Les interactions entre les journalistes et J.-M. Le Pen

De
Publié par

Les interactions entre les journalistes et Jean-Marie Le Pen sont souvent conflictuelles. Cette observation est étayée par de multiples échanges spectaculaires dans les médias audiovisuels, mais aussi par des dénonciations morales et politiques réciproques, des procès intentés par les uns et les autres, des reportages sensationnalistes révélant les faces cachées du Front national, etc. Mais bizarrement, on observe quand même des rencontres récurrentes. Cet ouvrage met au jour les structures de cette interdépendance entre les protagonistes.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
Lecture(s) : 135
EAN13 : 9782296371828
Nombre de pages : 349
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES INTERACTIONS JOURNALISTES

ENTRE LES

ET J.-M. LE PEN

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, Inême si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une im10vation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de Inéthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Déjà parus
Jean-Luc FERNANDEZ, La critique vinicole en France, 2004. Julien ROSEMBERG, Arts du cirque, esthétique et évaluation, 2004. Jacques LE BOREC, L'implication des journalistes dans le phénolnène Le Pen, 2004. Alain THALINEAU, L'individu, lafamille et l'emploi, 2004. Denis BERNARDEAU MOREAU, Sociologie des fédérations sportives, 2004.

Muriel GUIGOU, La nouvelle danse française. Création et organisation du pouvoir dans les centres chorégraphiques
nationaux, 2004.

Catheline ESPINASSE et Peggy BUHAGIAR, Les passagers de la nuit. Vie nocturne des jeunes: motivations et pratiques, 2004. Olivier NOËL, Jeunesses en voie de désaffiliation :Une sociologie politique de et dans l'action publique, 2004. François CARDI, L'enseignement agricole en France :éléments de sociologie,2004. Daniel BECQUEMONT & PieITe BONTE, Mythologies du travail, Le travail nommé, 2004. Lysiane BOUSQUET-VERBEKE, Les dédicaces, 2004. Gérard REGNAULT, Le sens du travail, 2004. Saïd ADJERAD, Jérôme BALLET, L'insertion dans tous ses états, 2004. Agnès ~LECHAISE-DUPONT et Joël ZAFFRAN, illettrisme:
les fausses évidences, 2004.

Jacques Le Bohec

LES INTERACTIONS JOURNALISTES

ENTRE LES

ET J.-M. LE PEN

Volume 2

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Ha rmattan Hongrie Hargita u. 3 ] 026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia ] Via Degli Artisti, 5 10124 Torino IT ALlE

« À la suite d'un "Questions à domicile" durant lequel le président du Front national avait été particulièrement désobligeant et agressif, je me suis dit que ça suffisait comme ça et que rien ne m'obligeait finalement à l'interviewer! Surtout pas cette fausse objectivité dont se moquait Jean-Luc Godard lorsqu'il affirmait: "l'objectivité, c'est cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les juifs" Moi, je n'ai plus envie de faire cinq minutes pour les démocrates et cinq minutes pour le FN» (Anne Sinclair) «C'est sûr que on a plusieurs niveaux d'lecture dans les papiers. Y'a des fois euh où on, pareil mais c'est vraiment un travers affreux hein?, passque, passque c'qui est important c'est le lecteur et pas nous, les relations avec les mecs, ou égratigner untel par rapport à un aut' , montrer qu'on a compris euh. La tentation, c'est souvent de, on est amené à rentrer dans l'espèce de p'tit jeu euh interne aux partis ou euh. La tentation, c'est d'écrire pour vingt personnes, quoi! » (L)

@L'lIannattan,2004 ISBN: 2-7475-7021-5

EAN : 9782747570213

Avant-propos

e présent volume constitue la seconde partie d'une recherche sur les relations Le Pen/journalistes, la première étant intitulée «Les journalistes dans le phénomène Le Pen », publiée simultanément dans la même maison d'édition. Dans le premier volume, il s'est agi de mettre en évidence la nécessité de prendre en compte l'activité journalistique dans l'explication des votes Le Pen et d'expliquer pourquoi aborder cette question dans une perspective sociologique ne va pas de soi: loin d'être extérieurs au phénomène, des journalistes et des savants en font partie intégrante bien qu'ils ne manquent pas une occasion de faire savoir leur défiance envers les thèses développées par les porte-parole du Front national (FN). Cette implication ne veut pas dire qu'ils le font intentionnellement et qu'ils sont de mauvaise foi car cela se passe à leur insu. C'est en se soumettant aux contraintes ordinaires de leur groupe professionnel, voire en condamnant le leader de ce parti à la fois politiquement et moralement que joue le mécanisme paradoxal. Dans le second volume, on va poursuivre la mise au jour des diverses formes et structures de l'implication de ces journalistes. La démonstration s'inscrit dans le cadre de la mise au point d'une grille d'analyse sociologique des relations presse/politique qui se sont mis en place depuis vingt ans entre les protagonistes. Elle vise à rendre compte de l'hétérogénéité des cas de figure, ce qui suppose d'éviter les montées en généralité

L

précipitées. Cette grille d'analyse va être présentée en deux temps. Le premier (<< cadre contraignant des interactions médias/Le le Pen») consiste à effectuer un repérage des principaux traits qui caractérisent les interactions étudiées. Une telle approche se fonde sur le postulat que les rencontres entre J.-M. Le Pen et les journalistes ne sont pas le fruit du hasard, plus précisément qu'il existe un besoin mutuel - plus ou moins fort selon les cas de figure qui les poussent à entrer en contact. Or c'est à ce niveau que se situe l'essentiel de l'explication, c'est-à-dire dans le fait que ces échanges ont lieu. Le second temps (<< échanges ambigus entre J.-M. Le les Pen et les journalistes») va permettre de s'intéresser plus particulièrement à ce qui se passe lorsque les protagonistes se rencontrent. Il s'agira de décortiquer les face-à-face publics et de mettre au jour leurs enjeux expressifs, les habitus respectifs en coprésence ainsi que leur dynamique conversationnelle. Cette recherche invite à se déprendre (1) des analyses de contenu internes de discours politique qui tendent à isoler artificiellement les propos des situations qui les produisent, (2) du regard spontané qui tend à ne voir que les interactions visibles (attribuer un «talent» de débatteur ou un « don» d'orateur à J.-M. Le Pen, par exemple) au détriment des structures invisibles (rapport social avant tout, habitus primaire et secondaire)l, (3) des explications savantes qui excluent cesjoumalistes hors de la sociogenèse du phénomène Le Pen et (4) de la logique intellectuelle du procès qui fait régresser la recherche d'une explication sur la désignation d'un bouc émissaire supposé avoir créé le phénomène ex-nihilo.

1 L'expression « habitus primaire» désigne l'ensemble des structures mentales d'un individu issues de sa socialisation familiale (valeurs, manières d'être, vision du monde social, croyances, manières d'être, relations, stratégies matrimoniales, etc.) ; l'expression « habitus secondaire» désigne l'ensemble des dispositions intériorisées lors des apprentissages scolaires et professionnels (savoir faire, espoirs de carrière, « choix» d'exercer profession, etc.). Cf. P. Berger et T. Luckmann, La construction sociale de la réalité, MéridiensKlincksieck, 1992.

6

LE CADRE DES INTERACTIONS JOURNALISTES/LE PEN

1. Rôles démocratiques et rapports à la politique 2. Les positions et passés sociaux des protagonistes 3. La dimension corporatiste de l'affrontement 4. Le cadre entrepreneurial du travail journalistique

5. Dénonciation = extériorité?

« Si tu rencontres un journaliste, gifle-le. Si tu ne sais pas pourquoi, lui le sait! » (tract du FN) « En donnant de l'écho à ce que j'ai fait, ils n'ont fait que leur métier!» (J.-M. Le Pen, entretien, 1989)

8

ette partie traite des contraintes qui s'imposent aux protagonistes. Voir les choses comme si chacun faisait ce qu'il souhaite sans entrave est une vue de l'esprit. Ce que l'on remarque, c'est une multiplicité de contraintes de tous ordres concourant à structurer les échanges entre J.-M. Le Pen et les journalistes. Pour la plupart, ils ne se côtoient pas par pure affinité élective et il convient par conséquent de mettre en évidence les structures de l'interdépendance qui s'instaure entre eux, plus ou moins forte selon les cas de figure: un journaliste qui ne couvre que le FN sera par exemple plus dépendant de ce parti qu'un journaliste généraliste abordant une vaste diversité de sujets. Cette dépendance mutuelle est si forte qu'elle dépasse l'adversité politique tout en intégrant celle-ci. Le sens commun journalistique tend à estimer qu'il n'y a que des contraintes extérieures aux médias (pressions, censure), mais les contraintes les plus efficaces ne s'exercent pas directement sur les acteurs et demeurent dans le non-dit: les échanges prennent place dans des configurations de jeu élargies et structurées qui laissent une marge de manœuvre plus ou moins large aux protagonistes. Par exemple, un journaliste envoyé spécialement par sa hiérarchie à l'autre bout du pays peut-il dire que l'événement promis ne vaut même pas une « brève» ? On peut distinguer trois ensembles de contraintes: les contraintes externes aux entreprises médiatiques ou politiques concernées; les contraintes internes aux entreprises, mais extérieures aux individus; les contraintes intérieures propres à des individus qui ont inévitablement intériorisé les structures propres à leur milieu social familial d'origine, articulées avec tous les apprentissages et expériences rencontrées par chacun, et qui survivent sous la forme de principes d'action et d'opinions subjectives. Pour comprendre comment jouent les structures de l'interdépendance, deux outils conceptuels sont apparus utiles: « configuration» et «champ». Emprunté à Norbert Elias, le premier permet de délimiter les situations d'interdépendance entre individus et d'introduire la dimension ludique dans les relations qui s'instaurent entre eux du fait qu'il s'agit d'une interaction durable et restreinte à un petit périmètre social. On assiste en effet à des jeux sociaux où les participants acceptent de jouer, avec des enjeux tels que parvenir à publier des révélations gênantes ou des fuites

