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Les fraudes électorales

De
229 pages
Il est aujourd'hui admis que les observateurs étrangers ont couvert les fraudes électorales dans plusieurs pays. Celles-ci constituent-elles la nouvelle manière d'organiser la recolonisation des pays de l'Afrique subsaharienne en plaçant au pouvoir les représentants et les défenseurs des intérêts des grandes puissances et des firmes étrangères ? Ce livre présente les fraudes électorales les plus courantes et les stratégies préétablies pour truquer les élections.
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LES FRAUDES ELECTORALES
COMMENT ON RECOLONISE LA RDC

Je tiens à remercier madame Paulette Reber-Dubas, traductrice à Vevey (Suisse), pour sa relecture attentive et pour les suggestions qu’elle m’a faites.

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04562-0 EAN : 9782296045620

FWELEY DIANGITUKWA

LES FRAUDES ELECTORALES
COMMENT ON RECOLONISE LA RDC

L'Harmattan

Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Dernières parutions Jacques CHATUÉ, Basile-Juléat Fouda, 2007. Bernard LABA NZUZI, L’équation congolaise, 2007. Olivier CLAIRAT, L’école de Diawar et l’éducation au Sénégal, 2007. Mwamba TSHIBANGU, Congo-Kinshasa ou la dictature en série, 2007. Honorine NGOU, Mariage et Violence dans la Société Traditionnelle Fang au Gabon, 2007. Raymond Guisso DOGORE, La Côte d’Ivoire : construire le développement durable, 2007. André-Bernard ERGO, L’héritage de la Congolie, 2007. Ignatiana SHONGEDZA, Éducation des femmes en Afrique australe, 2007. Albert M’PAKA, Démocratie et vie politique au Congo-Brazzaville, 2007. Jean-Alexis MFOUTOU, Coréférents et synonymes du français au Congo-Brazzaville. Ce que dire veut dire, 2007. Jean-Alexis MFOUTOU, La langue française au Congo-Brazzaville, 2007. Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique. L’exemple du Sénégal, 2007. Cheikh Moctar BA, Etude comparative entre les cosmogonies grecques et africaines, 2007. Mohamed Saliou CAMARA, Le pouvoir politique en Guinée sous Sékou Touré, 2007. Pierre SALMON, Nouvelle introduction à l’histoire de l’Afrique, 2007. Pierre KAMDEM, Camerounais en Ile-de-France, 2007. Vincent MULAGO, Théologie africaine et problèmes connexes. Au fil des années (1956 – 1992), 2007. COLLECTIF, L’Afrique, histoire d’une longue errance, Colloque au Lucernaire du 24 et 25 mars 2007, 2007

Etudes Africaines

À tous les hommes honnêtes qui espèrent

et qui ont foi en l’avenir, je dédie ce livre.

« Ceux que nous avons élus n’ont aucun pouvoir. Et ceux qui ont le pouvoir, nous ne les avons pas choisis ».
Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, Paris, Aubier, 2003, p. 15.

« Ce qui gêne réellement ces puissances, c’est notre décision de compter sur nos propres forces et de refuser de recevoir des ordres de ceux qui se considèrent depuis toujours comme nos maîtres. Notre diamant, notre or, cuivre, cobalt… nous appartiennent. Nous devons en profiter. Nous devons nous-mêmes vendre nos richesses, alors qu’avant, ce sont d’autres qui vendaient et n’apportaient rien au bien-être de notre peuple…Nous avons bouché les filières de l’exploitation » […] Cela ne veut pas dire que nous ne voulons pas de l’assistance. Mais, nous ne pouvons pas être continuellement des mendiants parce qu’il faut attendre l’assistance et perdre note souveraineté » […] Nous voulons coopérer avec tous les États du monde, respecter leur souveraineté, leur indépendance. Mais nous exigeons aussi qu’on nous respecte, qu’on ne nous donne pas de leçons. Nous voulons qu’on nous prenne comme un pays réellement indépendant. Que nous n’ayons plus de maître, que les décisions qui se prennent sur la destinée de notre peuple, soient prises par les fils de notre peuple » Laurent-Désiré Kabila, ACP, Kinshasa, 18 février 2001.

