Les frontières de la Palestine

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Cet ouvrage s'intéresse aux frontières de la Palestine à travers les archives diplomatiques françaises et britanniques entre 1914 et 1947. Longtemps floues, les frontières de la Palestine se précisèrent peu à peu sous les pressions nationalistes et les variations des politiques britanniques et internationales. Le création de l'Etat d'Israël en 1948 est le résultat d'une lente séparation des communautés juive et arabe pendant la période du mandat.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782336259987
Nombre de pages : 321
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LES FRONTIÈRES DE LA PALESTINE
1914 - 1947

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Aline BALDINGER, Israéliens – Palestiniens. Libres paroles au-dessus du mur, 2010. Mohamed EL BATTIUI, La Gestion de l'eau au Moyen-Orient, 2010. François SARINDAR, Lawrence d'Arabie. Thomas Edward, cet inconnu, 2010. Marie-Thérèse OLIVER-SAIDI, Le Liban et la Syrie au miroir français (19461991), 2010. André POUPART, Adaptation et immutabilité en droit musulman, 2010. Mohammed GUENAD, Sayyid Qutb. Itinéraire d’un théoricien de l’islamisme politique, 2010. Alireza MANAFZADEH, La construction identitaire en Iran, 2009. Firouzeh NAHAVANDI (dir.), Mouvements islamistes et Politique, 2009. Kazem Khalifé, Le Liban, phœnix à l’épreuve de l’échiquier géopolitique international (1950-2008), 2009. Barah Mikaïl, La Syrie en cinquante mots clés, 2009. Jean-Jacques LUTHI, Lire la presse d’expression française en Égypte, 17982008, 2009. Aurélien TURC, Islamisme et Jeunesse palestinienne, 2009. Christine MILLIMONO, La Secte des Assassins, XIe - XIIIe siècles, 2009. Jérémy SEBBANE, Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient (1940-1982), 2009. Rita CHEMALY, Le Printemps 2005 au Liban, 2009. Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux d’influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009. May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de Jérusalem. L’action de Fayçal Husseini, 2009. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008. Michel CARLIER, Irak. Le mensonge, 2008. Nejatbakhshe Nasrollah, Devenir Ayatollah. Guide spirituel chiite, 2008. Mehdi DADSETAN et Dimitri JAGENEAU, Le Chant des Mollahs : la République islamique et la société iranienne, 2008. Chanfi AHMED, Les conversions à l’islam fondamentaliste en Afrique au sud du Sahara. Le cas de la Tanzanie et du Kenya, 2008. Refaat EL-SAID, La pensée des Lumières en Égypte, 2008. El Hassane MAGHFOUR, Hydropolitique et droit international au ProcheOrient, 2008. Sepideh FARKHONDEH, Société civile en Iran. Mythes et réalités, 2008. Sébastien BOUSSOIS, Israël confronté à son passé, 2007.

Guillaume Vareilles

LES FRONTIÈRES DE LA PALESTINE
1914 - 1947

Couverture : tracé de la frontière entre la Palestine et la Syrie signé par le Lieutenant colonel Paulet pour le Gouvernement français à Beyrouth le 3 février 1922 dans le cadre de la commission d’abornement paritaire dirigée par Paulet et le Major Newcombe (22 janvier 1922). La frontière monte vers le nord en suivant la ligne de partage des eaux de la vallée du Jourdain, puis elle s’infléchit vers le sud-est de manière à laisser à la Palestine les points de El Mutallah et de Dan (Sania) pour rejoindre en suivant le Wadi el Hos Haba l’ancienne démarcation entre le zone bleue et la zone A de l’accord Sykes-Picot. Ensuite, la frontière descend en suivant cette ligne jusqu’au lac de Tibériade. La démarcation entre Mutallah et l’ancienne démarcation des zones bleue et A est faite en tenant compte de la nécessité de laisser aux autorités françaises, entre le pied des contreforts du mont Hermon et le lac de Tibériade, une communication facile entièrement en zone française. Source : PRO, FO 93/292.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13621-2 EAN : 9782296136212

A mes parents

Remerciements
Cet ouvrage est la version remaniée d’une thèse de doctorat d’histoire contemporaine soutenue en décembre 2008 à l’Université de Montpellier III. Elle a été dirigée par M. Carol Iancu, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paul-Valéry Montpellier III, directeur du Centre de recherches et d’études juives et hébraïques de Montpellier, et que je tiens à remercier ici pour le soutien et la disponibilité qu’il a eus à mon égard tout au long de ces années. Je veux aussi remercier tout particulièrement Mme Danielle Delmaire, professeur émérite à l’Université de Lille III, ainsi que M. Antoine Coppolani, professeur à l’Université de Montpellier III et M. André Martel, professeur émérite à l’IEP d’Aix en Provence qui ont composé le jury devant lequel fut soutenue cette thèse. Je souhaite également remercier les personnels des Archives du Ministère des Affaires étrangères à Paris, des Archives nationales britanniques à Kew, de la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle à Paris, de la Bibliothèque nationale de France, de la Bibliothèque Sainte Geneviève, de la bibliothèque de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales et de l’Institut de géographie de l’Université Paris-Sorbonne qui ont facilité mes recherches en mettant à mon service leurs compétences et les nombreux documents qui sont à la base de ce travail. Je souhaite joindre à ces remerciements Mme Marie-Vic OzoufMarignier (EHESS) et M. Nicolas Verdier (CNRS) qui m’ont accueilli au sein de leur séminaire de recherche organisé à l’EHESS, ce qui fut pour moi une source de réflexion importante pour l’étude des liens entre l’histoire et la géographie. Enfin je veux remercier mes parents qui ont su m’encourager dans les moments de doute, ainsi que mes amis qui ont su comprendre ce que représentait ce travail.

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La division même du territoire habitable en nations politiquement définies est purement empirique. Elle est historiquement explicable ; elle ne l’est pas organiquement, car la ligne tracée sur la carte et sur le sol qui constitue une frontière résulte d’une suite d’accidents consacrés par des traités. Dans bien des cas, cette ligne fermée est bizarrement dessinée ; elle sépare des contrées qui se ressemblent, elle en réunit qui diffèrent grandement ; et elle introduit dans les relations humaines des difficultés et des complications dont la guerre qui en résulte n’est jamais une solution, mais au contraire un nouvel ensemencement. Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, Gallimard, 1988, p. 108. Il suffisait de si peu, de si infiniment peu, pour se retrouver de l’autre côté de la frontière au-delà de laquelle plus rien n’avait de sens : l’amour, les convictions, la foi, l’Histoire. Tout le mystère de la vie humaine tenait au fait qu’elle se déroule à proximité immédiate et même au contact direct de cette frontière, qu’elle n’en est pas séparée par des kilomètres, mais à peine par un millimètre… Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli, in L’art du roman, Paris, Folio, 1986, p. 153. Les Etats font la politique de leur géographie. Napoléon Bonaparte, Mémorial de Sainte-Hélène. Un compositeur de légendes inventa un jour une phrase : « L’Orient éternel » et le temps s’est retourné contre lui et s’est vengé. L’Orient, aujourd’hui, est le lieu du changement – de changements si importants et si rapides que notre Europe, en comparaison est immobile. Nous avons été si occupés, ces dernières années, à faire des guerres et des paix, à examiner nos propres blessures, à tenter de rétablir l’équilibre du siècle, que nous n’avons pas été toujours en mesure de fixer notre attention sur ce que fait ou pense l’Asie. Nous avons tenté de la traiter selon les vieux principes traditionnels et nous avons constaté, atterrés, qu’elle ne réagissait pas correctement. Il y eut des révoltes, des troubles, des protestations et, ignorant la nature des mouvements locaux et la marche des événements, nous en fûmes réduits à employer la force comme le dernier remède pour rétablir l’ordre. Thomas E. Lawrence, « The changing East », paru dans The Round Table en septembre 1920. Traduit de l’anglais par Thérèse Lauriol in T.E. Lawrence, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 1992.