C

9

pour les uns, ou bien réussir à manipuler ou à punir un journaliste pour les autres2. Cette notion présente également l'intérêt de penser de façon distanciée les individus dans des complexes sociaux alors qu'ils sont souvent trop « engagés» pour apercevoir la situation dans sa totalité. Elle mérite cependant d'être améliorée par le concept de « champ social» mis au point par P. Bourdieu car la notion de configuration ne précise pas quelle est la localisation socioprofessionnelle des agents sociaux3 : la configuration est-elle limitée à un seul champ ou inclut-elle plusieurs? Or, on considère ici que l'on a affaire à des relations intersectorielles, c'est-à-dire à des interactions qui se nouent entre des acteurs appartenant à des champs sociaux distincts. Cette partie se décompose en cinq chapitres. Dans le premier, seront présentées deux perspectives qui, une fois cumulées, fournissent un cadre analytique: l'un établit les liens entre les revendications d'un rôle démocratique des médias avec les luttes de définition qui opposent les journalistes à J.-M. Le Pen sur ce point, l'autre une correspondance entre la position occupée dans les entreprises de presse, les contraintes qui s'imposent aux journalistes et les relations avec les acteurs dominants du champ politique. Dans le deuxième, on se propose de détailler les positions et les passés sociaux des protagonistes, notamment l'ascension sociale collective du groupe professionnel des journalistes depuis trente ans et les inclinations de J.-M. Le Pen issues de son parcours socio-biographique personnel. Dans le troisième, il s'agit de prendre en compte la dimension corporatiste de l'affrontement; la crainte de velléités liberticides est en effet à l'origine d'une vigilance particulière, augmentée de l'association avec le passif de l'extrême droite, notamment l'antisémitisme. Dans l'avant-dernier chapitre, le propos évoque le cadre entrepreneurial dans lequel évoluent les journalistes ainsi que ses effets sur la couverture du FN. Cette partie se terminera en étudiant la manière dont les journalistes se rassurent sur leur extériorité par rapport au phénomène Le Pen alors qu'ils ne voient qu'une partie de la réalité sociale dans laquelle ils sont impliqués.
2 Olivier Gailland, « Le candidat du FN [Paul Malaguti] avait "collaboré" à un massacre de résistants », L'Événement du jeudi, 27 février 1992 ; Richard Bellet, « Ce que disent ceux qui l'ont quitté », L'Événement du jeudi, 12 mars 1992 ; Pierre Naudin, «Quand le candidat FN [Serge de Beketch] trinquait avec les terroristes », L'Événement dujeudi, 27 février 1992.
3

1. Le Bohec et P. Teillet, « La musique adoucit-elleles mœurs? », Norbert Elias et la
coll., PUR, 2003, p....

théorie de la civilisation,

10

1. Rôles démocratiques et rapports la politique
QUELS SONT LES RÔLES ET LES DISPOSITIONS QUE LES JOURNALISTES METTENT EN ŒUVRE DANS LEURS RELATIONS AVEC J.-M. LE PEN?

à

a rationalité de ce « choix» d'objet d'étude peut être déclinée en plusieurs moments: la grande majorité des électeurs ayant un jour opté pour le FN ne se déclarent pas en sa faveur au tout-venant, intimidés par la forte réprobation morale de cet acte par les élites politiques, journalistiques, religieuses et intellectuelles4. Qui plus est, ils ne se rendent guère aux meetings pour soutenir et «faire la claque », sont peu intéressés par la politique, ne militent pas activement, lisent rarement les pages de «politique intérieure» des journaux écrits, jugent sévèrement la classe politique (mensonges, magouilles, corruption), délèguent (avec plus ou moins d'illusions) leur « pouvoir» à des mandataires et s'en remettent à des professionnels de la politique pour s'occuper au mieux (ou au moins pire) des affaires de la cité et du pays. Les citoyens-électeurs (a)perçoivent plus souvent les candidats par l'intermédiaire des médias d'informations générales qu'en assistant

L

4 « Sur les 43 personnes qui ont donné leur voix à M. Le Pen, seules quatre ont accepté de remplir notre questionnaire, le 21 avril », Jean-Yves Dormagen (politiste), interviewé dans Le Monde, 28 mai 2002. Autrement dit, cela donne un pourcentage de 90,7 % de dissimulation aux enquêteurs!

à des défilés, en lisant des médias amis (Présent, National-Hebdo5, Minute6, Rivarol, Le Choc du mois?, Aspects de la France, Radiocourtoisie8, sites web du FN, etc.)9, en se rendant aux fêtes organisées par le parti, en payant leur entrée pour écouter, transportés d'enthousiasme, les porte-parole du FN, en achetant des livres-programmes ou des hagiographies ou en faisant du prosélytisme dans leur entourage: « C'est le plus souvent en faisant appel à des informations de médias, appropriées en première personne ou rapportées par des proches, et donc en s'appuyant sur une expérience "médiate", que la plupart des personnes interrogées formulent des appréciations sur les objets politiques "nationaux" », indique D. Gaxie10. En plus des conversations ordinaires et affinitaires (qui font parfois écho aux émissions consommées la veille ou le matin), la plupart des électeurs se forgent donc une image de la marque FN par l'intermédiaire des médias et des retraductions de leur entourage, le tout retraduit par le prisme de leurs intérêts, trajectoire et habitus. D. Bizeul confirme que l'engagement militant suppose de « faire du nombre» lors des réunions publiques: « L'un ou l'autre des bénévoles disent se forcer à venir pour "faire du nombre" et 1 éviter que cette action soit un fiasco» . De plus, la participation aux scrutins est corrélée à la consommation des rubriques, journaux et émissions consacrées à la politique, elle-même proportionnelle au degré d'intégration et de reconnaissance sociales (plus élevé pour les classes supérieures que pour les classes populaires )12. Les discours des dirigeants du FN sont « médiatisés» au sens strict du terme: ils passent par un support et des médiateurs qui le
5 «AFP, télé, etc. désinformation, la maffia des menteurs contre Le Pen », [titre de Une], National-Hebdo, 16-22 juin 1987. 6 Son rédacteur en chef, Serge Martinez, était également chef de file du FN à Paris au début des années 1990. Cf. Les dossiers du canard, « Le Pen, le vrai », 1992, p. 57. 7 Journal dirigé par Gérald Penciolelli, également patron d'Enquête sur I 'histoire et de Magazine-Hebdo. Cf. Les dossiers du canard, 1992, p. 63-64. 8 O. Biffaud, Le Monde, 12 février 1992 ; notamment l'émission animée par S. de Beketch. C. Chombeau, « Radio-courtoisie... à démontrer », Le Monde, 4-5 janvier 1999 ; « RadioAlpha pirate à droite », Libération, 29 juillet 1981.
9

«Nous sommes les seuls à vous soutenir, la presse amie est la seule à parler de vous »,
au

pasteur 1.-P. Blanchard cité par D. Bizeul, Avec ceux du Front national. Un sociologue Front national, La découverte, 2003, p. 88-89.
ID

D. Gaxie, « Une construction médiatique du spectacle politique? », La politisation, dir. par

1. Lagroye, Belin, coll. Socio-histoires, 2003, p. 331. 11 D. Bizeul, op. cil., p. 79. 12 A. Garrigou et B. Lacroix, « Le vote des chômeurs novembre-décembre 1987.

», Les Temps modernes,

n° 496/497,

12

reformatent dans des reportages, des articles ou des interviews questions-réponses. Ce qui est intéressant dans le phénomène Le Pen, c'est que, malgré (ou à cause de) leur position dominante, certains journalistes ne sont pas parvenus à influencer ces électeurs dans la direction désirée.

Les rôles démocratiques de la presse
Afin de clarifier la discussion sur la place des médias et des journalistes dans le jeu politique, il a paru utile de passer par une typologie « idéelle» inspirée de la méthode mise en application à plusieurs reprises par Max Weberl3. Ce thème de discussion récurrent (médias/démocratie) fait traditionnellement la part belle aux définitions normatives et les débats publics comme savants ont l'habitude de nier implicitement la diversité des significations du concept de «démocratie »14. Ce critère d'évaluation extérieur à la science a même pu servir à des chercheurs pour dévaloriser des travaux plus pointus et pertinents que les leurs1S... Mentionnons pour mémoire le tableau de pensée mis au point au cours d'une recherche antérieure, qui prend appui sur les différentes définitions du concept de « démocratie» 16:
PARTICIPATION sens étymologique, pouvoir du peuple (Rousseau) COMPÉTITION méthode pour désigner les gouvernants (Schumpeter) REPRÉSENTATIONélégation de pouvoir par le vote (Siéyès) d LIBÉRATION lois permettant la liberté: État/marché (MarxlHayek) SÉPARATION divers pouvoirs faisant contrepoids (Montesquieu)

Tableau 1 :
LES CINQ IDÉEL-TYPES DE « DÉMOCRATIE»

Pour une application de cette méthode à la compréhension de la rivalité Le Pen-Mégret (trois idéel-types de domination légitime: traditionnelle, charismatique, légale-rationnelle: S. Trigano, «Le "prophète" et le "bureaucrate" », Le Monde, 1er janvier 1999. Lire aussi (évidemment) : M. Weber, Essais sur la théorie de la science, Plon, coll. Agora, n° 116, 1965, p. 117-201. M. Weber, Economie et société/l. Les catégories de la sociologie, Plon, coll. Agora, n° 171, 1971, p. 285-306.
14

13

15

J. Leca, « La théorie politique », in Traité de science politique, tome 1, PUF, 1985, p. 137.

R. Cayrol et A. Mercier, « Overview of a discipline and its works:

political

communication scolarship in France », Political communication, vol. 15 (3), 1998, p. 383412. Lire la réponse d'E. Neveu: « Imagined academic communities. A "Critical denunciator"'s short reply to Cayrol and Mercier », Political Communication, vol. 17 (1), 2000, p. 85-90.
16

Tableau synthétique tiré de mon article: J. Le Bohec, « La question du "rôle
de la presse locale en France », Hermès, cognition, communication, politique,

démocratique"

n° 26-27, 2000, p. 189.

