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Les Etats-Unis face aux révolutions

De
227 pages
Pays né d'une guerre d'indépendance longtemps assimilée à une révolution, les Etats-Unis ont peu à peu acquis l'image d'une puissance conservatrice, éprise d'ordre, voire obsédée de stabilité. Mais bien loin d'être assimilés à des adversaires de la révolution, ils sont prompts à manifester leur sympathie aux mouvements, rébellions, insurrections ayant pour objectif le renversement des autocraties et le triomphe des libertés et de la démocratie.
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Les États-Unis face aux révolutions: de la Révolution française à la victoire de Mao en Chine

L'Aire Anglophone Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et d'Océanie - sans oublier le rôle de langue véhiculaire mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fm, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécialité. Déjà parus Sylvie AUFFRET-PIGNOT, Une romancière du siècle des Lumières, Sarah Fielding (1710-1768),2005. Carine BERBERI, Le Parti travailliste et les syndicats face aux questions monétaires européennes, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les Etats-Unis et lafin de la guerre froide, 2005. Pierre MELANDRI et Serge RICARD, La montée en puissance des Etats- Unis de la guerre hispanoi-américaine à la guerre de Corée, 2004. Isabelle V AGNOUX, Les Etats-Unis et le Mexique, histoire d'une relation tumultueuse, 2003. Pierre DROUE, Le Vagabond dans l'Angleterre de Shakespeare, 2003. Serge RICARD, Les relations franco-américaines au .ITe siècle, 2003. Benoît LE ROUX, Evelyn Waugh, 2003. Helen E. MUNDLER, lntertextualité dans l'œuvre d'A. S. Byatt. 1978-1996, 2003. Camille FORT, Dérive de la parole: les récit de William Golding,2003. Michèle LURDOS, Des rails et des érables, 2003.

" Les Etats-Unis face aux révolutions: de la Révolution française à la victoire de Mao en Chine

Sous la direction de Pierre MELANDRI et Serge RICARD

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12

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~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01277-9 EAN : 9782296012776

SOMMAIRE

Introduction: Une révolution pour en finir avec les révolutions? par Pierre MELANDRIet Serge RICARD.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7 Les Pères Fondateurs et la Révolution française, par Claude FOHLEN Les États-Unis face à la Révolution haïtienne, par Marie-Jeanne ROSSIGNOL Allegiance in a Revolutionary Age: Emigration from the United States to Spanish North American Frontiers, 17831803,
by Sylvia L. HILTON. ....................................... 53

25 37

Les États-Unis et la reconnaissance des Indépendances des Républiques hispano-américaines (1817-1822),
par Monica HENRY. ........................................
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The United States and France in Crisis and Revolution in the 1840s, by Cynthia BOUTON. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La Commune de Paris dans le miroir américain,
par Ronald CREAGH. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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The U.S. Response to Circum-Caribbean Turmoil during the Nineteenth Century,
by Thomas SCHOONOVER. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 131

Les États-Unis, acteurs de la Révolution mexicaine: la tragédie des erreurs, par Isabelle VAGNOUX . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 145 Wilsonian Diplomacy and the Peril of Revolution in Italy during World War II: the American Socialist Mission of August 1918, by Daniela ROSSINI. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 161

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LES ÉTATS-UNIS FACE AUX RÉVOLUTIONS

L'intervention américaine au Nicaragua contre la Révolution d'Augusto César Sandino (1927-1933): défense de ladémocratie ou des intérêts économiques et stratégiques des États-Unis ?, par Denise ARTAUD . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 181 Les États-Unis face à la victoire de Mao Zedong en Chine, par Laurent CESAR! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 195
Note sur les auteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 223

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Pierre MELANDRI
Institut d'Études Politiques de Paris

Serge
Université (Sorbonne

RICARD
Paris III Nouvelle)

INTRODUCTION UNE RÉVOLUTION POUR AVEC LES RÉVOLUTIONS?

EN FINIR

Au premier abord, la relation entre les États-Unis et les révolutions défie la compréhension. D'un côté, pays né d'une guerre d'indépendance longtemps assimilée à une révolution, ils se sont peu à peu acquis l'image d'une puissance conservatrice, éprise d'ordre, voire obsédée de stabilité, celle de "supporter néometternichien" de tout dictateur de droite du xxe siècle1. De l'autre, comme le confirment les récents événements en Ukraine, en Géorgie ou au Kirghizistan, leur attitude ne saurait être caricaturée et leur attachement au concept de révolution minimisé. Bref, tout suggère qu'ils ne se sont jamais opposés aux révolutions en elles-mêmes mais à leur déviance éventuelle par rapport à "leur" révolution qu'ils ont très vite érigée en modèle. Comme, en effet, dans un des livres les plus éclairants sur le sujef, l'historien Michael Kammen l'a expliqué, la "révolution" est la seille composante de leur histoire qu'ils n'aient jamais, à un moment ou à un autre, répudiée. À la différence de traits plus spécifiques et donc exclusifs de leur passé, tels le puritanisme des colons de la Nouvelle1. David Brion Davis, Revolutions: Reflections on American Equality and Foreign Liberations (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1990) cité in Gordon S. Wood, "Americans and Revolutionaries", New York Review of Books, 27 septembre 1990, pp. 32-36. 2. Michael Kammen, A Season of Youth. The American Revolution and the Historical Imagination (New York: Oxford Univ. Press, 1978). Sur le sujet, voir aussi William Appleman Williams, America Confronts a Revolutionary World, 1776-1976 (New York: William Morrow, 1976).