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Abréviations et sigles
FONDS D’ARCHIVES ET BIBLIOTHEQUES A.I.U. : Alliance Israélite Universelle (Paris) B.N.F. : Bibliothèque Nationale de France (Paris) Cartes et plans : Département des cartes et plans (B.N.F.) C.O. : Colonial Office (Kew, Grande-Bretagne) F.O. : Foreign Office (Kew, Grande-Bretagne) I.G. : Institut de Géographie (Paris) I.G.N. : Institut Géographique National (Paris) I.N.A.L.C.O. : Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Paris) M.A.E. : Ministère Français des Affaires Etrangères (Paris). P.R.O. : Public Record Office (Kew, Grande-Bretagne) UNISPAL : United Nations Information System on the Question of Palestine (http://domino.un.org/unispal.nsf) INSTITUTIONS C.I.S. : Conseil Islamique Suprême (parfois nommé Conseil Suprême Musulman : C.S.M.) H.C.A. : Haut Comité Arabe I.C.A. : Jewish Colonization Association (nommée aussi J.C.A.) O.N.U. : Organisation des Nations Unies O.S.M. : Organisation Sioniste Mondiale P.I.C.A. : Palestine Jewish Colonization Association S.D.N. : Société des Nations U.N.S.C.O.P. : United Nations Special Committee On Palestine

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Avant-propos
Dans un essai de 1939, Albert Camus écrivait ceci : « Les villes que l’Europe nous offre sont trop pleines des rumeurs du passé. Une oreille exercée peut y percevoir des bruits d’ailes, une palpitation d’âmes. On y sent le vertige des siècles, des révolutions, de la gloire. On s’y souvient que l’Occident s’est forgé dans les clameurs. Cela ne fait pas assez de silence. 1» Ce vertige des siècles dont parle l’écrivain peut être d’une vérité comparable pour l’Orient. Le présent qui a fait taire les bruits des révolutions est toujours audible en Orient. Si l’Occident s’est forgé dans les clameurs, l’Orient s’est alors forgé dans la douleur. En s’endormant sur son histoire tourmentée, l’Europe fit renaître une partie de son identité au-delà des mers. Le XXe siècle est plein de ces palpitations d’âmes, de ces accélérations du temps dont la Palestine fut pendant un moment, et encore aujourd’hui, le théâtre. C’est comme si la Méditerranée, cette mer de toutes les civilisations, avait joué un rôle de transsubstantiation. Les clameurs du passé qui ne se faisaient plus entendre en Europe se déplacèrent vers l’Orient en transformant son apparence, et détournant par la même occasion des regards qui trouvèrent à l’est une mosaïque d’expressions. Il ne faut cependant pas voir dans cette période qu’une résurgence d’un passé trop bruyant. L’histoire de l’Occident et celle de l’Orient sont intimement liées l’une à l’autre2, mais la période sur laquelle portera notre étude est aussi celle de l’âge des maturités des peuples et des territoires. Une maturité incomplète pour certains des acteurs dont le résultat de cet inachèvement se voit toujours actuellement. C’est ainsi que les frontières de la Palestine devinrent dans la première moitié du XXe siècle un enjeu important pour les forces en présence –présence physique ou présence par le biais d’intérêt de différentes natures. Une rencontre difficile entre le politique, l’économique, l’historique, le géographique, le religieux, l’ethnique, voilà à quoi ressemble le tableau de ces limites. Mais une rencontre qui n’est pas improbable, une rencontre qui est au contraire la conséquence d’une sédimentation de conjonctures jamais véritablement clarifiées avec le temps et qui durent l’être au lendemain de la Première Guerre mondiale. Commençons d’abord par poser le postulat de départ de notre étude. Il convient en premier lieu d’apporter une série d’explications à l’intitulé de ce travail : « Les frontières de la Palestine. 1914-1947. » Nous avons au préalable retenu « Les frontières de la Palestine », et non « Les frontières palestiniennes » pour une raison assez simple. Il nous paraissait en effet important de faire de la Palestine un objet à part entière et non un simple qualificatif des frontières. Le danger dans ce genre de démarche est double. D’abord, il fallait ne pas tomber dans une tendance à l’anthropomorphisme et transformer un territoire en personnage historique. L’exemple de Fernand Braudel qui a fait cela pour la Méditerranée nous impose une modestie certaine,

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et le risque serait de vouloir le copier. D’autre part, l’écueil à éviter était également de ne pas se contenter de faire une simple histoire de la Palestine. C’est de ses frontières dont il est question ici, et même s’il paraît illusoire de croire que l’on peut faire l’économie d’une histoire de ce genre, notre regard portera essentiellement sur les marges de ce territoire. Une histoire des marges n’est pas une histoire comme les autres. Elle a besoin d’éléments stables pour permettre une démonstration scientifique. La stabilité se retrouve dans l’espace délimité, mais il a été de notre responsabilité de ne jamais oublié le sujet retenu. Les études sur la Palestine sont en effet très nombreuses3, et apporter une nouvelle version en ce domaine aurait pu nous amener à faire acte de répétition. Il s’agit donc de porter notre attention sur les frontières de la Palestine, ou plus exactement sur les frontières pour la Palestine. Cette dernière version aurait eu le mérite de poser autrement le sujet, à savoir la recherche de limites franches pour un territoire qui n’en avait pas et qui devait en obtenir pour se définir et finalement s’identifier. Cependant, dans un souci rédactionnel, nous avons retenu le premier intitulé qui n’atténue en rien la problématique soulevée par le sujet. Dans une conférence prononcée en 2004, le professeur Claude Klein faisait une remarque sémantique analogue qu’il serait intéressant de rapporter ici. Il évoquait l’ouvrage de Theodor Herzl, L’Etat juif. Pour C. Klein, la traduction qui paraissait la plus juste de Der Judenstaat était L’Etat des Juifs, et il allait même plus loin en précisant qu’il s’agissait finalement dans la bouche de Herzl d’un Etat pour les Juifs. C’est un simple souhait esthétique qui aurait fait que cette dernière version n’aurait pas été retenue et que nous connaissons aujourd’hui l’ouvrage d’un des pères du sionisme politique sous les appellations mentionnées plus haut4. Notre démarche repose ici sur des arguments similaires. Mutatis mutandis, comme il est question d’un Etat pour les Juifs dans l’étude faite par Herzl, il est question de frontières pour la Palestine dans la nôtre. Nous évoquerons les frontières comme un projet visant à satisfaire les besoins d’un espace qui cherche à s’affirmer en territoire. Notre approche se veut avant tout géopolitique et géohistorique. Toutes les études sont des interprétations et nous ne dérogeons pas à la règle en posant d’emblée le problème ainsi par le biais d’une approche scientifique. L’objectivité doit permettre de tendre vers une lecture universelle d’un phénomène, mais pour parvenir à cela, les interprétations sont nécessaires, même si elles sont parfois le fruit de réflexions personnelles, donc par définition subjectives. L’approche géopolitique n’est pas originale ici, d’autres études ont déjà opéré ainsi, pourtant il était de notre volonté de ne pas se limiter à une simple analyse des faits mais de les inscrire dans une perspective plus vaste aussi bien géographiquement – en faisant intervenir des acteurs non orientaux par exemple – qu’historiquement. A plusieurs reprises, des références ont été mises en avant alors, qu’à première vue, elles ne concernaient directement pas notre sujet

