Les Etats-Unis ont-ils décolonisé l'Afrique noire francophone ?

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Les Etats-Unis ont-ils assassiné les Empires coloniaux d'Afrique ? Aujourd'hui, les relations franco-américaines en Afrique noire sont au centre de toutes les polémiques. Fin janvier 2003, les manifestants soutenant le pouvoir de Laurent Gbagbo en Côte d'ivoire scandent des slogans pro-américains. Les Etats-Unis sont-ils vraiment ce recours qui permettrait d'échapper au face à face avec l'ancienne puissance coloniale ? Cette enquête propose une approche novatrice des relations internationales qui englobe le passé dans sa diversité: une histoire métisse qui fait le lien entre histoire africaine et histoire occidentale.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782336255262
Nombre de pages : 361
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Les Etats-Unis ont-ils décolonisé l'Afrique noire francophone?

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Eugénie MOUA YINI OPOU, Le Royaume Téké, 2005. Dominique QUENUM, Ouidah au coeur de son destin, 2005 Pierre ERNY, L'éducation au Rwanda au temps des rois, 2005. Placide MOUDOUDOU, Jean-Paul MARKUS, Droit des institutions administratives congolaises, 2005. Gabriel HAMANI, Les Notables Bamiléké de I 'OuestCameroun: rôle et organisation dans les institutions traditionnelles, 2005. Axel Eric AUGÉ, Le recrutement des élites politiques en Afrique subsaharienne, 2005. Albert KALONJI, Congo 1960 - La sécession du Sud-Kasaï, 2005. J.-M.K. MUTAMBA MAKOMBO, Patrice Lumumba correspondant de presse (1948-1956),2005. J.-R. MAZANZA KINDULU, J.-C. NLANDU-TSASA, Les nouveaux cadres congolais, 2005. Liliane PREVOST, Isabelle de COURTILLES, Guide des croyances et symboles, 2005. Georges TOUAL Y, Réflexion sur la crise ivoirienne, 2005. Thierry de SAMIE, Essais d'Afrique en Sciences du Langage, 2004. Philippe AMPION, Négociant, des oléagineux africains, 2004. Lancine Gon COULffiALY, Côte-d'Ivoire 1975-1993,2004. André-Hubert ONANA MFEGE, Le Cameroun et ses frontières. Une dynamique géopolitique complexe,. 2004. Michel NKA Y A (coord. par), Le Congo-Brazzaville à l'aube du xxr siècle. Plaidoyer pour l'avenir, 2004. Côme KINA TA, La formation du clergé indigène au Congo français,2004. Julien MBAMBI, Expériences féminines à Brazzaville: Fécondité, identités sexuelles et modernité en Afrique subsaharienne, 2004. Maurice JEANJEAN, Sékou Touré. Un totalitarisme africain, 2004

William De GASTON, Atumpani.le tam-tam Anthropologie de la communication, 2004.

parlant.

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8694-4 EAN : 9782747586948

François DURPAlRE

Les Etats-Unis ont-ils décolonisé l'Afrique noire francophone?
Préface d'André KASPI

L'Harmattan 5-7~e de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Ouvrages du même auteur

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Enseignement de l'histoire et diversité culturelle, « Nos ancêtres ne sont pas les Gaulois », Hachette éducation, CNDP, 2002. La civilisation américaine, PUF, 2004, en collaboration avec André Kaspi, Hélène Harter et Adrien Lherm.

Remerciements Ma reconnaissance va au professeur André Kaspi, qui a dirigé la thèse dont est issu cet ouvrage, ainsi qu'aux professeurs PietTe Boilley, Pierre Mélandri, Jean-Charles Jauffret et Pierre Sicard. Je remercie mes parents pour le soutien qu'ils n'ont cessé de m'apporter. Merci à Fatimata, Céline, Joémi~ ainsi qu'à Saïdou Bernabé et Patrick Bau~ pour la photographie de couverture.

PRÉFACE
Contrairement à ce que l'on croit et à ce que l'on écrit, les États-Unis ne se sont pas désintéressés de l'Afrique noire. Tout au contraire. De la Seconde Guerre mondiale jusqu'au temps des indépendances, ils ont suivi de près les événements, scruté les origines et le déroulement des crises et manifesté leur présence. C'est là le principal apport de l'ouvrage de François Durpaire. Cette conclusion fait suite à des recherches approfondies dans les archives françaises, belges et américaines. François Durpaire n'a pas choisi la facilité. Il s'est attaché à étudier des relations trilatérales, celles qui unissent la France, les États-Unis et l'Afrique francophone. Certes, ce sont les États-Unis qui sont au cœur de son investigation. Inlassablement, il interroge les Américains sur l'Afrique noire. Et notamment la communauté noire qui prend conscience de ses liens avec le continent des ancêtres. Les indépendances africaines ont beaucoup fait pour affaiblir le racisme nord-américain, bien que les noirs américains aient peu aidé les colonies à obtenir leur indépendance. Chemin faisant, il éclaire ses lecteurs sur la présence américaine dans cette Afrique francophone qui aspire à s'éloigner du giron de la métropole. Il analyse l'action des missions religieuses, des hommes d'affaires, des syndicats, des médias, du monde des artistes, des universitaires. Les motivations des États-Unis? Point d'hésitations. De 1945 à 1960, l'Afrique est au cœur de la guerre froide. Il faut éviter qu'elle ne tombe dans le camp ennemi. Or, de l'indépendance prématurée à l'indépendance graduelle, l'Afrique bouge, revendique, subit des bouleversements. Elle n'est pas un objet, mais l'un des sujets de l'histoire. « Le primat de l'échelle locale» l'emporte sur toute autre considération. Dans la campagne pour les élections présidentielles de 1960, John Kennedy mentionne souvent l'Afrique noire. Washington soutient les politiques françaises, tout en s'efforçant de s'en distinguer. Comme si l'Amérique, ses valeurs, ses initiatives, servaient d'ultime recours. En suivant l'auteur, on ne tarde pas à découvrir que pour bien comprendre les relations franco-américaines en Afrique noire, il faut abandonner les voies traditionnelles et renoncer à 1'histoire strictement diplomatique au profit d'une histoire plus large, plus globale qu'on appelle l'histoire des relations internationales. Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle ont été les pionniers. D'autres leur ont emboîté le pas. François Durpaire rajeunit et revigore cette démarche enrichissante. Bref, voilà un ouvrage qui ne laissera pas indifférent la communauté des historiens, les analystes et les experts, mais aussi le public cultivé qui cherche à comprendre les grandes évolutions de notre monde.
André Kaspi Professeur à la Sorbonne (Université de Paris 1- Panthéon Sorbonne)

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« La réalité historique est diverse; la diversité fait toute la réalité de I 'histoire. » Pierre Guenancial

INTRODUCTION
« Les États-Unis ont-ils décolonisé l'Afrique noire francophone? » Cette recherche démarre comme une enquête policière. Ainsi que le soupçonne Charles Robert Ageron, les empires coloniaux ne seraient «pas morts naturellement ». Ils auraient été assassinés. Les coupables? Les Américains, dont le pays, en 1945, est devenu la première puissance du monde. La dénonciation vient des milieux coloniaux. À la lecture des archives françaises et belges, on constate une méfiance des autorités coloniales à l'encontre de toutes les initiatives américaines. Les indices? Les discours du président Roosevelt, comme un aveu, qui ont souligné que les puissances coloniales ne devraient pas nécessairement récupérer leurs colonies au terme du deuxième conflit mondial. Il ne resterait plus qu'à déterminer le mobile. Idéologique pour les uns: les Américains seraient anticolonialistes par principe. Économique pour les autres: c'est le thème inlassablement ressassé de l'impérialisme économique des États-Unis. Pourtant, l'historien ne se satisfait pas de présomptions. Il lui faut des preuves. Il lui faut recouper les sources, de manière soigneuse et objective. Or, si le crime supposé est ancien, les enquêtes sont encore rares sur la question. Beaucoup de travaux ont été publiés sur l'histoire de la guerre froide. Beaucoup d'ouvrages ont été écrits sur 1'histoire de la décolonisation. Cependant, peu d'historiens ont fait le lien entre ces deux histoires. Or, une réflexion sur l'interaction entre ces phénomènes permet de voir la guerre froide d'un œil neuf: à l'opposition entre les deux Grands, viennent se greffer des dynamiques péricentriques, créées notamment par les espaces en phase de décolonisation. Réciproquement, envisager le problème de la décolonisation dans le contexte de la guerre froide permet de ne plus considérer le problème colonial sous l'angle du seul rapport bilatéral entre la métropole et ses colonies. La décolonisation doit être pensée dans un cadre mondialisé. Enfin, certains thèmes sont à la confluence de ces deux phénomènes. C'est le cas de la question

1 Guenancia (Pierre), « Descartes politiquement incorrect », http://ww\v.itereva.pf/disciplines/phj lo/auteursIDescartesIDescartes. htIn, consulté le 6 février 2005.

