Les illusions meurtrières

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Les idéologies qui avaient dominé la guerre froide ont perdu de leur audience planétaire, laissant la voie libre à l'emprise de valeurs hétérogènes d'inspiration ethnique et religieuse. Les sectarismes politico-religieux sont devenus une source inépuisable de guerres civiles, de terrorisme et parfois même de génocides. L'échec des États et la défaillance des institutions internationales sont en cause, mais on ne peut comprendre ces phénomènes sans passer par l'interprétation de leurs dimensions émotionnelles. À cette fin, on doit reconnaître l'apport de la psychosociologie d'inspiration psychanalytique.
Publié le : lundi 15 février 2016
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EAN13 : 9782140002144
Nombre de pages : 252
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PierreDESENARCLENS tionscontemporaines QEthnonationalisme et fondamentalisme religieux LES ILLUSIONS MEURTRIÈRES
Questions contemporaines
Les illusions meurtrières
Ethnonationalisme et fondamentalisme religieux
Questions contemporaines Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Annie COLL,Pour en finir avec le loup libéral, 2016. Louise FINES,Les crimes environnementaux et l’innocence persécutrice, 2016. Jean BRILMAN,La démocratie étouffée par l’État. L’étatisme, idéologie dominante en France, 2015. Roland GUILLON,Pour une autre globalisation. Essai de géopolitique des rapports sociaux, 2015. Renaud FABBRI,Eric Voegelin et l’Orient. Millénarisme et religions politiques de l’Antiquité à Daech,2015 Béatrice GRANDORDY,Le médecin devant le juge. Fait-il face à une « menace aggravée » du pénal ?, 2015. Georges KORNHEISER,Le capitalisme, cancer de l’humanité, 2015. Florent VILLARD,Critique de la vie quotidienne en e Chine à l’aube du XXI siècle, 2015. Julien PEQUIGNOT, François-Gabriel ROUSSEL (Dir.), Les métavers, Dispositifs, usages et représentations, 2015. Michelle BERGADAA,Le plagiat académique.Comprendre pour agir,2015.
PierreDESENARCLENS
Les illusions meurtrières
Ethnonationalisme et fondamentalisme religieux
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08440-4 EAN : 9782343084404
A Barthélemy et Henri
INTRODUCTION
La vie politique n’est décidément pas un long fleuve tranquille. Il arrive même qu’elle traverse des périodes de grands bouleversements, quand tout s’accélère entre les récifs d’évènements imprévus et redoutés. Nous y sommes, spectateurs désemparés de mutations rapides qui ébranlent l’assise des États et influencent le cours de l’histoire internationale. Les changements de structures économiques et politiques associés à l’expansion de la mondialisation, les perfectionne-ments des réseaux de communication et d’information, les évolutions dans les modes de production capitaliste, soutenues par la libéralisation des échanges commerciaux, ont favorisé la formation de grands espaces économiques et la reconfiguration des rapports de puissance entre les États. Ils ont contribué à la désintégration de l’empire soviétique et à la conversion de la Chine maoïste à l’économie de marché. Ces transformations ont coïncidé avec de nouvelles fragmen-tations idéologiques et culturelles de la société internationale. Les doctrines politiques qui avaient dominé l’époque de la guerre froide ont perdu de leur audience planétaire, surtout celles de type marxiste, laissant la voie libre à l’emprise grandissante de valeurs hétérogènes d’inspiration ethnique, tribale et religieuse. Les représentations dominantes de la politique et les conceptions de l’histoire se sont brouillées. Elles se réaménagent, souvent rapidement. Dans ce nouvel environnement, l’héritage rationaliste des Lumières -celui qui avait inspiré la Charte des Nations unies et la légitimité des États modernes- est sur la défensive. Les passions identitaires prennent le pas sur la raison. Dieu s’arroge à nouveau le droit d’intervenir dans les affaires publiques par le biais de ses représentants autoproclamés. Les sectarismes politico-religieux ont en effet gagné en importance, marquant