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d’étude. Cependant, il nous semblait déterminant de faire intervenir ces éléments de réflexion car ils permettaient de rendre à notre sujet sa dimension plurielle. Nous poserons comme postulat de départ le processus créateur des frontières de la Palestine, et non seulement une description de ces frontières. Déjà, dans les années 1950, Hannah Arendt donnait la définition suivante des sciences modernes : « l’accent se déplaça de l’intérêt pour les choses à l’intérêt pour les processus, dont les choses allaient bientôt devenir des sous-produits presque accidentels 5». A ce processus créateur, nous tenterons d’y ajouter une analyse, puis une interprétation afin de parvenir à resituer notre sujet dans une perspective plus large que la simple énumération des faits6. C’est ainsi que nous avons souhaité associer à la fois la géopolitique et la géohistoire afin de mieux comprendre les créations, voire les inventions, des frontières de la Palestine. Notre volonté est donc d’apporter une analyse originale des frontières de la Palestine. Ce sujet a été abordé par de nombreux historiens et géographes7 comme l’est le thème des frontières très présent dans la recherche scientifique depuis quelques années8. Le travail mené ici tient alors à renouveler le champ disciplinaire dans une approche géopolitique et géohistorique ceci afin de mettre en relief des perspectives déterminantes visibles encore aujourd’hui. L’actualité nous montre tous les jours que les frontières de la Palestine sont une pierre angulaire des tensions et des rapports de force au Proche-Orient. Parvenir à dépassionner ce débat n’est pas une simple affaire, c’est pour cela qu’il fut important de sortir de ces crispations dans le but de comprendre une région devenue un des centres d’intérêts les plus convoités et les plus regardés du XXe siècle. Dans un âge où l’on assiste à un retour des passions9, revenir à une des origines du conflit actuel entre Israël et les Palestiniens devrait nous donner une lecture actuelle plus neutre de la situation. Les frontières et leurs délimitations sont en effet une des clés de la solution, et donc aussi des problèmes, au ProcheOrient. L’approche historique conjuguée à une approche géographique et géopolitique nous semblait être un moyen efficace d’analyse consensuelle. L’orientation en premier lieu vers la géopolitique est donc un choix délibéré. Cette discipline est à la confluence de plusieurs autres, une science molle comme l’aurait dit Fernand Braudel. Elle est ainsi préconisée pour étudier un sujet qui est la croisée de différents chemins, aussi bien en ce qui concerne la Palestine qu’en ce qui concerne la notion même de frontière. Thierry de Montbrial donne la définition suivante de géopolitique. Pour lui, il s’agit du « domaine des idéologies relatives aux territoires, sans connotation péjorative. En effet, il faut avoir conscience qu’on baigne toujours dans un ensemble d’idéologies. En matière de politique internationale, toute action est conduite en fonction de représentations mentales des territoires10 ». Notre démarche s’inscrit dans ce sens, confondre à la fois des territoires, notion apparemment purement géographique, avec des idéologies, notion apparemment purement politique. Pour ces deux notions, nous verrons que les domaines de compétence réservés sont parfois flous. L’intimité qui s’opère entre les données physiques et les

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données humaines est importante et entraîne une confusion des genres. Cela fut, à plusieurs reprises, une des raisons des difficultés qui survinrent au ProcheOrient pour notre période, et encore actuellement. Faire preuve de discernement entre les impératifs politiques et les données géographiques, cet objectif doit nous guider tout au long de notre travail pour mieux appréhender les logiques qui ont prévalu pour tous les acteurs concernés entre 1914 et 1947. Enfin, nous avons eu la volonté de procéder à une approche géohistorique. Christian Grataloup définit ainsi cette discipline : « La géohistoire consiste à prendre en compte simultanément l’espace et le temps des sociétés. […] Cette démarche intellectuelle hybride, ni vraiment géographique ni vraiment historienne, ne peut se comprendre sans la nécessité, depuis les années 1980, de penser un Monde mondialisé et de ne pas se satisfaire des ruines des « grands récits » ou, plus généralement, des cadres de pensées implicites marqués par l’évolutionnisme moderne 11». Si le XXe siècle rend ce monde mondialisé de plus en plus visible à toutes les échelles, alors le ProcheOrient et la Palestine en particulier peuvent nous permettre d’ouvrir une fenêtre régionale et locale dans cette vision d’ensemble globalisante. Les frontières sont ici des matérialisations de la géographie tout autant que de l’histoire. Cette complémentarité entre les champs d’étude nous amène in fine à mieux entrevoir les concurrences entre les acteurs et les forces en présence. Le plan et les sources retenus se croisent afin de montrer les césures à la fois chronologiques et humaines de la mise en place des frontières de la Palestine. Le bornage chronologique est un bornage lié aux guerres, du moins indirectement. Il correspond, pour 1914, à l’entrée du monde dans le XXe siècle à travers une guerre moderne et industrialisante, et au début de l’émiettement des empires dont le premier à s’effriter jusqu’à disparaître totalement fut l’Empire ottoman. De cette fin vont naître de nouvelles unités politiques dont l’Etat représenta l’édifice le plus achevé. Mais la Palestine qui s’extrait de l’éclatement impérial n’est pas encore un Etat, elle doit passer par la transition mandataire pour espérer s’émanciper et parvenir au but final. Les frontières en formation sont un élément important dans la voie recherchée. Elles matérialisent les tensions et les intérêts des peuples et des nations quant à l’objet de convoitise qu’est la Palestine, elles ne sont finalement que le reflet d’un siècle donnant naissance à une nouvelle organisation du monde. Notre première partie s’étend ainsi de 1914 à 1920, date de la conférence de San Remo qui établit un mandat sur la Palestine confié à la Grande-Bretagne. Les frontières sont ici des frontières liées à la guerre, et sont la conséquence de l’éclatement de l’Empire ottoman. Notre deuxième partie, qui va de 1920 à 1937, correspond aux frontières mandataires et à la gestion de ces frontières par la puissance mandataire. Un certain optimisme lié à l’après-guerre, ainsi qu’une ambiguïté plus ou moins volontairement entretenue, amènent la Grande-Bretagne à penser qu’elle peut mettre en œuvre une égalité entre les communautés présentes en

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Palestine. Mais les frontières « égalitaires » sont difficiles à maintenir, c’est en partie le Plan de partage proposé en 1937 par Lord Peel qui le montrera et qui nous servira de rupture dans notre démonstration. A partir de 1937, une vision plus libérale des frontières voit le jour. Notre troisième et dernière partie insistera alors là-dessus pour la décennie 1937-1947. L’interprétation libérale des frontières est aussi la raison de la volonté des Britanniques de se débarrasser d’un mandat qui devient de plus en plus ingérable et qui trouvera son aboutissement en 1947 avec la décision d’y mettre fin et la partition votée à l’ONU de la Palestine en deux Etats. Il faudra noter cependant que la Palestine scindée en deux Etats ne correspond pas vraiment à l’achèvement du processus d’étatisation souhaité avec plus ou moins d’insistance par les puissances européennes au lendemain de la Première Guerre mondiale. Elle est ce que nous pourrions appeler un Etat inachevé qui ne verra sa concrétisation que partiellement avec la création de l’Etat d’Israël. En effet, les Arabes palestiniens n’ont toujours pas aujourd’hui d’Etat au sens juridique du terme. Notre étude s’achèvera ainsi à la veille de 1948, année de la proclamation de l’Etat d’Israël et de la première guerre israélo-arabe. C’est à cette date, à travers la reconnaissance par différentes puissances occidentales de l’indépendance de l’Etat d’Israël et de ce pays comme membre de l’ONU, que le territoire fait son entrée en tant qu’acteur légitime au sein des relations interétatiques. Cette entrée demeura néanmoins source de contestations de la part de certains pays arabes qui rejetèrent le plan onusien. Dés lors, la Palestine n’est plus une entité aux contours flous, elle est matérialisée par des frontières. Mais ces frontières sont contestées rapidement, et encore aujourd’hui les tensions communautaires et nationales se concentrent sur cet aspect là des choses. Il s’agira dés lors de frontières de guerre, alors que notre période portait d’abord sur la mise en place de frontières politiques. Les perspectives d’interprétation sont donc différentes. Notre sujet nous a amené à faire appel à des sources diplomatiques en premier lieu. Nous avons ainsi consulté des documents disponibles au Ministère français des Affaires étrangères. Les différentes séries sont les séries Levant, Turquie, Paix, SDN, et International. A ces sources françaises, nous avons ajouté la consultation des archives nationales britanniques présentes à Kew dans la banlieue de Londres. Ce sont essentiellement les documents du Public Record Office et du Colonial Office qui ont été utilisés. Le département des cartes nous a par ailleurs permis d’avoir accès et de reproduire des documents de première importance dont certains figurent en annexes. La dernière consultation en ce qui concerne les sources diplomatiques fut celle des archives de l’ONU. Par le biais des sources mises en ligne sur la Palestine (sur le site de l’UNISPAL : United Nations Information System on the Question of Palestine), nous avons pu avoir l’opportunité d’enrichir considérablement notre recherche documentaire, notamment à travers les résolutions et les débats qui ont émaillé notre période, en particulier pour les années 1945-1948.

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La presse fut ensuite consultée, notamment le quotidien publié à Jérusalem : Palestine Post12 (entre sa date de création en 1932 et 1947), la revue mensuelle de l’Alliance Israélite Universelle publiée à Paris : Paix et Droit13 (entre sa date de création en 1921 et 1940, année où le journal cesse de paraître), l’hebdomadaire publié au Caire : Israël14 (pendant toute la durée de son existence, soit de 1920 à 1939), et le grand quotidien d’information générale français Le Temps (entre 1914 et 193515). Enfin, certains documents de l’Alliance Israélite Universelle ont été compulsés afin de parvenir à une plus grande variété dans les origines de notre base de travail.

