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Les jeunes en Afrique

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528 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 186
EAN13 : 9782296273320
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Les Jeunes

en Afrique

Déjà paru: Les jeunes en Mrique, évolution et rôle (XIXe-XXesiècles), tome 1.

@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN: 2-7384-1658-6

Hélène d'Almeida-Topor Odile Goerg

Catherine (éds)

Coquery- Vidrovitch Françoise Guitart

Les Jeunes en Afrique
La Politique et la ville
Tome 2

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Quatrième partie

JEUNES ET POLITIQUE

I

Les ieunes dans la lutte anticoloniale

7

-

Les jeunes dans la lutte anticoloniale Présentation
Anna PoNDOPOULO Institut d'Histoire mondiale Académie des Sciences de Moscou

Il existe une démarche commune présente dans les articles traitant des jeunes dans la lutte anticoloniale. Cette démarche se traduit par une interrogation avouée ouvertement ou bien dissimulée dans le discours, sur la possibilité des jeunes d'exercer au cours d'une longue durée une action politique indépendante, qui ne soit pas dominée et récupérée par des forces aux intérêts très éloignés du mouvement initial des jeunes. La période à laquelle se réfère la plupart des articles, des années de l'après-guerre jusqu'au début des années soixante, est tout à fait remarquable du point de vue de l'intensité des activités politiques et de l'agitation sociale. Même le temps du silence politique malgache de l'entre-deux-guerres dont parle Solofo Randrianja n'est que le temps d'un silence trompeur et préparant en son sein l'explosion politique future. Ainsi nous serons confrontés, en lisant les articles, à la diversité des champs politiques existant dans la société coloniale à la veille des indépendances et à des situations où les jeunes sont considérés par les acteurs politiques à la fois comme objet d'influences, de domination, de contrainte, comme espace et milieu à gagner et à manipuler, parfois comme un monde plutôt sauvage et dangereux, qui est à civiliser et à organiser pour le rendre utile et facile à s'approprier. Espace à conquérir et en même temps à construire: l'action dans ce sens venant des autorités coloniales, désireuses de canaliser les initiatives des jeunes, mais aussi des forces politiques naissantes, s'appuyant sur les jeunes dans leurs buts. C'est dans les articles de Cheikh Faty Faye et de Marie-Albane de Suremain qu'on remarque très bien cette tendance ambiguë des mouvements des jeunes pour l'indépendance qui, tout en renforçant les partis politiques indépendantistes, tentent d'échapper à la politique politicienne, aux forces politiques structurées, de s'organiser à part, dès que l'organisation politique est bien implantée et stabilisée au sein même du mouvement des jeunes. Cette dimension dramatique de la situation

9

de la jeunesse face à la lutte anticoloniale, quand les jeunes sont à la fois l'élément crucial du renouveau politique, son catalyseur, mais aussi la génération sacrifiée à cela, se perçoit nettement dans la communication de Randrianja. On devrait peut-être se demander si la forme de la contrainte colonialiste n'est pas une version exagérée, accentuée, grotesque, de la contrainte que toute société essaye d'exercer envers sa propre jeunesse, et si la résistance à la domination extérieure n'est pas le propre de la jeunesse et le rôle dévolu aux jeunes de toutes les sociétés. Dans ce sens semble être très intéressante l'invitation exprimée par Omar Ly à réfléchir sur ce problème: à quel point la vision que la société se fait de sa jeunesse (ou plutôt, les forces qui ont la main-mise sur le discours gérant la société), à quel point cette vision, ce concept, cette construction mentale, structure le mouvement des jeunes? Pour reprendre les mots d'Omar Ly, l'institutionnel est-il capable de donner corps à une réalité sociale effective? En tout cas, le combat entre les courants politiques, dont la jeunesse est une des parties prenantes, ressort d'une lutte pour obtenir le droit d'exercer librement le discours - ce fait est richement démontré dans l'article de Jean Suret-Canale, basé sur la connaissance nuancée et personnelle des destins des acteurs politiques du Sénégal. On ne peut pas ne pas remarquer la richesse des sources qui sont à la base des recherches présentées sur le thème. Les conversations avec les témoins, la presse, les documents émanant des partis politiques permettent de suivre l'évolution des organisations des jeunes qui, étant quelquefois des créations coloniales (avec l'Eglise et l'administration comme géniteurs), se sont éloignées très rapidement de la volonté initiale de leurs fondateurs. Ce mouvement fut intense et compliqué, entre l'extérieur et l'intérieur, entre les définitions et concepts imposés et les pulsions souterraines, profondes, de la jeunesse, surtout au moment du débat politique extrêmement aigu traversé par la mythologie des influences, et par les influences'elles-mêmes, des puissances de l'ouest et de l'est.

10

La jeunesse des derniers chefs de l'empire
Régine Université GOUTALIER de Provence

Sur ce sujet, on ne peut manquer de se référer au livre de W.B. Cohen: Rulers of Empire!. L'idée de cet article est venue de cette affirmation de l'auteur: "Entre les deux guerres, il y eut stagnation (dans l'Empire) à cause des plus vieux administrateurs." Est-ce à dire que les dernières générations d'administrateurs coloniaux (devenus en 1947 administrateurs de laPrance d'Outre-Mer) ont joué un rôle décisif dans l'évolution de l'Afrique Noire à l'ère des réformes? Sans se livrer à des déductions trop rapides, il faut faire le constat de changements de personnel intervenus pendant et après la Seconde Guerre mondiale. En A.O.F. au moins, les débuts de la guerre n'avaient pas été marqués par l'immobilisme. Le gouverneur général Boisson renvoya (seulement) 31 administrateurs (sur 400) pour raisons politiques (Juifs, francs-maçons, communistes), mais fit de même pour 140 jugés insuffisants. Par comparaison, en dehors des mesures prises contre les plus hauts responsables2, il y eut peu de renvois d'administrateurs vichys tes, une vingtaine environ, qui avaient appartenu au service d'ordre légionnaire ou tenu des discours antigaullistes. Or, pendant la guerre, IEcole coloniale n'avait pas cessé de fonctionner. Au contraire, son directeur, Delavignette, avait élargi le recrutement et ptbtégé ses étudiants du service en Allemagne. Durant quatre années il y eut en moyenne 360 candidats pour 73 postes.

1. W.B. Cohen, Rulers of Empire, Hoover Institution, Stanford University (traduction française Empereurs sans séeptre, Berger-Levrault, 1973) ; voir également Alain Liégeois: Les administrateurs d'Outre-Mer en Afrique Noire, thèse de troisième cycle, Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux, 1975. 2. Jugements contre les gouverneurs généraux Boisson, Annet (Madagascar)... Certains, Brevié, amiraux Platon, Blehaut, furent exécutés par des groupes de résistance. 11

Ainsi, dès 1944, les jeunes promus purent assurer une relève bien nécessaire. Car la majorité des anciens avait été bloquée en Afrique pendant parfois cinq, six voire sept ans. Il ne fait guère de doute qu'au-delà des mises à la retraite, des congés réguliers, il y eut des départs définitifs. Les besoins étaient immenses, de nombreux cercles durent être supprimés faute de titulaires. Pour faire face, René Pleven, à la Libération, proposait un plan d'intégration de 400 membres des Forces françaises libres au Service coloniaP. Il y eut aussi d'autres recrutements parallèles de personnel déjà en place. Le rajeunissement du corps des administrateurs est une évidence: en 1957, sur un chiffre total de 1 620, 793 ont été installés après 1944. Au-delà de cette évaluation fondamentale, les réflexions de Cohen sur la dernière époque coloniale en font, pour les nouveaux venus, surtout l'ère des déconvenues. Avec la suppression de l'indigénat, la création de la magistrature d'Outre-Mer, disparaissaient les pouvoirs de police et judiciaire. L'administrateur n'était plus "le roi de la brousse"4. Le développement des communications les place sous un contrôle plus strict du gouvernement et leur carrière dépendait aussi, de plus en plus, des nouveaux élus africains. C'est au point qu'une circulaire de 1949, du ministre de la France d'Outre-Mer, Paul Coste-Floret, indiquait aux gouverneurs généraux et gouverneurs qu'ils n'ont pas à "démettre leurs subordonnés avant d'avoir vérifié l'exactitude des plaintes formulées par les politiciens locaux ou par les groupes d'intérêt". L'administration coloniale était largement politisée avec, de plus, de la part de la IVe République, des directives fluctuantes. Puisque le manque de personnel obligeait à gouverner en passant par des intermédiaires, jusqu'en 1953, il fallait s'assurer la collaboration des chefs; ensuite, la consigne prescrivait de coopérer avec les politiciens africains. Or, à propos des accords Houphouët-Boigny-Mitterrand en 19521953, inaugurant la fin de la lutte ouverte et de la propagande anti-coloniale, Cohen constate que seuls les jeunes administrateurs pouvaient s'adapter à la nouvelle politique. Les tableaux proposés, des attitudes face aux réformes de 1946, puis de celles de 1956-1957, et surtout de la cause première de la décolonisation vue par les administrateurs selon les classes d'âge, nous ont semblé les données les plus convaincantes. Quant aux conclusions on peut les juger rapides et sommaires: un corps politisé, réduit à des fonctions purement administratives, a subi les réformes en regrettant le paternalisme inculqué par les anciens.

3. En réalité, seulement 150 F.F.L. servirent Outre-Mer. 4. Hubert Deschamps, Roi de la brousse. Mémoire d'autres mondes, Berger-Levrault, 1974: "J'ai été roL... 12

Attitude Date d'entrée des intéressés à l'Ecole coloniale Considèrent les réformes opportunes Les jugent prématurées Les juges trop tardives

face aux

réformes

de 1946

1920-1929

1930-1939

1940-1945

1946-1950

23 5 8

72 12 6 de la décolonisation selon les classes 1930-1939 21 37 8

28 4 5 vue par d'âge

30 6 4

La cause première les administrateurs Année d'entrée à l'ENFOM Forces internes Forces internationales Les deux simultanément

1920-1929 8 Il 4

1940-1949 32 26 25

1949-1959 13 2 2

L'auteur a su exploiter au mieux les archives écrites publiques et privées5 comme les interviews et les enquêtes orales. Mais il regrettait, au moment où il a fait paraître son ouvrage, de ne pas disposer davantage de biographies ou autobiographies d'anciens administrateurs. Aujourd'hui, ce regret ne serait plus de mise. Dans une publication de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer, Mondes et cultures, tome XLVI - l, 1986, R. Cornevin a établi un véritable recensement "Administration et magistrats d'Outre-Mer en littérature." Il s'agit assez souvent de récits de vie, surtout à partir de la fin des années 1970. Mais de nombreux romans livrent aussi l'expérience coloniale de leurs auteurs. Depuis l'établissement de ce catalogue ont paru d'autres ouvrages de ce type, si bien que la dernière décennie a fourni, outre des textes de bonne tenue littéraire, des témoignages historiques inesti5. On peut regretter toutefois que l'auteur ne cite pas, parmi les documents de l'E.N.F.O.M., les rapports et mémoires de stage des élèves, sources très difficiles d'accès, il est vrai, dans les années 1970. Aujourd'hui, dûment classés, ils sont à la disposition des chercheurs aux Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence. 13