Introduction Ce XXI e siècle est-il celui de la violence, des fraudes électorales généralisées et de la recolonisation de certains pays du tiers monde jugés non gouvernables et soumis à la domination à cause de leurs richesses convoitées par toutes les grandes puissances ? Les fraudes électorales sont-elles devenues ces nouvelles méthodes de reconquête, en plaçant à la tête des nations qualifiées de non viables ou failed States (États défaillants) des chefs d’État de paille appelés à couvrir les nouvelles stratégies coloniales ? Comment, dans ces conditions, éviter les fraudes électorales afin d’asseoir partout les pratiques de bonne gouvernance ? Il n’existe pas de « science électorale » dans les pays africains. Cette « science » venue de l’Occident est encore à son stade de balbutiement ; elle fait ses premiers pas dans une incertitude totale et il mérite qu’elle soit « accompagnée » et « sécurisée », car tout dérapage compromet la chance de construire une paix durable. Lorsque la « science électorale » émergea en France dans certaines instances parlementaires, sous la Troisième et la Quatrième Républiques, elle se voulait une science de la déviance. Cette nouvelle « science » était le produit de la mise en cause d’une « normalité » des comportements de vote ; son développement n’était pas linéaire dans la mesure où elle se construisait dans des situations de crise1. L’étude de la vie politique française menée par Nathalie Dompnier montre qu’à l’époque de la naissance de la
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Nathalie Dompnier, « Le laboratoire de la chambre des députés. D’une somme de savoir-faire à une ‘science électorale’ (1870-1958) », in Olivier Ihl, Martine Kaluszynski, Gilles Pollet, Les sciences de gouvernement, Paris, Economica, 2003, p. 25. 7

les pratiques, les science électorale, « les offres, comportements électoraux ne se conforment pas à un modèle uniforme, mais varient selon les circonscriptions et les régions. Faire campagne, se faire élire apparaissent dès lors comme des savoir-faire très différents sur l’ensemble du territoire français. Un candidat parisien qui se présenterait dans une circonscription des Pyrénées, un homme politique breton qui tenterait sa chance à Marseille auraient certainement les plus grandes difficultés, non seulement à se faire élire, mais surtout à entrer sur la scène électorale, à en comprendre et à en adopter les rouages et les règles pragmatiques »2. Cette réalité n’est pas très différente avec celle de la RD Congo et celle des autres pays du continent africain où l’influence ethnique et les relations clientélistes influencent énormément le choix des électeurs. Il est difficile à un ressortissant du Bas-Congo, en RD Congo, de se faire élire dans le Masisi quelle que soit la qualité de sa campagne, comme il est difficile à un ressortissant du Nord du Sénégal de se faire élire en Casamance. On voit vite apparaître les difficultés de briguer un mandat pour un candidat non originaire de la circonscription. En Afrique, la « science électorale » se construit et s’explique sur la base du patronage, du néopatrimonialisme et du clientélisme 3. Pour gagner, il faut en plus des cadeaux, établir des alliances, nouer des amitiés solides dans toutes les provinces ou départements, il faut avoir des représentants dans les différentes classes sociales (nobles, bourgeois, riches, pauvres, etc.) sans oublier de s’attirer la faveur des chefs spirituels – les prêtres et les pasteurs – ; il faut approcher régulièrement les syndicats, les responsables des secteurs privés et les patrons d’entreprises.

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Ibid., p. 25. Pour plus de détails sur ces concepts, lire Fweley Diangitukwa, Qu’est-ce que le pouvoir ?, Paris, L’Harmattan, 2004. 8

