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Les Guerres froides

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C’est la répétition d’un opéra. Sur la scène, les chanteurs : Staline, Churchill, Truman qui interprètent un livret tiré des négociations de Potsdam (1945) où fut consommée la séparation du monde en deux blocs.
Dans la fosse d’orchestre, les musiciens les accompagnent. Dans les temps morts de la répétition, ils négocient entre eux au sujet d’une minable histoire d’adultère.
Sur la scène comme dans la fosse, chez les dieux comme chez les hommes, une seule règle du jeu : le mensonge.


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LES GUERRES FROIDES

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PERSONNAGES

 

Pour la répétition :

Duggan, saxophoniste, 41 ans.

Nell, pianiste, 34 ans.

Keith, percussionniste, 25 ans.

 

Pour le livret :

Staline.

Churchill (chanté par une femme).

Truman.

 

Le livret est intégralement chanté.

 

 

LA RÉPÉTITION 1

 

 

Seul sur scène, dans l’ombre, Staline fait des exercices pour se chauffer la voix. Duggan entre. Staline s’interrompt et allume une cigarette. Duggan branche un micro. On entend un haut parleur qui répercute ses paroles, au loin dans les loges.

 

Duggan : Nous commencerons dès que les musiciens seront là. Je vous demande d’être patients. Ce soir, nous répéterons les séquences deux, cinq, neuf et dix, surtout pour la musique. Merci. (Il ferme le micro.) Huit heures cinq ! (Il aperçoit Staline.) J’ai connu autrefois un saxophoniste qui arrivait régulièrement en retard au concert. Je me souviens, c’était avec le « Big Ray Band ». Un soir, à Buffalo, il est entré en scène en courant, son saxo à la bouche et ses partitions à la main, à l’instant précis où le piano entamait l’introduction de : « Je t’aime un peu plus chaque jour. » Mais lui, dans sa précipitation, a commencé à jouer : « Chérie, je te quitte. » Il était tellement doué qu’il a réussi à glisser sa mélodie dans l’ensemble, sans s’apercevoir qu’il ne jouait pas le même morceau que le reste de l’orchestre. Et quand le chef, à la fin, lui a fait une remarque, il a répondu : « Je me suis trompé de ligne ! » Il voulait sans doute parler du train qu’il avait pris pour venir, mais en fait, je crois qu’il se droguait. (Nell entre. Staline s’éclipse aussitôt.) Huit heures neuf ! Tu rêvais encore...

 

Nell : J’étais à l’hôpital. Le travail durait depuis une éternité.

 

Duggan : Quel travail ?

 

Nell : Un accouchement. A chaque contraction s’échappaient de moi des tintements mélodieux. Comme si mon corps avait expulsé de tous petits éclats sonores. Comme si des doigts invisibles avaient couru dans mon ventre sur les touches d’un minuscule clavier. C’étaient des volées de notes dissonantes, à intervalles de plus en plus rapprochés, séparés par des plages de silence. Plus la musique devenait intense, plus la douleur augmentait. Tu étais là et tu me regardais d’un œil froid, professionnel. Les notes éparses ont fini par former une suite ininterrompue, comme un cri de colère. J’ai senti que j’étais délivrée. Je t’ai demandé si c’était une fille ou un garçon. Tu tenais entre tes mains un piano à queue lilliputien. Après l’avoir fixé longuement, tu m’as répondu : « C’est un Steinway. »

 

Duggan : Qu’est-ce que tu racontes ?

 

Nell : Mon rêve. Je m’étais endormie. J’ai couru. J’avais peur d’être en retard.

 

Duggan : Tu es en retard.

 

Nell : Keith n’est pas arrivé ?

 

Duggan : Il est huit heures onze. Les chanteurs sont là. Ils attendent et Keith n’est pas arrivé !

 

Nell s’assied au piano. Elle joue quelques notes.

 

Nell : Tu entends ?

 

Duggan : Quoi ?

 

Nell : Ecoute !

 

Elle joue un accord.

 

Duggan : L’accordeur est revenu cet après-midi. Il a tout vérifié. Ensuite, il a joué du Kagel. Il joue très bien. Il est resté une bonne heure. A la fin, il m’a demandé avec un drôle de sourire pourquoi je l’avais fait venir. Je n’ai pas su quoi répondre.

 

Elle joue quelques accords.

 

Nell : Effroyable !

 

Duggan : Il paraît que la tension nerveuse peut fausser la perception. J’ai lu un article dans une revue. L’oreille interne se contracte.

 

Nell : J’ai l’oreille absolue !

 

Duggan : Il suffit d’un décalage infime. Ils citaient le cas d’une femme qui entendait moins bien quand elle enlevait ses lunettes.

 

Nell : Je n’ai pas de lunettes !

 

Duggan : Pourquoi t’énerves-tu ?

 

Nell : Le piano est faux !

 

Duggan : Il est parfaitement juste !