mables6. Les jeunes administrateurs de la fin de l'époque coloniale, parvenus à l'âge de la retraite et donc de la libre parole, sentent l'obligation d'évoquer "un métier dont le souvenir risquerait de disparaître si ceux qui l'ont pratiqué et aimé ne le présentaient pas avant de disparaître à leur tour". D'autres, de l'E.N.F.O.M., rechignent quelque peu à se lancer dans l'aventure de l'écriture mais n'en ont pas moins constitué des dossiers, conservé des archives, et se prêtent volontiers à des interviews. Tous sont conscients d'avoir vécu une expérience unique dont ils sont moralement obligés de rendre compte. Monsieur Neyrolle, président de la section de Provence des anciens de l'E.N.F.O.M., conseillait récemment à ses condisciples (sur le mode ironique mais l'idée serait peut-être à retenir) de rédiger au moins de leur vivant, leur notice nécrologique. De multiples contacts en Provence-Côte-d'Azur et à Paris ont permis de rencontrer les auteurs des ouvrages récemment parus, de compléter auprès d'eux l'information, de collecter interviews, dossiers et documents auprès de bien d'autres7. A partir de ces données, certes fragmentaires et disparates, ne peuton pas espérer compléter et nuancer le livre de Cohen pour la dernière période coloniale? S'est posée d'emblée la question: la guerre 1940-1944 a-t-elle été vraiment l'époque du grand changement dans les mentalités coloniales? En réalité on décèle un nouvel état d'esprit chez les débutants des années 1930. Certes, c'est l'époque du vieux paternalisme8 mais San Marco, de la promotion de 1931, dans les postes successifs de Fort-Archambault, Ngotto, Ouagadougou, Dschang, envisage l'évolution "du métier de commandant au métier d'anarchiste". Il entre en lutte contre la Compagnie forestière dont le monopole subsiste encore en 1936. Il constate avec satisfaction que la peine de mort tombe en désuétude et proteste contre "l'excès d'administration qui tue l'administration". Maurice Meker avait fait des voyages d'études avec lEcole en 1933 et 1934. Dès ce moment, il avait été frappé par le sous-équipement, l'écart entre le niveau de vie des Européens et des Africains, la disproportion entre l'évolution des villes et des campagnes9. Il arrive en
6. Cohen n'a d'ailleurs pas dédaigné ces sources et cite le premier roman de Gauthereau paru dans les années 60, Passage du feu. 7. Jean Clauzel, Administrateur de la France d'Outre-Mer, Edition Jeanne Lafitte, 1989. 8. Avait-il des aspects uniquement négatifs? Le gouverneur Roume accueillant les élèves administrateurs à Dakar en 1932, et leur montrant par la fenêtre la foule africaine, leur indiquait "ces gens-là il faut les aimer". L. San Marco, Le Colonisateur colonisé, Editions Faure, ABC, 1983. 9. Maurice Meker, Le temps colonial. Itinéraire d'un naif du colonialisme à la coopération, Nouvelles éditions africaines et Centre Universitaire Méditerranéen, 1980. 14

Côte-d'Ivoire en 1936 avec des buts bien précis: "mettre toute son énergie au service des Africains, les aider à se libérer des séquelles du colonialisme et de l'esclavage intérieur. Après la guerre seulement il va pouvoir exercer pleinement son idéal de "défricheur" et considère les années du conflit comme un intermède négatif: "L'administration colo-

niale avait alors très peu de personnel. Elle était débordéepar la paperasserie et les tâches de l'économie de " guerre. Il ne lui restait plus assez de crédits pour continuer l'éducation des masses entreprise dans les années 1930." Meker a également le mérite de relever des erreurs - il parle même de contre-vérités - dans l'ouvrage de Cohen. Celui-ci aurait mal interprété un article de Meker lui-même, paru en 19521°, en écrivant que les administrateurs auraient regretté "leurs pouvoirs disciplinaires et de contrainte". Selon Meker, les jeunes administrateurs ne les exerçaient plus guère dans les années 1930. Autres erreurs soulignées: "Après 1945 la totalité des pouvoirs judiciaires furent transférés à la magistrature d'Outre-Mer..."; et encore, "les juges rivaux, pleins d'amertume, des administrateurs, bien qu'ils aient été formés à l'E.N.F.O.M." Il est évident que l'Union française ne pouvait être pourvue suffisamment dans l'ensemble de ses territoires de magistrats professionnels. En vingt ans de carrière, affirme G. FeraI en poste en Mauritanie à partir de 1942, je n'ai jamais reçu la visite de l'un d'entre eux11. Quant aux différends qui ont pu se produire entre administrateurs et juges, ils étaient liés, toujours selon Maurice Meker, au fait que l'administration judiciaire avait dû faire appel à de jeunes magistrats contractuels, hâtivement recrutés et n'ayant aucune expérience professionnelle. Les encore jeunes administrateurs débutant dans les années 1930 comme les derniers venus après 1944 ont choisi la carrière coloniale le plus souvent avec enthousiasme, car elle permettait de concilier désir d'exotisme et idéaux humanitaires12. Les plus enclins à la critique ne tardent pas à être conquis par leur fonction, si rude qu'ait été leur première expérience. Ainsi Gauthereau, après une année de Côte-d'Ivoire en 1945-1946, alors qu'il n'a pas cessé d'exercer sa verve souvent féroce contre le pays, ses supérieurs hiérarchiques et son entourage, européen ou africain, constate: "C'est un métier absorbant, énervant, mais formidable... J'ai appris beaucoup de chose très simples et très importantes."13 On peut juger de la sincérité de cette vocation par la demande d'emploi de Roger Frey, qui poursuivit toute sa carrière en A.E.F. et resta longtemps à Brazzaville comme conseiller politique après
10. En particulier parce qu'il fait une citation privée de son contexte. 11. G. FeraI, Le tambour des sables, France Empire, 1983. 12. Meker : "Aucun de ma génération n'a fait fortune aux colonies." 13. Journal d'un colonialiste, Le Seuil, 1986. 15

l'indépendance. Il n'a pas encore écrit son autobiographie complète, mais a constitué d'énormes dossiers sur son expérience14. Tous ont fait l'expérience du poste déshérité, ont été broussards, au moins dans leur début, même ceux qui firent assez vite une carrière politique15. Certains trouvèrent là, la révélation d'un idéal de vie rude et exaltant et choisirent d'y rester fidèles. Ainsi Jean Clauzel16 exerça durant tout son temps colonial dans la zone nord du Soudan à Goundam et Kidal. Meker, créateur à Sikasso d'une société mutuelle de production rurale (S.M.P.R).1? c'est-à-dire d'une fédération de coopératives, surveillait encore de très près la formation des stagiaires africains, alors qu'il était au cabinet du gouverneur du Soudan, puis inspecteur des Affaires administratives du Niger. Les coopératives de Meker fonctionnaient toujours, à la satisfaction générale, dans les années 1980. Ces vocations de "défricheurs"18, dont on pourrait donner d'autres exemples, simplifient les données du constat fait par Cohen pour apprécier les conceptions des réformes: "C'est moins l'âge des administrateurs... qui détermine leur attitude que le temps passé dans la brousse." Tous, au moment de leur entrée en fonction, constatent avec ironie ou agacement selon leur caractère, que l'enseignement de l'école ne leur est d'aucun secours. Heureux ceux qui trouvent, comme Jean Clauzel, auprès de l'ancien qu'ils vont remplacer un informateur compétent: à partir de la brochure remise par son commandant de cercle, "Note pour l'élève administrateur Clauzel", et guidé sur le terrain par son ancien, "Petit Commandant fait ses classes". La 'plupart ne trouvent dans leur premier poste qu'un partant, pressé de s'en aller au plus vite: "Le fonctionnaire que je dois remplacer fait ses caisses pour rentrer en congé. Ceci lui paraît plus important que de me passer le service" (Meker). A Oumé, Côte-d'Ivoire, le prédécesseur de Gauthereau est encore plus expéditif: "Ça suffit pour moi. Il ya sept ans que j'entends le refrain... A vous de jouer". Lors de la passation des pouvoirs, le commandant de cercle s'est décommandé. Ainsi, seul avec le minimum d'aides africains, dans un inconfort total - et l'amélioration est lente au cours des années 1950 - le
14. Il est surtout connu pour Brazzaville (historique et illustré), Encyclopédie d'Outre-Mer, 1954,3, rue Blaise Desgoffe, Paris; et sa très importante participation au Livre d'Or du Centenaire de Brazzaville, Publi Congo, Avenue Malamine, B~azzaville, 1980 ; il ne désespère pas de trouver un éditeur pour une vingtaine de nouvelles coloniales. 15. M. Delaunay, Kala Kala. De la Grande à la petite histoire. Un ambassadeur raconte, R. Laffont, 1986. L'auteur (promotion 1939) fit ses débuts à Edea (Cameroun), Eseka, puis Fort-Foureau, Kousseri, Maroua... 16. Jean Clauzel, Administrateur de la France d'Outre-Mer, op. cit. 17. Devenu S.M.D.P. (Société Mutuelle de Développement Rural), après la loi-cadre. 18. C'est le qualitatif que s'attribue Meker lui-même. 16

"commandant" doit improviser. Il y a d'abord "le courant" qui représente déjà un long répertoire de tâches: comptabilité, correspondance, rapports, palabres, doléances, états-civils, routes, paies, ponts, toits, coton, arachides, riz, huile de palme, recensement, police... Tout ceci nécessite des tournées continuelles où l'on campe des semaines de gîtes d'étape en cases de passage. Chef d'orchestre, maître Jacques, Fregoli, dit G. Feral, le commandant va continuer d'être tout cela jusqu'à l'indépendance. Car, lors de l'évolution accélérée de la dernière époque coloniale, des problèmes nouveaux apparaissent: Plan, FIDES, cadastre, habitat, syndicat, lois sociales, urbanisme... C'est peut-être la multiplication des tâches qui est à l'origine d'une curieuse proposition de la section syndicale des administrateurs de Dakar en octobre 1955. Elle préconise la suppression pure et simple du corps des administrateurs et l'intégration de ses membres, selon leurs aptitudes dans différents corps métropolitains qui remettraient ces fonctionnaires spécialisés à la disposition du ministère de la France d'OutreMer19. Sans doute l'administrateur est, à partir des années 1950, aidé par un personnel administratif et technique, européen et africain, de plus en plus nombreux, quoiqu'encore largement insuffisant. Meker, Clauzel, rendent hommage à tel ou tel de leurs collaborateurs: agent spécial2o, interprète, instituteùrs... Mais les plaintes ne manquent pas non plus contre les spécialistes incompétents: techniciens de la Direction des Travaux Publics, chargés de l'entretien de la route intercoloniale Bamako-Bobo Dioulasso, ou ingénieur agronome, détaché de l'I.F.A.C., dont on espérait qu'il soignerait les palmiers en difficulté en Mauritanie mais qui, incapable de supporter le pays et le climat "ne songe qu'à son propre confort"21. Sans connaissance du milieu, on ne peut savoir que la multiplication des puits quadrillés en zone sahélienne augmente la désertification. De ces erreurs flagrantes, les administrateurs, vers la fin des années 1950, tirent des conclusions désabusées et parfois contradictoires. Meker constate que la technique ne fera pas seule le bonheur des hommes et que les administrateurs doivent être les animateurs du développement. FeraI, pour sa part, souhaite "la décolonisation mentale des dirigeants africains et des technocrates de l'assistance technique". La vie matérielle est devenue peu à peu plus confortable, sans dépasser, dans certains postes, le stade du réfrigérateur à pétrole et de la lampe tempête. Le matériel s'est modernisé: téléphone, tracteur, nive19. L'essentiel de ces informations provient d'un article de R. Frey, "Du chef de station d'autrefois au chef de district d'aujourd'hui", Perspectives d'Outre-Mer, Editions Paul Bory, Rabat, mai 1956, n° 18. 20. Chargé des finances et allant sur place percevoir l'impôt. 21. Gabriel Feral, Le Tambour des sables, op. cit. 17

leuse, "pick-up". Les communications s'améliorent. Tous ces progrès ne doivent pas être généralisés avec trop de hâte. En 1957 encore, Clauzel fait ses tournées à dos de chameau dans sa subdivision de Kidal. Delaunay, atteint par la maladie du sommeil, ne peut être rapatrié et le médecin militaire qui le soigne assure le traitement de son malade et les affaires courantes dePart-Foureau (Tchad). Parmi les charges les plus complexes il y eut le passage rapide de l'Afrique traditionnelle à la démocratie. Les administrateurs sont nombreux à avoir connu l'épisode des "cartes de liberté", cartes d'un parti politique, qui deviennent, pour les vendeurs ou détenteurs de ces documents, la garantie de ne plus payer d'impôt et d'être dispensé de travail. La constitution des listes électorales, la préparation des élections, la surveillance des bureaux de vote, sont des tâches de longue haleine qui réduisent le temps disponible pour des réalisations plus utiles. Et pourtant quelle conscience apportent certains dans l'accomplissement de ces fonctions. Lors du vote du référendum du 5 mai 1946 sur le projet de constitution, Clauzel demande conseil à son commandant de cercle: "Il manquait une enveloppe (on la retrouve par la suite) par rapport au nombre d'électeurs constaté par les émargementS." On pourrait multiplier les exemples d'attachement au pouvoir traditionnel des chefs, longtemps relais d'autorité obligé pour les administrateurs et la défiance persistante à l'égard des élus africains. Ainsi le commandant de cercle et l'administrateur Clauzel étaient absents, en tournée - peut-être un peu improvisée - lors d'une visite à Goundam des deux sénateurs du Soudan, Messieurs Badge et Doucoure. Cela créa un grave incident et déclencha une inspection administrative qui disculpa les deux administrateurs d'avoir voulu freiner l'application des réformes. D'autres tentèrent d'adapter l'institution même de la chefferie et réussirent à faire désigner des chefs jeunes, relativement éduqués et acquis au changement (Meker). Certains trouvèrent parmi les anciens des guides précieux pour les introduire dans la vie africaine. Claude Millet dédie son livre : itA la mémoire du chef Ngoumbangaye Monfrère, Qui m'a enseigné la vie En me précédant sur les pistes"'l2.
On pourrait continuer ainsi à brosser des portraits d'administrateurs d'Outre-Mer, divergeant quelque peu du modèle officiel admis, à partir de tels récits. Espérons que, revenus de préventions bien enracinées, des chercheurs exploreront réellement ce terrain encore largement inconnu. 22. Claude Millet, Derrière la forêt. Récits, Centre de l'auto-édition, Antibes, 1990. 18

