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Les exilés du savoir

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304 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296290655
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Collection Sciences et Société
dirigée par Alain Fuchs, Directeur de Recherches~au CNRS et Dominique Desjeux

- Orsay

Charles Halary

" LES EXILES DU SAVOIR Les migrations scientifiques internationales et leurs mobiles

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

Illustration de couverture:

Revue Milieux, 0°29, 1987.

@ L'Hannattan, 1994 ISBN: 2-7384-2590-9

Pour Sylvie, Ludovic et Roxane

Remerciements Cet ouvrage a été rendu possible avec l'aide précieuse de la Fondation Maison des sciences de l'homme (MSH)-Maison Suger et du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, l'appui constant de l'Observatoire des sciences et des techniques (OST), une bourse du ministère des Affaires internationales du Québec et le soutien de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) Les recherches qui ont été menées sur le thème des migrations scientifiques internationales n'auraient pu aboutir sans l'aide de JeanLuc Lory, directeur de la Maison Suger. Rémi Barré, directeur de l'Observatoire des sciences et des techniques (OST), a contribué à l'élaboration de cet ouvrage par de nombreuses remarques. Cet ouvrage a également bénéficié de l'aide de Philippe Chartier, directeur scientifique de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME), Michel Callon, directeur du Centre de sociologie de l'innovation (CSI) de l'École des mines, Emmanuelle Richard, professionnelle de recherche, et Gilles Lavigne, directeur des études avancées et de la recherche de la Télé-Université du Québec, ainsi que de Clemens Heller et Maurice Aymard, administrateurs de la Maison des sciences de l'homme, Valeri Nosulenko, directeur de recherche de l'Académie des sciences de Russie, Dominique MartinRovet, directeur de recherche au CNRS et Guy Martinière, doyen de la faculté des sciences humaines de l'université de La Rochelle. Toutes les imperfections de ce travail, que je demanderais au lecteur de traiter avec indulgence, relèvent bien entendu de ma seule responsabilité. Il faut souligner le rôle particulier de la Maison Suger de la Fondation des sciences de l'homme à Paris qui est un lieu privilégié de rencontre, d'échanges et de lancement de programme pour les chercheurs en sciences humaines et sociales sur le plan international. Les nombreux séminaires du programme Migrations scientifiques internationales (MSI) qui ont été organisés entre 1991 et 1993 en ce lieu ont permis que se dessinent les contours intellectuels de cet ouvrage. L'ensemble des activités de ce programme s'est intégré au nouvel Observatoire des migrations d'expression française dans le monde (OMEFM) à Paris, Montréal et La Rochelle.

SOMMAIRE

Les migrations scientifiques internationales et leurs mobiles
Les exilés du savoir
Introduction Voyages et pensées: comment la science est mobilisée Chapitre 1 La quête du savoir
La curiosité itinérante: 23

? ..21

-

Une aristocratie du savoir / Migration circulation, mobilité / Les pérégrinations et leur espace / De l'individu isolé à l'équipe constituée / La raison circulante / Le scientifique a au moins une patrie / Vers une régulation dês migrations.

Stationnement interdit: 40

-

Connaissances et secret / La migration créatrice / Dans la science, circuler c'est disséminer pour innover / Les migrations équilibrantes / Les migrations libératrices / Science, scientifiques, import-export / Coopération équilibrée ou prédation sans lendemain / Un marché mondial du travail scientifique / Vers une nouveIle privatisation de la science

Circuler pour mieux communiquer: 57

Déplacements et technologies inteIlectueIles en réseau / Le réseau migratoire / Les études supérieures au carrefour / La coopération internationale / Circulation normale et exode / Le bon interlocuteur est aiIleurs

-

Les mobiles de la mobilité: 65

Mieux connaitre les autres / La surveiIJance des mouvements / Conserver en progressant / Sciences migrantes et réseaux internationaux: la solution INTERNET / Retour au labyrinthe

-

Chapitre 2 Un monde de foules en mouvement...
Les courants planétaires: 81

81

-

En science et en technologie travaiIlent ISO millions d'individus dont 4 millions en R&D /100 millions d'immigrants / Plus d'un million d'étudiants expatriés / Le G7 universitaire / Portrait de la diaspora étudiante mondiale / L'Occident forme les cadres du monde entier / Les diasporas scientifiques modernes / Les trois grands courants actuels

L'Amérique du Nord au centre: 108

Amérique du Nord-El]rope, la rivalité inteIlectueIle / L'AtIantiqueNord : première zone d'alliances scientifiques I Les Etats-Unis modelés par les migrations I La cirCUlation universitaire de l'Amérique du Nord / L'expatriation américaine /lntégrer la science du Sud au Nord

-

L'Asie du Nord-Est entre en science: 125 Un nouveau système constrnctif de la science! Le Japon des Amériques / La Chine et les mondes chinois / La Corée, réussite du «brain-gain» / Eurasie ou "Pacific Rim»

L'irrésistible montée vers le Nord: 133 Les jeul}es du Sud sont devenus très mobiles / La pression du Sud et son expression universitaire / Emigrer, un comportement sélectif / La montée des nouveIles puissances universitaires / La gestion mondiale de la main-d'œuvre scientifique

Chapitre 3 L'Europe aux quatre vents
L'héritage européen: 148 ,

147

La science, idée universelle mais institution européenne I Erasme, du Moyen Age à l'Union européenne I La Méditerranée et l'Europe scientifique I Les étudiants méditerranéens et l'Union européenne

L'Union européenne et sa zone d'influence: 157L'Europe scientifique en devenir I Les Européens sont désormais au confluent du Sud et de l'Est I L'écartèlement des anciennes démocraties

La science soviétique dans le maëlstrom : 174

-

moins mobiles I L'UE populaires

Les forces vives de la science en Russie I La société d'information et les universités I Une nouvelle période historique I Émigration ou circulation normale I Les scénarios de l'avenir: la solution eurasiatique

Chapitre 4 La France du grand large océanique, Méditerranée
Le grand large océanique: 208 Le rêve américain Canada I La convergence contemporain Vers quelle Europe? science issue du communisme I Puissance géopolitique

du continent

et de la .197

Légitimer l'expatriationjrançaise : 199 Une réalité historique ignorée I L'émigration des huguenots I La Fayette ou Bonaparte
relais et Union européenne I L'atout du Québec et du de la France et du Canada I Le Québec scientifique

Le continent européen: 234 La Méditerranée: 256

I L'affirmation

-

européenne

de la recherche

I Comment

intégrer

la

étrangecs I La science du

En France, les immigrants sont méditerranéens I Les étudiants Maghreb I Le passé colonial n'est pas globalement négatif

Quel pouvoir d'attraction?
Un lieu d'intégration universell Les facteurs de changement I Un carrefour I L'initiative publique Un réseau mondial:
L'expatriation

268 I Quel avenir?

revisitée I La France hors métropole

Conclusion Des États-nations

aux États-réseaux

285

Liste des tableaux et graphiques

30 1

Introduction

Voyages et pensées. comment la science est mobilisée
Cet ouvrage montre comment la science actuelle est mobilisée1 dans des réseaux enchevêtrés où s'enlacent les voyages du corps avec ceux de l'esprit. Cette mobilisation engendre une agitation incessante du paysage intellectuel et de ses découvreurs-créateurs. L'animation cyclique du champ scientifique est devenue quasi permanente. La science et les scientifiques sont désormais instables et «anormaux»2. L'inquiétude qui en résulte est le sentiment le mieux partagé. La frénésie technologique du meilleur outil possible a fait de la mesure un moyen d'exprimer une certaine démesure. La mise en relation immédiate de chercheurs toujours plus nombreux les rend désormais sensibles à la moindre agitation qui émane des laboratoires les plus lointains. Les acteurs de la recherche, même dans un seul champ de spécialisation, commencent à devenir trop nombreux pour s'informer mutuellement de manière artisanale. Malgré ses traditions de retenue, la science est ainsi attirée vers le forum médiatique. Elle a les plus grandes difficultés à s'accrocher à son versant fondamentaliste devenu accessible uniquement à quelques alpinistes émérites. Partout, des conseils, des suggestions, des directives, des ordres, voire des suppliques lui indiquent la voie à suivre séance tenante. Les réseaux pensants suppriment les tours d'ivoire. Il n'y a plus de point de vue dominant ni de sujet noble.