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Angleterre ou la tradition aristocratique des grands planteurs sudistes qui restaient fatalement étrangers à la plupart des immigrants, la Déclaration d'Indépendance, la Constitution et le Bill of Rights incarnaient l'idéologie nouvelle et libérale à laquelle les nouveaux arrivants aspiraient. Sous cet aspect, tout au long du XIXe siècle, la révolution s'est affirmée comme le ciment même de la nation, un ciment qui, d'une certaine façon, après avoir été fissuré par la guerre de Sécession, a été définitivement consolidé par la victoire de l'Union. Mieux, bien loin d'être assimilés à des adversaires de la révolution ou à des champions de la stabilité, les États-Unis ont plutôt eu la réputation auprès des dirigeants des vieilles nations d'un pays excessivement prompt à manifester, sinon son soutien, du moins sa sympathie aux mouvements, rébellions, insurrections ayant pour objectif le renversement des autocraties et le triomphe des libertés et de la démocratie. Jusqu'à inspirer, lors de la proclamation de la doctrine de Monroe (1823), ce commentaire amer à Metternich : En autorisant eux-mêmesces attaques non provoquées [...] contre les institutions de l'Europe les plus dignes de respect [...], en fomentant des révolutions partout où ils apparaissent, en regrettant celles qui ont échoué, en prêtant une main bienveillante à celles qui semblent prospérer, ils ont donné une nouvelle forceaux apôtres de la sédition et un nouveau souffleau courage de chaque conspirateur.3 Comment, dès lors, expliquer l'ambivalence que les Américains ont parfois affichée à l'endroit des mouvements et insurrections menaçant le statu quo ante, comme nombre des textes de ce volume viennent le rappeler? Avant de tenter de le faire, une première remarque est évidemment nécessaire. Les États-Unis n'ont jamais constitué un bloc face aux événements de l'étranger et toutes les contributions à ce livre rappellent que, tout au contraire, leurs dirigeants comme leur population ont été le plus souvent divisés en fonction de leur sensibilité ou de leurs intérêts. TIreste pour autant à comprendre pourquoi, avec le temps, c'est la réticence qui a paru dominer. Deux explications semblent se combiner. La première relève apparemment de l'exceptionnalisme dont ils ont longtemps été (et sont au moins en partie toujours, les derniers événements l'ont montré) pénétrés. À leurs yeux, leur révolution, à l'instar de leur société, a établi un modèle impossible à surpasser, elle a ancré le droit des hommes à disposer d'eux-mêmes et
3. Davis cité in Wood, op. cit., p. 34.

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fait d'eux après, de avec plus prononcé, Phoenix:

le pays phare ("l'empire, dira Thomas Jefferson peu la liberté"). Nul n'a peut-être exprimé cette conviction de clarté que Ronald Reagan dans le discours qu'il a le 30 mars 1961, devant la Chambre de Commerce de

C'est sur cette terre que s'est produite la seule révolution authentique
de l'histoire de l'humanité. Toutes les autres révolutions se sont contentées d'échanger une catégorie de dirigeants au profit d'une autre. Ici, pour la première fois, les Pères fondateurs - ce petit groupe d'hommes si en avance sur leur temps que le monde n'a jamais vu depuis leur équivalent - a développé un gouvernement fondé sur l'idée que vous et moi avons le droit accordé par Dieu et la capacité

en nous-mêmes de déterminer notre propre destinée... 4

Bref, les Américains ont eu tendance à voir leur révolution comme ilIa mère de toutes les révolutions" et à juger les autres en fonction de leur conformité à son déroulement et à sa conclusion. De plus, avec le temps, ils en ont doublement modifié leur appréhension. Tout d'abord, très vite ils ont interprété leur rébellion comme un effort moins pour renverser que pour rétablir un statu quo ante que, dans la foulée de la guerre contre les Indiens et contre les Français, la Couronne britannique avait unilatéralement bouleversé. Au milieu du XVIIIe siècle, ils se considéraient comme le peuple le plus libre de toute l'humanité et c'est cet état de fait que les insurgés entendaient restaurer. Du coup, à leurs yeux, leur action allait être moins appréhendée comme une remise en cause subversive de l'autorité que comme la défense d'une liberté menacée. Ensuite, c'est du changement et non d'un conservatisme figé qu'a pu se réclamer leur goût de la stabilité. Quand, en 1951, la revue Fortune a publié une brochure intitulée, USA, The Permanent Revolution, elle a reflété une vision depuis longtemps dominante: celle d'une Amérique dotée depuis les origines des institutions politiques, de l'organisation sociale et du système idéologique les plus à même de s'adapter sans à-coups aux mutations économiques et d'ainsi poursuivre une marche régulière vers le progrès sans les convulsions dont, dans d'autres pays, celles-ci se sont parfois accompagnées. "Nous sommes une nation du changement" avait déjà bien noté James Fenimore Cooper dans Home as Found en 18385.

4. Ronald Reagan, Ronald Reagan Talks to America (Old Greenwich, Conn. : Devin Adair Company, 1983),p. 38. 5. Cité in M. Kammen, op. cit., p. 7.