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raciale aux États-Unis. Les Américains doivent faire face à l'internationalisation de la question raciale - dû au positionnement idéologique de l'Union soviétique mais aussi à la décolonisation -, et cela contribue à la déségrégation. Depuis des années, les programmes du secondaire traitent du rôle des deux Grands dans la décolonisation de l'Afrique. Malgré la rareté des travaux universitaires, peu de manuels font silence sur le rôle des Etats-Unis dans la décolonisation. Tous ont la volonté de dire quelque chose, pressentant l'importance du phénomène. Cependant, l'absence de support scientifique pour fonder le discours amène à des raccourcis malheureux. On peut lire dans un manuel récent, correspondant aux nouveaux programmes: « Pendant la guerre, le président Roosevelt et son entourage ont multiplié les déclarations en faveur de la libération de tous les peuples. Dans les années qui suivent, la guerre froide amène les États-Unis à nuancer leur position,. le principe de l'émancipation des peuples colonisés n'est cependant pas remis en cause ».2 Cette expression « dans les années qui suivent» révèle une imprécision temporelle rare dans un manuel d'histoire, surtout pour un fait politique qu'il est possible de dater. Tous les manuels évoquent, sans preuve, les intérêts économiques comme moteurs de la politique américaine:« Les Américains sont animés à la fois par leur attachement au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et par des intérêts économiques ».3 On alimente ainsi, auprès des lycéens, des préjugés tenaces qu'aucun élément précis ne vient étayer. Tout au long de nos recherches, les résonances contemporaines de notre enquête nous parviennent, au travers du tumulte de l'actualité. Le génocide rwandais, la fin de la dictature de Mobutu, les rivalités de pouvoir à Madagascar, la crise en Côte d'Ivoire apparaissent comme autant de chapitres de la rivalité franco-américaine en Afrique. Tout en ayant comme préoccupation de ne pas tomber dans le travers de l'anachronisme - qui fait lire le passé avec les yeux du présent -, ces événements disent l'urgence d'écrire la genèse de ces relations entre les États-Unis et l'Afrique francophone. Ainsi, les rivalités francoaméricaines lors de la crise zaïroise ne peuvent pas être comprises sans un retour sur les origines des relations entre l'Amérique et le Congo. Les États-Unis ont été la première nation à reconnaître l'État libre du Congo après la conférence de Berlin. Cet État représentait alors une «nouvelle frontière» africaine. Sa richesse minière en faisait un territoire à conquérir. Dans le cas de la crise ivoirienne, les manifestants soutenant le pouvoir du président Laurent Gbagbo brandissent les couleurs américaines aux côtés du drapeau ivoirien fin janvier 2003. Leurs slogans sont un appel à l'Amérique: «Les Français dehors, les Américains dedans! », «Jacques Chirac égale Ben Laden », «Chers amis
2 Manuel de Terminales ES/L/S, Bordas, p.160. 3 Ibid.

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américains, aidez-nous à chasser les terroristes français et leurs hordes ». La France est accusée de soutenir les rebelles et d'avoir contraint le président Gbagbo à signer les accords de paix. L'un des chefs des « patriotes », Charles Blé Goudé, remet un texte à un fonctionnaire de l'ambassade américaine et s'adresse à l'Amérique devant la foule des manifestants:« Nous vous demandons de venir sauver la démocratie. Vous êtes notre seul espoir. Sauveznous! » Les ressortissants français sont contraints de quitter le pays, tandis que des fonctionnaires américains sont acclamés dans les rues d'Abidjan. Pourtant, lors des élections ivoiriennes d'octobre 2000, la France avait été la première à reconnaître la légitimité de Laurent Gbagbo. Le département d'État, au contraire, avait longuement hésité avant de reconnaître l'élection, regrettant l'éviction de quatorze candidats, parmi lesquels Alassane Ouattara, formé aux États-Unis. Un retour sur le passé permet de comprendre que cet appel à l'Amérique relève bien plus du fantasme que d'une démarche raisonnée. On attend beaucoup des ÉtatsUnis, vus comme une terre de liberté, vierge de toute responsabilité dans le passé colonial de l'Afrique. Il y a une mémoire politique du rôle de l'Amérique en Afrique noire. Dans les années cinquante, l'Afrique colonisée espérait déjà de l'Amérique anticolonialiste qu'elle contraigne les puissances européennes à quitter le continent.

Acquis et perspectives de l'historiographie Un triangle Afrique/Europe/Amérique: une nouvelle problématique...

L'historiographie révèle que la question des relations entre les ÉtatsUnis et l'Afrique noire francophone n'a été que très peu étudiée. Certains historiens de la décolonisation ont considéré ce problème sous l'angle du seul rapport bilatéral entre la métropole et ses colonies. Aussi, la décolonisation a-telle été trop souvent pensée comme un psychodrame national, comme une crise interne aux empires coloniaux. Il faut cependant se dégager de la sentimentalité qui obscurcit la recherche historique pour considérer la décolonisation dans un cadre plus vaste. La décolonisation ne met pas seulement en jeu l'ancienne puissance européenne sur le déclin et l'Afrique en quête de liberté. L'histoire de l'Afrique doit intégrer l'échelle mondiale. Les centres de recherches africaines, en France comme aux États-Unis, ne doivent pas rester en marge des centres d' histoire des relations internationales. En 1945, Nehru, à New Delhi, affirme cette évidence: «Europe is no longer the center of world affairs ». En effet, les États-Unis sont devenus le nouveau géant. La guerre a changé les termes du rapport de force entre la vieille Europe colonialiste et le nouveau monde. L'un des objectifs de notre étude est de montrer en quoi l'Afrique est un révélateur des nouvelles relations qui se tissent Il

entre la France et les États-Unis. Avant la guerre, les deux pays semblaient pouvoir parler d'égal à égal. Désormais, on est en présence d'un géant, les ÉtatsUnis, qui par vocation est anticolonialiste et d'une nation meurtrie, la France, atteinte dans ses aspirations à la grandeur. Dans cette perspective, l'empire colonial fonctionne comme un «mythe compensateur »4 que l'on exalte pour faire oublier le déclin réel de la métropole. Le problème colonial n'est donc pas strictement national. L'empire est une arme dans les relations avec les autres nations, une arme qui sert à cacher son affaiblissement et à continuer à se faire percevoir comme une grande puissance. Corrigeant la définition de Raymond Aron (<< puissance, c'est pouvoir s'imposer aux autres »), René Girault La précise: «Être une grande puissance, c'est surtout avoir le sentiment de faire partie d'un club de puissance.»5 À côté de la réalité objective, il y a donc la perception qu'une nation se fait de sa puissance. Cette illusion du « mythe compensateur» est d'ailleurs partagée par les Anglais. Le ministre des Affaires étrangères britannique, Ernest Bevin, affirme en 1948 que le Royaume-Uni peut ne pas être sous l'influence américaine ou soviétique à la condition de développer les ressources matérielles de l'Empire colonial.6 En 1945, les deux nouveaux géants sont les États-Unis et l'Union soviétique. Pourtant, les vieilles puissances, la France et la Grande-Bretagne, veulent continuer à se penser comme des puissances maîtresses de leur destin qui n'appartiendraient à aucun des deux blocs. L'empire colonial, symbole de leur grandeur passée, doit permettre de conserver l'illusion. On comprend que le problème colonial soit alors le lieu des tensions, des amertumes et des malentendus entre les trois puissances, États-Unis, France et Grande-Bretagne. Car ce qui est en jeu, c'est le prestige entre des puissances devenues inégales. Pour le petit pays qu'est la Belgique, la thématique de la puissance est encore plus prégnante. Depuis Léopold II, l'immense Congo est pour la Belgique le seul moyen d'accéder à un statut que ni sa superficie ni son niveau économique ne lui permettrait d'envisager.

4 L'expression est de Charles-Robert Ageron. Voir son article: «La survivance d'un mythe: la puissance par l'empire colonial (1944-1947) » in René Girault et Robert Frank, La puissance française en question (1945-1949) Paris, Publications de la Sorbonne, 1988. 5 René Girault « De la puissance et de la France d'aujourd'hui» in Relations internationales, N°58. Été 1989. 6 Un de ses adversaires du parti conservateur, Geoffrey Wilson, ne dit pas autre chose en 1949 : « Singly we are each of us weak, but together we form a potential unit of political and economic strength more powerful than either the United States of America or the USSR ». Cité par R.A.C Parker, «British Perceptions of Power. Europe between the Superpowers» in Josef Becker et Franz Knipping. Power in Europe? Great Britain, France, Italy and Germany in a Postwar World. 1945-1950. Berlin, Walter de Gruyter, 1986, VIII, 583 p. 12

...dans la continuité des études récentes Cette internationalisation du problème colonial fait l'objet d'une étude de John Kent The Internationalization of colonialism - Britain, France and Black Africa. 1939-1956 (Oxford, Clarendon Press, 1992). Les rapports entre les deux puissances européennes et les États-Unis y sont analysés. Les Américains n'ont en effet pas du tout la même attitude vis-à-vis des deux pays. Ils ont une idée assez défavorable de la politique des Français, s'attendant toujours de leur part à beaucoup de conservatisme et de rigidité. En revanche, les Anglais sont vus comme de bons élèves, beaucoup plus réceptifs aux conseils américains. Face au géant anticolonialiste, la solidarité des vieux empires devrait primer. Pourtant, il existe entre eux une concurrence pour attirer la sympathie des Américains. Kent définit l'objectif de son étude comme une analyse des politiques communes entre les décideurs français et britanniques. Le mélange de solidarité et de défiance qui existe entre les deux diplomaties apparaît dans une phrase de l'ambassadeur de France aux États-Unis, Henri Bonnet, le 25 avril 1952, qui affirme que les Américains «jugent bien» la colonisation britannique dite progressive et mal la colonisation française dite « attardée» : « Il ne saurait faire de doute que, depuis la guerre, la position adoptée par la Grande-Bretagne dans sa politique coloniale nous a causé de plus grands dommages, en contribuant puissamment à renforcer les convictions naturelles des Américains, favorables comme on le sait, à la marche rapide vers le self-government. »7 La décolonisation ne peut donc plus être comprise dans un cadre strictement national. Elle doit faire l'objet d'une étude comparative. Roger William Louis inaugure cette nouvelle historiographie qui se propose d'étudier l'internationalisation du problème colonial. Il publie en 1977 Imperialism at Bay, The United States and the Decolonization of the British Empire 1941-1945 (Oxford University Press). Des études françaises s'engouffrent dans cette voie nouvelle de l'histoire de la décolonisation. Sur l'Indochine, paraît en 1992 la thèse de Laurent Cesari : La France, les États-Unis et l'Indochine, 1945-1957. Sur l'Algérie, on trouve des articles de Guy Pervillé8 et de Pierre Mélandri9. Sur les protectorats d'Afrique du nord française, une thèse de François Poherl0 se propose de réviser le travail par trop idéologique de Annie Lacroix-Riz. Sur l'Afrique noire et les
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MAE (Quai d'Orsay), série: Amérique, sous-série: USA. Volume 29. « Henri Bonnet à Robert Schuman, 25 avril 1952 ». 8 Pervillé (Guy), « La révolution algérienne et la guerre froide» in Etudes internationales, mars 1985. 9 Mélandri (Pierre), « La France et le double jeu des États-Unis» in La guerre d'Algérie et les Français, Paris, Fayard, 1990. 10Poher (François), La politique américaine et les nationalismes marocain et tunisien de 1942 à 1956, mémoire de DEA, université de Paris X Nanterre, 1991. 13