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La science voyageuse qui découvre l'inconnu n'existe plus. Les étoiles sont hors de portée. Il ne sera plus possible de faire ailleurs ce que les Européens ont réalisé avec les premiers habitants du «Nouveau Monde» en les «découvrant». Aujourd'hui, la découverte se lit dans l'opinion des autres. Il faut «exister» en imposant un objet à des alliés incertains, des savants itinérants qui suivent des pensées voyageuses et parfois vagabondes. Les pyramides nationales sont devenues des facteurs de désordre mondial dont les guerres exterminatrices de ce siècle ont montré les dangers en Europe. Depuis 1945, les États-nations se sont stabilisés en communautés et en alliances permanentes. Cependant, les puissances destructrices libérées par la science, de la pollution à l'énergie thermonucléaire, demeurent sous le contrôle de hiérarchies nationales pyramidales alors que leurs effets concernent l'ensemble de la planète. Ce fait pose le problème de l'exercice de la souveraineté nationale. Celle-ci ne concerne plus un territoire précis. La défense de la patrie est une idée d'origine rurale qui se propage de plus ,en plus difficilement dans les réseaux urbains internationaux. Les Etats se détachent peu à peu des souverainetés nationales qui détiennent pourtant les légitimités constitutionnelles essentielles. La militarisation de la science3 pourrait trouver un contrepoids dans l'extension d'un secteur scientifique lié à l'environnement et aux économies d'énergie. Ceci permettrait une circulation internationale des scientifiques suite à la reconversion vers ces domaines de certains centres de recherche liés aux militaires. Cette évolution, à la surface d'une planète bien balisée, est clairement perçue comme une question de survie pour l'espèce humaine. Elle est aussi le prolongement presque naturel de rites implicites de sélection des sages qui se sont répandus depuis l'Antiquité. Ces rites consistent à rechercher dans la société la plus prestigieuse les sources de classement hiérarchique pour toutes les autres sociétés. Inaugurée dans les plus ,illustres cités antiques, cette recherche s'est poursuivie dans les Etats-nations modernes. La notoriété puise toujours ses sources dans le culte ancien des lieux de pèlerinage où la sagesse et les sages se réunissent pour mieux communier et appréhender le futur. De tels lieux ne peuvent plus exister que de manière très éphémère. Les modes sont trop brèves pour qu'un modèle s'impose. Certes, il n'y a plus d'ennemi depuis la fin de l'URSS. Encourageante, dans ce cas, cette constatation négative concerne aussi les anciens amis. Elle engendre alors le doute, le relativisme et, demain peut-être, une nouvelle forme de nihilisme. La science qui avait donné au monde un espoir de progrès n'a plus qu'à offrir une meilleure communication. L'informatique n'a pas 8

dissipé les ténèbres. Elle a introduit la machine dans la pensée analytique. Les différences de classes ont augmenté en s'appuyant sur ces machines qui centralisent toutes les informations valorisables pour ceux qui ont les moyens de la valoriser. Les classes moyennes se désagrègent dans les pays de la zone atlantique. Or, le parcours du scientifique professionnel se situe dans ces classes moyennes intellectuelles dont, la France conserve l'un des plus importants contingents. Mais l'Etat n'a plus de rentrées fiscales suffisantes pour les soutenir dans leurs espoirs d'ascension sociale. Les flux multinationaux de capitaux sont hors d'atteinte des percepteurs nationaux. La solution alternative qui valorise les petites entreprises n'est pas une voie facile dans des pays où la propriété immobilière est le gage dominant des institutions financières4. La science, construction juridiqueS consensuelle des classes moyennes britanniques au XVIIe siècle, a dangereusement tendance à se polariser. Pour y remédier, l'Amérique du Nord s'ouvre au Sud et à l'Asie dans un nouveau projet multiculturel qui repousse l'Europe à ses marges. Par une remarque d'apparence anodine, Pierre Bourdieu avait relevé que le séjour académique en Amérique du Nord avait toutes les apparences d'un rite initiatique pour les universitaires français6. Ce comportement avait sans nul doute la volonté de distinction comme première motivation. En arrière-plan, les forces historiques de longue durée expliquent ce comportement qui avait été celui de centaines de milliers d'immigrants français au XIxe et au Xxe siècle. Rien n'interdit de penser que la solution nord-américaine ne sera pas de nouveau utilisée par des Européens qui veulent fuir le chômage, les privilèges de,naissance et les guerres. En effet, si la France officielle désigne les Etats-Unis comme un contre-exemple, ses capitaux s'y concentrent en priorité et sa science y trouve les indicateurs de ses performances. Depuis 1991-1992, une augmentation du flux d'Européens émigrant en Amérique du Nord a été constatée. Outre l'Europe centrale et orientale, elle concerne aussi, à une moindre échelle, les émigrants français qui fuient un marché du travail devenu sans perspective pour les jeunes. L'Amérique du Nord a été le continent découvert dans ses profondeurs par les explorateurs français. Il a ensuite été perdu au profit d'une Angleterre venue tardivement mais systématiquement dans l'aventure colonisatrice qui s'identifiait pour elle au développement de la science de la navigation. La présence française dans le continent de la modernité, du golfe du Saint-Laurent à la Nouvelle-Orléans, en passant par les contrées les plus reculées du bassin du Mississippi, se lit encore avec le nom des sites qui 9

expriment souvent la. mémoire de longue durée. Le séjour américain apprend ainsi à raisonner avec une puissance spirituelle d'ampleur mondiale, non sans une certaine nostalgie dans le cas des Français. La vigoureuse présence nord américaine de l'expression française au Québec surtout, mais aussi en Acadie, en Ontario et dans les provinces de l'ouest du Canada démontre que ce continent, largement bâti par les migrations, offre toujours une dimension mondiale à une culture moderniste quand elle vise le grand large océanique. Dans un autre registre, par une étude sur la cohérence culturelle de la classe dirigeante française, Olgierd Lewandowski? démontrait que le centre parisien est le sommet d'une pyramide de mobilité sociale qui s'appuie essentiellement sur les provinces. Dans les études sur la mobilité qui allient déplacement géographique et ascension sociale, on s'aperçoit que le capital culturel légitimé par les diplômes universitaires joue un rôle stratégique. Cette centralisation parisienne des stratégies d'ascension sociale a permis la construction d'une métropole mondiale. Par contre, l'interconnexion du réseau pyramidal français avec ses homologues dans le monde doit passer aujourd'hui par des villes de connexion régionales. Le transfert d'administrations, d'écoles et d'entreprises vers les métropoles régionales, illustre cette tendance combattue par l'esprit bonapartiste. L'Amérique du Nord dans le monde, Paris en France, sont souvent considérés comme des centres de gravitation pour la sphère de pouvoir. Celui-ci, de nos jours, doit trouver sa légitimité dans un processus démocratique consensuel et par une action fondée sur la mise en œuvre du savoir scientifique et des savoir-faire technologiques. Ceci est encore plus évident en France qu'aux EtatsUnis8. La formation des élites nationales donne une bonne idée d'un processus qui se prolonge à l'échelle mondiale. Les traditionnelles élites régionales françaises ne se fixent généralement plus une fin de carrière au niveau national. A l'inverse de leurs progénitures diplômées qui se hissent directement dans le jeu pyramidal. Les trajectoires lentes de notables qui passent des provinces vers le centre parisien sont désormais battues en brèche par des réseaux transnationaux qui interviennent vers les centres non plus du haut vers le bas, ni du bas vers le haut, mais de manière multilatérale et coordonnée. Ce phénomène se retrouve aussi à l'échelle mondiale. Les élites nationales ne concentrent pas leurs ambitions vers le centre nordaméricain du système universitaire mondial. Par contre, leurs enfants diplômés le considèrent comme le critère ultime de sélection pour àtteindre ces nouveaux réseaux transnationaux et pouvoir les mettre en 10