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En dépit des tensions qu'ont provoquées en leur sein diverses récessions et de la rupture qu'a constituée la guerre de Sécession, les Américains n'ont ainsi guère douté de l'universalité de leur modèle de révolution. Mais ils n'ont pu en même temps s'empêcher de s'interroger sur son éventuelle unicité. Autrement dit, nombre d'entre eux se sont demandés si d'autres peuples avaient les vertus requises pour pleinement l'imiter. Dès 1818, nous rappelle Michael Kammen, le sujet de l'indépendance de l'Amérique latine déclencha un long débat au Congrès qui suggéra très vite le conservatisme latent qui y dominait. Ce fut, en effet, pour ceux qui ne voulurent pas reconnaître les républiques sœurs récemment émancipées, l'occasion de refuser toute analogie à leurs yeux trop rapide entre la révolte de 1776 et la lutte que les sujets de l'empire espagnol avaient menée: la première, y insistèrent-ils, n'avait été prônée qu'avec les plus extrêmes réticences, après le rejet de diverses pétitions réclamant la correction des abus que la Couronne avait perpétrés et elle avait été conduite dans un esprit libéral et modéré. Même un Thomas Jefferson ne devait exprimer encore en 1821 qu'une sympathie mitigée à l'endroit des insurrections que la révolution américaine avait pu inspirer de l'autre côté du Rio Grande: J'ai redouté depuis le début, que ces gens ne soient pas assez éclairés pour le self-government; et qu'après s'être frayé un chemin dans le sang et les massacres, ils finissent dans des tyrannies militaires, plus ou moins nombreuses. Pourtant, puisqu'ils voulaient faire l'expérience [de la république],je leur souhaitais de la réussir.6 Pourtant, tout au long du XIxe siècle, comme on l'a noté, les États-Unis n'hésitèrent pas à exprimer leur appui moral, à défaut d'un soutien concret, aux peuples luttant contre les autocraties. Quand, en 1848, la monarchie des Habsbourg protesta contre la sympathie que les Américains avaient témoignée à la révolte qui venait d'éclater en Hongrie, Daniel Webster, alors Secrétaire d'État, n'hésita pas à attribuer l'entière responsabilité de ce soulèvement au vent de liberté soufflant en provenance des États-Unis. Aussi une deuxième raison doit elle être invoquée si l'on veut comprendre comment les États-Unis en sont venus, dans la deuxième moitié du xxe siècle, à incarner une puissance obsédée d'ordre et de stabilité. Cette évolution a été exacerbée par l'impact de la révolution bolchevik et de l'émergence d'un nouveau messianisme, celui d'un modèle fondé sur des principes très exacte6. Cité in G. Wood, op. cit., p. 34.

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ment opposés à ceux auxquels l'Amérique s'était toujours identifiée: la dictature du prolétariat" en lieu et place de la démocratie, l'étatisme et le collectivisme en lieu et place du droit de propriété et du marché. Les États-Unis avaient pourtant chaleureusement applaudi l'insurrection qui, au printemps 1917, avait renversé un régime fondé sur l'autocratie et cherché à instaurer une démocratie en Russie. Seulement, loin de réussir ou, à défaut, de déboucher sur une phase d'anarchie ou de dictature un peu musclée, la mécanique ainsi lancée avait engendré un régime totalitaire, foncièrement hostile aux libertés et, par là-même, tant à leur sécurité qu'à leurs intérêts en même temps qu'un nouveau modèle susceptible, du fait de son idéologie égalitaire, de séduire les opinions populaires et de faire obstacle à leur propre prétention à l'universalité. Du coup, d'une certaine façon, tout était changé. Jusqu'ici, les États-Unis avaient été à l'offensive contre les /Ianciens régimes". C'étaient eux désormais qui risquaient d'être non plus les inspirateurs des révolutions mais leurs cibles et leurs victimes. L'histoire de leur relation avec les révolutions étrangères est donc une histoire ancrée dans l'ambiguïté. Une ambiguïté qui s'esquisse dès la première à laquelle la jeune république se voit confrontée. La Révolution française illustre à biens des égards la méfiance, voire le rejet par l'Amérique, de révolutions n'empruntant pas des voies balisées par la Révolution américaine. Cette dernière appellation ne fait d'ailleurs pas l'unanimité dans l'historiographie de la jeune république, la première de l'époque moderne si l'on excepte deux brèves expériences antérieures, la polonaise et la corse. Accueillie d'abord avec sympathie par les Pères fondateurs, comme le montre Claude Fohlen, la révolution de 1789 inquiète très vite les Américains par ses débordements puis les choque profondément lorsqu'est exécuté le monarque qui avait volé au secours de l'indépendance des treize colonies. La nouvelle donne politique en France transforme le traité d'alliance de 1778 en obligation à hauts risques et son abrogation devient l'objectif principal de la diplomatie américaine dans un contexte de tension franco-américaine dit de "quasi-guerre", marqué par une nette détérioration des relations entre les deux gouvernements, suite au fâcheux épisode de l'affaire XYZ et aux agissements intempestifs du ministre français aux États-Unis, Edmond Genêt, marqué également par un rapprochement, essentiellement commercial, avec l'Angleterre. La crise, qui divise l'opinion entre sentiment anti- et pro-français et provoque la naissance de deux partis politiques autour d'Hamilton et de Jefferson, conduit à l'adoption par les
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États-Unis d'une posture internationale strictement neutraliste, proclamée en 1793 et réaffirmée par Washington en 1797. L'onde de choc d'un bouleversement politique que les Américains perçoivent tout d'abord comme une "révolution-sœur" se fait sentir dans la Caraïbe, tout près de l'Amérique, avec la révolte de SaintDomingue. Marie-Jeanne Rossignol s'intéresse au cas très particulier des réactions américaines face à la Révolution haïtienne, deuxième révolution du Nouveau Monde, avec un passage obligé, estime-t-elle, par l'histoire de la Révolution française puisque l'insurrection haïtienne conduisit la France à abolir l'esclavage dans ses colonies en 1794. Elle note d'ailleurs que cette dimension n'est pas toujours intégrée aux recherches américaines qui traitent de la question. Aussi s'emploie-t-elle, dans une contribution originale, qui examine l'historiographie récente et complète ses travaux antérieurs7, à combler cette lacune. Lorsque débute la révolution haïtienne à l'été 1791, rares sont les observateurs qui voient dans le soulèvement de Saint-Domingue autre chose qu'une insurrection d'esclaves, pareille à celles qu'a connues le XVIIIe siècle. Curieusement, les esclaves "ne s'arment pas au nom de la Révolution française et de ses principes égalitaires", mais au contraire en invoquant l'autorité royale considérée comme une protection contre la tyrannie et la cruauté des planteurs. La pleine égalité politique des mulâtres n'est proclamée que neuf mois plus tard. À vrai dire, les révolutionnaires ne songent qu'à l'extension des droits aux affranchis et aux mulâtres, et non à la libération des esclaves. Aux États-Unis, c'est dans les États du Nord, où l'esclavage a été aboli à l'occasion de la Révolution américaine, que quelques voix minoritaires soulignent la filiation de cette révolution noire avec la Révolution américaine. Mais la réaction dominante est faite de révulsion envers les insurgés et même les abolitionnistes militants se gardent de soutenir l'insurrection de Saint-Domingue. Le gouvernement des États-Unis offre même d'aider la France et ses colons sinistrés. Si "la dimension politico-raciale de la question" est occultée par les Américains, l'occasion est trop belle de "faire avancer leurs pions commerciaux et géopolitiques dans la région". La proclamation en 1804 de l'indépendance d'Haïti va tétaniser