États-Unis, la recherche n'en est qu'à ses débuts. En 1984, paraît l'ouvrage de Marc Aicardi de Saint-Paul: La politique africaine des États-Unis (Paris, Economica, 1984) qui, toutefois, n'aborde pas la période de la décolonisation. Du côté de l'historiographie américaine, un intérêt pour la décolonisation de l'Afrique s'est également fait jour l'ouvrage de David Ryan et Victor Pungong.ll Depuis quelques années, les travaux de la science politique américaine sur le Congo se sont développés. René Lemarchand fait cependant le point sur un certain nombre de carences méthodologiques propres à la science politique américaine sur le Zaïre. Il prône un décentrement conceptuel visant à prendre en compte les interactions entre les États africains et l'environnement global. 12 En France, le Centre d'Étude d'Afrique Noire13organise en mai 1997 un colloque international sur l'Afrique, les États-Unis et la France. Il révèle l'intérêt de nombreux chercheurs américains pour un espace francophone dont on pouvait penser qu'il leur paraissait lointain. Les thèmes abordés sont extrêmement divers: « l'Afrique dans la politique étrangère de la France et des États-Unis », le panafricanismel4, la France et les États-Unis vus d'AfriqueI5, «l'aide américaine et française à l'Afrique» 16,la gestion des crises 17.Cependant, aucun des thèmes ne touche aux origines de ces relations triangulaires Afrique/France/États-Unis. Aucun ne remonte à la période de la décolonisation, genèse de toutes ces relations. Dans la continuité de notre démarche, PierreMichel Durand a fait une thèse de doctorat sur la relation triangulaire entre les États-Unis, la France et l'Afrique noire. Il a choisi d'évoquer la période des années soixante.18

Il Ryan (David) et Pungong (Victor), eds., The United States and Decolonization. MacMillan, 2000. 12Lemarchand (René), « Réflexions sur la finalité de la science politique américaine à propos du Zaïre» in Jewsiewicki, B État indépendant du Congo-Congo belge, République démocratique du Congo, République du Zaïre Québec, 1984. 13 Le CEAN est une unité mixte de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et de l'Institut d'Études Politiques (lEP) de Bordeaux. 14Françoise Naudillon de l'Université de Californie évoque les « littératures francophones et le panafricanisme» . 15Guy Rossatanga-Rignault, de l'Université de Libreville, évoque la perception des États-Unis et de la France en Afrique; Yvette Monga, de l'université Harvard évoque « l'Amérique vue par deux générations de femmes africaines». 16Les politiques américaines d'aide à l'éducation en Afrique sont étudiées par Aminata Soumare de l'université de Californie. 17 Clara M. Pulido Escandell du Centro de estudios sobre Africa y el Medio Oriente de La Havane évoque « les nouvelles tensions entre la France et les États-Unis dans le pré carré africain» 18Durand (Pierre-Michel), Alliance objective, Méfiances réciproques: les États-Unis, la France et l'Afrique noire dans les années soixante. Thèse dirigée par M. Pierre Mélandri, université de Paris III-Sorbonne nouvelle, 2003. Jean-Daniel Aba a effectué des recherches en sciences politiques sur une période plus récente encore: La politique des États-Unis en Afrique 14

La diversité des acteurs Étudier les acteurs qui ont eu un rôle dans la formation de la politique africaine des États-Unis est essentiel pour comprendre la complexité des relations entre l'Afrique et l'Amérique et la diversité des intérêts et des sensibilités qui sont en jeu. Qui sont les ambassadeurs qui arrivent en Afrique noire au moment des indépendances? Le choix de Kennedy, préférant nommer des spécialistes de l'Afrique plutôt que des diplomates de carrière, est un facteur important de sa nouvelle politique africaine. Les acteurs non-gouvernementaux qui agissent dans les domaines religieux, universitaire, culturel, social, sont également déterminants. C'est la qualité de ces individus, et non leur nombre, qui pèse sur les relations entre leur pays d'origine et l'Afrique. Ils ont un rôle important, tantôt comme représentant et ambassadeur de leur gouvernement (qui peut se servir d'eux pour relayer leur politique sur le continent), tantôt comme des acteurs autonomes qui peuvent entrer en contradiction avec la politique officielle américaine. Les acteurs gouvernementaux La diplomatie d'un État démocratique ne doit pas être vue comme l'émanation d'une source unique. Elle est bien souvent la synthèse d'avis contradictoires. La décision émerge après de nombreux échanges entre les acteurs concernés (Président, Premier ministre, différents ministères). Pour la France, on constate une différence d'approche entre le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la France d'outre-mer, le premier se montrant soucieux de ménager l'allié américain, le second ayant pour vocation de préserver les colonies des ingérences extérieures. A Aix-en-Provence, se trouvent les archives de l'ancien ministère de la France d'outre-mer ainsi que celles de la haute administration transférées des anciennes colonies au moment des indépendances. La comparaison de ces archives avec les sources américaines est très révélatrice de l'attitude paranoïaque des autorités françaises. En juin 1951, le secrétaire d'État adjoint George C. McGhee déclare que l'indépendance immédiate n'est pas le choix des États-Unis, que l'Afrique relève de la responsabilité européenne. Malgré cette évolution très nette de la politique américaine, les susceptibilités françaises restent fortes. Les sources belges sont regroupées au centre d'archives du ministère des Affaires étrangères à Bruxelles (y compris les archives de l'ancien ministère des Colonies). On y retrouve la

francophone au Sud-Sahara et ses implications depuis la fin de la guerre froide. DEA dirigé par M. Gérard Conac, université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, 1994.

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même différence de ton à l'égard des Américains entre les deux ministères. Le ministère des Colonies est invité par le gouvernement général à Léopoldville à adopter une attitude méfiante et ferme à l'égard des États-Unis. La diversité des acteurs se retrouve du côté américain. Les Américains ont déclassé leurs archives africaines avec de l'avance par rapport aux Français. C'est le Président qui effectue les choix en matière de politique extérieure américaine. L'élaboration des grandes orientations définies par le département d'État est le résultat du travail du secrétaire d'État, de ses collaborateurs et des bureaux spécialisés. Une troisième instance est cruciale en matière de politique étrangère: le Congrès. C'est au sein des Foreign Relations Committees (commissions des relations extérieures) que se définit la politique étrangère au Congrès, le Sénat ayant un rôle plus important que la Chambre en matière de politique étrangère. Les acteurs non-gouvernementaux L'histoire des relations internationales ne se limite pas à I'histoire diplomatique. D'autres protagonistes jouent un rôle sur le continent africain, indépendamment de la politique officielle définie à Washington. Certains de ces acteurs interviennent directement sur le terrain alors que d'autres agissent au Congrès sous la forme de groupes de pression. En premier lieu, il convient d'évoquer la communauté noire américaine. De nombreux africains-américains font le voyage en Afrique. Certains mouvements tentent de promouvoir le retour en Afrique de Noirs américains, comme Ie Pacific Movement de Chicago, Ie Peace Movement of Ethiopia ou l'African Nationalist Pionneer Movement. Notre étude s'intéresse également au développement des études africanistes dans les universités américaines au cours des années cinquante. Le professeur Herskovits est un exemple de ces universitaires qui promeuvent les échanges éducatifs. Chef du département d'anthropologie de la Northwestern University de Chicago, Herskovits y a créé un des premiers instituts d'études africaines. Ce sont les universités noires qui, les premières, établissent des liens entre la communauté américaine et les peuples d'Afrique. La petite université noire Lincoln, par exemple, a eu pour élèves Nkrumah et Azikiwe. Progressivement, d'autres universités développent des liens entre les États-Unis et les jeunes élites africaines. Elles invitent des étudiants et des administrateurs africains à venir étudier aux États-Unis. Le rôle des syndicats américains doit également retenir toute notre attention. Théoriquement indépendants du gouvernement américain, leur but semble être de contrer l'influence des syndicats communistes et de mettre du côté du syndicalisme libre les leaders de la future Afrique indépendante. L' AFLCIO développe des activités en son nom propre, en étant, par exemple, représentée à la conférence de tous les peuples d'Afrique à Accra en 1958. Les 16

missionnaires constituent la majorité des Américains vivant en Afrique (sur mille Américains établis au Congo en 1960, neuf cents sont des missionnaires). Or, la majorité de ces missionnaires est très hostile à la colonisation, ce qui provoque des difficultés avec les autorités françaises et belges. Il leur est reproché de ne pas se contenter de leur mission religieuse mais d'être des agents politiques du gouvernement américain. Dans les années cinquante, les missions tentent de s'entendre avec les autorités coloniales. Cette politique du juste milieu, si elle permet d'améliorer le statut des missions, réduit leur influence auprès de la population africaine qui voyaient jusqu'alors en elles un moyen de se démarquer de la religion du colon. De nombreux Africains, déçus par les missions, rejoignent alors des religions différentes, venues elles-aussi des ÉtatsUnis. C'est au détriment du protestantisme classique qu'émergent alors des religions dont le message politique est beaucoup plus radical dans le sens d'une émancipation. Ainsi, les témoins de Jéhovah, qualifiés de mouvement sectaire19, progressent dans de nombreux territoires (au Congo, en AEF). Les enjeux de la recherche L'ouverture des archives fait parfois problème. Pour cette période récente, de nombreux acteurs sont encore vivants. De nombreuses blessures restent ouvertes. Cette présence du passé est surtout très nette pour la Belgique où la crise congolaise est pour certains un souvenir aussi fort que la guerre d'Algérie en France. Depuis dix ans, la crise au Zaïre ne vient pas faciliter l'apaisement nécessaire à une étude objective des faits. Les acteurs internationaux sont les mêmes: cette fois, les États-Unis soutiendraient Laurent Désiré Kabila20; la France serait favorable quant à elle au maréchal Mobutu. Une même menace, trente ans après, pèse sur l'unité du pays. Quand la lecture du passé devient un enjeu d'actualité, c'est l'objectivité de la recherche qui est menacée. L'archive devient alors une arme diplomatique. Un discours, un événement politique peuvent déterminer ou non l'ouverture des archives. Ainsi, les événements au Rwanda ont bloqué l'ouverture d'archives sur le point de s'ouvrir. Des enjeux politiques expliquent ces réticences. Chester Crocker, ancien secrétaire d'État adjoint pour les affaires africaines dans l'administration Reagan, évoque en Afrique la naissance d'une nouvelle guerre froide entre une zone francophone et une zone anglophone. Au

