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Les intérêts géopolitiques russes dans la région caspienne

De
437 pages
Cette étude permet de suivre l'évolution des intérêts géopolitiques de la Russie depuis l'apparition des anciens Rous sur les eaux caspiennes jusqu'à nos jours. Dès le XVIIIe siècle, la Russie s'est interposée entre les mondes musulmans turc et persan au Caucase du Sud et en Asie centrale. Depuis, elle a fortement marqué le destin de la région. De nos jours la région caspienne, coeur de ce vaste espace géopolitique, reste au centre des préoccupations de la Russie...
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LES INTÉRÊTS GÉOPOLITIQUES RUSSES DANS LA RÉGION CASPIENNE
Rivalités anciennes, enjeux nouveaux

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03966-7 EAN : 9782296039667

Garik GALSTYAN

LES INTÉRÊTS GÉOPOLITIQUES RUSSES DANS LA RÉGION CASPIENNE
Rivalités anciennes, enjeux nouveaux

Préface d'Annie ALLAIN

L' HarlTIattan

Remerciements Ce livre est issu d'une thèse de doctorat soutenue à l'Université de Lille3 le 7 décembre 2005. Je tiens à remercier tous ceux qui m'ont permis de faire aboutir cette publication. Je pense tout particulièrement à ma directrice de recherche Madame Annie Allain dont l'attention, la disponibilité et la générosité constantes m'ont été essentielles. Son professionnalisme et son approche originale et ouverte du monde russe contemporain m'ont guidé dans l'aboutissement de ce travail. Sa chaleur et son énergie inépuisable ont rendu ma tâche plus facile. Je tiens aussi à remercier les membres du jury, Claire Mouradian, Karine Alaverdian, Serge Rolet, Jean-Paul Barbiche, Yves Hamant, pour leurs remarques constructives et leurs précieux conseils. Je dois également beaucoup aux collègues et amis qui m'ont apporté un ultime soutien dans la relecture de mon travail. Je pense en particulier à mon épouse Louisette Lamarche et aux amis Philippe Vandevelde, Serge Rolet, Christine Meunier et Yves Carèje. Ma gratitude va encore à Claire Mouradian qui, au travers des séminaires qu'elle organise à l'EHESS, m'a permis de diversifier mes pistes de recherches et mon cercle de connaissances. Je lui en suis reconnaissant même si je dois préciser que certaines divergences d'opinions - au demeurant parfaitement compréhensibles - existaient et existent encore. Enfin, je dédie cet ouvrage à mes enfants, Louciné et Aram, dont la naissance a coïncidé avec la fin de ce travail.

Préface La région Caspienne: histoire d'un espace convoité

L'immense mérite de Garik Galstyan est d'aborder une histoire complexe, mal connue et peu étudiée, en adoptant délibérément une posture de proximité distanciée. Russophone, arpenteur infatigable des lieux qu'il décrit, il évite un russocentrisme existentiel qui aurait amputé son travail des dimensions politique, économique, historique et culturelle si nécessaires aux études pluridisciplinaires, et qui en font tout le prix. Fallait-il écrire une histoire internationale de la région Caspienne? Ou lui préférer une histoire régionale? Pourquoi ne pas privilégier un examen transnational? La synthèse opérée par Garik Galstyan permet une mise en perspective historique qui place la région au centre de l'étude sans pour autant la couper de son environnement international. L'arrière-plan transnational apparaît en filigrane avant même d'être soumis à une analyse rigoureuse. Mais à aucun moment l'auteur ne perd de vue que sa problématique est essentiellement russe. Deux questions sont au cœur de sa réflexion: l'importance et le rôle de la mer Caspienne et des territoires riverains dans l'histoire de l'État russe, et l'influence exercée par la Russie sur le destin des pays caspiens. Le questionnement se veut à double entrée, mais il porte sur un espace géographique très précisément délimité. Le cadre spatial est circonscrit aux cinq pays riverains, Russie, Iran, Azerbaïdjan, Turkménistan, Kazakhstan. Puis est tracé un second cercle, constitué de cinq pays formant un croissant méridional: la Turquie, la Géorgie, l'Arménie, l'Afghanistan et l'Ouzbékistan. « Ces acteurs sont abordés dans la mesure où ils ont une influence sur les relations des pays du premier cercle avec la Russie» I. Le troisième cercle ne concerne que les puissances interventionnistes. Le cadre géographique est associé au cadre chronologique selon le principe de l'atlas historique. D'entrée de jeu on comprend la difficulté de poser les problèmes aux différents niveaux dont chacun est indispensable pour la vue d'ensemble. La présence dans la région d'un «tuteur» impérial, la Russie, d'une puissance internationale, l'Iran, aux côtés de jeunes États issus de la dislocation de l'URSS introduit un facteur d'instabilité. À première vue le niveau régional n'est pas un niveau probant en raison de son hétérogénéité structurelle. Pourtant il bénéficie d'une identité économique forte. Si nous considérons maintenant le niveau national, nous voilà de nouveau dans l'embarras. Peut-on qualifier l'un ou l'autre des pays riverains d'État-nation? La question est loin d'être simple. Vladimir Poutine se réclame d'une Fédération multiethnique et multiconfessionnelle. À défaut de nationalité, la citoyenneté unique, mythe de la période soviétique, a connu bien des avatars. Le ciment idéologique disparu, le moule « russien » n'est pas très crédible et mal accepté par les non-Russes.
1 Citation de Garik Galstyan. 5

La république islamique d'Iran n'a d'unité apparente que confessionnelle. Les États nés de la recomposition post-soviétique ont hérité du découpage stalinien qui les prive à dessein de véritable identité nationale. Formés d'éléments disparates ils sont traversés de tensions interethniques que dissimulent avec plus ou moins de bonheur les hommes forts qui les gouvernent, quand elles n'aboutissent pas à une partition de facto, comme c'est le cas en Azerbaïdjan. La situation internationale est encore plus confuse. Les acteurs visibles, la Russie et l'Iran, font de l'ombre aux petites entités. Le statut, vrai ou faux, de « grande puissance» de la Russie l'amène à considérer son étranger proche comme une chasse gardée. Par ailleurs l'Iran peut toujours miser sur un panislamisme diffus que les mouvements eurasistes et/ou néo-eurasistes tendent à véhiculer. Si l'on reprend l'analyse qu'en fait Garik Galstyan dans un article récemment paru 1, le néo-eurasisme prône le remplacement des États traditionnels par de «grands espaces» matérialisés par des arcs géoéconomiques, dont un arc continental eurasien qui regrouperait sur des bases civilisationnelles la Russie avec la CEI, les pays de l'islam continental, l'Inde et la Chine. On retrouve un axe stratégique Moscou-Téhéran-New OehliPékin. Cette vision planétaire nous conduit tout naturel1ement au niveau suivant, le niveau transnational dont l'intérêt le plus manifeste est de mettre en scène les acteurs invisibles, et en particulier les grandes puissances économiques, États-Unis en tête. La deuxième partie de l'ouvrage nous ouvre les portes de ce nouveau monde, celui du XXle siècle, où l'on observe «le passage d'une société internationale à une société duale »2. Qu'entendre par là? Une société qui comprend pour partie des relations internationales et en même temps des relations transnationales. Ces relations transnationales échappent au droit international, et donc aux États, même si une partie d'entre elles sont légales. Le recul de l'espace russe en Eurasie a provoqué des réactions en chaîne: une libération de territoires et de richesses offerts au mieux-disant, une nostalgie d'empire au sein de l'ancienne puissance, enfin une inversion des signes dominant/dominé. Dans cette partie du monde se joue un nouveau « Grand jeu» dont les enjeux sont énormes. Ce qui est en cause, c'est bien ce que Vladimir Poutine appelle, dans son discours du 10 février 2007, la sécurité économique. Avant lui, Alessandro Vitale dans un article paru le 2 janvier3, évoque la sécurité énergétique, envisagée cette fois du point de vue de l'Union européenne. Au poker menteur tous les joueurs tentent de placer leurs pions. Les enjeux énergétiques sont de taille: la région Caspienne recèle près de 5 % des réserves mondiales de pétrole. La région permet de produire quelque
1

G. GALSTYAN, « À la recherched'une nouvelle idée nationale: le retour de l'eurasisme », in

Les Cahiers du CRIC, n° 2, janvier 2007, pp. 13-30. 2 M. CHEMILLIER-GENDREAU, «Quelle organisation mondiale pour la société contemporaine? », conférence du lundi 26 septembre 2005 à Ivry, http://\V\v\v.unionrationaliste.org/Dossiers/ivrv, p. 5. 3« L'Union européenne veut construire une stratégie énergétique dans la région Caspienne », http://\v\v\v.caucaz.com, 09/02/07, Politique européenne, p. 1.

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60 milliards de mètres cubes de gaz par an et 1,5 million de barils d'hydrocarbure par jour, soit approximativement la consommation française en gaz et en pétrole. Ces chiffres datent de février 2007. Ils permettent de comprendre ce que l'éditorialiste du Monde du 16 février appelle l'indulgence gazière manifestée par les Grands à l'égard du nouveau « Turkmenbachi ». Si la majeure partie de la production est encore sous domination russe, les Occidentaux envisagent la construction d'un gazoduc qui, à travers la mer Caspienne, éviterait la Russie. La présence à Achkhabad de Mikhaïl Fradkov et d'Alexei Miller témoigne de l'importance que la Russie attache à la pérennisation des contrats qui la lient au Turkménistan. Au-delà des enjeux économiques les intérêts géopolitiques et géostratégiques des différents acteurs sont loin d'être négligeables. Une nouvelle répartition des voies de transport des hydrocarbures permettrait sans aucun doute une redistribution des cartes. Garik Galstyan rappelle à juste titre que les États-Unis espèrent un retournement des ex-républiques soviétiques en leur faveur. Mais les problèmes éthiques posés par les régimes «forts» du Turkménistan et de l'Ouzbékistan, pour ne citer que ces deux pays, ne sauraient être complètement occultés. Les organisations internationales de défense des droits de l'homme, qu'il s'agisse d'Amnesty International ou de Human Rights Watch, se chargent de dénoncer les manquements les plus criants au respect des droits humains. L'Ouzbékistan a opposé un refus continu à l'ouverture d'une enquête internationale indépendante après les massacres d'Andijan de mai 2005. «Les pratiques répressives de détention arbitraire, torture et mauvais traitements, les procès inéquitables, le manque de liberté d'expression et d'association ... perdurent », déclare Maisy Weicherding, en charge des recherches sur l'Ouzbékistan à Amnesty InternationalI. C'est dans ce contexte que Vladimir Poutine a su se montrer plus « compréhensif», renouant avec son rôle de puissance tutélaire. L'URSS n'a jamais été une puissance coloniale au sens où l'entend le droit international. En 1945 seules la France et l'Angleterre étaient considérées comme telles. L'URSS était favorable à la décolonisation, les États-Unis aussi, dans la mesure où cela ouvrait un champ nouveau à leur expansion, idéologique pour l'une, économique pour les autres. Mais il n'en reste pas moins que l'Union soviétique, héritière de la Russie des tsars, constituait un véritable empire, le centre y détenant les fonctions régaliennes. Les périphéries « fédérées» ne disposaient d'aucune autonomie réelle et pouvaient de ce point de vue être assimilées aux territoires non autonomes prévus au chapitre Il de la Charte des Nations Unies. Dans un article publié en 19962,j'avais qualifié le
1

Amnesty International,«Ouzbékistan: Andijan, un an après... », le Il mai, 2006,

http://\V\v\v .alnnestyinternational. bel doc/article?? 64. 2 A. ALLAIN, « Union, fédération, confédération, communauté, quel avenir pour l'ex-URSS? ou comment un fédéralisme d'union devenu un fédéralisme cannibale engendre un fédéralisme d'éclatement », in Les Fédéralismes, A. ALLAIN, M. DUPONT, M.HEARN (eds), Presses ère édition, 1996, Universitaires du Septentrion, CoIlection Travaux et Recherches UL 3, 1
pp. 1?9-193.

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fédéralisme soviétique de fédéralisme cannibale et souligné les risques de retour de bâton qu'engendrait une politique d'écrasement des minorités nationales. La nostalgie d'empire s'est manifestée de façon brutale jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. À l'exigence d'un contrôle territorial et militaire s'est substituée dès 2000 une volonté pragmatique de domination par l'économie. On est frappé par le retournement des situations. Alors que les États-Unis ont perdu toute retenue en s'engageant dans des actions militaires loin de leurs bases, la Fédération de Russie, sans doute instruite par le malheureux épisode afghan de la période soviétique, vise l'hégémonie économique par le biais de l'approvisionnement énergétique. Ces tournants dans les politiques étrangères des deux pays doivent aussi sans doute beaucoup à la personnalité de leurs dirigeants respectifs. Mais le dernier mot n'est pas dit en matière de géostratégie. «L'Asie centrale est redevenue un théâtre primordial du jeu géopolitique mondial »1 et retrouve l'importance que lui assignait dès 1904 H.J. Mackinder. Le géopoliticien britannique estimait que si une puissance gouvernait l'espace eurasiatique, elle dominerait le monde. On comprend mieux l'appétence des États-Unis pour cette région du monde pourtant hautement instable. Le partage des sphères d'influence s'accompagne d'une surenchère qui n'est pas sans rappeler les pires moments de la guerre froide. La présence au sein de l'Union européenne d'États slaves proaméricains, la République tchèque et la Pologne, complique encore la donne. L'implantation de sites antimissiles sur le territoire de ces deux États a provoqué une véritable levée de boucliers en Russie. Dans le discours véhément que V. Poutine a prononcé à Munich le 10 février on retrouve des accents d'un autre temps. Les expressions utilisées par le Président russe: unilatéralisme américain, encerclement de la Russie, et plus encore les menaces de riposte asymétrique2 témoignent d'un durcissement de la position russe face à l' «ingérence américaine ». Il ne faudrait pas prendre à la légère le risque de guerre biologique. «Il existe des stocks d'armes biologiques à Stepnogorsk au Kazakhstan...D'après Scott Layne, tuer une personne avec une arme nucléaire coûterait un million de dollars américain, mille dollars avec une arme chimique et un dollar avec une arme biologique »3.Où l'on retrouve l'Asie centrale... Le cas du Kazakhstan, considéré comme un État modèle dans sa coopération avec la Russie pour le transfert, entre autres, des 1410 têtes nucléaires stratégiques qu'il détenait pendant la période soviétique, est particulièrement intéressant du point de vue du rapport dominant/dominé. Garik Galstyan souligne que « le Kazakhstan était la seule république où le peuple titulaire était en minorité absolue (39,7%) ». En dépit de l'exode massif
1

L. MONTANARO-JANKOWSKI,

« Les coopérations

militaires face à la criminalité
internationales, volume 6,

transnationale en Asie centrale », in Annuaire français 2005, pp. 357-372.
I

de relations

2 Le discours est reproduitintégralementsur le site http://\v\v\v.kremlin.ru. 3

L. MONTANARO-JANKOWSKI,

art. cil., p. 364.