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INTRODUCTION
1. Définition d’une région à géographie variable La Question d’Orient est une récurrence dans l’histoire européenne depuis le Moyen-Age, si bien que le conflit judéo-arabe ou israélo-arabe peut parfois être considéré comme l’un de ses aspects. Elle est devenue également un sujet d’étude privilégié pour de nombreux chercheurs, historiens et géographes, notamment en France et dans les pays anglo-saxons. L’orientalisme est issu d’une longue tradition occidentale, émergeant surtout à partir du XVIIe siècle. Il a donc été nécessaire de définir progressivement cet espace, l’Orient, afin de mieux le situer dans une perspective multidimensionnelle et évolutive. Cet intérêt pour l’Orient s’est renforcé à partir de la fin du XVIIIe siècle, quand l’Empire ottoman, devenant peu à peu l’ « homme malade de l’Europe », se retrouva confronté à de graves crises internes. C’est ainsi qu’à travers les idéaux véhiculés par la Révolution française, les débuts de la colonisation européenne, et la montée progressive des nationalismes en Occident et en Orient, la région que l’on va appeler le Proche-Orient se trouve être un élément de première importance pour le nouveau concert des nations. Il faut d’ailleurs souligner que le recul de l’Empire ottoman au XIXe siècle et que les interventions des puissances européennes concernant le droit d’assistance des chrétiens d’Orient furent simultanés16. L’Orient devient un espace défini depuis les grandes capitales européennes. Il fut d’abord qualifié de Proche-Orient, essentiellement pour la région située au sud-est de l’Europe et sous domination turque. Il s’agissait d’une entité à dominante chrétienne et encore sur le continent européen. Mais progressivement, ce Proche-Orient engloba des territoires plus à l’est pour finalement concerner presque tout l’Empire ottoman17. A la fin du XIXe siècle, la diplomatie française établit une nouvelle appellation, la « France du Levant », plus conforme à l’influence accrue de cette puissance européenne dans la région. La France du Levant concerne en premier lieu les commerçants français installés dans l’Empire ottoman, sujets des autorités de Constantinople mais dépendants de la protection consulaire de la France18. Proche-Orient et Levant sont des termes qui regroupent des réalités territoriales parfois variables. Selon les intérêts retenus (religieux, géographique, politique ou économique), la dénomination est sujette à interprétation. Les contours, et donc les frontières, sont flous vus d’Occident et reposent sur des lectures subjectives de l’Orient. Celui-ci est pensé comme un extrême de l’Occident sur lequel les Européens ont des droits et des devoirs. Ce n’est qu’en 1902 qu’un historien et amiral américain créa l’expression « Moyen-Orient » (traduction de l’expression « Middle East »)19. Alfred T. Mahan désigna ainsi un espace dans une perspective stratégique et militaire, séparant l’Arabie de l’Inde et ayant pour centre le golfe Persique20. La vision de Mahan repose sur la supériorité des empires maritimes sur les empires

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continentaux, il fournit ainsi une base à ce que l’on appellera le navalisme21. Il représente bien la perception qu’avaient les Européens de l’Orient, à savoir une vision maritime. En effet, de l’Europe, et même de l’Occident d’une manière générale, l’Orient est vu depuis la mer. Il y aurait ainsi une frontière « naturelle » entre l’Orient et l’Occident, la mer Méditerranée. Au-delà commencent de nouveaux territoires ancrés sur un autre continent, arabes pour la plupart. Le regard que posent les Orientaux est, par voie de conséquence, différent. Les Arabes de Syrie ou de Mésopotamie regardent cet espace depuis la terre, il est dans la continuité de l’arabité et ne possède donc pas de frontières au sens ethnique du terme. On pourrait presque apposer la vision maritime des Européens et la vision continentale des Arabes avec les arguments de deux théoriciens de la géopolitique, Mahan que nous venons d’évoquer, et Mackinder. Pour ce dernier, décrit comme « un anti-Mahan » par Raymond Aron22, c’est la puissance continentale qui domine toute autre forme de puissance. L’espace est considéré comme un enjeu de lutte entre les peuples, Aron donne alors la définition suivante de la pensée de Mackinder : « les idéologies de l’espace-enjeu se distribuent en deux catégories, selon que la nécessité invoquée est économique ou stratégique. L’idéologie de l’espace vital appartient à la première catégorie, celle des frontières naturelles à la deuxième 23». Cette dualité entre espace vital et frontières naturelles est au cœur de notre étude. Elle est une source d’explication pour apprécier l’enjeu des frontières de la Palestine. Celle-ci est-elle contenue naturellement dans un espace de continuité de l’arabité, ou bien doit-elle correspondre aux besoins vitaux d’une communauté ? A partir de ces différentes acceptions, la Palestine se fond dans un ensemble plus vaste et cherche sa propre identité. Elle n’est parfois qu’un élément diffus au sein d’appréciations souvent eurocentrées. Cela se retrouva d’ailleurs avec l’expression de Croissant fertile. Si la Palestine fait bien partie de cette entité, celle-ci n’est nommée, et donc n’existe ou du moins n’est visible24, que dans la bouche des Européens25. Le propos n’est cependant pas d’abord épistémologique, il est d’ordre ontologique. La Palestine existait avant d’être nommée, mais elle existait dans les consciences et les mémoires collectives et non sur les cartes. Il a fallu procéder à un acte de naissance, une géographie en acte pourrions-nous dire, pour voir un territoire dans l’espace alors qu’il était déjà visible dans le temps. La première référence à l’expression Croissant fertile apparaît en 1912 dans l’ouvrage du Britannique Henry T. Foxler, A History of the Literature of Ancient Israel. From Earlier Times to 135 B.C.26. Il intègre la Palestine à la région, mais n’en fait pas de représentation cartographique. Ce n’est donc qu’une appellation conceptuelle. Il faut attendre l’ouvrage de l’égyptologue britannique James Henry Breasted, Outlines of European History, publié en 1914 pour que la première carte du Croissant fertile soit réalisée27. La Palestine en est la partie occidentale, et d’une certaine manière la limite puisque Breasted,

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tout égyptologue qu’il fut, n’incorpore pas l’Egypte à ce nouvel ensemble spatial. Il le définit par des éléments d’unités physiques, en particulier le potentiel hydrique favorable pour l’agriculture qui l’oppose au désert aride qui l’entoure28. C’est dans la relation au désert et aux populations qui l’habitent et le bordent que Breasted conçoit l’unité de la région. L’idée est importante car désormais la Palestine connaitra des éléments d’unité avec son environnement proche pour certains observateurs européens, éléments d’unité qui seront repris par les nationalistes arabes pour montrer que la Palestine fait bien partie naturellement et culturellement du monde arabe, et en particulier de la Syrie. Depuis Constantinople, la Palestine ottomane est considérée autrement mais n’est pas pour autant clairement reconnue. Le terme même de Palestine n’est d’ailleurs plus guère utilisé à la fin du XIXe siècle. Officiellement, la Palestine correspond à l’ancienne province romaine, puis byzantine, de la Palaestina prima, qui comprend approximativement la Judée, la Samarie et le littoral, soit une zone d’environ 26 320 km2 allant du sud du fleuve Litani au nord ; du Jourdain, de la mer Morte et de la vallée de l’Arava à l’est ; de la Méditerranée et du Sinaï à l’ouest jusqu’au golfe d’Akaba au sud. Cette précision très apparente se retrouve avec les mêmes incertitudes pour les chiffres de la population. L’étude la plus complète concernant la population palestinienne est celle de Justin McCarthy. Il donne les valeurs suivantes pour les limites mandataires mises en place au lendemain de la Première Guerre mondiale : 712 043 habitants en 1914 répartis de la manière suivante : 594 820 Musulmans (83,5%), 37 489 Juifs (5,3%) et 79 734 Chrétiens (11,2%)29. Or l’absence de recensement d’envergure sous l’ère ottomane ne favorise pas la précision de données chiffrées. Il faut en effet attendre la période mandataire pour que les Britanniques organisent un recensement sur l’ensemble du territoire palestinien en 1922 (même si le recensement le plus précis restera celui de 1931). Cette étude est présentée ultérieurement dans notre ouvrage mais elle peut déjà nous donner des pistes en matière de démographie : la population totale y est estimée à 757 182 dont 598 339 Musulmans (79%), 83 957 Juifs (11%) et 44 612 Chrétiens (6%)30. La différence réside essentiellement entre les Juifs et les Chrétiens. Les variations sont ainsi le reflet des fluctuations dans les perceptions et les appréciations du territoire palestinien. Longtemps restée une terre de nomades, la Palestine reprend ce mouvement des hommes pour se caractériser. Constantinople souhaite donc la matérialiser clairement afin de mieux l’identifier au sein de son programme d’unification politique. L’administration ottomane ne fait pas de la Palestine une région identifiée. Jusque dans les années 1870, la Palestine dépend directement du vilayet31 de Damas qui est lui-même divisé en sandjaks dont trois concernent la Palestine : le sandjak d’Acre, celui de Naplouse et enfin celui de Jérusalem. En 1872, le sandjak de Jérusalem est détaché de l’autorité syrienne pour devenir un sandjak autonome sous l’autorité directe du ministère de l’Intérieur de