19Cette terminologie de « secte» est proprement francophone. Aux États-Unis, la Watch Tower (les témoins de Jéhovah) est classée parmi les églises. 20 Un article de Africa International n0307 septembre 1997 s'intitulait « Ex-Zaïre: la CIA était bien dans le coup ». Ce titre de journaliste peut paraître bien léger quand l'historien n'arrive pas encore à déterminer le rôle des agences de renseignement pour la crise de 1960 ! 17

Rwanda, les Français sont accusés de soutenir l'ethnie21 hutue, celle des génocideurs. À l'inverse, à la fin de l'année 1996, il y aurait entre soixante et cent conseillers militaires américains venus épauler l'armée rwandaise et la dissidence tutsie du Zaïre. Pour notre recherche, nous avons pu consulter certaines archives des Affaires étrangères belges (série AF 1/1 de 1960 à 1962) avant que les événements concernant l'ouvrage22 de Ludo de Witte et la reconnaissance de la responsabilité de la Belgique dans l'assassinat de Lumumba ne contribuent à une vigilance accrue dans leur ouverture. En revanche, la commission diplomatique ne nous a pas donné l'autorisation de consulter les sources de la Sûreté sur les ingérences étrangères au Congo belge. Le dossier concerné est d'ailleurs très révélateur puisqu'on y trouve à la fois des éléments concernant l'ingérence soviétique (<< Congolais derrière le rideau de Fer », etc.), l'ingérence française (action des Frères du Père de Foucauld), et l'ingérence américaine. Le terme choisi (identique pour les Soviétiques, les Français ou les Américains) révèle que la menace sur les colonies est appréhendée de la même manière, qu'il s'agisse d'une puissance ennemie ou de pays alliés. Le dossier comprend des renseignements concernant la mission baptiste au Kivu, le consulat général des États-Unis à Léopoldville, le consulat des États-Unis à Élisabethville, le centre d'information et de documentation américain à Léopoldville, les voyages de représentants consulaires américains au Congo belge et au Rwanda-Urundi et sur l'influence de la radio américaine, la Voix de l'Amérique, sur la population congolaise. On peut penser que la situation politique en Afrique centrale, loin d'être apaisée, et les enjeux contemporains de cette histoire (la Belgique est encore un protagoniste de la région) ne permettent pas la sérénité nécessaire à la consultation de la totalité de ces archives. Les événements politiques peuvent à l'inverse favoriser l'ouverture des fonds diplomatiques. Les archives peuvent être utilisées pour répondre à une attaque émanant d'un gouvernement étranger. Les archives concernant les accords belgo-américains concernant la vente d'uranium dans les années cinquante étaient jusqu'alors fermées. Or, la Commission diplomatique du ministère des Affaires étrangères marque son accord pour la consultation de ces documents par un chercheur américain: Jonathan. E. Helmreich, professeur à l'Allegheny College à Meadville (en Pennsylvanie). Ce dernier peut ainsi publier

21 Le terme d'ethnie, qui a pris une connotation ambiguë dans le langage courant, est remis en cause par les historiens de l'Afrique. On peut lire à ce sujet Chrétien (l-P.), Prunier (G.) éds., Les ethnies ont une histoire, Paris, Karthala, 1989 ainsi que Amselle (J.-L.) et M'Bokolo (E), Au cœur de l'ethnie. Ethnies, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1985. Pour une première approche sur les peuples d'Afrique, on peut lire Sellier (Jean), Atlas des peuples d'Afrique, Paris, La Decouverte, 2003. 22Ludo de Witte, L'assassinat de Lumumba, Karthala pour la version française, 416 p. 18

un article sur le sujet en 1983 : «The Uranium negotiations of 1944 »23. La Commission diplomatique a rendu ces archives accessibles pour des raisons politiques. Au début des années 1980, le maréchal Mobutu lance une campagne hostile à la Belgique, laissant entendre que l'argent américain de l'uranium ne devait pas aller à la colonie et était confisqué par Bruxelles. L'ouverture des archives est pour le gouvernement belge un moyen de faire mentir Mobutu et de rétablir la vérité: I'historien peut alors révéler que les accords entre les ÉtatsUnis et la Belgique prévoyaient que l'argent de l'uranium devait aller au développement du Congo. Pourquoi une Afrique « francophone» ? 1962 est la date de l'indépendance du dernier territoire francophone, le Rwanda-Urundi. Nous n'achevons pas notre étude des territoires français au moment de leur indépendance en 1960. Le concept de décolonisation, comme le savent les historiens de l'Afrique, est loin de recouvrir la notion d'indépendance juridique au sens strict. L'indépendance ne signifie évidemment pas pour l'ensemble de ces territoires la cessation de tout lien de dépendance à l'égard de la France. Yves Collart souligne ce décalage entre les deux notions. Pour lui, il existe des formes de survivance de l'époque coloniale après l'indépendance. La décolonisation n'est pas un processus qui se termine brutalement:« L'idée essentielle, c'est que la décolonisation, dans son sens le plus large, et l'indépendance nationale sont des termes qui ne se recouvrent pas. Acte politique, juridique, formel, l'indépendance permet sans doute de franchir, en un instant, le pas qui sépare l'état de sujétion de l'état de souveraineté,' mais elle ne signifie pas, pour autant, que cette souveraineté ait un contenu réel, et que I 'homme hier encore colonisé et la communauté dont il est partie s'en trouvent automatiquement et instantanément libérés. »24 De nombreux travaux ont été consacrés à la transmission de l'Etat colonial, à la lente africanisation des cadres africains, ou aux « nouvelles dépendances» postérieures aux indépendances. En ce sens, la crise congolaise fait indéniablement partie de cette période de la décolonisation. En effet, la Belgique mène une politique destinée à préserver ses intérêts coloniaux, après avoir octroyé l'indépendance dans la précipitation. C'est un processus original, à l'inverse de toutes les autres guerres coloniales (comme la guerre d'Algérie). L'indépendance juridique n'est pas l'aboutissement d'un processus. La Belgique n'accepte pas la décolonisation, malgré cet abandon apparent de souveraineté.

23 Le Congo belge durant la seconde guerre mondiale, Bruxelles, Académie royale des sciences d'outre-mer, 1983. 24 Collart (Yves), « Limites à la décolonisation? Interrogations sur le rôle de l'histoire et la fin des empires », Relations internationales, 1979, n° 18, pp.115-130. 19

Au-delà de l'intérêt d'une approche comparative entre les cas belge et français, la notion d'Afrique francophone a une réelle signification. Du côté américain, l'Afrique anglophone se distingue incontestablement de l'Afrique francophone. L'obstacle linguistique se double d'une prise de distance à l'égard des pratiques des administrations belge et française. La gestion britannique des territoires, fondée sur « l'administration indirecte» (Indirect Rule) et non sur l'assimilation à la française, est mieux comprise par les Américains, au point qu'ils la présentent comme un modèle. Il faut souligner que l'on est là dans le domaine des représentations. Les historiens de la période coloniale ont montré avec justesse que cette opposition Indirect Rule/assimilation française tenait plus du mythe que de la réalité. Cette idée d'une Afrique francophone se traduit dans l'organisation de la représentation consulaire. En décembre 1949, les Américains informent le gouvernement français de leur désir de rattacher la juridiction sur l' AEF et le Cameroun à leur consulat de Léopoldville?5 Le ministère de la France d'outremer souhaite que les Américains se décident à créer à Brazzaville un consulat autonome des États-Unis. Pour le Gouverneur général en AEF, « la défense des intérêts de l'AEF ne pourra être assurée dans de bonnes conditions tant que la Fédération ne disposera pas de son propre corps consulaire »?6 Avant 1956, le consul général des États-Unis à Léopoldville a juridiction sur l'AEF mais également sur le Cameroun. Le ministère des Affaires étrangères donne son accord en 1956 pour l'ouverture d'un consulat des États-Unis à Yaoundé. Le consul américain au Congo belge conserve sa juridiction sur l' AEF, ce qui

marque le lien

-

politique, linguistique, culturel - entre les deux régions

d'Afrique francophone dans l'esprit des Américains. Enfin, une troisième raison justifie l'approche par le biais de la francophonie. Les deux puissances francophones adoptent tout au long de la période des attitudes communes face aux États-Unis. La crainte d'une ingérence américaine dans les territoires est semblable. Les solutions adoptées sont également communes: mise en place d'une propagande en faveur de l'œuvre coloniale sur le territoire américain; attention toute particulière accordée aux personnalités américaines en visite dans la colonie; mise en place de dispositifs pour contrer l'influence culturelle ou économique des États-Unis en Afrique (par exemple, on répond aux bourses délivrées aux Africains par les universités
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Avant cette date, ces deux territoires dépendaient du consulat de Paris. Le consulat des ÉtatsUnis à Brazzaville avait été fermé en juillet 1946 à cause du manque de personnel créé par la réouverture des consulats d'Amérique dans les grandes villes qui se trouvaient en territoire précédemment occupé par l'ennemi. 26 CAOM, Affaires politiques, 2126 d7, «Le haut-commissaire de la République, gouverneur général de l'AEF au ministre de la France d'outre-mer », 30 décembre 1949.