13

JF0

ITUJTII1l

eo

Ag0ra
dle paur1n pUt1hnic TIibre
(D Rf

Orgtaill1l~ Se1rVn(ç;~ JExpreSSn0jffi
cC 0 jffitte",

pOUtV

lieu permettant l'expression populaire journalistes défendant une cause j oumalistes neutres et respectueux journalistes indépendants d'esprit journalistes traquant les abus de pouvoir!7

Tableau 2 :
IDÉEL-TYPES DE « RÔLE DÉMOCRATIQUE» DE LA PRESSE

(néant) Soutien/opposition Respect Subjectivité Méfiance
IDÉEL-TYPES

absence de spécialisation des tâches défense d'une cause relais et comptes-rendus d'activité commentaire personnel sur l'actualité recherche des choses cachées

Tableau 3 :
D'INTERACTION PRESSE-POLITIQUE

Cette méthode permet aussi d'échapper à la double tentation normative (ce qu'il faut faire) et arbitraire (la bonne définition est la mienne), clairement visible dans les écrits de Dominique Wolton18 ou de Marcel Gauchet19. Arnaud Mercier en fait de même en préférant exprimer son point de vue personnel à propos de « l'idéal démocratique », négligeant qu'il y en a plusieurs

sur le marché et que choisir est arbitraire20. Cette approche lui
permet de tancer les journalistes:
17

C'est la tradition anglo-saxonne du watchdog (qui fait l'objet d'un faux-sens chez S.

Halimi) : J. Curran, « Mass Media and Democracy: A Reappraisal », in Mass Media and Society, dir. par 1. Curran et M. Gurevitch, Edward Arnold, 1991, p. 82-117 ; D. Murphy, The silent watchdog. Press in Local Politics, Constable, 1976. 18 « La légitimité du journaliste tient au lien très fort [lequel? NdA] qui existe entre son métier et la démocratie de masse », D. Wolton, « Journalistes, une si fragile victoire... », Hermès. Cognition, communication, politique, n° 35, 2003, p. 20. De même: « je défends ce métier, indispensable à la démocratie» ; « le rôle du journaliste [...] est fondamental» ;« à condition d'assumer, avec retenue, leur rôle» ; « le métier de journaliste, si indispensable à la démocratie» ; « les journalistes [...] sont les fantassins de la démocratie» (art. cit., 2003, p. 21). 19 Dont la définition correspond en fait à l'idéel-type REPRÉSENTATION: « Les médias sont au cœur du fonctionnement de la démocratie puisqu'ils assurent l'articulation entre le pouvoir et l'électorat» (M. Gauchet, « Les médias menacent-ils la démocratie? », entretien, Médias, n° 1, été 2004, p. 14).
20

« L'idéal démocratique repose sur la vision de citoyens éclairés et informés» (A.

Mercier, « Les médias en campagne», in Le vote de tous les refus. Les élections présidentielle et législatives de 2002, dir. par P. Perrineau et C. Ysmal, Presses de Sciences Po, 2003, p. 53) ; il parle aussi de « la mission civique de la presse conçue par les penseurs de la démocratie moderne» (p. 86). Problème: qu'est-ce qu'une démocratie «mauderne»? Celle qui correspond à la subjectivité du chercheur? La distinction moderne/archaïque estelle exempte de tout jugement de valeur?

14

« ... mais surtout on peut se demander quelle conception les journalistes politiques se font de leur mission... » (p. 55) ; « TF1 a spécialement renoncé à cette mission d'information civique» (p. 57); « il faut se saisir de la question pour reposer le problème de la responsabilité sociale des journalistes» (p. 75) ; « Or, à notre sens, une partie du rôle démocratique du journalisme impose... » (p. 75) ; « en soi, nous n'y voyons rien de choquant, tout au contraire» (p. 86).

Étrangement, A. Mercier critique pour les usages dévoyés des sondages mais donne l'absolution pour l'enquête CÉVIPOFCIDSP-SCIENCES-PO-CECOP-MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR-SOFRES, baptisée «panel électoral français» (www.cevipof.msh-paris.fr). dont il utilise les données sans précautions de méthode21, pas même en note22, qui sert de colonne vertébrale à l'ouvrage collectif où son texte paraît:
« Dans une telle situation, la rigueur professionnelle obligerait les journalistes à se défaire de cet outil d'analyse impuissant... » (p. 60) ; « Cependant, il semble que les conclusions nécessaires ne soient pas tirées» (p. 61).

Mais on s'interrogera utilement sur le fait qu'un sondage devient soudainement fiable dès lors que c'est un politologue et non pas unjoumaliste qui le manipule:
«Or, le sondage sortie des urnes CSA- élérama indique clairement que... » (p. T 68) ; « Tous les sondages prouvent que la question de l'insécurité était prioritaire dans l'esprit des électeurs» (p. 72).

Romain Rosso (L'Express) ne veut/peut pas envisager que ces agrégats soient frelatés23 :
« Avant chaque scrutin, j 'fais des analyses de tendances des sondages; J'prends les sondages depuis deux ans, et puis euh et puis j 'trace des courbes de tendances, tous sondages confondus. Et donc on voyait, on voit bien les mouvements d'fond. Un sondage, c'est, c'est, c'est jamais intéressant aue sur la durée. C'est pas, c'est pas le sondage en tant que tel qui est intéressant »2 .

(comme
21

Ce journaliste s'autorise une analyse «en tendance» si les courbes compensaient les lacunes des sondages

A. Mercier, art. cit., p. 55.
A. Mercier, art. cit., p. 63.

22
23

Le fait, pour C. Ockrent, de croire fiables les « raisons du vote Le Pen» avancées par CSA, qui donnent 65% d'adhésion au programme, permet à B. Gollnisch de se réapproprier ces votes «( France Europe Express », France 3, 28 avril 2002) : « Ça prouve que contrairement à ce que l'on raconte sur toutes les chaînes de radio, de télévision et dans la presse écrite, les électeurs du FN sont des gens qui savent très bien: premièrement ce dont ils ne veulent pas ; et deuxièmement ce dont ils veulent». 24 R. Rosso, entretien, janvier 2004.

15

commerciaux ponctuels) car cela lui procure une image d'expert ès politique qu'il se garde de mettre en danger intellectuellement:
«Alors on fait toujours appel à lui [Pascal Perrineau, politologue, directeur du Cévipof], mais en même temps, c'est, c'est vraiment quelqu'un de bon, donc euh on va... il fait des bonnes analyses, il se trompe pas, et donc on fait appel à lui.

-JLB : Il s'est trompé en 2002... -

- RR : Sur quoi? - JLB: Sur le, sur le premier tour. - RR: Ah ouais... ? Parce que moi je parle du Front, hein? - JLB: Qui, moi aussi. RR: En général, ses analyses sur la, sur la motivation, sur sur la sociologie électorale euh... - JLB: Vous les trouvez bonnes? - RR : Qui, j'les trouve bonnes. Quais. Notamment c'qu'il avait, notamment sa sa sa thématique du gaucho-Iepénisme euh est tout à fait juste. Et nous, on I'voyait bien, dans les meetings. Non seulement elle était confirmée dans les faits, quoi, c'tà-dire c'était pas seulement euh une analyse une analyse euh j'allais dire politique, c'était une vraie analyse sociologique. Puisque nous dans les meetings on voyait bien, on voyait bien, on voyait bien les classes populaires, on voyait bien les gens d' gauche! - JLB: Alors Nanna Mayer n'est pas d'accord avec lui. - RR : Quais, ils sont en conflit. C'est bien, ça fait débat! »25.

Ce journaliste procède donc à un arbitrage personnel orienté entre les savants, écartant en amont ceux et celles qui n'ont pas la chance de confirmer ses certitudes. L'approche idéel-typique évite aussi de jauger et de juger chaque définition du « rôle démocratique» des journalistes à l'aune des seules vues préconçues et subjectives de chacun26.Adopter telle ou telle définition présente l'avantage de pouvoir jeter l'anathème sur l'attitude jugée complaisante de certains journalistes alors que ceux-ci recourent au même concept normatif pour se défendre: devoir civique pour justifier les invitations de J.-M. Le Pen sur les plateaux de télévision, par exemple27. Cette approche originale éloigne aussi la tentation d'arbitrer - de façon péremptoire et implicite - entre les diverses acceptions de la « démocratie» appliquée aux médias. Elle permet de comprendre que des sens
25 26

R. Rosso, entretien, janvier 2004. «Qu'elle ne se considère plus - et qu'on ne la considère plus

- comme

le "quatrième

pouvoir". [...j Elle est - elle devrait être - un contre-pouvoir, pennanent, pas agressif mais exigeant », A. du Roy, «Les liaisons dangereuses du journalisme et de la politique », Hermès. Cognition, communication, politique, n° 35, 2003, p. 136. 27 Pierre Albert a mis en évidence deux modèles: service public et quatrième pouvoir. P. Albert, «Systèmes d'infonnation et liberté de la presse », in Le pouvoir et les médias. Mélanges offerts à Jean Cazeneuve, PUF, 1986, p. 27-28.

16

différents peuvent être défendus par des agents sociaux aux dispositions et aux intérêts différents. Cependant, ces idéel-types ne sont pas à concevoir comme des tiroirs hermétiques mais des types « purs », abstraits, qui sont mélangés à doses variables (à l'instar des couleurs primaires) selon les cas de figure réels28. L'idéeltypologie n'est pas la taxinomie du taxidermiste ou de l'épigone de Linné, mais une «construction approchée» de la réalité visant à mieux la comprendre29.