8

qui a suivi l'implosion de l'URSS, les Russes restent très présents dans la république kazakhstanaise, mais ils sont soumis aux mêmes discriminations que leurs compatriotes des autres républiques caspiennes. Les autorités nationales procèdent à une kazakhisation dont l'objectif est clairement la constitution d'un État-nation. L'interdiction de la double citoyenneté, les difficultés rencontrées par les russophones pour sortir du pays sont autant d'obstacles à une cohabitation harmonieuse des deux communautés majoritaires. Nous avons pu constater par ailleurs que les services consulaires français auxquels nous avons eu affaire à plusieurs reprises ne font rien pour faciliter les déplacements et les échanges. Les Russes sont devenus persona non grata. Eux-mêmes, faut-il le rappeler, avaient en leur temps pratiqué une forme de discrimination linguistique dans l'armée en imposant l'usage du russe (lois militaires du 7 mars 1938). Emmanuel Kazakevitch dans une brève nouvelle publiée en 1948, Dvoe v stepi, (Deux hommes dans la steppe), exprime le désarroi des allogènes contraints de parler une langue qu'ils maîtrisent mal et leur bonheur de retrouver un compatriote. «Djourabaev trouva dans le groupe un compatriote Kazakh, comme lui. À I 'heure de la pause, celui-ci s'assit à côté de Djourabaev et tous les deux parlèrent longtemps en kazakh... Puis les Kazakhs parlèrent de leur pays, le Kazakhstan, et leurs visages fermés s'épanouirent» 1. Nous ne serions pas honnêtes si nous ne nous posions pas le problème du devenir économique et culturel de ces nouveaux États qui en inversant les signes de domination se marginalisent. Sans doute peut-on envisager une option unipolaire en faveur du «système» américain soit directement, soit indirectement par un rapprochement avec l'Union européenne. À moins que l'émergence de nouvelles puissances économiques comme la Chine et l'Inde n'offre une alternative plus acceptable, ou que ne se dessine un rapprochement avec le monde arabe, déjà envisagé par la Fédération de Russie, comme en témoigne la récente visite du Président Poutine en Arabie Saoudite, au Qatar et en Jordanie. L'étude de Garik Galstyan, si elle s'inscrit dans la série des area studies, ne pratique pas pour autant le «parler pour autrui» si vivement reproché aux universitaires de la diaspora par l'École des subaltern studies, et S. Subrahmanyam2 en particulier. L'auteur tente une histoire interconnectée et alterne mise en perspective historique et découpes horizontales. Il fait en cela œuvre originale et on ne peut que l'encourager à poursuivre et approfondir cette approche dans un contexte particulièrement difficile en raison de la nécessaire et permanente réactualisation des données. J'aurais presque envie de terminer cette préface par la mention: manuscrit clos le 3 mars 2007.
Annie ALLAIN
1 E. KAZAKEVITCH, Deux hommes dans la steppe, Éditions l'Age d'Homme, Lausanne, 1987, pp.71-72.

2 S. SUBRAHMANY AM, Parler pour autrui, L'Homme, 156 - Intellectuels en diaspora et
théories nomades, 2000, http://vv'vv\v.lholnme.revues.orgldocument84.httnI.

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Introduction D'une superficie d'environ 400 000 km2, la Caspienne est la plus grande mer fermée du monde, située à 26 mètres (2004) au-dessous du niveau de l'océan. Positionnée sur une ligne de fractures tectoniques, mais aussi climatiques, culturelles et linguistiques, elle avoisine le Caucase du Sud, la Russie méridionale et l'Asie centrale. Depuis longtemps la Caspienne a servi de route commerciale et militaro-stratégique incontournable entre Europe et Asie. Cette circonstance l'a placée au cœur des poussées impériales de plusieurs puissances et de flux migratoires non apaisés jusqu'à présent. La mer et ses territoires riverains furent ainsi toujours convoités par différents peuples qui y laissèrent chacun leurs traces dans la toponymie. Aucun, cependant, ne domina complètement et à lui seul cet espace. L'origine du nom actuel remonte aux caspis, tribu implantée sur la rive sud-ouest de la mer, entre la rivière Araxe et la ville actuelle d'Astara, aux 2eet I er millénaires avant notre èrel. On rencontre cette dénomination pour la première fois chez des auteurs grecs du Se siècle avant notre ère (Hérodote)2. Les Russes appelaient cette mer Khvalynskoe (mer des Khvalisses), du nom d'un peuple disparu d'origine touranienne qui habitait à l'embouchure de la Volga3. L'affirmation de la Rous/la Russie au « cœur de l'Eurasie» Géographiquement, le continent européen est divisé en deux parties incommensurables: l'Europe maritime (océanique) ou occidentale et l'Europe continentale ou orientale avec son appendice asiatique qui diffère sensiblement de l'Asie proprement dite (Chine, Inde, monde musulman, etc.). Dans son schéma révolutionnaire, qui retraçait I'histoire politique du monde, le théoricien des relations internationales, géographe et fondateur de l'école anglo-saxonne de géopolitique, Halfold Mackinder (1861-1947), introduit la notion d'Île Mondiale (World Island) composée de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. La partie faiblement peuplée et la plus inaccessible aux puissances maritimes est appelée le Heartlanet, le cœur de la Terre ou de l'Eurasie. Les fleuves s'y jettent dans les mers intérieures (Caspienne, Aral) ou dans l'océan Glacial arctique. Cet espace principal est appelé le Pivot géographique de I'Histoire, identifié à la Russie et, plus tard, au territoire de l'ancienne Union soviétique. Cet espace est entouré de terres côtières et de péninsules, appelées
1 P. ZILO, « 0 nazvanijax Kaspijskogo morja» [« À propos des noms de la mer Caspienne »], lzvestija Akademii Nauk Azerbajdianskoj SSR, série des sciences géographiques, Èlm, Bakou, n° 4, 1960, pp. 93-98. 2 V. BARTOL'D, Mesto prikaspijskix oblastej v istorii musul'manskogo mira [Le rôle des provinces caspiennes dans I 'histoire du monde musulman], Bakou, 1925, p. 6. 3 Chronique dite de Nestor, Ernest Leroux, Paris, 1884, p. 321. 4 La théorie du « cœur de la Terre» fut formulée par H. Mackinder en 1904 dans son exposé L'axe géographique de I 'histoire. Le terme « Heartland» fut introduit en 1915 par le géographe britannique D. Fairgrieve qui arriva indépendamment aux mêmes conclusions que Mackinder.

Il

coastlands, facilement accessibles par l'océan. Malgré sa vaste étendue, le Heartland a une mobilité assez restreinte. L'histoire mondiale, selon A. Mackinder, est une lutte permanente de deux principes et de deux civilisations - océanique et continentale - d'où viennent les sources des conceptions géopolitiques «atlantistes» et « eurasistes». L'auteur formula sa vision géopolitique concernant l'Eurasie dans la fameuse thèse: « Qui tient l'Europe orientale, contrôle le Heartland, qui tient le Heartland, domine l'Île Mondiale, qui domine l'Île Mondiale, domine le monde entier». Selon les hypothèses de A. Mackinder, la pression dans toutes les directions venant de l'intérieur de la Terre centrale conduit à l'élargissement de la sphère d'influence du pays détenteur de l'Eurasie. Le bilan géopolitique de la Seconde Guerre mondiale en est une concrète illustration: l'espace sous contrôle du Heartland (ex-URSS) dépassa même l'empire de Gengis Khan. Les idées géopolitiques de Mackinder seront largement utilisées dans la politique de containment des États-Unis et de l'OTAN pendant la guerre froide. Ainsi, vu l'importance géopolitique de l'Eurasie, toute son histoire est marquée par des tendances d'unification politique et culturelle, et par des tentatives successives pour créer un État commun eurasien. Pendant les deux derniers millénaires, la grande steppe eurasienne se réunit trois fois sous les drapeaux turc, mongol et russe. À l'aube de notre ère, l'explosion démographique en Mandchourie fut la cause de l'avancée des Mongols vers l'Ouest, la voie vers le Sud étant bien fermée par la Grande Muraille de Chine. Sur leurs chemins, ces tribus évincèrent, anéantirent, supplantèrent ou assimilèrent les aborigènes appartenant à d'autres groupes ethniques. Gengis Khan mit un point final aux tentatives de pénétration de la culture européenne en Asie centrale. Avec la conquête mongole, la Russie fut entraînée dans l'histoire commune de l'Eurasie. Cette conquête a été pour elle une «catastrophe géopolitique»l en l'éloignant de l'Europe pendant presque 250 ans. Après le démembrement de la Horde d'Or, c'est la Moscovie qui prit la relève dans 1'hégémonie sur l'espace eurasien. Si aux I3e-ISe siècles la Steppe (l'Empire mongol) avait vaincu la Forêt (la Rous), au ISe siècle c'est la Forêt (la Russie moscovite) qui prit sa revanche sur la Steppe en devenant ainsi I'héritière de la Horde d'Or et non pas de la Russie kiévienne2. D'apparence, l'État russe était slave, mais par sa mentalité et sa psychologie il était tatar. En conséquence, la construction de l'État a eu beaucoup de traits communs avec les despotismes orientaux. Un nouveau processus de réunification des terres russes fut ainsi lancé. La Moscovie mit le cap sur la création d'un empire. Après la chute de Constantinople (1453), elle resta le seul pays gardien de la culture orthodoxe.
IV. KOLOSOV, N. MIRONENKO, Geopolitika i politiceskaja geografija [La géopolitique et la géographie politique], Aspect-Press, Moscou, 2001, p. 139. 2 G. VERNADSKIJ, Nacertanie russkoj istorii [Tracé de l 'histoire russe], Lan', SaintPétersbourg, 2000, pp. 91-149. 12

Par opposition à la Russie kiévienne qui s'était formée entre les mers Baltique et Noire, tout le long de la route commerciale « des Varègues aux Grecs» (axe nord-sud), la Moscovie déplaça cet axe plus à l'est en valorisant la voie « des Arabes aux Varègues» par la Volga-Caspienne. Parallèlement, la Russie s'étira de la mer Baltique à l'océan Pacifique (axe ouest-est), mais sans réussir vraiment à créer un pont économique entre l'Europe et l'Orient. Au 16e siècle, le tsar moscovite Ivan le Terrible, gengiside du côté maternel, conquit les khanats de Kazan (1552), d'Astrakhan (1556) et de Sibérie (1581-1585) par de violents combats. La lutte pour l'hégémonie sur l'héritage eurasien de la Horde d'Or se passa entre l'État moscovite et le puissant khanat de Crimée. Soutenu par l'Empire ottoman, ce dernier inquiétait beaucoup les Russes en osant même s'approcher de Moscou. Cette rivalité dura jusqu'au I8e siècle quand Catherine II mit fin au khanat de Crimée (1783). Au ISe siècle, la situation géopolitique de la Russie en direction de l'Occident changea radicalement: l'Empire russe obtint l'accès aux mers Baltique et Noire en englobant tous les territoires entre elles, et s'affirma aux bords de la Caspienne et du Pacifique. Au 1ge siècle, l'industrialisation de la Russie eut un impact sur le développement géopolitique de l'espace eurasien. Grâce à leurs richesses naturelles, la région caspienne, la Sibérie et l'ExtrêmeOrient passèrent au premier plan. L'achèvement de la colonisation de ces territoires et la conquête de l'Asie centrale ont été mis à l'ordre du jour comme la russification des populations allogènes. Ainsi, durant des siècles, la Russie se chargea successivement de la conquête et de la pacification des territoires eurasiens. La fameuse « largeur de l'âme russe» (chirota douchi) vient de l'étendue de l'espace de l'Empire où la société se déchargeait de son entropiel. L'unification de l'État russe fut réalisée d'une main ferme avec une mentalité asiatique et non européenne. Par le biais de la colonisation, l'Empire russe essaya de rassembler l'espace eurasien sous la tutelle d'une seule patrie (otetchestvo) en minimisant ainsi le choc des guerres permanentes. Du point de vue géopolitique, l'Union soviétique prit la relève du rôle exercé par l'Empire russe au cœur du continent eurasien, malgré le rejet du tsarisme et l'émergence d'une nouvelle idéologie. La nouvelle formation politique conserva également l'essence messianique de sa politique aussi bien intérieure qu'extérieure. La percée russe dans la région caspienne La mer Caspienne se trouve à la croisée de l'Orient et de l'Occident. C'est par elle que différents peuples guerriers riverains effectuaient, depuis la nuit des temps, de nombreuses campagnes pour parvenir dans les pays caspiens producteurs de soie, et dans les déserts et oasis transcaspiens. Les multiples expéditions scientifiques explorèrent les richesses poissonneuses de la mer et
A. PANARIN, Rossija v civilizacionnom processe (meidu atlantizmom i evrazijstvom) [La Russie dans le processus civilisationnel (entre l'atlantisme et l'eurasisme)], Académie des Sciences de Russie, Moscou, 1994, p. 141. 13
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de ses sous-sols, dont notamment le pétrole des bandes côtières. En plus de leur importance matérielle, les « feux» du naphte s'associèrent historiquement à la spiritualité religieuse du Zoroastrisme, ancienne religion des peuples caspiens, en particulier des Perses. Le pétrole deviendra finalement la source principale de convoitise de la mer et des territoires adjacents. Pendant plusieurs millénaires, de nombreuses civilisations se formèrent autour de la Caspienne. Seulement deux d'entre elles ont subsisté jusqu'à nos jours: la russe et l'iranienne. Cette dernière est la seule qui, dès l'antiquité, fut continuellement liée à I'histoire de la Caspienne et de la région. Jusqu' à la moitié du 16e siècle, cette mer était persano-touranienne avant que les Russes ne s'interposent entre ces deux mondes par la prise d'Astrakhan (1556). Or, les premiers contacts des anciens Rous avec les peuples caspiens remontent au Moyen Âge. Les marchands rous leur rendirent souvent visite dès le ge siècle. Grâce à la situation géographique de la région située au carrefour des routes des caravanes, ces visites sont vite devenues régulières et se sont développées sans interruption durant les siècles suivants, excepté pendant la période de domination tatare en Russie (I3e - I5e siècles). Au I5e siècle, on voit apparaître les premiers contacts diplomatiques entre la Moscovie et le Chirvan (le territoire de l'actuel Azerbaïdjan). Avant Pierre le Grand, les relations entre les pays caspiens et la Russie avaient un caractère essentiellement économique, hormis les campagnes militaires du lOesiècle. Sous le règne du premier empereur russe, la dimension militaire apparut dans les relations bilatérales. L'Empire russe effectua une véritable percée en direction de la Caspienne. Cette avancée fut préparée par une longue période expansionniste vers le Caucase durant le 16eet le début du 17e siècles. La campagne caspienne de Pierre le Grand (1722-1723) fut couronnée par la conquête des provinces caspiennes persanes. La Russie et la Perse devinrent désormais voisines pour deux siècles et demi. Le 1ge siècle commença par l'imposition de la présence russe sur la mer et sur son littoral occidental, et se termina par l'annexion de la côte orientale en laissant à la Perse une petite portion au sud. En dépit de l'inégalité de sa partition, la Caspienne se transforma en une mer russo-persane. C'est également au Ige siècle que le pétrole de l'Apchéron devint un enjeu important qui marquera toute la période ultérieure jusqu'à nos jours. Enfin, c'est à cette époque que furent paraphés les premiers traités concernant la Caspienne. Le destin de la région sera désormais lié à l'Empire et au peuple russes. Cependant, la Russie et la Perse n'étaient pas les seules puissances présentes dans la région. Ancrée en Inde, l'Angleterre tentait à la fois de stopper l'expansion russe et de se fixer dans la partie sud du bassin caspien. Une autre puissance, l'Empire ottoman, essaya vainement de s'approcher de la Caspienne. La révolution russe de 1917, suivie d'une guerre civile particulièrement atroce, rendit extrêmement compliquée la situation politique sur les deux rives de cette mer. La Russie soviétique succéda la Russie tsariste, tandis que la Perse devint une monarchie constitutionnelle. Elle réussit à défendre toute la région caspienne russe et à faire entrer les républiques 14