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américaines par l'élaboration de son propre programme d'échanges). L'idée d'une concertation s'est également fait jour entre la France et la Belgique. Lors des conversations qui ont lieu en 1950 et 1951, les diplomates des deux pays francophones entendent renforcer leur coopération face à l'alliance anglosaxonne qu'ils croient voir se dessiner. Il convient pour terminer de décrire les spécificités des territoires à étudier. L'Afrique noire française est régie par deux statuts: la Constitution de 1946 et la Charte des Nations unies. Douze « territoires non-autonomes» sont regroupés en deux fédérations. L'Afrique Occidentale Française (AOF) rassemble la Côte d'Ivoire, le Dahomey, la Guinée, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le Soudan, la Haute-Volta. L'Afrique Équatoriale Française regroupe le Congo-Brazzaville, le Gabon le Tchad, l'Oubangui-Chari. Le statut des membres de l'Union française prive ces territoires de toute identité internationale. Madagascar qui fait partie de l'Union française ne doit pas être négligée dans cette étude: des incidents diplomatiques importants y ont lieu entre les ÉtatsUnis et la France, en particulier en mai 1947. Tous ces territoires font partie de la « République française, une et indivisible ». La Constitution de 1946 permet aux Africains d'être représentés à l'Assemblée nationale et au Conseil de la République. Le second type de territoires est constitué par le Togo et le Cameroun français qui n'appartiennent à l'Union française qu'en tant que territoires sous tutelle, selon un accord signé devant les Nations unies. Les États-Unis, membre du Conseil de tutelle, ont un droit de regard et d'action sur cette partie de l'Afrique française. On retrouve la même distinction de statut dans le cas de l'Afrique belge. Le Congo belge, territoire quatre-vingts fois plus étendu que la Belgique, est divisé en six provinces depuis 1933. Seize districts sont divisés en 104 territoires. Le Rwanda-Urundi, territoire sous tutelle, est comparable au Cameroun et au Togo, dans la mesure où peut s'y exercer un regard international.

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PREMIÈRE PARTIE 1945-1957 : DE LA REMISE EN CAUSE DE L'ANTICOLONIALISME ROOSEVELTIEN À LA POLITIQUE DE L'INDÉPENDANCE PRÉMATURÉE
Le gouvernement américain reconsidère ses principes anticolonialistes. Les promesses formulées aux Africains pendant la seconde guerre mondiale ne pèsent pas lourd dans le contexte de la guerre froide. Les exigences de l'alliance atlantique invitent le gouvernement américain à définir une politique de l'indépendance « prématurée », destinée à ne pas gêner ses alliés européens dans une zone du monde qui n'est pas jugée stratégique. Cette politique à l'égard de l'Afrique contraste avec l'attitude adoptée en Indochine, où la guerre exige une intervention plus directe de la puissance américaine. Les acteurs nongouvernementaux, comme les missions religieuses, épousent cette évolution en tentant d'améliorer leurs relations avec les autorités coloniales. Dans le même temps, l'opinion publique américaine reste anticolonialiste, ce qui invite la France et la Belgique à développer une action de propagande en faveur de leur œuvre coloniale sur le territoire américain. Cette synthèse rapide de la période cache une réalité moins manichéenne. La prise de décision en matière de politique étrangère est un processus complexe. Lorsqu'on analyse les relations entre les différents États, on constate que les différentes approches qui se font jour peuvent transcender chaque diplomatie. Au sujet de la question coloniale, ce ne sont pas des nations qui s'opposent (les États-Unis anticolonialistes contre la France et la Belgique qui seraient soucieuses de défendre leurs colonies) : différentes sensibilités traversent chaque délégation. Certains diplomates français rejoignent la position traditionnelle des États-Unis en souhaitant une évolution du statut des colonies. À l'inverse, certains Américains redoutent toute évolution politique en Afrique, sensibles à l'argument de la diplomatie française concernant la menace que représenterait alors la pénétration soviétique dans ces territoires. La politique américaine résulte d'un ensemble de courants contradictoires. Le problème de la prise de décision se pose à plusieurs échelles: - celle des relations entre le pouvoir exécutif et le Congrès; 23

- celle des divers organes ayant au sein de l'exécutif un rôle en politique étrangère (principalement le National Security Council, le département d'État et le département à la Défense) ; - celle des rivalités bureaucratiques au sein d'un même département: le bureau des affaires européennes défend la France et la Belgique alors que celui des affaires orientales et africaines est plus proche de l'ONU et des revendications africaines; - celle des relations entre le pouvoir central et la représentation locale. Il serait simpliste de considérer en effet que le travail d'un consul ou d'un ambassadeur ne consiste qu'à enregistrer les directives de Washington et qu'il est incapable de toute initiative. En période de crise ou de flou de la politique à Washington, les ambassades - voire les consulats - ont indéniablement une marge de manœuvre. Des consuls se montrent à titre personnel plus ou moins hostiles à la colonisation. Ils organisent dans le cadre du consulat des rencontres avec les leaders africains. Lorsque les autorités coloniales s'insurgent contre une telle attitude, le gouvernement américain peut se désolidariser de son représentant. L'aspect humain ne doit pas être négligé. Les relations internationales sont aussi des relations entre des personnes. Enfin, les moyens politiques d'action sont de différents ordres: - les déclarations publiques (en politique étrangère, la parole est un acte. On ne peut pas opposer « discours» et « action». Par exemple, une prise de position «anticolonialiste» est au-delà d'un simple discours un soutien au nationalisme) ; - l'action des consulats (les autorités coloniales se plaignent que les consulats américains fonctionnent parfois comme de véritables ambassades, en sortant de leur cadre juridique de simple représentation, lorsque, par exemple, ils accueillent des leaders africains) ; - les négociations lors des entretiens avec les alliés européens. D'autres types d'intervention peuvent être envisagés, qui tiennent à l'intervention «indirecte» des Américains en Afrique: des moyens nongouvernementaux (par le biais des syndicats, des missions ou des acteurs économiques), les échanges culturels et universitaires, l'action discrète de la CIA, l'action américaine à l'ONU. Cette diversité des moyens d'action et des sensibilités contraste avec la cohérence des buts que la diplomatie américaine se fixe tout au long de la période. Il s'agit, dans le contexte de la guerre froide, de faire barrage à la poussée soviétique en Afrique, d'assurer la stabilité politique du continent pour éviter une évolution semblable à la situation asiatique ou européenne.

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CHAPITRE 1 : LES ÉTATS-UNIS DE TRUMAN ET L'AFRIQUE NOIRE FRANCOPHONE (1945-1952)

Denise Bouche évoque les conséquences de la seconde guerre mondiale sur l'internationalisation du problème colonial. La seconde guerre mondiale provoque l'irruption brutale du monde extérieur dans des pays «jusque-là somnolents plus encore que fermés »1. L'Afrique occidentale française de 1938 semblait évoluer, confonnément au discours officiel, vers une lente francisation qui devait en faire, dans un avenir assez nébuleux, une province originale au sein du grand Empire français. Denise Bouche souligne qu'il fallut à peine plus d'une décennie pour qu'aux protestations de loyalisme envers la «mère-patrie» se substituât une revendication non moins générale d'indépendance nationale: «Le mythe soigneusement entretenu d'une France puissante et tutélaire avait été balayé par l'irruption des réalités extérieures. Ce retournement, dont la France dut finalement s'accommoder, n'était certainement pas souhaité en 19441945. »2Dans ce contexte, la nouvelle superpuissance de l'après-guelTe, les États-Unis, est en première ligne. Une phrase de Henri Bonnet, ambassadeur de France aux États-Unis, témoigne de la crainte de la diplomatie française vis-à-vis de la politique américaine au début des années cinquante: «On ne saurait mettre sur pied un programme de défense de notre établissement africain qui fût conforme aux exigences présentes de la situation internationale sans étudier préalablement l'attitude des États-Unis à l'égard de notre politique en Afrique et les possibilités qui nous seraient offertes de lafaire
évoluer dans un sens plus favorable à nos intérêts. »3

La première question de notre enquête est de se demander si le gouvernement américa~ au sortir de la seconde guerre mondiale, a eu la volonté ainsi que les moyens politiques de modifier le devenir des colonies de l' Aftique noire française et belge, conformément aux promesses faites par le Président Roosevelt.