La confusion des rôles au FN
J'ai également proposé un parallèle entre cette idéeltypologie et les structures sociales sous l'angle de la plus ou moins grande division du travail :
Degré de division du travail presse-politique:
ÉLEVÉ MOYEN BAS

Idéel-types de rôles:
Contre-pouvoir Expression libre Service public Organe de parti Forum-agora

Tableau 4 :
CORRESPONDANCE TRAVAIL ENTRE DIVISION DU SOCIAL ET IDÉEL-TYPES

Cela veut dire que chaque idéel-type correspond à un certain degré de différenciation sociale, bas quand les genres politique et journalistique sont confondus, élevé quand les rôles
Coenen-Huther est sceptique «( Le type idéal comme instrument de la recherche sociologique », Revue Française de Sociologie, 44-3, 2003, p. 531-547), mais son propos est parfois contradictoire, engoncé dans une posture exégétique, et surtout déconnecté du travail sur un objet précis, ce qui en diminue obligatoirement la force et l'intérêt. Il commet sans doute l'erreur de ne pas se référer assez à Max Weber lui-même (d'où certains faux-sens) et il ne parvient pas à relier les deux dimensions qui font justement la spécificité de la méthode, à la fois concrète et abstraite, inductive et déductive, historique et générale, compréhensive et explicative, individuelle et holiste, etc.. Bref, on dirait qu'il essaie de la faire rentrer de force dans les distinctions canoniques, artificielles et rassurantes de la didactique et de l'épistémologie, qui conduisent souvent à paralyser a priori tout effort de recherche empirique au profit d'une posture théoriciste très éloignée de la sociologie. 29 P. Bourdieu, J.-C. Chamborédon et J.-C. Passeron, Le métier de sociologue. Préalables épistémologiques, Mouton, 1983 (4e éd.), p. 72-73. 28 Jacques

17

sont séparés, voire opposés30. Il Y a quelques exemples de journalistes œuvrant dans le cadre d'une faible division du travail médias/politique du côté du FN. On ne peut par exemple pas s'attendre à ce qu'un rédacteur du magazine Français d'abord pose des questions irrévérencieuses à J.-M. Le Pen31. On peut citer le dessinateur Konk, dont la direction du Monde s'est séparé en 1982 après un dessin révisionniste publié et son utilisation par Henri Roques pour la défense de sa thèse à l'Université de Nantes32. Un autre journaliste, Martin Peltier, a travaillé au Quotidien de Paris en 1983-1984 puis à National-Hebdo en tant que rédacteur en chef, et a choisi B. Mégret lors de la scission33. De même, trois journalistes (M. Peltier, Jean Roberto et Marie-Claire Roy) on publié un livre sur les contrecoups de la profanation du cimetière juif de Carpentras en défendant la thèse d'une manipulation politique destinée à salir les partis d'extrême droite34. Quant à lui, Grégory Pons a été licencié du Figaro-magazine pour un engagement trop explicite en faveur de la « nouvelle droite »35.À signaler aussi que l'animateur radio Skyman, de son vrai nom Guillaume Faye, fut l'un des « nègres» de J.-M. Le Pen36.Roland Gogillot dit Gaucher, ancien proche de Marcel Déat pendant la seconde guerre mondiale, élu FN au conseil régional de Franche-Comté en mars 1992, a été journaliste à Minute et directeur de National-Hebdo. Par ailleurs, un journaliste de la rédaction de France-Inter (Fabrice Le Quintrec), a été écarté par son supérieur Patrice Bertin pour avoir cité Présent en août 1998 dans sa revue de presse matinale de l'été 1997 (montré du doigt par François Jouffa, de la même station, lui-même licencié). Dans un droit de réponse paru dans L 'Humanité du 17 mai 1999, F. Le Quintrec se défend en arguant la place infinitésimale, le pluralisme et le statut légal des publications citées.
30

J. Le Bohec, Les rapports presse-politique. Mise au point d'une typologie « idéale»,

L'Harmattan, colI. Logiques sociales, 1997, p. 179. Rappelons que la graduation indiquée ne revêt aucune signification normative. On peut d'ailleurs subjectivement adhérer à des idéeltypes fort éloignés du point de vue de la division du travail social (DIS).
31

redresser le pays l'homme qu'il faut c'est l-M. Le Pen? », Français d'abord, 1ère quinzaine avril 2002, n° 362, p. 4. 32 Libération, 8 août 1986 33 P. Cohen et l-M. Salmon, 21 avril 2002. Contre-enquête sur le choc Le Pen, Denoel, 2003, p. 24.
34

Bernard Fontanges: «Ceux-ci [les Français] se rendent-ils, enfin, compte que pour

M. Peltier, Jean Roberto et Marie-Claire Roy, L'Affaire Carpentras. Analyse d'une
depuis que le forfait a été

manipulation d'Etat, éd. National-Hebdo, 1995. On a appris perpétré par trois jeunes néo-nazis désœuvrés. 35 Le Monde, 5 janvier 1980. 36 Les dossiers du canard, 1992, p. 69.

18

De même, le polémiste et directeur de L'idiot international JeanEdern Hallier a proclamé sa sympathie pour J.-M. Le Pen en juin 1991 dans National-Hebdo37. Témoin de la faible séparation des rôles politique et journalistique, François Brigneau (vrai nom: Emmanuel Allot) était à la fois rédacteur en chef de Minute et activiste d'extrême-droite dans les années 1960-1970 (idéel-type ORGANE PARTI),tout en DE prêtant son bateau aux Le Pen38. On prête également à Patrick Buisson, qui sera directeur du service politique du Figaro, un rôle d'intercesseur entre J.-M. Le Pen et J.-C. Gaudin à l'époque où il était journaliste à Minute39. Maurice Gaït, ancien commissaire à la jeunesse sous Vichy, a dirigé Rivarol de 1973 à 1983; Claude Joubert, journaliste à l'ORTF ~ui présentait chaque soir le journal télévisé était proche de l'OAS4 et militant auprès d'Ordre Nouveau dans les années 197041.Ex-directeur de Présent, Jean Madiran est un ancien collaborateur de l'Action française (royaliste et catholique) sous l'Occupation. À un moment de vaches maigres, où la famille Le Pen ne payait pas l'impôt sur le revenu, c'est le directeur de Minute, Jean-François Devey, qui l'a embauché pour s'occuper des relations publiques et de la publicité de l'hebdomadaire42. L'actuel leader du FN se lie également d'amitié avec Jean-François Chiappe, responsable du magazine Miroir de l'histoire43. En 1968, son principal aide de camp est un journaliste de Paris-Match, Jean-Pierre Biot. Lors d'une émission de télévision officielle de la campagne présidentielle 1974, il est conseillé par un journaliste du Figaro, Yann Clerc44. Et c'est un journaliste ami (Jean Marcilr, du Figaro-Magazine), chargé de rédiger une hagiographie4 , qui a provoqué en 1984 le divorce de J.-M. Le Pen 46.. .
37 Pour É. Lévy, la querelle germanopratine sur les «rouges-bruns» en 1993 (Le canard le 23 juin, Le Monde le 26 juin) avait surtout pour utilité (vu de « l'Élysée»), en
idiots utiles », d'empêcher qu'un communiste pur et dur succède enfinir à G. Marchais avec à la la pensée

enchaîné tant qu'«

tête du PCF, en l'occurrence Pierre Zarka (Les maîtres censeurs. Pour unique, Lattès, coll. Le livre de poche, n° 15282, 2002, p. 177). 38 G. Bresson et C. Lionet, Le Pen, biographie, Seuil, 1994, p. 307. 39 F.-J. Guilledoux, Le Pen en Provence, Fayard, 2004, p. 49.
40 41 42 43
44

G. G. G. G.

Bresson Bresson Bresson Bresson

et et et et

C. Lionet, C. Lionet, C. Lionet, C. Lionet,

op. op. op. op.

cit., cit., cit., cit.,

p. 237. p. 354. p. 289. p. 292.
1984.

45 1. Marcilly, 46 G. Bresson

G. Bresson et C. Lionet, op. cit., p. 371. Le Pen sans bandeau, éd. Jacques Grancher,
et C. Lionet, op. cit., p. 279 et 343.

19

Par ailleurs, il est singulier que J.-M. Le Pen se revendique du concept normatif «démocratie », dont le plus fameux politologue (Giovanni Sartori) assure qu'il ne peut en être autrement, que ce concept échappe obligatoirement à l'étude scientifique (mélange assumé entre science et politique, par conséquent)47. Mais il est rare que les journalistes aillent au-delà de l'expression d'un doute sérieux, parfois teinté d'ironie, sur la sincérité de cet attachement affiché à la « démocratie» :
A. Duhamel: «Première question: est-ce que vous vous considérez comme un démocrate? lMLP: Oui, certainement. Et je l'ai démontré en participant à la vie publique de notre pays en toutes circonstances et bien souvent condamné d'avance par le système électoral majoritaire, sans espoir. J'ai même argumenté bien souvent contre certaines écoles philosophiques de droite qui contestent la démocratie comme moyen de gouvernement. J'ai dit, je suis dans le fond un démocrate churchiIlien, c'est-à-dire que je me réfère au fameux aphorisme de Churchill disant: la démocratie, c'est probablement un très mauvais système, mais je n'en connais pas d'autre» 48.

-

Si l'on cherche à établir un lien entre les allusions démocratiques de J.-M. Le Pen avec cette grille de lecture et d'analyse, on s'aperçoit qu'il n'y déroge pas. Dans l'extrait reproduit ci-dessous, J.-M. Le Pen se réfère au concept de « démocratie» en étant proche de l'idéel-type LIBÉRATION;il Y livre son credo idéologique (dit «libéral») appliqué au secteur audiovisuel, selon lequel la compétition sur un marché d'où l'État est absent permet d'atteindre l'optimum souhaité, à savoir une « information objective ». Il enchaîne avec une remarque récurrente sur la «politisation» des journalistes; il déclare donc préférer l'idéel-type SERVICEPUBLICGournalistes respectueux) à ceux de COMPÉTITIONGournalistes engagés) et de CONTRE-POUVOIR Gournalistes d'investigation), mais sans souhaiter pour autant faire le ménage parmi les journalistes amis, qui défendent sa cause; le lien avec ses intérêts conjoncturels apparaît ainsi clairement:
l-M. Le Pen: « Mais je crois que leur concurrence [entre grands groupes dans l'audiovisuel] constitue par elle-même une garantie. Elle est un pas vers une information plus objective. Parce que dans une démocratie où, en principe, la, l'avenir du pays est déterminé par le vote des citoyens, il est bien évident que ce vote ne peut s'exprimer et même se, qu'à partir d'une opinion qui s'est formée, euh
47 « II s'ensuit que le problème de définition de la démocratie se dédouble parce que si d'un côté la démocratie requiert une définition prescriptive, de l'autre on ne peut ignorer la définition descriptive », G. Sartori, Democrazia cos 'è, BUR, 1994, p. 12. 48« L'Heure de vérité », Antenne 2, 13 février 1984.