La possession du pouvoir se résume et se réduit à l’art de distribuer les postes politiques les plus importants dans le cercle de ses relations, non en fonction des compétences de chacun, mais plutôt en fonction du degré d’affinité, de soumission et de confiance envers le pourvoyeur des postes politiques. On comprend dès lors l’influence des hommes politiques sur leurs familles et dans leurs contrées. Puissants personnages et puissants représentants du pouvoir, riches, courtisés, jouissant du double prestige du titre et de la fortune, investis de l’autorité politique et matérielle, il leur est facile de faire sentir leur influence et d’imposer leur choix sur les électeurs démunis, par des promesses ou par la corruption. Les électeurs sont sous leur dépendance comme les pauvres et les ouvriers qui vivent sous la dépendance des riches et des patrons. La détention d’une fortune importante et/ou d’une fonction politique tient souvent lieu d’argument électoral, car la campagne électorale est une lutte trop coûteuse pour les personnes modestes. En France, l’intérêt pour la « science électorale » a été construit pas à pas en mettant en place les règles pragmatiques de la compétition. Des critères ont été retenus, une communauté disposant de méthodes et de démarches spécifiques a été définie pour l’élaboration du savoir électoral. Ainsi, jusqu’à la fin de la Quatrième République, la science électorale s’est construite exclusivement au sein des instances politiques, et surtout à la Chambre des députés, dans les commissions parlementaires, et en particulier dans les commissions d’enquête. La « science électorale » cherche à expliquer le comportement électoral, le choix électoral, mais elle a également pour objet de réprimer les pratiques frauduleuses et les actes de corruption qui accompagnent les opérations électorales. Elle est l’un des deux aspects des sciences de gouvernement constitués, de l’accès au pouvoir qui est une particularité que traite la science électorale et de l’exercice du pouvoir (qui en est le second aspect). La « science électorale » en tant que science du
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gouvernement se fonde sur trois exigences indissociables qui sont : l’observation, la compréhension et la réaction. Elle exige ainsi la désignation de gardiens impartiaux, par lesquels se transmet et s’enrichit la connaissance des scrutins, qui privilégient l’intérêt supérieur de la nation, comme le Parlement de l’Ukraine l’a fait en décembre 2004 au moment où ce pays traversait les fraudes électorales les plus graves de son histoire, en rétablissant la vérité. Mais que faire lorsqu’une république bananière nomme des magistrats partiaux qui ne travaillent que pour les intérêts de celui qui les a nommés ? En d’autres termes, à qui le peuple doit-il s’adresser s’il découvre que les magistrats de la Cour suprême de Justice de leur pays sont immoraux et iniques, qu’ils ne disent pas la vérité, qu’ils travaillent pour les intérêts d’une coterie là où ils doivent garantir la volonté générale ? Que doit faire un peuple, lorsqu’il découvre que la justice est inféodée au pouvoir exécutif et au chef de l’État et ne défend pas les intérêts des citoyens ? À qui le peuple doit-il s’adresser ? Doit-il très librement se faire justice tout en sachant qu’il sera écrasé par les chars de l’armée, que personne ne le protégera ni ne le défendra ou doit-il s’adresser à la justice communautaire, c’est-à-dire au Tribunal international de La Haye tout en sachant que même cette instance internationale de justice peut être pervertie et protéger les intérêts des grandes puissances qui financent son existence ? Que doit donc faire un peuple lorsqu’il découvre que les intérêts supérieurs de la nation ne sont protégés ni par la justice nationale et ni par la justice internationale ? Devant une telle réalité, peut-on reprocher à un peuple d’utiliser la rue ou un autre moyen pour se faire justice si les acteurs de la « science électorale », qui, par principe, doivent garantir et défendre les pratiques démocratiques, se mettent à servir uniquement les intérêts partisans ? Pour éviter les fraudes, le favoritisme et l’impunité, ne faudrait-il pas exiger que les juges, à tous les niveaux, soient élus au suffrage universel sur la base de leur moralité, parce que le système de nomination favorise largement le clientélisme et a déjà montré ses limites ? Dans un système de nomination, ne doit-on pas
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s’attendre à ce que les juges décident toujours en faveur de la personne qui les a nommés ? Pour Elkrief Esther, la justice est l’axe majeur de la bonne gouvernance. À force de servir un régime corrompu, les magistrats finissent par devenir eux-mêmes corrompus. Ils regardent avec les mêmes lunettes que le tyran qui a abandonné le peuple pour servir d’abord ses propres intérêts et les intérêts de tous ceux qui assurent sa vie. En cas de fraudes électorales et lorsque les parlementaires hésitent à valider ou à invalider l’élection, il est admis que le parti lésé conteste les résultats. Dans une situation d’impasse, c’est-à-dire lorsque le parti lésé estime que la Commission électorale et la Cour suprême de Justice persévèrent dans leur mensonge monstrueux, il faut recourir à une enquête électorale qui permettra de compléter l’information sur le déroulement du scrutin. Les enquêteurs doivent se rendre dans toutes les circonscriptions pour y recueillir des informations et des témoignages concernant le scrutin. Ils retranscriront toutes les dépositions orales faites par les candidats et par les autorités locales, ainsi que par les électeurs. Ils enregistreront les pressions administratives, les pourboires (corruption) qui ont été offerts 4. Ils noteront tout ce qui est susceptible de poursuivre et de punir les fraudeurs 5. Ce n’est qu’après qu’il sera établi si celui
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Les élus savent, pour la plupart, qu’il est difficile sinon impossible de remporter un scrutin sans ouvrir son portefeuille, sans passer par les cadeaux, des dons, sans passer par les bars publics, sans organiser des meetings, des émissions de télévision, bref sans corrompre les électeurs et les journalistes. Un candidat qui n’a que le verbe et qui n’offre pas de l’argent ou des cadeaux n’aurait aucune chance de parvenir à ses fins. Étant pauvres, les électeurs sont dans une position d’attente, ils sont même souvent demandeurs. Il appartient donc aux organes qui luttent contre la corruption de punir les corrupteurs avant les corrompus. 5 Une telle enquête est également une « volonté de connaître, de comprendre et de découvrir comment les électeurs votent, de saisir comment la candidature officielle a pu s’imposer aussi aisément dans certaines circonscriptions. Ce savoir peut s’avérer utile, à la fois comme outil de 11

