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LES INTELLECTUELS ET LA CENSURE EN URSS (1965-1985)

De
410 pages
Ce livre raconte l'histoire d'une partie de l'intelligentsia soviétique à l'époque brejnévienne. Malgré la censure, ces " non-conformistes intégrés " ont fait passer leurs idées déviantes par rapport à l'idéologie dominante. Cet ouvrage montre comment cette " opposition " culturelle a pu se développer à l'époque brejnévienne et dans quelle mesure elle a contribué à l'érosion du système et à l'effondrement de l'URSS en 1991.
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Les intellectuels

et la censure en URSS (1965-1985)

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

Dernières parutions

POIRMEUR Yves et Pierre Mazet (eds), Le métier politique en représentations, 1999. CEDRONIO Marina, Hannah Arendt: Politique et histoire, 1999. CONSTANT Fred et DANIEL Justin (eds), Politique et développement dans les Caraïbes, 1999. MASSART Alexis, L'Union pour la Démocratie Française (UDF), 1999. CHARILLON Frédéric, La politique étrangère à l'épreuve du transnational, 1999. ROUSSEAU Isabelle, Mexique: une révolution silencieuse ?, 1999. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Relations internationales contemporaines, deuxième édition revue et augmentée, 1999. ARNAUD Lionel, Politiques sportives et minorités ethniques, 1999. LARRUE Corinne, Analyser les politiques publiques d'environnement, 2000. CATHERIN Véronique, La contestation des grands projets publics. Analyse microsociologique de la mobilisation des citoyens, 2000. GREVEN-BORDE Hélène et TOURNON Jean, Les identités en débat, intégration ou multiculturalisme ?,2000. PESCHE Denis, Le syndicalisme agricole spécialisé en France,2000. ROUBAN Luc (sous la dir.), Le service public en devenir, 2000. BARON Gaëlle, Évaluation, participation, apprentissage dans l'action publique, 2000. GUIRAUDON Virginie, Les politiques d'immigration en Europe, Allemagne, France, Pays-Bas, 2000. VENNESSON Pascal, Politiques de défense: institutions, innovations, européanisation, 2000. TALLARD Michèle, THÉRET Bruno et URI Didier (sous la direction de), Innovations institutionnelles et territoires, 2000. HAEGEL Florence, REY Henri, SINTOMER Yves, La xénophobie en banlieue, effets et expressions, 2000. BRAY Florence, La télévision haute définition, Naissance et mort d'un Grand projet européen, 2000. MA THIOT Pierre, Acteurs et politiques de l'emploi en France (19811993), 2000.

Ioulia ZARETSKAÏA- BALSENTE

Les intellectuels et la censure en URSS (1965-1985)

De la vérité allégorique à l'érosion du système

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7475-0105-1

A mes parents qui m'ont appris à voir audelà de la propagande, à mon mari pour son soutien fidèle tout au long de ce travail et à ma fille pour qu'elle puisse mieux comprendre ses origines.

Transcription

et translittération

du russe

Pour faciliter la compréhension, la transcription française la plus répandue a été utilisée dans le corps du texte et l'index. Dans les notes de bas de pages, ainsi que la bibliographie, la translittération ISO 91986 (F) a été utilisée.

INTRODUCTION
"L'esclave révolté dit à la fois oui et non ,,1. L'URSS s'est officiellement effondrée en 1991. Comment un pays peut-il s'écrouler si rapidement après une aussi longue période de totalitarisme, après autant d'efforts déployés à la construction d'un "avenir radieux" et de son acteur principal, "l'homme nouveau" ? A partir de la révolution d'Octobre 1917, les bolcheviks ont constamment essayé de créer le modèle d'une société exemplaire au sens marxiste-léniniste du terme. Pourtant, en 1991, le pays est si vulnérable qu'il s'effondre. Cette vulnérabilité s'est progressivement accrue, essentiellement à partir des années soixante. Des changements dans la société ont probablement contribué à l'arrivée au pouvoir de Mikhail Gorbatchev en 1985, mais lui-même n'a pas compris leur ampleu~. Comme le remarque Hélène Carrère d'Encausse: "L'URSS dont Gorbatchev avait hérité en 1985 n'existait déjà plus lorsqu'il arriva au pouvoir. Sans doute l'Etat, ses instruments d'autorité et de coercition, sa puissance, son territoire étaient encore là. Mais la société avait déserté l'URSS. Tout un chacun savait que toute l'URSS n'était que village de Potemkine. (..) C'est dans les esprits que le système communiste est mort d'abord,3. Que s'est-il passé exactement dans les mentalités? Comment ontelles évolué et comment cette évolution a-t-elle favorisé l'effondrement progressif du système? Selon l'hypothèse de départ privilégiée dans cet ouvrage, les changements provenaient essentiellement de la sphère culturelle. Cette hypothèse s'inscrit dans la problématique de l'interaction entre le pouvoir et la société à travers
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Albert CAMUS, L 'homme révolté, Paris:

Gallimard,

1951, p. 26.

Comme a remarqué M. Gorbacev au plénum du CC du PCUS au mois de janvier 1987, "la tâche de la perestroïka est devenue plus difficile car les problèmes accumulés dans la société sont plus profonds qu'ils nous paraissaient". "0 perestrojke i kadrovoj politike partH". Doklad na Plenume CK KPSS 27 ânvarâ 1987, in : M. S. GORBACEV, Izbrannye reci i stat'i, Moscou: Politizdat, 1987, t. N, p. 299. 3 Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, L'URSS de la Révolution à la mort de Staline, op. cît., p. 368.

la culture. Comment la culture peut-elle conduire à des changements dans la société? Se substitue-t-elle à un mode de communication entre le pouvoir et la société ou marque-t-elle leur rupture? Par "culture", on entend tout d'abord la production intellectuelle et artistique (la culture au sens esthétique du terme) mais également le mode de vie et les coutumes; autrement dit: la culture dans son sens anthropologique.4 Peut-on parler de culture dans une société totalitaire? Certainement, car elle existe sous une forme spécifique en tant que culture totalitaire quel que soit le pays: l'Italie fasciste, l'Allemagne nazie, l'URSS stalinienne, la Chine. A ce propos Igor Golomchtok cite cinq caractéristiques5. La plus importante est la culture en tant qu'arme idéologique de l'État et instrument de lutte au service du pouvoir. Aucune autre forme de culture n'a le droit d'exister ouvertement dans un tel contexte. Alors pourquoi la culture a-t-elle joué un rôle aussi important dans l'avènement de la perestroïka? Si à l'apogée de l'État totalitaire, l'opposition ouverte n'est pas possible (le sentimentde peur ne permet pas le moindre écart vis-à-vis des dogmes idéologiques), elle peut cependant s'affirmer au tout début ou au contraire durant les phases terminales du totalitarisme6. Panni les régimes totalitaires, le régime soviétique est celui qui a duré le plus longtemps. Plus le système idéologique vieillissait, plus il devenait perméable et permettait l'émergence de vues hétérodoxes. C'est précisément durant la phase de décadence du système que cette "hérésie" idéologique peut accélérer les changements. Dans l'impossibilité d'utiliser la scène politique pour exprimer leurs idées, les intellectuels confèrent à leurs œuvres artistiques un pouvoir d'expression. "Il semblerait que la Russie ait fait jouer à sa littérature le rôle de toutes les sciences humaines, des sciences politiques à la sociologie?, de l'histoire à la philosophie"s, remarque A. Berelowitch.
4 "Le mot culture oscille entre, d'une part, un sens total et un sens résiduel,. d'autre part, un sens anthropo-sociologique et un sens éthico-esthétique". Edgar MORIN, Sociologie, Paris: Fayard, 1984, p. 157. 5 Igor GOLOMSTOK, L'art totalitaire. Union Soviétique, Ille Reich, Italie fasciste, Chine, Editions Carré, 1991, p. 12. 6 A. Hamilton cite le cas d'intellectuels s'opposant au régime nazi en 1933. Mais selon lui, cette opposition ne se manifeste plus ouvertement vers 1936-37, au moment où le pouvoir nazi est le plus puissant. Cf. Alastar HAMILTON, L'illusion fasciste. Les intellectuels et lefascisme 1919-1945, Paris: Gallimard, 1973, 334 p. 7 La meilleure preuve du caractère social de la littérature et de son lien direct avec la sociologie est apportée par de nombreuses publications littéraires et sociologues, réunies dans la bibliographie faite par A. I. Rejtblat (A. I. REJTBLA T, Kniga, étenié, biblioteka. Sovetskie issledovaniâ po sociologii éteniâ 1965-1985. Bibliografiéeskij

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En outre, la sphère culturelle est également un moyen d'élargir le débat politique: les exemples de débats autour de B. Pasternak ou autour de A. Soljenitsyne sont les plus significatifs, mais il y en avait d'autres. La sphère culturelle, et la littérature en particulier, occupent dans la tradition russe une place très importante. "Pour la Russie, la littérature est un point de départ, le symbole de la foi, le fondement idéologique et moral. On peut interpréter comme on veut l'histoire, la politique, la religion, le caractère national mais il suffit de prononcer "Pouchkine" et des antagonistes feront un signe de tête affirmati.f9. Certes, les domaines économique10 et politique influencent aussi des mentalités. Mais le domaine culturel a l'avantage de disposer d'une forme d'expression allégorique: les artistes peuvent faire passer leurs idées non-conformistes entre les lignes de leurs œuvres. Les changements survenus dans la société vers 1985 sont donc en grande partie dus à la littérature, au cinéma, aux chansons, au théâtre, à la peinture, etc. Cet ouvrage tentera de démontrer le rôle joué par des artistes (les représentants de l'intelligentsia créatrice Il) qui, sans être les vecteurs
ukazatel', Moscou, GBL, 1987, 79 p.) Deux articles sont particulièrement intéressants: E. STARIKOV A, "Sociologiceskij aspekt sovremennoj derevenskoj prosy", Voprosy literatury, 1972, n° 7, p. 11.36. Marina VOL YNSKAÂ, "Eti neprostye 'prostye istiny"', Literaturnaâ uceba, 1985, n° 2. Les auteurs de ces articles font un "sondage sociologique" en utilisant les personnages littéraires comme répondants! Les deux auteurs se disent que la sincérité de ces derniers est supérieure à celle de véritables répondants, en particulier en ce qui concerne les "anti-valeurs". Cf. les résultats des "sondages" présentés dans ces articles dans la troisième partie de ce livre. 8 Alexis BERELOWITCH, "Des romans contre les tabous de l'histoire", in: Alain BROSSAT, A l'Est, la mémoire retrouvée, Paris: Editions la Découverte, 1990, p. 430. 9 Petr V AJL et Aleksandr GENIS, Rodnaâ rec', Moscou: Nezavisimaâ gazeta, 1991,