1 Bouche (Denise), «L ~ ouverture de l'Afrique occidentale au monde extérieur: la fm de l'Empire et l'échec de l'Union française» Relations intemational~s, n034, été 1983, pp.173-185 2 Bouche (Denise), Ibid 3 MAE (Quai d'Orsay), série 9, sous-série: USA, volume 29, «Note de Henri Bonnet, ambassadeur de France aux États-Unis, à Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, le 25 avril1952 ». 25

I. Une remise en cause de l'anticolonialisme
1. Les États-Unis et l'Afrique francophone

rooseveltien

1.1. L'unité nationale autour de la préservation de l'Empire Le but n'est pas seulement de définir la politique des États-Unis en Afrique noire francophone. Il faut comprendre la représentation que les Français se font de cette politique: représentation souvent faussée qui explique les réactions de la diplomatie française et nourrit un fort courant d'antiaméricanisme. L'Empire est le dernier indice de puissance qui subsiste face au nouveau géant. Aussi, les écoliers continuent-ils de contempler sur les planisphères les fameuses taches roses, symboles d'une grandeur passée. L'Empire représente des millions de sujets et une superficie une fois et demie supérieure à celle des États-Unis. Ainsi, l'effort financier accompli en Afrique, peut-être contestable du seul point de vue économique4, sert à maintenir un prestige lié à la possession de vastes territoires. C'est au moment où les États-Unis de Roosevelt pénètrent en Afrique, pendant la deuxième guerre mondiale, que surgit le discours français sur la menace américaine. Juliette Bessis évoque une «union sacrée pour la sauvegarde de l'Empire des coloniaux français, vichyssois, gaullistes, communistes ou attentistes, toutes tendances confondues ».5 Du côté de Vichy, un rapport datant de 1943, sur les États-Unis et l'Afrique permet de saisir la défiance de la diplomatie vichyssoise à l'égard de la Libre Amérique. Ce rapport fait état du harcèlement, en août 1941, du gouvernement français par celui de Washington au sujet de Dakar, qui « doit être mis en sécurité contre une attaque des puissances de l'axe ».6 On commence alors à entendre parler de débarquement de troupes américaines au Liberia. Le rapport de Vichy se fait l'écho d'une étude du Frankfurter Zeitung du 12 juillet 1942. Les Américains chercheraient à organiser tout un réseau de communications à travers l'Afrique en utilisant comme base de départ sur la Côte occidentale africaine Accra, Lagos, Douala, Pointe-Noire et en installant à l'intérieur de l' AEF et du Congo belge des champs d'aviation, des stations météorologiques et de radio. Le Frankfurter Zeitung condamne le gouvernement américain qui installe, sans en référer à Vichy, un consul américain à Brazzaville
4 Voir à ce sujet la thèse de Jacques Marseille: Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce. Paris, Albin Michel, 1984. 5 Bessis (Juliette), « L'opposition France-États-Unis au Maghreb de la deuxième guerre mondiale jusqu'à l'indépendance des protectorats 1941-1956)} in Les chemins de la décolonisation de "l'Empire colonial français, Paris, Éditions du CNRS, 1986, P 343. 6 CAOM (Aix-en-Provence), Carton 2661, dossier 3, Politique coloniale des États-Unis, étude de Vichy, 1943.

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et reconnaît le mouvement « dissident» français: Sumner Welles, dans une note assez impertinente, déclarait que «jusqu'à la victoire finale des alliés, le gouvernement des États-Unis avait décidé de maintenir des relations avec le territoire d'outre-mer et les citoyens français qui possèdent de fait le contrôle de ces territoires ». Plus loin, on trouve cette affirmation: « les Américains ont réservé à leur influence Dakar et tout le territoire de l'Afrique occidentale française dont ils ont évincé les Anglais et où ils parlent et agissent en maîtres. » On peut se demander quelles sont les raisons de cette pénétration américaine en Afrique noire française. Le but est-il seulement militaire? Le rapport de Vichy répond par la négative. La perte par les Américains de leurs possessions du Pacifique les pousserait à rechercher en Afrique de nouvelles sources de matières premières. «La pénétration américaine en Afrique est une tentative d'accaparement des sources de production africaines aux fins exclusives de réaliser une hégémonie économique mondiale, en particulier au préjudice des nations européennes en tentant de les écarter des sources africaines de matières premières. »7 Le rapport de Vichy n'est pas un simple outil de propagande antiaméricaine. Il correspond à une véritable crainte française de perdre son Empire. Les Américains sont accusés de ne voir l'Afrique que sous l'angle de leurs propres intérêts, économiques, financiers ou culturels. Ces intérêts seraient basés sur le fait que les États-Unis possèdent « la plus importante population noire cultivée du monde ». Une commission constituée à l'Institut Carnegie en 1941 préconiserait pour après la guerre que les territoires coloniaux anglais, français, belges, portugais soient placés sous contrôle international sur la base du système actuel des mandats. Ce stade de l'internationalisation de l'Afrique par le régime des mandats serait lui-même dépassé, affirme Wilhelm Grathope, dans le Kolnische Zeitung du 21 décembre 1942. « Les États- Unis ne pensent pas seulement aux nécessités de la guerre actuelle, mais pratiquent une politique à longue échéance, celle de la domination de l'Afrique. » Ces propos sont ceux de la propagande allemande et vichyssoise. Cependant, dans l'autre camp, celui de la France libre, l'inquiétude est la même. Sur ce point au moins, il n'y a qu'un discours français. Le général de Gaulle est strict sur les principes: à la Libération, la France doit recouvrer tous ses territoires. L'allié américain est un danger pour l'Empire. On sait les différends qui ont opposé les autorités américaines au général de Gaulle et les ressentiments que conserve ce dernier.8 René Pleven, le commissaire aux Colonies de la France libre, se prononce contre l'internationalisation des colonies. C'est au moment où
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Ibid. 8 Voir à ce propos André Kaspi, La mission de Jean Monnet à Alger, mars-octobre 1943, Paris, Publications de la Sorbonne et Éditions Richelieu, 1971. 27

la France est sans doute plus consciente que jamais de la valeur de son empire que les Américains se mettent à vanter cette doctrine «selon laquelle les responsabilités coloniales devraient être assurées, non plus par des nations qui depuis des siècles s y sont essayées, mais par quelque organisation internationale à qui l'on attribuerait par une pétition de principe, la vertu cardinale dejustice et celle de compétence »9 Cette crainte unanime à l'égard de la mainmise américaine sur l'Afrique est-elle justifiée? L'anticolonialisme américain est-il un mythe ou une réalité? Le 14 août 1941, Churchill et Roosevelt signent la charte de l'Atlantique, dont l'un des principes est le droit qu'a chaque peuple de choisir la forme de gouvernement sous laquelle il doit vivre. Roosevelt entend que le peuple américain, qui lui-même a lutté pour briser sa servitude coloniale, défende sur toute la surface du globe les peuples soumis à ce qu'il appelle « une politique coloniale rétrograde ». On ne peut pas lutter contre la servitude fasciste sans demander la libération des peuples colonisés. Roosevelt s'inscrit dans la tradition des quatorze points du président Wilson. Cependant, il souligne que ces conceptions ne sont pas seulement inspirées par la générosité et l'idéalisme. Elles s'appuient sur des considérations stratégiques. En promettant la liberté aux peuples coloniaux, on les invite à participer plus activement à l'effort de guerre aux côtés des alliés. La doctrine américaine est donc claire: un changement de statut politique des colonies sera nécessaire après guerre. Les puissances coloniales, en particulier la France, ont échoué dans leur mission de développer les « pays attardés» dont elles avaient la charge. 1.2. Qui élabore la politique africaine des États-Unis? Roosevelt n'est pas le seul à porter la responsabilité de cette politique. Quels sont donc les hommes qui, à Washington, élaborent la politique anticolonialiste des États-Unis? 10Il Ya tout d'abord le secrétaire d'État, Cordell Hull, qui affirme souhaiter la liberté pour tous les peuples dépendants à une date aussi proche que possible et qui donne avec fierté son pays en exemple: « Notre conduite à l'égard des Philippines a offert un exemple parfait de lafaçon dont la nation devrait traiter une colonie, en coopérant avec elle pour la préparer à l'indépendance. » Il Il y a aussi le sous-secrétaire d'État Sumner Welles, qui déclare, péremptoire, que « l'ère de l'impérialisme est terminée» et s'interroge dans le New York Times du 17 octobre 1943:« Comment pourrions-nous espérer

9 Pleven (René), in Renaissance, numéro spécial, 1944, p 6. 10 Marc Michel énumère quelques noms. Voir son ouvrage Décolonisations et émergence monde, Paris, Hachette, 1993, p 88. Il Hull (Cordell), « Déclaration du 20 novembre 1942 » in Mémoires, tome II, p 1491.

du tiers

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l'avènement d'un monde libre et stable, si la moitié de sa population demeure en servitude? »12 Parmi les spécialistes des questions coloniales au département d'État, citons Benjamin Gerig, président du Committee On Dependent Areas et son conseiller Charles Taussig. Il ne faut pas négliger non plus les influences extra-politiques qui pèsent sur l'anticolonialisme présidentiel. L'opinion publique, tout d'abord, est portée à condamner les vieux empires coloniaux, encouragée en cela par les missions protestantes américaines. L'anticolonialisme de Roosevelt est également influencé par le milieu universitaire: Isaiah Bowman, président de la Johns Hopkins University, Arthur Holcombe et Rupert Emerson, professeurs à Harvard. À cette époque, les universitaires «africanistes» dont le nombre commence à augmenter sont encore presque exclusivement des Blancs. Si la crainte française des Américains est unanime, aux États-Unis, le discours anticolonialiste est, lui aussi, l'objet d'un consensus politique. Ainsi, Wendell Willkie, le candidat républicain de 1940, demande en 1942 l'abolition du système colonial. 1943 est l'année où la doctrine américaine se précise véritablement. Le département d'État rédige en mars la Déclaration des Nations unies sur l'indépendance nationale. L'idée de Roosevelt est de faire accepter aux puissances coloniales le principe de l'indépendance de leurs possessions. Le secrétaire au Foreign Office, Anthony Eden, demande aux Américains de remplacer le terme d'« independence» par celui de «self government ». Il est aussi prévu de créer une administration internationale de trusteeship. Les convictions anticolonialistes de Roosevelt ne font aucun doute. Le 22 janvier 1943, il affirme en privé à Elliot, son fils: « Quand nous aurons gagné la guerre, je travaillerai de toutes mes forces pour que les États-Unis ne soient amenés à accepter aucun plan susceptible de favoriser les ambitions impérialistes de la France. »13 La mort, survenue deux ans après cette déclaration, le 12 avril 1945, empêche Roosevelt de mener à bien ses ambitions. La fin de la guerre est synonyme de reprise en main de l'Empire par les puissances coloniales. La répression des émeutes au Cameroun fait huit morts et vingt et un blessés africains le 21 septembre 1945. À Washington, l'incident n'est même pas relevé. Henri Bonnet peut écrire au ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, le 19 décembre 1945 : «Au sujet des incidents au Cameroun, j'ai l 'honneur de vous faire savoir que les journaux ont fait silence sur cette question qui est passée inaperçue aux yeux du public des États-Unis. »14Et c'est en vain que l'on
12 New York Times, 17 octobre 1943. 13 Roosevelt (Elliot), Mon père m 'a dit... Paris, Flammarion, 1947, pp 144 et 145. 14 MAE (Quai d'Orsay), série 9, sous-série: États-Unis, «Relations avec la France, Afrique noire française et Madagascar », microfilm 127.