qui a été proclamé élu doit être reconnu tant l’écart des voix est important ou si c’est l’adversaire qui doit être proclamé élu ou encore s’il faut refaire les élections tant les fraudes étaient généralisées et ont faussé les résultats. Toute contestation qui ne s’inscrit pas dans cette logique est un travail bâclé qui laisse une saveur amère chez les électeurs. Donc, en cas de doute, la procédure d’acceptation des résultats est longue. Le candidat qui conteste les résultats doit avoir suffisamment d’arguments pour ne pas induire le peuple en erreur et il doit prouver que ses arguments de contestation sont fondés afin de ne pas être discrédité. « L’enquête sert alors de leçon de morale destinée à impressionner les électeurs comme les candidats et à montrer que les plus hautes instances de l’État veillent à l’application de la loi sur tout le territoire »6. Ce livre sur les fraudes électorales répond à des exigences et à des attentes politiques et il faut être un « ingénieur politique » pour prétendre posséder les outils nécessaires à l’analyse. J’emprunte l’expression d’ingénieur politique ou social à Pierre Bourdieu qui l’utilisait pour qualifier les sociologues et les économistes « qui ont pour fonction de fournir des recettes aux dirigeants des entreprises privées et des administrations »7. D’après Pierre Bourdieu, les ingénieurs politiques fournissent des recettes aux dirigeants politiques, c’est-à-dire à eux-mêmes en l’occurrence, aux politistes, à ceux qui sont considérés comme faisant de la « science politique ».
régulation politique et comme fondement de stratégies électorales futures », Nathalie Dompnier, « Le laboratoire de la chambre des députés. D’une somme de savoir-faire à une ‘science électorale’ (1870-1958) », in Olivier Ihl, Martine Kaluszynski, Gilles Pollet, Les sciences de gouvernement, Paris, Economica, 2003, p. 31. 6 Nathalie Dompnier, « Le laboratoire de la chambre des députés. D’une somme de savoir-faire à une ‘science électorale’ (1870-1958) », in Olivier Ihl, Martine Kaluszynski, Gilles Pollet, Les sciences de gouvernement, op. cit., p. 31. 7 Pierre Bourdieu, « Une science qui dérange », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, p. 27. 12