Dans la mesure où le terme est acceptable dans le contexte soviétique, car les lois économiques ont été remplacées par les lois idéologiques. Il La sociologie soviétique distingue deux groupes au sein de l'intelligentsia: l'intelligentsia technique (tehniceskaâ) et scientifique (naucnaâ) d'une part et l'intelligentsia artistique ou créatrice (en russe tvorceksaâ ou hudofestvennaâ) d'autre part. Le premier groupe est constitué de personnes ayant reçu une formation supérieure technique ou scientifique à l'opposé du second regroupant ceux qui ont suivi une formation artistique supérieure et s'occupant "de la production des œuvres d'art" Cf. M. N. RUTKEVIC, "Social'no-klassovaâ structura socialisticeskogo obsestva i ee otrazenie v sisteme ponâtij", Sociologiceskie issledovaniâ, 1979, n° 1, p.22-32 ; V. A. KOPYRIN, "Sociologiceskoe issledovanie hudozestvennoj intelligencii", Sociologiceskie issledovaniâ, 1975, n° 2, p.74-81. Ce second groupe sera parfois désigné dans cet ouvrage par le terme "intellectuels". Il

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de l'idéologie soviétique, et sans non plus être des opposants directs à cette idéologie, ont essayé de faire comprendre aux dirigeants et à la société la nécessité de changements. "Les profondes transformations que connaît la société soviétique, les changements de mentalité, l'émergence de nouvelles valeurs trouvent dans les années soixante et soixante-dix leur expression privilégiée dans la sphère culturelle" 12. La difficulté de ces artistes provenait de leur position ambiguë: entre leur devoir de vérité et leur propre sécurité. Ce problème éthique en cachait un autre: celui de la diffusion de leur œuvre et de son influence possible sur la population. Le dilemme entre la dissidence et l'officialité, entre le glaive et le bouclier, a été dépassé par ces artistes en faveur d'une "troisième voie", celle du non-conformisme intégré. Cette position leur octroyait la possibilité de dire une partie de la vérité sur le régime et surtout d'être connus par la population. Qui remportera la victoire dans la bataille pour franchir la barrière idéologique? Est-ce vraiment une bataille ou convient-il plutôt de parler d'un modus vivendi? Edgar Morin s'arrête dans son ouvrage sur ce type de comportement: "Il y a évidemment des situations intermédiaires entre la totale répression de la déviance intellectuelle et sa libre expression. Au cours de l'histoire des sociétés occidentales et récemment encore au sein des systèmes totalitaires, ilfut des esprits qui rusèrent avec le Tabou et la Censure, jouèrent apparemment double jeu, consentirent à feindre ce qu'ils ne croyaient pas pour sauver ce qu'ils croyaient"]3. Imaginons la société comme un océan avec des filets de pêche installés. Il convient alors d'examiner deux types de "filets" : le filet moral et le filet institutionnel. Le filet moral sous-entend tout le travail idéologique accompli pour mener à bien la propagande soviétique visant la formation de l"'homme nouveau". Le filet institutionnel représente la censure: elle a les mêmes objectifs que la propagande, mais s'accompagne en plus d'un pouvoir d'interdiction. Comment les intellectuels ont-ils pu s'adresser à la population en passant à travers ces deux filets? L'apparition des non-conformistes intégrés se situe à l'intersection de deux antinomies: privé-public et humain- anti-humain. A l'époque de Staline, le "public" et le "privé" forment un seul espace. La sphère privée est totalement absorbée par la sphère
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Alexis BERELOWITCH et Michel WIEVIORKA, Les Russes d'en bas. Enquête sur la Russie post-communiste, Paris: Seuil, 1996, p. 345. 13 Edgar MORIN, La Méthode 4. Les Idées. Leur habitat, leur vie, leur mœurs, leur organisation, Paris: Seuil, 1991, p. 32.

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publique14, c'est pour cette raison que la Patrie est souvent symbolisée par une fiancée, une mère, une femme. "Nous aimons la Patrie comme une fiancée, nous nous occupons d'elle comme d'une mère tendre", disent les paroles d'une chanson très largement diffusée; "La mère patrie vous appelle" proclame une affiche pendant la guerre. A l'école, pour expliquer la signification du mot" amour", l'instituteur illustrait son propos par des exemples tels que "l'amour envers la Patrie", etc. A partir de 1956, après le XXe congrès du PCDS, la société s'ouvre et le "privé" commence à se manifester timidement. La période de "dégel" de la deuxième moitié des années cinquante est mise entre parenthèses de 1962 à 1964. Durant ces années-là, la société soviétique est en position d'attente, et dès 1965, la sphère privée entre dans les "cuisines"15. C'est notamment à cette époque que la division entre les domaines public et privé, invisible à la surface, commence à se manifester. La rupture croissante entre la société et le pouvoir érode progressivement le système. Le domaine public est caractérisé par l'idéologie officielle (marxisme-léninisme et réalisme socialiste dans les arts), le langage officiel (la langue de bois) et l'opinion officiellel6. Ces trois composantes sont soit trop utopiques, soit trop artificielles pour permettre d'établir un lien avec la société. A première vue, la société accepte le domaine public, car il est le seul doté d'une existence officielle, mais elle se crée un domaine privé. "Le repliement sur la vie privée, l'intensification de cette vie privée, créent une myriade de domaines clos où pénètrent très mal les réseaux pourtant hyper ramifiés de l'Appareil"1? La rupture entre le public et le privé croît avec le vieillissement du système et de ses moyens d'influence, son éloignement de la réalité ainsi que le mûrissement des esprits, l'élargissement et l'élévation du niveau d'instruction de la population. Le modèle de société de l'idéologie communiste ne marche plus. L'œuvre échappe à son maître et cette perte de contrôle pose la question de la viabilité du système totalitaire.

14 C'est le propre du totalitarisme. Cf. Hannah ARENDT, Le système totalitaire, Paris: Editions du Seuil, 1972, 320 p. 15 Cf. l'étude ultérieure du phénomène des "cuisines". 16 Le cliché préféré de la langue de bois qui fait appel à l'opinion officielle du peuple est "il est émis l'opinion que..." (en russe est' mnenie). Malheureusement, on ne sait jamais de qui vient cette opinion ou au contraire, on sait très bien qu'elle est "suggérée" par le fouvoir. 7 Edgar MORIN, De la nature de ['URSS, op. cit., p. 154.

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Dans le cadre de la deuxième antinomie (humain-antihumain), le non-conformisme apparaît comme une réaction de l'organisme humain à une violation inhumaine; son apparition remonte donc à l'origine de cette violence, même si elle devient plus visible après 1956. Pour parler de la naissance du non-conformisme intégré, il convient d'évoquer le cycle d'existence de ce phénomène afin d'évaluer ses variations d'amplitude. On peut distin~uer les périodes suivantes dans l'histoire du non-conformisme intégré 8 : 1917-1929, la fondation des bases du système; 1929-1956, la consolidation du système; 19561962 le "dégel" ; 1962-1964, les premiers regels ; 1964-1985, zastoï (la stagnation). Après la révolution et l'instauration de la dictature du prolétariat vient la période du communisme de guerre. Tous les domaines de la culture sont mobilisés au service de l'objectif principal du pouvoir : uniformiser les esprits. Les institutions de la censure se mettent en place à cette époque. Mais ce n'est que le commencement et les dirigeants hésitent encore sur les moyens à déployer pour mener la bataille culturelle et économique. Sur le plan économique, le communisme de guerre cède la place à la Nouvelle Politique Economique (NEP) vers le début des années vingt; parallèlement, sur le plan culturel, la négation totale et extrême de tout le passé laisse place à une tolérance partielle des différents points de vue. La doctrine du pouvoir n'est pas encore complètement établie, d'où une certaine tolérance vis-à-vis de différents groupes littéraires: l'association panrusse des écrivains prolétariens VAPP (devenue par la suite RAPP, incluant des organisations littéraires telles que les Frères Serapions, Lef, les "imaginistes", les constructivistes et d'autres écrivains n'appartenant encore à aucune de ces associations littéraires comme L. Leonov, A. Tolstoï, M. Chaguinian) coexiste avec le mouvement popoutchiki19 (les compagnons de route). Les membres de la VAPP sont des écrivains communistes convaincus de la nécessité de l'anéantissement de l'art du passé considéré comme bourgeois et de la naissance de l'art prolétarien. Les popoutchiki n'étaient pas membres du Parti et ne soutenaient pas complètement les idées de la révolution;
Ce découpage peut paraître approximatif. Il est probablement possible d'établir des dates plus détaillées (également pour le degré d'intégration des artistes), mais tel n'est pas le but de ce livre. En revanche, les périodes proposées permettent de montrer que le non-conformisme intégré trouve ses racines dès l'aube de l'histoire soviétique. 19 Cette dénomination a été employée pour la première fois par A. Lunacarskij, à l'époque Commissaire du Peuple chargé de l'instruction, pour désigner les membres de l'association les Frères Serapion. Ce concept a été repris par la suite par L. Trockij. 18

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ils sympathisaient néanmoins avec la volonté des bolcheviques de renouveler le monde. Autrement dit, beaucoup d'entre eux prenaient "un engagement à distance,,2ovis-à-vis du nouveau régime. Au début, le Parti, espérant que les popoutchiki ado~teraient finalement l'idéologie communiste, essaie de les soutenir 1. Suivent quelques années de liberté relative (bien que les institutions de la censure existent déjà dès 1922), qui pennettent la parution d'ouvrages de D. Kharms22, de M. Boulgakov, de B. Pilniak, d'I. Ilf et de E. Petrov, de I. Olecha, de M. Zochtchenko, etc. Rares sont les intellectuels qui comprennent rapidement l'évolution de leur pays, tel E. Zamiatine (qui était d'ailleurs membre du Parti bolchevique de 1905 à 1917), avec son roman Nous autres. Il y décrit la société totalitaire de la même façon que G. Orwell le fera plus tard dans 1984. C'est l'époque où le système soviétique se forme, une période très importante pour l'avenir du pays. "Dans la période qui précède la révolution de 1917 et dans celle qui va de la révolution à 1930, aucune évolution de la Russie n'est tracée par avance. Tous les chemins restaient ouverts"23. La période suivante est celle de la consolidation du système. Elle s'étend de 1929 à 1956. L'année 1929 est celle du grand tournant. Le Parti lance alors un programme de collectivisation et d'industrialisation. Ce sont là les deux principaux volets de son programme, le troisième étant la révolution culturelle24. La résolution du Comité Centra125 du 23 avril 1932 "Sur la restructuration des organisations littéraires et artistiques" met fin à l'existence de