œuvre à leurs fins. Ce sont en général des étudiants qui proviennent des classes moyennes supérieures. Leur stratégie personnelle d'ascension sociale est marquée par un fort degré d'individualisme résultant d'une impossibilité ou d'un refus d'intégration dans leur société d'origine. Ces stratégies se déploient au sein des plus gigantesques mouvements de foules de l'histoire humaine. En 1993, il y avait 5,5 milliards d'individus sur la planète. Il y en aura 700 millions de plus en l'an 2000. Les activités scientifiques et technologiques en occupent 150 millions. Le dépeuplement des campagnes vers les villes produit des mégalopoles ingérables, éomme. Mexico avec près de 30 millions d'habitants. L'immigration touche 2 % de la population mondiale avec 100 millions d'individus. Aujourd'hui, environ un million d'étudiants choisissent un parcours migrant, avec une nette préférence pour l'Amérique du Nord. Ce sont surtout des étudiants du Sud qui se dirigent vers le Nord en espérant améliorer leur condition sociale. Ils veulent une qualification professionnelle de haut niveau. Pour cela, ils se dirigent vers les sciences, la médecine et le génie. La quête de savoir, en général, correspond à une volonté de pouvoir. Les migrations internationales de scientifiques obéissent à cette vieille règle qui remonte à la quête du Graal, la recherche du lieu où se trouve le savoir le plus puissant. Le modèle pyramidal classique valorisé par les Etats-nations est désormais concurrencé par un modèle fluctuant qui repose sur des réseaux enchevêtrés complexes en perpétuelles transformations. Il s'agit d'un véritable mouvement brownien, phénomène de physique sociale d'ampleur planétaire. Michel Serres, en parlant de la naissance de la physique chez Lucrèce exprime toute l'ambiguïté qui résulte de la volonté de modéliser cette complexité: «La physique essaie d'expliquer comment les choses et le monde se forment à partir du chaos atomique, autrement dit comment un ordre, plusieurs ordres émergent du désordre. Et c'est la turbulence qui assure la transition. Cela paraît contradictoire.»9 Une perturbation du chaos, une altération du désordre permet l'instauration d'une vision structurée du monde, ou encore de plusieurs de façon concomitante. Les mouvements internationaux de personnes migrantes sont assimilables à une population fluctuante dont le comportement particulier est porteur de turbulences. Ce~ mouvements perturbent les structures pyramidales instaurées par les Etats-nations à la suite d'historiques tumultes guerriers légitimés par des compromis constitutifs d'un ordre politique territorialement stable. Les mouvements de population concernent désormais la planète entière par la généralisation des transports aériens. La véritable 11

frontière est devenue la zone de douane aéroportuaire. Cette frontière, qui contrôle encore les corps, est impuissante face aux créations de l'esprit. Les communications transfrontières, par câble et satellites, amoindrissent ou annulent les réglementations nationales. Ces dernières vont s'effacer dans le prochain quart de siècle avec les réseaux numériques autour desquels s'agrègent les populations migrantes qualifiées et, au premier chef, les scientifiques et les universitaires. Les systèmes de traduction automatisée (écrite et vocale) qui sortent des laboratoires de sciences cognitives achèveront d'imposer l'usage planétaire de ces nouveaux médias de communication individuelle. Dans le passé récent, les, ondes courtes étaient sensibles au brouillage organisé par les Etats. Elles diffusent encore des programmes destinés aux populations migrantes qui veulent savoir ce qui se passe dans leur pays d'origine ou aux populations sédentaires avides d'informations non disponibles dans leur pays. Les ondes cryptées des satellites sont désormais plus liées aux stratégies commerciales ou de surveillance électronique. Avec la diminution des antagonismes Est-Ouest, la question de la mobilité des chercheurs scientifiques est devenue un sujet d'actualité. Après la disparition de l'URSS, on s'est demandé un moment combien, parmi les centaines de milliers de spécialistes scientifiques que comptait cette puissance autrefois rivale des EtatsUnis, pourraient offrir leurs services à des pays du Sud désireux de se doter d'un armement atomique offensif ainsi que des vecteurs appropriés. Depuis 1992, ce problème a eu le mérite d'attirer l'attention de l'opinion publique vers les problèmes posés par les mouvements internationaux de scientifiques. Toutefois, les médias ont souvent abordé ce sujet en simplifiant à l'extrême un problème fort complexe. En effet, la circulation internationale des chercheurs scientifiques, loin d'être un phénomène conjoncturel lié à la fin de l'empire soviétique, est l'une des principales caractéristiques du fonctionnement normal de la science depuis sa naissance. C'est l'usage systématique de la science dans les conflits guerriers qui remet en cause cette habitude d'échanges universels contractée par les scientifiques. Les tentations aux replis nationalistes se heurtent aux nouvelles problématiques scientifiques globalisantes et environnementales issues des années 80. De nombreuses questions doivent être abordées à l'échelle planétaire avec la coopération volontaire des scientifiques de tous les pays. Il s'agit, en particulier, de la gestion de la démographie, des ressources naturelles et de l'énergie. Ces trois pôles de gestion d'une société devenue mondiale s'unissent dans l'étude des 12