Pour ma part, j'ai souhaité compléter les témoignages des administrateurs en évoquant aussi ceux de leurs épouses. Car, selon un schéma souvent renouvelé, le jeune célibataire, fraîchement débarqué en Afrique, revenait marié après le premier ou le deuxième congé en France. Or les rares allusions aux femmes françaises aux colonies, repérées dans les récits de vie cités, sont d'une malveillance, pour ne pas dire d'une cruauté, qui nous ramènent au Voyage au bout de la nuit. Ah ! la Fernande, Madame Commandant "forte en gueule et inculte, un vocabulaire à vexer un corps de garde, surimbibée de cognac, gaffeuse intarissable, terrorisant les boys...", dont parle Gauthereau, ou encore les "affreuses bobonnes" rencontrées par Feral dans les escales du Sénégal. Or un précédent programme de recherche "Femmes et Colonisation" mené à l'Université de Provence en coopération avec l'Université de Nice, de 1984 à 1986, nous avait fourni une tout autre image des femmes d'administrateurs. Les témoignages féminins alors recueillis se sont révélés passionnants23. D'abord, et c'était bien normal, sur la vie domestique, le logement, la nourriture, la santé, le problème des enfants. On retrouve, mais avec une autre précision que dans les récits masculins, l'inconfort total "jusque dans les années 1950" -l'installation à improviser à partir des ressources locales, l'eau souvent polluée, les rats, les insectes indésirables, cancrelats, araignées, moustiques... Il est certain que ces bourgeoises, dans la brousse, devaient faire preuve d'une ingéniosité et d'une bonne humeur toujours renouvelées. Marguerite (Niger 1942-1947) commande, pour son bébé, aux potières locales renommées, un pot de chambre - ustensile inconnu des Africains. En dépit de ses indications, elle se voit fournie de divers modèles, tous plus originaux les uns que les autres mais aussi mal adaptés à l'usage demandé. On découvre grâce à leurs récits une société coloniale rigoureusement et doublement hiérarchisée. Car ces dames n'étaient jamais définies que comme la femme d'un tel. A Douala, le boucher servait selon le grade des Européens. Les cuisiniers faisaient la queue dans l'ordre: chef de région premier servi, ensuite venaient adjoints, médecins, chef de subdivision technique jusqu'aux sans-grade qui ne pouvaient espérer que les bas morceaux. On tenait beaucoup au protocole et plus encore au protocole à table. Une querelle homérique est née du fait que l'épouse d'un commandant, maîtresse du colonel,

23. Le programme de recherche "Femmes et Colonisation" a donné lieu à deux publications: Yvonne Knibielher et Régine Goutalier, La ferrune au temps des colonies, Stock, 1985, 2e édition, 1990 ; Yvonne Knibielher et Régine Goutalier, Femme et colonisation, Publication de l'Institut d'Histoire des Pays d'Outre-Mer, 1987. 19

voulait être placée au rang de maîtresse du colonel et non à son rang officiel. Toutes ont souffert du climat débilitant et plus encore, peut-être, de l'ennui. Car il ne semblait guère admis qu'une femme quelle que soit sa qualification puisse exercer une profession. Etait-ce souci d'africanisation des cadres à la fin de l'époque coloniale ou simple préjugé? L'une d'entre elles, inIlfffiière et assistante sociale, proposa ses services bénévoles à la maternité locale mais on l'y a réduite à un rôle de spectatrice; sages-femmes et infirmières semblaient mal interpréter
sa présence.

On trouve ainsi des exemples de véritable gaspillage des capacités. Mireille, pharmacienne, se préoccupe du problème d'allaitement qui se posait pour de jeunes mères à l'hôpital de Yaoundé. Elle avait eu vent d'une mixture que les sorciers de Ch. donnaient aux femmes - et même parfois aux hommes (oui) pour nourrir les bébés dont les mères étaient mortes en couches. Pendant des mois, elle testa le produit, fit des analyses, isola l'élément actif, une écorce contenant une saponine qui donnait une sorte de colostrum. Elle rapporta des écorces en France, confia ses notes à un professeur de Lyon. Mais, à la fin des années 1950, l'allaitement maternel n'était pas à la mode dans la métropole. Le médicament devint un produit vétérinaire pour accroître la production de lait des vaches. Le témoignage de Suzanne, très vivant et très dense, peut donner une idée des complications de la vie d'une femme d'administrateur qui, au-delà de son rôle de maîtresse de maison, entend être pour son mari une véritable collaboratrice. Dans une litanie pleine de verve, elle énumère ses activités:
"- J'étais la secrétaire... "- J'étais la super-intendante prévoyant les vivres et les équipements à emmener dans les longues tournées en brousse. "- J'ai été, quand mon mari partait en tournée sans moi, le commandant-adjoint occulte. Le brigadier chef des gardes-cercles faisait normalement chaque soir à mon mari son rapport sur les événements de la journée... Quand un problème se présentait, il venait me trouver... Après avoir discuté avec lui de la situation, je lui disais: Si Commandant était là, je crois qu'il dirait ceci, qu'il ferait cela. "- j'ai été chasseur, pourvoyeur de viande pour notre entourage. Ils avaient tous des carences en protéines. "- J'ai été indic, grâce aux informations fournies par les commerçants libano-syriens. "- J'ai été agent du chiffre lors des premières émeutes à Dimbroko.. . "- J'ai été soldat à l'exercice à Bocanda... enceinte de plusieurs mois, j'allais m'allonger à côté des gardes-cercles sur la latérite raboteuse pour l'entraînement au tir.....

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Tout cela devait être accompli avec la plus totale discrétion car une simple allégation, dite légèrement, "c'est sa femme qui commande la subdivision", pouvait briser sans rémission la carrière du mari24. Pour ceux qui nous accuseraient de trop privilégier l'anecdote, je signale une thèse en psychologie clinique et sociale: Les femmes françaises et la colonisation, étude de leur présence sociale. Le tome II répertorie cent récits de vie avec une grande rigueur scientifique. Certains sont si denses qu'ils ne sont pas reproduits en intégralité et ont été archivés au C.U.M. de l'Université de Nice25. On connaît les limites de tous ces témoignages, tant féminins que masculins. Chacun présente un cas d'espèce difficile à rapprocher d'un autre émanant d'une région différente. L'expérience d'un broussard n'est pas celle d'un citadin. Surtout, femmes et hommes qui ont pris la peine de fixer leurs souvenirs, de conserver des archives, qui se sont prêtés à des interviews, étaient sans doute les meilleurs éléments de la colonisation et peut-être des exceptions. Qui sait si la majorité des administrateurs ne se rapprochait pas plutôt du personnage de B.B., commandant de cercle (et mari de Fernande), qui conseilla Gauthereau en ces termes: "Je vais vous confier quelque chose de très important... L'administration, c'est la routine." Pour répondre à de telles questions - et c'est l'appréciation objective de la colonisation qui est en jeu -, il importe de continuer ce travail de fourmi de prospection et d'enquête. Et le temps presse ear, ainsi que l'écrit Maurice Meker au moment de la parutiùn de son livre en 1980, "D'ici quinze ans personne ne pourra plus apporter ainsi un tel témoignage vécu."

24. Toutes ces informations proviennent de La femme au temps des colonies, op. cit. 25. Sylvie Locret-Le Bayon, Directeur de recherche, Simone ClapierValadon, Professeur à l'Université de Nice. 21

Jeunesse, partis et pouvoirs politiques durant l'entre-deux-guerres à Madagascar
Solofo Université RANDRIANJA de Tamatave

Comme sur une partition musicale, la période de l'entre-deuxguerres correspond à un silence encadré par deux notes vigoureuses qui en soulignent l'intensité. Partie sur un demi-ton, la première s'achève dans un fracas, car ainsi peut être présentée l' "affaire" de la Vy, vato, Sakelika (fer, pierre; réseau) : quelques jeunes intellectuels qui se réunissent afin de discuter de leur avenir et, en conséquence, de celui de leur pays. Malheureusement la Première Guerre mondiale bat encore son plein et nous sommes à Madagascar où les colons ont besoin d'un quelconque prétexte pour échapper à l'enfer des tranchées. La V.V.S. qui fut sans doute, au départ, un petit groupe de réflexion, comme à l'époque en proliféraient tant à l'ombre des Missions, fut transformée en une assemblée de comploteurs. Le résultat fut un immense procès. Puis survint le silence, rompu près de 35 ans plus tard, après une autre guerre, par une autre note fracassante, l'insurrection de 1947 couronnée, elle aussi, par un grand procès. Ce ne fut pourtant pas le silence de la passivité, encore moins celui de la résignation, puisque de toute évidence les quelques jeunes rescapés de la V.V.S., avaient, semble-t-il, réussi à approfondir leurs réflexions, entraînant des franges de plus en plus larges de la population malgache dans la même voie. Un tel processus, qui s'était étalé sur presque trente ans, va donner aux mouvements contre la colonisation, perspectives et formes radicalement nouvelles. Dans ce processus qui s'était déroulé entre les deux événements (V.V.S. et insurrection de 1947) que l'indépendance retrouvée a transformés en prétexte à commémoration, une longue période reste méconnue. Pourtant elle recèle en germe bien des caractéristiques de la vie et des mœurs politiques de cette indépendance. Différentes catégories sociales, différentes générations ont collaboré, se sont opposées durant ces années autour de journaux, au sein d'embryons de partis politiques et de syndicats, chacune essayant d'imposer sa conception de la liberté à venir. Le silence de l'entre-deux-guerres malgache est ainsi dû à 22

l'absence de faits spectaculaires et médiatisables, si l'on met de côté la manifestation du 19 mai 1929; c'est aussi un silence voulu à l'égard de conflits au sein du mouvement d'émancipation, que les acteurs historiques comme les citoyens malgaches de l'indépendance retrouvée voudraient homogène. Dans ce processus de redéfinition continue du mouvement contre la colonisation, les jeunes constituent un relais essentiel, un élément catalyseur de première importance.
I - DÉFINITION

ET SITUATION

DU PROBLÈME

Etre femme, jeune, paysan, descendant d'esclave et peu instruit, donc pauvre, était sans doute une situation peu enviable durant l'entredeux-guerres à Madagascar. C'est dire que le statut de "jeune" est essentiellement social avant d'être "biologique". Aussi, pour étudier le rôle de la jeunesse dans le mouvement d'émancipation entre les deux guerres à Madagascar, deux paramètres, au moins, doivent être pris en compte: - la notion de génération; -la notion d'aînesse sociale et son corollaire: la notion de "cadet social". Dans leur rapport à l'événement, les jeunes représentent une masse de dépendants à l'égard de leurs aînés, en particulier à l'égard de la génération qui leur est immédiatement supérieure. Cette approche du problème sous l'angle des générations, qui lie classes d'âge et histoire!, appelle quelques précisions d'importance. - La première concerne l'espérance de vie qui, à l'époque à Madagascar, avoisinait les 37 ans. Ainsi la définition de la notion de "jeunesse" mérite d'être relativisée et, pour le cas de Madagascar, les limites des classes d'âge doivent être redéfinies. Un jeune Malgache de cette période, du point de vue de l'âge, serait un enfant en Europe. Il
1. "Au moment où se produit un événement d'importance sociale, de quelque type que ce soit, la population qu'il affecte se répartit par rapport à lui en quatre catégories... Ces catégories... constituent... les générations vivantes." La première de ces catégories est constituée par les "vieillards (plus de 70 ans)... que l'événement n'intéresse plus guère". La deuxième catégorie est celle des "hommes mûrs... (plus de la quarantaine) qui ont préparé et mené l'événement. Les "jeunes" (plus de 15 ans) constituent la troisième catégorie: "ils sont mêlés à l'événement, y jouent un rôle actif ou y assistent au moins en spectateurs conscients, mais ils ne le dirigent pas". La dernière catégorie est composée de ceux "qui ne sont pas encore en état de comprendre l'événement" : les enfants. Dans Y. Renouard, "La notion de génération en histoire", Revue Historique, t. CCIX, janv.-mars 1953, pp. 3-23.