En parlant des compagnons de route en France, D. Caute signale: "Fondamentalement l'engagement du compagnon de route est un engagement à distance, non seulement géographique, mais aussi culturel et affectif." David CAUTE, Les compagnons de route 1917-1968, Paris: Robert Laffont, 1979, p. 14. 21 Cf. APRF, F. 3, op. 34, D. 185, p. 5..10, in: Vestnik (l'annexe d'Istoénik) 1995, N 6, p.131-136 ; Cf. La résolution du CC RKP (b) "0 politike partH v oblasti hudozestvennoj literatury (1925) in : 0 partijnoj i sovetskoj peéati. Shornik dokumentov, Moscou, 1954,

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~.343. 2

D. Harms est le représentant le plus connu du groupe des poètes "OBERIU" formé à Leningrad entre 1926 et 1927. 23 Hélène CARRERE D'ENCAUSSE. L'URSS de la Révolution à la mort de Staline. Paris: Editions du Seuil, 1993, p. 167. 24 Cf. Régine ROBIN, Le réalisme socialiste. Une esthétique impossible, Paris: Payot, 1986, p.35 ; Cf. Sheila FITZPATRICK (sous la direction de), Cultural Revolution in Russia, 1928-1931, Bloomington: Indiana University Press, 1978,340 p. 25 Par la suite, on utilisera l'abréviation CC.

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plusieurs associations littéraires. Le 1er septembre 193426 se tient le
premier Congrès des Ecrivains de l'URSS. La définition du réalisme socialiste, proclamée à la tribune de ce Congrès, a été étendue ensuite à l'ensemble des arts. L'Union des Ecrivains, qui désormais jouera un rôle primordial dans la vie culturelle de l'URSS, impose son monopole sur la vie littéraire en URSS. Il est difficile de parler de nonconfonnisme intégré à cette époque, mais déjà certains artistes ont leur opinion personnelle sur le système. Leur comportement diffère. Parmi eux, E. Zamiatine adopte sans doute l'attitude la plus radicale en rompant avec le système. M. Boulgakov se trouve également à la limite du licite, mais il essaie néanmoins de s'intégrer dans le système. Se sentant incapable de mentir, il refuse d'écrire des pièces "communistes". Il ne se considère pas pour autant comme un homme politique, mais comme un homme de lettres et fait quelques tentatives d'intégration: il accepte un travail au théâtre d'Art et au TRAM (le théâtre de la jeunesse ouvrière). Mais son œuvre reste inacceptable pour le pouvoir soviétique. D'autres artistes choisissent de s'éloigner en se tournant vers la littérature pour enfants (K. Tchoukovski, E. Chvartz, D. Kharms27), les traductions (B. Pasternak, K. Tchoukovski, Arseni Tarkovski) ou décident alors d'écrire pour le "tiroir,,28 (M. Prichvine29, B. Pasternak, A. Platonov3Û).Tous ces écrivains avaient le

La même année, S. Kirov, premier secrétaire du Comité du Parti de Leningrad a été tué sur ordre secret de Stalin. Les grandes purges des années trente prennent toute leur ampleur à partir de cette année-là. 27 Bien que pour eux la littérature pour enfants ne représente sans doute pas une fuite mais un moyen d'exprimer leurs idées. Celles-ci se retrouvent dans les expressions de la petite Galâ Cf. K. CUKOVSKIJ, Dt dvuh do pâti, Moscou, 1955, 181 p. ou dans les poésies de D. Kharms pour les enfants Cf. Svetozar SISMAN, Neskol'ko veselyh i grustnyh istorij 0 Daniile Harmse i ego druz'âh, Leningrad, 1991, p. 97. 28 Cette expression signifie que les artistes écrivent leurs œuvres en sachant qu'ils ne pourront jamais les présenter pour une publication officielle et qu'ils les mettront dans un tiroir de leur bureau. Il existe une notion semblable pour le cinéma: "étagère". Dans ce cas-là, il s'agit de l'étagère des scénarios de films non réalisés ou des films qui ont ~assé la première étape de la censure, mais ont été interdits à la projection par la suite. 9 M. Pri~vin, écrivain dont l'œuvre est étudiée à l'école, a été considéré à l'époque soviétique comme un spécialiste dans la description de la nature. A l'époque de la perestroika, on découvre que cet écrivain prônait la liberté pour l'artiste de choisir les sujets à aborder dans son œuvre. Dans son discours en 1932 au plénum du Congrès des Ecrivains, il disait: "Les essais, c'est une très bonne littérature. Mais dès que ce sont des essais commandés, cela devient mécanique et impossible à lire" cité in : Marietta CUDAKOV A, "Bez gneva i pristrastiâ", Novyj Mir, 1988, n° 9, p.243. Son journal publié en 1990 montre la continuité de ses idées: "La prétention de 'tout le monde' aux valeurs matérielles déborde sur les valeurs spirituelles. Le socialisme est un état de la

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sentiment d'être étrangers aux idées du pouvoir soviétique, et en même temps certains étaient intégrés dans le système. A la fin de sa vie, I. Ehrenbourg a écrit un poème sur un mouton qui a passé sa vie à bêler avec les autres moutons, avant de décider de mourir à sa façon. Ce poème est représentatif de l'état d'esprit général des ces intellectuels. Certes, à l'époque de la terreur, ces manifestations du nonconformisme intégré sont très timides. Néanmoins, la voie est ouverte: la position des popoutchiki suggère que le non-conformisme intégré n'est pas né ex nihilo. En 1956, lors du XXe Congrès du PCUS, N. Khrouchtchev présente le rapport secret sur la reconnaissance du culte de la personnalité de Staline. La fin des années cinquante et le début des années soixante marquent une période de relative liberté (le "dégel,,31) pour toute la population et surtout pour l'intelligentsia, épuisée par la terreur stalinienne. Les intellectuels qui y participent sont nommés les chestidessiatniki (les hommes des années soixante). La jeunesse se réunit alors dans les cafés, dans les Instituts ou tout simplement à l'occasion de soirées privées pour écouter les poètes et discuter avec eux. Toute une génération de jeunes quelque peu idéalistes, espérant la fin du régime totalitaire, s'est rassemblée. Les graines de liberté ont trouvé un sol fertile à cette époque. Il ne faut pas oublier que ces années sont celles où le Parti lance sa campagne idéologique contre B. Pasternak; son roman le Docteur Jivago ayant été interdit de publication en URSS, il l'a laissé publier en Italie, en 1957. De plus, quelques mois plus tard, il reçoit le Prix Nobel de littérature, que le gouvernement soviétique l'oblige à refuser. Exclu de l'Union des Ecrivains, injurié par les autorités soviétiques32 et par une opinion

société où tout le monde veut boire dans le même récipient". Mihail PRI8VlN, "Dnevnik 1942", Celovek, 1993, n° 4, p. 136. 30 Les anti-utopies du communisme, que créaient A. Platonov, ne pouvaient pas être publiées à l'époque. Dans son roman, éevengur (1927 -1928), il montre que l'instauration du communisme exige la liquidation cruelle de tout le passé. Dans son autre roman Kotlovan (La Fouille) (1929-1930), Platonov montre comment les prolétaires creusant sans fin les fondations d'un palais unique ne deviennent que les instruments d'une Idée désincarnée. Les deux romans symbolisent l'échec de l'utopie. 31 Ce nom est repris du titre de l'ouvrage d'Il'â Erenburg Ottepel (Le dégel) publié en 1954. 32 Semi~astnyj, à l'époque premier secrétaire du Komsomol, dans son discours prononcé le 29 octobre 1958 a dit: "Si l'on comparait Pasternak à un porc, eh bien, un porc n'aurait pas fait ce qu'il a fait... Il a souillé l'endroit où il mange, sali ceux qui travaillent pour le faire vivre... Pourquoi cet émigré de l'intérieur n'irait-il pas respirer un peu ['air capitaliste... Qu'il devienne donc un véritable émigré, et qu'il s'en aille dans

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publique manipulée33, il est réduit à la misère. "Bien que l'affaire Pasternak se termine tristement par la solitude de l'écrivain dans son pays, elle inaugure pourtant une nouvelle période dans les rapports du régime et de la société. La persécution, quand elle ne tue plus, rend visible celui qu'elle poursuit. Quand elle ne détruit pas la littérature d'opposition, elle la fait lireu34. La publication de la nouvelle de Soljenitsyne Une journée d'Ivan Denissovitch dans la revue Novy Mir en 1962, marque le point culminant de la symphonie du "dégel". Le Parti, tel un orchestre, joue le thème de la liberté d'esprit diminuendo. Le 1er décembre 1962, Nikita Sergeevitch Khrouchtchev visite une exposition de peintres abstraits au Manège et manifeste sa fureur devant des tableaux dont le sens lui échappe. Il repart, blême de colère, en traitant les peintres de "pédérastes,,3S, "d'onanistes" et en affirmant qu' "un âne avec sa queue pouvait faire la même peinture" et quttton ne va pas prendre ces taches36avec nous dans le communisme".L'expositionest fermée dès le lendemain. Les intellectuels adressent une lettre à Nikita Sergeevitch en lui demandant de persévérer dans la ligne antistalinienne37. En réponse, Khrouchtchev organise des rencontres avec les intellectuels où il les injurie ouvertement. On lui a pardonné, car c'est lui qui avait dénoncé le culte de la personnalité. Sur sa tombe, le sculpteur Ernst Neïzvestny, victime lui aussi des insultes de Khrouchtchev, a construit un monument en noir et blanc, représentant les deux faces de la personnalité de cet homme. Ce "regel" après le

son paradis capitaliste." Cité dans: Le dossier de l'affaire Pasternak. Archives du Comité Central et du Politburo. op. cit., p. 118. 33 Cf. Ibid., p. 111..115. 34 François FURET, Le passé d'une illusion, Paris: Robert Laffont, 1995, p. 550. Selon D. Sloan le non-conformisme intégré a été inspiré par B. Pasternak. Dauphine SLOAN (de Villardi de Montlaur), L'écrivainface au système soviétique: une étude de l'interaction entre l'écrivain non-conformiste et la société depuis le xxe congrès du PCUS: 1956-1984, Thèse de troisième cycle. Paris V, 1984, p. 106. Sans être le seul, B. Pasternak a fortement influencé les non-conformistes intégrés. Ce n'est par hasard si A. V oznesenskij répétait pendant que Hrusev l'insultait dans la salle du Kremlin le 7 mars 1963 : "Je suis un élève de Pasternak". Cf. Andrej VOZNESENSKIJ, Aksioma Samoiska, SP Ikpa, 1990, p. 171-180. 3S ItEn jugeant vos expériences, je commence à penser que vous êtes tous pédérastes et qu'il faut vous mettre en prison pour dix ans", in: Edward 1. BROWN, Russian Literature since the Revolution, Harvard University Press, 1982, p. 226. 36 Il s'agit des images des grandes taches sur le tableau de Nikonov Les géologues. 37 Cette lettre, rédigée par J. Erenbourg, est signée par 19 personnes dont K. Cukovskij, I. Selvinskij, M. Romm, D. Sostakovic, V. Kaverin, K. Simonov et d'autres.