écosystèmes ou de la protection de l'environnement humain. Ces thèmes démontrent que l'activité scientifique de laboratoire prend ses distances avec sa matrice nationale tout en se rapprochant des problèmes de la vie quotidienne. Les produits des laboratoires remettent en question tous les équilibres planétaires et toutes les certitudes morales qui avaient accompagné la naissance de la science. Les questions de la dégradation de l'environnement provoquée par l'industrie, de la prolifération des armes nucléaires et des manipulations génétiques, toutes engendrées par des applications de la science, ne peuvent plus être assimilées à un déséquilibre partiel ou régional dans un système fondamentalement sain: «...certainsrisques sont maintenant perçus comme beaucoup plus graves qu'ils ne l'avaient été initialement.»lO La quête du savoir n'est plus une question régionale où les aspirants doivent passer de la province à Paris. Le déplacement symbolique de l'ENA à Strasbourg illustre une évolution. Cette quête n'est plus la résultante d'un volontarisme national qui s'exprime sur un territoire protégé. Aujourd'hui, l'Europe aspire à redevenir ce lieu privilégié d'estime intellectuelle que semble lui ravir encore la Californie où se concentrent ses chercheurs en mal de création. La dérive vers le Pacifique est une réalité tangible; Ce n'est pas un effet de mode. Elle est activement organisée par les Etats asiatiques qui en profitent le plus (Japon, Chine et Corée). Les foules en mouvement sur cette planète concernent, dans les sciences, au premier chef, les rivages du Pacifique }llais aussi la Méditerranée et l'ensemble qui borde le sud des Etats-Unis au Mexique et dans les Caraibes. L'Europe, aux quatre vents de sa géographie, apparaît comme moins dynamique dans ces mouvements de foules scientifiques. Elle demeure pourtant ouverte aux nouveaux projets sans l'ancienne hypothèque venue de l'Est. La Russie, principale puissance européenne par la démographie et la frappe stratégique, peut ouvrir à l'Europe Qccidentale ses richesses naturelles et les routes de l'Asie. Le maelstrom dans lequel la science soviétique se débat peut l'amener à faire la promotion d'une perspective eurasiatique alternative au développement du Pacifique sous l'égide américaine. La Frànce scientifique du grand large océanique, du continent européen et de la Méditerranée se voulait un exemple ou une exception. Elle a joué les relais entre l'Amérique du Nord et sa zone d'influence traditionnelle. Entre l'atlantisme et le continentalisme, il lui faut désormais trouver un nouvel agencement équilibré et sans exclusive. Pour cela, elle dispose d'un atout: la force d'attractiQn de sa

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culture de la science. Celle-ci lui permet de maintenir dans le monde un réseau culturel et scientifique de haut niveau. En 1942, le sociologue américain Robert K. Merton balisait la zone d'exercice de la liberté scientifique par un ethos consistant en une culture universaliste, un communisme du savoir, un désintéressement pour les gratifications extra-scientifiques et un scepticisme organisé Il. Il raisonne alors en période de guerre dans laquelle les ennemis des États-Unis sont le Japon et l'Allemagne et ses alliés le Royaume-Uni et l'URSS. Il lui fallait trouver une voie scientifique qui distingue le monde anglo-saxon des univers scientifiques plongés dans des régimes totalitaires, ennemis ou alliés. La liberté universitaire donnée à la science n'avait de sens qu'une fois admis dans cette enceinte. Elle s'est étendue par la suite au choix du lieu de formation supérieure laissé au futur étudiant en prévoyant des mécanismes boursiers destinés à compenser les situations financières fragiles. La formation initiale, dans un premier temps, mais aussi l'accomplissement d'un doctorat, dans ce contexte, doivent être classés dans la circulation internationale volontaire qui fait jouer à la puissance réceptrice un rôle de structuration d'un champ scientifique allié à celui de la puissance émettrice. C'est le cas des étudiants français, ou plus généralement européens, qui vont en Amérique du Nord acquérir un diplôme terminal. L'expatriation de professionnels confirmés relève plutôt de la logique de contrainte où le politique et l'économique s'enchevêtrent inextricablement. Ce sont les lois de la concurrence qui règnent dans cet univers où la liberté n'est qu'un moment d'équilibre et d'annulation des contraintes. Une fois cette distinction faite, il faut déterminer une attitude responsable face aux pays que les scientifiques tendent à quitter. Ou bien favoriser la prédation, l'encourager et recruter systématiquement les meilleurs professionnels, ou bien condamner le pillage intellectuel, le freiner et engager une politique de coopération par échanges réciproques, surtout, pour les pays les plus faibles, par des stratégies systématiques de réinsertion. La France et, plus globalement, l'Europe tendent à adopter ce dernier comportement. Au contraire, l'Amérique du Nord favorise ouvertement le recrutement de scientifiques étrangers et cherche à se doter d'une capacité instantanée de projection mondiale mise en œuvre par un réseau de détection et de communication sans égaP 2. Nation continentale résultant de l'immigration, les États-Unis cherchent naturellement à s'assurer le concours des meilleures compétences scientifiques venant de tous les horizons culturels. Cette attitude américaine s'est stabilisée avec la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs centaines de milliers d'étudiants et de chercheurs 14

résident ainsi aux États-Unis chaque année pour accomplir une sorte de pèlerinage scientifique tout en renforçant leurs connaissances professionnelles. Toutes les politiques américaines tendent, par divers moyens, à maintenir les meilleurs dans le Nouveau Monde. Au contraire, avant les guerres mondiales, qui ont décentré l'Europe dans le système mondial, les universitaires américains avaient plutôt tendance à venir se perfectionner dans les universités et les institutions de recherche britanniques, allemandes et françaises. Cette préférence pourrait se manifester de nouveau avec vigueur d'ici la fin du siècle dans le cas où l'Europe gagnerait son pari unificateur et eurasiatique. En effet, l'actuel prestige scientifique international des États-Unis ne peut pas cacher un contexte académique intérieur plutôt inquiétant13. L'effort de guerre, bien que froide, supporté par les Etats-Unis a laissé se développer de graves problèmes sociaux qui ont menacé la qualité intrinsèque de son système éducatif. Cette conjoncture menace désormais le recrutement national des universités américaines par une baisse réelle du niveau de l'éducation dispensée dans le réseau scolaire. La fin de la menace soviétique devrait cependant permettre aux États-Unis de se consacrer à résoudre leurs gigantesques problèmes intérieurs pour fabriquer, entre autres, une panoplie de machines pédagogiques multimédias. L'effondrement intérieur de la puissance rivale eurasiatique, l'URSS, donne le signal de la plus grande redistribution des cartes politiques en Europe et dans le monde depuis la défaite hitlérienne de 1945. Cette redistribution affecte d'abord la partie la plus stratégique du pouvoir, celle de l'armement nucléaire et des scientifiques qui s'y consacrent. Elle met aussi en cause les rapports Nord-Sud. Aujourd'hui, le Nord forme les cadres scientifiques du Sud. Les États-Unis et le Canada jouent un rôle essentiel de formation pour l'Asie. La France concentre ses efforts surtout sur l'Afrique, plus particulièrement le Maghreb. Quant à l'ex-URSS, qui était présente en Afrique et en Europe centrale, elle rejette les étudiants africains et voit fuir les autres. Après avoir été déçue par l'Occident, elle se tourne vers une orientation eurasiatique modernisée qui est une variante conquérante de l'histoire du panslavisme. L'Allemagne unifiée attire nombre des scientifiques européens de l'ancien bloc communiste ainsi que ceux de la Turquie. Israël, qui draine une partie notable des scientifiques quittant l'ex-URSS, souhaite désormais s'insérer dans un ensemble régional débarrassé d'un conflit vieux d'un demi-siècle. Le Japon, géant industriel, n'a pas encore réussi à se doter d'une politique de formation internationale crédible. Sur ce plan, l'Europe demeure la grande rivale de l'Amérique du Nord. 15