7. En particulier, Marie-Jeanne Rossignol, chapitre 6 "Les États-Unis et Haïti ou le rejet de l'autre République américaine", Le ferment nationaliste. Aux origines de la politique extérieure des États-Unis, 1789-1812 (Paris: Belin, 1994).

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les Sudistes qui craindront un effet de contamination dans les Caraïbes et le Sud esclavagistes. Marie-Jeanne Rossignol parle d'une "révolution refusée" et note que la Révolution haïtienne" a paradoxalement contribué à donner un nouvel élan à l'esclavagisme américain et nourri un racisme argumenté" à partir du début du XIxe siècle. Au même moment, entre la fin de la guerre d'Indépendance en 1783 et l'achat de la Louisiane en 1803,les relations entre les ÉtatsUnis et l'Espagne sont affectées par les migrations américaines au-delà des Appalaches dans un contexte de colonisation de la Louisiane et de la Floride occidentale par l'Espagne; la frange nord-est de l'empire espagnol barre leur route quand le droit naturel sanctionne la liberté de mouvement des individus et le choix de leur nationalité. C'est l'objet de l'étude de Sylvia Hilton qui analyse l'impact de l'époque révolutionnaire sur des notions telles que le droit d'émigrer et de choisir sa nationalité, dans le contexte des relations diplomatiques entre les États-Unis et l'Espagne. Au lendemain de la guerre d'Indépendance se pose le problème de l'allégeance à la couronne britannique que revendiquent les Loyalistes et qui leur est refusée, au mépris du principe lockien du consentement des gouvernés, qui dans ce cas précis aurait mis en danger la jeune république. L'emôlement de force par la marine britannique de citoyens américains allait conduire d'autre part les États-Unis à définir le principe d'allégeance volontaire et le droit de s'expatrier, que la Révolution française, incidemment, défendrait, non sans ambiguïté eu égard au problème des émigrés. La question de la liberté de mouvement ne se posait nulle part avec autant d'acuité que dans l'Ouest, notamment en raison de l'émigration des États-Unis vers la Louisiane et la Floride occidentale. L'analyse détaillée de Sylvia Hilton, qui s'appuie sur les sources en espagnol et en anglais, fait apparaître du côté des autorités espagnoles l'existence d'une politique d'assimilation réaliste, souple et novatrice, la volonté de créer une société multiethnique et le souci d'obtenir l'allégeance des Anglo-Américains à la couronne espagnole dans le but d'assurer la défense de l'empire. Les émigrants de leur côté demandaient en contrepartie de leur loyauté l'octroi de terres, la liberté de culte et un large degré d'autonomie. Les autorités espagnoles déchanteront bien vite quant à la loyauté d'émigrants prompts à renier leur serment au gré de leurs intérêts, des intrigues et des soubresauts politiques.