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"dégel" amorce l'époque brejnévienne qui débutera avec les intentions de "restalinisation". En 1964, Brejnev arrive au pouvoir, et, de l'époque en noir et blanc de Khrouchtchev, on passe à l'époque grisâtre de Brejnev. L'impact de l'époque khrouchtchevienne38 est très grand sur la mentalité des années Brejnev. Une fois la liberté entrevue, une grande partie des intellectuels, incapable de revenir à la stratégie du silence, s'est inscrite dans la lutte pour la liberté d'expression. Les intellectuels commençaient à choisir leur camp. A partir de ce moment-là, on peut parler "d'une ligne de partage des eaux" et de différentes variantes du non-conformisme. Il fallait définir sa position face au pouvoir en établissant son propre "consensus social,,39. Les années 1965-1975 furent d'une part les années d'expansion du Samizdat et d'autre part celles de la reprise en main de la vie intellectuelle par le gouvernement qui poursuivait la formation de "l'homme nouveau". L'année 1966 est marquée par le procès d'A. Siniavski et d'I. Daniel, qui ont osé publier leurs œuvres à l'étranger. Tous deux ont été condamnés à la détention (sept ans pour Siniavski, cinq ans pour Daniel). Ensuite commence (ou continue ?) toute une série de procès et d'expulsions du pays: procès de Boukovski (1972), émigration de Brodski (1972), émigration de Siniavski (1973), expulsion de Soljenitsyne (1974), émigration de Galitch (1974), émigration d'Amalrik (1976), expulsion de Sakharov à Gorki (1980) et décret sur la privation de Sakharov des distinctions de l'Etat soviétique; Voïnovitch, exilé, déchu de la citoyenneté soviétique (1980), même sanction pour Aksionov (1981) et plus tard pour Tarkovski, etc. Les exemples ne manquent pas. Les conséquences ne se font pas attendre. "L'expansion du Samizdat a été suivie d'un ralentissement, une partie des écrivains ayant émigré, étant morts ou réduits au silenceu4o.Après la "normalisation" tchécoslovaque en 1968, vers le début des années soixante-dix la société soviétique entre dans le dernier stade de l'époque de stagnation, où l'opposition ouverte devient de plus en plus difficile. A ce moment-là, il convient plutôt de parler de modèles d'adaptation à la vie politique, et en particulier du non-conformisme
38 "Dans un Etat autoritaire et centralisé comme l'Union Soviétique, chaque gouvernement crée sa propre époque". Roj MEDVEDEV, "L. I. Bremev. Licnost' i è~oha", Druiba narodov, 1991, n° 1, p. 211. 3 Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, Le pouvoir confisqué, Paris: Flammarion, 1980, p. 260. 40 A. DRA WICZ, ItLalittérature des années soixante-dix et du début des années quatre.. vingt", in: Efim ETKIND, Histoire de la littérature russe, op. cit., p. 704. 19

intégré. Les possibilités de faire passer des messages à travers la censure et les motivations de cette adaptation variaient en fonction de la génération. Cette période est également déterminante, car c'est la dernière avant la dégénérescence du système. nCe n'est pas l'année 1937 qui signifie la tragédie du système. (...) La tragédie du système est présentée par les tranquilles années soixante-dix quand tout le monde s'est adapté"41. Cette apparente tranquillité à l'époque de la stagnation cachait une bombe à retardement, dont l'explosion a commencé avec la perestroïka. De ces réflexions sur les différentes périodes des relations entre le pouvoir et les intellectuels, on peut conclure que si l'existence du nonconformisme intégré remonte à l'origine même du pouvoir soviétique, son épanouissement date plutôt de la stagnation brejnévienne. A l'époque du ndégeln, la sphère officielle se voit octroyer la possibilité d'exprimer des idées non-conformistes. Ce non-conformisme se transforme pour certains en non-conformisme intégré à l'époque de Brejnev. Cette intégration a un prix que cet ouvrage tentera d'évaluer. L'apothéose (et paradoxalement la fin) du non-conformisme intégré commence avec Gorbatchev et les changements qui apparaissent dans le système. En amorçant l'ouverture du système, Gorbatchev modifie également le rapport entre le pouvoir et les artistes. Cette transformation rompt la légitimité du non-conformisme intégré. D'autant plus que les idées non-conformistes deviennent celles de la perestroïka et de la majorité de la population. Le non-conformisme intégré disparaît très rapidement. Ainsi le cadre historique de cet ouvrage se situe-t-il à l'époque de la stagnation. La période choisie correspond au vieillissement idéologique du système, qui d'une part, ne permet pas encore l'opposition ouverte (le cas de nombreux dissidents l'ont prouvé), mais qui d'autre part, ne peut plus empêcher le mûrissement des pensées non-conformistes. Après avoir déterminé la place du non-conformisme intégré dans les rapports avec le pouvoir, comment définir à présent le nonconformisme intégré par rapport au non-conformisme, au conformisme ou à la dissidence? Janina Markiewicz-Lagneau, la première à avoir utilisé le terme de non-conformisme intégré, distingue trois attitudes de l'intelligentsia 42
41 42

G. POPOV,

"S tocki zreniâ ekonomista", Nauka i iizn', 1987, n° 4, p. 75. En ce qui concerne la détermination de l'intelligentsia, Janina Markewicz-Lagneau

s'en tient à la conception courante soviétique: c'est un groupe social qui rassemble des individus ayant un niveau d'instruction supérieur et qui exerce un métier intellectuel.

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face à son propre rôle. La première est le confonnisme. "Les conformistes ne peuvent être que les échos sonores de la doctrine officielle"43. La deuxième attitude, le non-conformisme intégré, "caractérise tous ceux qui ont à cœur de faire leur métier en s'insérant dans les structures qui leur sont imposées (..), mais qui mettent l'accent dans leur pratique quotidienne sur le rôle que nous avons appelé de critique social,,44. Ce mode de comportement se différencie du précédent par la primauté de l'innovation sur la routine, par le désir de créer des valeurs au lieu de les reproduire. La troisième attitude est le refus. Il s'agit de l'anti-conformisme non intégré qui fait référence à ceux qui "ne s'attardent pas aux dysfonctionnements partiels ou sectoriels du régime, mais qui en récusent la légitimité ou tiennent pour impossible l'amélioration de son fonctionnement,,45. Dauphine Sloan fait une classification semblable en divisant l'intelligentsia en trois groupes: les conformistes, les non-conformistes intégrés et les non-conformistes46. On peut affiner ces classifications en proposant, pour le groupe des non-conformistes une division entre non-conformistes et dissidents. Les conformistes sont des personnes qui suivent la ligne du pouvoir sans se poser de questions d'ordre moral et dans le seul but d'obtenir des privilèges de toutes sortes. Par opposition, les non-conformistes sont ceux qui veulent vivre selon leurs propres principes, sans pour autant mener une lutte contre le pouvoir en place (il s'agit d'une deuxième culture ou d'une culture parallèle, dont le meilleur exemple
Cette définition s'accorde à la sociologie soviétique. (Cf. N. M. RUTKEVIC et F. R. FnJPOV, Social'nye peremeseniâ, Moscou, 1970, p. 253 ; Cf. T. ZASLA vSKAÂ et R. RYVKINA, Sociologiâ ekonomicesko) iizni, Novosibirsk: Nauka, 1991, p.420). En revanche, elle oublie un élément que les intellectuels eux-mêmes s'attribuent et qui est important dans le cadre de la présente recherche. Il s'agit d'une certaine manière de vie obligeant les personnes à suivre les principes d'un comportement socialement honnête (porâdocnost' en russe). Cf. par exemple: L. GUDKOV, B. DUBIN, Intelligenciâ. Zametki 0 literaturno-politiceskih illuziâh, Moscou: Epicentr/Har'kov: Folio, 1995, 192 P ; D. S. LIHACEV, "0 russkoj intelligencii", Novy} mir, 1993, n° 2, p.3 ; V. BAHTIN, "Narod i vlast", Neva, 1996, n° 1, p. 179-194. Voir également la deuxième partie de cet ouvrage. 43 Janina MARKIEWICZ-LAGNEAU, "La fin de l'intelligentsia? Formation et transformation de l'intelligentsia soviétique", Revue d'études comparatives Est-Ouest, décembre 1976, p. 66. 44 Janina MARKIEWICZ-LAGNEAU, "La fin de l'intelligentsia? Formation et transformation de l'intelligentsia soviétique", op. cil., p. 65. 45 Ibid. 46 Dauphine SLOAN (de Villardi de Montlaur), L'écrivainface au système soviétique, op. cit., p. 100.