riveraines dans le cadre de l'URSS. Lénine abolit le régime de la mer établi entre l'Empire russe et la Perse depuis un siècle. Or, la mer resta toujours sous la co-souveraineté absolue des deux États sans toutefois être partagée entre eux. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le pétrole de la Caspienne et l'artère de transport stratégique Volga-Caspienne jouèrent un rôle décisif dans le grand tournant de la «Grande Guerre patriotique» et dans la défaite des Allemands. En 1992, la région caspienne a connu des bouleversements politiques considérables. À l'issue du démantèlement de l'URSS, le nombre d'États riverains est passé de deux à cinq: la Russie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l'Iran et le Turkménistan. Aucun territoire de l'ex-espace soviétique ne fut autant convoité. De même, aucun plan d'eau ne suscita autant de questions et ne révéla autant de problèmes. Bien avant l'effondrement de l'URSS, la Caspienne faisait l'objet de nombreuses difficultés politique, économique, écologique, hydrologique et autres. À l'époque post-soviétique, tous ces problèmes ~e sont accrus. De plus, négocier à cinq s'avéra une tâche beaucoup plus ardue que de négocier à deux. Avec des actions souvent unilatérales, chaque État tenta de tirer à lui le profit. En l'absence d'une coopération et d'une intégration régionales réelles, chacun d'entre eux déclarait ses droits sans tenir compte de ceux de ses voisins. L'atout majeur de la Caspienne réside dans ses réserves considérables de ressources énergétiques. Compte tenu de l'importance primordiale des hydrocarbures à l'échelle planétaire, aussi bien sur le plan économique que stratégique, la mainmise sur les richesses caspiennes, de leur extraction à leur commercialisation, provoque une lutte géopolitique sans merci. La rivalité se déroule entre le triangle classique: producteurs, consommateurs et transitaires. Pour la Russie, l'enjeu de la Caspienne autour de laquelle s'est réalisée l'expansion territoriale séculaire de l'Empire russe reste toujours important. En se heurtant sur le terrain aux États-Unis, à l'UE, à l'Iran et à la Turquie, elle essaye de reconfigurer sa conduite par rapport à cette région dans de nouvelles circonstances géopolitiques. Du point de vue juridique, la pratique conventionnelle exclusivement bilatérale de ces trois derniers siècles n'a guère traité les eaux de la Caspienne comme des eaux internationales. La Russie et l'Iran n'ont jamais procédé à une délimitation complète de cette mer fermée, aussi bien pour sa surface que pour ses sous-sols. Les lacunes et les non dits juridiques se sont fait sentir après la dissolution de l'URSS avec l'augmentation du nombre de pays riverains. Dès lors, la Caspienne s'est retrouvée au centre des rivalités des puissances. Les trois États caspiens récemment constitués se sont mis à prospecter les fonds marins afin de découvrir de nouveaux gisements d'hydrocarbures susceptibles de réanimer leurs économies nationales en pleine crise. Quant aux deux anciens maîtres, ils ont été progressivement évincés vers les flancs sud (l'Iran) et nord-ouest (la Russie) de la Caspienne. En dépit de son retrait, la Russie garde encore une influence, directe ou indirecte, sur les politiques aussi bien intérieures qu'extérieures de ses anciens satellites. 15

Enfin, le destin des populations russes coincées involontairement dans les États caspiens issus de l'Union soviétique constitue un autre facteur d'importance nationale pour la Russie. Elles se trouvent face à des choix difficiles entre adaptation et intégration aux sociétés nationales locales, et émigration. L'existence de ces communautés et leur comportement se répercutent, d'une part, sur le niveau des relations bilatérales entre la Russie et les trois nouveaux États riverains, de l'autre, sur les politiques intérieures des pays respectifs, en devenant ainsi un facteur géopolitique. Les enjeux et l'actualité de l'étude La région caspienne est une des rares, si ce n'est la seule, où se produit une réorganisation des territoires, a priori pacifique, autour des ressources naturelles stratégiques avec la reconstitution d'une politique d'accès et de distribution internationale. Au début des années 1980, Yves Lacoste invoqua la configuration de la « géologie sous-marine pour fonder des droits « naturels» à l'annexions des fonds marins, surtout si l'on y suppute la présence du pétrole »1. L'auteur n'évoqua pas le cas de la Caspienne vu son caractère fermé et son appartenance à deux États. Mais il prédit, dans une certaine mesure, ce qui pourrait se passer pour les plans d'eau dont les fonds marins comportent des matières premières stratégiques comme les hydrocarbures. Depuis 1991, on a observé le retour d'un nouveau« Grand Jeu », d'une opposition historique vieille d'un siècle, mais avec une géographie élargie et un nombre croissant d'acteurs. Ces deux facteurs ont aggravé d'emblée la situation tout en la distinguant par sa complexité extrême. On assista également à une nouvelle répartition des voies de communications, y compris des oléoducs et des gazoducs. Après la chute de l'Union soviétique, moins d'un quart du bassin caspien fait partie de la Fédération de Russie. Sortis de l'isolement et d'une « servitude» séculaire, les trois nouveaux pays de cette région, grâce à leurs richesses en matières premières, se trouvèrent d'emblée exposés aux péripéties des convoitises russe, turque, iranienne, américaine, européenne et chinoise. Sous la menace permanente d'une radicalisation croissante des classes politiques et des tensions de type ethno-religieux, ils essayent de faire face aux défis de la période moderne de leur histoire et à de futures secousses politiques. Chaque État riverain est déchiré par des contradictions politiques et économiques, des antagonismes internes, des aspirations culturelles, ethniques et confessionnelles, et des ambitions géostratégiques de leadership régional. Économiquement et géopolitiquement, l'enjeu de la Caspienne est énorme. Dès l'antiquité, ses ressources minérales et sa faune maritime constituèrent la base des économies des territoires riverains. Depuis la fin du 1ge siècle s'y sont ajoutés le pétrole et le gaz. De nos jours, ces facteurs majorés par celui des voies de communication existantes et futures (gazoducs,
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Y. LACOSTE, Questions de géopolitique. L'Islam, la mer, l'Afrique, La Découverte, 1988,
p. 120.

Paris,

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oléoducs, transports maritime, ferroviaire et routier) sont également devenus les priorités essentielles des politiques extérieures des États caspiens. Le développement des économies des trois nouveaux acteurs repose presque entièrement sur l'exportation des hydrocarbures. Cette région est aussi un objet d'intérêt élevé pour des États et des forces géographiquement plus éloignés, ce qui lui donne également une dimension internationale. Les facteurs qui définissent, dès 1991, l'importance du bassin caspien pour la Fédération de Russie sont d'ordre: a) sécuritaire : après la dissolution de l'URSS, cette région est devenue une zone tampon entre la Russie et le monde islamique (Iran, Turquie, Afghanistan) d'après la guerre froide; b) politico-économique: le contrôle de l'exploration, de l'exploitation et de l'acheminement des ressources énergétiques garantit une influence politique; c) militaro-stratégique: l'arrivée des trois nouveaux membres dans le «club caspien » a augmenté le risque d'apparition de forces militaires étrangères dans cette région susceptible de menacer la sécurité nationale de la Russie; d) identitaire et culturel: la Russie essaye d'adopter une conduite appropriée à l'égard des communautés russes locales et instrumentalise cette question dans sa politique caspienne. L'état des études sur le sujet et les sources principales Les premières relations des anciens Rous avec les peuples d'Orient ont attiré l'attention des historiens dès la fin du 1ge siècle. Dans ce contexte, une place importante a été réservée aux rapports politiques et commerciaux qui s'étaient formés à travers la mer Caspienne et ses territoires riverains. Le célèbre orientaliste B. Dom réunit et analysa, le premier, plusieurs documents et œuvres historiques d'auteurs persans, arabes et turcs sur les campagnes des anciens Rous au sud de la mer Caspienne. Il s'agit notamment de l'Histoire du Tabaristan de l'auteur persan du 12e-13e siècles Ibn Isfandijara. Dans la présente étude sont utilisés: a) les écrits des auteurs de la seconde moitié du 1ge siècle et du début du 20e qui contenaient d'importantes informations de type politique et économique concernant la région caspiennel ; b) les publications des auteurs des périodes soviétique et post-soviétique

russes, arméniens, azéris, turkmènes, kazakhs et géorgiens - spécialistes de la
1 s. SOLOV'ËV, «Pëtr Velikij na Kaspijskom more» [« Pierre le Grand sur la mer Caspienne»], Vestnik Evropy, v. 2, Saint-Pétersbourg, 1868, pp. 163-202; A. GARKA VI, Skazanija musul 'manskix pisatelej 0 slavjanax i russkix [Les chroniques des écrivains musulmans à propos des Slaves et des Russes], Académie impériale des Sciences, SaintPétersbourg, 1871; B. DORN, Caspia. Über die Einfalle der alten Russen in Tabaristan, Mémoire de l'Académie impériale des Sciences de S1. Pétersbourg, VII série, 1. XXIII, n° 1, Saint-Pétersbourg, 1875 ; N. TEBENKOV, Drevnejsie snosenija Rusi s Prikaspijskimi stranami [Les relations historiques de la Russie ancienne avec les pays caspiens], Tiflis, 1896; Z. AVALOV, Prisoedinenie GruzÜ k RossÜ [Le rattachement de la Géorgie à la Russie], SaintPétersbourg, 1901 ; N. GRODEKOV, Vojna v TurkmenÜ [La guerre en Turkménie], volume I, Saint-Pétersbourg, 1883 ; E. DRIAUL T, La Question d'Orient. Depuis ses origines jusqu'à nos jours, Félix Alcan, Paris, 1909, etc.

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Transcaucasie et de l'Asie centrale; c) les publications des auteurs occidentaux qui ont traité des multiples problèmes de cette région; d) les documents de presse concernant, notamment, la période contemporaine. L'analyse complète de l'évolution des intérêts géopolitiques de la Russie dans la région caspienne, dans ses dimensions à la fois historique, politique, économique, géostratégique et humaine, n'est pas encore réalisée. Cependant, certains grands axes et aspects de la politique russe dans la région en question sont séparément étudiés par des chercheurs russes, kazakhstanais, azerbaïdjanais, américains et européens, notamment après l'implosion de l'URSS. Les plus nombreux sont des spécialistes russes et américains. La plupart des ouvrages et des articles portent un caractère grand public construit à travers une analyse politique au détriment des aspects historiques. Ils reflètent souvent la position officielle des pays respectifs ou les stratégies particulières des compagnies internationales, et sont donc subjectifs. , Les analyses russes sont réalisées au sein de différents min istères 1 d'autres institutions gouvernementales, des centres spécialisés des Écoles et des Instituts de recherche scientifique2. Les résultats de leurs recherches sont régulièrement publiés dans la presse périodique spécialisée3. Les monographies des spécialistes russes de la Caspienne4 ne traitent que des aspects politique, économique et juridique de cette région et jamais au même niveau de l'aspect humain relatif aux communautés russes encore présentes et de leurs destins. À l'époque soviétique, la Caspienne étant la chasse gardée de l'URSS et de l'Iran, les chercheurs occidentaux ne se sont pas penchés spécialement sur ce sujet. En France, l'unique thèse a été soutenue en 1961, par A. Dowlatchahi, La mer Caspienne. Sa situation au point de vue du droit international. La situation change radicalement après la dislocation de l'Union soviétique. Les auteurs et les spécialistes anglo-saxons se sont alors montrés les plus intéressés. Plusieurs centres de recherches traitent des questions liées aux ressources minérales et aux aspects politique, économique et écologique de la Caspienne5. De nombreux séminaires et conférences sont régulièrement organisés au sein de ces centres. Les spécialistes et chercheurs français se concentrent également sur les multiples problèmes actuels de la Caspienne. Une place particulière est
1 Des Affaires étrangères, des Transports, de l'Industrie pétrolière. 2 Du Pétrole et du gaz, des États-Unis et du Canada, des Relations internationales, de l'Asie et de l'Afrique, etc. 3 Neft' i kapital, Neftegazovaja vertikal " Mezdunarodnaja zjizn, Azija i Afrika segodnja, Central 'naja Azia i Kavkaz (Suède), etc. 4 A. Boutaev (La Caspienne: pourquoi l'Occident a besoin d'elle ?, 2004), S. Jiltsov, I. Zonn, et A. Ouchkov (La géopolitique de la région caspienne, 2003), V. Gousseïnov Le pétrole caspien, 2002, E. Mitiaeva (Le problème de la Caspienne dans les relations russo-américaines, 1999), I. Barsegov (La Caspienne dans le droit international et la politique mondiale, 1998). 5 Post-Soviet Studies Center (Washington), Carnegie Center (Moscou), Center of Political Security (Washington), les Universités de Harvard, de Cambridge, de Georgetown, et autres, ainsi que l'ouvrage de R. Dekmejian et H. Simonian Troubled waters. The Geopolitics of the Caspian Region, 2003, etc.

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occupée par les thèses de M. Nazemi (La mer Caspienne et le droit international: Contribution à l'étude de sa situation juridique au carrefour des frontières, 2001) et de M. Dashab (Les problèmes politiques, juridiques et financiers posés par le transport des hydrocarbures par pipelines, 2000), et par les ouvrages de P. Karam (Asie centrale. Le nouveau Grand Jeu, 2002), de D. AI10nsius (Le régime juridique de la mer Caspienne. Problèmes actuels de droit international public, 1997), de A. Dulait et F. Thual (La nouvelle Caspienne. Les enjeux post-soviétiques, 1998). Il ne faut pas oublier de citer également les livres de M.-R. Djalili et T. Kellner (Géopolitique de la nouvelle Asie centrale, 2001) et de R. Yakemtchouk (Les hydrocarbures de la Caspienne, 1999). Ils portent sur les différentes problématiques de la Caspienne. Plusieurs périodiques spécialisés publient régulièrement des articles ou consacrent des « numéros spéciaux» à ce sujet qui ont un intérêt pratique et scientifiquel. Les sources documentaires de l'étude sont constituées de documents qui reflètent le processus de formation des grandes lignes de la politique russe par rapport à la région caspienne. Elles sont très variées et touchent de nombreux domaines. On peut les diviser en plusieurs groupes. Les traités, les accords et les conventions signés entre l'Empire russe/l'Union soviétique et les autres États faisant partie de la région constituent le premier groupe2. Dans le deuxième groupe on peut citer les traités et les accords paraphés par la Fédération de Russie avec l'Iran et avec les trois nouveaux pays de la région, ainsi que les nouvelles lois nationales sur la citoyenneté, sur les langues officielles et les actes législatifs relatifs à la Caspienne adoptés dans ces pays. Les données statistiques sont également entrées dans les sources documentaires. Le problème des divergences des données chiffrées existantes remet en cause leur fiabilité. Elles ont été réunies et ordonnées pour ensuite en dégager le sens. Finalement, pour limiter ce recensement, n'ont été retenues que les statistiques des agences les plus citées3 ainsi que des revues spécialisées comme Oil and Capital, Neftegazovaïa vertical. La presse périodique a