La diffusion d'informations contribue à modifier l'état d'un système et parfois à le régulariser. Dans ce domaine préoccupant des migrations scientifiques internationales, quatre secteurs disciplinaires ont œuvré parallèlement: la sociologie des sciences, qui a abordé de manière explicite la question de l'internationalisation de la discipline, la sociologie de la mobilité professionnelle, qui considère les carrières scientifiques comme des ensembles hiérarchisés déterminant les stratégies individuelles d'ascension sociale, la science politique qui met en valeur le monopole des États dans les rapports internationaux de migration et le droit, qui en définit les modalités internes à chaque pays. Le problème des mouvements internationaux de scientifiques, souvent objet de rumeurs diverses, nécessite, plus que d'autres, une volonté rigoureuse de mise au point quantitative. Cependant, la résolution locale, régionale ou nationale de ce problème ne découle pas d'une logique assurée. La mobilité des hommes et des femmes, professionnelle et géographique, est le phénomène social dont la fluidité défie les tentatives de modélisation. De multiples facteurs entrent en ligne de compte pour amorcer une explication globale. Les appartenances nationales, religieuses, sociales, idéologiques, les ressources économiques et la situation géopolitique en sont les pnnCIpaux. Cet ouvrage cherche à mieux définir les influences qui s'exercent sur les scientifiques dans les réseaux internationaux. La science est abordée ici sous une forme limitée qui traite la recherche publique, en particulier par le réseau universitaire, comme le foyer du monde scientifique. C'est là que les grandes perspectives sont établies et discutées dans l'espace public. Jean-Jacques Salomon a montré toutes les limites de ce débat avec le succès opérationnel de l'alliance de fait entre la science et le pouvoir dans le cadre du projet Manhattan. Le pouvoir politique se réserve le droit de mise en œuvre en ne laissant à la science que les pouvoirs résiduels de suggestion et de protestationI4. Dans les universités et les centres de recherche se concentrent les idées scientifiques formalisées pour les rendre discutables, dans les entreprises se fabriquent les objets qui doivent être utilisés et consommés. Insérer le nomadisme dans ce processus analysé par la sociologie des sciences est une délicate opération. L'esprit de ce migrateur très particulier qu'on retrouve au sein de la communauté scientifique mondiale, le chercheur itinérant, est polarisé par la tension entre son désir de rester fidèle à ses origines identitaires et sa quête de perfection intellectuelle qui le conduit par un voyage à trouver ailleurs la solution à des interrogations personnelles fondamentales. Le voyage 16

est alors pour lui un moyen de se distinguer des autres. Les machines bureaucratiques qui produisent le savoir normalisé et répétitif n'ont pas trouvé de place à la mesure de ses ambitions. Ce chercheur défie le repérage statistique. Il existe désormais des stratégies internationales de carrière qui ne sont plus réservées à quelques-uns mais deviennent l'objectif de plusieurs centaines de milliers d'individus. Cet ouvrage tente d'en cerner avec prudence les grandes caractéristiques. Le secteur industriel a été relégué au second plan car il produit des savoir-faire qui prennent souvent la forme de brevets. Ceux-ci sont des instruments juridiques de protection en premier lieu et obéissent aux règles de droit commercial qui régentent la propriété intellectuelle. Ces règles ne permettent pas de considérer que la mesure des activités liées aux seuls dépôts de brevets puisse rendre compte des flux structurants de savoir et de savoir-faire15. Les modes de reconnaissance des brevets sont aujourd'hui internationalisés. Le Japon se distingue cependant en émettant beaucoup de brevets de valeurs inégales, 480 000 environ pour des rentrées de 2,3 milliards de dollars, selon l'OCDE en 1990. Le déplacement des individus n'entre pas en ligne de compte. Japon mis à part, les résidents d'un pays sont aujourd'hui à l'origine de 10-15 % (le plus souvent) à 30-50 % (Allemagne/États-Unis) des brevets déposés dans leur pays avec le Royaume-Uni en situation médiane (20 % environ). Ainsi, l'Union européenne met en œuvre des brevets américains ou japonais sans qu'il soit possible d'y relier un flux d'individus venant d'Amérique du Nord ou du Japon. La valorisation des brevets se traduit par la balance des paiements technologiques. En ce domaine, tous les pays de l'OCDE (sauf la Suède) sont débiteurs des États-Unis qui engrangent les recettes les plus considérables (16,5 milliards de dollars en 1990 pour 385 000 brevets environ, source OCDE). Le brevet, par définition, permet de remplacer l'exportation de main-d'œuvre qualifiée par celle de services qualifiés. La mobilité géographique et sociale entraînée par le dépôt et l'exploitation d'un brevet pourrait faire l'objet d'une étude future. La valorisation de ce monde des sciences, de la technologie mais aussi des arts est l'œuvre originale d'Henri de Saint-Simon. L'esprit saint-simonien, le libéralisme qu'il désigne aussi sous le vocable de «socialisme», a été le premier courant d'idées à valoriser la science dans la gouverne publique en pçUfsuivant, au-delà de la guillotine, certains projets de Condorcet. L'Etat, ou plus exactement le gouvernement, est perçu comme le «chargé d'affaires» de la société. Saint-Simon s'inspire de Vauban et de Colbert. Il condamne l'intervention régalienne de Richelieu ou de Louvois qui veulent 17

IJ1ettrela science au service de l'État. Saint-Simon envisage plutôt un Etat au service des arts et de la science. Il considère les «légistes», au nombre de 300 000 à 400 000 selon lui (en 1818), comme les principaux opposants au développement des rapports industrieux de la science. Il met dans la balance les 3 000 plus importants savants, artisans et artistes de France avec les 30 000 dirigeants de la noblesse et de l'État. La disparition des premiers ferait de la France «un corps sans âme»16. Dans les sciences sociales qu'il a contribué à faire naître, sa perspective intellectuelle a motivé de nombreuses entreprises fondées sur l'idéal d'une société cosmopolite où la circulation des individus serait libre et facilitée par le creusement de canaux transocéaniques et par la généralisation des chemins de fer transcontinentaux. Saint-Simon souhaitait que le monde soit dirigé par une république universelle de la science et des arts. Sa vie, qui le porte à combattre pour l'indépendance américaine et à voyager dans toute l'Europe, explique probablement le fait qu'il exprime le besoin de sciences sociales liées aux savoirs modernes. Avec Franklin, venant des États-Unis, il est le premier penseur de la science moderne, qui s'est construite à partir de l'Europe dans un monde atlantique successeur de la civilisation méditerranéenne si bien décrite par Fernand Braudel. La Méditerranée antique avait inauguré les structures sociales en réseaux en essaimant l'intelligence sur les pourtours de ce grand lac intérieur à trois continents. Les migrations évoluaient au rythme lent d'une civilisation lacustre d'ampleur maritime. Le réseau atlantique a été concurrencé par les quadrillages terrestres des chemins de fer et de l'automobile qui ont justifié les frontières terrestres et confortés les États-nations. Le nouveau réseau du Pacifique, à l'image du monde entier, est porté par les lignes aériennes qui font émerger près des grandes villes des ports de l'air. Tous ces réseaux ont engendré des relations intellectuelles fondées sur la mémoire de la parole, sur l'écrit et l'image. Ces réseaux matérialisent des alliances formelles ou tacites. Ils se fondent tous aujourd'hui dans des ensembles numériques audioscripto-visuels. La circulation aérienne conjuguée à ces réseaux optoélectroniques est entièrement déterminée par la science. Ils sont en train de façonner les États qui placent désormais Nation et Religion au même titre dans le panthéon des mythes c~nstructifs d'ensembles sociaux fondés sur les croyances. Le nouvel Etat-réseaux devient un automatisme technologique conforté par des des ensembles d'individus en mobilité permanente au premier rang desquels on trouve les scientifiques. En se mondialisant, il se lance un défi que rien, dans son passé, ne l'aide à relever.