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est le Samizdat47). Les dissidents, quant à eux, sont des personnes qui, ayant des vues différentes sur la société, mènent une lutte contre le pouvoir. Les non-conformistes intégrés (Le. acceptés, tolérés) sont COIU1US une grande partie de la population (contrairement au par Samizdat) et dans la plupart des cas acceptés par le pouvoir. Leurs idées peuvent être les mêmes que celles des dissidents: la démocratisation, la recherche d'un socialisme à visage humain, etc., mais ils les présentent d'une manière moins radicale48. Les nonconformistes intégrés essaient d'utiliser leur renom et leurs liens avec le système pour mener une conversation honnête avec la population, même si leurs messages sont à décrypter entre les lignes, surtout quand ils ont une forme humoristique ou fantastique. Ces définitions semblent très approximatives à première vue, car il n'existe pas de frontières exactes pour les délimiter. De plus, l'évolution et le glissement d'une catégorie à l'autre est tout à fait possible. Cette transformation se passe toujours dans un seul sens: du caractère officiel vers la dissidence. En fait, comme le souligne Hélène Carrère d'Encausse, il s'agit d'un "consensus social", avec des degrés et des motivations différents. "Ce consensus s'opère autour d'une culture politique définie par le pouvoir,,49. Caroline Ibos-Hervé parle du "marché" entre les non-conformistes intégrés et le Parti à l'époque brejnévienne5o. Parmi les quatre groupes définis au sein de l'intelligentsia (les conformistes, les non-conformistes intégrés, les non-conformistes et les dissidents), les non-conformistes intégrés ont
47 Samizdat vient de l'abréviation russe signifiant "auto-édition". Il s'agit d'un phénomène caractéristique des années 1965-1975 en URSS. Les œuvres littéraires interdites par la censure, et par la suite des textes politiques, ont été photocopiés et diffusés parmi les amis, les connaissances, etc. Pour des exemples de revues de Samizdat voir: V. DOLININ et B. IVANOV (sous la direction de), Samizdat, SaintPétersbourg : Memorial, 1993, 141 p. 48 Selon Subin, les deux groupes (dans sa classification il s'agit des dissidents et des libéraux) représentent "une pensée différente", la dissidence (inakomyslie en russe). "Inakomyslie, dans le sens large du terme, incluait les libéraux modérés essayant d'influencer le pouvoir et les dissidents radicaux rejùsant la collaboration avec le pouvoir." Aleksandr 8OOIN, op. cit., p. 271. 49 Hélène CARRERE D'ENCAUSSE, Le pouvoir confisqué, op. cil., p. 260. 50 "Les années Brejnev correspondent à l'intégration progressive des intellectuels dans l'appareil, au resserrement de l'interaction entre les intellectuels et le parti selon un marché, celui du non-conformisme intégré, dont les lois sont claires: le confort matériel et la sécurité politique des intellectuels sont assurés contre leur collaboration idéologique". Caroline mOS-HERVE, Du bon usage de l'intellectuel en science politique, une étude de cas: la perestroïka 1986-1990, Thèse de troisième cycle de l'lEP de Paris, 1994, p. 578. 22

un rôle moteur dans les changements à venir d'après J. MarkiewiczLagneau. "R importe bien de savoir que dans l'URSS telle qu'elle existe, c'est le groupe des non-conformistes intégrés qui prend en charge les contradictions du système social, même s'il ne les exprime pas à la manière radicale des anti-conformistes. En tout cas, ce sont les premiers qui ont une prise quotidienne et concrète sur la société soviétique et il nous semble probable que l'évolution à venir sera surtout de leur fait"51. Les fondements du système occupent une place centrale en formant ainsi un noyau idéologique. Cette doctrine est diffusée par le pouvoir, lui-même aidé par les les conformistes. En se déplaçant du centre vers la périphérie du système on trouve les non-conformistes intégrés (qui sont encore à l'intérieur du Système), les nonconfonnistes (sur la ligne de démarcation) et les dissidents (à l'extérieur du Système). Le résultat est présenté dans le schéma suivant montrant le système formé de cercles concentriques:

L'objet de cet ouvrage se situe donc entre ce que Pierre Ansart appelle "l'orthodoxie idéologique" et "la révolte idéologique,,52. Il existe de nombreuses appellations pour désigner ce phénomène: le
51 Janina MARKIEWICZ-LAGNEAU, "La fin de l'intelligentsia? Formation et transformation de l'intelligentsia soviétique", op. cil., p. 66. 52 Cf. Pierre ANSART, Idéologie, conflits et pouvoir, Paris: PUP, 1977, p. 102. 23

non-conformisme intégré53, la dissidence autorisée54, la littérature intermédiaire55, la vérité autorisée56, les écrivains "prudents ,,57, les immigrés de l'intérieur58, la résistance collaboratrice59, l'élite libérale60, les libéraux61... La première appellation, celle de "nonconformisme intégré", semble la plus pertinente. L'adjectif "intégré" relie les notions "d'acceptation" (par le pouvoir) et "d'infiltration" (dans la société) d'idées différentes des idées officielles, qui ont réussi à s'insérer dans le système en créant ce que Pierre Ansart appelle "l'imaginaire social,,62. Comment les non-conformistes, en traversant la censure, s'intègrent-ils dans un système où prédomine une idéologie totalitaire63 et dans quelle mesure influencent-ils les mentalités de la société? La problématique de l'influence des intellectuels est commune à tous les pays. Dans son étude sur les intellectuels français Jean-François Sirinelli s'interroge sur "la circulation idéologique depuis la stratosphère des grandes idéologies jusqu'à l'humus des

53 Cf. Janina MARKIEWICZ-LAGNEAU, "La fin de l'intelligentsia? Formation et transformation de l'intelligentsia soviétique", op. cit., p. 7-71, Dauphine Sloan de Villardi de Montlaur. L'écrivain face au système soviétique: une étude de l'interaction entre l'écrivain non-conformiste et société depuis le.x-xe congrès du PCUS : 1956-1984, op. cit., Caroline mOS-HERVE, Du bon usage de ['intellectuel en science politique, une étude de cas: la perestroïka 1986-1990, op. cit. 54 Cf. Dina SPECHLER Permitted dissent in the USSR. Novy mir and the Soviet Regime, New York: pralger Publishers, 1982, 294 p. SS Cf. Ûrij MAL'CEV, "Promemtoenaâ literatura i kriterij podlinnosti", Kontinent, 1980, n° 25, p. 285..321 56 Cf. Mariâ SNEERSON, "Razresennaâ pravda", Kontinent, 1981, n° 28, p. 361-380. 57 Cf. Grigori SVIRSKI, Ecrivains de la liberté, op. cit., p. 483. 58 Cf. Efim ETKIND, Dissident malgré lui, Paris: Albin Michel, 1977, 316 p. 59 Edgar MORIN, De la nature de l'URSS, Paris: Fayard, 1983, p. 154. 60 Vladimir LAKSIN, Novyj Mir vo vremena Hruseva. Dnevnik i poputnoe (19531964), Moscou: Knimaâ palata, 1991, p. 57. 61 Aleksandr SUBIN, Istoki perestrojki, op. cit., p. 242. 62 La définition donnée par Pierre Ansart de l'imaginaire social est la suivante: "C'est l'ensemble des évidences implicites, des normes et des valeurs qui assurent le renouvellement des rapports sociaux". Pierre ANSART, Idéologie, conflits et pouvoir, of. cit., p. 19. 6 Le terme "totalitaire" est sujet à controverse (Cf. Nicolas WERTH "De la soviétologie en général et des archives en particulier", Le Débat, n° 77, 1993, p. 127.. 144 sur les écoles totalitaire et révisionniste). On pourrait parler pour les années étudiées d'un totalitarisme vieillissant.

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mentalités ,,64. Bien que le problème soit commun sa spécificité en URSS dans les années soixante-quatre-vingts mérite d'être soulignée. L'intérêt de la présente recherche réside dans sa tentative de systématiser les idées des artistes, leur diffusion dans la société et leur rôle de précurseur de la perestroïka. Quelques auteurs en parlent65 (y compris les non-conformistes intégrés eux-mêmes dans leurs mémoires), mais sans regrouper les différents phénomènes culturels ou sans mettre l'accent sur leur rôle moteur dans le changement des mentalités. Les sources utilisées pour ce livre proviennent essentiellement des mémoires des contemporains, des entretiens avec les artistes, des textes littéraires, des chansons des bardes et des groupes de rock, des manuels et des programmes scolaires et bien sûr des archives. Au commencement de cette étude en 1994, il existait très peu d'écrits sur la censure soviétique. Ceci n'est pas étonnant, compte tenu du caractère "secret" de cette institution dans le système totalitaire. Bien que le nombre d'ouvrages sur la censure soviétique ait quelque peu augmenté depuis, il n'existe toujours pas d'ouvrages permettant de reconstituer le rapport entre non-conformistes intégrés et censure. De ce point de vue, les entretiens menés avec les artistes, les chercheurs et les censeurs ont été très utiles. En outre, pour saisir certains mécanismes de la censure, cet ouvrage s'appuie sur des textes juridiques soviétiques, les arrêtés du PCDS, mais surtout les Archives soviétiques. A une démarche empirique et positiviste s'ajoute également l'expérience personnelle. Les impressions personnelles sur la période constituent une source très importante. Cette époque s'est déroulée sous mes yeux. Même sans être le témoin direct des certains événements, j'y étais quand même associée par le biais de ma famille
64 Jean-François SIRINELLI, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XX'e siècle, Paris: Fayard, 1990, p. 13. 65 Cf. Véronique JOBERT, La satire soviétique contemporaine, Paris: Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 1991, 245 p. Boris KAGARLITSKY, Les intellectuels et l'Etat soviétique de 1917 à nos jours, Paris: Presse Universitaires de France, 1993, 342 p. ; Viktor SLA VKIN, Pamâtnik neizvestnomu stilâge, Moscou: Artist, Rezisser, Teatr, 1996, 314 p. ; Dina SPECHLER R, Permitted dissent in the USSR. Novy mir and the Soviet Regime, New York: Praeger Publishers, 1982, 294 p. ; Richard STITES, Russian Popular Culture. Entertainment and society since 1900, Cambridge University Press, 1992, 270 p. ; Vladimir SHLAPENTOKH, Soviet Intellectuals and Political Power. The Post-Stalin era, Princeton University Press, 1990, 328 P ; Aleksandr SUBIN, Istoki perestrojki. 1997, 360 p. 1978-1984, Moscou: Institut etnologii i antropologii RAN,

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(souvenirs, conversations, ambiance, réactions aux événements politiques et leur présentation à la télévision, mais aussi beaucoup d'autres nuances qui m'ont permis de replonger sans grande difficulté à l'époque de mon enfance, de mon adolescence et de ma jeunesse). A partir du début des années quatre..vingts, j'étais déjà en âge de me rendre compte de la situation dans le pays. D'une part, la propagande dérisoire, les dirigeants vieillissants, le cynisme, la guerre d'Afghanistan et d'autre part les groupes de rock et leurs valeurs. Ces impressions personnelles m'ont guidée tout au long de notre travail. Le désir de revenir sur ma propre expérience et de la faire partager m'a beaucoup inspirée dans la reconstitution de l'ambiance de l'époque.