1 Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, Le courrier des pays de l'Est, Hérodote, Géopolitique, Problèmes politiques et sociaux, Politique internationale. 2 T. JUZEFOVIC (eds), Dogovory Rossii s Vostokom [Les Traités de la Russie avec l'Orient], Saint-Pétersbourg, 1869; Sovetsko-iranskie otnosenija. Dogovory, soglasenija, protokoly i drugie dokumenty [Les relations soviéto-iraniennes. Traités, accords, protocoles et d'autres documents], Ministère des affaires étrangères de l'URSS, Moscou, 1956; R. SARDARI, Vn chapitre de l 'histoire diplomatique de l'Iran. Les Traités entre la Russie et l'Iran depuis le XV! siècle jusqu'en J9J 7, Paris, Maurice Lavergne Imp., 1941. Certaines sources sont tirées des annexes d'ouvrages et de thèses en langue française où les textes des traités et des conventions sont cités dans leur intégralité afin d'éviter les traductions inutiles: R. YAKEMTCHOUK, Les hydrocarbures de la Caspienne, Bruylant, Bruxel1es, 1999; M. NAZEMI, La mer Caspienne et le droit international: Contribution à l'étude de sa situation juridique au carrefour des frontières, Thèse de doctorat: Droit public, Paris l, 2001, etc. 3 Statistical Review of World Energy, Country Analysis Brief V.S. Department of Energy, Energy Information Administration, Alexander 's Gas and Oil Connections, Revue statistique du Kazakhstan. 19

complété les données statistiques. La présentation simultanée de plusieurs chiffres, comme le pratiquent certains chercheurs, n'a pas été pratiquée. Le positionnement du problème et l'approche méthodologique L'objectif de cette étude est, d'une part, de poser la question de l'importance et du rôle que la mer Caspienne et les territoires riverains ont joué et jouent encore dans l'histoire de l'État russe, de sa création à nos jours (périodes pré-impériale, impériale, soviétique et post-soviétique). D'autre part, il s'agit de démontrer quelle influence la Russie a exercé sur le destin des pays caspiens et quelle place lui a finalement été réservée. Une étude complète de la situation géopolitique contemporaine de la région caspienne et de la place de la Russie dans la nouvelle répartition des rôles, ne peut être réalisée sans une synthèse rétrospective des événements historiques qui ont marqué l'espace en question. Un aperçu historique des relations russo-caspiennes permet de suivre l'évolution de l'intervention progressive de la Russie à travers ses différentes formations étatiques: la Russie kiévienne, la Moscovie, l'Empire russe, l'Union soviétique. Les États de cette vaste région sont très différents les uns des autres par leurs caractéristiques géographiques, économiques, politiques et sociales. La diversité repose également sur leur attitude à l'égard de la Russie. Ce groupe d'entités territoriales hétérogènes est étudié du point de vue de l'expansion de l'Empire russe sous l'angle économique, politique et, dans une moindre mesure, culturel. L'histoire intérieure proprement dite des pays riverains ne fait pas partie de la présente étude. Le travail de terrain a conduit à l'analyse de certains aspects des politiques intérieures actuelles des trois nouveaux États caspiens qui se structurent parallèlement à l'évolution de leurs rapports avec la Russie. Leurs politiques extérieures sont aussi traitées à travers le prisme des rapports avec Moscou. L'influence de la présence russe (politique, économique, culturelle, démographique) sur le niveau de leur démocratisation et leur stabilité est également abordée. L'escalade des tensions autour de la mer Caspienne après la dislocation de l'URSS a révélé un des problèmes récurrents de la région: l'absence de statut juridique clair de la mer qui réunit désormais cinq pays dont quatre postsoviétiques. Le problème du statut ne se serait sans doute pas posé si le démembrement de l'État soviétique ne s'était pas produit. Il a fallu alors se focaliser sur la pratique contractuelle concernant la Caspienne et sur le contexte historique de la disparition de l'URSS. Enfin, un autre grand axe relatif aux ressources énergétiques de la région, au contrôle des gisements pétro-/gazifères et aux moyens de leur acheminement, n'a pas échappé à l'analyse. L'étude est effectuée en utilisant des sciences contiguës: histoire, politologie, relations internationales, économie politique, démographie. Cela a permis de démontrer les liens de cause à effet qui conditionnent la situation contemporaine de l'espace caspien. Une telle approche multidimensionnelle a permis de révéler les spécificités de la période actuelle de la région qui 20

représente un entrelacement d'intérêts géopolitiques, économiques et nationaux. Une analyse exhaustive purement historique n'est aucunement l'objectif du présent travail qui porte principalement sur les défis de la période post-soviétique lancés par la région caspienne à la Russie. L'analyse historiographique est basée sur les méthodes de la chronopolitique. Elles ont permis de suivre les problèmes géopolitiques clés, qui ont surgi sur la voie du développement des différentes formations de l'État russe, et se sont répercutés sur la situation de la Russie dans la région caspienne sous l'angle diachronique. Le cadre spatial et chronologique de l'étude Le cadre spatial de l'étude englobe la région caspienne restreinte aux pays riverains. Ainsi, ne sont retenus que la Russie, l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, le Kazakhstan et l'Iran qui forment un cercle, le premier d'une série de trois, positionné autour de la mer Caspienne. Pendant une longue période historique, les territoires occupés par ces pays ont été l'objet des aspirations coloniales de la Russie. Cinq autres pays, placés en une sorte de croissant méridional, sont également liés, d'une manière ou d'une autre, à la région caspienne: la Turquie, la Géorgie, l'Arménie, l'Afghanistan et l'Ouzbékistan. Leur étude détaillée n'entre pas dans le cadre de la présente recherche. Elle la rendrait d'ailleurs trop vaste. Ces acteurs sont abordés dans la mesure où ils ont une influence sur les relations des pays du premier cercle avec la Russie.

Un troisième cercle composé des puissances d'importance mondiale les États-Unis, l'UE, l'Inde, la Chine, le Japon est seulement abordé pour son interventionnisme dans les pays caspiens, souvent en s'opposant à la Russie. Historiquement, les cinq pays riverains n'ont jamais représenté une entité géopolitique en tant que telle. Par ailleurs, depuis le ISe siècle, seulement deux États se partageaient la région. C'est à partir du démembrement de l'URSS que l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan sont entrés sur la scène internationale. Ainsi, dès 1991, se dessine distinctement une nouvelle configuration régionale comprenant les cinq pays au lieu de deux. Dans la même logique et dans un sens plus large, le Caucase du Sud et l'Asie centrale sont souvent considérés dans les constructions géopolitiques contemporaines comme une entité géopolitique unie malgré leur séparation par la Caspienne. L'implication dans de nombreux projets communs les rapproche également. On aurait pu pousser l'étude jusqu'à considérer le cas des sujets caspiens de la Russie: le Daghestan, la Kalmoukie et la région d'Astrakhan. Cependant, leur développement, leur poids politico-économique et leur intégration à la Russie n'en font pas des entités autonomes dans la politique interventionniste russe. Ils n'ont jamais été pleinement parties prenantes des négociations concernant la mer et ses multiples problèmes. Le cadre chronologique de l'étude intègre les quatorze dernières années (décembre 1991-2005) qui ont suivi la chute de l'Union soviétique et la création de la Communauté des États indépendants. C'est la période pendant 21

laquelle la politique russe dans la région a subi des restructurations considérables dans de nouvelles conditions géopolitiques. Or, la situation actuelle des pays caspiens et la position russe à leur égard possèdent des ramifications très lointaines qu'il est indispensable d'appréhender pour comprendre et analyser de nombreux problèmes d'actualité. La politique russe dans la région caspienne s'est constituée sur plusieurs siècles. Cet espace placé au cœur de l'Eurasie fait partie depuis très longtemps des intérêts nationaux de la Russie. Ils ont été conditionnés par différentes circonstances historiques et géopolitiques qui ont déterminé le niveau d'importance de la Caspienne dans l'histoire russe. C'est la raison pour laquelle seront traitées, dans la première partie, les questions liées à l'évolution des intérêts géopolitiques russes dès l'apparition des anciens Rous sur la Caspienne jusqu'à la veille du démembrement de l'URSS et de la naissance des quatre États indépendants caspiens. Quelques remarques; difficultés rencontrées La présente étude s'est étendue de 2001 à 2005. Tout sujet traitant de questions contemporaines en constante évolution nécessite une actualisation permanente. Certaines mises à jour ont pu être réalisées lors du dernier trimestre 2005. Ainsi, les événements les plus récents ne sont pas abordés dans ce présent ouvrage. C'est le cas, par exemple, de la mise en service de l'oléoduc Bakou-Ceyhan et du gazoduc Iran-Arménie, du décès du président turkmène et de la tension internationale déclenchée par le programme nucléaire iranien qui impacte de près les intérêts de la Russie. Certaines idées ont du être abordées plusieurs fois sous différents angles selon le contexte étudié, ce qui peut parfois donner un sentiment de répétition. C'est également le cas lorsqu'une situation similaire vécue par plusieurs pays est décrite dans des parties successives. L'Empire russe, l'URSS et la Fédération de Russie ne sont pas identiques malgré toutes les ressemblances et une relative pérennité. À l'époque soviétique, les rapports entre la RSFS de Russie et les républiques fédérées ne sont pas traités comme des relations entre une métropole et ses satellites même si ces termes sont parfois utilisés pour faciliter la lecture. Par ces derniers, on sous-entend la Russie et les anciennes républiques soviétiques pour des raisons purement géographiques, car la Russie était la seule qui avait

des frontières communes avec la plupart des républiques,et dans la perception
des peuples elle est restée la « métropole ». Enfin, le centre soviétique avait pour siège Moscou qui était aussi la capitale de la RSFSR. Pour ce qui concerne la transcription des mots russes, des titres des ouvrages et des articles, a été adoptée une pratique courante consistant en l'utilisation de deux façons d'écrire à la fois. Dans le corps du texte, la transcription française traditionnelle a été utilisée afin de faciliter la lecture. Quant aux références bibliographiques portées en notes de bas de page, la translittération scientifique est choisie avec la traduction en français.

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PREMIÈRE PARTIE
LA POUSSÉE RUSSE VERS LA CASPIENNE: APERÇU HISTORIQUE
Dès l'antiquité, la Caspienne et les territoires voisins représentaient une intersection entre plusieurs mondes (iranien, romain, byzantin, arabe, touranien, russe), entre les intérêts politiques, économiques et culturels de l'Europe et de l'Asie, une arène des mouvements dramatiques qui ont laissé leurs empreintes sur les destins des ethnies peuplant la région et sur le développement ultérieur de I'histoire de l'Eurasie. Du point de vue géographique, les terres russes étaient bien placées par rapport aux anciennes voies commerciales liant l'Europe à l'Asie et le Nord au Sud. Deux d'entre elles - des Varègues aux Grecs et des Varègues aux Arabes (de la Volga-Caspienne) - primaient sur les autres routes. La deuxième appelée également des Bulghars aux Perses était l'axe majeur reliant l'Europe au monde arabe, aux Indes, aux pays d'Asie centrale et à la Chine avant la découverte de la voie maritime vers l'Inde contournant le continent africain. Nous allons partir à la découverte de l'éveil du premier intérêt des anciens Rous pour la région caspienne. Nous le verrons s'amplifier progressivement, puis mûrir parallèlement à la centralisation du pouvoir de la Moscovie, puis de l'Empire russe, notamment sous Pierre le Grand et Catherine II. Une attention particulière est accordée à la participation des Russes aux grands courants d'échanges du commerce international entre l'Europe et l'Orient via la Caspienne et la Volga.

CHAPITRE I - De Sviatoslav à Pierre le Grand Avant de se lancer dans des entreprises militaires, les anciens Rous connaissaient déjà bien les provinces caspiennes et leurs richesses. Les marchands rous, via les villes volgiennes de Bulghar et d'Itil, avaient des relations commerciales avec les plus importants centres d'échanges régionaux de l'époque: Berdaa, Derbent, Chemakha, Tabriz, etc. Les objectifs poursuivis par les expéditions avant Sviatoslav furent purement militaires et commerciaux. À la différence des précédentes, la campagne de Sviatoslav a également poursuivi un objectif politique, celui de s'ancrer durablement dans la Basse Volga. Sortis de la Forêt et dominant la Steppe, les Rous tentèrent, pour la première fois, d'établir des constructions géopolitiques qui prirent fin avec la disparition de Sviatoslav. Durant les trois siècles qui suivirent, les échanges entre les Russes et les peuples habitant sur la côte ouest de la Caspienne s'interrompirent pratiquement à cause des invasions mongolo-tatares.

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À partir du 15esiècle, en rassemblant les terres russes sous sa tutelle, la Moscovie commença à étendre son territoire. Les terres à la fois de la Russie kiévienne et de la Horde d'Or furent visées. Les prises de Kazan et d'Astrakhan par Ivan le Terrible ouvrirent de nouveaux horizons pour l'expansion en exposant directement les vastes étendues steppiques eurasiennes. Avec l'incorporation du khanat d'Astrakhan, l'État russe reçut un accès direct à la Caspienne pour y devenir quasiment le seul maître dans les siècles suivants. Les relations diplomatiques directes s'établirent et ne cessèrent plus entre la Russie et la Perse. Une troisième puissance, l'Empire ottoman, portait également un intérêt au Caucase. Avec leur accès à la Caspienne, les Russes séparèrent les Ottomans du monde musulman turcophone d'Asie centrale. Or, l'annexion des territoires caspiens n'était pas encore à l'ordre du jour, bien que cette idée ait commencé à germer. La Russie se contenta d'une coopération économique avec les pays caspiens tout en renforçant son influence politique dans la région. Elle prit le contrôle de la voie marchande Volga-Caspienne et élabora progressivement une politique hégémonique dans la région qui, aux siècles suivants, sera complétée par des dispositions politiques et militaires. Au ]6e siècle, on voit progressivement apparaître un quatrième acteur: la Couronne britannique. En quête de nouveaux marchés de matières premières et de débouchés, elle visait également l'espace caspien. Le but à long terme était l'éviction des marchands russes de la région et le renforcement des positions économiques et politiques de l'Angleterre. Cependant, sa marge de manœuvre fut limitée par ses moyens économiques et diplomatiques. 1. Des premières campagnes caspiennes des Rous à l'apparition d'une vision géopolitique sur l'ensemble de la Steppe (ge_1Sesiècles) La conquête de la région caspienne commença dès l'antiquité. Les anciens Rous connaissaient la Caspienne depuis leur entrée sur la scène historique. Les premières mentions concernant les liens commerciaux entre les Slaves Orientaux et les habitants du Moyen-Orient, notamment, de l'actuel Azerbaïdjan, remontent aux 5e_6e sièclest, c'est-à-dire à la période préislamique. La découverte de monnaies et d'objets en argent de l'époque sassanide (224/226-651) au nord des steppes de la Russie méridionale indiquent indirectement que les marchands rous ou perses s'aventuraient déjà très loin à la recherche de marchandises orientales, prisées chez les anciens Rous, ou des fourrures et de l'ambre tant appréciés par les Perses2. En ce qui concerne les premiers témoignages écrits, ils n'apparaissent qu'à l'époque des Abbassides (750-1258).
1 2

F. ALIEV, Azerbajdzano-russkie otnosenija, cast' I [Les relations azerbaïdjano-russes, tonze /], E. BENNIGSEN, « Contribution à l'étude du commerce des fourrures russes. La route de la
des Bulghars », Cahiers du monde russe et

Èlm, Bakou, 1985, p. 3. Volga avant l'invasion mongole et le royaume soviétique, n° 19, 1978, pp. 385-399.

