-1106) et les
conquérants normands de Robert Guiscard (1016-1085). Neuf siècles plus
tard, en 1946, au début de la guerre d'Indochine, l'objectif premier de la
France était de préserver son empire colonial asiatique et de venger son
humiliation par les Japonais. Mais les attaques contre le communisme
vietnamien d'Hô Chi Minh permirent à la France de négocier le soutien
d'Etats-Unis récalcitrants et anticolonialistes. En effet, en 1943-45,
Franklin D. Roosevelt, puis Harry Truman avaient tracé une ligne claire:
les Etats-Unis n'interviendraient pas pour aider les Britanniques et les
Français à préserver leur empire colonial. Toutefois, l'anticommunisme
de la France, qui tout à la fois dissimulait, excusait et renforçait ses
menées impériales en Indochine, trouva un écho grandissant au
Pentagone, au Département d'Etat et au Congrès après le déclenchement
de la guerre de Corée en juin 1950. L'Amérique, perturbée par la victoire
de Mao Zedong en Chine continentale fin 1949, épousa rapidement le but
français officiel de la guerre: l'anticommunisme. Ainsi mit-elle le doigt
dans un engrenage fatal. De la même manière, une étude approfondie de
la guerre d'Irak révèle d'autres causes que le casus belli officiel de
Washington ainsi qu'un transfert progressif des raisons officielles. Or, la
justification de la guerre est une obligation essentielle pour toute
démocratie, surtout quand de nombreux alliés sont impliqués. Le
troisième point commun découle de la rencontre de deux remarques
précédentes. La guerre d'Irak et ses suites resteront marquées par la
17construction de fausses réalités historiques et de pseudo interprétations.
Nombre d'observateurs ont, à cette occasion, souffert de ce que Jean
Sévillia nomme (pour un tout autre contexte, mais l'expression est
parlante) le « historiquement correct », d'où la nécessité d' « en finir avec
15
le passé unique ». En effet, la guerre de 2003 se situe dans un contexte
historique et politique beaucoup plus vaste que ce que les journaux, la
télévision et l'Internet peuvent communiquer, à cause des contraintes de
leur format et de la concurrence qui poussent plus au goût de la formule,
qu'à la profondeur de l'analyse. Alors que généralement les civilisations
aristocratiques sont conscientes de I'histoire jusqu'à l'obsession et
cultivent par nature la mémoire et les rites, les sociétés démocratiques,
surtout les Etats-Unis, ont une culture populaire volontiers anti-
intellectuelle et nationaliste, qui met l'accent sur l'immédiat et sur
I'horizon électoral. Pour remédier à cet a-historicisme, il faut donc
chercher les racines du conflit dans un passé parfois lointain et dans des
16.domaines apparemment fort éloignés
A cet égard, nombre d'observateurs du Moyen-Orient avancent que
l'Amérique fit la guerre à l'Irak à deux reprises, en 1991 et en 2003. Il est
plus exact de dire qu'il y eut une longue guerre de treize ans, entre 1990
et 2003, encadrée par deux campagnes militaires brèves, et plus d'une
décennie d'hostilité diplomatique, d'embargo économique et d'opérations
militaires de déstabilisation d'une intensité faible. Le statu quo établi
entre Washington et Bagdad en 1991 dura jusqu'en 2002, mais il fut
marqué par quatre opérations militaires sérieuses par les Anglo-
Américains: 1993 (deux fois), 1996 et en décembre 1998 l'opération
Renard du Désert (Desert Fox), c'est-à-dire le bombardement de Bagdad
pendant quatre jours pour punir Saddam Hussein pour son absence de
15 Jean Sévillia, Historiquement correct: Pour en finir avec le passé unique, Paris,
Perrin, 2003. Cet ouvrage s'en prend à l'interprétation de gauche, marxiste et marxisante
de I'histoire nationale, mais ici nous utilisons le titre de cet ouvrage seulement parce
qu'il est parlant.
16 Sur les difficultés de la mémoire historique et les dangers de l' a-historicisme, voir
Marc Ferro, Les tabous de I 'Histoire. Pourquoi et comment I 'Histoire nous a caché les
fails, Paris, Pocket, 2004. Marc Ferro a aussi publié un ouvrage sur les tendances lourdes
des rapports entre Occident et Islam: Le choc de l'Islam, XVllle-XXle siècle, Paris,
Odile Jacob, 2003. Sur un sujet très voisin, voir Marc Ferro et Jean Planchais, Les
médias et I 'histoire. Le poids du passé dans le chaos de l'actualité, Paris,
CFPJNictoires, 1998.