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PREMIERE

PARTIE

LA TYPOLOGIE DES

NON-CONFORMISTES INTEGRES

Chapitre premier

Les non-conformistes intégrés à la recherche des valeurs
£CUlb PycclCa/l UHtne/l/llti!eHl/lt/l. Dv iJy Ala/llt Hem.? ECIllb He A/acca ltHiJltj/fj/fepellmHa/l, a cooecmb cmjXlHU it 1/eCUlb66

En parlant du non-conformisme intégré, il faut distinguer l'évolution de ce mouvement et ses modèles d'adaptation vis-à-vis du système. La classification des non-conformistes intégrés a été élaborée non pas selon les genres (littérature, cinéma, etc.), mais selon les thèmes et les problèmes soulevés. Les non-conformistes intégrés menaient une quête existentielle dans des domaines différents tels que l'histoire du pays, les valeurs nationales, la liberté, la réalité ou la normalité de la vie, les valeurs morales. La jeunesse essayait de créer son propre modèle de vie. Ces six thèmes, dont le choix est conditionné par le contexte politique, sont les plus significatifs pour la compréhension des aspirations de ces artistes et pour l'évolution de la mentalité de la société soviétique. La présentation des textes littéraires, des films ou des chansons permettra de saisir les changements survenus dans les courants de pensée en expliquant ce phénomène. Les modèles dtadaptation seront abordés ultérieurement. Avant de faire la présentation des œuvres des non-conformistes intégrés il convient de décrire brièvement l'état des lieux précédant l'époque de la stagnation.

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Andrej VOZNESENSKIJ, A~ioma samoiska, CP IKPA, 1990, p.399. "L'intelligentsia russe existe. Vous avez pensé qu'elle n'existe pas. Si. Pas en tant que masse indifférente mais en tant que conscience et honneur du pays". Cette poésie a été écrite en 1975.

Le "dégel"
Au début de la période du "dégel", la société qui se réveille après la nuit glaciale de l'époque stalinienne a trois états d'esprit: la critique et le renouvellement artistique, la joie (ou l'enthousiasme romantique) et la liberté. Ces trois sentiments sont représentés par : -des revues et des films portant un regard différent sur la révolution, par exemple Sorok Pervy (Quarante et unième) de G. Tchoukraï (1956), et sur la guerre par exemple Letiat jouravli (Quand passent les cigognes) de M. Kolotozov (1957) -des poésies, des chansons des bardes et des romans de sciencefiction -l'esprit d'occidentalisation de lajeunesse Dans le deuxième numéro de Literatournaïa Moskva sont publiés le récit d'A. lachine Rytchagui (Les leviers), d'I. Naguibine Svet v okne (De la lumière à la fenêtre), d'I. Ehrenbourg sur Marina Tsvetaeva, l'article d'A. Kron sur la censure et la dramaturgie. I. Naguibine dans son récit Svet v okne, s'attaque aux privilèges de la nomenklatura. Le récit d'A. lachine présente une satire sur le mode de comportement soviétique et sur l'hypocrisie de l'idéologie67. Ce numéro de Literatournaïa Moskva a provoqué un véritable orage. Le deuxième numéro a été le dernier. La revue Novy Mir a connu un destin plus heureux; elle a pu tenir plus longtemps. Le but des écrivains de Novy Mir était d'accomplir leur devoir civique. L'éthique qui les animait était celle des articles d'Ilya Ehrenbourg (où il disait que "l'écrivain ne copie pas, n'expose pas, il découvre"68) et de Vladimir Pomerantsev "Ob iskrennosti v literatoure,,69 (Sur la sincérité dans la littérature), où l'auteur invite les écrivains à se débarrasser de leur propre censure intérieure, à être indépendants et à ne pas décrire des situations qui ne sont pas ressenties. Le mot sincérité devient le mot clé de l'époque. A
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Les kolkhoziens, avant une réunion du Parti, parlent de leurs problèmes en regrettant que le pouvoir central ne leur permette pas d'agir comme dans leur kolkhoze. Dès que la réunion du Parti commence, ils se transforment en leviers du système, en prononçant des phrases démagogiques, en soutenant complètement la politique du Parti. Tout de suite après la réunion, la conversation normale reprend son cours et les personnages utilisent de nouveau le langage normal en redevenant des êtres humains. 68 Il'â ERENBURG, "0 rabote pisatelâ", Znamâ, 1953, n° 10, p. 8. 69 Vladimir POMERANCEV, "Ob iskrennosti v literature", Navy Mir, 1953, n° 12.

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partir des années cinquante, Novy Mir commence à publier des œuvres dans lesquelles apparaissent les premières critiques du système. La revue founost existe depuis la fin des années cinquante; elle est d'abord dirigée par V. Kataev puis par B. Polevoï (après la "consolidation,,70 en 1962). Ensuite, elle devient la première véritable revue destinée à la jeunesse. Dans ses pages s'exprime le courant littéraire qui a reçu le nom de "la jeune prose". Les écrivains de ce courant (A. Kouznetsov, A. Gladiline, V. Aksionov et aussi G. Vladimov, V. Voïnovitch publié par Novy Mir), tous jeunes, traitaient les problèmes de lajeunesse. Les premiers romans de science-fiction, des poésies, les chansons des bardes témoignent également des sentiments qui prévalent au début du "dégel". Le genre de la science-fiction correspond parfaitement à la dimension du bonheur cosmique dans lequel se trouve la population soviétique après la dénonciation du culte de la personnalité de Staline, l'ouverture du pays, les conquêtes spatiales (le lancement du premier spoutnik en 1957 et le premier vol de I. Gagarine en 1961), et dans l'attente du communisme que le nouveau Programme du Parti (1961) a promis dans vingt ans. Parmi les écrivains de science-fiction on mentionnera Ivan Efremov, les frères Arkadi et Boris Strougatski. Dans son roman Toumannost Andromedy (La Nébuleuse d'Andromède) (1959), I. Efremov décrit la société d'une galaxie où il n'existe ni classes, ni races, ni différence entre le travail physique et intellectuel: c'est donc un exemple pour la société soviétique. Les frères Strougatski débutent en littérature avec des œuvres de sciencefiction où le communisme en tant qu'avenir radieux de toute l'humanité prend des dimensions cosmiques. (Stagiory (Les stagiaires), Daliokaïa Radouga (Un arc en ciel lointain), Strana
Bagrovyh Toutch (Le Pays des nuages pourpres)).

Ces années sont marquées par un fort intérêt intellectuel pour la poésie. A. Voznessenski, R. Rojdestvenski, E. Evtouchenko, B. Akhmadoulina, tous ces poètes sont animés par le même esprit de renouveau qu'ils transmettent dans leurs œuvres. Les sujets peuvent être différents: la vérité sur l'histoire du pays, la Russie, l'intelligentsia, l'amour, etc. Ce qui compte, c'est l'interprétation qui se veut libre et différente de l'interprétation classique. Ces poètes étaient
70

Ce mot est spécifique à la langue de bois de la censure et signifie la mise en place d'une personne qui est plus digne de confiance que son prédécesseur. Cette tenninologie sera revue dans le chapitre sur la censure.

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réunis par un esprit de sincérité et d'idéalisme propre aux
chestidessiatniki.

L'esprit romantique trouve son incarnation dans les poésies lyriques et surtout dans les chansons de bardes, parmi lesquels il faut citer I. Koukine, I. Vizbor, I. Kim, et bien sûr B. Okoudjava. "Les bardes chantaient la même chose que les komsomols mais leurs chansons était sincères, très lyriques et remplies d'esprit de liberté,,71.
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Cette chanson d'Joun Koukine reflète très bien l'idéal romantique des chestidessiatniki : la route vers le bonheur avec la chanson, l'esprit libre, sans argent et sans conditions de confort, car ce dernier est considéré comme un désir mesquin. Dans le film de Mikhail Romm Deviat dneï odnogo goda (Neuf jours d'une année) le personnage principal, le savant Goussev, reprend la même pensée. Quand un autre savant lui propose de venir travailler dans son Institut de recherches qui fournira à ses employés des appartements, Goussev refuse en disant qu'il n'a pas besoin 73. Les chansons de Boulat Okoudjava présentent la quintessence des chansons du début des années soixante. L'intimité et le lyrisme enveloppent tous ses sujets: la route, la guerre, l'Arbat (rue de Moscou), l'esprit de camaraderie. Ses chansons produisaient un effet magique et inexplicable sur ceux qui l'écoutaient74.

71 Petr V AJL' et Aleksandr GENIS, Sestidesâtyé. Mir sovetskogo celoveka, Moscou: Novoe literaturnoe obozrenie, 1996, p. 126. 72 Urij KUKIN, Pesni ruskih bardov, Paris, 1977, vol I, p. 45. "Les gens sont envoyés pour les affaires ou pour l'argent. Ils fuient l'offense et l'ennui. Et moi je m'en vais chercher les rêves, la brume et l'odeur de la taïga." 73 En réalité, l'esprit mesquin n' pas sa place dans la société communiste où les gens ne pensent pas à l'argent ni au profit. Il aurait dû disparaître avec l'élimination de la classe des propriétaires bourgeois (Cf. Karl MARX, Manifest kommunisitceskoj partii, Moscou: Politizdat, 1965, p. 50). Dans ce sens, le désir des sestidesâtniki de dévoiler cet esprit médiocre coïncide bel et bien avec l'idéologie soviétique. Les personnages de V. Aksenov sont entourés d'un monde mesquin qu'ils regardent avec ironie, les personnages de Strugackij le méprisent, le héros de E. Râzanov dans Beregis' avtomobilâ (Attention à l'automobile) essaie de rétablir la justice et de punir "les riches" . 74 Cf. les témoignages de M. CUDAKOV A, A. VOLODIN, P. TODOROVSKIJ, S. ORSKIJ, A. GENIS, E. EVTUSENKO in: Obsaâgazeta, 19-25 juin, 1997, p. 16.