En écrivant ce livre, mon but principal est de donner des informations qui permettront aux électeurs de reconnaître les fraudes électorales et aux organisateurs de valider ou d’invalider l’élection. J’espère qu’à l’issue de ce livre, il deviendra possible de comprendre des pratiques et des déviances électorales et de décrypter surtout les manœuvres et les fraudes. Ce livre n’est pas un guide des « trucages électoraux », mais une contribution à la « science électorale ». Je ne reprends pas les articles les plus importants sur les fraudes électorales en RD Congo ; je me limite à l’organisation et à l’analyse des fraudes électorales dans son ensemble. Plusieurs points sont traités, entre autres : la question de la transparence des élections en Afrique, la raison pour laquelle les organisateurs recourent aux fraudes électorales, les fraudes électorales dans le monde, le financement de la campagne électorale, les stratégies mises en place pour organiser les fraudes électorales, les moyens de lutter contre les fraudes électorales, la question de l’élection comme fondement de la démocratie, de la souveraineté et de la gouvernance, le rôle des scrutateurs ou des observateurs internationaux et les solutions pratiques pour sortir le Congo de la crise sempiternelle. J’ai additionné les citations et les articles pris chez d’autres pour prouver la véracité des propos et pour démontrer que plusieurs témoins ont avancé des preuves sur l’organisation des fraudes électorales en RD Congo avec la complicité de la communauté internationale. Avec ce qui vient de se passer, les Congolais vont-ils encore se laisser duper dans le futur, c’est-àdire lors des prochaines élections présidentielles ? Quels mécanismes vont-ils mettre en place pour éviter les tricheries ? Ce livre ne peut-il pas servir de témoin du passé et de guise pour l’avenir ? Avant le deuxième tour des élections présidentielles, Colette Braeckman – que certains Congolais appellent maintenant Braeckdame – a écrit cyniquement : « Pour la communauté internationale (c’est-à-dire les grands pays occidentaux plus
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l’Afrique du Sud), très présente, il s’agit surtout de légitimer et de stabiliser le pouvoir en place afin de permettre le redémarrage de l’économie et de la reconstruction du pays »8. En RD Congo, le choix du futur président de la République a précédé l’organisation de l’élection présidentielle et c’est justement là que le bât blesse. La République « démocratique » du Congo traverse maintenant une période qui doit être qualifiée d’« années perdues » dans la mesure où une classe politique vorace bloque l’éclosion des idées des nationalistes qui, dans des conditions normales, contribueraient au développement du pays. La recolonisation du Congo est un projet très astucieux, exclusivement économique, mené avec la complicité des acteurs locaux qui n’ont pas toujours conscience du rôle qu’on leur fait jouer. Cette recolonisation se camoufle sous le recours à l’investissement direct étranger (IDE), sous les contrats léonins signés avec les firmes étrangères, par la vente des armes légères avec lesquelles les représentants dudit projet de recolonisation terrorisent les opposants, les intellectuels et les masses populaires. Parlant de l’Afrique, Erik Orsenna a dit : « La honte des élites africaines, c’est de s’être laissé corrompre. Je n’irai jamais de ma vie dans les deux Congos, que ce soit à Brazzaville ou à Kinshasa […] La gestion des ressources y est un scandale absolu, les populations sont chaque jour plus pauvres tandis que les élites s’enrichissent »9.

Colette Braeckman, « Le Congo transformé en libre service minier », in Monde diplomatique, lundi 4 septembre 2006. De l’avis de cette journaliste, ces élections n’ont eu qu’une seule visée : « légitimer et stabiliser le pouvoir en place (c’est-à-dire Joseph Kabila) afin de permettre le redémarrage de l’économie » au profit des pays qui ont organisé cette légitimation. Cette déclaration est une preuve suffisante qui justifie l’organisation des fraudes avec la complicité de la communauté internationale qui, dans le cas de la RD Congo, se réduit à quelques pays qui ont une tradition de piller les richesses du Congo. Joseph Kabila était choisi par ces grandes puissances avant même que les élections soient organisées. 9 Jeune Afrique, no 2389, du 22 au 28 octobre 2006, p. 100.
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Ce texte s’inscrit dans une volonté de participer à une meilleure compréhension des fraudes électorales. Pour savoir plus sur le comportement électoral, se référer à: - Bailly (Frederick George), Les règles du jeu politique, Paris, PUF, 1971. - Bois (Paul), Paysans de l’Ouest, Paris, Flammarion, 1978. - Bourdieu (Pierre), « Une science qui dérange », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984. - Déloyé (Yves), Ihl (Olivier), (sous la direction) Politix. 22, Des Votes pas comme les autres, Paris, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), 1993. - Garrigou (Alain), Le vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Paris, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), 1992 ; - « La construction sociale du vote. Fétichisme et raison instrumentale », Politix, 22, 1993, pp. 5-42. - Guguel (François), « Sociologie électorale », in Traité de sociologie, Paris, PUF, 1968. - Huard (Raymond), “Comment on achetait les électeurs sous la Troisième République”, L’Histoire, 251, 2001, pp. 52-53. - Ihl (Olivier), Le vote, 2 e éd., Paris, Montchrestien, 2000 ; « L’urne électorale. Formes et usages d’une technique de vote », Revue française de science politique, 43 (1), 1993, pp. 30-60. - Mayer (Nonna) & Perrineau (Pascal) (dir.), Les comportements politiques, Paris, Colin, 1992. - Mayer (Nonna) (dir.), Les modèles explicatifs du vote, Paris, L’Harmattan, 1997. - Offerlé (Michel), Un homme une voix ? Histoire du suffrage universel, Paris, Gallimard, 1993. - Perrineau (Pascal) & Reynié (Dominique) (sous la direction de), Dictionnaire du vote, Paris, PUF, 2001.