20

euh, justement si j'ose dire. Et il me paraît que dans l'information, et dans la formation des esprits par les écoles, par l'école, il y a depuis de nombreuses années une tendance excessive à la politisation et disons-le franchement à la gauchisation
de l'opinion» 49.

En outre, des indications convergentes conduisent à estimer que J.-M. Le Pen conditionne l'attribution de la qualité de journaliste à deux critères: absence d'expression d'une opinion ou d'un commentaire personnel; absence de discrimination entre luimême et les autres hommes politiques. Il en résulte une conception proche du relais technique «( truchement », « vecteur») :
« Je me fais un devoir de recevoir les gens euh qui souhaitent me rencontrer, soit dans leur intérêt, soit dans l'intérêt du public. C'est ça qui compte, à la vérité. Si le journaliste admet qu'il est un truchement, c'est-à-dire un vecteur de de des questions, du questionnement des des du public, et et des réponses ou des interrogations, ou des doutes, d'un personnage quel qu'il soit, artiste, homme politique, intefJ6rète, comédien, euh romancier, bref il il se vit dans cette conception là» . « Moi je suis intéressé de rencontrer des gens qui ont envie de savoir. Voilà. Ils ont envie de savoir. Qui ne viennent pas avec une idée préconçue ou pour uniquement consolider une opinion préconçue ou conforme aux consignes qu'ils ont reçues de leur rédacteur-en-chef ou de leur directeur, n'est-ce pas? euh voilà en homme libre »51.

On note bien comment il souhaite que j'aborde l'entretien en cours. Il précise ensuite sa définition des rôles respectifs:
« V' a une réponse très simple à ça : c'est que quand on me parle courtoisement, intelligemment, et avec l'intention de faire connaître aux téléspectateurs ce que je pense, car c'est cela qui est essentiel, n'est-ce pas?, c'est pas de faire savoir c' que pense le journaliste qui m'interroge, n'est-ce pas? C'est moi qui suis l'homme public, pas lui. Eh bien, je suis absolument très calme, très courtois, et autre. Quand on me lance à la tête des injures ou des des calomnies diverses, je réagis, bien sûr, je suis un homme, j'suis pas un un robot! je n'suis pas un épouvantail à moineaux! »52.

Dans le même entretien, J.-M. Le Pen qualifie d'« espionnage» le travail d'A. Tristan, journaliste qui a adhéré au FN à Marseille en se présentant comme une secrétaire au chômage pour mieux observer ce qui s'y passe, ce qui reflète bien sa vision

49
50 51 52

« Questions

à domicile

(Saint-Cloud)

», TF1,

22 mai

1986.

l-M. Le Pen, entretien, octobre 2002. J.-M. Le Pen, entretien, octobre 2002. J.-M. Le Pen, entretien, octobre 2002.

21

dichotomique en matière de relations avec la presse (ami/ennemi), même si ses pratiques peuvent s'avérer plus complexes:
« Pour moi, c'est pas du journalisme! ça c'est, c'est même pas du journalisme d'investigation! c'est, au sens littéral du terme, de l'espionnage. C'est-à-dire que on déguise sa sa sa personnalité, son identité, on se présente comme quelqu'un d'autre, c'est de l'espionnage! Voilà, c'est. .. alors on voit des choses de l'intérieur, bien sûr. Si on dit c'qu'on voit, ben y'a des gens qui, venant visiter votre appartement, ne parleront 9,ue des toilettes. C'est ce qui les a fascinés. Peutêtre par attirance personnelle... » 3.

J'ai évoqué ce propos devant A. Tristan qui s'approprie peu à peu le mot « espionnage », malgré la source, en me répondant5 :
« JLB : ... et ce à quoi il répond: c'est pas du journalisme, c'est de l'espionnage. - AT : Oui. Ben euh, ben euh, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? JLB : [rires]

- AT:

Oui, enfin bon. C'est de l'espionnage, oui, c'est de l'espionnage. Boh pourquoi pas, oui. C'est de l'espionnage, oui. Ça m'dérange pas. [...] C'que j'ai fait n'est pas en soi, moralement, merveilleux! C'est un, j'ai pas à présenter ça comme le modèle de c' qui faut faire! [...] Moi j'ai pas de jugement moral sur ce genre de choses. Il me semble que je peux et que je dois I'utiliser ~uand ça peut avoir un intérêt. Et ça a un intérêt quand des choses sont masquées» 5 .

Une définition extensible du journalisme La définition opératoire du journalisme adoptée dans le présent travail est la possession de la carte d'identité délivrée par la commission paritaire juridiquement compétente (CCIJP)statuant sur la déclaration de revenus (<< principal de ses ressources », indique le la loi de mars 1935 en vigueur). Ce que stipule cette formulation est flou et tautologique, donc peu satisfaisant en soi56.Au tout début du second entretien, J.-M. Le Pen réagit à ma présentation liminaire en me posant une question (<< d'abord, guelle est votre définition du journaliste? ») qui renverse les rôles57. Sa question, « bonne» en ce sens où elle met l'accent sur une véritable incertitude sémantique, juridique et sociologique, contient surtout son exaspération à l'égard de pratiques journalistiques qui lui déplaisent profondément
53

1.-M. Le Pen, entretien, octobre 2002. Une militante du FN habitant Marseille admet également avoir infiltré la section locale du ps à Vitrolles (<<Bienvenue à Vitrolles », G. Konopnicki, 1998). 55 A. Tristan, entretien, février 2004. 56 1. Vistel, Qu'est-ce qu 'un journaliste ?, La documentation française, 1991 ; D. Ruellan, Les 5~

"pros" du journalisme. De l'état au statut,' la construction d'un espace professionnel, Presses universitaires de Rennes, coll. Res Publica, 2000.
57

1.-M. Le Pen, entretien,

octobre 2002.

22

depuis longtemps. L'entretien avec le chercheur est une occasion supplémentaire de faire savoir son ire, ajoutant d'autres questions:
« Est-ce que Bernard-Henri Lévy [qui le dénonce régulièrement dans les colonnes du Point] est un journaliste? » ; « est-ce qu'un éditorialiste est un journaliste? ».

Il explicite ensuite son point de vue, dévoilant que son but n'est pas de faire progresser les connaissances mais de dénoncer des pratiques qu'il estime inacceptables, tentant aussi de tester la bonne volonté du visiteur pour l'obliger à choisir son camp:
« JMLP: J'vous pose cette cette question parce que ce problème est préalable, si vous voulez, parce que il y a parmi les journalistes qui parlent de Le Pen il y a ceux qui se refusent à le laisser parler, que ce soit dans leurs émissions télévisées, c'est le cas par exemple de Michel Drucker, c'est l'cas de Mme Strauss-Kahn... - JLB: Anne Sinclair. - lMLP: Anne Sinclair, qui ont ouvertement, délibérément, annoncé qu'en ce qui les concernait, eux se faisaient un devoir de donner à leurs auditeurs, à leurs téléspectateurs, une vue de la politique, à l'exception de M. Le Pen, qu'ils se refusaient, en ce qui les concernait, à inviter. ça, c'est une, ça indique déjà euh que il y a très largement répandu dans le milieu journalistique français des méthodes de censure totalitaire, n'est-ce pas? des mesures de censure totalitaire. C'est-à-dire que on procède à des exclusions, on on prétend informer le public mais euh on se réserve une une zone euh cachée auquel le public n'aura pas accès car il n'est pas jugé digne, selon ces journalistes, d'accéder à cette connaissance »58.

Durant ces propos, il parle lentement et on sent bien qu'il teste son interlocuteur, lui laissant l'occasion d'intervenir, espérant une interruption réprobatrice qui ne viendra pas, le but de l'entretien n'étant pas de lancer une quelconque énième et inutile joute sur ce thème rebattu mais de recueillir le témoignage du « principal intéressé» de la recherche. De l'absence d'opposition négative, il est porté à déduire qu'on est venu humblement « connaître» la vérité, sous-entendant qu'il la détient assurément. La principale chose qui le préoccupe est « l'accès aux médias », dénonçant une inégalité en nombre d'invitations59. Son souci est quantitatif avant d'être qualitatif. Dans la phrase suivante, il use d'une ironie pince-sans-rire emprunte d'une forte révolte rentrée révélatrice d'une intense frustration:

58

l-M. Le Pen, entretien, octobre 2002. 59 « Il [W. Jirinovski dans l'hypothèse où il deviendrait président russe] m'a dit que je n'aurais plus d'souci à m'faire pour la télévision, qu'il me prêterait un, une place sur un des satellites russes de façon que je puisse me faire entendre, moi aussi, par la télévision, de mes compatriotes» (l-M. Le Pen, « Grand Jury RTL-Le Monde », RTL, 18 février 1996).

23

« Mais les journalistes considèrent-ils que, s'agissant de la politique, on doit respecter une certaine proportionnalité et doit-on la définir par rapport à la taille, à la couleur des yeux de la personnalité politique? à ses opinions politiques? à son âge? à sa situation économique ou sociale? y'a un grand arbitraire »60.

La dernière phrase est prononcée avec une grande amertume (timbre de sa voix rauque), qui considère tacitement le chercheur qui lui fait face comme le défenseur naturel de ces pratiques et devant en rendre compte. Plus loin dans l'entretien, il évoque l'avant « 21 avril» :
« lMLP: Y'a eu un moment, y'a eu un état de grâce, de la, du monde médiatique, pas seulement pour moi. C'est l'avant premier tour de l'élection présidentielle.

- JLB : Les cinq cent signatures,tout ça...
- JMLP: Oui, y'avait eu là une espèce de réflexe républicain en ma faveur. Aussi peut-être des arrières pensées en disant: il faut qu'Le Pen y soit pour piquer les voix des autres, hein?.. Bon, mais quoi qu'il en soit, à partir de là, on a pu dire que pratiquement les seize candidats ont eu accès à la radio et à la télévision. Ils se sont fait connaître »61.