18collaboration avec les inspecteurs de l'ONU17. Pour Washington, le
cessez-le-feu qui marqua la suspension de l'Opération Tempête du Désert
(Desert Storm) le 28 février 1991 annonça une autre stratégie contre
Saddam Hussein, une longue parenthèse entre deux opérations militaires
majeures. Pour le dictateur irakien, ces années 1991-2002 ne furent en fait
qu'une période d'entre deux guerres. Officiellement, la planification de la
destruction du régime bassiste par Washington remonte au 12 septembre
2002, date à laquelle le président George W. Bush présenta à l'Assemblée
Générale des Nations Unies une demande de résolution pour en finir une
fois pour toutes avec le régime irakien. En réalité, lorsque le 19 mars
2003 (à 21 h34, heure de la côte est des Etats-Unis, ou le 20 mars à 5h34,
heure de Bagdad), la coalition anglo-américaine lance l'opération Liberté
Irakienne contre un pays déjà exsangue, c'est l'aboutissement de douze
années de manoeuvres anglo-américaines contre la dictature de Saddam
Hussein. C'est aussi le point culminant d'un long renversement
d'alliances, car on ne peut comprendre les origines et les implications de
cette guerre de 2003 si on oublie que durant les années 1980, les Etats-
Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France, la Russie et d'autres pays
encore avaient scellé une alliance de facto avec Saddam Hussein et fait de
fort juteuses affaires (armes et pétrole) avec son brutal régime. Plus
profondément encore, la guerre de 2003 est aussi l'aboutissement d'un
siècle d'interventions anglo-américaines pour s'assurer du pétrole du
Moyen-Orient. On observe à cet égard depuis les débuts du XXème siècle
une remarquable continuité de la politique britannique (puis anglo-
américaine) de domination de l'Arabie, de la Mésopotamie et de l'Iran,
riches en hydrocarbures. D'où la ligne de conduite continue adoptée dans
cette région, allant de l'administration des provinces de l'Empire Ottoman
vaincu, au renversement du régime de Mohammed Mossadegh en Iran en
1953, à la Doctrine Carter de 1979 ou encore à l'alliance stratégique (et
contre-nature) des Etats-Unis avec l'Arabie Saoudite.
De bien des manières, le conflit de 2003 constitue aussi une plus
grande rupture que celui de 1990-91, et les ressemblances apparentes
soulignées ci-dessus y masquent au moins trois grandes différences.
Premièrement, la guerre de 1990-91 ne fut pas une guerre révolutionnaire,
elle fut au contraire une guerre de statu quo, alors que celle de 2002-03 a
17 Philip Gordon, Transatlantic Allies and a Changing Middle East, New York, Oxford
University Press/IISS, 1998, pp. 56-58.
19une portée bien plus vaste. Les objectifs de Tempête du Désert étaient
limités (libérer le Koweït), donc en février-mars 1991, alors que la
déroute irakienne se confirmait, le président George Bush refusa de
pousser son avantage pour détruire la totalité de la Garde Républicaine,
pour aller jusqu'à Bagdad, pour libérer le pays d'un dictateur retranché
dans ses bunkers ou même pour sauver les Chiites et les Kurdes qui, sur
son encouragement, avaient lancé une rébellion qui menaça gravement le
régime bassiste. Il existe plusieurs explications possibles à l'étrange
inaction du Président Bush père: éviter que les pays arabes de la coalition
ne l'abandonnent ou ne se retournent contre elle, éviter de donner
l'impression que Washington faisait une faveur spéciale à Israël, éviter un
éclatement du pays en zones ethniques, ce qui aurait renforcé le pouvoir
chiite au sud (soupçonné d'être favorable à l'Iran) et kurde au nord (avec
un possible effet d'entraînement sur le Kurdistan turc). On peut aussi voir
dans le respect par le Président Bush de la lettre des résolutions 660 et
661 (respectivement du 2 et 9 août 1990) la marque d'un homme intègre
et respectueux de la loi internationale, et la prudence d'un politicien
pragmatique depuis toujours, qui ne veut surtout pas devoir gérer un Irak
débarrassé de Saddam Hussein. Ainsi, la guerre de 1990-91 ressemble
bien à ce que Michael T. Klare appelle « une guerre des ressources» dans
».18« un paysage géopolitique mondial Au vu de ses résultats et du statu
quo tenitorial et politique, il est clair qu'en 1990-91 la sécurité du pétrole
saoudien et koweitien était alors une motivation essentielle. Si cette
motivation n'est pas absente de la guerre de 2003, loin s'en faut, elle n'est
pas non plus la seule: ses objectifs sont beaucoup plus ambitieux et
même révolutionnaires.
Une seconde différence cruciale concerne le conflit entre Israël et les
Palestiniens. En effet, la victoire de 1991 avait été suivie d'une relance
significative du processus de paix en Palestine, alors que la guerre de
2003, elle, s'est accompagnée d'une continuation voire d'une aggravation
de la violence en Palestine, et de la colère grandissante des Palestiniens et
des Arabes. La victoire de 1991 créa des conditions qui permirent un
certain déblocage régional. Les Palestiniens avaient soutenu l'invasion du
Koweït par Saddam Hussein, ils payèrent donc un lourd prix
18Michael T. Klare, Resource Wars: The New Landscape al Global Conflict, New York,
Metropolitan Books, 2001.