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A. Les premières apparitions des Rous sur la Caspienne Les premiers Rous apparurent sur les eaux caspiennes à la fin du ge siècle. À partir de cette période, ils commercèrent en permanence avec les Perses, les Arabes et d'autres peuples d'Orient. Selon le chroniqueur alMassoudi, à cette époque, seuls les Rous naviguaient sur la Caspiennel. Un autre auteur, l'Arabe ibn Khordadbèh, écrit à propos des Slaves Orientaux (Rous) : « Les marchands rous, qui sont de la tribu des Slaves [...] descendent en bateaux le fleuve Slave [la Volga - G.G.], en passant par le golfe jusqu'à la capitale des Khazars [...]. Puis ils naviguent vers la mer Djourdjan [la partie sud de la Caspienne - G.G.] et débarquent en tout point de la côte [...]. Parfois ils transportent leurs marchandises sur des chameaux jusqu'à Bagdad [...] »2. Les annales arabes mentionnent également l'apparition de petites colonies rous à Itil et à Bagdad (846)3. Cependant, les contacts ne furent pas trop intenses, car les territoires russo-slaves étaient séparés de ceux du monde islamique par des empires nomades. Ainsi, les marchands rous furent obligés de mener leurs activités commerciales avec l'Orient via les capitales bulghare (Bulghar) et khazare (Itil) situées sur la Volga. Pour traverser ces territoires, ils furent contraints de payer aux autorités locales des droits de passage et de douane. À cette époque, les intentions des Rous à l'égard des territoires situés autour de la Caspienne étaient principalement commerciales, donc pacifiques. Le développement des intérêts commerciaux et les récits des marchands rous à propos des richesses de l'Orient, notamment de la Perse et du territoire de l'actuel Azerbaïdjan, éveillèrent l'envie des Rous de faire des campagnes militaires qui ne tardèrent pas à se réaliser. Selon N. Tebenkov, la politique orientale de Byzance pouvait également inciter les Rous à faire des expéditions en direction de la Caspienne4. On peut penser que ces derniers, à leur tour, et suivant ce modèle, commençaient à avoir une vision politico-économique beaucoup plus large par rapport aux territoires et aux marchés orientaux les plus proches et les plus accessibles. Quelquefois, les droujines5 des marchands se transformèrent en bandes de pillards. On rencontre les premières mentions de brigands rous sur la Caspienne à partir de la seconde moitié du ge siècle (864-884)6. En 880, ils

A. GARKA VI, Skazanija musul 'manskix pisatelej 0 slavjanax i russkix [Les chroniques des écrivains musulmans à propos des Slaves et des Russes], Académie impériale des Sciences, Saint-Pétersbourg, 1871, p. 48. 2 N. TEBENKOV, Drevnejsie snosenija Rusi s Prikaspijskimi stranami [Les relations historiques de la Russie ancienne avec les pays caspiens], Tiflis, 1896, p. 13. 3 B. GILLE, Histoire économique et sociale de la Russie du Moyen-âge au vingtième siècle, Payot, Paris, 1949, p. 21.
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5 En Russie ancienne, les proches du prince constituant le noyau de ses troupes et participant à la gestion de l'État (de la principauté ou du domaine du prince). 6 M. ART AMONOV, Istorija xazar [Histoire des Khazars], Ermitage, Leningrad, 1962, p. 370. 25

N. TEBENKOV,Drevnejsiesnosenija... [Lesrelationshistoriques...],op. cil., p. 24-27.

sillonnèrent la mer Caspienne et prirent d'assaut l'île d'AbaskunI. Cependant, les renseignements historiques relatifs à cette époque sont très pauvres. Pendant le siècle qui va suivre, les campagnes des Rous entreprises dans la région caspienne s'intensifièrent. Les expéditions des droujines du prince Oleg (879-912) marquèrent la Russie ancienne pendant la première moitié du 10e siècle. Leur histoire fut relatée dans les premières chroniques de la Russie kiévienne. Ainsi, en 909, 16 barques rous (1150 soldats et matelots) apparurent au Sud de la Caspienne, dans le golfe d'Astrabad sur la côte du Tabaristan. Après avoir pris l'Abaskoun, les Rous se dirigèrent vers la côte ouest et retournèrent chez eux avec un butin conséquent2. En 910, les guerriers rous réapparurent sur la côte méridionale de la Caspienne, prirent et ravagèrent la ville de Sary. En dépit d'une défaite maritime sur leur route3, la droujine rous écrasa la résistance des troupes musulmanes au Gilân (Iran Nord-Ouest) et au Chirvan (Azerbaïdjan central et septentrional) avant de rentrer heureusement avec le butin gagné. Ces attaques furent une sorte de prélude à de vastes campagnes mieux préparées et organisées qui vont suivre plus tard. Après avoir conclu un nouveau Traité de paix avec Byzance (911), la Russie kiévienne put entreprendre une vaste campagne en direction des côtes occidentale et méridionale de la Caspienne. En 913, le Grand Prince Igor, à la tête des 50 000 guerriers4 sur 500 grandes barques, commença une nouvelle campagne militaire dont le but était d'atteindre la mer Caspienne et, sans doute, de récolter un beau butin5. Certains historiens affirment qu'en entreprenant cette campagne, les Rous accomplissaient leurs obligations vis-à-vis des Byzantins: conformément au traité de paix signé par le prince Oleg, ils intervenaient pour détourner l'attention des Arabes de la Transcaucasie et pour porter secours aux chrétiens du Caucase - Arméniens et Géorgiens contre les musulmans6. Ainsi, on voit apparaître, pour la première fois, la fameuse thèse de « La Russie protectrice des chrétiens orientaux» qui sera institutionnalisée sous Ivan le Terrible au 16e siècle, instrumentalisée par Pierre 1er et la Grande
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2 Il existe une certaine incertitude en ce qui concerne les dates des incursions des anciens Rous au Tabaristan. S. Aliev, dans ses recherches, mentionne trois campagnes des Rous qui datent des printemps et automne 910 (Abaskun et Tabaristan) et de 911-912 (Tabaristan et Deïlemistan). S. ALIEV, « 0 datirovke nabega Rusov, upomjanutyx Ibn Isfanijarom i Amoli » [« À propos des dates d'incursion des Rous mentionnées par Ibn Isfaniar et Amoli »], in Vostocnye istocniki po istorii narodov jugo-vostoénoj i central'noj Evropy [Les sources orientales concernant I 'histoire des peuples de l'Europe du Sud-Est et Centrale], v. 2, Nauka, Moscou, 1969, pp. 316-321. 3 B. DORN, Caspia. Über die Einfalle der alten Russen in Tabaristan, Mémoire de l'Académie impériale des Sciences de S1.Petersbourg, Vne série, 1. XXIII, n° 1, Saint-Pétersbourg, 1875, pp. 4-5. 4 N. TEBENKOV, Drevnejsie snosenija... [Les relations historiques...], op. cil., p. IS. Selon certains historiens, ce nombre ne dépassait pas 36 000 guerriers. - V. LUKOSNIKOV, « Russkie druziny na beregax Tabaristana » [« Les droujines russes sur les bords du Tabaristan »], Voennoistoriceskij zurnal, Moscou, n° 7 (531), 2004, pp. 62-69. 5 G. VERNADSKIJ, Nacertanie russkoj istorii [Tracé de l 'histoire russe], Lan', SaintPétersbourg, 2000, p. 59. 6 V. LUKOSNIKOV, «Russkie druziny » [« Les droujines russes »], art. cil., pp. 62-69; N. TEBENKOV, Drevnejsie snosenija... [Les relations historiques...], op. cil., pp. 27-28. 26

A. GARKA VI, Skazanija...

[Les chroniques...],

op. cil., p. 48.

Catherine au ISe siècle, pour finalement justifier certaines conquêtes territoriales au 1ge siècle. D'autres chercheurs estiment que cette campagne des Rous n'était pas officiellement entreprise par l'État russe, mais était organisée par la droujine russo-varègue, à ses propres risques et périls1. Les troupes descendirent dans le golfe Nitas (mer d'Azov) lié avec la mer Khazar (Caspienne) via le portage de la rivière du Don. À Sarkel, ils obtinrent la permission du roi khazar d'atteindre la rivière al-Khazar (Volga) et de se diriger vers la mer Caspienne à condition de partager le butin pris sur les peuples riverains. Ce fut la plus grande campagne caspienne de cette période. Divisés en plusieurs groupes, les Rous attaquèrent et dévastèrent l'Abaskun, le Tabaristan, le DjiIan (Gilân) et le « pays pétrolifère» (la presqu'île d'Apchéron) situé au bord de la mer Djourdjan2. Les îles situées aux environs de Bakou servaient de base aux Rous. Habituées à recevoir des bateaux de marchands et de pêcheurs, les populations locales n'étaient pas prêtes à s'opposer à cet ennemi inattendu. À la hâte, le dirigeant du Chirvan réunit les musulmans sur des barques et bateaux marchands qui tentèrent de s'approcher des positions des Rous. Écrasant cette faible résistance, ces derniers pillèrent, brûlèrent et tuèrent impunément. Les peuples riverains, connaissant bien les marchands rous du pays lointain, découvrirent également de quoi était capable ce peuple nordique sur le champ de bataille. Enrichie, la droujine rous décida de rentrer. Selon l'accord conclu avec l'État khazar, les Rous devaient laisser une partie du butin au khagan au titre du droit de passage. Cependant, à cette époque, le nombre des musulmans de la Khazarie, soutenus par le Khârezm et les pays du khalifat, s'était considérablement accru. Les rumeurs à propos des atrocités commises par les Rous à l'égard des peuples du sud de la Caspienne incitèrent les musulmans à venger leurs coreligionnaires. Les Rous subirent des pertes énormes sur le portage Volga-Don. Les cinq mille guerriers rous épargnés dans les batailles atroces furent contraints d'emprunter une route détournée, vers l'amont de la Volga. Sur cette route, ils furent exposés cette fois aux attaques des Bulghares de la Volga et anéantis définitivement. Désormais, faire des campagnes dans la Sud-Caspienne devint dangereux. Les incursions dans cette direction s'arrêtèrent pour trois décennies. En 941, le prince Igor ( ? - 945) effectua sa première campagne contre les possessions byzantines en Asie Mineure. La Russie Kiévienne perdit la bataille maritime contre les Grecs et se tourna en direction de l'Est - la Transcaucasie et la Caspienne - afin de compenser ses échecs militaires. En
M. ART AMONOV, Istorija xazar [Histoire des Khazars], op.cil., p. 371-372. Voir également N. TEBENKOV, Drevnejsie snosenija... [Les relations historiques...], op. cil., p. 19. L'auteur met en doute cette opinion, car il est peu vraisemblable qu'une bande puisse réunir 500 barques et 50 000 guerriers bien armés pour s'opposer aux Arabes célèbres pour leur bravoure et gloire militaires, pour leurs négociations diplomatiques avec le roi Khazar, etc. 2 « Kaspijskoe more v arabskix istocnikax » [« La mer Caspienne dans les sources arabes»], in Izvestija AkademlÏ Nauk Azerbajdzanskoj SSR, série Histoire, philosophie et droit, Èlm, Bakou, n° 3, 1988, pp. 113-126. 27
1

effet, au cours de son histoire, la Russie, à chaque défaite en Europe reportait ses efforts sur l'Asie pour regagner son prestige et reconstituer ses pertes matérielles. Par rapport aux précédentes, cette campagne était mieux organisée. Les Rous choisirent la route habituelle qui passait par la forteresse de Sarkel. Cette fois ils formulèrent leurs demandes et conditions auprès du kaghan khazar : le droit de passage par son territoire vers la Caspienne, le partage du butin gagné et des garanties de retour en pleine sécurité. Ce dernier point de l'accord était une nouveauté. Pour éviter la confrontation et, sans doute, l'éventuelle guerre avec les Rous, le kaghan s'adressa à la communauté musulmane concentrée principalement sur les territoires limitrophes nordcaspiens. Se trouvant dans une situation délicate entre les Rous, le kaghan et leurs coreligionnaires sud-caspiens, les dirigeants des musulmans décidèrent de donner la permission de passage à condition que les guerriers rous s'engagent à ne guerroyer qu'avec les combattants musulmans et à épargner les populations civiles des pillages et des meurtres. Après avoir accepté les propositions des musulmans khazars, les Rous se dirigèrent vers la ville de Berdaa (943), située sur la Koura, qui contrôlait la principale voie commerciale de la région. La ville fut prise. Le lendemain les Rous annoncèrent à la population: «Nous n'avons aucun différend religieux. La seule chose que nous désirons c'est le pouvoir. Nous nous sommes engagés à vous traiter correctement si vous nous obéissez bien» 1. En réalité, les guerriers rous étaient intéressés par les droits de commerce perçus auparavant par les dirigeants de Berdaa. À plusieurs reprises, ils tentèrent de mettre de l'ordre dans la ville. Cependant, les attaques fréquentes des musulmans et la révolte des habitants de Berdaa, amplifiées par les conditions climatiques et par une nourriture inhabituelles ainsi que par une épidémie, poussèrent les Rous à retourner chez eux sans encombre au début de 944. Ainsi, dans la première moitié du 1üe siècle, les droujines rous organisèrent quatre expéditions caspiennes. Si les campagnes contre Byzance, dirigées directement par des princes kiéviens, aboutissaient à la conclusion d'importants accords politico-militaires et commerciaux à long terme, celles faites en Caspienne poursuivaient le but de s'emparer de richesses et d'obtenir la gloire militaire. Les relations commerciales entre les Rous et les peuples caspiens ne s'interrompirent pas pendant toutes ces décennies, hormis pendant quelques courtes périodes de guerres déjà évoquées. B. De Sviatoslav à la fin du joug mongol Le fils d'Igor, Sviatoslav (? - 972), commença sa carrière par des attaques contre l'État khazar. D'abord il conquit les Viatitchs sur l'Oka, qui étaient tributaires des Khazars. Ensuite, il dirigea toute sa force contre la Khazarie. En 965, il pilla le pays, y compris ses deux villes principales, Sarkel
1 Otkuda est' posta russkaja zemlja [Où commence 1986, p. 576. t 'histoire russe], Molodaja gvardija, Moscou,

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(Belaïa Veja) sur le Don et Itil sur la Volga, centre exclusif du commerce de transit entre Arabes et NormandsI. Elles finirent par tomber sous le pouvoir de Sviatoslav. Comme on l'a déjà évoqué, le but principal des précédentes campagnes était le pillage. À la différence de ses prédécesseurs, Sviatoslav poursuivit plutôt des fins géopolitiques qui consistaient à s'affermir dans la Basse Volga et à créer un nouvel empire sur les ruines de l'ancien2. Selon certains chercheurs, sans cet exploit géopolitique de Sviatoslav, la Russie kiévienne ne pouvait pas se constituer3. Cependant, le prince guerrier ne resta pas longtemps sur la Volga. Après avoir porté secours à l'empereur byzantin contre les Bulgares du Danube, il quitta définitivement ItH, attaqua la Bulgharie volgienne et s'installa à Pereïaslavets, sur le Danube. Selon G. Vernadski, l'empire de Sviatoslav (du Danube à la Volga) était plus vaste que les empires des Avars ou des Khazars et ne pouvait être comparé qu'avec celui des Huns (4e_Sesiècles). À l'essence de l'État de la Steppe, Sviatoslav ajouta l'essence de l'État de la Forêt4. Mais l'affaiblissement de l'État khazar par Sviatoslav entraîna la disparition progressive d'un bouclier qui protégeait les steppes de l'Europe Orientale des hordes turques nomades. Ces dernières coupèrent les voies commerciales de la Russie menant à l'Orient5. À la fin du 10e siècle, les bateaux rous naviguaient librement sur la Volga et apparaissaient de temps en temps sur la Caspienne. En 987, l'émir de Derbent, pour lutter contre la noblesse locale, appela à l'aide des Rous qui vinrent sur 18 bateaux. Après un échec de débarquement, ces derniers mirent cap au sud vers le Chirvan et le Moughan. Il semble qu'une partie des Rous s'infiltrèrent quand même dans la ville, puisque deux années plus tard, l'émir fut exclu de Oerbent sous le prétexte de s'être entouré d'une garde rous6. C'était la première demande d'aide militaire à la Russie d'un dirigeant local. Lors des siècles suivants, ces appels à l'aide ponctuels vont se multiplier pour se transformer ensuite en des souhaits de protection interprétés presque toujours par l'État russe comme un « rattachement volontaire» de nouveaux territoires. Les Chroniques attestent que pendant la première moitié du Il e siècle les Rous étaient maîtres de la Basse Volga. Cependant, la part des marchands rous dans le commerce avec la Perse n'était pas si importante par rapport aux autres pays de l'Orient et cela malgré la proximité géographique et la présence d'une voie fluviale et maritime. Selon A. Khammad, cela s'explique par le fait qu'à cette époque, le monopole du commerce russo-iranien se trouvait dans les mains des petits commerçants arméniens et persans qui, dans la plupart des cas,
1