23

devra donc être tenu compte des anciennes classes d'âge héritées des sociétés malgaches pré-coloniales. Prédominent en effet dans ces sociétés des notions comme celles de ray amandreny (père et mère) ou de zokiolona (aîné) qui correspondent à des catégories non seulement générationnelles mais aussi et surtout sociales. Ce type de stratification est particulièrement vivace en milieu rural durant l'entre-deux-guerres. Ainsi, dans certaines sociétés rurales du sud-est de l'île, les 20-35 ans sont regroupés sous le vocable significatif de mpanompo (serviteur), tandis que les 14-20 ans sont qualifiés de "jeunes écervelés" (faralahy) ; en-dessous, se situent les "grands qui têtent encore" {beminono} (- de 14 ans) suivis par les tsiomantsira (qui ne mangent pas de sel). Le haut de l'échelle sociale étant occupé par les andriambaventy (grands princes) généralement âgés de plus de 35 ans. A cette stratification suivant l'âge, est liée celle se rapportant aux groupes statutaires qui régentent une grande partie de la vie sociale. - De même, il devra être tenu compte dans cette tentative de définition, de paramètres, telle niveau d'instruction, liés aux différences sociales. Madagascar a connu, bien avant la colonisation, un mouvement de scolarisation relativement important qui a touché près de 250 000 jeunes à la veille de la conquête, phénomène que le système colonial va pérenniser, malgré quelques hésitations au départ. Cette situation est source de contradictions importantes au sein de sociétés qui considèrent les jeunes comme globalement dépendants. En effet, ces jeunes instruits chercheront une certaine promotion sociale en faisant prévaloir leur maîtrise des nouvelles techniques (lire, compter, etc.). Aussi de jeunes militants du mouvement d'émancipation se trouveront bien souvent dans une situation bien embarrassante en essayant de trouver dans le cadre du mouvement les ressorts d'une rupture. Indispensables par exemple, pour lire les journaux dans les villages, répandre les directives des dirigeants, mener des enquêtes, ils chercheront à se présenter comme des porte-parole tout en ne pouvant se légitimer qu'en référence à la sagesse des anciens: ils en exigent le patronage, ou sinon ils l'inventent. Dans les même temps, leurs aînés verront le mouvement d'émancipation comme une nouvelle source de légitimation de leur pouvoir ancien, qui trouve un nouveau souffle à travers les liens que le mouvement d'émancipation entretient avec les groupements anticolonialistes étrangers. Pour les aînés, cette tendance à se légitimer dans un rapport à l'étranger constitue une alternative au rapport à l'Etat qu'ils ont perdu. Les jeunes, dans le cadre de leur dépendance, vont avoir tendance à s'emparer de toute idéologie de rupture - celle que véhiculait le mouvement communiste que le mouvement d'émancipation malgache tenta d'assimiler entre les deux guerres - tandis que les plus âgés vont essayer de contrôler ce mouvement, dont son émanation, le Parti communiste de la région de Madagascar, né en septembre 1936.

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L'entre-deux-guerres ne constitue pas un événement en soF. TIfaut donc nous placer face à trois moments marquants de l'histoire du mouvement contre la colonisation pour pouvoir examiner la place des jeunes dans la lutte pour l'émancipation. L'affaire de la Vy, Vato, Sakelika (19131917) constitue le premier de ceux-ci. La brève existence du P.C.R.M. (1936-1939) qui sera le centre de notre étude, en est le deuxième. La rébellion du 29 mars 1947 sera évoquée comme limite chronologique de ce que nous appellons l'entre-deux-guerres politique malgache. Pauvre en événements "médiatisables" et chargée d'affects, cette période est peu

-

La troisième précision est relative à la notion d'événement.

évoquée par ceux qui l'ont vécue, autant ceux que nous avons pu interviewer3 que c~ux qui ont laissé des traces écrites4. Aussi les événements qui bordent notre période 0I.V.S. et insurrection de 1947), tout comme cette dernière, sont-ils généralementperçus en fonction de l'indépendanceet non pas en fonction des problèmes fondamentauxqui sont à l'origine de leur apparition et qu'ils posent, c'est-à-dire ceux relatifs à l'émancipation prise dans son sens large. Or ces problèmes dépassent très largement la mystique de l'indépendance, qui reste tributaire des conditions et circonstances dans lesquelles elle était apparue.
Cette approche, sous l'angle de la génération, nous amène donc à prendre en compte les classes d'âge pour essayer de déterminer les éléments composant "la jeunesse". Les promoteurs du Parti seront saisis sous l'angle des générations et dans leur historicité. Cette démarche nous permettra de mettre en relief le rôle d'une génération, celle dont firent partie les "poilus" malgaches. Ces jeunes, au moment de la guerre, furent influencés par la V.V.S. ; et, évidemment moins jeunes durant les années trente, ils seront à l'origine de la formation de nombre de leurs cadets au sein du P.C.R.M., protagonistes de l'insurrection de 1947.

2. "L'événement est devenu intimement lié à son expression; sa signification intellectuelle, proche d'une première forme d'élaboration historique, se vide au profit de ses virtualités émotionnelles." P. Nora, "Le retour de l'événement", in: J. Legoff, P. Nora (dir.), Faire de l'histoire, nouveaux problèmes, Gallimard, Paris 1974, pp. 285-308. 3. Interview (mai 1990) de Rakotobe R., militant du M.D.R.M., du Pa.Na.Ma. et de la H.M. en 1946. 4. Pétition destinée aux trois grandes puissances, Grande-Bretagne, United States of America, Union des Républiques Socialistes Soviétiques, Tananarive le 25 février 1944 (6 pages signées Randriambolona, Ravoahangy) ; P.R.O. (London), F.O. 371 49286.

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Durant l'entre-deux-guerres, les militants appartenant à cette génération des "poilus" s'étaient proposé de prendre en charge leurs cadets. Or la prise de parole au nom d'un groupe place au-dessus de celui-ci ses porte-parole; par là, ces derniers s'accordent une sorte de promotion et tendent à inférioriser ceux qu'ils veulent représenter. Ce rôle passif dévolu aux "indigènes" par les dirigeants du mouvement d'émancipation se retrouve, par exemple, dans le préambule de la pétition des indigènes de Madagascar, conçue et rédigée par les rédacteurs de l' "Opinion" en 193()5: "Nous soussignés, indigènes de Madagascar, confiants dans les sentiments de justice, de libéralisme et de générosité de notre MèrePatrie... Nous déléguons par les présentes, l'un de nous que nous estimons le plus digne et le plus capable de nous représenter... à l'effet d'être l'interprète de nos doléances les plus justifiées et des besoins les plus immédiats du peuple malgache... Cette pétition (...) résume les aspirations immédiates du peuple malgache..." D'autres écrits militants témoignent de cet état d'esprit6. Le dit peuple, en reconnaissant ses porte-parole, intériorise par la même occasion l'infériorisation de son statut. L'avocat communiste Foissin reçoit, par exemple, le hasina7 de la part d'ouvriers venus le consulter, avant de mettre sur pied un syndicat. Généralement, tout processus de prise de parole comporte une délégation de pouvoirs, cependant, à Madagascar, dans le cas spécifique de la prise de parole, cette délégation de pouvoir se fait systématiquement au profit des aînés comme l'attestent de nombreux proverbes tel: mananjoky afakolateny, mananjandry afakolakentana (littéralement: "ceux qui ont des aînés sont dispensés de la prise de parole et ceux qui ont des cadets sont dispensés du transport de charges").
5. L'Aurore Malgache, 9 janvier 1931. 6. Dans un Mémoire sur l'action économique à faire dans la lutte comre l'impérialisme, Ravoahangy estime devoir dès maintenant (1930) travailler pour libérer effectivement les indigènes du joug du capitalisme en leur donnant la possibilité de contrôler et de conquérir les moyens de production ainsi que le marché des produits d'importation et d'exportation dans l'île..., (de la sorte) les prolétaires indigènes (lui seraient)... acquis corps et âmes". Ce mémoire se trouve aux archives P. Boiteau (papiers de Me Foissin) ; son auteur, un des chefs de file du mouvement d'émancipation malgache depuis pratiquement la fin de la Première Guerre mondiale jusqu'à l'indépendance, l'avait rédigé en 1930 à l'intention du Comité Central du P.C.F., et ce à la suite de la venue d'un avocat communiste français, Me Foissin à Madagascar à la fin de 1929. 7. Acte d'allégeance à un souverain pendant l'époque royale et symbolisé par la remise d'une pièce de monnaie non fragmentée au détenteur de l'autorité. 8. B. Conein, "La position du porte-parole sous la révolution française", in ; M. Glatigny, J. Guilhaumou (textes réunis et présentés par) ; Peuple et pouvoir, essais de lexicologie, P.D.L. Lille, 1981, pp. 153 à 164. 26

Ainsi peut être succinctement évoqué le mécanisme d'intériorisation de l'aînesse sociale par le mouvement d'émancipation. Pareille entreprise est forcément génératrice de conflits au sein même du mouvement. L'examen de la composition du Parti entre 1936 et 1937, selon les classes d'âge et leurs caractéristiques, pourra dégager un certain nombre d'observations. Au lendemain de la Grande guerre, les promoteurs du Parti avaient été plutôt considérés comme des "cadets sociaux" pour, en 1936, c'est-àdire au moment où le parti en était à se structurer, en arriver à se prévaloir de la qualité d'aîné dans une système créé et mis en place par euxmêmes. Ainsi le Parti, vis-à-vis de ses adversaires, en particulier l'État colonial, Ray amandreny suprême9, se trouve dans une position de cadet contestataire. Par ailleurs l'État colonial, en ses diverses instances, se représentait volontiers auprès de ses administrés comme l'aîné. Pour illustration, ainsi s'adressait aux instituteurs malgaches, en février 1924, Ch. Renel, directeur de l'Enseignement à Madagascar (19061925) : "Il n'y a pas de races supérieures, mais des races inégalement développées, et nous Français, nous prétendons seulement être vos aînés. "10 Cependant, en son sein même, le Parti et, d'une manière générale, l'ensemble du mouvement d'émancipation, entretenait une structure maintenant dans la dépendance les jeunes générations et plus largement les cadets sociaux. A des critères sociaux doivent aussi correspondre des critères quasi biologiques pour définir la "jeunesse". Ainsi, dans un pays aussi immense que Madagascar, et considérant l'état des moyens de communication entre les deux guerres, il est tout à fait évident, par exemple, qu'un militant doit être généralement jeune vu les qualités physiques requises
par cette activitéll