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chercherait les traces d'une protestation officielle de la part des autorités américaines. Serait-ce la disparition de Roosevelt qui aurait ouvert une nouvelle phase dans la politique américaine à l'égard du problème colonial? En fait, l'évolution semble antérieure à la mort du président, qui avait lui-même apporté de sérieux correctifs à sa doctrine anticolonialiste. La nouvelle situation politique mondiale caractérisée par P9PPosition qui se dessine entre" les deux blocs oblige les dirigeants américains à revoir totalement leur doctrine. Cette influence de la guerre froide se confirme en juin 1945: la charte de San Francisco offre aux colonies des perspectives d'évolution très limitées. La doctrine américaine est totalement redéfmie, ne pouvant plus être systématiquement hostile aux puissances coloniales. La guerre froide, en faisant de la sécurité du monde libre la première priorité, n' invite-t-elle pas les Américains à abandonner leur vocation anticolonialiste? En 1950, un homme d'État américain, en voyage à Paris, se saisit des cartes de l'Europe et de l'Afrique et, les ayant déplacées, déclare:« Mettez l'Europe là, à l'est, et voyez: l'Afrique est la frontière, l'Afrique est le Far West de l'Europe, la direction vers laquelle elle doit s'étendre ». Quel gouffre sépare cette déclaration de la politique pratiquée par Roosevelt! Comment, en cinq années, la doctrine américaine a-t-elle pu passer d'un anticolonialisme militant à ce soutien enthousiaste de l'Eurafrique? La nouvelle situation mondiale, en 1945, clôt la période de l'anticolonialisme systématique. La doctrine américaine, entre 1945 et 1960, est une « politique du milieu». Elle tente de ménager l'allié français sans s'aliéner la confiance du peuple africain. Cette « middle-ofthe-road policy of constructive moderation », comme l'appellent les diplomates, est ambiguë et complexe. C'est ce qui rend son étude intéressante mais aussi les hypothèses du chercheur délicates. Oublier la période de l'anticolonialisme rooseveltien, ce serait aussi se condamner à ne rien comprendre aux réactions de la diplomatie française de 1945 à 1960. Comment expliquer, en effet, que les Français redoutent autant la présence américaine dans leurs colonies d'Afrique au moment où Washington soutient officiellement leur politique?

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1.3. La décolonisation, facteur de l'antiaméricanisme Les relations entre deux puissances ne sont pas toujours rationnelles. Pour les comprendre, il faut faire sa part aux représentations, aux malentendus, aux affects.Is Du côté belge, le gouverneur général du Congo, Pierre Ryckmans, explique ses craintes. S'adressant au ministre des Colonies en décembre 1944, il écrit: « J'attire une nouvelle fois votre sérieuse attention sur les effets de la propagande britannique et américaine au Congo belge [...] En répandant par l'image, par la photographie et le cinéma, des témoignages de la puissance anglo-saxonne ou américaine, en distribuant à foison le portrait des souverains britanniques, de Winston Churchill, en faisant défiler à l'écran, sous leurs yeux, des myriades d'hommes blancs et noirs vêtus du battle-dress ou de la chemise yankee, la propagande alliée efface dans l'imagination ou le souvenir de nos sujets noirs l'image des choses et des gens de chez nous. »16 Le gouverneur général évoque ensuite un incident qui illustre les nouvelles menaces qui pèsent sur la présence belge au Congo. Suite à la mutinerie de Luluabourg, on recherche des explications à l'attitude des Congolais. Les responsabilités extérieures sont alors soulignées: « Les enquêtes menées à propos de la mutinerie de Luluabourg ont fait découvrir une photographie éditée par les services de propagande du gouvernement des États-Unis,' cette photographie représente une série de militaires noirs américains revêtus de l'uniforme et des insignes d'officier de l'armée des États-Unis,' elle est manifestement destinée à convaincre les sujets noirs de la République étoilée et éventuellement d'autres noirs qui n'ont pas eu le privilège de naître et vivre à l'ombre de la "Stars and Stripes Banner" que nul préjugé de couleur ne limite leur avancement dans les cadres de l'administration militaire. Le revers de cette photographie porte un cachet exprimant l'interdiction de la distribuer dans les colonies britanniques," il manifeste que la Grande-Bretagne appréhende avec raison les effets de ce genre de propagande sur ses ressortissants noirs. » Ryckmans déplore que le gouvernement britannique, emboîtant le pas aux États-Unis d'Amérique, ait jugé opportun de composer deux films dont les vedettes sont un officier pilote noir et une nurse noire originaire du Nigéria. Pour le gouverneur général, ces films, destinés à la propagande britannique «ne conviennent pas du tout aux populations indigènes et en particulier aux évolués noirs du Congo belge ». L'attaché de presse britannique, le lieutenant-colonel Bagot-Gray, a cependant tenté d'entreprendre, sans consultation préalable des
15Ainsi, Jean-Baptiste Duroselle définit ce chapitre des relations franco-américaines en parlant des « amertumes de la décolonisation» in La France et les États-Unis des origines à nos jours. Paris, Seuil, 1976, p 213. 16 Archives belges, AFI/I (1943 -1945), « Lettre de Pierre Ryckmans au ministre des Colonies, 20 décembre 1944 ». 31

autorités du Congo belge, de projeter ces films devant un public noir le 2 décembre 1944 à Léopoldville-Kinshasa. L'enthousiasme que les Américains suscitaient au début de la guerre en Afrique française et au Congo belge a tendance à s'affaiblir, remplacé par une certaine réserve. Un rapport de 1'088 précise que la «lune de miel» américaine en Afrique est sur le point de s'achever. Des informateurs américains font état de discours négatifs à l'égard des États-Unis parmi la population européenne. À Dakar, il y aurait une tendance croissante à l'antiaméricanisme17, due à la déception concernant le volume et la qualité du ravitaillement américain, au sentiment que la politique américaine est hostile au général de Gaulle, à la peur que les Américains cherchent à imposer leur domination économique. Le rapport conclut sur l'idée que l'antiaméricanisme est en général moins développé dans le sud de la fédération, depuis que ces régions ont pris conscience que les États-Unis étaient leur seul espoir de recevoir les denrées dont elles ont besoin. Elles s'en prennent aux autorités de Dakar plutôt qu'à l'Amérique pour leur impossibilité à obtenir une part équitable des cargaisons américaines.18

2. Une priorité de la guerre froide: la cohésion atlantique
2.1. Une menace communiste sur l'Afrique? Si la consultation des archives françaises permet d'accréditer la thèse de l'anticolonialisme américain, celle des archives américaines invite à la nuancer, voire à la réviser. La guerre froide conduit les Américains à modérer leurs critiques vis-à-vis des puissances coloniales. La priorité de la sécurité en Europe les oblige à conserver de bonnes relations avec leurs alliés occidentaux. George Marshall déclare, dès 1947, qu'il n'est pas dans l'intérêt des États-Unis de voir les gouvernements des empires coloniaux supplantés par une philosophie et des organisations politiques émanant du Kremlin et contrôlées par lui. Les puissances coloniales profitent de ce contexte international pour mettre les ÉtatsUnis de leur côté. Le 4 avril 1949, est fondée l'organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN). La France réussit à obtenir l'intégration des départements algériens dans l'aire de sécurité militaire garantie par l'accord (article 4 du traité). Dans les années suivantes, elle fait tout pour que les garanties soient étendues aux bases françaises de Bizerte, Dakar et Douala.19

Si le terme, inventé en 1968, est en lui-même anachronique, la réalité de ce sentiment d'hostilité à l'égard des Etats-Unis est une réalité dès ces années. 18 ass State Department Intelligence and Research Reports Africa: 1941-1961 Reel 111-0528Manifestations of Anti-American Sentiment in Selected African Areas, January 27, 1944, 15 pp. 19Bozo (Frédéric), La France et l'OTAN. De la guerre froide au nouvel ordre européen. Paris, Masson, 1991. 32

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Dès 1948, un rapport de la CIA souligne les problèmes que peut poser l'émergence du nationalisme africain en terme de sécurité pour le bloc de l'Ouest. Le mouvement d'indépendance nationale ne se limite pas à un problème bilatéral entre les puissances européennes et leurs possessions. L'Union soviétique exploite le problème colonial comme un moyen de diviser le monde non-soviétique. Cette situation peut avoir des conséquences sur la sécurité américaine. La dislocation des systèmes coloniaux et la création de nouveaux États-nations peut donc modifier l'équilibre entre les blocs de l'Ouest et l'Est, surtout si ces nouveaux États se tournent vers l'URSS et se montrent hostiles à l'égard de l'Ouest. Le rapport de la CIA conclut sur le fait que la perte de leurs possessions affaiblirait les puissances coloniales, qui sont les principaux alliés des États-Unis: « Ces nations comptent sur leurs colonies comme des sources d'approvisionnement de matières premières, de main-d'œuvre militaire et des bases militaires stratégiques. La France, par exemple, compte sur l'Afrique du Nord et de l'Ouest, et la dislocation de cet empire affaiblirait sérieusement sa .. , . 20 posItIon strategIque. » Le 8 mai 1950, le secrétaire d'État adjoint George C. McGhee affirme que l'Afrique doit obtenir son indépendance en accord avec les principes de la charte des Nations unies. Cependant, les États-Unis ne peuvent jouer qu'un rôle de coopération avec les puissances administratives: l'Amérique n'est pas en mesure d'exercer une responsabilité directe en ce qui concerne l'Afrique?l L'orateur prend la parole au retour d'un voyage où il a rencontré tous les consuls de son pays en Afrique noire. McGhee indique que ces consuls sont contraints de limiter leurs activités à certains aspects du travail accompli ailleurs par les ambassadeurs. En particulier, le travail de collecte d'informations n'y est pas aussi poussé que dans d'autres territoires. La division de l'Afrique en colonies contribue à augmenter l'ignorance des Américains au sujet de ce continent. McGhee souligne que c'est dans le domaine économique que les États-Unis doivent faire porter leurs efforts. Déjà, les exportations américaines en Afrique atteignent 616 millions de dolIars, et les importations de produits africains, 338 millions. McGhee souligne les espoirs suscités par le programme ECA qui permet l'extension du plan Marshall à l'Union française et aux colonies britanniques. Ce discours, destiné à rassurer les Européens sur les intentions américaines, peut-il atteindre son but? La « politique du milieu» n'est-elle pas condamnée à être rejetée par les deux partis? Ainsi, le vice-consul français à Nairobi rapporte les réactions des Européens du Kenya après le discours de