P. LYASHCHENKO,History of the national economy of Russie, The Macmillan Company,

New York, 1949, p. 77. 2 G. VERNADSKIJ, Russkaja istorija [L 'histoire russe], AGRAF, Moscou, 2001, p. 38. 3 S. ZIL'COV, I. ZONN, A. USKOV, Geopolitika... [La géopolitique ...], op. cit., p. 8. 4 G. VERNADSKIJ, Nacertanie russkoj istorii [Tracé de I 'histoire russe], op. cit., p. 62. 5 E. XOR'KOV A, Istorija predprinimatel 'stva i mecenatstva v Rossii [Histoire de l'entreprise du mécénat en Russie], PRIOR, Moscou, 1998, p. 33. 6 M. ART AMONOV, Istorija xazar [Histoire des Khazars], op. cit., p. 439.

et

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s'occupaient de la revente des marchandises, y compris d'origine russe, entravant ainsi le développement du commerce bilatéral russo-persan 1. À cette époque, on exportait déjà le pétrole de la presqu'île d'Apchéron2, un facteur qui deviendra neuf siècles plus tard l'enjeu principal de la région. Une partie des marchandises persanes atteignait également le territoire russe via la Crimée et la mer d'Azov. En 1030, les Rous, sur 38 bateaux, apparurent de nouveau sur la côte du Chirvan. Ils écrasèrent les troupes du chirvanchah et montèrent la Koura pour prêter secours au régent de Gandja (Arran) dans sa lutte contre son frère. Grassement récompensés, les guerriers rous rentrèrent chez eux par la voie terrestre. Ils répétèrent leur campagne deux ans plus tard (1032). Au retour avec le butin, ils furent exterminés par l'émir de Derbent, ce qui provoqua sans doute de vaines attaques des Rous et des Alains contre Derbent en 10333. Les Chroniques mentionnent très vaguement encore une expédition des Rous avec des alliés Alains et Khazars contre le Chirvan à la seconde moitié du 12esiècle. Vraisemblablement, elle fut liée à la sécurisation de la route terrestre de la rive occidentale de la Caspienne, située au nord de Derbent. Elle fut abandonnée à cause d'attaques permanentes de Montagnards et d'accrochages armés entre Arabes et nomades des steppes au-delà de la chaîne du Grand Caucase 4. Suite à l'invasion des hordes mongolo-tatares, les relations directes politiques, économiques et militaires entre les Rous et les peuples caspiens s'interrompirent brusquement. Durant cette période, seul un commerce marginal se développa, car la route commerciale de la Volga fut monopolisée par les Tatars qui, en plus d'être bons guerriers, se distinguaient également par leur habilité à organiser les relations commerciales si primordiales pour le développement des villes et pour le ravitaillement des différentes tribus mongoles. Saraï, la capitale de la Horde d'Or créée par les descendants de Gengis Khan, devint un important centre de commerce où les marchands rous entraient en relations avec leurs homologues orientaux. Ainsi, le commerce par la Volga puis par la Caspienne se trouva presque entièrement entre les mains des marchands musulmans (turcs, arabes, persans, alains)5. Selon le spécialiste de l'histoire du commerce russe P. Melgounov, 1'« invasion mongole contribua à l'achèvement définitif du processus de déplacement du centre du commerce du sud-ouest de la Russie, avec sa voie commerciale «des Varègues aux Grecs »,
1

A. XAMMAD, Torgovo-èkonomiceskie sv}azi Irana s Rossie) v XVIII-XIX vekax [Les liens

économiques et commerciaux de l 'Iran avec la Russie aux XVIIf- X/X siècles], Nauka., Moscou, 1991,p.22. 2 A. AL TST ADT, The Azerbaijani Turks: power and identity under Russian rule, Hoover Institution Press, Stanford, 1992, p. 21. 3 V. MINORSKIJ, Rus' v Zakavkaz 'e [Les Rous en Transcaucasie], Acta orient. Hung. T ; XXX, fase. 3, 1954, p. 210.
4

5

E. BENNIGSEN, « Contribution à l'étude... », art. cil, pp. 385-399.
et sociale de la Russie du Moyen-âge au vingtième siècle,

B. GILLE, Histoire économique Payot, Paris, 1949, p. 25.

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au nord-est avec l'artère fluviale puissante Volga-Russie de Souzdal, précurseur de Moscou» 1. Après la dévastation de SaraÏ par les troupes de Tamerlan (1395), les commerçants rous réapparurent au sud et sud-ouest de la Caspienne où les villes de Chemakha, de Derbent et de Tabriz prospéraient. C'est à cette époque qu'on rencontre les premières mentions historiques de la piraterie organisée sur les eaux de la Volga et de la Caspienne. Elles sont liées aux ouchkouÏniks, hommes libres, souvent membres des droujines armées. Dans la plupart des cas, ils étaient très bien armés et équipés par des boïars et marchands d'abord du Grand Novgorod, puis de Nijni Novgorod. Sur de petites barques à voile et à rame à fond plat (ouchkouÏs), ces bons soldats et habiles matelots firent des incursions sur la Volga et la Kama et sillonnèrent jusqu'à la mer Caspienne. Les incursions et la piraterie des ouchkouÏniks atteignirent leur apogée dans la seconde moitié du 14e siècle (1360-1375) quand la Horde d'Or entra dans sa phase de déclin et fut incapable de contrôler la région. L'apparition de ces nouveaux «corsaires» sur la Volga coïncida avec l'augmentation des activités commerciales sur le fleuve et l'accroissement de l'importance des anciennes villes moyennes volgiennes (Bulghar, Nijni Novgorod) en tant que centres incontournables du commerce intercontinental. Une lutte farouche commença entre Russes et Tatars pour le contrôle de l'axe fluvial. Novgorod sera bien évidemment impliqué dans ce conflit. Ainsi, bien avant Ivan le Terrible, les principautés russes visaient déjà les territoires voisins de la Volga et caressaient l'idée de devenir seules maîtresses du fleuve qui représentait un gage pour leur développement économique et leur prospérité. Selon V. Bernadski, certes, les raids des ouchkouÏniks poursuivaient le pillage de la Moyenne Volga, mais ils faisaient partie d'une politique plus vaste des princes de Novgorod dont l'objectif final était la soumission de ces territoires et la conversion du pillage en une sorte de tribur. Les ouchkouÏniks pillaient aussi bien les villes et villages de la Horde d'Or que ceux des principautés russes. Parmi les victimes des pirates de la Volga on trouvait également les caravanes et les bateaux marchands, aussi bien musulmans que chrétiens. Cependant, certains écrivains russes et historiens soviétiques considèrent les actions des ouchkouÏniks comme une des formes de protestation des pauvres ou bien de lutte pour la libération nationale du peuple russe contre le joug tatar3. Du point de vue militaire, les ouchkouÏniks représentaient une force considérable qui inquiétait non seulement les troupes russes, mais également
Cité par A. XAMMAD, Torgovo-èkonomiceskie svjazi... [Les liens économiques ...], op. cU., p. 23. 2 V. BERNADSKIJ, Novgorod i Novgorodskaja zemlja v XV veke [Novgorod et le territoire de Novgorod au xve siècle], Moscou-Leningrad, 1961, p. 46. - Cité par J. MARTIN, «Les uskujniki de Novgorod: marchands ou pirates? », Cahiers du monde russe et soviétique, na 16, 1975, pp. 5-18. 3 A. KADYRBAEV, « Piraty smutnyx vremën Rossii » [« Les pirates de la période des troubles de la Russie»], Vostocnaja kollekcija, na 1, 2004, pp. 74-82. 31
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celles de la Horde d'Or. Les annales russes décrivent plusieurs expéditions d'ouchkouïniks dont la plus importante eut lieu en 1375. Environ deux mille pirates, sous le commandement des atamans Prokofi et Smolianine, attaquèrent les villes de Iaroslavl, Kostroma et Nijni Novgorod sur 70 embarcations. Les pillages continuèrent sur la Kama, ensuite en amont de la Volga jusqu'à HadjiTarkhan (Astrakhan) où ils subirent une défaite fatale de la part du khan de cette ville, Saltcheï1. Conséquence de cette défaite, le mouvement entier des ouchkouïniks fut réduit à néant2. Ainsi, par l'intermédiaire des ouchkouïniks, Novgorod «fit son entrée sur la scène pour défendre par elle-même ses intérêts économiques» et «conférer aux Novgorodiens le droit de commercer directement sur la Volga »3. c. La naissance d'une vision géopolitique à l'égard de la région caspienne Le 15esiècle fut la période de l'unification des principautés russes sous la tutelle de Moscou après trois siècles de domination tatare. L'unification politique des terres russes fut principalement achevée sous le règne d'Ivan III (1462-1505). C'était un tournant de la lutte avec et pour la Steppe. La Moscovie prenait progressivement la relève de l'empire des steppes sur les vastes étendues eurasiennes. Le grand prince, futur tsar, remplaça le khan. Côté européen, les revendications du patrimoine de la Russie kiévienne servirent de prétexte à une extension territoriale plus large4. Ainsi, l'autorité et le prestige de l'État russe sur la scène internationale augmentaient, poussant ses dirigeants à viser d'autres territoires. Une nouvelle voie commerciale se dessina de Tver à Astrakhan, puis, par la mer Caspienne, vers l'Asie centrale, le Daghestan, le Chirvan, la Perse et aussi I'Inde5. À la fin du 15e siècle, les marchands russes empruntaient intensivement cette route commerciale pour se rendre en Perse et dans les régions intérieures de Transcaucasie et d'Asie centrale. Une colonie marchande russe forte de 300 membres environ s'établit à Tabriz6. Inversement, les marchands locaux apparurent de plus en plus souvent dans les villes russes. Coupés de l'ExtrêmeOrient par la poussée turque, les marchands occidentaux, à leur tour, privilégièrent de plus en plus souvent le territoire russe pour se rendre en Asie. Chemakha, la capitale du Chirvan, devint un centre important de commerce et attira de nombreux marchands étrangers, notamment russes de Tver et Moscou. En 1465, Hassan bek, l'envoyé spécial du chirvanchah Farrukh Iasir, arriva à Moscou et se présenta au Grand Prince Ivan III. La visite
1 A. KADYRBAEV, « Piraty... » [« Les pirates... »], art. cil., pp. 74-82. 2 Néanmoins, le piratage n'était pas propre aux Russes. Des expéditions similaires sur la Volga et la Caspienne étaient également entreprises par des Tatars, des Génois, des Vénitiens. Par la suite, ce furent des Cosaques russes et ukrainiens qui reprirent la tradition de piratage sur ces eaux. 3 J. MARTIN, « Les uskujniki de Novgorod... », art. cil., pp. 5-18. 4 A. KAPPELER, La Russie. Empire multiethnique, Institut des Études Slaves, Paris, 1994, p. 30. 5 E. XOR'KOV A, Istorija predprinimatel 'stva... [Histoire de l'entreprise ...], op. cil., p. 76. 6 B. GILLE, Histoire économique et sociale de la Russie..., op. cil., p. 75.

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réciproque ne tarda pas; presque parallèlement l'ambassade du boïar Vassili Panine se rendit, à son tour, à Chemakha (1466). Ce furent les premiers contacts diplomatiques entre l'État russe centralisé et le Chirvanl. Le fameux voyage du marchand et voyageur de Tver d'Afanasi Nikitine en Inde via la Caspienne (1466-1472), 30 ans avant l'arrivée en Inde de Vasco da Gama, coïncida avec le retour de Hassan bek. Ainsi, A. Nikitine fut le premier à ouvrir la route des Indes du côté nord. Dorénavant, les khanats de Kazan, d'Astrakhan et du Caucase représentaient un obstacle pour les intérêts hégémoniques russes naissants. De plus, les caravanes et les bateaux commerciaux russes subissaient en permanence les attaques des Tatars, des Nogaïs et d'autres peuples nomades habitant ces territoires. À partir du 16e siècle, les tsars se mirent à résoudre progressivement ce problème pour dégager une fois pour toute la route de la Perse. En 1475, Ivan III, en quête d'alliés dans la lutte contre la Horde d'Or, envoya une ambassade auprès du chirvanchah. Une tentative de conclure un traité d'amitié entre la Russie et le Chirvan, à qui le Grand Prince accordait une attention particulière dans ses visions géopolitiques concernant cette région, eut également lieu en 14992. En effet, Ivan III entra dans l'histoire russe comme tsar ayant une politique clairvoyante par rapport au monde musulman, couronnée de succès diplomatiques évidents. Dans les siècles à venir, la Russie verra toujours en la Perse une alliée stratégique potentielle en dépit de toutes les contradictions, voire les guerres, existantes dans les relations bilatérales. 2. Le début de la revendication du patrimoine de la Horde d'Or et la revalorisation stratégique du commerce de transit Est-Ouest (16e et 17e siècles) Ce fut Ivan le Terrible (1533-1584) qui inaugura une nouvelle ère dans l'avancée et la conquête russe des territoires situés des deux côtés de la Volga. Le fleuve, qui recevra le nom de « rivière mère russe », ouvrait la voie vers la mer méridionale Caspienne et vers tout l'Orient. En effet, le rôle de la Volga dans l'ethnogenèse de la Russie est similaire avec celui du Dniepr pour la Rous ancienne, soit celui d'un fleuve asiapète donnant sur l'Eurasie et au-delà3. La volonté de devenir l'État dominant de l'ancienne voie marchande VolgaCaspienne, un des axes majeurs du commerce de transit de l'époque, et d'empêcher l'avancée de l'Empire ottoman dans cette direction poussa la Moscovie à prendre une série de mesures. Ce fut le début de la revendication des terres de la Horde d'Or, comme les prédécesseurs d'Ivan le Terrible avaient
1