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Notes de l'introduction: Voyages et pensées
(1) Isabelle Stengers, L'invention des sciences modernes, Paris, La Découverte, 1993, p. 131. (2) Au sens de Kuhn pour qui les «révolutions scientifiques» se déroulent tous les 2 ou 3 siècles dans une «science normale» encore peu différenciée, alors qu'elles marquent aujourd'hui presque chaque génération par domaine de spécialisation. (3) Georges Menahem, lA science et le militaire, Le Seuil, Paris, 1976. (4) Selon l'INSEE, 1 % des ménages français possèdent 25 % du patrimoine, 10 % en possèdent 58 % alors que 50 % des ménages doivent se contenter de 6 %. Les classes moyennes possèdent 36 % du patrimoine avec 40 % des ménages. Ce sont elles qui valorisent les carrières professionnelles de la science. (5) Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes, La Découverte, Paris, 1991, chapitre 2. (6) Pierre Bourdieu, Homo academicus, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 232. (7) Olgierd Lewandowski, «Différenciation et mécanismes d'intégration de la classe dirigeante. L'image sociale de l'élite d'après le Whos's Who in France.», dans Revue Française de sociologie, voUS, Paris, 1974. (8) Pierre Bourdieu, lA noblesse d'État, Grandes Écoles et esprit de corps, Éditions de Minuit, Paris, 1989, p. 185 et suivantes. (9) Michel Serres, lA naissance de la physique dans le texte de Lucrèce, fleuves et turbulences, Éditions de Minuit, Paris, 1977, chapitre «Retour au modèle», p. 37. (10) OCDE, Politique scientifique et technologique, 1991, Paris, 1992, p. 49. (11) Robert K. Merton, «The Normative structure of Science», dans The Sociology of Science: Theoritical and Empirical Investigation, University of Chicago Press, 1973, pp. 267-279. (12) Charles Halary, «Les nouveaux réseaux sont arrivés», Canadian Journal of Communication, septembre 1991, Calgary, pp. 115-124. (13) Voir America's Shame, Macworld, septembre 1992, dossier spécial sur la déconfiture du réseau scolaire américain et la nécessité de recourir à l'implantation massive de micro-ordinateurs pédagogiques et multimédias. (14) Jean-Jacques Salomon, Science et Politique, Seuil, Paris, 1970. (15) «Le profit économique de l'entrepreneur a une condition préalable: il doit pouvoir s'approprier l'exclusivité de sa nouveauté. Peu d'innovateurs y ont réussi dans le passé. Il est difficile de s'approprier exclusivement les bénéfices d'une innovation (...). Le savoir faire n'est pas une marchandise dont les droits de propriété sont clairement définis.» De plus, de Bresson constate «l'absence de lois garantissant la propriété exclusive de l'innovation à son initiateur.» Christian de Bresson, Comprendre le changement technique, Presses de l'Université d'Ottawa et de .

l'Universitélibre de Bruxelles, 1993,pp. 87-88.
(16) Henri de Saint-Simon, lA physiologie sociale, Œuvres choisies, introduction de Georges Gurvitch, PUF, Paris, 1965, p. 104

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Chapitre 1

La quête du savoir
Ulysse, figure emblématique des voyageurs, a été l'objet .çles caprices divins. Son errance involontaire, une fois magnifiée, lui a finalement fait goûter à la sagesse. Elle se résume vite. Ne jamais quitter sa chambre, son village et ses proches. Ulysse est le jouet d'Hermès, dieu des voyages, du commerce, des inventions et de la science. Il protège les routes des voyageurs. Il est à l'origine de la Raison, de l'alphabet, de l'astronomie, de l'écriture musicale, de la gymnastique, des poids et des mesures. La civilisation grec?ue nous fait identifier le voyage à la recherche d'un savoir particulier. Adam, Prométhée et Dédale, sous une forme ou une autre, sont des migrateurs qui recherchent un tel savoir. Il leur faut défier les plus puissantes divinités: Jehovah, Zeus ou Minos. Les rites initiatiques les plus divers attribuent une vertu incomparable aux longs périples. Celle de préparer à l'exercice du pouvoir. Traverser le désert, franchir les montagnes et vaincre les océans, constituent des exploits qui augurent des meilleures chances de succès dans les batailles où les éléments déchaînés entrelacent les hommes et leurs passions. Quand le monde est encore à explorer, du temps des colonies, l'aventure se concentre dans l'expédition lointaine. C'est le temps des découvreurs. Les savants circulent vers Athènes puis Alexandrie. Un phénomène étrange apparaît alors. Ils s'affirment presque toujours loin de leur lieu de naissance. Nul n'est prophète en son pays... La science mariée à la prophétie engendre les prosélytes qui portent la vérité aux populations les plus éloignées. Le christianisme en fera des évangélisateurs. Sortant des monastères, le savoir 21

européen va permettre la fondation des premières universités aux XIe et XIIe siècles à Paris, Montpellier, Bologne et Salerne. Ce réseau engendre la première circulation internationale pour les érudits européens. En 1500, il y a quatre-vingts universités en Europe, plusieurs milliers d'étudiants pour quelques dizaines de professeurs à Paris et Bologne2. Un espace de circulation stable de la science est né. On y vient écouter les meilleurs penseurs qui ne se reconnaissent de maîtres qu'en ceux de l'Antiquité. Personne ne prétend innover mais seulement retrouver un héritage disparu. De tels mouvements affectent toute la Méditerranée jusqu'à la Chine en passant par l'Inde. Le savoir scientifique est concurre:gcé par la magie. La science s'appuie de manière conflictuelle sur l'Eglise et sur l'État pour en triompher. Ce sont alors les femmes qui sont violemment écartées des métiers du savoir. La Nature, qu'elles incarnent dans l'esprit masculin, doit être domptée. C'est la période où Jean Bodin réglemente soigneusement la chasse aux sorcières3. L'exclusion des femmes de l'activité scientifique découle directement de cette période sinistre où les persécuteurs s'acharnent sur des dizaines de milliers d'entre elles qui sont le plus souvent détentrices de savoirs traditionnels dans les villages. La science moderne naît alors dans un environnement cosmopolite, en latin, avant que les États ne fragmentent l'Europe en nations politiques. Alors que les guerres de religion s'étendent et divisent, le commerce international se propage et unifie le monde en un système d'échanges maritimes et fluviaux dont la Hollande tient les commandes4. Ce système mondial engendre une demande de science cartographique et de calcul de longitude pour la navigation. Les villes se disputent les savants qui deviennent ainsi un enjeq de pouvoir. Très vite, les grandes villes qui dominent les nouveaux Etats vont essayer d'accaparer les ressources intellectuelles à leur profit. Aller d'un pays à un autre est alors le signe d'une volonté de liberté et de refus d'obéissance à l'autorité établie. Descartes, parrpi d'autres, en fait l'expérience. Jusqu'au XVIIIe siècle, ce sont les Etats qui vont créer des institutions pour conserver les scientifiques sur leur sol de manière plus ou moins directe. A la fin du XIxe siècle, la planète entière est quadrillée, balisée et partagée. La science en progrès, qui s'est jusqu'alors identifiée aux navigateurs, doit changer de héros. La marine perd son caractère aventureux et romantique. Les villes enflent de manière maladive au détriment des campagnes. Les nouveaux découvreurs délaissent l'espace pour transformer la matière. La fièvre de l'or dissipée, les derniers prospecteurs de la planète ne pensent qu'à lui arracher des matières premières. Les géologues 22