20Kesaris (Paul), CIA Research Reports: Africa 1946-1976 Frederick, University Publications of America, 1983 « The Break-Up of the Colonial Empires and Its Implications for US Security» 3 septembre 1948. 21 McGhee, discours prononcé devant la Foreign Policy Association, Oklahoma City, 8 mai 1950, Department of State Bulletin, volume 22, n° 572, 19 juin 1950, pp 999-1003. 33

McGhee, diffusé par le service d'information du Consulat général des États-Unis : «L'accueil réservé à ces déclarations par les milieux locaux, tant administratifs que politiques a été assez mélangé. Si l'on s'est plu, surtout chez les colons, à souligner le quatrième point du discours d'Oklahoma City relatif à la défense contre le communisme en Afrique, on goûte moins le premier point du même discours, déclarant que les États-Unis espèrent voir les peuples dépendants évoluer vers le self-government, voire l'indépendance. »22 En juin 1951, à la Northwestern University, McGhee va plus loin, en déclarant que l'indépendance immédiate n'est pas la panacée pour résoudre les problèmes coloniaux. L'Afrique relève bien de la responsabilité européenne?3 George McGhee définit ainsi la thèse de «l'indépendance prématurée ». L'indépendance prématurée « pour des peuples primitifs non-instruits », pour des peuples non-préparés contre l'agression ou la subversion, peut mettre en danger non seulement la sécurité de ces peuples, mais aussi la sécurité du monde libre. En 1951, E. Bourgerie, le directeur des Affaires africaines au département d'État, écrit au consul général américain à Dakar. On note dans sa lettre que les préoccupations de sécurité sont omniprésentes: « L'Afrique est aujourd'hui liée économiquement et politiquement au monde libre. Notre politique est de maintenir ce lien et de prévenir tout conflit possible entre les peuples africains et le monde libre. Il est impératif que les efforts des pays anticommunistes soient organisés afin de maintenir l'Afrique au sein du monde libre. Les gouvernements coloniaux voient leurs territoires d'Afrique comme essentiels à leur sécurité d'un point de vue militaire. Depuis que ces pays ont perdu la plupart de leurs possessions d'Asie, l'Afrique est devenue plus . , lmportante pour eux qu avan t. »24 Afin de défendre le maintien de leur présence en Afrique, les autorités françaises utilisent les préoccupations sécuritaires américaines, en avançant le concept de la menace communiste: si la France quitte l'Afrique, elle sera remplacée par l'URSS. À d'autres moments, le gouvernement français utilise l'argument inverse, en minorant la menace communiste pour que les Américains ne s'intéressent pas de trop près à un territoire qui pourrait alors être jugé stratégique. L'argument de la menace communiste est à double tranchant. Il peut

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CAOM (Aix-en-Provence), direction des Affaires politiques, Affaires politiques, carton 2224, dossier 3, «Y. Boy, vice-consul de France à Nairobi à monsieur le ministre des Affaires étrangères. 16 mai 1950 » . 23 McGhee. « Africa's role in the Free World Today» in Department of State Bulletin, volume 25, n° 625, 16juillet 1952. 24 Foreign Relations of the USA, 1951, Volume V, «The Director of the Office of African Affairs (E.H. Bourgerie) to William D. Moreland, Consul in the Consulate General at Dakar », Washington, April 23, 1951. 34

inciter les Américains à soutenir la présence de la France comme un barrage contre l'immixtion de l'Est. À l'inverse, la crainte d'une contagion communiste peut conduire les responsables américains à changer de politique en adoptant une ligne plus favorable aux nationalistes. Le choix du communisme est interprété par certains comme le résultat du dépit des Africains qui se sentiraient abandonnés par les Américains. Ce paradoxe explique que, dans l'immédiat après-guerre, la diplomatie française utilise l'argument de la menace communiste et que, par la suite, elle ne l'évoque presque plus, cherchant au contraire à en nier l'existence (lorsque celle-ci est citée par la presse américaine, par exemple). La diplomatie française se sort de ce dilemme avec habileté, en affirmant que le danger communiste n'est pas réel, mais qu'il pourrait le devenir si les Américains gênaient les Français dans leur administration. D'autres types de dangers inquiètent les gouvernements français et américains. En janvier 1952, le consul général à Dakar, William Blake, rencontre Camille Bailly, secrétaire général du gouvernement d'Afrique occidentale française, qui lui affirme que la menace communiste n'est pas prioritaire. Le réel danger pour la sécurité de l'Afrique occidentale française serait l'extension depuis l'Afrique du Nord et le Moyen Orient des idées nationalistes et islamistes. Des tentatives de liaison politique entre les nationalistes arabes de l'Afrique du Nord et leurs coreligionnaires en Afrique de l'Ouest française auraient été repérées. Dans cette perspective, la politique britannique en Gold Coast et au Nigeria ainsi que l'action de l'ONU pour encourager la création d'un État indépendant de Libye seraient des erreurs fondamentales. Le gouverneur conclut en insistant sur les intérêts commun entre Français et Américains: « La stabilité et la sécurité de ces territoires devraient être des choses que les alliés occidentaux devraient s'efforcer de préserver. »25 Le Pentagone connaît aussi l'importance stratégique de l'Afrique. Le conseiller diplomatique du haut-commissaire de la République en AOF, Henry Bolle, affirme que les Américains considèrent que la base de Dakar serait, en cas d'aggravation de la situation internationale, appelée à jouer un rôle important dans l'ensemble de la stratégie occidentale: « Les Américains voudraient que le Brésil dispose d'une façon permanente d'un corps expéditionnaire entraîné et équipé qui serait déplacé à la première chaude alerte. Dès le début du conflit, ce corps expéditionnaire serait dirigé sur Dakar de toute urgence ».26Les hautes autorités militaires américaines voudraient s'assurer, dès l'ouverture des
25 Le diplomate américain rapporte ses impressions suite à cette discussion dans un rapport envoyé au département d'État. Foreign Relations of the United States, 1952-1954, volume XI, « The Consul General at Dakar (Blake) to the Department ofState », Dakar, January 5, 1952. 26 CAOM (Aix-en-Provence), op. cit., carton 2224, dossier 3, « Henry Bolle, conseiller diplomatique du Haut-commissaire de la République en AOF, à son Excellence M. Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères, 1er février 1952 ». 35

hostilités, de la mainmise sur Dakar, point qu'elles considèrent comme le poste avancé de l'hémisphère occidental.27 2.2. Le point de vue de George Kennan Dans la diversité des avis qui s'expriment au département d'État au sujet de l'Afrique, il convient d'évoquer plus particulièrement le cas de George Kennan. Celui-ci est depuis 1947 à la tête du Policy Planning Staff Il participe à ce titre à l'élaboration de la politique étrangère des États-Unis, même si ses analyses de la situation mondiale apparaissent anticonformistes. En effet, George Kennan refuse de raisonner en termes de bipolarité Est-Ouest. Sa conception de la politique étrangère américaine se fonde sur une division du monde en zones vitales et zones secondaires. Les zones vitales sont définies par la présence de ressources importantes en matières premières et par des réseaux de communications denses. Le contrôle ou la perte de ces zones peut faire basculer l'équilibre international. Pour Kennan, les zones vitales à la sécurité américaine sont l'Europe occidentale, la Méditerranée, le Moyen-Orient, le détroit de Gibraltar jusqu'à Dakar, le Japon et l'Amérique latine. L'Afrique occidentale française est donc un enjeu plus important que l'Europe centrale ou orientale, définie comme une zone secondaire. Pour lui, la politique étrangère américaine doit être basée sur le pragmatisme et l'économie de moyens. L'Amérique n'a pas les moyens de faire face à un engagement international massif. Dans cet esprit, l'intérêt de pouvoir contrôler l'Afrique occidentale, sans avoir à s'engager directement, apparaît immédiatement. Le maintien de la présence coloniale permet aux États-Unis de conserver ces territoires dans la sphère d'influence occidentale sans dépenser un seul dollar, en s'appuyant sur les alliés français, belges et britanniques. La responsabilité de la défense du monde libre est ainsi partagée. Un autre aspect original de ses analyses est la distinction qu'il fait entre le communisme et la volonté hégémonique de l'URSS. L'objectif des États-Unis devrait être de contenir l'expansionnisme soviétique, plus que le simple communisme. À ce titre, la proximité de certains partis africains avec les mouvements communistes des métropoles ne doit pas systématiquement être analysée comme le prélude à une pénétration soviétique dans ces territoires.

3. La

politique américaine vue d'Afrique

3.1. L'influence américaine sur les opinions africaines Comme le souligne Henri GrimaI, les nationalistes africains avaient une grande admiration pour l'Amérique de Washington, de Lincoln, de Wilson: « Ils

27 Quant à la Belgique, elle fait connaître aux États-Unis que le Congo belge, situé au sud du tropique du Cancer, ne peut certainement pas être inclus dans le système militaire atlantique. 36

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