Rappelons que c'est la règle imposée par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) durant la campagne officielle qui veut cela, ce qui engendre un effet pervers: compte tenu de la généralement faible rentabilité des programmes sur la politique, du nombre de candidats à traiter (n=16), de l'anticipation d'un premier tour déjà joué... et de l'illégitimité de certains à leurs yeux, les cadres de l'audiovisuel à la tête des rédactions ont préféré effectuer le service minimum.

Des journalistes faciles à « impressionner »
Les citoyens profanes ont donc surtout entendu parler (de) J.M. Le Pen lorsqu'il a été invité et interviewé par des journalistes politiques et quand les journalistes d'info-géné ont diffusé une information à son sujet. Les face-à-face publics entre professionnels de la politique sont rares proportionnellement à ceux instaurés avec les professionnels de la presse écrite ou audiovisuelle (qu'ils soient journalistes ou animateurs) sur deux décennies62 : Le Pen-Stasi en

60

l-M. Le Pen, entretien, octobre 2002. 61 l-M. Le Pen, entretien, octobre 2002. 62 Les rencontres privées, entre l-M. Le Pen et l Chirac entre les deux tours de l'élection présidentielle de 1988 par exemple, existent bel et bien (dixit C. Ottenheimer, BFM, janvier 2002).

24

1984 et en 198663, Le Pen-Lajoinie en 198764, Le Pen-Tapie en 198965et en 199466,Le Pen-Kouchner67, Le Pen-Jospin68, Le PenSarkozy en 2003, Le Pen-Copé en janvier 2004, Le Pen-Mamère69, Le Pen-Stoléru 70, etc. 71. Dans ces cas de figure, les interlocuteurs tendent à surjouer leurs désaccords pour se démarquer formellement les uns des autres dans l'espace de compétition préélectoral; on reste par exemple surpris par la proportion d'accords de fond entre J.-M. Le Pen et N. Mamère lors d'une émission de 2002 (critique de l'agriculture productiviste et de la relégation de la formation professionnelle, etc.)72. De plus, Jean-Luc Mano fait remarquer la difficulté, à une certaine époque, de dénicher un adversaire politique et de trouver la formule magique qui permette de coincer J.-M. Le Pen:
« lMLP: Elle est aussi, ce serait malhonnête de ne pas l' dire aussi, que, on s' dit qu'le bon coup, c'est ceux qui vont arriver à l'planter un jour. C'est ce qui va permettre après de I'mettre face à Tapie, par exemple! JLB: On cherche la solution, quoi. - JLM: On cherche la solution! Et moi je frai plus tard à France 2 un débat Le Pen-Tapie, parce que d'abord je me suis cassé les dents en cherchant d'autres opposants à Le Pen... Hein? Quand vous demandez: qui veut s'faire Le Pen?

-

63

Débat centré sur les thèmes du terrorisme et de l'immigration: « Face au public », Franceinter, 6 février 1986. 64 La Cinq, 21 septembre 1987. 65 Le 8 octobre 1989, sur TF1, à l'occasion d'un débat sur l'immigration prétexte à un affrontement spectaculaire, sorte de « combat de coqs ». P. Poivre, dans ce contexte, n'a pas de scrupule à intervenir pour arrêter l' « étripage» au nom du « débat de fond ». D. Pujadas, Geneviève Decazaux, Christine Chapel, Alex Panzani avaient réalisé des reportages destinés à attiser la polémique et maintenir l'étiage du taux d'audience. Ce double langage n'est pas rare dans le milieu journalistique (voir par exemple 1'hypocrisie de certains magazines pour « lolitas » qui publient des articles sur la pédophilie...). 66 C'était le 1erjuin 1994. Il est difficile de savoir s'il s'agissait un débat à couteaux tirés (J.~ L. Mano indiquant que B. Tapie avait demandé que J.-M. Le Pen se situe du mauvais côté du plateau pour que les téléspectateurs ne voient que son œil de verre peu expressif, à moins que cela soit à l'occasion d'un autre débat) où d'un débat « truqué », « chacun des participants étant convenu à l'avance d'éviter les sujets qui fâchent» (F.-J. Guilledoux, op. cit., p. 115). Ce qui paraît défendable, c'est que J.~M. Le Pen avait intérêt à accepter B. Tapie comme « rival favori afin de briser le boycott de la presse » (op. cit., p. 116). 67 Le 9 juin 1994. 68 RTL, 22 juin 1987. 69 Grand débat RTL-Le Monde, 4 février 2002. 70 J.~M. Le Pen avait mis en doute la loyauté de Lionel Stoléru, alors secrétaire d'Etat, en lui demandant s'il avait la double nationalité (française et israëlienne) : Journal télévisé de 13 heures, La Cinq, 5 décembre 1989. 71 F.~J. Guilledoux raconte que Bernard Tapie, chargé par F. Mitterrand de battre le fer contre J.~M. Le Pen, avait sollicité P.~L. Séguillon pour organiser un débat avec lui sur La Cinq. Le leader du FN avait refusé (op. cit., p. 106). 72 « Grand débat RTL-Le Monde », RTL, 18 février 1996.

25

Vous n'avez pas, à c't'époque-Ià hein ?, je parle des années 94-95, vous n'avez pas un candidat de premier niveau qui veut s'le faire. Donc les seuls types qui lèvent le doigt, c'est les troisièmes couteaux qui veulent se faire connaître. Mais moi j'prends pas c'risque-Ià, j'veux pas mettre quelqu'un de pas connu, que j'ai jamais testé, face à Le Pen! Donc j 'vais en finir à faire du Tapie, parce que j 'lai entendu une fois et une deuxième fois, j's'rai l'troisième à l'faire [...] je prends la décision de faire ce casting-là, parce que j'me dis: y'a un type malgré tout, le seul qui l'a vraiment déstabilisé, c'est Tapie! Le seul qu'a montré Le Pen, finalement un peu couard, y compris physiquement, pas très courageux, euh euh transpirant euh, mal à l'aise dans un certain nombre d' choses, devant un type qui lui parlait populaire comme lui, euh etc., c'est Tapie, j'ai pas d'aut' client capable d'aller l'affronter à cette époque-là. Et c'est un vrai souci. D'autant que je suis contraint d'l'avoir! J'peux pas faire sans. J'ai l'CSAqui à c'moment-Ià va m'décompter »73.

La place de la télévision dans le débat politique En outre, l'assistance aux séances publiques des assemblées locales ou nationales est faible. Ce qui existe de temps à autre, ce sont des débats entre plusieurs leaders, mais arbitrés par un ou plusieurs journalistes qui organisent un tour de parole, avec des consignes précises sur la longueur lassante (<< tunnel» en jargon) et la superposition cacophonique des interventions74: «Les absents ont toujours tort» (La Cinq, avec Guillaume Durand), « Mots croisés» (France 2, Arlette Chabot avec ou sans A. Duhamel), composition des plateaux des soirées électorales télévisées75, etc.. Ce dispositif s(t)imule la compétition interpartisane mais diminue le poids relatif de chaque invité en plaçant le journaliste dans la situation privilégiée d' arbitre (des temps et des tours de parole) : il peut en effet les censurer au nom du droit des autres à s'exprimer, que le discours lui agrée ou non, juste pour signaler quelle est l'instance qui impose la règle du jeu. Par ailleurs, P.-L. Séguillon évoque son sentiment quand les autres invités politiques ont quitté le studio pour protester contre J.M. Le Pen:
« PLS: Il est arrivé en invité sur le plateau; il y avait Poperen, je sais plus si c'est Lajoinie qui était là, qui se sont levés, qui sont partis. Je me suis retrouvé tout seul avec Le Pen. Très agréable! En plus, moi j'avais pas l'habitude... - JLB: Vos premières armes audiovisuelles, en quelque sorte?
73

J.-L. Mano, entretien, janvier 2004.

74

Le quotidien La Croix a organisé un débat entre Bernard Stasi et J.-M. Le Pen en février

1985 sur l'immigration (N. Copin, La Croix, 20 février 1985). 75 G. Marchais a refusé de débattre avec J.-M. Le Pen lors d'une soirée électorale télévisée (Le Monde, 3 mars 1985) : « ... ne représente pas une opinion dont on peut débattre, mais un danger qu'il faut combattre» (communiqué du PCF).

26

- PLS: Quais, enfin pas hein? c'était unpremières, mais c'était vraiment les vraiment un vieux routier, peu délicat »76.

euh j'étais pas

Quant à lui, André Passeron donne un satisfecit à des journalistes de télévision qui ont évité les écueils qu'il craignait:
« L'émission [TF1, animée par G. Carreyrou et M. Cotta] était, à son annonce, lestée de lourds handicaps: ne serait-elle pas un pastiche guindé du Bébête show? Tomberait-elle dans le risque de la langue de bois? Tournerait-elle à l'inverse en pugilat de champ de foire? L'apparition des six concurrents dans un décor à la fois pompéien et hollywoodien n'annonçait-elle pas un nouveau jeu télévisé, avec questions pièges et récompenses à la clé distribuées par de complaisants animateurs sous les vivats du public? Tous ces dangers ont été peu à peu
conjurés» 77.

De plus, les émissions de radio ou de télévision diffusées dans le cadre de la campagne officielle sont à la fois rares et peu consommées à côté des plages horaires consacrées aux reportages ou aux invitations; elles satisfont surtout les aficionados. On sait que les messages unilatéraux (allocution, spot, discours, professions de foi, etc.) ne convainquent que les convaincus et servent surtout, quand ils sont repris par les journalistes qui couvrent la campagne, à rendre celle-ci visible et à réactiver la propension à aller voter le jour annoncé en l'absence de tambour battant78. Quand J.-M. Le Pen s'exhibe en showman pour faire le spectacle, équipé d'un micro-cravate à l'exemple du télévangéliste cathodique étasunien Billy Graham79, et en donner pour son argent au public (avec un discours conçu et perçu comme une performance héroïsante8o: longue durée, dépense physique, poings fermés, transpiration ostensiblement épongée, force de la voix, improvisation partielle, manches retroussées). Le succès d'estime du parterre de la salle ou du chapiteau, qui impressionne tant certains observateurs, doit être relativisé, les spectateurs étant surtout là pour servir de piédestal au tribun81. Les reporters et autres « envoyés spéciaux» sont tenus de
76

P.-L. Séguillon, entretien, février 2002. 77 A. Passeron, « Duels à six », Le Monde, 10 juin 1989. 78 P. Noêl, Le tambour de ville ou comment l'administration écoute, renseigne, informe, La documentation française, INA, 1982. 79 A. RoHat, « M. Le Pen télévangéliste ! », Le Monde, 12 février 1992. 80 Le 10 juin 1999, lors de la campagne pour les élections européennes, il a fait sensation en se présentant sur scène costumé en crooner, avec une veste d'un bleu vif, en chantant le tube d'Edith Piaf: « Non, rien de rien... ». 81 l-M. Le Pen se situe dans une position plus complexe que celle de Pierre Poujade dans le rapport à la force physique et à l'intellect; il s'augure en effet d'avoir des atouts intellectuels issus de son cursus scolaire alors que la perspective poujadiste orthodoxe tend à les opposer. Cf. R. Barthes, op. cit., p. 185.