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Autre onde de choc de la Révolution française: les conquêtes napoléoniennes et notamment l'occupation de l'Espagne qui provoque, dès 1809, des soulèvements contre le joug espagnol dans les colonies d'Amérique à Caracas, Buenos Aires, Santiago, ou Bogota. Aux États-Unis, la sympathie pour la cause révolutionnaire va très vite dominer, assortie de cette politique de neutralité qui commence à caractériser la diplomatie américaine depuis sa brouille avec la France. Dans sa communication Monica Henry montre que les Hispano-Américains ne vont pas s'en contenter et que les États-Unis deviennent en 1822 la première nation à reconnaître l'existence des républiques hispano-américaines, abandonnant leur politique de neutralité malgré l'instabilité patente de l'Amérique hispanique. Les premiers contacts diplomatiques de 1810 sont interrompus par la guerre de 1812 mais la signature du traité de Gand en 1814 permet aux Américains de tourner à nouveau leur attention vers leurs voisins du sud. Sous la présidence de James Monroe (18171825) vont se développer avec ces derniers des contacts commerciaux, politiques et diplomatiques. Le secrétaire d'État John Quincy Adams s'opposera en 1817 à toute reconnaissance immédiate du gouvernement de Buenos Aires. La résolution de questions territoriales pendantes comme le Texas ou la Floride vient compliquer les relations avec une Amérique latine en ébullition, sur fond de négociations entre John Quincy Adams et le ministre plénipotentiaire espagnol Luis de Onis (signature du traité du 22 février 1819). Monica Henry montre l'existence d'un lien indéniable entre le Traité Transcontinental et la reconnaissance des États hispanoaméricains par les États-Unis, reconnaissance qu'il faut situer dans le cadre plus large des relations avec les Hispano-Américains en lutte contre Madrid, une Espagne que Washington veut ménager et le désir de s'affirmer commercialement dans une Amérique latine où dominent par trop les intérêts britanniques. Thomas Schoonover examine les réactions de Washington à l'instabilité politique et aux révolutions dans le bassin des Caraibes et son pourtour. Il note le souci constant des Nord-Américains, depuis les origines, de contrôler le golfe du Mexique et sa proximité. De 1803 à 1848 la politique extérieure du gouvernement américain dans cette zone sensible peut se définir comme une réaction à toute présence étrangère dans la région, fût-elle de nature commerciale, afin de protéger le territoire et les intérêts économiques des États-Unis. Au cours des décennies suivantes, les rivalités économiques entre Européens et Américains revêtent un caractère

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géopolitique et géostratégique encore plus prononcé. L'Amérique centrale en particulier devient un enjeu majeur en raison du développementspectaculaire du commerce trans-isthmique. Les projets de construction d'un canal interocéanique attisent les convoitises locales. La concurrence des impérialismes nord-américain, britannique et français non seulement encourage l'activité révolutionnaire indigène, mais s'accompagne d'un interventionnisme aux conséquences déstabilisatrices. Le tournant du siècle voit les États-Unis imposer dans la région une domination sans partage par l'exclusion des Européens - à l'issue de la guerre hispano-américaine et de la mainmise sur l'isthme de Panama - et par la mise au pas des dirigeants locaux. Cynthia Bouton s'intéresse à ce que Tocqueville mais aussi Louis Hartz ont perçu comme l'émergence d'une Amérique non révolutionnaire dans un âge de révolutions, un âge où le libéralisme était censé représenter le défi révolutionnaire majeur aux "anciens régimes". Pour illustrer le phénomène, elle choisit d'analyser le discours de la presse américaine dominante durant la crise économique européenne de 1846-1847. De son étude deux grandes conclusions semblent se dégager. Tout d'abord, au-delà des inévitables nuances ou tentatives pour exploiter le sujet à des fins partisanes, les journalistes d' outreAtlantique semblent assez largement partager une évaluation commune des difficultés auxquelles les nations du vieux continent sont confrontées. Évidemment, leur attention va surtout aux deux pays européens les plus en vue dans ces années. TIs s'indignent de l'inégalité d'un système foncier anglais qui réserve à quelques privilégiés d'immenses étendues auxquelles le plus grand nombre ne peut, du coup, accéder et déplorent le paupérisme qui accable les ouvriers britanniques. Si la répartition des terres en France leur paraît moins choquante, ils multiplient les critiques à l'encontre de la Monarchie de Juillet, lui reprochant de limiter les libertés politiques au risque de faire sombrer le pays dans le despotisme ou la dictature de la "foule" de Paris. C'est évidemment leur hantise de ces dangers qui explique pourquoi la chute de LouisPhilippe est loin de les enthousiasmer. D'instinct, ils regrettent qu'une solution constitutionnelle n'ait pu être dégagée. Toute leur analyse, on l'aura deviné, est fondée sur une comparaison avec l'image qu'ils ont de leur propre nation. C'est là, en effet, la deuxième conclusion: pour les journalistes américains, la crise européenne est surtout une occasion de souligner le caractère exceptionnel de l'Amérique et de se féliciter de la supériorité

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du modèle qu'elle leur semble incarner, un modèle dont ils semblent beaucoup moins retenir les origines révolutionnaires que sa capacité à garantir la stabilité. Elle est une occasion d'exalter, face aux dangereuses contradictions et iniquités dont les systèmes économiques et politiques européens leur semblent grevés, les vertus d'une Constitution fédérale qui interdit toute concentration excessive de pouvoir, une occasion aussi de célébrer l'efficacité d'un modèle économique et social fondé sur une répartition des terres équitable, base à leur yeux de l'éthique du travail, de la prospérité et de la pérennité de la démocratie qui caractérisent leur expérience nationale. Ainsi, à la différence des vieux pays, les États-Unis sont-ils prémunis contre le double péril du despotisme et de l'anarchie et en mesure de créer entre industriels et ouvriers une authentique harmonie. Cette autosatisfaction fait sans doute peu de cas de certaines contradictions (à commencer par l'esclavage) entre l'idéologie démocratique et la réalité de leur nation. Mais elle éclaire les raisons pour lesquelles, en cas de danger, convaincus d'incarner un modèle qui ne peut être égalé, les Américains sont parfois tentés par une sorte" d'unanimisme", "d'absolutisme" libéral menaçant pour les idéaux mêmes dont ils se réclament. Ronald Creagh nous rappelle que, selon l'historien Edward Gargan, la France a été de 1789 à 1968 le miroir dans lequel se sont regardés les Américains: c'est en particulier à son propos que leur adhésion initiale à l'idée que, dans certains cas, des révolutions pouvaient s'imposer s'est peu à peu effacée devant la crainte des bouleversements et convulsions que, le plus souvent, elles entraînaient. Dans ce processus, la Commune a évidemment joué un rôle particulier qu'il entend étudier quitte à réfuter l'interprétation selon laquelle, outre-Atlantique, elle aurait créé un clivage net entre les classes dirigeantes et le mouvement ouvrier. Si, dans un deuxième temps, cette présentation a pu paraître se vérifier, au tout début, les informations en provenance de Paris ont divisé, explique-t-il, l'ensemble de l'opinion dans toutes les strates de la société. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les articles des plus grands journaux sur le sujet adoptent, en effet, des points de vue très différents, voire opposés, les uns condamnant effectivement sans appel la Commune et ses excès, mais d'autres y percevant une rébellion démocratique d'ouvriers contre une réaction catholique et monarchique, autrement dit un mouvement au moins en partie compatible avec la conception de la révolution