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A la fois tristes et pleines d'espoir, ses chansons réunissaient les gens et les touchaient dans leur sensibilité. L'esprit d'occidentalisation de la jeunesse qui s'est manifesté initialement par un autre style de vie Gazz, stiliagui76) est également représentatif de l'état d'esprit général après l'époque stalinienne. L'exposition de Picasso en décembre 1956 au musée Pouchkine à Moscou a largement contribué à l'occidentalisation des esprits. Cette peinture était très différente des standards officiels de l'époque et ne pouvait qu'attirer la jeunesse par son avant-gardisme. Un autre vecteur était l'œuvre d'E. Hemingway. "Dans ses /ivres les lecteurs soviétiques ont trouvé les idéaux qui ont formé la conception du monde de toute une génération des chestidessiatniki,,77. Hemingway décrit une mode s'opposant au costume officiel et à la cravate; il est à l'origine d'un style décontracté qui symbolisait l'ouverture d'esprit78. Plus tard, dans les années soixante, la beatlemania marque une nouvelle vague d'occidentalisation. Avant même les expositions et les publications officielles, au début des années cinquante, se développe le mouvement stiliagui qui introduit un style de vie différent de l'officiel. Cela permet de dire que ,,79. Il "les stiliagui étaient les premiers non-conformistes spontanés s'agit de la jeunesse qui aimait écouter le jazz, danser le rock'n roll et le boogie-woogie, porter des vêtements de couleurs très vives (une cravate jaune, une veste verte, des pantalons très étroits, les chaussures à talons compensés, etc.) et avoir les cheveux ébouriffés sur le front. Autrement dit, cette jeunesse, par son style de vie, était en contradiction avec la ligne du pouvoir. Au-delà de leur apparence, des

B. OkudZava: "Soyons émerveillés l'un par l'autre. Il ne faut pas avoir peur des grands mots. Faisons-nous des compliments réciproques. Car ce sont là les moments heureux de l'amour." 76 Etymologiquement, ce mot provient du mot russe stit' (le style) 77 Petr V AJL' et Aleksandr GENIS, Sestidesâtyé. Mir sovetskogo celoveka, op. cil., p. 64. 78 Selon P. Vajl' et A. Genis les années soixante ont commencé par les problèmes de mode. Ibid, p. 65. 79 Ibid.

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symboles extérieurs80, il s'agissait d'un défi au Système et au Komsomol qui désiraient que les jeunes s'habillent discrètement, qu'ils dansent la valse et qu'ils écoutent de la musique classique au lieu de celle "des gros Américains" (c'est comme cela qu'on appelait le jazz à l'époque81). Pour ces jeunes, l'Amérique était "le pays du jazz, des gratte-ciel, de Marylin Monroe, d'Elvis Presley et de la cybernétique, à l'opposé de la propagande soviétique qui représentait ce pays comme un enfer,,82. Le pouvoir considérait les stiliagui comme des ennemis83. Les dirigeants se sont en effet vite rendu compte qu'une veste à carreaux portée par des stiliagui n'était qu'un début, qu'après il y aurait Salvador Dali, puis l'exigence de la liberté artistique et de la liberté en général. Les stiliagui avaient leur propre langage, leur propre ironie (le plus souvent, c'étaient des quatrains sur la propagande soviétique) et leur propre regard. C'était un regard privé de sens, un regard d'idiot. Mais en réalité, c'était un moyen de masquer la haine" contre eux tous"84. On pourrait dire que le degré d'intégrité des stiliagui était inférieur à celui des chestidessiatniki. Il n'est pas étonnant que la réaction des autorités soviétiques fût si violente. La milice attrapait les stiliagui pour couper leurs pantalons étroits. Néanmoins, ils faisaient partie de ,,85 la génération du "dégel avec leur désir de renouveau qu'ils présentaient d'une manière plus radicale que les autres chestidessiatniki. Ces trois courants (la critique dans les revues; le romantisme représenté par les chansons des bardes et les poésies; les tendances d'un nouveau style de vie) sont marqués par le désir de sincérité, de
Slavkin dans son entretien remarque que "la partie non-instruite des stilâgi était préoccupée plutôt par les vêtements, et la partie instruite cherchait des /ivres: Hemingway, etc." Entretien avec V. SLA VKIN, mars 1997. 81 Le musicien de jazz Aleksej Kozlov se souvient de cette époque: "Les idoles américains, les Noirs célèbres étaient les causes de notre démoralisation. On nous disait que le jazz est une "musique de gros" et on interdisait le jazz". Alla BOSSART, "I kozel na sakse... fI, Stolica, 1993, n° 13, p. 54-57. 82 Victor SLA VKIN," Raskazi 0 cern toskuet saksofon", Unosf, 1991, n° 7, p. 73. 83 Cf. Viktor SLA VKIN, Pamâtnik neizvestnomu stilâge, Moscou: Artist, Rezisser. Teatr, 1996, p.55. Il donne l'exemple d'une poésie publiée en 1958 dans le journal Leninec de la ville d'Dfa où un stilâga a été qualifié d'ennemi potentiel. Un autre article du même journal portait le titre "Du stilâga au criminel". 84 Victor SLA VKIN, "RaskaZi 0 cern toskuet saksofon", Unost', 1991, n07, p. 69. 80

"Les stiliagui, avec leurs pantalons étroits et leurs jupes courtes, faisaient partie de la génération du dégel". Richard STITES, Russian Popular Culture. Entertainment and society since 1900, Cambridge University Press, 1992, p. 126. 34

85

liberté et d'ouverture du système. Les chestidessiatniki étaient des occidentaIistes qui voulaient construire le socialisme" à visage humain" selon le modèle tchécoslovaque. La plupart d'entre eux garderont cet espoir pendant toute la période brejnévienne. Cependant vers la fin du "dégel", la confusion commence à envahir les esprits des artistes en les incitant à poser les questions existentielles différemment. Une fois la porte entre-ouverte vers la "liberté", la vérité et la critique, il était difficile de la refermer complètement. L'époque "post-dégel" s'appuie sur les trois courants décrits et les transforme. La ligne critique existe toujours et se manifeste dans les thèmes historiques, nationaux, etc. Les chansons occupent également une place très importante en tant que moyen d'expression, ainsi que la science-fiction. Les stiliagui sont probablement les ancêtres des groupes informels de la jeunesse des années soixante-dix et quatrevingts.

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La recherche des valeurs nationales. Les derevenchtchiki dans la littérature, le cinéma et la peinture
Les premières gelées du Système entre 1962 et 1964 marquent le début de sa fermeture. Cette période d'hésitation du pouvoir86 a duré jusqu'en 1968, l'année où la ligne de la restalinisation est devenue très claire. En 1967 la publication du roman Le Maître et Marguerite de M. Boulgakov par la revue Moskva est un véritable événement. Ce roman présente un tableau complexe de sujets, dont la vie littéraire en URSS des années trente, le destin de Jésus-Christ, les plaisanteries du diable à Moscou, etc. Une des idées maîtresses de cette œuvre est le sort tragique du créateur, idée courageuse (s'y ajoute l'évocation de l'histoire biblique de Jésus-Christ et Ponce Pilate, référence religieuse interdite également) qui ne put être abordée de nouveau qu'après 1985. La forme fantastique de l'œuvre de Boulgakov et sa complexité expliquent probablement cette publication, la dernière avant 1968. M. Boulgakov est passé du statut d'écrivain inconnu à celui d'artiste le plus apprécié du public de l'époque brejnévienne. A partir de 1968, les publications dans founost parmi lesquelles celles de V. Aksionov, A. Gladiline, F. Iskander, B. Okoudjava, A. Voznessenski, etc. sont critiquées par les dirigeants. La revue est accusée de ne pas présenter le véritable héros des années soixante87. En réalité, les critiques de 1968 sont surtout inquiets face à une analyse différente des problèmes de la jeunesse témoignant de l'éloignement vis-à-vis de l'idéal d'une jeunesse soviétique uniforme. En 1965, le rédacteur en chef de Novy Mir, A. Tvardovski, publie un article à l'occasion du quarantième anniversaire de la revue, où il déclare que la revue continuera à aborder des questions brûlantes et que cette position ne changera pas88. Cette ligne de comportement de Tvardovski et de sa revue

Cf. Abdurahman. A VTORHANOV, Tehnologiâ v/asti, Frankfurt/Main : Posey, 1976, p.744-747. "Malgré la victoire évidente du courant néostalinien dans l'idéologie, la ligne politique du Kremlin n'était pas très claire et unie jusqu'au plénum du CC d'avril 1968". Ibid. , p. 744. 87 Cf. "ObsuZdenie zumala Ûnost"', Voprosy literatury, 1968, n° 2, p. 23..54. 88 Aleksandr TV ARDOVSKIJ, "Po slucaû ûbileâ", Novyj Mir, 1965, n° 1, p. 18.

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provoquait l'agacement des dirigeants89. La revue le payera après 1968 avec la démission forcée de A. Tvardovski en 1970 et la "consolidation" de la revue par le rédacteur en chef V. A. Kossolapov. Le désespoir des intellectuels après une légère ouverture du système et la confusion dans les esprits après la période de "dégel" oblige chacun à trouver ses propres points de repère. A l'époque "postdégel" les valeurs nationales devenaient pour les intellectuels un point de repère parmi d'autres. Le système fermé se repliait sur lui-même et commençait à rechercher des valeurs intérieures telles que les valeurs nationales. L'utopie des années précédentes avec les romans de science-fiction "sécrète sa contre-utopie,,90, exprimée par le réalisme des néo-slavophiles91. La prose de campagne (derevenskaïa) prouve une conscience aiguë du danger de rupture des liens spirituels entre le passé et le présent, du danger de perdre ses racines, du danger d'oublier l'expérience morale séculaire des paysans. La prose paysanne "réhabilitait les valeurs traditionnelles: les normes morales fondamentales, le respect des liens familiaux et communautaires, l'amour de la nature-nourricière, etc. Ces valeurs avaient été rejetées et méprisées: la prose paysanne les revendiquait et dénonçait les dangers qui les guettaient,,93. Au sein des derevenchtchiki, il est possible de distinguer les "traditionalistes,,94 et les "autrement traditionalistes".

89 90

Cf. Roj MEDVEDEV,

Licnost' i epoha. Politiceskij

portret Breineva,

op. cit., p. 230.

Leonid HELLER et Michel NIQUEUX, Histoire de l'utopie en Russie, Presse Universitaires de France, 1995, p. 264. 91 Parfois, on les appelle néo-pocvenniki. Poéva, en russe, signifie le sol. Les néopoévenniki sont ceux qui soutiennent l'attachement à la terre tout autant que les slavophiles, c'est un courant qui signifie le retour aux sources. Sans rentrer dans l'histoire de ces courants il faut signaler que leurs origines remontent aux siècles ~récédents. 2 Le terme derevenSiki désigne habituellement les écrivains de la prose des campagnes. Les cinéastes et les peintres qui partageaient les mêmes points de vue y ont été associés. 93 A. DRA WITCZ, "La littérature des années soixante-dix et du début des années quatre-vingts", in : Efim ETKIND, Histoire de la littérature russe soviétique, Paris: Fayard, p. 683. 94 Françoise BURGUN, A l'écoute des villages soviétiques, Paris: La Table ronde,
1986, pp. 31-33.