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Constantinople. Le sultan Abdul Hamid souhaite ainsi redonner à Jérusalem une dimension nouvelle propre à son statut de Terre sainte. Les habitants de cette province désormais autonome commencent à la renommer Palestine. Les deux autres sandjaks palestiniens (Acre et Naplouse) se retrouvent dans un nouveau vilayet, celui de Beyrouth. La redistribution interne des entités ottomanes modifie l’organisation et l’administration des territoires. Désormais, le statut particulier du sandjak de Jérusalem favorise un dynamisme économique à l’image du renforcement de l’axe Jaffa-Jérusalem et de l’inauguration d’une voie ferrée en 189232. Les frontières de la Palestine hamidienne ne sont pas encore les frontières de la Palestine mandataire, mais la délimitation d’un tracé est déjà visible. La Palestine tourne peu à peu le dos à son hinterland oriental et syrien et se réoriente vers la Méditerranée pour devenir progressivement ce qu’elle sera au lendemain de la guerre : une tête de pont de l’Occident en Orient. Les limites du sandjak de Jérusalem préfigurent les futures frontières palestiniennes. Il existe ainsi plusieurs définitions de la Palestine selon la perspective dans laquelle on la situe. C’est une définition à géographie variable où les emboitements d’échelles et les domaines d’étude retenus constituent une dimension supplémentaire qu’il convient de présenter. 2. La frontière, la Palestine et l’Orient, des objets d’étude qui se croisent Le géographe Jacques Lévy apprécie la frontière de la manière suivante : « La frontière connaît une existence concrète dans une fenêtre historique déterminée. Avant que l’Etat n’existe, elle n’a pas d’objet. Avant qu’il n’ait les moyens de la tracer et de la défendre, elle demeure un rêve. Dans un monde délimité ouvert aux échanges, elle perd son sens »33. Cette triple perspective se retrouve tout au long de notre étude pour la Palestine. La frontière a eu besoin d’être réifiée afin de trouver une existence véritable au sein d’un espace seulement peuplé d’hommes et d’échanges. La réification a cependant contraint d’y superposer ce que devait initialement représenter la frontière, à savoir une « enveloppe linéaire d’ensembles spatiaux de nature politique »34. Comme nous le verrons ultérieurement, les frontières mentales, que nous appellerons verticales, furent antérieures en existence aux frontières horizontales plus classiques cette fois-ci. La frontière comme objet fait alors appel à une construction strictement artificielle par le biais de l’anthropisation d’un espace, construction qui implique ainsi une lecture subjective selon de quel côté l’on se trouve. L’analyse de l’espace frontalier serait à l’opposé de l’objectivité historique vers laquelle doit tendre le scientifique. Cela est vrai dans un sens seulement. Si la frontière est perçue comme une marge, une périphérie d’un territoire, un finisterre, alors les perspectives ne seront que des lectures partiales d’un phénomène en fonction du degré de centralité retenu, et donc de dépendance, de

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cet espace par rapport à une unité politique qui le modèle et le contrôle (ou tente de la contrôler). Il faut alors dissoudre la frontière dans un espace différent, et ne plus la regarder seulement comme une fin, ou un début. Faire de la frontière un centre serait un moyen pratique d’ouvrir les angles d’étude afin de mieux se représenter le caractère original de son existence. Ainsi, elle deviendrait un axe de réflexion permettant de mieux comprendre une région et non une simple cicatrice sur le paysage. Recentrer les marges pour qu’elles révèlent leurs significations est le point de départ de notre réflexion qui vise à expliquer les frontières de la Palestine dans la première moitié du XXe siècle. Nous partirons donc de cette hypothèse et nous tenterons de parvenir à un examen critique des frontières palestiniennes dans le but de tendre vers une forme d’objectivité. De l’interprétation qu’ont eue les contemporains de la Palestine et du Moyen-Orient à cette époque va dépendre la conception même de segmentation de l’espace et le tracé pris par les frontières. Les théories et les images mentales précèdent alors l’histoire, celle-ci se révélant n’être parfois qu’une mise en pratique, plus ou moins complète et plus ou moins réussie, de concepts abstraits (ou théoriques). Il est donc nécessaire de replacer la Palestine dans un contexte spatio-temporel multidimensionnelle en faisant varier les échelles et la chronologie. Ce contexte n’est pas seulement moyen-oriental, il est également largement européen, et d’une manière plus générale international. Les frontières sont ainsi le résultat d’appréciations et de volontés à la fois internes et externes, endogènes et exogènes. Les études récentes des frontières ne font pas systématiquement référence à cette dimension du sujet35. Elles ont souvent pour point de réflexion une dimension nationale ou régionale, et ne perçoivent les frontières que comme des limites de territoires, et non comme des centres capables d’être aussi des lieux d’impulsion dans l’organisation de l’espace. Les frontières ne sont pas seulement les terminaisons nerveuses ou les enveloppes d’un Etat, elles peuvent avoir également « un côté auto-organisateur »36. Dans ce cas, la frontière finit « par générer de part et d’autre de véritables spécificités, puisque des séparations de fait se créent, et par conséquent des cultures différentes s’établissent progressivement et se traduisent notamment par des paysages différents. Les phénomènes humains façonnent les découpages territoriaux »37. Replaçons-les donc au cœur de notre réflexion pour l’étude des territoires. Il faut néanmoins éviter l’exagération inverse qui serait une erreur du même ordre et ne ferait des Etats que des périphéries de nos centres frontaliers. Cela n’aurait aucun sens et participerait à une surinterprétation du rôle dévolu aux frontières. Cette multitude de compréhension face à un même phénomène doit cependant nous amener à une certaine humilité. L’historien doit expliquer et analyser au regard de la sédimentation de connaissances que lui ont apportée les différentes recherches et les événements ultérieurs. L’interprétation historique n’est qu’une étape dans la construction d’une pensée elle-même en perpétuel renouvellement. L’originalité ne dure qu’un temps et devient, parfois plus vite qu’on ne le croit

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ou qu’on ne le souhaite, une lecture surannée d’un phénomène. Il en va de même pour les frontières devenues ces dernières années un objet d’étude en plein essor, et donc sujettes à des interprétations variables qui se superposent et se complètent au fil du temps. Les frontières de la Palestine reprennent ce même schéma de pensée. En fonction de l’actualité et des événements liés au conflit israélo-arabe, les frontières sont appréciées différemment et deviennent des arguments politiques pour les uns ou les autres. L’émotion du moment tend à supplanter le discours rationnel qui doit logiquement prévaloir. La frontière, objet à la fois conscient et inconscient, réel et imaginaire (frontières mentales), devient alors un symbole utile à l’enrichissement des débats d’actualité mais sans pour autant aider à la connaissance historique. Le passé de la Palestine et de ses frontières est d’une certaine manière victime de son succès présent. La frontière consciente serait celle vécue par les populations, une rupture visible sur l’espace et sur les cartes. Cette réalité spatiale marque un basculement progressif du Moyen-Orient dans la sphère d’influence européenne38. La territorialisation de l’espace est accentuée par les puissances européennes (mais pas seulement) et permettent à celles-ci de marquer durablement une région de leur empreinte. Des acteurs différents se rencontrent sur un même lieu, et en le percevant chacun à leur manière, ils vont le façonner et en définir ses limites. Les frontières sont le résultat d’un mélange complexe entre plusieurs groupes d’intérêt. De ces frontières va émerger une nationalisation de l’espace à qui l’on confère désormais un rôle nouveau : délimiter des Etats. Loin d’être seulement une séparation interétatique, la frontière devient progressivement la limite d’une souveraineté réelle ou désirée par des mouvements nationalistes en quête d’appropriation territoriale. Cependant, si nous prenons le cas du nationalisme arabe, il n’y a pas un Etat arabe, mais des Etats arabes. Ce nationalisme est supraétatique car il dépasse le cadre strict de l’Etat. Les frontières de la nation arabe39 ne correspondent pas aux frontières des Etats arabes, il faut ainsi superposer deux dimensions pour cette étude : celle de la nation et du nationalisme, et celle de l’Etat. Le caractère supraétatique (ou transétatique) des nationalismes sera l’occasion d’analyser en parallèle des frontières de types différents. Nous procèderons donc à une hiérarchisation de ces frontières afin de dégager leur importance dans l’organisation des peuples et des territoires. La société, l’idéologie, la religion, l’ethnie ignorent les frontières mais connaissent des variations dans l’acuité de leur manifestation. Les frontières aident dans ce cas présent à identifier ces variations pour mieux se les représenter. Il s’agit de phénomènes graduels qui ont parfois servi de base de réflexion pour les acteurs chargés du tracé des frontières. Il y a alors une dualité entre l’étatique et le supraétatique. L’un se définissant avec précision dans le cadre fermé de lignes de frontières délimitant son existence ; les deux autres, en revanche, préférant le flou et la lente dilution