précèdent les compagnies pétrolières qui vont ravager le paysage urbain avec l'automobile. La science efficace cherche à s'assurer directement une emprise sur l'univers. Cette science seconde l'ingénieur. Elle cohabite avec une science compréhensive qui fait du laboratoire son point fixe et de la publication sa finalité. Deux traditions scientifiques se perpétuent dans le prolongement des mœurs codifiées par l'Église d'Occident. Au nom du Profit, l'une veut conquérir et reconstruire l'univers, l'autre veut découvrir le sens caché du monde au nom de la Vérité. Elles s'entendent cependant pour partager l'idée de Progrès. Les connaissances scientifiques s'accumulent comme les dividendes. Croître, c'est progresser. Valéry, en parlant de la civilisation comme d'un être mortel, propage, en France officielle, une hésitation. LA CURIOSITÉ ITINÉRANTE Le scientifique est un être curieux. Son esprit est analytique et recherche en permanence une nouvelle synthèse. La libre pensée du XVIIIe siècle était son âge d'or européen. Les guerres nationales et mondiales ont conduit son idéal au rang d'utopie rêveuse. Dans son itinéraire, il doit faire la part des choses et admettre que son origine influe sur ses idées. De temps à autres, il se préoccupe d'éthique pour se donner une conscience afin d'éviter la ruine de son âme. Plus rarement encore, il songe à l'esthétique. La science est pure curiosité. Son mouvement se veut désintéressé. . L'esprit scientifique moderne découle de la maîtrise des passions de l'âme qui raisonne et de la classification comparative des observations de voyages5. La curiosité itinérante en est le moteur. L'émotion et l'exotisme sont épurés du voyage scientifique. Si les méthodes d'observation scientifique ne proviennent pas des voyages, elles ont été largement popularisées par les récits de voyage. Alors que le voyage impliquait nécessairement une expédition guerrière, religieuse et commerciale, la science lui donne une nouvelle dimension de découverte par la raison. Avant Darwin, Bougainville, suivi de Cook et de La Pérouse, est le premier à jouer consciemment ce rôle d'observateur au service de la science. Aux XVIIIe et XIxe siècles, les voyageurs maritimes de ce genre sont des scientifiques itinérants qui résident sur un laboratoire flottant. Alors que les premiers navigateurs océaniques décrivaient des monstres et des chimères, ils rapportent des choses et des faits. Si la science n'a guère aidé aux voyages terrestres, elle s'implique dans les aventures spéléologiques. Elle guide l'effort des navigateurs de pleine mer. Le milieu hostile à la vie humaine semble 23

lui donner une certaine vivacité prométhéenne. Le voyage aérien issu du mythe icarien lui a permis d'exprimer son efficacité expérimentale. Celui qui mènera quelques spécimens humains à travers le vide astral lui permet d'entrevoir sa plénitude. La science se déploie dans un univers mental qui considère la nature comme une force dangereuse. Une aristocratie du savoir La science est bien née. Le sociologue Merton, quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, a magnifié l'idéal aristocratique du XVIIIe siècle pour traverser la période apocalyptique qui s'affirmait au XXe. Les Etats-Unis du New Deal offrent, dans son esprit, un havre de sécurité pour les intellectuels pourchassés par les totalitarismes européens. La véritable aristocratie n'est-elle pas celle de l'esprit? Benjamin Franklin, au temps de la Guerre d'Indépendance ne pense pas autrement: si la république de la science est universelle, elle cultive des affinités avec une aristocratie républicatne qui cherche à gouverner par la mise en pratique de la Raison. Les Etats-Unis offrent à l'humanité une nouvelle Terre promise. L'Europe ne peut que sombrer dans sa folie meurtrière. Deux logiques de la mobilité scientifique peuvent ainsi se distinguer. L'une est la normalité du voyage d'agrément transposée dans le domaine des études. En l'absence évidente de laboratoire clos, est mis en œuvre un dispositif d'échanges et de confrontations des connaissances avec une aristocratie du savoir dont le but est de mieux connaître le monde et non de le transformer. Les scientifiques sont concentrés en un délicat réseau. Ils se déplacent pour se fréquenter et échangent de manière régulière un abondant courrier. C'est un collège invisible dont les réseaux font circuler les idées les plus nuancées. Une certaine discrétion puritaine, selon Merton6, doit entourer ces échanges car l'éthique désintéressée peut être contaminée par la corruption du pouvoir? ou par l'argent. Jusqu'en 1939, les scientifiques américains sont parmi les plus actifs dans ce commerce des idées en venant chercher en Europe leurs sources d'in~piration. Ils demeurent persuadés cependant que leur république des Etats-Unis dispose de la forme gouvernementale la plus appropriée à la réussite de l'idéal scientifique vue le plus souvent à travers l'esprit de l'ingénieur. Des nouveautés émergent en Europe, certes, mais, pour eux, le terreau fertile à cette semence est ailleurs, en Amérique. L'autre est l'exode entraîné par la terreur politique qui supprime la liberté de pensée. Les fuites massives de scientifiques ont caractérisé les régimes dictatoriaux à parti unique. Ces départs affectent inégalement les disciplines. Les chercheurs industriels et les 24

ingénieurs, dont les résultats sont immédiatement utilisables, notamment au plan militaire, ont ainsi été moins sensibles à l'appel du grand large ou moins contraints à l'entendre. Dans ce monde de la science efficace, il n'y a pas de bons ou de mauvais employeurs. Il y a des moyens ou il n'yen a pas. Werner von Braun est ainsi sorti des usines secrètes de Hitler pour diriger le programme spatial américain. La curiosité et la contrainte sont les deux déclencheurs du voyage. Mais la contrainte n'a d'effet mobilisateur qu'en tant qu'inhibiteur potentiel de la curiosité. Un scientifique qui a perdu le goût d'exercer cette faculté ne songe guère à se déplacer ailleurs pour la retrouver. Certaines disciplines doivent être pratiquées avec beaucoup de rigueur. D'autres ne peuvent vivre que dans l'indétermination et la liberté. Mais une personnalité peut transformer son domaine. Fabre façonne l'entomologie comme La Fontaine ses fables alors que Wilson en fait un modèle sociobiologique inquiétant issu des fantasmes totalitaires anglo-saxons inaugurés par Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley. La promenade cultivée du premier ne peut être réduite à l'expédition opérationnelle du second. Le voyage d'affaires se distingue par ses précisions contraignantes dans l'univers incertain du tourisme. Dans le Dictionnaire français illustré et Encyclopédie universelle de Dupiney de Vorepierre, le terme touriste, en 1881, est ainsi défini:«Voyageur, voyageuse qui parcourt un pays étranger par un simple motif de curiosité». Le scientifique qui s'aventure dans les rapports entre mathématiques et constellations célestes n'est-il pas l'un de ces touristes systématiques que l'Angleterre a répandu sur le continent? Le carnet de voyage, sous leur plume, devait consigner tous les faits remarquables qui permettraient de rédiger un guide ou un roman, selon le tempérament, didactique ou poète. Migration, circulation, mobilité Divers mots expriment souvent un même mouvement d'ensemble. Le choix des termes qui désignent les mouvements géographiques des scientifiques est très délicat: la notion de migration (et ses dérivés émigration et immigration qui renvoient à un lieu central de référence) apporte un éclairage historique et son caractère englobant convient le mieux pour traiter l'ensemble du problème. Les explications économiques des migrations ont tendance à masquer leurs mobiles culturels8 en se présentant comme objectives. Elles reflètent pourtant un univers mental protestant et rigoriste que Max Weber a cerné avec finesse. Son modèle est la gravitation 25