. Cependant

de tels militants, dans des parties reculées

9. A un tel point que les oppositions au régime colonial s'apparentent certaines fois à de véritables conflits de génération: un docteur français d'Ambatolampy, par exemple, s'était plaint à l'administration coloniale de ne pas avoir été salué par un cycliste en 1936 ; l'incident a fait l'objet d'un article dans le Prolétariat Malgache, du 29 septembre 1936 ; A.N.S.a.M.. Aix-en-Provence, 6 (2) d 55. 10. Bulletin Officiel de la Direction de l'Enseignement, 27e année, n° 8 et 9, août et septembre 1925, p. 104. A noter que les autorités coloniales ne faisaient que reprendre les discours des Souverains malgaches de la période précoloniale. 11. Rahaovalahy, un militant du mouvement d'émancipation entre les deux guerres, dans le Sud malgache, était passé dans diverses agglomérations distantes de plusieurs kilomètres et ce en l'espace de quelques jours, afin de mettre sur pied des sections du Parti. Parmi ces localités. l'on peut citer Ankilivalokely, Tuléar, Ankazoabo, Beroroha. A.N.S.a.M., Aix-enProvence, 6 (2) 0 64. Au cours d'une enquête orale (mars 1990) à Tuléar auprès d'un militant du P.D.M., l'informateur a révélé que, résidant à Antsirabe, il parcourait près de quarante kilomètres à bicyclette toutes les 27

de la campagne, étaient souvent les seuls capables de lire un journal, par exemple, et de répandre les nouvelles valeurs politiques qui caractérisent l'entre-deux-guerres. Le militantisme a tendance à faire d'eux des aînés par excellence quel que soit, par ailleurs, leur âge. Dans une telle situation, ne devrions-nous pas prendre en compte ces considérations de G. Balandier qui évolue, il est vrai, dans un autre registre, lorsqu'il fait remarquer: "n est une séniorité ouverte, ou relative, connotée par la relation père/fils; elle marque une supériorité à l'avantage du premier terme, mais elle laisse libre l'accès à cette dernière par la promotion des générations - c'est-à-dire du second terme. Il est une séniorité fermée, ou absolue, désignée par la relation aînés/cadets ; elle établit une supériorité sans recours au profit du premier terme, et le terme défavorisé n'a d'issue que dans les pratiques (de sécession) et de manipulations (des chartes généalogiques) qui lui permettent de changer de position12. Dans une optique évolutive (diachronique), le "jeune", au sein du mouvement d'émancipation, se trouve vis-à-vis des dirigeants, dans la position du fils par rapport au père (séniorité ouverte). Il peut espérer accéder, un jour, au poste de dirigeant Mais dans une optique statique (synchronique), le jeune militant se trouve, vis-à-vis des dirigeants du P.C.R.M. à partir de 1936, soumis à ces derniers. Lorsque le parti, ou plus généralement le mouvement, entre dans une phase de crise, c'est-àdire lorsqu'il ne répond plus aux attentes, il ne reste plus à ces jeunes, pour échapper à cette tutelle des aînés, que la sécession et/ou la manipulation des aspirations politiques de la clientèle du mouvement dont ils sont, en dernière analyse, les plus proches du fait de leurs activités militantes.
II - LES JEUNES GÉNÉRATIONS Er LE P.C.RM. A TRAVERS lA SECTIONDE TAMATAVE

En septembre 1936 naquit officiellement, sous l'œil protecteur du P.C.FP, l'un des premiers partis politiques que Madagascar ait
rms de semaine afm de faire de la propagande en faveur du candidat de son parti, le pasteur Ravelojaona, lors des élections de 1946 ; il était alors âgé . de dix-neuf ans. 12. B. Balandier, Anthropo-Iogiques, Paris, P.U.F., 1974, pp. 106107. 13. S. Randrianja, Le Parti Communiste (Section Française de l'Internationale Communiste) de la Région de Madagascar, (1936-1939) Genèse, développement, caractéristiques et décomposition, Université de Paris VII - 1982-1983, Thèse de 3ème cycle (t. I, 493 p., 1. II 237 p.) ; Le Parti Communiste de la Région de Madagascar 1930-1939, (aux origines du socialisme malgache), Antananarivo, Foi et Justice, 1989, 179 p. 28

connus: le Parti communiste (Section Française de l'Internationale Communiste) de la région de Madagascar (p.C.R.M.). En quelques mois, il réussit à ériger des sections et des cellules dans diverses parties de la Grande He. Y furent rassemblées, nonobstant son appellation, toutes les sensibilités du mouvement anticolonialiste à Madagascar: de l'intellectuel tananarivien, partisan de l'Ancien régime malgache, au paysan du Sud accablé d'impôts, en passant par le communiste français en mal de parti. Cette hétérogénéité de la composition du parti, à différents points de vue (âge, instruction, appartenance à une catégorie sociale, etC.) explique, pour partie, les différends qui l'opposèrent au P.c.F. dès 1937, et sont à l'origine de son désaveu par ce dernier14. Ce désaveu mettra à jour une série de contradictions au sein du Parti; elles vont le conduire à se saborder en 1938 alors que se développaient des luttes sociales très structurées. Dès septembre 1936, le P.C.R.M. avait réussi, semble-t-il, à placer quelque 300 cartes de militants. A partir du dernier trimestre de l'année 1936, un puissant mouvement d'adhésion va lui permettre d'enregistrer une hausse importante de ses effectifs qui vont atteindre, vers la fin de l'année 1937, le chiffre de 5 000 adhérents!5. L'année suivante verra la décomposition du parti et le sabordage!6, qui en eurent raison bien avant la promulgation du décret de septembre 1939 interdisant les organisations communistes dans les territoires français. En gros, le parti enregistre deux vagues d'adhésion: -la première vague peut être qualifiée d'institutionnalisation du parti: elle ne concerne principalement que les personnalités militant

pratiquementdepuisla PremièreGuerremondiale.Celles-cipeuvent être
considérées comme étant à l'origine de la mise sur pied du parti. Cette première vague d'adhésion touche principalement la génération "des hommes mûrs..., qui ont préparé et mené l'événement. Cette première vague d'adhésion se déroule en gros entre septembre 1936 et le début de l'année 1937 ; - à la suite des campagnes de propagande et de recrutement menées par les cadres du parti, la deuxième vague d'adhésion concerne, durant les années 1937 et suivantes, surtout la génération des hommes qui "sont mêlés à l'événement, y jouent un rôle actif... mais (qui) ne le dirigent pas"!7.

14. Le 22/1/1938, le journal du P.C.F., L'Humanité, désavoue officiellement cette lointaine et incontrôlable fédération. 15. S. Randrianja, Le Parti Communiste (Section Française de l'Internationale:..), op. cit., pp. 329 et ss. 16. P. Ranaivo, Tolom-pahafahana ho an'ny fahaleovantenan'i Madagasikara (ny fan enje han a ahy sy ny fiadiako ho an'ny rariny, 1930-1950) Imp. gen., Genève, 1977, 136 p. 17. Y. Renouard, art. cil. 29

A cause de l'abondance relative des données de base concernant la ville, à cause des spécificités de la colonisation dans cette région de cultures de rapport et enfin à cause des péripéties que le parti y a vécues durant sa brève existence, la ville de Tamatave, située sur la côte est de l'île, premier port malgache, centre d'une zone de culture de rapport et deuxième ville de Madagascar, constitue un terrain d'observation privilégié. Le bureau régional18 du parti pour la circonscription administrative dépendant de Tamatave fut mis sur pied le 18 novembre 193619. Tamatave fut ainsi la deuxième ville de Madagascar, après Tananarive, à se doter d'une section qui, dans un premier temps, ne touche principalement que les citadins. Le recrutement d'adhérents y avait commencé vers le 11 novembre 1936.
Tableau 1 : Évolution des adhésions au p.e.R.M. ville de Tamatave entre novembre 1936 et septembre 1937 Période Novembre 1936 Décembre 1936 Février 1937 Septembre 1937 Total Nombre 99 105 95 71* 370 sur ces 71 adhédans la

(*) Nous n'avons pas pu avoir des données conséquentes rents.

18. Composition du bureau de la section du Parti pour la région de Tamatave: Secrétaire gén£ral : Johnson Rajaona Uournaliste) Secrétaire adjoint : Tombo Paul (cultivateur) : Ramanpisoa Juliette (commerçante) : Rakotomalala Emile : Ramampisoa David (commerçant) Secrétaire à la propagande: Rakotomalala Hélène : Ranaivoson : Razafindrabe A.N.S.a.M., Aix-en-Provence, 6 (2) d 67. 19. Le bureau du P.C.R.M. pour la région administrative dépendant de Tamatave fut mis sur pied le 18 novembre 1936 ; A.N.S.a.M., Aix-enProvence, 6 (2) d 67. 30

Ce bureau régional sera remplacé par un comité exécutif imposé par Tananarive le 25 août 1937. L'examen de la place des jeunes dans cette section de Tamatave fournira, sans doute, un début d'explication à ce changement brusque.
Tableau 2 : Total des adhésions au P.C.R.M. dans la ville de Tamatave entre novembre 1936 et février 1937 Classe d'âge Nombre d'adhérents 125 105 69 299 % total 42 35 23 100%

- 30

ans

31 à 40 ans 40 ans et plus Total

L'on peut, de suite, souligner la légère prépondérance numérique des moins de 30 ans. Ceux-ci constituent, en effet, 42% des effectifs du parti dans la ville de Tamatave entre la fin de 1936 et le début de 1937.
Tableau 3 : Total des adhésions au P.C.R.M. dans la ville de Tamatave au mois de novembre 1936 (phase d'institutionnalisation) Classe d'âge Nombre d'adhérents 39 38 22 99 % total 39,39 38,39 22,22 100 %

- 30

ans

31 à 40 ans 40 ans et plus Total

Cependant dans la phase de mise en place des structures du parti (phase d'institutionnalisation), le nombre des moins de 30 ans est sensiblement identique à celui de ceux qui font partie de la classe d'âge supérieure. Dans la ville de Tamatave, les "jeunes" semblent donc avoir timidement adhéré au parti au mois de novembre 1936. Les personnes qui ont majoritairement adhéré au parti durant cette phase, avaient 30 ans et plus, donc 20 ans au moins en 1927, c'est-à-dire au moment où Jean Ralaimongo lança de Diego Suarez le journal L'Opinion. Aussi la mise en place du parti correspond, d'une manière générale, à la main-mise d'une classe d'âge sur l'appareil de direction, celle des

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plus de trente ans, et plus spécialement celle des plus de quarante ans20. C'est sans doute un abus de langage que de considérer uniquement comme des jeunes les moins de trente ans, cependant, dans le cas présent, la main-mise de la classe d'âge des plus de quarante ans sur les organes de direction du Parti dans une phase cruciale de son histoire est significative. Dans cette opération, la classe d'âge des 31-40 ans va jouer un rôle d'intermédiaire particulièrement intéressant. Ses membres peuvent, en effet, se situer sur deux registres à la fois. C'est dans ce cadre que se situe sans doute le mécanisme de renouvellement du personnel dirigeant du parti et, partant, celui de la reproduction même du Parti, interrompu en 1938. Les "jeunes", ici, se trouvent au centre du problème. L'examen de la deuxième vague d'adhésion donne quelques indications. Tableau 4 : Total des adhésions au P.C.R.M. dans la ville de Tamatave entre décembre 1936 et février 1937
Classe d'âge Nombre d'adhérents 86 67 47 200 % Total 43 33,5 23,5 100%