G. RAGIMOV, Iz istorii azerbajdiano-russkixdiplomaticeskixotnosenij vo vtoroj polovine

XVIII nacale XIX vekov [De I 'histoire des relations diplomatiques azerbaïdjano-russes pendant la deuxième moitié du XVllf et au début du XIX siècle], Azemesr, Bakou, 1997, p. 8. 2 F. ALIEV, Azerbajdzano-russkie otnosenija... [Les relations azerbai'djano-russe...], op. cil., p. 22 et 23. 3 M. GURFINKIEL, V. FEDOROVSKI, Le retour de la Russie, Odile Jacob, Paris, 2001, p. 25. 33

convoité le patrimoine de la Russie kiévienne. Pour la première fois, les intérêts de trois puissances se confrontèrent simultanément au Caucase: la Russie, la Perse et l'Empire ottoman. L'intérêt grandissant de la Russie pour la région caspienne et la Transcaucasie, en général, va déterminer le cours des événements ultérieurs dans la région jusqu'à nos jours. A. La prise des khanats musulmans de Kazan et d'Astrakhan Ivan IV se considérait plutôt comme un tsar orthodoxe que russe. Au début du 16e siècle, le moine Philothée formula dans son Épître au Grand Prince Vassili Ivanovitch la célèbre prophétie «Moscou troisième et dernière Rome », ce qui signifiait le transfert de la capitale du royaume orthodoxe à Moscou: « ... Deux Romes sont tombées, mais la troisième est debout et il ne saurait y en avoir une quatrième» 1. Dans sa politique extérieure, le tsar privilégiait la lutte contre les infidèles de l'Orient musulman et de l'Occident latin. La prise de Kazan, ce passage obligé vers l'Oural, la Sibérie, la Perse et l'Asie centrale, devait être le premier pas dans la réalisation de cette « croisade» du tsar orthodoxe contre, notamment, l'Islam. Ainsi, l'idée « Moscou, dernière Rome », devenue de plus en plus obsessionnelle, constitua le fondement idéologique de l'empire en pleine construction. Les premières campagnes contre Kazan (1547-1548, 1549-1550) ne furent pas couronnées de succès. En fin de compte, la ville tomba en 1552 et une partie des Tatars fut convertie à l'orthodoxie2. Avant cette opération militaire, l'État moscovite travaillait âprement au rassemblement des terres de la Russie ancienne qui «justifiait» ses actions. L'annexion d'une entité étatique qui n'avait jamais été intégrée auparavant aux territoires historiques de la Rous «faisait voler en éclats les conceptions juridiques traditionnellement admises »3. La prise de Kazan fut la première opération militaire qui plaça les musulmans sous la domination de la Moscovie orthodoxe en inaugurant ainsi une longue période historique de conquête et d'assujettissement d'autres populations musulmanes. Nulle part en Moscovie, en dehors du khanat de Kazan, l'église orthodoxe et l'État ne travaillèrent mieux en tandem et en harmonie4. Par cette conquête, l'État russe s'affirma également comme un ensemble politique multiculturel. À la soumission du khanat de Kazan succédèrent la liquidation de la Horde nogaï (1556) et la chute du khanat d'Astrakhan (1556). Malgré la multitude des communautés présentes (arménienne, géorgienne, indienne,
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2 Voir C. LEMERCIER-QUELQUEJA Y, «Les missions orthodoxes en pays musulmans de Moyenne- et Basse-Volga, 1552-1865 », Cahiers du monde russe et soviétique, n° 8, 1967, pp. 369-403. 3 A. KAPPELER, La Russie. Empire multiethnique, op. cit., p. 31. 4 H. HUTTENBACH, «Muscovy's Conquest of Muslim Kazan and Astrakhan, 1552-56 », in M. RYWKIN (eds), Russian Colonial Expansion to 1917, Mansell Publishing Ltd., London and New York, 1988, pp. 45-69. 34

Cité par M. LARAN, 1. SAUSSA Y, La Russie ancienne, Masson et Cie, 1975, Paris, p. 155.

daghestanaise, persane, grecque, tatare, de Khiva, de Boukhara, etc.), Astrakhan se transforma davantage en une ville russe et la Volga en un « fleuve russe ». La ville jouera un rôle inestimable dans la formation du marché intérieur russe et dans le développement des liens commerciaux et culturels avec les pays de l'Orient. C'est pourquoi, dans les décennies suivantes, elle sera convoitée par le sultan turc et le khan de Crimée (1564, 1569), les Kalmouks (1630), les Tatars (1660) et les révoltés de Stépan Razine (1665, 1670). Par la prise d'Astrakhan, l'État russe devint une puissance caspienne et conservera ce statut jusqu'à nos jours. En outre, un État majoritairement slave et orthodoxe évolua vers un empire multiethnique et multiconfessionnel1. Selon l'expression de M. Heller, la « carte de l'empire moscovite se modifie comme par magie »2. Par l'évolution du « rassemblement des anciennes terres rous» avec celui des terres de l'empire gengiskhanide, la Moscovie, en effet, prit la relève de la Horde d'Or, ce qui représenta un événement majeur dans J'histoire de toute l'Eurasie. En s'emparant du cours inférieur de la Volga, la Russie devint quasiment seule maîtresse de l'ancienne voie commerciale de la Volga donnant accès direct vers l'Orient. Ainsi, Ivan le Terrible «restaurait l'ancienne organisation russe de l'État possédant en même temps laforêt, la steppe et une mer méridionale »3. Dorénavant, les Russes pouvaient établir les relations diplomatiques et commerciales avec les Persans sans les intermédiaires musulmans traditionnels. Par l'incorporation du khanat d'Astrakhan, le tsar russe créa une tête de pont pour progresser en direction du Caucase du Nord et de la Caspienne, morcelés en petites royautés dont les princes et les roitelets ne s'entendaient pas, ce qui rendait ainsi leurs territoires vulnérables face aux interventions extérieures. En 1557, la Kabardie passa sous le protectorat de la Russie, suivi par les tribus nogaïs et kalmouks. Le mariage du tsar avec Marie, une princesse kabarde, prouva une fois de plus la détermination de la Moscovie à disputer le Caucase à l'Empire ottoman et à son vassal le khanat de Crimée4. Après cette avancée, la Russie entreprit une vaste campagne de colonisation populaire de la région volgienne et du « champ sauvage» (situé au sud de l'affluent Oka) et la construction de forteresses dont la plus importante était celle de Terka (1567) sur la rivière de Sounja en Tchétchénie. Selon B. Nolde, la fondation de Terka, destinée à devenir le point de départ de la pénétration russe dans le Caucase, fit de la Russie une puissance caucasienne5. Le tsarisme entreprit la construction de la fameuse route militaire de Géorgie
1

2 M. HELLER, Histoire de la Russie et de son empire, Flammarion, Paris, 1997, p. 200. 3 G. VERNADSKIJ, Nacertanie russkoj istorii [Tracé de I 'histoire russe], op. cil., p. 171. 4 A. BENNIGSEN, « L'expédition turque contre Astrakhan en 1569 », Cahiers du monde russe et soviétique, n° 8, 1967, pp. 427-446.
5

A. KAPPELER,La Russie.Empiremultiethnique,op. cil., p. 33.

B. NOLDE, La formation de l'Empire russe. Tome II, Institut des Études slaves, Paris, 1952,

p. 302.

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après avoir soumis les Kabardes et les Ossètes qui contrôlaient ce passage unique à travers la chaîne du Grand Caucase. Dans cette politique expansionniste, beaucoup d'espoirs furent placés dans la cosaquerie, cette couche sociale singulière, dont la base socioculturelle étaient les colonies autonomes avec leur propre mode de vie. Caractérisés par leur loyalisme, les Cosaques commencèrent à exercer, à partir du 16e siècle, un rôle géopolitique particulier dans la construction de l'organisation, du développement et surtout de l'expansionnisme de l'État et de l'histoire russes. Ils contribuèrent à l'intégration stratégique des terres russes, à l'instar des colonisateurs multiethniques qui assimilaient les terres du continent américain. Dans la direction sud, ce sont les Cosaques du Don qui se manifestèrent comme des gardes-frontières, des défenseurs fiables des confins méridionaux de l'État russe. Après avoir progressivement peuplé les terres du Don, les communautés guerrières des Cosaques commencèrent à être transférés au Kouban, vers le piémont caucasien (1777-1781) où naquit la cosaquerie du Terek. Le processus de leur métissage avec les peuples autochtones, en particulier avec les populations turques, était très intense. Les Cosaques steppiques, avec le temps, se transformèrent en paysans fermiers. Ainsi, ils devinrent peu à peu une partie intégrante du paysage ethnique complexe du
Caucase, des « populations caucasiennes slavophones »1.

Le comportement expansionniste des Russes amplifia en conséquence les inquiétudes et les craintes des Turcs et des Tatars de Crimée pour leurs possessions limitrophes des nouvelles frontières russes. B. La triangulaire des rivaux: Moscovie, Empire ottoman, Perse des Séfévides Les guerres aussi bien avec les Suédois et les Polonais à l'ouest (guerre de Livonie (1558-1583) qu'avec les Turcs et les Tatars au sud empêchaient la Russie de continuer avec succès sa politique caucasienne. Les Ottomans, à leur tour, ne voulaient pas se résigner au fait que le commerce entre l'Orient et l'Europe soit détourné de l'Asie Mineure en faveur de la voie Volga-Caspienne notamment après la prise d'Astrakhan. En outre, l'avancée russe coupa les contacts commerciaux, militaires et humains directs entre les Ottomans et leurs coreligionnaires d'Asie centrale au nord de la Caspienne. En effet, dans leurs esprits, la chute de Kazan et d'Astrakhan représentait un « recul de l'aire de l'Islam »2. Ce furent les raisons de l'expédition turque contre Astrakhan qui essuya une grave défaite en 1569. Le regain d'activité des relations russo-persanes coïncida avec la création d'une nouvelle formation d'État sur le territoire persan: l'État séfévide (1501-1736). Il coupa l'Empire ottoman de l'Asie centrale
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I. LEBEDYNSKY, « Les Cosaques et le Caucase », Slovo, CERES, vol. 18-19, 1997, pp. 219-

234.
2

H. CARRÈRE D'ENCAUSSE, « Les routes commerciales de l'Asie centrale et les tentatives de reconquête d'Astrakhan », Cahiers du monde russe et soviétique, n° Il, 1967, pp. 391-422. 36

turcophone, cette fois au sud de la Caspienne, traditionnellement plus fréquenté que le passage du nord. Le tsar Ivan le Terrible saisissait toutes les opportunités de confrontation des Séfévides avec les Ottomans considérés comme ennemi commun. Ainsi, en 1568, l'envoyé spécial du tsar Alexis Khoznikov arriva à Kazvin avec 100 canons et 500 fusils ce qui, pour son époque, représentait une aide militaire considérable compte tenu du fait que le chah ne disposait pas en propre d'armes à feu 1. Malgré les efforts de la Moscovie, l'armée ottomane, en 1578, conquit presque toute la Transcaucasie et s'approcha de la Caspienne2. En 1583, Chemakha et Bakou tombèrent en rompant temporairement les relations entre la Russie et les provinces caspiennes de Transcaucasie. Le commerce passa sous contrôle des Ottomans et, par conséquent, Astrakhan perdit son importance en tant que centre du commerce avec la Perse et les pays d'Asie Centrale. Cependant, en état de faiblesse, ni le tsar Fiodor Ivanovitch (15841598) ni son successeur Boris Godounov (] 598- ] 605) n'osèrent déclarer la guerre à l'Empire ottoman. À la fin du 16esiècle, le chah séfévide Xodabende (1578-] 587) envoya son ambassadeur Andi bek à Moscou et demanda l'aide militaire de la Moscovie afin de faire face aux Ottomans. En contrepartie, le chah se déclarait prêt à laisser pour toujours, sous protectorat du tsar, les villes de Derbent, de Bakou et la bande côtière entre elles libérées de la présence turque. Cependant, lors du séjour diplomatique d'Andi bek à Moscou, un coup d'État se produisit en Perse. Le fils du chah, Abbas 1er (1587-1629), arriva au pouvoir et enclencha une renaissance de l'État séfévide. Cet événement interrompit les négociations de l'alliance militaire à peine entamées. Le nouveau chah, qui convoitait les territoires caspiens, tenta vainement de provoquer un affrontement entre la Russie et l'Empire ottoman. Parallèlement, en profitant de la faiblesse de l'État russe, il se préparait pour une campagne militaire au Caucase du Nord qui aurait dû se couronner par la prise d' Astrakhan3. Mais cette avancée séfévide s'arrêta au Daghestan. À la charnière des 16e-17e siècles, la situation politique, intérieure comme extérieure, de la Moscovie ne lui permettait pas de s'impliquer dans une confrontation militaire directe avec la Sublime Porte. Les derniers Polonais furent chassés de Moscou en octobre 1612. La lutte intestine acharnée entre des différents groupes de boyards se termina par l'élection, le 21 février 1613, de Mikhail Romanov au trône russe par l'assemblée des États (zemski sobor). Par ailleurs, l'ambassadeur Amir Ali-bek fut le premier représentant persan qui, en 1613, reconnut la légitimité de l'avènement au trône de M. Romanov4. Un an
P. BUSEY, Istorija posol 'stv i diplomaticeskix otnosenij russkogo i iranskogo gosudarstv v 1586- 1612 gg. [L 'histoire des ambassades et des relations diplomatiques des États russe et iranien en 1586-1612], Nauka, Moscou, 1976, p. 44. 2 Ju. PETROSJAN, Osmanskaja imperija. Moguscestvo i gibel' [L'Empire ottoman. La puissance et la ruine], Nauka, Moscou, 1990, p. 70. 3 P. BUSEY, Istorijaposol'stv... [L'histoire des ambassades...], op. cil., pp. 18 et 19.
4 Ibid, p. 19.
1

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plus tard, l'ambassade russe se rendit à Ispahan. Sa mission fut couronnée par la naissance d'une « entente cordiale» entre la Russie et la Perse. Les relations « cordiales» se refroidiront après le refus d'Abbas 1er d'accorder une aide financière aux Russes qui projetaient d'entreprendre une campagne contre les

Polonais1.

Le premier tsar Romanov commença par restaurer le pouvoir central menacé par de nouvelles attaques des Polonais et des Suédois qui avaient chacun leurs prétendants au trône russe. Parmi les premières tâches qui s'imposaient à la nouvelle dynastie russe (1613-1917) il y avait: la libération des terres des envahisseurs étrangers, la reconstruction de l'économie et le rétablissement aussi bien de la puissance militaire que des relations diplomatiques et commerciales interrompues avec les pays européens et orientaux, en premier lieu, avec la Perse. La guerre sur le front européen continuait toujours, entravant le redressement du commerce avec le vieux continent. La réactivation du commerce avec l'Orient était susceptible d'être rapidement réalisée. Cette circonstance poussa l'État russe à activer sa politique en direction du Caucase, notamment de la région caspienne. Or, à cette époque, il ne contrôlait pas encore entièrement la région de la Volga. En 1613, la ville d'Astrakhan fut prise par l'ataman cosaque rebelle I. Zaroutski et Marina Mnichek, la femme du second Faux-Dimitri. I. Zaroutski prétendait au trône russe pour l'enfant de deux ans de Marina. À défaut, il voulait créer dans Astrakhan un État spécial sous protectorat du chah persan Abbas 1er2.Il fallait mettre de l'ordre dans cette ville dont la vocation d'important centre commercial frontalier augmentait chaque jour pour la Russie comme pour l'Asie centrale et la Perse. Après la normalisation de la situation à Astrakhan (printemps 1614), se posa la question du rétablissement des rapports diplomatiques directs avec Ispahan sans les tiers. Les deux États ne réussirent néanmoins pas à consolider leurs relations militaro-po Iitiques. Sous Abbas II (1642-1667), l'État séfévide retrouva sa puissance. Le nouveau chah souhaitait n'avoir aucun rival dans cette zone stratégique visant plus précisément la Russie. C'est la raison pour laquelle il interdit catégoriquement à ses vassaux, notamment daghestanais, d'avoir des rapports directs avec la Moscovie. Ainsi, il rompit les « traditions» de ses prédécesseurs qui négligeaient cet aspect des relations bilatérales3. Quant aux dirigeants féodaux locaux, ils louvoyaient entre la Perse et la Russie. Certains d'entre eux, pour des raisons sécuritaires, prêtaient serment aussi bien au chah persan qu'au tsar russe. Ils possédaient des sceaux dont une face avait une inscription

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2 G. VERNADSKIJ, Nacertanie russkoj istorii [Tracé de I 'histoire russe], op. cit., p. 202. 3 G. SEIDOV A, Azerbajdian v russko-iranskix otnosenijax v XVII veke [L'Azerbaïdjan dans les relations russo-persanes au XVI! siècle], Exposé de la thèse, Académie des Sciences de la RSS d 'Azerbaïdjan, Bakou, 1987, p. 18.