newtonienne. L'économie est donc un mobile culturel parmi d'autres. Les espèces vivantes sont parfois sujettes à des migrations cycliques dont les mobiles sont les plus divers. Nul ne sait pourquoi les oiseaux migrateurs accomplissent des périples que leur survie ne justifie pas. L'économie est aussi un devoir de réserve qui peut arrêter la quantification quand elle n'a plus de mesure. L'idée de circulation implique des voies déjà tracées qui sont parcourues par un grand nombre. L'idée de science normale, répétitive et diffusante s'accommode bien de cette notion. La circulation se prête à l'administration et à la logistique. Il y a ainsi une circulation automobile ou aérienne qui implique des itinéraires balisés. La mobilité désigne une approche qui allie le mouvement aux intentions des acteurs. La mobilité trouve son sens au sein d'une population qui se différencie~ La sociologie en a fait une de ses branches les plus actives aux Etats-Unis. La mobilité de l'immigrant est un comportement qui ne peut se comprendre que sur trois générations. Celle qui reste, celle qui part et celle qui va naître là-bas. Les phénomènes de mobilité sociale, abordés avec un sens certain de l'humour noir chez Pareto, ont commencé à être élucidés systématiquement par le sociologue Pitirim Sorokin9 dans le premier tiers de ce siècle. Il s'agissait pour lui de montrer comment les familles délèguent aux établissements d'éducation le soin de sélectionner les futurs dirigeants des sociétés humaines. La mobilité professionnelle est ainsi mesurée d'une génération à une autre, autour de 35-40 ans. Il faut alors chercher à identifier, dans la hiérarchie sociale relative de chaque époque et de chaque pays, les mobilités ascendantes et descendantes. Dans le cas des scientifiques, la mobilité est ascendante si les parents sont d'origine paysanne et de mobilité descendante s'ils sont des aristocrates ou de riches commerçants qui ne peuvent maintenir leur rang. La science remplit les anciennes fonctions temporelles de l'Église (santé et éducation). Les groupes dirigeants, s'ils se font conseiller par des scientifiques, sont rarement issus de leurs rangs. La mobilisation par la science des jeunes générations commence dans certains milieux aisés qui souhaitent faire acquérir un diplôme de légitimation à leurs enfants pour les maintenir dans la hiérarchie sociale à une place enviable. Par mimétisme, le mouvement s'est amplifié pour atteindre les familles à revenu moyen, qui fournissent les principales cohortes de scientifiques. Un système de bourses vient corriger très partiellement les effets de cette sélection sociale pour les éléments les plus exceptionnels des classes inférieures dont la réussite contribue à légitimer le système dans son ensemble.

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La méritocratie qui en résulte recouvre le plus souvent une ancienne aristocratie qui s'adjoint les individus régénérateurs d'autres classes et élimine dàns ses rangs ceux qu'elle juge inaptes à gouverner le monde. Pareto a tenté de mathématiser cette reproduction des élites pour en faire une branche efficace de l'économie politique. Sélectionner scientifiquement les scientifiques est le couronneme~t logique de ce système qui ne peut conduire à terme qu'à l'eugénisme microbiologique. La transformation des universités, institutions autrefois uniquement liées au droit et à la religion, en lieux de formation méritocratique a permis leur mondialisationlO. Le droit et la religion du catholicisme ont ainsi été relégués au rang de particularités régionales. La science et la technologie ont réussi à engendrer un véritable œcuménisme du savoir à vocation plus communautaire que syncrétique. En se séparant des croyances et des systèmes juridiques particuliers, la science a entraîné la formation d'une sélection sociale et d'une mobilité conséquente à l'échelle mondiale. La mobilité internationale, celle des étudiants qui s'expatrient, est un des moyenS d'expression de la mobilité sociale ascendante. Pour le pays d'accueil, un réservoir de jeunes scientifiques animés par d'ambitieux projets peut renouveler les idées dans tel ou tel domaine. Pour le pays d'origine, l'espoir de voir cette connaissance féconder le terreau local n'est pas toujours vain car les liens culturels avec l'émigrant subsistent et les nouveaux moyens de transport et de communication abaissent les barrières géographiques. Cette recherche de l'ascension sociale par la mobilité scientifique internationale se heurte parfois aux partisans des stratégies classiques (à l'arrivée ou au départ) de maintien des hiérarchies locales fondées sur des structures traditionnelles. Modernité scientifique et tradition ancestrale doivent pourtant s'accommoder l'une de l'autre. En effet, ces deux options coexistent aussi bien pour un individu que pour un groupe ou même une société entière. Les disjoindre engendre un universalisme désincarné, d'un côté, et un tribalisme agressif, de l'autre. Les pérégrinations et leur espace Les voyages forment la jeunesse. Les pérégrinations stimulent la pensée. Cependant, les voies de communication sont désormais connues de tous. Seules quelques montagnes présentent des pentes abruptes et encore vierges. On peut circuler et aller partout. Il faut donc voyager autrement. Si la circulation a été longtemps interrompue au milieu de l'Europe, la raison en était purement politique. Les empires de l'Est et de l'Ouest divisaient l'Europe en blocs opposés jusqu'en 1989. De ce 27

fait, on tempérait, à Moscou et Washington, aussi bien les constructions politiques européennes que ses nations constitutives. L'écroulement du Rideau de fer est suivi de l'entrée massive de foules de curieux qui de l'Est veulent savoir de quoi l'Ouest est fait. Rien n'est plus attirant que ce qui a été interdit si longtemps. Ce sentiment général marque aussi la mentalité scientifique. Cependant, les interdictions de circuler ne viennent plus du lieu de départ (fin des visas de sortie) !llais des autorités de l'Ouestll (parcimonie dans les visas d'entrée). A l'Est, on ne distingue pas les scientifiques dans les files d'attente qui signalent la présence de consulats occidentaux. L'esprit scientifique universel, à la suite des difficultés de l'UNESCO à en construire un réseau mondial organisé en dehors des propagandes politiques, est toujours l'enjeu d'administrations nationales le plus souvent rivales. Elles disposent encore de tous les pouvoirs essentiels. En effet, ce sont des systèmes nationaux d'innovation technologique12 qui mettent en branle de 90 à 95 % des capitaux publics ou privés investis dans ce secteur. Ces systèmes vont cependant être complètement transformés par un changement de personnels dans les quinze prochaines années. Il va falloir remplacer les retraités de la science et de la technologie. L'apport extérieur jouera un rôle clef. Ceux qui vont édifier des barrières protectionnistes ne pourront utiliser en les filtrant les flux scientifiques mondiaux. Ils dépériront. Deux pays atypiques représentent les extrêmes. La Grèce, jusqu'à son adhésion à l'UE, formait la quasi-totalité de ses scientifiques à l'étranger. Le Canada, jusqu'aux années 60, recrutait les siens à l'extérieur. Une seule grande institution internationale de la recherche: le Centre européen de recherche nucléaire (CERN) situé à cheval sur la frontière franco-suisse. Il filtre l'ensemble de la communauté scientifique en physique des hautes énergies en Europe et bientôt dans le monde. Ce système de circulation internationale et de filtre des scientifiques a des antécédents glorieux 13. Des bourses d'études, reprise publique des aides privées et religieuses, ont d'abord permis de compléter des recherches scientifiques personnelles à l'étranger à partir du XIxe siècle. Les fondations américaines, comme Rockefeller, ont maintenu cette tradition ancienne de l'aide à l'excellence intellectuelle. Elles ont joué un rôle essentiel dans l'organisation de la mobilité des scientifiques menacés par le nazisme et le stalinisme. La fondation Rockefeller a probablement été la princ,ipale organisatrice de l'immigration de scientifiques européens aux Etats-Unis. La fondation Soros joue un rôle semblable dans l'exbloc communiste. 28