- 30

ans

31 à 40 ans 40 ans et plus Total

Durant le dernier trimestre de l'année 1936 et le début de 1937, les responsables du parti vont mener officiellement une campagne de soutien au gouvernement du Front Populaire. En réalité, il s'agissait d'une vaste opération de recrutement, en particulier en dehors des villes. La première vague d'adhésion concerne le recrutement des cadres, qui sont surtout des citadins. Il semble qu'à Tamatave (tableau 4) et, par extension, dans la plupart des grandes villes, le parti ait fait le plein, même s'il y a une augmentation sensible des nouvelles adhésions: de 99 nouveaux adhérents, l'on passe à 200 ce qui est sans commune mesure avec ce qui se passe en dehors des villes. Cependant les "jeunes", c'est-à-dire les moins de trente ans, apparaissent un peu moins timides dans leur engagement puisqu'ils constituent près de 43% des nouveaux adhérents (contre 39,39% dans la phase précédente). Durant cette phase, le développement numérique des effectifs du parti s'est fait
20. Paul Dussac, secrétaire général du parti, a 61 ans au moment de la création du parti; Andriantsifahoana, financier des journaux et membre du "comité central", 43 ans ; Guy ader , membre du "comité central", 40 ans, Jean Ralaimongo, responsable de nombreuses organisations rattachées au parti, 53 ans, etc. 32

dans les classes d'âge limites. Il y a adhésion accrue des plus jeunes et des plus vieux, un peu comme si le parti cherchait à la fois la caution morale des ray amandreny et le soutien quasi physique des jeunes. Sans pour autant être significative, l'augmentation du nombre des jeunes adhérents d'une phase à l'autre est sensiblement plus élevée que celle des classes d'âge supérieur. Les "jeunes" ne constituent qu'une majorité relative parmi les nouveaux adhérents dans la ville de Tamatave. A Tamatave et dans les villes en général, les véritables militants sont, en fait, les "jeunes". A ce titre, sans avoir le contrôle de la direction du parti, ils constituent une masse de manœuvre certaine pour leurs aînés installés aux commandes. Ces derniers pouvaient, ainsi, les "révoquer" à tout moment ou leur accorder une promotion. A titre d'exemple, le secrétaire de la section du P.C.R.M. à Tamatave, Johnson Rajaona, âgé de 35 ans au moment de la mise sur pied de la section, entouré de gens comme le poète David Ramanampisoa,28 ans, est un personnage haut en couleur. D'après la légende, il aurait été parmi les compagnons de Marty lors des révoltes de la Mer Noire21. En tout cas, communiste de la première heure, il a imposé au bureau régional de Tamatave le cultivateur Paul Tombo comme son second et a su se faire admettre au bureau national sis à Tananarive. Le remplacement du bureau tamatavien du parti, en août 1937, par un comité exécutif imposé par Tananarive s'explique peut-être et en partie par les frasques de Johnson Rajaona qui s'était entouré d'éléments jeunes telle cordonnier Pierre Rabevato, que l'on retrouvera lors de l'insurrection de 1947. Cette hypothèse, qui demande à être confirmée, est appuyée par d'autres considérations: à l'origine de la mise sur pied du parti, amorcée depuis 1930, les classes d'âge des trente ans et plus, avaient eu tendance, une fois le parti structuré, à gérer une certaine situation quitte à reproduire les anciennes hiérarchies pour se maintenir aux postes de commande. Jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, et ce depuis que Ralaimongo avait lancé le mouvement assimilationniste vers la fin de la Première Guerre -, le mouvement d'émancipation à Madagascar respectait la législation coloniale et, partant, se refusait tout recours à la violence22.Quant à ses perspectives politiques, le mouvement a toujours hésité entre les thèses en faveur de l'indépendance et celles prônant la naturalisation en masse; c'est-à-dire, finalement, entre la France parangon et son image "inversée" mais tout aussi idéalisée,
21. Biographie dans S. Randrianja, Le Parti Communiste (Section Française de 11nternationale Communiste)..., op. cit., t. n, pp. 45 et 55. 22. S. Randrianja : "L'utilisation des valeurs de 1789 par les forces politiques à Madagascar durant l'entre-deux-guerres", communication à l'Académie malgache lors du colloque Regards sur Madagascar et la Révolution Française, Tananarive 1990.

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l'âge d'or antécolonial. Aussi les aînés dirigeant le mouvement
d'émancipation tentaient-ils de canaliser toutes les luttes vers l'un de ces deux objectifs qui, dans cette optique, se rejoignent23. Par contre, les militants et les adhérents qui avaient moins de trente ans entre les deux guerres, furent non seulement frappés par les difficultés économiques mais, de surcroît, ils se retrouvèrent, à tous les niveaux, y compris dans le parti, dans une situation de dépendance et de dominés. De plus, du fait de leur jeunesse, ces militants n'avaient pas vécu la période précoloniale et n'en avaient donc que des représentations forcément tributaires du politique, à savoir dévalorisées par le colonialisme (à travers l'école, par exemple) ou idéalisées par une certaine forme d'anticolonialisme. Ainsi la tendance dominante chez les jeunes citadins était, dans leur énonciation du politique, de se situer dans la lignée de l'idéologie du progrès qui peut servir de grille de lecture du passé comme du présent et de l'avenir. Pour ces générations de jeunes, le pragmatisme était forcément de mise. Or, comment l'exprimer dans le sens de leurs intérêts autrement qu'à travers une plus importante pugnacité sur le terrain et sans subvertir les structures du parti. Dans le nord de l'île, par exemple J. Ralaimongo (considéré comme un mpanjaka - roi -) disposait pour ses déplacements en voiture d'un réseau de chauffeurs jeunes, parmi lesquels Louis Laza (28 ans) qui sera l'un des promoteurs en 1938 du Syndicat des chauffeurs tout en étant membre du Parti et de la section locale du Secours Populaire français (S.P.F., anciennement Secours rouge international, S.R.I.) animée par son "patron", clientélisme oblige. Ce même militant hébergeait les personnalités ray amandreny du mouvement d'émancipation lorsqu'elles étaient en déplacement dans la zone24. Il est certain que, dans les autres parties de l'île, un réseau identique s'était mis en place. Il serait abusif de dire que l'appartenance à un syndicat (qui, de surcroît, était né sous l'égide du P.C.R.M.) constituait un acte d'opposition au parti donc aux aînés; cependant, il est intéressant de signaler que lorsque les structures du mouvement se délitaient, ces "jeunes" se retournaient contre celles-ci. Ainsi, quand le parti commença à ce désagréger durant le second semestre de l'année 1937, un j;yndicat des ouvriers travaillant dans l'imprimerie du Parti se forma et engagea des grèves contre les patrons propriétaires constitués par le groupe d'actionnaires qui finançait les journaux du mouvement d'émancipation25. Les grévistes réclamèrent le
23. S. Randrianja, "La notion de royauté dans le mouvement d'émancipation malgache", in: F. Raison-lourde (études réunie et présentées par) Les souverains de Madagascar (l'histoire royale et ses résurgences contemporaines), Paris, Karthala, 1983. 24. A.N.S.D.M., Aix-en-Provence, 6 (2) d 76. 25. La plupart des journaux du mouvement d'émancipation étaient financés par des grands commerçants de Tananarive; ainsi La Nation 34

paiement de plusieurs mois de salaires en retard. Cependant la décomposition d'un mouvement politique, en l'occurrence le Parti à partir de 1938, et sans doute le M.D.R.M. aux alentours de l'insurrection (29 mars 1947), est un phénomène si complexe que l'on ne peut l'attribuer uniquement aux "conflits de générations". Il est certain que, pour le cas du P.C.R.M., le désaveu venant du P.C.F. trouve son origine dans le refus de nombreuses sections du P.C.R.M. de revenir en 1937 sur les thèses indépendantistes alors que les dirigeants tananariviens en avaient admis le principe. Il faut dont admettre que certaines sections et organisations dépendant du Parti bénéficiaient d'une autonomie certaine à l'égard des organes centraux de décision et, de ce fait, échappaient à la tutelle du groupe dirigeant et, par extension, des ray amandreny. Ainsi, sur les 16 membres du bureau malgache de la Fédération nationale des Chemins de fer de France, des colonies et pays de protectorat rattaché à la C.G.T. métropolitaine et fondé le 14 février 1938, cinq seulement avaient dépassé la trentaine. A l'inverse, sur les 12 responsables du Syndicat des agriculteurs et éleveurs de Brickaville, personne n'avait moins de trente ans26. Le premier syndicat était composé uniquement de salariés. Le second, par contre, accueillait des propriétaires et des petits planteurs qui cherchaient à consolider une situation. En effet, après l'élimination des colons réunionnais à partir du milieu des années 192027, les petits planteurs malgaches avaient droit de cité28. Au sein du parti et de ses organisations satellites.. si la dépendance des "jeunes" s'explique principalement par les conditions de la mise sur pied de celui-ci, le maintien et la reproduction de cette situation seront le fait de la structure et de l' "idéologie" véhiculée au sein du parti.

Malgache en octobre 1935, dont 60% des actions étaient détenues par les frères Andriambololona, quincailliers. Dans S. Randrianja, Le Parti Communiste (Section Française de l'Internationale Communiste)..., op. cit., t. I ; pp. 252 et ss. 26. A.R.D.M., D 190. 27.1. Fremigacci, "Les colons de la côte-est centrale de Madagascar, de la prospérité à la crise (1924-1939)", Omaly sy anio (Hier et aujourd'hui), IS, janvier-juin 1982, pp. 125 à 170. 28. S. Randrianja, Le Parti Communiste {Section Française de l'Internationale Communiste)..., op. cit., t. I, p. 341 ; une grande partie des revendications contenues dans la pétition des indigènes de Madagascar leur est consacrée et l'on peut dire qu'ils constituent l'une des premières bases sociales du mouvement d'émancipation; en tous les cas, ils ont été parmi les premiers à être les plus réceptifs aux discours modernistes des leaders du mouvement.

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1lI- CADETS ET sÉNIORITÉ MILITANTE DANS LE MOUVEMENT D'ÉMANCIPATION

Boiteau29 signale l'arrestation de nombreux "enfants" lors de l'affaire de la V.V.S. ; F. Esoavelomandroso3o, de même, évoque le rôle des ray amandreny, c'est-à-dire le poids de l'aînesse sociale dans la V.V.S. Force est de signaler que la plupart de ceux qui avaient été rapidement relaxés, étaient des "adultes" : Ravelojaona, auteur des articles inspirateurs des sakelika, avait 35 ans à l'époque (1915), Rabary 51 ans, Manifatra 53 ans... La plupart de ceux-ci avaient nié appartenir à la V.V.S.3I alors qu'ils avaient été jugés comme en étant les chefs. Tous furent élargis, en particulier grâce aux interventions d'un réseau de personnalités et d'institutions qui les avaient cautionnés moralement. Ils avaient pu faire valoir "la patte blanche de l'honorabilité" pour utiliser l'expression d'un responsable de la section de Madagascar de la Ligue des Droits de l'homme32. Faut-il en déduire que ce sont les "jeunes" qui avaient "porté le chapeau" lors de l'affaire de la V.V.S. et. avec eux, faut-il comptabiliser les anonymes sakelika des zones périphériques? En tous les cas, en 1913, parmi les principaux condamnés, Ravoahangy avait 22 ans, Raseta en avait 29, Rabemanantsoa 24. ..33. Les autorités coloniales avaient-elles considéré comme peu dangereux ceux qui ont été relaxés et ce d'autant plus que la guerre faisait encore rage? D'ailleurs, certains, parmi ceux qui ont été élargis, se sont engagés dans l'armée pour, sans doute, prouver leur loyauté. A l'inverse, ceux qui avaient été durement frappés, c'est-à-dire ceux qui étaient dans une situation de dépendants dans la V.V.S., parmi eux les jeunes et les sakelika de la périphérie, ne seront relaxés que bien plus tard. Et ce sont ces "générations dangereuses" qui vont constituer les pépinières des cadres du P.C.R.M. durant la deuxième moitié des années trente. De même en 1938, lorsque le P.C.R.M. se sabordera, certaines sections périphériques continueront de fonctionner sous la direction de

29. P. Boiteau, "Contribution à l'histoire de la nation malgache", Paris, Ed. soc., 1958. 30. F. Esoavelomandroso, "Différentes lectures de l'Histoire, quelques réflexions sur la V.V.S.", Recherche, pédagogie et culture, janvier 1981, IX 50, pp. 100 à 111. 31. Biographies de Rabary, Manifatra... in: F. Ranaivo Hommes et destins, (dictionnaire biographique d'Outre-Mer), Madagascar, 1. nI, Paris, Académie des sciences d'Outre-Mer, 1979. 32. Bulletin de la Ligue Française pour la Défense des droits de l'Homme et du citoyen (section de Madagascar), août 1927. 33. Voir les notices biographique de Ravaoahangy, Raseta, Rabemanantsoa dans S. Randrianja, Le Parti Communiste (section française de l'Internationale Communiste)..., op. dt., t. n.