20diplomatique et économique pour cette position. De nombreux
travailleurs et résidents palestiniens furent expulsés d'Arabie Saoudite, et
les sources de financement saoudiennes et koweitiennes à l'OLP se
tarirent. Ces circonstances, conjuguées à la diplomatie de Bill Clinton,
amenèrent les adversaires à négocier, et ces pourparlers aboutirent aux
accords d'Oslo du 13 septembre 1993, suivis par Oslo II le 28 septembre
1995. Le 13 septembre 1993, sur les pelouses de la Maison-Blanche, un
Yasser Arafat jubilant et un Yitzhak Rabin récalcitrant signèrent l'accord
et se serrèrent la main sous l'oeil approbateur de Bill Clinton. Oslo I et II
constituent encore l'accord le plus important entre Israël et l'OLP. Le 26
octobre 1994, un accord de paix total fut également signé avec la
Jordanie, qui donna à Israël la sécurité recherchée sur sa plus longue
frontière terrestre. Malgré le marché noir local, l'économie de la Jordanie
avait été affaiblie par la guerre de 1991 et par l'embargo international
contre l'Irak, d'où son importante ouverture diplomatique vers l'état
hébreu. Oslo prévoyait notamment le retrait israélien de la bande de Gaza,
de maintes villes de la Cisjordanie et la création de l'Autorité
palestinienne, et devait beaucoup à l'action de Shimon Pérès, Yitzhak
Rabin, Yasser Arafat et du gouvernement norvégien. Certes cet accord
s'écroula, mais il marqua toutefois un engagement américain sérieux et
positif dans la région et le plus grand espoir pour la paix au Moyen-
Orient.
Or, après leur victoire en Irak en 2003, les Etats-Unis ne se décidèrent
à présenter la 'feuille de route' (road map) que fortement poussés par
Tony Blair, lequel considérait, comme la majorité des Européens, que la
paix et la justice en Palestine sont des étapes nécessaires pour désamorcer
le terrorisme islamiste international. Cette analyse n'est guère partagée à
Washington, et George W. Bush ne présenta effectivement la feuille de
route du Quartet que le 30 avril 2003 (il l'avait initialement proposée le
24 juin 2002). Mais, fin avril 2004, après une année d'efforts et d'impasse
diplomatiques, le président américain rompit avec des décennies de
neutralité diplomatique américaine sur le fond du problème israélo-
palestinien en soutenant Ariel Sharon sur deux points capitaux. Le 14
avril 2004, dans une conférence de presse conjointe avec le Premier
ministre israélien Ariel Sharon à la Maison-Blanche, George W. Bush
entérina l'existence des « centres de population israélienne» en
Cisjordanie (les adversaires les appellent des «colonies juives») et
proclama que « un retour complet et total aux frontières de l'armistice de
211949» était impossible. Et il proclama également que le retour des
réfugiés palestiniens de 1948-49 vers Israël n'était pas envisageable (ceci,
malgré l'article 13 de la Déclaration universelle des droits de I'homme et
la résolution 194 de l'Assemblée Générale des Nations Unies). Donald
Rumsfeld lui-même avait auparavant parlé des «territoires soi-disant
occupés» en août 2002, et George W. Bush avait qualifié Ariel Sharon
d' «homme de paix» le 18 avril 2002. Depuis cette époque, beaucoup
d'Arabes ont souvent jugé le président Bush trop favorable à la politique
du Likoud à cause de ses déclarations, de son approbation du principe du
mur de sécurité, de l'absence de condamnation de l'assassinat des
dirigeants du Hamas comme le cheik Yassine, de l'approbation du retrait
unilatéral de la bande de Gaza et du renforcement des implantations
israéliennes en Cisjordanie. Alors que les Arabes et les Européens
continuaient de voir un lien entre le conflit israélo-palestinien et au moins
une partie du terrorisme islamiste, le gouvernement des Etats-Unis
refusait d'établir une telle connexion et sembla, aux yeux de la majorité
des Arabes et des Européens, avoir lié sa politique à celle du Likoud
d'Ariel Sharon. En mars 2005, deux ans après le début de la guerre, le
monde se trouvait très loin de l'espoir suscité par les accords d'Oslo,
signé, eux, deux années après la victoire de la coalition sur l'Irak en
février-mars 1991. Comme le soulignait le quotidien Le Monde, il « était
important de préserver l'idée d'un donnant-donnant, celle d'un marché
conclu entre deux parties qui avaient chacune, des droits légitimes à faire
valoir sur une même terre. » Or, les Etats-Unis qui jusque-là avaient joué
le rôle de « courtier impartial» adoptèrent « le point de départ de la partie
19
israélienne », une position «partisane» . Vue la volatilité du Moyen-
Orient, le Président Bush et son administration en étaient-ils alors des
pompiers pyromanes?