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Les traditionalistes
Vassili Belov, Victor Astafiev et Valentine Raspoutine illustrent des exemples typiques de ce courant des derevenchtchiki soutenant les valeurs traditionnelles de la campagne russe. Vassili Belov V. Belov a débuté dans la littérature vers la fin des années cinquante. Son roman Privytchnoé delo (L'affaire de tous les jours) publié par la revue Sever en 1966, est une œuvre qui montre bien les idéaux de l'auteur. A travers un couple de paysans l'auteur montre que le plus important dans la vie c'est l'attachement à ses racines. Voulant approfondir ses recherches, il écrit son roman Kanouny (Les veilles)95. Dans ce roman, il montre le prix payé pour la collectivisation des années trente dans les campagnes et souligne la façon dont les paysans ont été arrachés à leur univers, à leur mir (modèle de la communauté paysanne existant avant la révolution). La critique soviétique ne parle presque pas du roman Les veilles. Un des rares articles évoquant ce roman est celui d'A. Ovtcharenko96 qui n'explique pas vraiment ce que Belov voulait monter: l'atrocité des moyens de la collectivisation. Belov a été cependant un écrivain reconnu. En 1980, dans un article de la Pravda97, il est décrit comme un membre indispensable de la littérature russe contemporaine. Valentine Raspoutine Dans une des ses nouvelles Prochtchanie s Materoï (Les adieux à Matiora) (1976), l'écrivain raconte l'histoire d'une île, Matiora, sur la rivière Angara, où se trouve le village qui porte aussi le nom de Matiora. Là, il y avait une église, qui à l'époque soviétique a été transfonnée en entrepôt, ne conservant plus que sa croix. "Les vieilles la saluaient tous les matins. Après, la croix a été détruite à son tour"98. Malgré cela, les habitants règlent leurs vies (comme chez

La première partie de ce roman a été imprimée dans la revue Sever en 1972, par la suite la première et la deuxième partie sont parues dans l'édition Sovremennik en 1976. 96 A. OVCARENKO, "Tvorcestvo Vasiliâ Belova v vospriâtii sovetskoj i zarubemoj kritiki", Voprosy literatury, 1983, n° 8. 97 Vaclav MllIAL'SKIJ, "Vospitanie cuvstv", Pravda, 29/07/1980. 98 Valentin RASPUTIN, Prosanie s Materoj, Moscou: Molodaâ Gvardiâ, 1976, p. 14.

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Belov) en fonction des fêtes religieuses: "Sois prête vers la Trinité,,99. Ce village doit être englouti, car on construit une centrale électrique condamnant à noyer la vallée. Les habitants ne se résignent pas à partir et à permettre la destruction du cimetière où sont enterrés leurs ancêtres. Ce refus symbolise la défense de la mémoire et s'oppose au monde de l'oubli. Le metteur en scène cinématographique, Larissa Chepitko, a fait de cette nouvelle un film. L. Chepitko est morte dans un accident de voiture et son mari Elem Klimov a réalisé ce film, qui s'appelait Prochtchanié (Les adieux) (1982). Pendant un an, la sortie du film sur les écrans n'a pas été autorisée: "Enlever le Ku Klux Klan" (la scène qui montre comment le village a été brûlé),"!l ne faut pas montrer les croix des églises" et en général le film est "sombre, trop tragique, il y a une nuance d'esprit religieux" ~ telles étaient les remarques des autorités interdisant ce filmloo. Dans un autre récit Posledni srok (Le dernier délai) la vieille Anna, mourante, appelle ses cinq enfants à venir la voir avant sa mort. Pour Raspoutine, le personnage de la vieille femme incarne le passé saint et pur, par opposition au présent représenté par ses enfants qui sont partis du village vers les villes. A la fm du récit, la vieille Anna meurt et, selon Raspoutine, avec elle meurt toute une génération 101. Le metteur en scène Nikita Mikhalkov aborde également dans son film Rodnia (La parentèle) (1980) le thème de la perte des racinesl02. Des sujets identiques sont présents chez Viktor Astafiev. Ilya Glazounov Le peintre Ilya Glazounov consacre son œuvre à la recherche des valeurs nationales. En 1965-1966 la revue Molodaïa Gvardia publie son livre Doroga k tebe (La route vers toi), qui devient le manifeste du peintre. Glazounov parle de la destruction de la culture et de la
Ibid., p. 17. 100 Feliks MEDVEDEV, "A pamâtnika ne nadon, Ogonek, 1988, n° 6, p. 19. 101 Ce récit a été mis en scène par le théâtre dramatique de Leingrad (BDT) en 1980. 102 Une paysanne rend visite à sa fille qui habite maintenant en ville. En fait, Mihalkov montre trois générations: la paysanne qui se sent très mal en ville chez sa fille, sa fille qui veut paraître citadine en portant une perruque ou en se maquillant, mais qui n'y arrive pas, et sa petite-fille qui ne fait qu'écouter de la musique américaine sur son magnétophone. Finalement, elles sont malheureuses toutes les trois dans cette ville: la mère car elle n'est pas chez elle, sa fille car son mari la quitte et la petite-fille car elle n'a aucun repère. Dans la scène finale, N. Mikhalkov apporte une solution au problème: toutes les trois partent à la campagne. Ce film a attendu un an pour sortir sur les écrans, car Mihalkov a montré une scène où de jeunes soldats partaient pour l'Afghanistan. 99

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mémoire du peuple russe. Mais ses réflexions se trouvent au niveau du "folklore des trains vers la banlieue, où les voyageurs parlent avec certitude d'une retraitée qui habite cette banlieue et guérit le cancer à l'aide d'une potion magique"103. Le leitmotiv de Glazounov est l'humiliation de la Russie depuis le début de son existence. Ses tableaux les plus connus sont: Le retour de l'enfant prodigue, A votre santé! , Tsarevitch Dmitri, etc. Le tableau Le retour de l'enfant prodigue, tout en reprenant l'histoire biblique, se centre sur la Russie et son histoire. L'homme russe, un jeune homme en jean, retourne à ses origines. Denière son père est peint tout le passé russe avec Dmitri Donskoï, Alexandre Pouchkine, Fedor Dostoïevski, Mikhail Lermontov et d'autres personnages de l'histoire russe. Lui-même se trouve parmi de gros cochons qui piétinent tout, des visages de gens qui souffrent, une table où les plats sont remplacés par des cadavres et quelques velTes de vodka, une église détruite, etc. Le tableau A votre santé! aborde le problème de l'alcool. Il représente un vieillard qui boit son verre de vodka sous des affiches avec des portraits officiels des dirigeants, et en tenant son passeport rouge à la main (c'était l'époque du renouvellement des passeports). Ces tableaux ont été présentés en 1978. Le Père Dmitri Doudko sent "l'esprit russe" dès qu'il entre dans cette exposition. "Vivantes traditions russes. Non pas diffuses, abstraites, mais concrètes de chair et de sang, inspirées par le christianisme. Je me sens comme à la maison, chez moi, en Russie,,104.Ce ton exalté coïncide avec celui de la presse officielle soviétique. Jusqu'en 1985, il n'y pas eu un seul article analysant sérieusement le phénomène provoqué par ce peintre. Même si parfois les réactions du pouvoir étaient mitigées (comme on peut le voir dans les documents d'archives analysés ultérieurement), de nombreux articles, émissions télévisées et films étaient élogieux. Bien que Marina Tchegodaeva remarque que "Tous les tableaux de Glazounov sont des profanations de la religion, de la mort, de la Russie" 105,elle avoue cependant que, malgré le caractère artificiel de son art, il possède une force venant essentiellement de la clairvoyance de l'artiste qui a "désigné exactement le cercle des problèmes brûlants de notre époque. n l'a fait plus honnêtement et directement que le
103 V. SITOV A "Zitie i poucenie Il'i Glazunova", Iskusstvo kino, 1989, n° 6, p. 55. 104 Dmitri DOUDKO, "Sur l'exposition du peintre Ilya Glazunov", Cahiers du samizdat, 1979, n° 57, janvier, p. 12. 105 Marina CEGODAEV A, "Paradoks Glazunova", Iskusstvo Leningrada, 1989, n° 2, p. 17. 40

'véritable art",I06.Il aborde des sujets que le "véritable artl07" ne traite pas du tout ou très discrètement. Glazounov parle directement, bruyamment et d'une manière accessible. Son Enfant prodigue n'est rien d'autre que la conversation des destins historiques de la Russie, de la vie difficile de notre contemporain, du jeune homme en jean.

Les autrement traditionalistes
Il Y a deux artistes qu'on peut également considérer comme des "traditionalistes", mais qui se tiennent à l'écart car ils rendent compte du problème des racines un peu différemment. Il s'agit de l'écrivain F. Abramov et de l'écrivain et cinéaste V. Choukchine. Tout en se plaçant du côté du paysan, ils ne l'idéalisent pas comme V. Raspoutine, V. Belov ou V. Astafiev. Ils ne pensent pas non plus que l'issue de la situation est la reconstruction du monde d'après le modèle de la communauté paysanne (mir). Ils ne considèrent pas la ville et ses habitants comme la source de tous les maux de la société, mais montrent que la distance qui sépare la campagne de la ville est très grande. Dans un des récits de Choukchine, l'action se passe dans un train où un villageois n'arrive pas à trouver de langage commun avec "le camarade intellectuel"I08 qui le regarde par-dessus ses lunettes (bien sûr ces fameuses lunettes, le signe d'appartenance à l'intelligentsia !) et le méprise au fond de son âme. "Le camarade intellectuel s'est retourné vers lafenêtre et ne lui a plus parlé,,109. La différence entre la ville et la campagne est présentée également dans un film de V. Menchov Lioubov i goloubi (L'amour et les pigeons) (1984). Le metteur en scène traite le sujet sous une forme comique en montrant l'amour impossible entre le villageois et la citadine. Pour Choukchine et pour Abramov, le problème est encore plus profond car l'incompréhension existe non seulement entre les citadins et les villageois, mais aussi entre les villageois eux-mêmes.

106 107 108 109

Ibid., p. 20. Il s'agit de l'art officiel. Vasilij SUKSIN, Rasskazy, Ibid. Moscou: Hudozestvennaâ literatura, 1979, p. 81.

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