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- Peter (H.), « New Perspectives on Election Fraud in the Gilded Age », Political Science Quarterly, 100, 1985-1986. - Poirmeur (Yves) et Mazet (Pierre) (dir.), Le métier politique en représentations, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 51-88. - Siegfried (André), Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, Paris, A. Colin, 1964 (1 re éd. 1913).

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1 Le programme de recolonisation des États d’Afrique En 1984, Gérard Chaliand a écrit : « L’Afrique à cet égard est un enjeu de taille. Un simple coup d’œil sur la carte géologique de l’Afrique suffit à mesurer l’importance du continent en matières premières. Très inégalement réparties entre les différents continents et pays, les ressources minérales sont considérables en Afrique, particulièrement au sud et dans une moindre mesure au Nord-Ouest du continent. Un certain nombre de ces minéraux sont indispensables aux industries modernes. L’Europe occidentale et le Japon ne recèlent que très peu, sinon pas du tout, de matières premières et dépendent étroitement, à cet égard, du marché mondial. Et tout spécialement de l’Afrique pour ce qui concerne l’Europe occidentale. « L’Afrique fournit, par rapport à la production mondiale, une proportion importante des matières premières suivantes : diamant (75 %), or (70 %), cobalt (70 %), vanadium (50 %), platine (46 %), chrome (36 %), manganèse (30 %), cuivre (20 %), uranium (20 %), etc. Ces richesses sont pour l’essentiel concentrées en Afrique australe : Afrique du Sud, Namibie, Angola, Zambie, Zaïre (actuelle RD Congo). Pour ce qui est des hydrocarbures, des phosphates, du fer et de l’uranium, le Maghreb et son immédiate proximité constituent une zone non négligeable (Maroc, Sahara occidental, Mauritanie, Niger, Algérie, Libye). « L’importance de ces matières premières est fondamentale pour les économies des pays industriels, particulièrement européens. L’accès et le contrôle de ces gisements sont l’une des raisons déterminantes de la présence des pays occidentaux sur le continent africain. En dehors des considérations stratégicomilitaires (routes maritimes vitales de l’océan Indien, accès et contrôle de la mer Rouge, route du Cap), on se préoccupe à l’heure actuelle, et pour les deux décennies à venir, du contrôle en Afrique des matières premières essentielles à
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l’Occident. Tel est l’enjeu africain. Un enjeu pour des puissances extérieures au continent. Mais on aurait tort d’envisager séparément l’intérêt stratégico-militaire que présente l’Afrique et l’importance du continent du point de vue des richesses minérales : l’enjeu minier est indissociable de l’enjeu géopolitique en Afrique »10. Sur ce sujet et dans un contexte similaire, Pierre de Senarclens a écrit : « Le champ des conflits internationaux n’est plus la sphère territoriale de jadis, ni celle des régimes politiques et de l’idéologie comme au temps de la guerre froide, mais il porte désormais presque exclusivement sur le partage des ressources matérielles, celles qui donnent aux gouvernements les moyens d’assurer la propriété économique et la cohésion sociale de leur État. »11 Pour construire l’unité, les armées des puissances occidentales coopèrent entre elles, mais elles travaillent dans l’idée de diviser les armées des pays du tiers monde afin de ne pas avoir à les confronter tôt ou tard. C’est dans ce sens que les grandes puissances occidentales établissaient des bases militaires sur le continent ou qu’ils y envoient maintenant des experts militaires et civils sous l’étiquette de coopérants « humanitaires », c’est aussi dans ce sens qu’ils surveillent tous les moyens de communications et toutes les routes maritimes ou commerciales. En revanche, ils refusent que des militaires africains pénètrent à l’intérieur de leurs armées et qu’ils soient présents dans les différents points stratégiques du globe. Combien d’experts militaires africains compte-t-on dans les armées occidentales ? Combien de bateaux militaires africains sillonnent les eaux internationales ? La volonté de recoloniser les États du tiers monde avait commencé avec les programmes d’ajustement structurel. Les pays du Sud avaient emprunté des fortes sommes d’argent auGérard Chaliand, L’Enjeu africain. Géostratégies des puissances, Bruxelles, Complexe, 1984, pp. 55-56. 11 Pierre de Senarclens, La politique internationale, 3e édition, Armand Colin, 2000, p. 80.