Troisième différence fondamentale: les circonstances de la guerre de
2003 et ses suites jettent une longue ombre sur les relations avec
l'Amérique, notamment dans monde arabe mais aussi chez ses alliés
européens, et obèrent la confiance en I'hyperpuissance, contrairement à
1991, où le prestige de l'Amérique avait été rehaussé par sa victoire
militaire et surtout par les conditions politiques de cette victoire. En 1992,
19
"Le plan Bush-Sharon", Le Monde, 16 avril 2004, p. 16. Cf. Gilles Paris, « Le soutien
des Etats-Unis aux thèses israéliennes est reçu comme une gifle par l'Autorité
palestinienne» et Patrick 1arreau, « George Bush reconnaît implicitement la pérennité de
l'implantation israélienne en Cisjordanie », Le Monde, 16 avril 2004, p. 3.
22dans l'euphorie de la victoire pacifique sur l'URSS, Francis Fukuyama
publia un ouvrage remarqué sur « la fin de l'histoire », entendue comme
la fin des grands choix idéologiques. La démocratie libérale avait
remporté, affirmait-il, la lutte pour les idées et la légitimité. L'histoire
avait un sens. Mais en 1995, Samuel P. Huntington, professeur à Harvard,
contredisait cet optimisme en prédisant « le choc des civilisations », dans
une thèse qui a trouvé beaucoup plus d'échos dans le public et, hélas,
20.certaines confirmations dans les faits Les assauts continus de al Qaida
et de groupes similaires à Bali, en Turquie, en Arabie Saoudite, en Inde,
en Ouzbékistan, en Russie, au Maroc, à Madrid et en Irak même,
indiquent que l'histoire continue bel et bien et qu'elle ressemble plus à
celle du passé qu'à une utopie pacifique et pro-occidentale. Francis
Fukuyama et Samuel Huntington appartiennent tous deux à cette école
des relations internationales qui place les valeurs sociales et culturelles, le
« capital social» et la « confiance» au sein de leur analyse de la société
internationale21. Mais ils en tirent des conclusions opposées. F. Fukuyama
soutint les néo-conservateurs, en 1998, il cosigna avec les principaux
inspirateurs de la guerre d'Irak de 2003 une lettre ouverte au président
Clinton l'enjoignant de détruire Saddam Hussein. S. Huntington, quant à
lui, mit en garde contre leur Weltanschauung trop ambitieuse et trop
proaméricaine. La Banque Mondiale elle-même considère le «capital
social », c'est-à-dire les relations, normes et institutions qui affectent la
qualité et la quantité des interactions sociales, comme un déterminant
22.crucial du développement social Il en va de même pour les relations
diplomatiques et politiques entre grandes aires culturelles. Or, si l'on
applique ce critère aux relations entre les Etats-Unis et le monde arabo-
musulman, on peut à juste titre s'inquiéter de sa faiblesse au début du
20
Francis Fukuyama, La Fin de I 'histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1993
(traduction de The End of History and the Last Man, New York, Free Press, 1992),
Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2000 (traduction de
The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon and
Schuster, 1996).
21
Voir Francis Fukuyama, Trust: Social Virtues and the Creation of Prosperity, New
York, Free Press, 1995, Lawrence E. Harrison et Samuel P. Huntington dir., Culture
Matters: How Values Shape Human Progress, New York, Basic Books, 2000.
22
Sur la position de la Banque Mondiale sur le capital social, voir
http://www.worldbank.orglpoveliy/scapital/index.htm. En ce qui concerne la réaction du
monde, cf. Sardar Ziauddin et Merry! Wyn Davies, Pourquoi le monde déteste-t-il
l'Amérique? Paris, Fayard, 2002.
23XXlème siècle, où un « choc des civilisations» et des religions semble se
profiler. En effet, la méfiance du monde arabo-musulman envers
l'Amérique et les tensions culturelles et religieuses entre le monde
musulman et le reste du monde sont exacerbées par la personnalité dévote
et les croyances fondamentalistes du président Bush. Ses déclarations
religieuses et ses politiques qui favorisent le protestantisme conservateur
lui assurent le soutien d'une partie de l'électorat américain, notamment
les protestants de droite, les Evangelicals, les conservateurs moraux et
sociaux, ainsi qu'une foule bigarrée d'antimodemistes. En même temps,
elles dérangent les modérés, les sceptiques, les athéistes et les partisans de
la laïcité, et elles contribuent à irriter les Musulmans du Moyen-Orient,
tout en donnant apparemment raison aux Islamistes qui décrivent leur
lutte en termes de guelTe de civilisations et de religions. Avec le
dogmatisme placide du vrai croyant, George W. Bush proclame urbi et
orbi qu'il a été choisi par Dieu pour mener Son combat, et que les Etats-
Unis font l'oeuvre du Seigneur. Cette combinaison de nationalisme à
prétention universaliste, de provincialisme dans la puissance universelle,
de militarisme affairiste et de protestantisme missionnaire complique le
dialogue avec les Américains sceptiques, avec le monde musulman et
avec l'Europe largement laïque, tout en entretenant le scepticisme vis-à-
vis de l'altruisme pourtant bien réel des Etats-Unis. Comme le montre
John C. Green dans son ouvrage consacré au rôle de la «droite
chrétienne» (Christian Right) dans la politique américaine, ce courant,
44emedont le 43ème président des Etats-Unis (et depuis janvier 2005) est
le dirigeant de fait, alimente les « guerres culturelles» des Etats-Unis par
23.son hostilité au pluralisme confessionnel et moral Installé à la Maison
Blanche avec George W. Bush, il se projetait dorénavant sur le globe. Ici
aussi, le contraste avec le pragmatisme intemationaliste de George H. W.