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dans l’espace en espérant convaincre par capillarité des voisins encore étrangers à leurs valeurs. La Première Guerre mondiale sert de transition (certains diront de rupture) entre un Moyen-Orient essentiellement dominé par un Etatmultinational, l’Empire ottoman, et des Etats-Nations en devenir, même si cette dernière affirmation devra être nuancée dans notre prochain développement. La guerre est un facteur d’accélération des mutations territoriales, elle est le déclencheur qui légitime la nécessaire disparition de l’ancien modèle de gouvernance et l’apparition progressive d’Etats d’un genre nouveau s’inspirant du modèle européen. La construction de ces nouveaux Etats est cependant incomplète car elle ne permet pas d’installer cette région dans un climat de stabilité durable. Les nouvelles frontières se basent sur des éléments endogènes (nationalistes, géographiques, historiques) afin souvent de satisfaire des intérêts européens. Le Moyen-Orient a ainsi du mal à s’extraire (mais lui a-t-on vraiment laissé le choix ?) d’une vision européocentrée des relations internationales et de ses matérialisations dans l’espace. Les frontières ne sont plus perçues comme des limites à une ingérence étrangère dans les affaires intérieures d’un Etat, mais comme des délimitations imposées sensées imperméabiliser artificiellement un territoire. La genèse de ces lignes est souvent le résultat d’une vision extérieure, et non d’une conception étatique centrée sur son entité politique, administrative, militaire ou idéologique. La cohésion des frontières prend ainsi parfois mal en compte la cohésion territoriale, celle-ci devant se construire une fois l’enveloppe refermée. Si, pour reprendre une expression de Raymond Aron, on a créé une nation à partir d’un nationalisme40, alors les Etats arabes et la Palestine issus du démantèlement de l’Empire ottoman ne vont se percevoir comme entité que progressivement, au fur et à mesure de la montée des courants nationalistes de la région. Pour la Palestine, la perception identitaire sera même largement fragilisée par des tensions communautaires en pleine renaissance après la fin de la domination ottomane. Les nationalismes juif et arabe deviennent des éléments importants dans la redistribution des intérêts européens en Orient. Ce début de siècle est l’occasion de voir l’achèvement de la reconnaissance exclusive du groupe des Européens dans la région. Désormais, les peuples installés sur place, en faisant valoir leur propre volonté, ont soif à leur tour de reconnaissance. Ils estiment que le respect de leur dignité, ou de leur existence, passe par un partage équitable des terres et des pouvoirs. Ce besoin de reconnaissance n’est possible que dans le cadre de la guerre, à un moment où les grandes puissances sont engagées dans un conflit qui les oblige à négocier plus rapidement que prévu afin de renforcer ou tout simplement maintenir leur influence dans une perspective d’après-guerre et de démantèlement de l’Empire ottoman. Cette lutte pour la reconnaissance41 permettra de hiérarchiser les frontières et de montrer lesquelles ont été le résultat d’un compromis ou seulement d’une volonté imposée par le groupe le plus fort.

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Notons enfin que les Européens ont eu pour ambition de tracer des frontières dont le but était en partie de gérer des flux, notamment pétroliers, entre l’Orient producteur et l’Occident consommateur. Les Britanniques complètent ce dispositif par leur volonté de contrôler la route des Indes et ainsi consolider leurs possessions coloniales. A ce type de frontières s’opposent d’autres frontières, celles-ci ne gérant plus des flux mais des « stocks » comme la dimension nationaliste au sein des territoires ou encore la formation étatique de l’espace désormais délimité. Bien que ces frontières soient les mêmes sur les cartes, elles sont lues différemment par ceux qui les vivent ou par ceux qui les inaugurent. Frontières des flux contre frontières des stocks42, l’appréciation dépend de l’angle de vue, européen ou autochtone. Si le tracé frontalier est d’abord exogène, il est parfois repris par des intérêts locaux, les différents courants nationalistes en particulier. Cela permettra de mettre en avant la volonté souvent récurrente de parvenir à la création d’Etats-Nations au ProcheOrient, et de montrer à quel point la réalité du terrain nuance cette perspective. La délimitation du territoire se fait alors dans deux directions, vers l’intérieur et vers l’extérieur (cet extérieur pouvant être l’autre Etat frontalier ou une puissance européenne)43. Cette double vocation de la frontière entraîne une constante contextualisation géographique et stratégique de l’espace étudié. L’Etat national sensé être un idéal type et un objectif à terme est donc le résultat d’une volonté imposée par un Etat impérialiste, ou du moins expansionniste, dans le cadre de la colonisation44 et de la recherche d’aires d’influence. Le nationalisme et l’impérialisme se superposent ou s’opposent rendant inachevé la construction de ces Etats nationaux. Sur ces frontières se concrétisent les desseins européens en Orient. Avec elles, la présence européenne va s’accomplir matériellement sur les cartes et sur les territoires. La transition entre l’Occident et l’Orient, ou Levant tels que les Français l’appellent45, ne se fait plus seulement comme au temps de l’Empire ottoman avec l’utilisation des capitulations et des protections consulaires46. Cette transition est désormais le résultat d’une dégradation progressive et conceptuelle de l’idée d’espace et de ses limites. De la Thrace à la Péninsule arabique, de la Méditerranée à la Mésopotamie, les Etats orientaux en mutation et en construction diffusèrent de manière décroissante la civilisation européenne. On peut ainsi parler d’un gradient de civilisation (ou gradient d’européanité) de l’ouest vers l’est et du nord au sud dont les frontières seraient la marque la plus visible. Deux conceptions de l’espace vont s’affronter. L’une, occidentale, basée sur une forme de rationalisme prenant en compte parfois la dimension naturelle des éléments du paysage pour tracer les frontières. L’autre, orientale ou du moins musulmane, faisant appel à une dimension eschatologique des territoires occupés par les hommes pour laquelle le monde n’aurait qu’une frontière, celle de l’Islam. Les frontières de l’Islam répondent à un schéma relativement simple. Dès le Moyen Age, l’Islam est séparé en deux espaces distincts, le « territoire