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près des banques occidentales qui avaient reçu des dépôts importants d’argent des pays de l’OPEP après la crise pétrolière de 1973. Incapables de rembourser leurs emprunts à cause d’une mauvaise gestion ou de détournements réguliers de fonds par les autorités gouvernementales, les pays endettés étaient contraints de se soumettre aux conditions imposées par les institutions financières internationales, notamment la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire international, afin de continuer de bénéficier de nouveaux crédits. Les politiques d’ajustement structurel étaient ainsi nées. Pour faire face aux exigences des institutions financières internationales, les pays du Sud ont dû ouvrir leurs entreprises publiques aux investissements étrangers ou les privatiser. Les programmes d’ajustement structurel ont placé nombre de pays du Sud dans une situation de dépendance et la mondialisation a renforcé cette dépendance, plaçant certains pays dans une impossibilité de rembourser leurs dettes. En 1982, le Mexique se déclara insolvable. Les institutions financières internationales accompagnent l’octroi de crédits aux pays en développement de conditions draconiennes ou rigides. L’octroi de crédits est souvent assorti des modes d’utilisation limitant la marge de manœuvre des pays bénéficiaires. D’après Pierre de Senarclens, « les stratégies de développement qu’elles (les institutions financières internationales) préconisent sont dans l’intérêt des pays industrialisés. Elles visent aussi au profit des classes dirigeantes du tiers monde et à la marginalisation des couches les plus pauvres de la population »12. Le nombre total de firmes transnationales augmente pendant que le nombre total de firmes à vocation nationale diminue dans chaque pays du Sud13. La théorie d’accumulation à
Ibid., p. 153. L’analyse des rapports entre le Nord et le Sud tels qu’ils sont décrits dans la littérature pour caractériser les clivages politiques et idéologiques et les écarts de développement est une approche biaisée, car, « en réalité, la notion de rapport Nord-Sud est une métaphore, qui donne une image tronquée des
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l’échelle mondiale montre que les transferts de valeur entre modes de production différents profitent plus au « centre » au détriment de la « périphérie », selon une logique d’échange inégal14. La cause principale du malaise réside dans le refus des entreprises transnationales de réinvestir les flux financiers réalisés à la périphérie (qu’elles rapatrient régulièrement) dans les pays où elles se sont implantées. Sous le prétexte d’insécurité et de manque de garantie pour le futur, les firmes multinationales préfèrent se limiter dans l’exploitation des matières premières ou produits primaires indispensables aux industries des pays du Nord. On assiste, partout en Afrique, particulièrement au sud du Sahara, au retour à la loi de la jungle dans la gestion de l’univers international déjà anarchique (ne dit-on pas que c’est le plus fort qui gagne et qui impose sa loi ?). En réalité, la stratégie de la recolonisation de l’Afrique a déjà démarré et elle est, cette fois, économique et plus pernicieuse. Plusieurs stratégies sont poursuivies pour atteindre la dépendance du continent africain et de tous les pays pauvres.
polarisations économiques et sociales entre les pays riches et les autres, ceux qui font le plus souvent partie de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine. Si les frontières de la pauvreté dans le monde ressemblent à cette division entre le Nord et le Sud de la planète, il faut cependant admettre que le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les nouveaux pays industrialisés de l’Asie échappent aux critères de cette classification. Par ailleurs, la situation économique et sociale de l’ancien Empire soviétique n’est pas sans analogie avec celle prévalant en certains pays du Sud », in Pierre de Senarclens, La politique internationale, op. cit., p. 37. 14 Elsa Assidon, Les théories économiques du développement, Paris, La Découverte, 2005, p. 35. Lire également Pierre Jalée, Le Pillage du tiers monde, 1965 et les ouvrages de Samir Amin, L’Accumulation à l’échelle mondiale, Paris, Éditions Anthropos, 1970 ; - L’Échange inégal et la loi de la valeur, Paris, Éditions Anthropos, 1973 ; - Le Développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Paris, Éditions de Minuit, 1973 ; - Classe et nation dans l’histoire et la crise contemporaine, Paris, Éditions de Minuit, 1979 ; - La Déconnexion. Pour Sortir du système mondial, Paris, Éditions La Découverte, 1985.