24.Bush en 1990-91 était patent
En somme, la guerre d'Irak en 2003 constitue un révélateur
multiforme. Elle confirme la domination militaire et technologique des
23 John C. Green et alii, Religion and the Culture War: Dispatches from the Front,
Lanham, MD, Rowman and Littlefield, 1996.
24Une des meilleures sources primaires sur la « première» guerre du Golfe est Micah L.
Sifry et Christopher Cerf dir., Iraq War Reader. Hist01Y, Documents, Opinions, New
York, Touchstone Books, 2003.
24Etats-Unis, souligne simultanément les limites politiques et diplomatiques
de cette domination, et dessine les grandes lignes des décennies à venir:
présidentialisation et messianisme de la politique étrangère des Etats-
Unis, réalignement des alliances américaines, divisions européennes,
limites et illusions de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune,
découplage stratégique et culturel transatlantique, essoufflement du
gaullisme et permanence des divergences entre les trois grands pays
européens en ce qui concerne l'Europe politique, guerre des ressources
naturelles et transformations douloureuses du monde arabo-musulman.
L'analyse du conflit irakien dépasse donc largement l'histoire régionale et
livre les clefs d'un monde qui naît sous nos yeux. Ainsi placée dans une
perspective historique et géopolitique, la guerre de 2003 dessine le monde
de l'après Guerre Froide.
25L'Irak: une histoire nationale tourmentée
L'Irak de 1918 à 1979
Le terme al Iraq désigne une plaine fluviale et les terres qui
l'entourent, et fut utilisé depuis le Vlllème siècle par les géographes
arabes pour décrire les riches terres entre le Tigre et l'Euphrate, région
connue sous le nom de Mésopotamie (terre «entre les fleuves ») en
Occident. La Mésopotamie, la vallée du Nil et la Phénicie-Canaan (Liban
et Palestine actuels) forment le Croissant Fertile, peuplé et développé
depuis les temps bibliques grâce à l'eau, et aussi contesté depuis l'aube
des temps. Le patriarche Abraham, s'il exista, venait de la ville d'Ur en
Chaldée, dans cette région mésopotamienne qui fut un des berceaux de la
civilisation humaine, et l'emplacement du mythique Jardin d'Eden. Les
terres qui constituent l'Irak moderne, islamisées en 634, furent
incorporées à l'empire ottoman au cours des XVlème et XVllème
siècles.25 Mais les trois provinces ottomanes de Bassora, Bagdad et
Mossoul ne formaient pas un ensemble cohérent et ne préfigurent en
aucun cas l'Irak moderne: elles n'avaient aucune sorte d'unité qui puisse
annoncer un embryon d'état-nation au sens moderne du terme. En fait, la
Mésopotamie était une région frontière primitive et disparate où les
sultans ottomans cherchaient à limiter l'expansion des Shahs de Perse et
la conquête ottomane de la Mésopotamie commença en 1514 avec une
guerre de religion entre les Ottomans sunnites et les Perses chiites. Les
trois provinces étaient dominées par une élite militaire de Mamelouks qui
dépendaient officiellement du sultan d'Istanbul mais qui en fait
jouissaient d'une forte autonomie. La monnaie, les prières et les
cérémonies officielles reconnaissaient la suzeraineté ottomane nominale,
mais les pachas locaux contrôlaient la force et les impôts, envoyant
irrégulièrement leurs tributs à Istanbul. Au nord de la région, des
principautés kurdes semi-indépendantes accentuaient encore le Ioealisme
25 Voir en particu1ier Charles Tripp, A History of Iraq, Cambridge UniversÜy Press,
2000, Phoebe Marr, The Modern Hist01Y of Iraq, Boulder, CO, Westview, 2004, Pierre-
Jean Luizard, La question irakienne, Paris, Fayard, 2003.