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prévalant en Amérique. Inversement, et contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, si la Commune séduit une frange intellectuelle libertaire, elle provoque surtout des réticences dans les organisations ouvrières. Rapidement, il est vrai, le discours sur la Commune commence à changer, c'est-à-dire à "s'américaniser" tandis que la signification de l'événement est bientôt projetée sur une Amérique que la guerre civile a ébranlée et où, surtout, la vieille vision jacksonienne d'une harmonie entre patrons et ouvriers le cède désormais aux craintes et anxiétés que les tensions issues de la révolution industrielle créent. L'arrivée aux États-Unis de Communards réfugiés modifie en effet l'équilibre des forces au sein du mouvement ouvrier en conférant aux Français prestige et notoriété. Du coup, la Commune se voit toujours plus identifiée à l'idéologie révolutionnaire et socialiste de ces nouveaux venus blanquistes et, dans l'opinion nationale, elle s'inscrit dans une vision fantasmatique de violences et de désordre social: abandonnant ses commentaires initialement nuancés et pondérés, la presse dominante l'utilise volontiers pour stigmatiser le mouvement ouvrier qui, par réflexe, s'efforce de s'en distancier. Aussi, sans être totalement oublié, son souvenir ne sera-t-il plus qu'évoqué sporadiquement dans quelques milieux limités. Du moins un chant l'a-t-il indirectement perpétué: "l'Internationale" a été composée par un réfugié français, Eugène Pottier, et c'est aux États-Unis, à New York, qu'elle a été pour la première fois publiée. Isabelle Vagnoux analyse les méandres de la politique américaine face à la révolution mexicaine. Son ambiguïté découle paradoxalement du refus de Wilson d'accepter ce dont son prédécesseur, Howard Taft, porte indirectement la responsabilité: l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement, celui du général Huerta, à la suite d'un assassinat. La position de Wilson n'est sans doute pas sans logique: à ses yeux, les maux du Mexique découlent d'un déficit des pratiques démocratiques. Ne pas y remédier et reconnaître un gouvernement fondé sur l'assassinat et l'illégalité, ne peut que nuire aux États-Unis et à leurs intérêts: en encourageant la révolution dans une Amérique hispanique où ils veulent, tout au contraire, voir s'instaurer le maximum de stabilité. Tout le problème est que, non content de ne pas légitimer un gouvernement qui ne lui inspire que mépris et hostilité, le président utilise contre lui tous les moyens dont il peut disposer à l'exception d'un coup d'État et va même, à l'occasion d'un incident, jusqu'à faire occuper le port de Vera Cruz par ses soldats.

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Sans réaliser que c'est aller au-devant de deux dangers. Le premier est de neutraliser ses efforts réitérés pour présenter sa politique comme inspirée par le seul souci de faire le bien à l'étranger: même s'il s'efforce de répéter que son pays ne souhaite pas conquérir le moindre pouce de terrain, l'envoi des Marines n'en renforce pas moins l'image d'un "impérialisme" yankee auprès des LatinoAméricains. Le risque est exacerbé par le deuxième danger: celui de voir cet "impérialisme de la liberté" rester sans grand effet faute d'être adapté au pays auquel il est appliqué. Contrairement à ce qu'il a espéré, en effet, le renversement de Huerta ne débouche nullement sur une paix entre les factions, radicales et modérées, qui s'affrontent plus durement que jamais. Quelque peu décontenancée par le tour pris par une révolution dont les mécanismes lui restent, intellectuellement, totalement étrangers, la diplomatie américaine se révèle des plus maladroite et mal avisée. Un temps même, elle paraît plutôt pencher en faveur d'un homme dans lequel certains de ses membres voient un bandit dangereux mais qui, aux yeux de ses dirigeants, fait surtout figure de révolutionnaire vertueux et courageux. Pancho Villa, il est vrai, a salué l'intervention à Vera Cruz des États-Unis et il s'accommode très bien de la présence des compagnies minières américaines dans son pays. Seulement, quand en octobre 1915 le président finit par reconnaître de facto le gouvernement modéré de Carranza, aveuglé par sa haine des yankees, Villa multiplie les agressions et conduit même une expédition sur le territoire des États-Unis. En sorte que le président se voit une nouvelle fois conduit à intervenir au Mexique et à lancer contre Villa les troupes du général Pershing. Ce qui ne fait qu'exacerber un nationalisme mexicain déjà excédé par l'interventionnisme de son insistant voisin. Certes, en février 1917, à la veille de l'entrée dans la Première Guerre mondiale, les troupes américaines sont retirées et, en septembre de la même année, Wilson reconnaît enfin le gouvernement Carranza de jure. Pour lui qui avait poursuivi des objectifs aussi désintéressés, l'objectif essentiel est désormais de protéger les sociétés américaines des clauses les plus nationalistes de la toute nouvelle Constitution mexicaine. Ce retour au réalisme aura, il est vrai, le mérite de stabiliser des relations jusqu'ici agitées. Mais il sanctionne l'échec de la foi dans les élections comme issue à la révolution et dans l'universalité du modèle incarné par sa propre nation.