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La première, devenue traditionnelle, consiste à dire du mal des pays pauvres afin de décourager tous ceux qui s’engagent dans la construction ou la reconstruction de ces pays. Les titres de plusieurs ouvrages, comme le livre de Jean-Christophe Rufin, L’empire et les nouveaux barbares. Rupture Nord-Sud ou celui de Stephen Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, s’inscrivent dans cette logique. Dans son livre, Stephen Smith a écrit : « L’Afrique n’est pas pauvre, les Africains sont de pauvres gens […] L’échec collectif des Africains est en effet indéniable : depuis une génération, l’Afrique au sud du Sahara est la seule partie du monde qui ait reculé dans sa marche vers le mieuxêtre, quelle qu’en soit la définition »15. L’auteur additionne tous les maux de l’Afrique et il refuse de retenir quelques progrès notables que l’on trouve ici et là, car si l’Afrique va mal, c’est mieux pour les puissances dominatrices qui peuvent ainsi imposer des idées de développement au service de leurs intérêts. L’autre stratégie consiste à faire croire, au niveau du discours, le contraire de ce que font les puissances qui souhaitent ou qui veulent la recolonisation de l’Afrique. Ils multiplient des promesses d’un plan Marshall (comme l’a fait très habilement le Premier ministre britannique, Tony Blair) pour sortir l’Afrique de sa pauvreté, ils multiplient des rencontres – toujours en Occident au lieu de les organiser dans les capitales africaines – mais ils n’agissent pas sinon très peu ; ces puissances n’investissent pas massivement en Afrique comme les États-Unis l’ont fait en Asie, dans les pays qui sont appelés aujourd’hui « Nouveaux Pays Industrialisés » (NPI). L’Afrique n’a jamais reçu « un coup de main » sérieux, semblable à un plan Marshall, venu de l’extérieur pour se développer quelles que soient les difficultés et les crises. Elle reste un continent exploité, soumis, où les firmes
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Stephen Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Paris, Calmann-Lévy, 2003/Hachette Littératures, 2004, p. 48. René Dumont avait annoncé la couleur dans les années 1960 avec son livre L’Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1969. 21

multinationales vont pour puiser les matières premières sans y investir durablement. En investissant mal, en entretenant les conflits là où cela est possible afin de vendre partout dans les pays du tiers monde des armes fabriquées dans leurs industries d’armement, en retardant le décollage économique, les grandes puissances ont réussi à maintenir les pays du tiers monde dans la pauvreté et dans la division. En imposant depuis les capitales occidentales les prix des matières premières en provenance d’Afrique et en payant très maigrement les travailleurs africains, en Afrique et à l’étranger, l’Occident maintient l’Afrique dans l’extrême pauvreté afin que ce continent ne se développe pas et afin de l’exploiter plus facilement. Après la division idéologique, nous sommes maintenant entrés dans un monde divisé suivant les intérêts économiques. La recherche du profit économique n’était-elle pas le but de la colonisation et de la domination planétaire par l’Occident ? La globalisation des échanges – au-delà de quelques solutions (somme toute provisoires) qu’elle apportera pour les pays les plus faibles – créera plus de problèmes qu’elle n’en résoudra, car les pays les plus puissants ont pris une telle avance qu’ils s’octroieront continuellement plus de droit de regard sur les pays les plus pauvres et les institutions internationales deviendront des lieux où les décisions de ces pays seront imposées (déjà, aucun pays faible ne fait partie du Conseil de Sécurité de l’ONU). « Avec la collaboration active d’universités, de prestigieux instituts de recherche (Heritage Foundation, American Enterprise Institute, Cato Institute), de grands médias (CNN, The Financial Times, The Wall Street Journal, The Economist, imités en France et ailleurs par une foule de journalistes asservis), une véritable industrie de la persuasion a été mise en place afin de convaincre la planète que la mondialisation libérale apporterait enfin le bonheur universel. En s’appuyant sur le pouvoir de l’information, des idéologues ont ainsi construit, avec la passive complicité des

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