27et au sud du pays, une immigration continue depuis l'Arabie renforçait le
tribalisme chiite. En dehors des villes, les trois régions étaient dominées
par de puissantes tribus sédentaires, semi-nomades ou nomades, certaines
aussi que les pachas de Bassora ou Bagdad, dont le pouvoir ne
s'étendait qu'aux environs de leurs villes et qui étaient donc engagés dans
un système d'alliances changeantes avec les chefs locaux opiniâtrement
indépendants. Ces territoires étaient multiethniques (Kurdes, Turkmènes,
Yazidis, Chrétiens, Juifs, Arabes sunnites, et Chiites) et à Bagdad même
au XVlllème siècle, la communauté juive établie depuis le sixième siècle
26.avant Jésus-Christ représentait 20% de la population Samarra, Nadjaf
26 La division entre Sunnites et Chiites remonte à une querelle de succession en ce qui
concerne qui devait devenir calife (successeur du Prophète). Les Sunnis, majoritaires,
acceptèrent tous les califes, quelle que soit la source de leur nomination, mais les
Chiites, minoritaires, prirent fait et cause pour Ali, cousin et gendre du Prophète, et par
la suite, la direction des Chiites fut assumée par des théologiens, et chaque Chiite est
supposé suivre un de ces chefs spirituels. Le Chiisme commença comme une dissension
politique puis évolua en mouvement d'opposition et en un groupe religieux distinct avec
une forte identité communautaire. Historiquement, les Sunnites sont plus lal'ques que les
Chiites et plus urbanisés, et n'accordent pas une autorité religieuse particulière à leurs
savants, juristes et juges, nommés collectivement des oulémas. Ils suivent la sunna, la
tradition du Prophète et la sharia, ce corpus de doctrine, de lois et de coutumes dérivé du
Coran et de la sunna. Cette adhésion à la sharia, plutôt qu'à un dirigeant particulier,
explique le caractère moins structuré des Sunnites par rapport aux Chiites. Plus que les
autres Irakiens, les Sunnis furent sensibles au nationalisme arabe laïque, originaire
d'autres pays arabes sunnis. Les Kurdes sont le groupe le plus difficile à assimiler dans
l'état irakien. Leur langue est indo-européenne et présente maints points communs avec
le Farsi parlé par les Perses. Leur origine historique est incertaine, la plupart des
historiens avancent qu'ils descendent des Mèdes antiques, ces peuplades établies aux
Vllème et Vlème siècles avant JC au nord-ouest de l'Iran actuel, mais l'absence de
documents écrits antérieurs au Xème siècle rend cette hypothèse difficile à vérifier. Les
Kurdes se convertirent à l'Islam (sunnite) dont ils devinrent des défenseurs ardents. Par
exemple, Saladin (1137-93), le conquérant de Jérusalem contre les Croisés en 1187, était
un Kurde originaire de Tikrit, en Irak actuel. Par leur nombre, ils constituent le
quatrième groupe ethnique du Moyen Orient. Longtemps ruraux, les Kurdes furent
déplacés de force vers les villes au cours de dernières décennies par les dirigeants de
Bagdad. Les Turkmènes, sans doute originaires de migrations turques entre le Xllème et
le XV ème siècles, sont concentrés à Kirkourk et Arbil, et sont un groupe turcophone,
sunnite, urbain éduqué, présent dans l'administration, et du point de vue des Arabes, ils
sont bien assimilés. Jusqu'en 1951, les non-Musulmans représentaient environ 6% de la
population totale, et les Juifs étaient le groupe le plus ancien, installé depuis la captivité
de Babylone au sixième siècle avant Jésus-Christ. C'était une communauté urbaine et
marchande prospère, l'antisionisme et l'antisémitisme après la création d'Israël les
poussèrent à l' exi 1. Les principaux groupes chrétiens sont l'église chaldéenne, fondée au
Vème siècle par Nestorius et unis à Rome depuis le XVlème siècle, et les Assyriens, des
28et Karbala, villes saintes et centres de pèlerinage du Chiisme, méprisaient
l'état ottoman et gardaient des liens suivis avec la Perse, qui exerçait une
forte influence sur le sud de la contrée. Comme les hostilités entre
Ottomans et Perses durèrent jusqu'en 1818, les Ottomans se méfiaient des
Chiites et confièrent le pouvoir aux élites sunnites urbaines, facteur qui
influença toute 1'histoire de l'Irak. La ville de Bassora, cosmopolite,
faisait du commerce en direction du Golfe, de l'Egypte et de l'Océan
Indien. Istanbul ne la dominait pas et Bassora ne dominait pas les tribus
rurales locales. Toutefois, à partir du sultan Mahmoud II (1808-39), l'état
ottoman, inquiet de la perte de la Grèce (1821-29) et de l'Egypte (années
1830) raffermit sa domination sur ses provinces orientales contre les
Mamelouks, les dynasties kurdes furent déposées et des gouverneurs
ottomans furent nommés. D'importantes réformes administratives,
foncières, fiscales et éducatives furent introduites entre 1869 et 1872 par
Midhat Pacha, qui forma le cadre de l'Irak moderne, mais l'indépendance
tribale et I'hétérogénéité persistèrent. A partir du milieu du XIXème
siècle, la population se sédentarisa de plus en plus, la presse apparut, et
l'éducation laïque (collèges militaires) et les contacts avec le monde
extérieur créèrent une élite mésopotamienne. Les diplômés des collèges
militaires ottomans, presque exclusivement sunnites (Arabes ou Kurdes),
dominaient les fonctions militaires, administratives et juridiques, et
quoique leur nombre fut minuscule, leur influence était immense. En fait,
ils formeraient l'élite dominante des années 1920-30 et garderaient une
forte influence jusqu'à la révolution de 1958. La révolution des Jeunes
Turcs en 1908, qui força le sultan à introduire une constitution, se
manifesta en Mésopotamie par la multiplication de journaux, de groupes
politiques et de sociétés réformistes. De jeunes Mésopotamiens
participaient à Istanbul aux débats qui faisaient rage sur la constitution, le
libéralisme, la décentralisation, la laïcité, les réformes et les rapports avec
l'Europe. Une conscience spécifiquement arabe, non turque, commença à
émerger de ces discussions mais si Bagdad exerçait une certaine attraction
sur Bassora (bien plus que sur Mossoul), ces connections étaient encore
Nestoriens qui ne reconnaissent pas l'autorité de Rome. Ils furent imposés dans le nord
de l'Irak par les Britanniques dans les années 1920, ce qui créa des tensions avec les
Kurdes et mena à des violences, mais avec le temps ils s'assimilèrent. Les Yazidis sont
des villageois kurdes de la région de Mossoul dont la religion est basée sur l'antique
Zoroastrisme persan. D'autres minorités existent, comme les Orthodoxes grecs, les
catholiques Latins, les protestants et les Sabiens, mais en nombre infime.