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jeunes militants, phénomène que l'on peut comparer avec la création de l'armée de Ravoahangy qui s'entraînait dans les forêts de l'Est alors que ce dernier était engagé dans la campagne électorale en 1946. L'on pour. rait aussi supposer que certaines de ces sections du P.C.R.M. ont inspiré, sinon fourni, les responsables des sociétés secrètes que l'on admet généralement avoir structuré la "rébellion" de 1947. Andriamiseza, fondateur du Pa.Na.Ma., a 34 ans en 1947, donc avait 24 ans à l'époque du P.C.R.M., Monja Jaona, fondateur de liny, 37 ans en 1947 donc 27 ans dix ans plus tôt, etc. Les "jeunes" militants constituent au sein du mouvement d'émancipation une force certaine. Les responsables politiques de l'entredeux-guerres les considérèrent ainsi. A telle enseigne qu'ils avaient cru indispensable de créer à leur intention dans la ville de Tamatave, le journal L'Aube Nouvelle (organe indépendant de la jeunesse de Tamatave) qui a existé entre 1931 et 1935, c'est-à-dire à la suite de la mission de Maître Foissin, donc dans la perspective de la mise sur pied du parti. Parmi les fondateurs, l'on remarque les incontournables J. Ralaimongo et P. Dussac, mais surtout J. Rajaona. La parution de ce journal cesse durant la brève existence du P.C.R.M., pour ne reprendre qu'en 1956 à Tananarive et avec un sous-titre nouveau: organe de défense intégrale de l'unité nationale malgache. Ainsi la sollicitation du concours des jeunes ne signifiait nullement la reconnaissance de leur société. En effet, durant la brève existence du parti, force est de constater l'absence d'un organe identique et de structures spécifiques à la jeunesse au sein du parti, il en sera de même pour le M.D.R.M. dix ans plus tard. Ainsi pourrait-on expliquer la timide adhésion des jeunes au parti dans la vile de Tamatave, durant la première phase. Cependant, durant la deuxième phase, dans les zones rurales et, à une moindre échelle dans les zones urbaines, les jeunes ont répondu plus largement aux sollicitations des "recruteurs" du parti. TIsemblerait dès lors que les jeunes citadins encadrés par leurs aînés aient contribué à attirer au sein du parti les jeunes ruraux. Si l'on se penche sur le niveau d'instruction des adhérents au parti dans la ville de Tamatave entre le Il et le 30 novembre, l'on constate que les moins de trente ans (qui constituent une majorité relative), savent lire et écrire pour 75% d'entre eux, alors que pour les classes d'âge supérieures confondues, ce rapport est de 54,55%. Ces proportions se retrouvent pour les adhérents sachant lire et écrire le français. Ainsi, durant la phase d'institutionnalisation, le droit d'aînesse, qui peut être conféré à ceux qui possèdent fortune et instruction, n'a pas entièrement joué au profit des jeunes adhérents au vu des postes confiés à ceux-ci au sein du parti malgré leur niveau d'instruction. Ainsi l'appartenance à une génération prime dans l'accès aux postes de responsabilité au sein du parti durant cette première phase. Les "jeunes" devaient-ils encore faire leurs preuves avant d'accéder à ces postes? Sans doute, mais ces jeunes de la première phase faisaient partie de la frange de l'élite citadine 37

instruite. principale bénéficiaire de la future indépendance. Ainsi le mouvement d'émancipation offre à moyen et long terme. des possibilités de promotion puisque la séniorité absolue ne semble pas exister dans la perspective du moyen terme. Ceux qui bénéficièrent de ces promotions font partie d'une même catégorie sociale. repérable grâce à la fortune et au niveau d'instruction. Ces promotions. évidemment, furent aussi le résultat de conflits car il semble qu'à l'intérieur de cette catégorie sociale ait eu lieu des micro-luttes de classes (d'âge !) au sortir desquelles triomphèrent les ray amandreny qui ont su utiliser et leur position sociale et surtout une expérience de plusieurs années dans le domaine du militantisme34. Face à ces enjeux. la classe d'âge des 30-40 ans a une stratégie particulière. En effet. c'est au sein de cette classe que l'on enregistre la plus forte proportion d'illettrés (36.8%). L'un quelconque de ses membres peut indifféremment se trouver soit chez les "jeunes" soit aux côtés des ray amandreny. C'est le cas de Johnson Rajaona (qui n'était pas un illettré). responsable de la section tamatavienne du parti. Il semble que. dans son cas. son expérience de militant ait constitué un capital suffisant pour le projeter dans les sphères enviées des strates dirigeantes. ce qui ne l'empêchera pas d'en être délogé très rapidement. quelques mois à peine après la mise sur pied de cette section. Comme tous les intermédiaires. les éléments de cette classe d'âge ont tendance à jouer sur deux registres à la fois. selon les circonstances. Ainsi. du point de vue des générations. au sein du parti. l'on se trouve en présence de trois niveaux de responsabilité correspondant à trois classes d'âge. Au niveau inférieur se situent. irrémédiablement dépendants. les moins de trente ans. Ceux-ci n'avaient pas participé à la mise sur pied du parti puisqu'au moment où Maître Foissin débarqua à Madagascar (1930) et afortiori au moment où Jean Ralaimongo lança de Diego Suarez L'Opinion (1927). les plus âgés d'entre eux enlamaient à peine leur vingtième printemps. Par contre. ceux qui. en 1936. étaient âgés de plus de trente ans et de moins de quarante. pouvaient avoir participé à la manifestation du 19 mai 1929, par exemple, ou encore avoir accompagné le périple de l'avocat communiste métropolitain. En 1936, même les plus timorés d'entre eux avaient donc un petit capital de militantisme à faire valoir. La même année. parmi ceux qui avaient plus de quarante ans, quelquesuns pouvaient avoir été des sakelika, en tous les cas un bon nombre avaient derrière eux diverses condamnations qui étaient autant de preuves de leurs activités antérieures au service de l'émancipation. A ceux-là, point d'obligations mais plutôt des droits sur les cadets auxquels sont désormais confiées les tâches ingrates qui font d'un parti une machine
34. De 1928 à 1937. près de 50 000 francs d'amende et 4 ans et 8 jours de prison ont ruiné la santé et tari la fortune de Dussac. A.N.S.O.M. Aix-enProvence. 6 (2) d 111. 38

efficace. Entre les deux, les "trentagénaires" se placent, suivant les intérêts de chacun, comme tous les intermédiaires, qui dans les strates dirigeantes, qui parmi les militants. A partir de 1936, c'est-à-dire au moment où le parti semble avoir réussi à mobiliser l'essentiel de sa base sociale citadine35, et en l'absence d'organisations spécifiques à la jeunesse dans le parti ou dans la mouvance du parti, il n'est point étonnant que les "jeunes" aient cherché dans le militantisme un moyen de s'exprimer et ce, d'autant plus que les responsables du parti disposent de peu de moyens pour contrôler les actes de ces jeunes. Les stratégies politiques élaborées en haut et qui tiennent compte, dans le cas du p.e.R.M., de directives parisiennes36 sont "revues et corrigées" par ces militants. Le rôle des "jeunes" est ainsi primordial, non seulement dans la réadaptation des éléments de la tradition politique française aux réalités malgaches, mais aussi dans la lecture des réalités politiques et sociale dans les zones où le parti était implanté, données à partir desquelles les dirigeants du parti en élaboraient la stratégie. La représentation que les dirigeants du mouvement avaient de la réalité était donc forcément tributaire de la façon dont les jeunes la leur présentaient. Ainsi l'on peut déduire que l'une des constructions politiques de l'entre-deux-guerres, le fokonolona socialiste, formulée par J. Ralaimongo, reprise par Raseta37, est tributaire de l'expérience politique des "jeunes" générations de cette période et peut être interprétée comme une tentative de subversion du discours des auto-

35. Aux élections de 1939 qui ont vu la victoire écrasante de Ravelojaona, les électeurs étaient surtout des citadins. Et vu les conditions à remplir pour être électeurs, rares furent les jeunes. Voir M. Gontard, "La première consultation électorale malgache: l'élection du délégué au Conseil Supérieur de la France d'Outre-Mer", Anna/es de l'Université de Madagascar, Série lettres et sciences humaines, 7, 1967, pp. 7 à 20 ; S. Randrianja, "L'action de Ralaimongo à Diégo Suarez", Oma/y sy Anio (Hier et aujourd'hui), Université de Madagascar, U.E.R. d'Histoire, 25-27, 1987, pp. 367 à 382. 36. Lettre' de Deloche à Rivière, militant du P.C.R.M. : "Nous avons bien reçu votre lettre du 12/01/1937. Nous avons examiné avec soin les observations que vous nous faites sur l'attitude de certains dirigeants d'une organisation à Madagascar qui prétend être rattachée au P.C.F.. Nous vous in formons qu'en réalité, cette organisation et celui qui la dirige, ne peuvent rien avoir de commun avec notre Parti... En effet, à la suite d'incidents graves survenus là-bas, après avoir constaté qu'aucun compte n'était tenu de nos observations et que la politique appliquée n'avait rien à voir avec la politique de notre Parti, le Comité Central a décidé de rompre toute relation avec ceux qui s'étaient mis en liaison avec nous pour constituer à Madagascar une organisation du Parti... Aucune carte ne sera renouvelée en 1937..." A.N. S.O.M., Aix-en-Provence, 6 (2) dIll. 37. Interview de R. Rakobote, membre du M.D.R.N., du Pa.Na.Ma. et fondateur de la Jeunesse Idéaliste Malgache en 1946. 39

rités, aussi bien précoloniales que coloniales, en direction du monde rural.
IV - LES JEUNES ET lA POLmQUE DU MOUVEMENT D'ÉMANCIPATION EN ZONES RURALES ET DANS LE MILIEU OUVRIER

Lorsque le Parti va tenter de se développer dans le milieu ouvrier urbain, les jeunes seront sollicités aussi bien en tant que recruteurs qu'en tant qu'adhérents potentiels. A Tamatave, par exemple, David Ramampisoa (26 ans) a été, en 1937, l'un des promoteurs du Syndicat des dockers et marins ainsi que de celui des ouvriers du bâtiment et celui des ouvriers métallurgistes. De même, il a été le dépositaire d'une demidouzaine de titres comme Ny Fandrosoambaovao (11 abonnés), Ny Rariny (11 abonnés), L'écho malgache, Le prolétariat malgache"38. Il est vrai que, dans le milieu urbain, les structures du Parti étaient déjà très fortement tenues en main par les classes d'âge supérieures pour lesquelles la stratégie communiste (appel à la classe ouvrière, recours aux syndicats, etc.), n'est essentielle qu'au niveau du discours et constitue, de la sorte, un élément supplémentaire de légitimation. En zones rurales, où le parti commence à pénétrer, nous sommes encore en pleine phase d'institutionnalisation au moment où l'extension du groupement dans le milieu ouvrier se déroule. Les "jeunes" seront exclus, comme en ville, des postes de responsabilité dans cette phase de mise sur pied du parti et ce d'autant plus que le secrétaire général du parti, P. Dussac, avait préconisé, lors de la pénétration en milieu rural, d'enrôler en priorité les ray amandreny et les membres dufokon'olona c'est-à-dire les notabilités39. A Betioky, par exemple, c'est un certain Cola, doyen d'âge de l'assemblée, que celle-ci a élu comme président du bureau local du parti le 21 janvier 1937. Le second de Cola, Rajohanesa, en fait le véritable responsable, s'empressa l'année suivante (4 juillet 1938)40de mettre sur pied le Syndicat des travailleurs de la terre qui s'abonna au
38. Les sièges de ces différentes associations ont été fixés au domicile de ce jeune militant. A.N.S.O.M., Aix-en-Provence, 6 (2) d 66. 39. A.N.S.O.M., Aix-en-Provence, 6 (2) d 111. 40. Est-ce que Rajohanesa, qui s'était présenté au suffrage des électeurs en mai 1939, constitue l'image type du "communiste" malgache de l'entredeux-guerres? Ce personnage faisait partie de nombreux groupements