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Illustrant dans une perspective transalpine la thèse développée dans l'ouvrage d' Arno Maye~, Daniela Rossini rappelle qu'après la disparition de la Russie tsariste et l'entrée des Etats-Unis dans le conflit, la Première Guerre mondiale peut être présentée comme une confrontation entre la démocratie et l'autocratie et qu'un nouveau front, celui de la propagande, fait son apparition où les ennemis de l'Entente et de l'Amérique ne sont plus seulement les puissances centrales mais aussi la Russie soviétique. L'ombre du bolchevisme fait en effet planer la menace de la révolution sur les vieilles nations où les ravages de la conflagration commencent à semer le doute dans une partie de la population. La période entre la fin 1917 et le début 1918 a en effet peutêtre été la seule où, dans la foulée du désastre de Caporetto, une révolution aurait pu éclater. En tout cas, alarmée, l'ambassade américaine à Rome demande une réaction rapide à Washington. À l'été 1918, dans le cadre de la contre-offensive politique massive que les dirigeants américains lancent alors pour endiguer le danger, une délégation de socialistes et syndicalistes pro-guerre se voit chargée de neutraliser l'attrait que sur leurs homologues européens, et en particulier italiens, la révolution bolchevique et la propagande pacifiste semblent exercer. Bien que financée par des fonds privés, la mission est parfaitement dans la ligne de la politique officielle. Wilson n'espère-t-il pas s'opposer à la fois aux buts de guerre secrets des alliés comme à la "paix sans annexion ni indemnité" des bolcheviks? Et ainsi rallier progressistes, socialistes et radicaux européens autour du réformisme libéral qu'il a énoncé dans ses Quatorze points? Les émissaires américains vont ainsi engager un dialogue cordial avec leurs interlocuteurs italiens. Ils parviennent même à susciter l'enthousiasme dans de grands meetings autour de l'idée que la victoire de la démocratie face à l'autocratie (qu'elle soit le fait des Empires centraux ou du régime bolchevik de la Russie) est une ardente nécessité car sans la démocratie le socialisme ne pourra jamais exister. Pour autant, l'impact de la mission demeure limité. Il reste impossible à ces socialistes dissidents - qui ont longtemps lutté contre la politique de leur gouvernement mais s'en sont rapprochés dans une commune hostilité au militarisme allemandde convaincre leurs interlocuteurs qu'ils parlent au nom d'un parti avec lequel ils ont rompu pour soutenir la participation des
8. Wilson vs. Lenin. Political Origins of the New Diplomacy (Cleveland, World Publishing Company, 1963). Ohio:

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États-Unis au conflit. Ils ne réussissent pas à renverser l'hostilité alors affichée par les socialistes italiens envers celui-ci. Au demeurant, c'est l'arrivée de millions de soldats américains et de tonnes de fournitures qui se révèle la propagande la plus efficace face à la menace révolutionnaire. Du moins l'épisode rappelle-t-il que si, d'emblée, la révolution bolchevik fut perçue par l'Amérique comme un terrible danger, celle-ci fut encore loin, en 1918, de diaboliser les socialistes associés au mouvement progressiste comme en 1919 elle allait le faire à l'occasion de la "Red Scare". Denise Artaud s'attache à expliquer l'importance prise, dans l'histoire des relations inter-américaines, par la lutte des ÉtatsUnis contre la révolution conduite au Nicaragua par Augusto César Sandino. À cet effet, elle commence par rappeler les enjeux que, à la charnière des XIxe et xxe siècles, le Nicaragua peut représenter pour les États-Unis, soulignant le fait que, dans leur politique, à côté de leurs intérêts matériels (leur exploitation de plantations de café et de bananes, de forêts de bois précieux, de mines d'or), une autre considération a joué: leur conviction d'avoir été choisis par Dieu pour créer un nouveau modèle de société et d'être ainsi en droit d'intervenir pour en assurer le succès et, si nécessaire, l'exporter. Or, au Nicaragua, la rivalité entre deux partis, les conservateurs surtout appuyés par les propriétaires fonciers et les libéraux proches des classes moyennes, crée une instabilité qui menace leurs intérêts. Elle paraît donc justifier une intervention armée. Ils y envoient ainsi les Marines de 1909 à 1910, puis de 1912 à 1925 et, enfin, de 1927 à 1933. C'est à cette dernière occasion que Henry Stimson, l'ancien secrétaire à la Guerre, cherche à réconcilier le gouvernement et les généraux libéraux. Mais sa médiation se heurte à l'opposition de Sandino qui refuse de déposer les armes tant que des soldats américains resteront sur le sol de sa nation et s'indigne de la création, sous l'égide des Marines, d'une Garde nationale chargée de prévenir toute révolution et d'assurer un ordre conforme aux intérêts de Washington. La lutte qui s'engage entre les Marines et ses forces est sans doute inégale. Mais elle vaut bientôt à Sandino (que les Américains considèrent comme un bandit du fait de la brutalité avec laquelle il traite leurs soldats et ressortissants) une image de grand patriote. Il est du coup rejoint par nombre de Nicaraguayens. Le pays est bientôt coupé en deux, les villes étant contrôlées par les Marines, la jungle restant entre ses mains.