29insuffisantes pour créer une solidarité «nationale» entre les trois
provinces, qui fut en fait imposée par les Britanniques après leur conquête
militaire. En fait, la présence britannique fut parmi les plus courtes de
I'histoire impériale et durant l'essentiel de son mandat, la politique de
Londres fut hésitante. Pour Londres, l'Irak représenta un territoire-clef
sur la route des Indes, mais aussi une terre difficile à gérer. Comme
l'observent deux lean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, les
populations « aux univers culturels très éloignés» y sont aussi contrastées
que les paysages, et l'Irak se situe sur la « ligne de fracture entre l'islam
»27sunnite et l'islam chiite.
L'histoire de l'Irak moderne commence donc avec le mandat confié à
Londres par la Société des Nations, mandat marqué par une vision
hiérarchique et autoritaire du nouvel état. Le 6 novembre 1914, un mois
après la déclaration de guerre entre l'empire ottoman et la Grande-
Bretagne, les Britanniques se déployèrent sur la péninsule de Fao près de
Bassora et procédèrent à la conquête des trois provinces, malgré l'appel
au djihad déclenché le 7 novembre 1914 par la calife ottoman. Ils
progressèrent vers Bagdad à partir de 1915, y entrèrent en mars 1917 et à
Kirkourk durant l'été 1918. Istanbul signa l'armistice de Mudros le 31
octobre 1918, prévoyant la reddition de toutes les forces ottomanes, ce
qui permit aux Anglais de pousser jusqu'à Mossoul, que pourtant le
gouverneur ottoman local ne considérait pas comme une partie de la
Mésopotamie. Quoiqu'il en fût, en novembre 1918, les Britanniques
s'assurèrent de Mossoul et les frontières de l'armistice furent établies au
nord de cette province. A Bassora, vieille ville marchande qui contrôle le
Shatt al Arab, les Britanniques étaient en terrain familier puisque depuis
les années 1860, ils y avaient étendu leurs intérêts commerciaux par la
British East India Company" donc les commerçants locaux
s'accommodèrent plutôt aisément de leur domination politique après
1914. (Le Shatt al Arab est l'unique voie d'accès de l'Irak vers le Golfe, il
est formé de la confluence du Tigre et de l'Euphrate à la ville de Qama,
d'où il s'écoule vers le sud sur environ 200 kilomètres, dont 90 formant
une frontière commune avec l'Iran.) Mais dans les régions chiites
27
Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, Les Frontières au Moyen-Orient, Paris,
L'Harmattan, p. 109. Pour la période du mandat et la politique tribale, cf. Liora Lukitz,
Iraq. The Search for National Identity, London, Frank Cass, 1995; Toby Dodge,
Inventing Iraq. The Failure of Nation Building and a Hist01Y Denied, Columbia
University Press, 2003.