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d’islam » ou dâr al-islâm et le pays des infidèles dits « territoires de guerre » ou dâr al-harb47. Entre les deux se retrouvent les règles du jihad, soit une guerre permanente visant à la conversion des infidèles. Mais ce système binaire connaît des nuances. En effet, le dâr al-islâm comprend théoriquement la troisième ville sainte de l’Islam, Jérusalem, qui va rentrer dans la dépendance des Britanniques et donc d’infidèles pour les Musulmans. Entre le territoire d’islam et les territoires de guerre se trouvent des territoires qui diffusent progressivement les principes musulmans. Au delà du dâr al-islâm s’étendent le dâr al-kharaj (pays voisins de l’islam qui acceptent de payer un tribut pour conserver leur liberté de culte), le dâr al-çohl (territoires avec lesquels l’autorité musulmane a passé des traités) et enfin le dâr al-dawa (terre de missions visant à la conversion par le message du Coran). Ces différents espaces s’organisent selon un schéma géoconcentrique autour du centre : La Mecque et Médine48. Mais ce schéma prend, pour le cas de l’Islam, des formes transnationales. Comme l’ont montré certains spécialistes, dont Richard Eaton, les Musulmans et l’Islam constituent un « système monde »49. Les Musulmans se murent audelà des frontières linguistiques et politiques avant même qu’ils ne constituèrent des Etats-Nations. La mise en place d’Etats modernes se fit parfois contre les formes de transnationalismes produisant ainsi des tensions et affaiblissant par la même les connexions transnationales50. Il s’agira alors de voir dans quelles mesures les limites entre ces variations dans la représentation de l’Islam se retrouvent dans les tracés frontaliers issus de la fin de l’Empire ottoman. Il y aura alors superposition, ou non, entre ces limites mouvantes par définition et les nouvelles frontières fixées dans l’espace. Les conceptions politiques de l’Islam se basent sur l’idée d’une umma (communauté de musulmans réunis dans la Foi en un même Dieu) dont l’unité serait dictée par l’existence d’un califat unique. L’umma ne se définit pas comme un Etat politique unifié mais une volonté de vivre et de croire ensemble51. L’Orient musulman est ainsi un territoire sans frontière conformément aux principes d’unicité de l’Islam. Cet Orient musulman est cependant touché par une laïcisation et une occidentalisation progressives du régime ottoman à la veille de la Première Guerre mondiale dans le contexte de la révolution jeune-turque de 1908. La nation des musulmans est segmentée par les ingérences ottomanes en matière de délimitation de son territoire politique. Dès les premiers Ottomans, le gouvernement de Constantinople avait partagé l’Empire en entités administratives propres et en provinces fortement dépendantes du pouvoir central. Il s’agissait du sandjak, comme nous l’avons vu précédemment, qui désignait une concession militaire et une subdivision administrative, mais la dimension militaire disparaît totalement dès le début du XIXe siècle avec la réforme de l’armée ottomane52. Du côté occidental, et notamment du côté français, les frontières sont le résultat d’une réflexion plus politique et naturelle que religieuse. La frontière a

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été souvent associée à une limite, sous-entendue une limite d’un Etat ou d’un territoire53. Dans cette perspective, le Proche-Orient et ses frontières seraient la limite orientale de l’Occident et de l’influence européenne. Une autre conception, celle des frontières naturelles, repose en France sur une longue tradition émanant directement de l’Ancien Régime. La volonté de faire coïncider le territoire de la France avec les éléments naturels du paysage est une récurrence que l’on retrouve dès le XVIe siècle. La Révolution française n’a fait que reprendre ce thème qui « existait, à l’état latent, dans les consciences »54. Dans sa mission d’étendre au monde les valeurs et les principes de la Révolution, la France a exporté de la même manière l’idée de frontières naturelles. Cette théorie a prévalu pendant le XIXe siècle pour se retrouver en Orient au début du XXe siècle. Elle est significative de la représentation européenne des frontières, une représentation linéaire s’appuyant sur les « lignes naturelles » du paysage : fleuves, chaînes de montagnes, lignes de partage des eaux. La dimension nationale, politique ou sociale du terrain est alors devenue un prétexte secondaire pour les traceurs de frontières au lendemain de la Première Guerre mondiale. Les Européens ont regardé les cartes en fonction de leurs intérêts, et n’ont analysé que plus tardivement, une fois les frontières tracées, leur imprégnation sur les sociétés. Il faut toutefois distinguer ici les projets français et britannique. Si la dimension universelle et assimilatrice des principes français venant directement de la Révolution est réelle, en revanche, la vision britannique semble être différente. D’après l’historien Henry Laurens, les Britanniques souhaitent d’abord être « respectueux des cultures indigènes »55. La France et la Grande-Bretagne n’ont pas tout à fait les mêmes conceptions de ce que doivent être les frontières en Orient. La Palestine se retrouve partagée entre des acceptions parfois contradictoires, ses frontières reflétant des grilles de lecture différentes. Les nationalismes arabe et juif voient dans le comportement britannique un moyen d’asseoir une identité et de parvenir à terme à la création d’un Etat. Le destin croisé de l’Orient, de la Palestine et de leurs frontières respectives nous amène à repenser la confrontation de plusieurs acteurs sur un territoire dont les dimensions varient selon les époques. Un « choc de civilisations »56 se déroule ainsi dans l’Orient de l’après-guerre, il est la résultante d’une forme d’incompréhension ou de méconnaissance de l’autre. La Palestine n’est que le nœud gordien que l’on n’a pas pu, ou pas voulu, trancher. 3. Quantification, hiérarchisation, et problématisation Le travail mené ici ne se borne pas au seul domaine de la recherche historique. Il fait appel également à la géographie, et donc à la géopolitique et à la géohistoire. Dans ces trois disciplines, le recours à des données chiffrées est souvent utile afin de mieux percevoir l’étendue d’un phénomène pour le cartographier ou simplement le comprendre dans sa globalité. Nous avons

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souvent pu nous apercevoir que la hiérarchisation des frontières était surtout le résultat d’analyse qualitative et peu quantitative. Ainsi s’opposent des frontières ouvertes ou fermées, endogènes ou exogènes57, tristes ou gaies58. Ces affirmations nécessaires à notre étude ne nous permettent cependant pas d’apprécier à un degré de précision élevé les relations et les échanges de part et d’autre d’une ligne de frontière. Il nous semblait donc important de mettre en place des moyens afin de mieux apprécier les frontières tant étudiées jusqu’ici. L’utilisation d’indicateurs, à l’image de ceux déjà existant, était devenue de plus en plus indispensable pour notre sujet. Il faut cependant préciser que ces indicateurs doivent être élaborés dans une perspective plus vaste que les seules frontières du Proche-Orient pour la période qui nous concerne. L’ambition était de mettre à notre disposition des chiffres qui pourraient être utilisés pour l’étude générale des frontières. Ces indicateurs sont les taux d’ouverture et les degrés d’ouverture des frontières et des territoires, en l’occurrence le territoire palestinien. Ils prennent en compte les flux marchands transfrontaliers ainsi que leur importance au sein des économies nationales. Mais au-delà de la simple occurrence économique, il sera intéressant de porter notre attention sur d’autres types de flux, ou simplement sur d’autres types de données, susceptibles de nous éclairer sur la capacité des frontières à favoriser les échanges ou à fixer des populations. Ainsi, nous évoquerons régulièrement les éléments suivants : - Les densités moyennes de population du territoire national à proximité de la ligne de frontière, c’est-à-dire la capacité à fixer une population périphérique et les différentes infrastructures nécessaires à son installation, ainsi que la proportion de Juifs et d’Arabes au sein de ces régions frontalières. - Les flux migratoires légaux (mais également illégaux et donc supposés) entre les deux pays frontaliers, ou entre les deux unités politiques, ainsi que les flux émanant de régions non-frontalières. Cette dernière donnée est importante pour l’immigration juive en particulier. Les résultats obtenus devraient montrer une classification précise des frontières en fonction d’éléments propres à chaque Etat (les densités de population), mais également d’éléments partagés (les flux). Il faudra cependant noter que les frontières n’ont pas un comportement identique sur l’ensemble de leur tracé. Il y a alors des points de passage privilégiés qui renforcent leur degré de perméabilité. La notion de point-frontière59, qui ne remet pas pour autant entièrement en cause l’idée de frontières rectilignes, est donc utile. Il faut toutefois se préserver de vouloir réduire systématiquement le qualitatif à du quantitatif. Pour certaines analyses, ces indicateurs ne seront d’aucune utilité et il serait faux de croire que de simples données chiffrées pourraient à elles seules exprimer l’évolution et le particularisme des frontières palestiniennes. Les rapports frontaliers sont d’abord le résultat de rapports humains et sociaux que l’on ne peut pas toujours quantifier.