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À la longue, Sandino peut penser l'emporter. Le Congrès américaincommence en effet à se lasser d'une lutte contre une guérilla qui semble se renforcer. Aussi Hoover et Stimson finissent-ils par promettre de retirer les Marines dès que les élections de 1932 auront eu lieu. En janvier 1933, ainsi, la situation paraît se décanter: les troupes américaines parties, Sandino peut conclure un compromis avec le nouveau président libéral du pays et même accomplir quelques gestes symboliques de réconciliation envers les ÉtatsUnis. C'est pourtant compter sans les ambitions d'Anastasio Somoza, l'homme à qui les Américains ont confié la direction de la Garde nationale dont Sandino réclame, de son côté, la soumission à l'autorité civile et gouvernementale. S'assurant sinon un feu vert du moins l'absence de feu rouge de l'ambassadeur des États-Unis qui voit en lui l'homme le plus à même de défendre au Nicaragua les intérêts de son pays, Somoza organise l'assassinat de son ennemi. Dans l'immédiat, Washington peut se réjouir d'une disparition qui renforce son influence en même temps que le pouvoir de son homme lige au Nicaragua. Pourtant, au département d'État, beaucoup comprennent bientôt que cette victoire a un prix: depuis la crise de Panama, aucun autre épisode n'a peut-être autant contribué à la montée de la yankeephobie en Amérique latine. Au premier regard, remarque Laurent Cesari, ce dont la victoire de Mao en Chine prive les États-Unis, ce sont moins des intérêts concrets que des espoirs qu'ils ont placés dans ce pays. En 1945, en effet, celui-ci n'occupe pas une place prioritaire ni pour leur géostratégie ni pour leur économie. Même leurs intérêts culturels et religieux ne doivent pas être surestimés. Inversement, leurs ambitions à l'endroit de ce pays sont illimitées: Roosevelt voit dans le Guomindang un allié inconditionnel dans le futur Conseil de Sécurité où il s'est assuré qu'un siège permanent lui sera réservé. Et les États-Unis espèrent bientôt se substituer à la Grande-Bretagne comme principal investisseur étranger en Chine. Ce que traduit d'ailleurs la conclusion, dès novembre 1946, d'un traité dont l'impact est exactement opposé à ce qu'ils semblent en escompter: les concessions unilatérales que le Guomindang y a acceptées exposent ce dernier à l'accusation de collusion avec l'étranger, dédouanant du coup les communistes d'un soupçon dont, du fait de leurs liens avec Moscou, ils avaient eux-mêmes fait l'objet. Du coup, parce que, dans la pratique, leurs intérêts réels restent limités, les Américains ne peuvent, dans la dernière phase de la

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guerre civile, que recourir à des moyens proportionnés à ces derniers. De plus, leur politique souffre aussi d'être le fait d'une Administration divisée, le secrétaire d'État Dean Acheson accordant la priorité à l'Europe et au Japon tandis que le secrétaire à la Défense et ses chefs d'Etat-Major semblent davantage tentés par une politique asiatique plus musclée. L'idée d'Acheson est de répéter en Chine la rupture qui, en juin 1948, est intervenue entre Moscou et la Yougoslavie. Seulement, sa marge de manœuvre reste très limitée: des concessions trop importantes à Pékin susciteraient évidemment la méfiance des dirigeants communistes chinois mais aussi l'opposition de ceux qui, au Congrès, refusent de seulement les envisager. Finalement, le 7 mars 1949, une politique est arrêtée. Mais, comme on peut s'y attendre, elle ne manque pas d'ambiguïté. D'un côté, la reconnaissance reste toujours accordée à un Guomindang envers lequel toute aide officielle prend fin en même temps qu'est créée une assistance" au mérite" pour les forces de guérilla qui opéreront sur le continent. De l'autre, l'instauration d'un régime séparatiste à Taiwan sera encouragée, mais uniquement en secret: de façon à pouvoir éventuellement exploiter toute tension entre Moscou et Pékin. Une reconnaissance de la République populaire de Chine devrait assurer à Washington une présence sur place et lui permettre de conduire sa politique de façon plus efficace. Mais s'il entend laisser ouverte cette possibilité en se gardant de toute agressivité, Dean Acheson attend que les Chinois bougent de leur côté. TIvoudrait en particulier que la RPC s'engage à respecter tous les traités (souvent "inégaux") que le Guomindang a signés. Mais c'est ne pas voir que Mao ne semble pas particulièrement inquiet à l'idée de rester relativement isolé et qu'il se méfie encore beaucoup des États-Unis qui, au cours des dernières années, ont pris nettement le parti de ses ennemis. Acheson espère, il est vrai, séduire les communistes en laissant entendre que les États-Unis resteront neutres en cas de conflit entre Taiwan et la Chine. Mais seules sans doute une rupture avec le Guomindang et une reconnaissance de la RPC permettraient d'effectuer une véritable percée. Jusqu'à la fin 1949, la situation intérieure le permettrait peut-être à la rigueur mais, à partir de février 1950, tout est changé: le réarmement qu'après l'explosion atomique soviétique Acheson considère comme la priorité exclut tout lâchage d'un ancien allié et la montée du maccarthysme rend impossible toute concession à la Chine communiste. Peu après, la guerre de Corée incite tout au contraire les Américains à renon-