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avant tout certains courants de l’islam. Les gouvernements et les partis qui s’en inspirent tendent à remettre en cause les valeurs séculières du monde moderne et s’emploient à soumettre les autorités politiques et les sociétés à des préceptes religieux. Ils alimentent des divergences relatives aux principes qui fondent la légitimité des États et le droit international public. Ces évolutions néfastes se manifestent avec une violence particulière en Afghanistan, en Inde, au Pakistan, mais égale-ment dans certains pays d’Afrique. Elles sont à l’œuvre dans l’ensemble du Moyen-Orient. La Syrie et l’Irak ont sombré dans le chaos de guerres d’inspiration confessionnelle, dans lesquelles les réseaux du tribalisme et du djihadisme jouent un rôle important. Par ailleurs, les dirigeants israéliens défendent une vision toujours plus extrême du sionisme religieux. On constate aussi dans les pays de tradition démocratique la résurgence de partis démagogiques qui s’accrochent à l’idée d’une défense ombrageuse de la souveraineté nationale, espérant ainsi résister aux effets néfastes d’un certain libéra-lisme économique et aux pressions migratoires de pays frappés par la misère ou la guerre. Ces changements idéologiques et politiques ont des enjeux de souveraineté, puisque les ethnonationalismes, aussi bien que les fondamentalismes religieux, revendiquent davantage d’auto-nomie ou ils se battent pour créer une nouvelle nation. Ils contestent par conséquent les conceptions dominantes de l’ordre politique. Les doctrines de souveraineté portent sur les représentations de l’autorité et des rapports de pouvoir. Elles comprennent des préceptes sur la nature ducontrat socialet du bien commun, les conditions de la dignité humaine, de la justice et de l’égalité. Elles concernent les fondements des liens de solidarité, l’orga-nisation des hiérarchies sociales, la répartition des biens matériels et symboliques. Cette problématique a fait l’objet d’importantes études, sollicitant des philosophes, des juristes, des politologues et des historiens. La plupart des chercheurs dans ce domaine fondent leur analyse sur le postulat que les acteurs politiques se réclament de logiques rationnelles. Ils ont ainsi tendance à
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négliger les assises affectives des rapports de domination et des liens de solidarité. Comme nous le soulignerons dans le chapitre 1, les questions de souveraineté sont toujours très chargées du point de vue émotionnel. Les phénomènes de domination et les rapports de solidarité convoquent un éventail d’affects, plus ou moins immuables, qui s’inscrivent dans la sphère des illusions, celles qui découlent des processus d’idéalisation, celles qui sont inhérentes aux liens de dépendance, subie ou volontaire, aux rapports de fraternité communautaire et aux sentiments de sécurité. Les conflits de souveraineté impliquent des intérêts matériels et symboliques, des croyances religieuses, des senti-ments d’orgueil, des ambitions chargées d’agressivité. Ils exacerbent la relation « amis-ennemis », suscitant des mouve-ments de repli communautaire, de la xénophobie, du racisme. Ils concernent surtout les rapports entre États et les interactions entre les communautés ethniques et religieuses. On ne peut comprendre les polémiques sur la souveraineté et les idéaux qu’elles animent sans passer par l’analyse et l’interprétation de ces dimensions émotionnelles de la vie politique. Les croyances idéologiques sont chargées de désirs. On le sait mieux depuis Freud. Elles relèvent d’un imaginaire convoquant des espérances. Elles comprennent aussi des illusions qui permettent à l’humanité d’affronter ses conditions de vie, celles de la perte, de la souffrance et de la mort. Les individus et les groupes les surinvestissent lorsqu’ils sont confrontés à l’insécurité, à la vulnérabilité engendrée par la misère matérielle, par l’humiliation, par des violences collec-tives, par l’oppression politique, par la fragilité ou la nature néfaste des cadres institutionnels. Or les illusions sont souvent aliénantes et dangereuses. Elles inspirent des passions meur-trières. Pour interpréter les conflits interethniques contemporains, il faut savoir d’où l’on vient. Les doctrines et les pratiques de la souveraineté étatique ont en effet beaucoup changé au cours de l’histoire contemporaine, notamment à partir de la fin du XVIIIe siècle, lorsque les révolutions américaine et française ont jeté les bases de l’État-nation. La légitimité de ce modèle de souveraineté procédait d’un imaginaire chargé de valeurs
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