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L’ensemble de ces chiffres permettra d’affiner nos conclusions quant au rôle joué par les frontières au sein des différentes unités politiques. Les frontières sont-elles réellement des ruptures originales dans le paysage ou n’ontelles fait que reprendre, en les pérennisant, des fractures déjà existantes ? Il sera intéressant de comparer l’Empire ottoman et ses subdivisions administratives avec les frontières nationales issues de son démantèlement. Si l’Empire ottoman aspire à être un territoire sans frontière, il n’est pas pour autant un espace sans tracé. L’organisation interne ottomane est le premier indice de séparation à venir. Le pouvoir central jeune-turc favorise en un sens, par son occidentalisation et son désir réel de s’approprier la structure étatique, la délimitation du territoire au lendemain de la guerre. Il y a ainsi une dualité entre la centralisation jeune-turque et l’étendue d’un territoire qui va profiter de cette nouvelle orientation de l’Etat ottoman multinational. Notre démarche s’inscrit dans le cadre d’une herméneutique visant à interpréter des signes précurseurs de rupture dans le but de parvenir à une explication et à une mise en relief des frontières du Proche-Orient et de la Palestine en particulier. Si les délimitations n’étaient qu’administratives sous la domination ottomane, les frontières étaient quant à elles déjà mentales. Cette présence sous-jacente peut donc se voir dans les vies de relation des populations concernées. La densification des réseaux, la sédentarisation forcée ou encouragée de nomades, les échanges entre habitants de sandjaks voisins, la croissance de villes ou de villages nous informent sur l’existence d’un cadre préétabli utile pour les Européens après la guerre. Ceuxci vont tracer les frontières en tenant compte, parfois de manière inconsciente, de ce legs d’un passé proche. Le panturquisme issu de la révolution de 1908 donne une nouvelle impulsion au nationalisme arabe. C’est à travers le renforcement de l’Etat turc que la nation arabe se réorganise notamment autour de prince Fayçal, fils d’Hussein le chérif de La Mecque. Les désirs de partition de la nation arabe correspondaient-ils à une attente basée sur des éléments concrets ou ne s’inséreraient-ils pas plutôt dans un contexte plus général d’émergence des nationalismes ? Il en est de même pour le nationalisme juif et la présence de plus en plus remarquée d’un courant sioniste dans la région. La Palestine, lieu de toutes les convergences, et ses frontières, enjeu de toutes les discussions, devraient devenir progressivement plus abordables et compréhensibles. Quelles furent ainsi les relations entre les Occidentaux et la Palestine qui ont permis le démantèlement de l’Empire ottoman ? Comment, dans ce contexte, les frontières palestiniennes et proche-orientales ont-elles été mises en place, et quelles ont été les conséquences pour la région de la Première Guerre mondiale à la veille de la création de l’Etat d’Israël ? Notre étude doit au préalable replacer la Palestine dans son contexte à la fois spatial et temporel. Il s’agira de mettre en avant une dimension géographique et historique en restant à une échelle relativement petite, celle de

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l’Orient. Le retour à une histoire ancienne est donc nécessaire afin de mieux comprendre quelles étaient les frontières présentes dans la région, et quelles ont été les héritages laissés par ces marques sur les paysages contemporains.

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CHAPITRE INTRODUCTIF Des premières marques aux premières frontières palestiniennes
1. Des frontières floues pour des peuples nomades Dans ce chapitre introductif, nous tenterons de dresser un historique des limites et des frontières de ce que nous pourrions appeler une proto-Palestine, entité parfois mal nommée ou peu nommée ce qui entraina des définitions variables du pays et de ses marges. La Palestine historique peut être considérée, selon les époques des temps bibliques, comme la « Grande Palestine ». L’histoire est souvent plus grande que le présent, surtout si cette histoire s’appuie sur les textes bibliques. Les dimensions de la Palestine évoquées dans la Bible sont plus étendues que celles de ce territoire à l’époque ottomane. Mais le qualificatif de « grand » ne concerne pas seulement la taille mais également l’importance dans les imaginaires collectifs. Notons que ces imaginaires sont d’abord vifs en Europe auprès de populations non juives pour la plupart. La Palestine que nous connaissons aujourd’hui correspond à la partie la plus méridionale de la Syrie60. Elle fut longtemps restée sans véritable frontière car la notion même de frontière est relativement récente. En revanche, elle dispose de limites naturelles61 qui ont forgé le territoire et marqué durablement les identités des peuples qui vécurent sur cet espace, forgeant par la même occasion des individualités historiques basées sur des repères géographiques : la mer Méditerranée à l’ouest, le désert syrien à l’est, le désert de Al-Tih au sud, et les monts Hermon au nord. Ce sont les limites méridionales et orientales qui ont fait l’objet des plus grandes variations dans l’histoire. Ces limites du désert sont par définition des limites mouvantes où les populations sont essentiellement nomades. Contrairement au désert égyptien qui est composé en grande partie de sable, le désert oriental qui borde la Palestine est constitué de steppes arables qui ont trouvé naturellement leur fonction auprès des populations nomades, ou amenées à se sédentariser. Les limites de l’occupation humaine varièrent donc sensiblement dans le temps, les limites de la Palestine également faisant entrer peu à peu l’idée de frontière dans les mentalités. La frontière est ici une étape importante dans l’appropriation du territoire par un groupe qui se mue lentement en peuple, voir en nation dès lors qu’il prend conscience de lui-même et qu’une politisation de son discours s’accomplie. La population a ainsi progressé depuis l’est, se trouvant face à des nomades, les Bédouins, ce qui entraîna parfois de vives confrontations. Au nord, la vallée du Litani, appelée Nahr al-Ḳasimiyyah dans la partie inférieure de son cours, sépare le Liban des collines de Galilée ; alors qu’à l’est, le mont Hermon ferme le pays. Les sources du Jourdain ont pour origine cette montagne.

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Les limites naturelles de la Palestine méritent que l’on s’y arrête un instant. Elles ont joué un rôle de références géographiques, parfois même historiques, lors des tracés frontaliers du XXe siècle. La partie sud de la Palestine qui s’étend de la côte à la mer Morte est le Néguev, le pays stérile dans l’Ancien Testament. C’est un territoire dont les limites sont relativement imprécises. Il décline vers la mer Morte et le désert de Judée, alors qu’il s’élève vers le nord pour atteindre Hébron et Beersheba où les sommets atteignent les 600 mètres. Le climat y est alors beaucoup moins inhospitalier. La ville la plus importante est Beersheba62. Elle est présente dans le récit biblique63 qui en fait un haut lieu de sanctuaire et de pèlerinage dès l’époque d’Amos, soit vers le VIIIe siècle avant J.C.64. Cette ville est considérée comme la frontière méridionale de la Terre d’Israël marquant la fin de l’établissement des Juifs dans le Néguev. Au-delà ne vivraient que des populations non juives. Beersheba fut longtemps un objet de discorde entre les Juifs et les Philistins, et les Romains y installèrent une garnison à l’époque de Jérôme et d’Eusèbe. Cela s’explique aussi par le nom de la ville qui vient de son puits ce qui montre l’importance de l’eau dans le désert. Beersheba sera largement évoquée au lendemain de la Première Guerre mondiale pour délimiter la frontière méridionale de la Palestine. Le Jourdain et sa vallée forment la trame centrale de la géographie de la Palestine. Les Arabes ont appelé cette région al-Ghor, alors que les Juifs lui donnèrent le nom de Steppe d’Arabah. Les trois sources du Jourdain sont situées dans le mont Hermon, ce qui renforce l’importance stratégique du lieu. La plus lointaine de ces sources est à l’ouest des montagnes, près de Hasbaiyah. Le ruisseau qui s’en échappe est le Nahr Hasbani et coule en direction du sud vers la plaine. La deuxième source est le Nahr al-Laddan, elle-même alimentée par les sources de Tell al-Kadi (l’ancienne Dan). Il s’agit de la source la plus importante. La dernière source du Jourdain est le Nahr Baniyas. Ces trois flux s’unissent au sud de Tell al-Kadi pour former progressivement le Jourdain. Le site de Dan est ainsi devenu, par sa géographie, une place dont le contrôle paraissait nécessaire aux populations désireuses de s’installer le long de la vallée du Jourdain. Cela fut rappelé par les Britanniques en 1920 quand ils ont souhaité mettre en place des frontières à la Palestine dans le but de rendre le mandat viable. La viabilité ne pouvait pas se concevoir sans l’accès aux sources du Jourdain, ils entreprirent alors une pression constante auprès des Français pour que Dan soit bien intégré à la Palestine et non au Liban voisin. L’appel de la géographie, et plus encore de l’histoire par le biais du spécialiste écossais de la Terre sainte, George Adam Smith65, finirent par l’emporter sur les hésitations françaises. La vallée du Jourdain connaît dans sa partie supérieure deux dépressions, le lac de Houleh et le lac de Tibériade. Le lac de Houleh est une plaine marécageuse dans sa partie sud mais qui est relativement fertile ailleurs. Le Lac de Tibériade est plus grand. Appelé Kinnereth dans l’Ancien Testament,

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