 

Nell : Tu deviens sourd, Duggan !

 

Duggan : Je suis directeur musical et si je te dis que ce piano est juste c’est qu’il est juste ! Tu veux me faire perdre complètement confiance en moi, c’est ça ?

 

Nell : Toutes les nuits, je suis poursuivie par le même cauchemar. Je joue sur ce piano. Chaque touche que j’enfonce ouvre une cage de verre. De chaque cage sort un petit serpent luisant, verdâtre. Par dizaines, ils remontent le long de mes bras, ils s’enroulent autour de ma poitrine et je me réveille en hurlant, couverte d’une sueur froide...

 

Duggan : Ça ne va pas, chérie ?

 

Nell : Ne me touches pas !

 

Duggan : Qu’est ce qui te prend ?

 

Nell : Je suis épuisée de jouer sur un instrument désaccordé ! Je n’en dors plus. Ça me rend malade. Si tu veux un certificat médical, tu en auras un !

 

Duggan : Je vais téléphoner à l’accordeur de revenir demain. Je vois d’ici son petit sourire...

 

Nell : Change d’accordeur !

 

Duggan : Il a un contrat avec la production.

 

Nell : Il est sourd.

 

Duggan : Il est aveugle de naissance, mais pas sourd.

 

Nell : Je répéterai demain, s’il a fait correctement son travail. Ce soir, je vais dormir. J’ai besoin de dormir.

 

Duggan : La première est dans dix jours, Nell. Il n’y a pas une minute à perdre. Sais-tu ce que c’est d’avoir seulement un saxophone entre la foule et toi ? De jouer depuis plus de vingt ans et d’être reconnu sur toute la côte est comme un maître. D’avoir, après des mois d’efforts, réussi enfin à mettre une production sur pieds. De ne pas avoir bu une goutte d’alcool depuis des semaines. D’aimer la partition plus que tout autre parce que c’est la meilleure que tu aies jamais écrite. De la connaître par cœur, les yeux fermés. De placer tes doigts à la perfection sur les clefs. Et quand ton souffle descend pour chercher le premier « ré » grave, large et rond, que rien ne sorte qu’un chuintement stupide ! Le silence... Voilà mon cauchemar à moi, Nell.

 

Nell : Qu’est-ce que tu racontes ?

 

Duggan : Il faut absolument que je répète.

 

Keith apparaît avec un casque étrange sur la tête.

 

Nell : Quand je pense que tu m’as forcée d’annuler cette tournée à Macao.

 

Duggan : Cette tournée n’a existé que dans l’imagination de Keith.

 

Nell : Je suis là comme une idiote alors que je pourrais être avec lui au paradis.

 

Keith : Redis encore ce mot, Nell ! Le paradis...

 

Nell : Keith, tu étais là ?

 

Keith : Cet appareil décompose tous les sons en harmoniques. Incroyable !

 

Duggan : La répétition est à huit heures. Pas à huit heures dix-huit.

 

Keith : Pardon ?

 

Duggan : Enlève ce casque. Tu as un contrat de percussionniste ici, pas de clown !

 

Keith : C’est fantastique, Duggan. Figure toi qu’au moment de sortir, je ferme ma porte, quand le téléphone sonne à l’intérieur. Je rouvre à toute vitesse, je me précipite et je décroche. Devine qui c’était ?

 

Duggan : Comment veux-tu que je sache ?

 

Keith : Harry Lapp ?

 

Duggan : Connais pas.

 

Keith : Il est très connu sur la côte Ouest. C’est un vieux copain. Il jouait du banjo dans l’orchestre du collège. Très mal, d’ailleurs. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi peu doué pour la musique. Il était totalement incapable de suivre la cadence. Il fallait le placer au pied de la batterie pour qu’il ne se perde pas en route. Et comme en ce temps là, je cognais dur sur mes caisses, il a fini par jouer avec un casque de moto. Pas à cause du bruit. Harry a toujours été un peu sourd. A cause des coups de baguette. Il faut dire qu’à l’époque, je regardais surtout les filles dans la salle. Il m’arrivait souvent de rater les cymbales. Bref, j’entends Harry au bout du fil qui me dit : « Je suis dans la cabine en bas. Si tu as une minute, j’ai quelque chose à te montrer. » Je ne l’avais pas vu depuis cinq ans. Je me souviens, la dernière fois, c’était au bal de fin d’année. En voulant électrifier son banjo, il avait commis une erreur dans les branchements. Au premier morceau de la soirée, il a eu un court circuit. Il avait la peau des bras et du ventre complètement carbonisée. Il est sorti sur une civière. Je le croyais mort. Bref, quand j’ai entendu son nom, comme j’étais en avance pour la répétition, je lui ai dit de monter. Et voilà Harry Lapp qui débarque chez moi avec ce « Sound Wings » sur la tête. Il est dans le business maintenant. Il a une boite à “Sylicon Valley”. Une grosse affaire de puces....

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