27

jouer le jeu que les sources et leurs supérieurs attendent d'eux. Nombre de manifestations publiques fonctionnent ainsi comme des « pièges à journalistes» où ceux-ci prennent le construit pour du spontané. Ne voir qu'un «usage interne» de ces grands-messes leur permet cependant de ne pas s'inclure - fictivement - dans le phénomène Le Pen. Voici comment un journaliste (voix « off») accompagne les scènes qu'il a montées pour son reportage:
« Il Y a de l'attirance pour la mise en scène au Front national. Quelque chose entre la prise d'armes et les vieilles ficelles pour subjuguer les foules. Un théâtre qui joue sur les frissons, sur l'attente, sur les éclairages, et qui soigne ses entrées. Il y a là-dedans du style pompeux et du culte du chef. Le dénouement? Juste avant l'estrade, quelques applaudissements, et au milieu des marches: on déclenche la musique. Ça se veut grandiose. C'est à usage interne »82.

Avec une certaine candeur, ils prennent une mise en scène élaborée pour quelque chose qui ne leur est pas destiné, simplement parce que cela corrobore leurs a priori et donne lieu à des articles et reportages indignés. Un journaliste frise ainsi la contradiction quand il estime à la fois que les dérapages verbaux sont voulus et que cela s'explique par la « nature» de J.-M. Le Pen:
« JLB: Quand vous dites que les dérapages verbaux sont voulus, contrôlés, vous pensez qu'c'est dans quel but, en fait ? [bref silence] Tout simplement parce que le personnage Le Pen, c'est un personnage qui fonctionne par ses excès. C'est pas un personnage qui fonctionne par la banalisation... » (K).

-

Les journalistes semblent convaincus d'être extérieurs aux événements, que ceux-ci se passeraient exactement de la même manière en leur absence (ou se passeraient tout court) ; ou bien, en toute connaissance de cause, parce que c'est ce que leur « rédac' chef» leur demande, sans être dupes, en distillant de minuscules allusions ou en faisant 45 secondes plutôt qu' 1 mn 30. Plus l'acteur politique est faible, plus les journalistes s'autorisent des commentaires irrévérencieux, comme avec Jean-Pierre Raffarin après le 21 mars 2004, le fait de « shooter» dans un galet de pétrole sur une plage étant interprété comme un coup médiatique et non comme une sainte et sincère colère (ou alors les deux en même temps )83. Ils relaient les actions spectaculaires du FN (( coups médiatiques» dénoncés qui marchent justement parce que les
82 Jean-Pierre Métivet et Emmanuel Maquaire, Bernard Puissesseau et Michel Treillet, « Envoyé spécial: Le Pen dans le texte », France 2, 1eroctobre 1997. 83« Arrêt sur images », La Cinquième, 28 mars 2004. 28

médias en parlent) pour concocter des articles et des reportages commercialement «vendeurs» et conformes à l'objectivité journalistique (i.e. comment paraître crédible et neutre). La réalité est située quelque part sur un continuum entre le pôle du calcul cynique et celui de la naïveté confondante; le curseur est placé à un endroit qui varie selon les individus et les structures de la configuration de jeu84. Cette question est résolue de deux façons par P. Bourdieu, qui parle de « double conscience» des journalistes dominants: « Je ne pense pas que les professionnels soient aveugles. Ils vivent, je crois, dans un état de double conscience: une vision pratique qui les porte à tirer parti au maximum, parfois par cynisme, parfois sans le savoir, des possibilités que leur offre l'instrument médiatique dont ils disposent Ge parle des plus puissants d'entre eux); une vision théorique, moralisante et pleine d'indulgence pour euxmêmes, qui les amène à dénier publiquement la vérité de ce qu'ils font, à la masquer et même à se la masquer» 85.P. Bourdieu estime que les dominés sont plus lucides, sans doute parce qu'ils sont plus proches du terrain et qu'ils ne sont pas chargés statutairement de défendre une image idéalisée de leur activité professionnelle: «Chez les journalistes "de base", les tâcherons du reportage, les simples pigistes, tous les obscurs condamnés à la précarité qui font ce qu'il y a de plus authentiquement journalistique dans le journalisme, la lucidité est évidemment plus grande et s'exprime souvent de manière très directe »86. L'éloignement temporel et la perte de statut sont également propices à des formes de lucidité:
J.-L. Mana: « C'est pas immunisant d'dire qu'il est raciste. En fait, en réalité. Hein? Et ça, on l' comprend pas [en 1992]. On l'comprend pas parce qu'on voit pas assez bien comment est la société. Vraie chose, hein, première chose. C'est qu'on s'intéressera très tardivement à ces électeurs. On s'ra d'abord intéressé par son phénomène à lui. [...] Le fait d'aller voir les électeurs, c'est pas une idée, donc, encore: on le traite comme un problème purement politique et pas comme un problème à la fois culturel, sociétal euh fondamental de la société française. Avec l'illusion qu'ça va s'arrêter! "C'est un phénomène qui n'durera pas !" hein? JLM: Oui, oui, oui, oui... bien sûr, bien sûr. Bien sûr, et puis on n'a pas envie d'avoir honte de c'pays. Tu parles! C'est jamais simple d'avoir honte de son pays. De sa population... Pour un média qui est censé être animateur du débat politique,

- JLB

: En prenant

ses désirs

pour la réalité,

y'a un p'tit peu d'ça?

84 «Pourquoi les médias et les hommes politiques français continuent piège? », D. Vernet, Le Monde, 28 septembre 1996. 85 P. Bourdieu, Contre-feux, Liber-Raisons d'agir, 1998, p. 85. 86 P. Bourdieu, op. ciL, 1998, p. 87.

de tomber

dans le

29

l'un des animateurs du débat politique, l'échec euh des scores élevés d'Le Pen, euh on le vit comme notre échec aussi. Echec citoyen, échec professionnel! »87.

A. Tristan, avant de répondre à la première question de l'entretien, évoque la difficulté de prendre de la distance avec l'action quand on est dans l'action:
« JLB: ... voilà, essayer de repérer l'ensemble des éléments du contexte qui vous ont amené à.

- AT : C'est difficile,hein, parce que c'était en 1987,donc il y a des choses que je
vais dire maintenant que peut-être je n'aurais pas dites à l'époque. J'veux dire: y'a l'recul, y'a la réflexion, y'a... - JLB: Tant mieux, sans doute, pour l'entretien! AT : Oui, mais bon. Y'a quand même, au départ, ça j'm'en souviens très bien, une rage. C'est-à-dire à partir de 1983, y'a une incompréhension. Je me souviens très bien qu'au soir de l'élection de Dreux heu je suis allée avec d'autres personnes manifester à Dreux contre le résultat» 88.

-

Ceci étant, bien des choses sont décidées avant l'événement au sein des rédactions, dans le choix (ou non) de répondre à l'invitation en fonction de la conjoncture politique et aussi dans les prémaquettes à remplir en fonction de l'agenda et de la publicité (pour la presse écrite). Le produit fini journalistique est beaucoup moins sensible à l'imprévu et à « l'actu » qu'on le dit. En outre, ce que les «observateurs» considèrent comme la réalité brute digne d'être relatée et commentée peut n'être qu'une mise en scène destinée à leur intention pour les « impressionner» (au double sens de cristaux sensibles à la lumière sur une plaque photographique et de frapper et influencer) grâce à une connaissance pratique préalable de leurs critères d'appréciation de ce que doit être un événement d'actualité dont parleront les journalistes. En se mettant un bâillon sur la bouche lors du défilé devant la statue de Jeanne d'arc pour protester contre la future loi Gayssot sur la répression du racisme, l'état-major du FN s'assure par exemple de multiples reprises89. Assister gratuitement à un meeting organisé par le FN avec le statut officiel d'observateur attentif, c'est se placer dans une posture artificielle de privilégié et s'imaginer de ce fait extérieur à l'événement en train de se dérouler, dans un quasi statut d' extraterritorialité 90. Les reporters s'estiment alors en droit de
87 88

89 l-Y. Boulic, Ouest-France, 2 mai 1989. 90 « Je vais même plus loin, il y a chez les journalistes politiques on est dans les sphères du pouvoir. Voilà. - JLB: C'est

J.-L. Mano, entretien, janvier 2004. A. Tristan, entretien, février 2004.

une espèce de sensation que une sorte de récompense

30

revendiquer la présence dans un non-lieu fictif, un u-topos cruellement démenti lors des enlèvements et des décès de journalistes dans l'exercice de leurs fonctions. Il y a aussi des effets de mode et de marketing où, à l'instar du milieu de l'édition, les journalistes se convainquent mutuellement que le produit «Le Pen », un peu à la manière d'un produit sur un marché, est un sujet toujours « vendeur », plus du tout, ou à nouveau:
Christelle Bertrand (Libération) : « Le Pen était passé de mode depuis les élections
européennes de 1999 »91.

J.-Y. Camus (politologue): « Beaucoup de journalistes qui suivaient le Front à plein temps se sont vu demander par leur rédacteur en chef de s'intéresser à autre chose »92, O. Pognon (Le Figaro) : « C'était une, un changement d'activité qui n'était pas inintéressant; le Front national à ce moment là, c'était un sujet, de toute façon c'était un sujet; ça l'est encore »93.