Y. BOMA TI, H. NAHA VANDI, Shah Abbas empereur de Perse, Perrin, Paris, 1998, p. 137.

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confirmant la soumission à la Perse et l'autre face à la MoscovieI. Leur usage dépendait de la destination des lettres - Chemakha ou Astrakhan. C. La mainmise russe sur la voie marchande Volga-Caspienne Au 17e siècle, le commerce russe avec l'Occident commença à se concentrer dans la ville d'Astrakhan transformée en porte de l'Orient d'où la voie maritime partait sans obstacle jusqu'au Gilân, producteur de 50 % de la soie persane. D'Astrakhan les bateaux accédaient par les eaux de la Volga au nord de la Russie, puis à l'Europe. C'était la voie la plus commode et la plus sécurisée de la Perse à l'Europe. Ce fut également le passage obligé d'une des voies de la Soie. En outre, le chah était désireux de donner la préférence à la Russie plutôt qu'à son adversaire l'Empire ottoman qui, dans ses ports méditerranéens, tirait des bénéfices du transit sous forme de taxes sur le commerce de la soie. Ainsi, la préférence persane revêtait également une dimension politique. Les marchands de la Moscovie saisirent vite cette opportunité et empêchèrent par tous les moyens leurs rivaux occidentaux d'obtenir le droit de commerce de transit avec la Perse. Compte tenu que la circulation des marchandises s'effectuait principalement par la mer, le gouvernement russe s'efforça d'organiser un trafic maritime plus ou moins régulier. Il donna également à ferme les bateaux aux Persans qui lui apportaient des bénéfices supplémentaires. Néanmoins, le bon fonctionnement du commerce nécessitait des mesures exceptionnelles de sauvegarde de la sécurité tout le long de la voie commerciale Volga-Caspienne. À cette époque, c'étaient les Cosaques qui dominaient la mer en ébranlant régulièrement les fondements des États russe et persan. Cette période reçut dans l'histoire le nom de razinchtchina, la révolte paysanne de 1670-1671. Les Cosaques ne s'occupaient pas d'agriculture ou d'élevage, et la chasse et la pêche n'étaient pas suffisantes pour assurer leur existence. Ce problème de ressources fut l'une des causes des activités de pillage des caravanes marchandes et de piraterie. La Volga et la Caspienne sont devenues le théâtre principal de leurs incursions. En 1667, la bande des Cosaques du Don, avec à sa tête l'ataman Stépan (Stenka) Razine, se dirigea vers la Caspienne dans le but de « se promener dans la mer bleue» et de se procurer des deniers «tant qu'il fallait »2. Sur la Volga, non loin de Tsaritsyne, ils écrasèrent et pillèrent sans distinction les caravanes de bateaux marchands appartenant aussi bien à de riches commerçants, au patriarche de l'église orthodoxe qu'au tsar. Ensuite, Razine commença sa fameuse «campagne caspienne» en altérant beaucoup les relations russo-persanes.

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2

G. SEIDOV A, Azerbajdian v... [L'Azerbaïdjan dans...], op. cil., p. 18.
A. KADYRBAEV,« Piraty...» [« Les pirates... »], op. cil., pp. 74-82.

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Les pirates attaquèrent à partir de la mer les villes et villages du Daghestan tout en descendant vers les côtes persanes. Suite au massacre des 400 Cosaques à Recht, les rescapés pillèrent et brûlèrent plusieurs localités situées au nord de la Perse dont les plus importantes étaient Farabad et Astrabad. En 1669, près de l'île Svinoï (au sud de Bakou), la flotte de s. Razine écrasa celle des Persans composée de 70 navires. Ce fut une des grandes batailles des Russes sur les eaux de la Caspienne. Les attaques des brigands de Razine étaient le prélude de l'occupation à grande échelle des territoires situés autour de la Caspienne. La même année, il entra en vainqueur dans la région du Don avec un riche butin. Sa popularité était si importante qu'il décida de se soulever directement contre Moscou. En 1670, la révolte de Razine se propagea dans toute la région de la Basse et Moyenne Volga. Plusieurs villes importantes, dont Astrakhan, furent prises par des révoltés. Comme le chah, le tsar était intéressé par la répression des bandes de Razine qu'il écrasa finalement en 1671. Une fois les troubles maîtrisées, le gouvernement russe recommença à mener une politique active au Daghestan et au Chirvan, afin de renouer les relations commerciales d'antan et d'augmenter son influence politique. Pour défendre effectivement les intérêts marchands, l'État russe se mit à construire la flotte caspienne (oukase de 1669)]. Le tsar Alexis Mikhaïlovitch tenta vainement de réaliser cet objectif pour faire face aux intentions des pays européens de s'implanter sur la voie de commerce Volga-Caspienne et s'opposer aux pirates qui attaquaient et pillaient les bateaux marchands. À cette période, les pays riverains, hormis la Perse, ne possédaient pas de flotte militaire pour assurer le contrôle de l'espace maritime. Les Persans disposaient de bateaux, mais ne contrôlaient que la partie sud de la Caspienne qui bordait directement sa zone côtière. Ainsi, les questions liées au commerce avec l'Orient, d'un côté, et l'Europe, de l'autre, réapparurent au centre des préoccupations de l'État russe. La première tâche qui lui incombait était d'attirer les habiles marchands arméniens habitant la Nouvelle Djoulfa, banlieue de la capitale persane, dont la
population arménienne avait été déplacée de force par Abbas 1er à l'aube du 17e

siècle (1603-1605). Les marchands arméniens jouissaient des bonnes faveurs du chah et jouaient un rôle clé dans le commerce caspien. La Nouvelle Djoulfa était également un important centre de culture et de commerce de la diaspora arménienne2. En 1667, le tsar Alexis Mikhaïlovitch conclut un contrat avec la Compagnie de Commerce des Arméniens de la Nouvelle Djoulfa qui lui fournissait la plus grande partie de la soie grège du Chirvan et du Gilân3 si utile pour les premières manufactures russes apparues au 17esiècle. Au détriment de la voie turque d'exportation des marchandises, les marchands arméniens
1 Le premier bâtiment de guerre russe Grio/ à 22 canons, destiné pour une future campagne caspienne, fut construit sous le règne du tsar Alexis Mikhaïlovitch le 14 novembre 1667, sur l'Oka, par les ingénieurs des constructions navales hollandais. 2 Y. TERNON, Les Arméniens. Histoire d'un génocide, Éditions du Seuil, Paris, 1996, p. 45. 3 Y. BOMA TI, H. NAHA VANDI, Shah Abbas empereur de Perse, op. cil., p. 210. 40

reçurent le droit de se déplacer librement sur le territoire russe afin de se rendre à Moscou et dans d'autres villes russes et européennes. Avec l'argent gagné en Europe, ils s'engageaient à acheter les produits russes pour une revente ultérieure en PerseI. Les dispositions de l'accord concernaient tous les marchands arméniens et non seulement ceux originaires de la Nouvelle Djoulfa, pour enlever à l'Empire ottoman le maximum du trafic arménien2. Ainsi, pour la première fois, un précédent fut créé qui permit aux Asiatiques d'obtenir des permissions personnelles de la part de l'État russe pour faire du commerce dans les villes et foires russes. En l'occurrence, les marchands arméniens «agissaient en tant que représentants diplomatiques et commerciaux du chah» 3. Par la suite, ils joueront un rôle important dans le renforcement des positions russes dans la région caspienne. En 1684, ce fut la Compagnie PersoArménienne qui obtint le droit exclusif sur le commerce en ouvrant la voie aux marchands persans et aussi à quelques Géorgiens et Turco- Tatars4. Aux 16e et 17e siècles, les États européens cherchaient des voies alternatives vers les marchés orientaux où une lutte acharnée se produisait. Les produits orientaux devenaient de plus en plus courants dans la vie quotidienne des habitants d'Europe occidentale. Après la découverte de la voie maritime de l'Inde (contournant l'Afrique), le marché persan perdit son importance d'antan en gardant toutefois sa vocation de fournisseur principal de soie aux marchands européens. La voie maritime vers la Perse était très longue. La voie terrestre via le territoire ottoman restait dangereuse à cause des guerres et des multiples accrochages militaires qui se déroulaient dans la région. Ces circonstances renforcèrent l'importance de la troisième voie via le territoire de la Moscovie. Ainsi, sur le plan des relations internationales, Moscou commença à jouer en partie le même rôle que Byzance et la Horde d'Or exerçaient auparavant: celui d'intermédiaire entre Europe et Asie5. Le rôle d'intermédiaire dans ce commerce apportait des bénéfices solides aux princes et marchands russes. C'est pourquoi les autorités de la Moscovie accordaient rarement le droit de commerce de transit aux marchands occidentaux. Au milieu du 16e siècle (1553), seuls les marchands anglais bénéficiaient de ce droit avec la Perse via Moscou, ce qui ne dura que jusqu'à
1 Armjano-russkie otnosenija v XVII veke. Sbornik dokumentov [Les relations arméno-russes au l'7 siècle. Recueil de documents], Doc. 6, Académie des Sciences de la RSSA, Erevan, 1953, pp. 34-40. 2 K. KÉVONIAN, « Marchands arméniens au XVIIe siècle. À propos d'un livre arménien publié à Amsterdam en ] 699 », Cahiers du monde russe et soviétique, n° 16, 1975, pp. 199-244. 3 N. KUKANOV A, Ocerki po istorii russko-iranskix torgovyx otnosenij v XVII-pervoj polovine XIX veka [Aperçus de I 'histoire des relations commerciales russo-iraniennes du XVI! -à la première moitié du XIX siècle], Éditions de livres de Mordovie, Saransk, 1977, p. 41. 4 Appliqué à la Transcaucasie, le terme « Tatar» (Turco-Tatar) englobe les populations d'origine turque jusqu'au 20e siècle. À partir de 1905, dans la presse musulmane de Bakou, on voit apparaître le terme « Azéri» pour désigner les représentants d'une des trois ethnies principales de Transcaucasie à côté des Arméniens et des Géorgiens. Sous l'emploi de la désignation « musulmans (<< population musulmane») du Caucase» nous entendons les Azéris actuels. 5 G. VERNADSKIJ, Nacertanie russkoj istorii [Tracé de I 'histoire russe], op. cil., p. 149. 41

la fin du même siècle. Il s'agit de la Compagnie de Moscovie (Moscovy company), créée par les Anglais en 1555 pour succéder à la société des Aventuriers-Marchands ... (Merchant-Adventurers ... fondée en 1553). Le tsar Ivan le Terrible souhaitait une coopération politique avec l'Angleterre afin de rompre l'isolement de la Moscovie par rapport à l'Europe occidentale entretenu par la Pologne et la Suède. C'est pourquoi il tentait de valoriser la voie maritime du Nord dans le commerce avec le vieux continent. Ces circonstances poussèrent le tsar à faire des concessions qui s'avérèrent vaines, car les Anglais n'ont jamais envisagé de soutenir la Russie dans sa lutte contre les Polonais ou les Suédois. La Couronne britannique plaçait beaucoup d'espoirs dans la Compagnie de Moscovie qui devait jouer un rôle clé dans l'expansion commerciale et politique de l'Angleterre dans la région caspienne. La Charte spéciale de la reine Marie adressée à la compagnie en témoignait. Elle lui permettait de soumettre et de conquérir toute ville, île et continent d'infidèles découverts et d'y hisser le drapeau de la Couronne. La domination politique devait assurer le bon fonctionnement du commerce sur les nouveaux territoires. Ainsi, les activités de la Compagnie de Moscovie étaient étroitement liées au gouvernement anglais qui lui accorda le monopole du commerce dans cette zone géographique. Pendant des années de privilèges, les Anglais ont effectué plusieurs expéditions dans l'État séfévide. L'objectif n'était pas seulement d'acheminer les convois de la Baltique vers la Caspienne. Ils aspiraient à créer une voie transversale d'échanges entre l'Europe et les Indes en monopolisant le commerce de transit de la Volga-Caspienne et celui exercé avec la Perse des séfévides, la Chine et l'Indel. La menace d'être totalement évincée du commerce caspien et l'absence d'un accord de coopération politique avec l'Angleterre, caressé par Ivan IV, poussèrent l'État russe à ne pas renouveler les droits des marchands anglais dans le commerce de transit avec l'Orient via la Caspienne. Ainsi, en 1586, la Compagnie de Moscovie, en dépit de tous les efforts entrepris, ne réussit pas à obtenir le droit de commercer librement avec les Séfévides. Durant le 17e siècle, plusieurs pays européens demandèrent à maintes reprises à la Moscovie l'octroi du droit de commerce avec la Perse via son territoire. À chaque fois, ces tentatives rencontraient le mécontentement et l'opposition des marchands russes désireux de conserver leur rôle exclusif d'intermédiaire commercial entre la Perse et l'Europe. Privée du droit de transit via la Russie, l'Angleterre compensa partiellement ses pertes par la conclusion, en 1629, d'un accord octroyant à la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company) le droit du libre commerce dans l'État séfévide via le golfe Persique. À partir du milieu du 17e siècle, l'idée de la conquête des territoires autour de la Caspienne, notamment de la province persane de Gilân, parfois
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R. PORTAL,

Pierre le Grand, Complexe,

Paris, 1980, p. 80.

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encouragée par les pays européens, commença à occuper les pensées des tsars russes. Mais la Moscovie était encore trop faible pour entreprendre une campagne caspienne susceptible de provoquer le mécontentement non seulement de la Perse, mais également de l'Empire ottoman. De plus, à cette époque, Moscou avait des relations de bon voisinage avec la Perse. Enfin, sur le front européen, la Moscovie se trouvait en opposition militaire avec la Pologne et la Suède. C'étaient les raisons principales qui, pour quelques décennies, retenaient les ambitions de conquête de l'État russe sur le flanc sud. Cependant, cela n'empêchait pas Moscou d'étudier les faiblesses et vulnérabilités de sa voisine méridionale. C'est Pierre le Grand qui passera à l'attaque, mais dans d'autres circonstances politiques. 3. La campagne caspienne de Pierre le Grand À la charnière des deux siècles, le commerce des caravanes passa au second plan en cédant sa place au commerce maritime. Une lutte sans merci pour la domination de la mer et pour la mainmise sur de nouvelles colonies se produisait entre les puissances d'alors: l'Angleterre, la France, la Hollande et l'Espagne. La plus grande partie des marchandises orientales atteignait l'Europe par trois voies: ottomane ou turque (par Alep et le port méditerranéen de Smyrne) ; africaine (par bateaux, en contournant le continent africain) et russe (via la Caspienne et la Volga). La première voie n'était pas sans risque pour les marchands à cause des guerres fréquentes entre le sultan turc et le chah persan. La deuxième était très coûteuse et longue. Ainsi, la revalorisation de la troisième devint d'actualité. Pour différentes raisons, au début du ISe siècle, la Russie était coupée des mers, excepté pour la partie russe de la Caspienne. Les Suédois les dérangeaient en Baltique, les Turcs et les Tatars de Crimée en mer Noire. Pour devenir un maillon indispensable dans le commerce entre l'Europe et l'Asie, elle concentra son attention en direction des quatre mers: Baltique, Blanche, Noire et Caspienne. Le rôle d'intermédiaire dans les échanges intercontinentaux avait une importance politique et économique primordiale pour l'État russe qui poursuivait deux buts: s'enrichir sur le compte de ce commerce et garder sous sa dépendance les pays aussi bien européens qu'asiatiques. Afin d'atteindre ces objectifs, les Russes devaient s'emparer du commerce caspien et s'ancrer dans les pays littoraux. C'est pourquoi Pierre le Grand visait l'occupation de la partie sud de la Caspienne pour la transformer en un point d'appui du commerce avec l'Inde. Avant 1722, la situation internationale n'était pas favorable à la réalisation de ces objectifs hégémoniques. Cependant, rien n'empêchait d'étudier les territoires visés et de se préparer à une intervention future.

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