30centrales de l'Euphrate, les tribus manoeuvrèrent entre Ottomans et
Britanniques, et leurs révoltes contre les premiers, souvent liées à des
problèmes locaux, n'étaient pas nécessairement en faveur des seconds,
mais une manière d'alTacher leur autonomie. Dans les régions kurdes, les
Britanniques hésitèrent entre l'administration directe et l'administration
indirecte au moyen d'alliés locaux, mais confrontés à la révolte de Sheikh
Mahmoud qui proclama un Kurdistan indépendant en mai 1919, ils
imposèrent leur volonté directement. La région resta marquée par les
divisions entre groupes kurdes, leur collaboration intéressée, leurs
révoltes sporadiques et une méfiance endémique contre les nouveaux
maîtres coloniaux et leurs alliés arabes de Bagdad. Des centaines
d'officiers ottomans d'origine mésopotamienne s'étaient engagés dans la
cause arabe en rejoignant les forces du Chérif (( noble descendant du
Prophète ») hachémite Hussein de La Mecque, quand lui et ses fils
lancèrent la révolte arabe contre les Ottomans à la mi-1916 dans le
Hedjaz (région entre Médine et la Mer Rouge). Quand en octobre 1918
Amir Faisal, fils du Chérif et futur roi d'Irak, pénétra à Damas avec les
troupes alliées victorieuses, il commandait une armée largement formée
de soldats venant des provinces ex-ottomanes du futur Irak. Ses officiers
rejetaient les accords Sykes-Picot du 16 mai 1916, c'est-à-dire l'accord
franco-anglais pour la division de la région en zones d'influence, et
aspiraient à une forme d'indépendance pour l'Irak dans le cadre de l'unité
arabe, sous l'autorité de Faisal. Dans un premier temps, les Britanniques
optèrent pour l'administration directe des trois provinces, qu'ils traitaient
comme une entité administrative unie, en excluant largement les
anciennes élites ottomanes des responsabilités. Les chefs tribaux,
reconnus par eux, pouvaient régler les affaires internes à la tribu mais en
contrepartie devaient lever l'impôt pour le gouvernement central et
maintenir la paix. L'administration civile britannique, dirigée initialement
par Sir Arnold Wilson jusqu'en septembre 1920, profita des hésitations
du Foreign Office sur le statut de l'Irak et du fait qu'il était occupé par la
conférence de Versailles, pour s'installer. De nombreux administrateurs
venaient du India Office et, s'inspirant du modèle impérial en Inde,
célébraient « le fardeau de l'homme blanc» et l'autorité directe sur les
indigènes. Contre cette école anglo-indienne, les autorités militaires, le
Trésor britannique et Gertrude Bell, assistante de Wilson, penchaient pour
un contrôle indirect du pays, c'est-à-dire un gouvernement arabe dirigé
par le Chérif allié à la Couronne. Bell estimait, à juste titre, que le
nationalisme arabe ne pouvait plus être alTêté, et à Londres, le ministère
31des finances craignait le coût d'un contrôle direct. L'Angleterre étant fort
appauvrie par la Grande Guerre, pour administrer le pays Bell
recommanda de s'appuyer sur les élites urbaines sunnites et de
s'affranchir du clergé chiite et des structures tribales, qu'elles jugeaient
obscurantistes. Ce choix l'opposait au commissionnaire civil Wilson,
mais encourageait les officiers pro-arabes du Chérif hachémite de Damas,
qui cherchaient à exploiter les divisions des Britanniques pour avancer
leur cause: l'instauration d'un dirigeant arabe et une forme de indirect
rule britannique.
Au début de l'occupation britannique, l'Irak comprenait entre 2 et 3
millions de personnes, dont une grosse moitié de Chiites concentrés dans
le sud du pays entre Karbala et Bassora, 20% de Kurdes occupant les
régions au nord de Kirkourk, zones frontalières avec la Turquie, la Syrie
et l'Iran, et 100/0 de diverses minorités, notamment des Juifs, des
Chrétiens assyriens et des Turkmènes. Quoique les Sunnis ne
constituaient que 15 à 20 pour cent de la population locale, pendant la
domination ottomane cette communauté massée entre Takrit et Karbala
domina le système administratif et militaire mésopotamien. Une
organisation tribale hiérarchique, rigide et fermée au monde extérieur
prévalait, mais les Britanniques pouvaient compter sur les divisions du
pays. En effet, les manifestations de rue et les revendications des Chiites
inquiétaient les élites sunnites; de nombreux officiers et des anciennes
élites ottomanes étaient disposés à opérer à l'intérieur du nouveau
système si celui-ci leur faisait une place; et maints chefs tribaux
s'accommodaient de la présence britannique, si elle ne se faisait pas trop
lourde et respectait leurs coutumes et leur autonomie. La population,
occupée par sa survie, favorisa l'expulsion des Ottomans mais se méfiait
des Britanniques et une résistance religieuse s'organisa dès 1918 à Nadjaf
et Karbala. Quand les Français imposèrent leur mandat sur la Syrie en
1920, une partie de l'opposition nationaliste irakienne qui s'y était
développée rentra en Irak. La conférence de San Remo du 24 avril 1920
conféra le mandat de la SDN sur l'Irak à la Grande-Bretagne, et le 10
août 1920, le Traité de Sèvres avec l'empire ottoman moribond fixa les
frontières modernes de l'Irak et de la Syrie, tout en appelant à la création
d'un Kurdistan indépendant28. L'Angleterre ne pouvait coloniser la pays
ouvertement à cause de la pression des 14 points du président Wilson et
28
lean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, op. cil., pp.! 09-27.
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