En outre, certaines attitudes ont évolué: naïveté du début, désir de boycottage, invention de nouvelles armes, interactions plus ludiques, indifférence feinte, normalisation neutralisante, etc.94.Il y a aussi un turn over, c'est-à-dire un renouvellement des reporters grands et petits dans les mêmes tâches qui s'organise et qui permet de reproduire des besoins mutuels et des réflexes similaires à coût psychologique (souffrance de se côtoyer)95 ou physique (agressions, épreuves) réduit96 :
« JLB: Dans vos contacts avec A. Vizier, vous aviez fini par vous tutoyer au bout de cinq ans?

symbolique? - Oui. - JLB: Une sorte de fierté euh personnelle? - Oui, tout à fait. On est dans les sphères du pouvoir, on grenouille dans les petits déjeuners des ténors politiques euh... - JLB: On a un sentiment d'importance. - On a un sentiment d'importance» (p).
91

92 « On croyait Le Pen fini », interview, Médias. 93 O. Pognon, entretien, novembre 2003.
94

F. Game, «Ceux

qui avaient prévu », Médias. L 'info sur ['info, n° 2, 2002, p. 49.
L 'info sur ['info, n° 2, 2002, p. 50.

P.-A. Taguieff a identifié huit stratégies anti-FN : la diabolisation, le boycott médiatique, la

complaisance calculée, la douce alliance, le front républicain, l'intervention sur les causes sociales, la lutte intellectuelle, l'action politique (Face au racisme, Seuil). 95 « parce que ce sont des partis difficiles à traiter euh surtout sur le plan psychologique» (K). 96 Lors d'une conférence donnée par A. Rollat le 24 octobre 1985, celui-ci a été insulté pendant deux heures par des gens du FN (<<Intimidation », Le Monde, 26 octobre 1985). En outre, l'un de mes enquêtés m'a signalé « off» qu'il était sorti d'un repas professionnel avec l'aréopage du FN avec un début de paralysie latérale des membres qui l'a contraint à rester hospitalisé pendant cinq jours, ce qu'il a du mal à interpréter (coïncidence?) et dont j'ai suggéré durant l'entretien la dimension possiblement psychosomatique.

31

oui! oui oui. Je l'appelais "Alain". On a déjeuné plusieurs fois. On a déjeuné au restaurant quand je lui ai présenté mon successeur, qui d'ailleurs n'est pas resté bien longtemps... [...] qui est parti parce que je crois que ça lui plaisait pas du tout »97.

- JPA: Ah

Les sondages commerciaux, même onéreux, sont fort précieux dans cette perspective car ils permettent de parler facilement (herméneutique sans quitter son bureau) et doctement (chiffres comme signes extérieurs de scientificité) d'un parti détesté et de ses électeurs (beaufs, racistes, salauds )98.Ils permettent de se protéger (rite d'exorcisme) d'un phénomène qui est craint autant pour une confirmation de ses préjugés que pour une infirmation de ceux-ci. Pour A. Duhamel, journaliste typique de la vision « sciences-po» de la politique (à distinguer de la science politique véritable), un sondage de la SOFRESest apte à « montrer que» (le FN et le PCF sont les deux formations qui passent pour les moins
européennes )99. « Est-ce que j'peux vous poser ma question? Est-ce que j'peux vous poser ma question? JMLP : Oui. AD: Parce que ma question, c'était: voilà ce qu'il Y avait comme chiffres [sondage avec Le Nouvel Obs]. Les chiffres que je viens de vous donner sont des chiffres exacts [Le Pen consulte une fiche pour vérifier]. Et ma question

-

était...

»

100.

De même, F.-H. de Virieu qualifie la SOFRES de « remarquable institut» pour mettre en valeur l'expertise à chaud
de J. Jaffré1ol.

Les émissions politiques en déclin?
En quarante ans, d'instrument charismatique, l'adresse directe au peuple, sans journalistes (à rapprocher de l'idéel-type FORUM-AGORA) st devenue obsolète tellement la présence de e journalistes spécialisés dans la politique semble routinisée et « normale» (car la norme a changé). Les allocutions présidentielles télévisées unilatérales ont peu à peu été remplacées, en dehors des
97
98

J.-P.

Altier,

entretien,

décembre

2002.

Durant la campagne pour les élections de 1992, Bernard Tapie avait dit que « puisque Le

Pen est un salaud, les électeurs de Le Pen aussi sont des salauds ». 99 « L'Heure de vérité », AntennE 2, 22 mai 1989. 100 « 100 minutes pour convaincre », France 2, 5 mai 2003. 101 « L'Heure de vérité », Antenne 2, 22 mai 1989.

32

situations de crise politique (nationale ou internationale), qui restaurent la stature du grand homme, par des échanges organisés et ritualisés avec des journalistesl02 : le jour de la fête nationale, ou lorsque les conseillers du Président de la République ou du Premier Ministre estiment qu'une opération de « communication» ferait le plus grand bien à leur poulain/champion. À l'une de ces occasions, Libération a critiqué les journalistes confrères de la télévision qui avaient accepté de participer à une sorte de « cabinet journalistique» de J. Chirac (émission du 13 décembre 1996). Déjà, mais sur un mode instrumental, le régime gaullien avait institué la conférence de presse comme moyen de transmettre plus efficacement un message politique urbi et orbi, le général de Gaulle pouvant inventer ou téléguider une question de journaliste afin de dire ce qu'il avait envie de dire. Aujourd'hui, le présentateur d'un journal télévisé du soir se sent plutôt honoré d'être choisi pour une telle opération de « communication» politique (=propagande)I03. Plus l'invité est prestigieux et détient un capital politique élevé, plus le journaliste en retire une consécration professionnelle et un motif de fierté. C'est ce que montre l'itinéraire de M. Field qui, de critique du système médiatique quand il occupait une position dominée (entrant, converti, Canal +, case du midi, jeuniste), a finalement accepté, son standing s'améliorant (avant de décliner puis de remonter un peu), ce rôle convenu d'interviewer présidentiello4. Avec cet exemple, on voit bien que la position occupée dans le champ journalistique détermine directement la « prise de position» du détenteur de cette position. La réprobation, formulée par Michèle Fines (France 2), à l'égard des conférences de presse organisées dans le maquis par des groupes de nationalistes corses se place sur le terrain de l'absence du droit de poser des questions; l'instrumentalisation des médias était dans ce cas trop clairement téléguidée pour ne pas diminuer la réputation des journalistes et on pouvait aussi douter de l'efficacité d'une stratégie antédiluvienne qui fleurait bon la mainmise d'antan des gouvernants sur le service public de l'audiovisuel. En revanche, les journalistes ne vont pas
102 En mars 1998, le Président de la République 1. Chirac critiquer les velléités d'alliance de l'UDF et du RPR avec régionaux. De même, ce n'est pas par une allocution mais d'A. Chabot qu'il ajustifié le changement de gouvernement 1031. Le Bohec, op. cit., 1997, p. 56-57.
104

est intervenu sur ce mode pour le FN pour contrôler les conseils par une interview de P. Poivre et (Raffarin III) en mars 2004.

Serge Halimi dans P. CarIes, « Pas vu pas pris », documentaire, 1998. 33

facilement décrire leurs conditions de travail parfois humiliantes, comme la canalisation du groupe compact qu'ils constituent lors de voyages de presse, ou encore la corde utilisée par l'équipe de campagne de J. Chirac au printemps 2002 pour délimiter le périmètre à ne pas franchir (où ils sont traités comme du bétail). Ce seront plutôt des documentaristes (Pierre CarIes, William Karel, Serge Moati), des journalistes critiques (Denis Robert, Serge Halimi dans Le Monde diplomatique ou Paul Moreira, «Lundi investigation », sur Canal +) ou décalés (John-Paul Lepers du « vrai journal» sur Canal +, l'émission belge « Strip Tease» sur France 3) qui se permettront de « vendre la mèche ». Tout se passe donc comme si l'invention permanente de nouvelles formes d'interview devait faire oublier les anciennes. À l'occasion des campagnes présidentielles et législatives de 2002, les journalistes spécialisés ont semblé écartés au profit de programmes plus attractifs et légers présentés par des animateurs recherchant avant tout le divertissement et/ou la polémique: Michel Drucker, Karl Zéro, Christophe Dechavanne, Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel, Patrick Sébastien, Michel Denisot. Ces animateurs ressemblent plus à l'image sociale du saltimbanque dilettante qu'à celle du journaliste spécialisé (Arlette Chabot, Gilles Leclerc, Michèle Cotta, etc.). Les hommes et femmes politiques se plient de plus ou moins bonne grâce (selon leur génération, leurs ambitions de carrière et leur habitus) aux exigences requises par l'exercice proposé: débat, interview, jury, mondanités, performance sportive ou artistique, humourl05 et autodérisionl06, etc.. Sur France 2, l'imitateur P. Sébastien, grimé en J.-M. Le Pen, a chanté en duplex avec lui une version parodique aux relents racistes d'une chanson de Patrick Bruel, lui-même d'origine juive (<< Casser du noir »)107. Sur Canal +, M. Denisot a discuté sur un ton badin avec le président du FN lors de la campagne présidentielle de 1995.
105

J.-M. Le Pen provoque l'hilarité quand il estime que J.-M. Colombani se fait passer

volontairement pour plus bête qu'il n'est «pour avoir du son» (<<L'Heure de vérité », Antenne 2, mai 1990). 106 Parmi les aphorismes humoristiques dont se délectent les dirigeants du FN, il y a celui-ci: « Au pays des aveugles, les borgnes sont rois... ». 107 C'était dans l'émission «Osons» (TF1), le 23 septembre 1995. P. Sébastien (Boutot de son vrai nom) et TF1 ont été condamnés pour incitation à la haine raciale par le tribunal correctionnel de Paris sur plainte de la LICRA et du MRAP (30 000 francs d'amende), jugement confirmé en appel le 4 novembre 1997. Dans son édition du 23 septembre, Le Parisien avait décidé de ne pas exploiter l'affaire en publiant une page aux 3t4 blanche avec un texte expliquant ce choix rédactionnel.

34

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.