-

hormis le P.C.R.M. - telle La Ligue Impérialiste. De même était-il en correspondance avec Planque et Vittorio Membre des très officielles Délégations économiques et Financières, il avait aussi participé à l'élaboration du dictionnaire encyclopédique qui avait marqué de nombreuses générations de la période coloniale, Le Firaketana Malagasy; il était titulaire de la Légion d'honneur et auteur d'un manuscrit écrit pour le compte du P.C.R.M., Les revendications du peuple malgache du sud-ouest; A.N.S.O.M., Aix-enProvence, 6 (2) d 55, 64, 65, 76, 77. 40

journal La Terre, organe de la "Confédération Générale des Paysans Travailleurs et des Petits Paysans Propriétaires travaillant avec leurs Familles" (88, rue de Richelieu, Paris UO).Le Parti va se trouver à ce moment-là dans une situation paradoxale. En effet, alors qu'il recherchait la reconnaissance officielle en ayant recours aux notabilités villageoises, la nécessité de se reproduire l'obligeait à prendre en charge les luttes sociales. Ce processus, quelque part, déconnecte le mouvement de la fonction que les aînés et ses bases sociales primitives espéraient le voir remplir, c'est-à-dire la défense de leurs intérêts spécifiques. Ainsi, dès la fin de l'année 1936, alors même que les luttes sociales vont aller en s'amplifiant, les éléments des classes d'âge supérieures commencèrent à démissionner41

. Le

mouvement

perd alors une sorte de caution

et

ses sources de légitimité. Les jeunes vont alors se retrouver en première ligne, aussi bien dans les villes qu'en zones rurales. A la fin de l'année 1937, David Ramampisoa, par exemple, sera condamné pour avoir organisé une réunion de plus de dix personnes. Lors de l'interrogatoire faisant suite à la perquisition de son domicile, il s'étonna du fait que l'on n'ait pas trouvé les mêmes brochures en sa possession chez les ray amandrenydu parti qui étaient ses foumisseurs42. A Majunga, les enfants travaillant à l'usine de la FITIM43 organisèrent en 1938, une grève pour réclamer une augmentation des salaires, c'est-à-dire leur alignement sur celui des adultes qui les condamnèrent44. Il semble que le même scénario ait eu lieu en 1947, si l'on tient compte, en tous cas, de la plaidoirie de Me Vieuville, prononcée lors du "procès des parlementaires", le 28 septembre 1948, au nom des parties civiles. En effet, en décembre 1946, - alors que le M.D.R.M. était en pleine campagne électorale, c'est-à-dire à la recherche d'une reconnaissance officielle -, un commerçant, Baboo Tadjibay, a été obligé, dans le district de Vangaindrano, de verser une sorte d'amende à des jeunes gens se réclamant du M.D.R.M. et qui avaient prononcé à son encontre et au nom du fokonolona (assemblée villageoise), l'ankivy (mise au ban). De même, en pleine insurrection, les insurgés avaient obligé à venir avec eux des notables villageois dont certains étaient manifestement des sympathisants du M.D.R.M.
41. En 1939, lors des interrogatoires de police, Jonson Jean Baptiste, membre du parti à Tamatave, déclara: "Depuis 1936, je ne faisais plus partie du P.C. pour la bonne raison que le parti central de Paris n'a pas voulu reconnaître l'affiliation de notre groupement de Madagascar." Il en fut de même pour Ranaivoson Joseph (43 ans, horloger) : "Je tiens à préciser que depuis plus de deux ans, je me suis retiré de ce parti à cause de la mésentente qui existait entre nous." A.N.S.D.M., Aix-en-Provence, 6 (2) d 65. 42. A.N.S.D.M., Aix-en-Provence, 6 (2) d 66. 43. Usine de filature. 44. A.N.S.D.M., Aix-en-Provence, 6 (5) d 19. 41

Ainsi, en 1946, un jeune de dix-neuf ans s'étant engagé dans le M.DR.M., parti des zokiolona (aînés) selon ses propres termes, s'était trouvé entraîné au Pa.Na.Ma.45. Trois mois après, toujours selon ses propres termes, il fut consulté pour rechercher les moyens de mobiliser les jeunes en faveur de cette dernière organisation. C'est ainsi que naquit la J.I.M. ( Jeunesse idéaliste Malagasy), dont la fonction était d'être le taniketsa (pépinière) du Pa.Na.Ma. Le but officiellement avoué de la J.I.M. était d'élever le niveau d'instruction des jeunes afin de les préparer à prendre en charge les destinées du pays. A cet effet, elle s'était préparée à l'organisation d'enseignements dans divers domaines et avait mobilisé en conséquence d'honorables enseignants46. Le fondateur de la J.I.M., à l'époque, avait dix-neuf ans et à la suite de l'insurrection, il fut capturé sur dénonciation (des aînés ?) et condamné à huit ans de travaux forcés. Les jeunes générations semblent ainsi avoir pris en charge les catégories sociales défavorisées dans les situations où les classes d'âge supérieur se présentèrent comme modérées ou démissionnaires. Des embryons d'organisations autonomes sont apparues au sein des organisations nationales contrôlées par les ray amandreny. L'existence de ce genre d'organisation, dans lesquelles les jeunes jouèrent un rôle essentiel, fut pérennisée par diverses circonstances. Les élections de 1939, par exemple, les premières que Madagascar ait connues à l'échelle de l'île, virent l'exclusion de la très grande majorité des Malgaches puisque n'eurent le droit de vote que 15 000 électeurs soigneusement triég47,principalement des ray amandreny, alors qu'il y eut près de treize candidats (chiffre record, non encore dépassé jusqu'à présent, en tous cas pour des élections à l'échelle de l'île et où il n'y a qu'un siège à pourvoir, c'est-à-dire principalement les élections présidentielles). De même l'on peut évoquer la guerre qui a isolé les ray amandreny d'une de leurs sources de légitimité: les partis de gauche métropolitains. Cet isolement des ray amandr~ny les a réduits à une sorte de mutisme, traduit après la guerre comme un geste de confiance et d'allégeance à l'égard de de Gaulle et des Alliés en général. A ce mutisme des ray amandreny correspond la mise sur pied d'organisations clandestines animées par des jeunes et issues pour partie des sections du P.C.R.M. Ainsi lorsque le M.D.R.M. était apparu au début de l'année 1946, il était largement en retrait par rapport aux luttes sociales réelles. Selon l'un de ses fondateurs, ce mouvement, au départ, n'a été que l'assemblage de comités électoraux soutenant Ravoahangy, Raseta et,
45. Parti nationaliste malgache, société secrète créée en 1941, que l'on admet avoir été l'une des instigatrices de la rébellion de 1947 ; interview du 9 mai 1990 de Rakotobe Raymond, fondateur de la Jeunesse Idéaliste Malagasy en 1946. 46. Sympathisants du M.D.R.M. certes, mais qui étaient loin de se douter des intentions réelles des dirigeants de la n.M. 47. M. Gontard, art. cit.

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par la suite, Rabemananjara. Lors des élections de 1946-1947, malgré l'élargissement notable du collège électoral, une grande majorité des Malgaches restait exclue de la vie politique légale. En 1938, au moment où le P.C.R.M. se désagrégeait, des associations qui n'étaient sans doute à l'époque que des cellules ou des sections du Parti, avaient une vie autonome; du fait de la courte existence du Parti, elles n'avaient pas pu être contrôlées par ce dernier. En 1946, pour échapper aussi à ce contrôle, ces associations avaient choisi délibérément la clandestinité, mais en s'abritant au sein de groupements qui cherchaient une certaine honorabilité. Le fondateur de la J .LM. insiste sur le fait que la grande majorité des militants du Pa.Na.Ma. militait aussi en faveur du M.D.R.M. Au sein de ce parti, auquel il avait adhéré dès sa création (1946), il n'existait pratiquement pas de vie régulière et ordonnée, selon le même informateur. Il est significatif, à cet égard, que 'ces organisations cryptonationalistes soient, pour la plupart, nées dans les zones périphériques. Le Pa.Na.Ma. a été fondé en 1941 à Tamatave tandis que le Jiny a vu le jour à Manakara en 1943. La stratégie du M.D.R.M., né en 1946 à Paris, le centre par excellence, avait un aspect centrifuge si l'on peut dire, tandis que ces organisations partaient des périphéries pour conquérir le centre. Dans cette optique, l'on peut considérer ces groupements comme une sorte de réponse populaire, en tous cas celle des dépendants, dont les jeunes, aux différents pouvoirs auxquels ils avaient dû faire face aussi bien au sein du mouvement d'émancipation qu'au dehors. L'on voit là que le problème posé par ces groupements dépasse largement celui de l'indépendance telle qu'elle était perçue à l'époque. Dès lors, il n'est pas étonnant que ceux qui détenaient les pouvoirs, à l'intérieur comme à l'extérieur du mouvement d'émancipation, se retrouvèrent, de fait, de l'autre côté de la barrière, désavouant ces mouvements, de concert et à de nombreuses occasions. Ainsi en 1946, lors de l'abolition du travail forcé, quand une vague de grèves rappelant les mouvements de 1938-1939 éclata, c'est dans l'avion prêté par le gouverneur général de la colonie, De Coppet, que les parlementaires malgaches entreprirent une tournée au cours de laquelle ils incitèrent leurs concitoyens à plus d'esprit civique. La même logique conduisit le triumvirat du M.D.R.M., après le 29 mars 1947, à condamner un soulèvement populaire qui avait mobilisé près du quart de la population de Madagascar, c'est-à-dire beaucoup plus que l'ensemble de l'électorat du M.D.R.M. De même, en 1936, lors de l'arrivée au pouvoir du Rassemblement populaire, selon un administrateur d'Antsirabe : "Les idées et les emblèmes même des partis métropolitains sont incompris et faussées à la latitude où nous sommes... C'est ainsi que les drapeaux rouges constituent dans l'esprit simpliste des Malgachés un défi lancé à la colonisa-

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tion et à l'administration française"48. Mais ne touchait-il pas le fond du problème? Aussi les "jeunes" dans le mouvement d'émancipation se retrouvent face à deux situations possibles. Dans la première situation (séniorité relative), les cadets "remettent (à l'aîné) le produit de leurs activités"49 et se reconnaissent comme tels; le mouvement d'émancipation se reproduit alors sans heurts majeurs. Cependant, à partir du moment où les cadets et, partant, les dépendants, ne se reconnaissent plus dans leurs porte-parole, un point de rupture apparaît au sein du mouvement d'émancipation. En effet, ces dépendants interviennent plus directement dans le cours des événements et prennent l'initiative en contestant, par cette intervention elle-même, leur situation de dépendants à tous les points de vue. Le mouvement dans son ensemble entre alors dans une phase de conflits et de crises. Les jeunes, cependant, se retrouvent face à de trop nombreux adversaires pour vraiment emporter la décision. Dans les sociétés africaines contemporaines, en général, et celle de Madagascar, en particulier, la modification très significative des caractéristiques démographiques50 tend à faire correspondre de plus en plus jeunesse biologique et jeunesse sociale. Certains mouvements sociaux, tel celui des jeunes en 1972, peuvent avoir comme origine les conséquences de la modification de ces caractères de la population.

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Dans l'histoire du militantisme à Madagascar, l'on pourrait mettre en présence deux séries d'expériences. La première série d'expériences, celle des jeunes, est composée d'une somme d'actions dans laquelle manquerait le don synthétique qui est le privilège de l'autre série d'expériences. Chaque innovation, "au lieu de venir s'ajouter à des innovations antérieures et orientées dans le même sens, s'y dissoudrait dans une sorte de flux ondulant qui ne parviendrait jamais à s'écarter durablement de la direction primitive". Cette direction primitive est d'abord la volonté de s'exprimer en tant que groupe social. La conscience de constituer un groupe, cependant, apparaît de deux manières. Lorsque le mouvement aborde une sorte de vitesse de croisière, les "jeunes" assument leur dépendance en acceptant que leur énergie soit canalisée vers
48. A.N.S.D.M., dIS. 49. C. Meillassoux, "Essai d'interprétation du phénomène économique dans les sociétés traditionnelles d'autosubsistance", Cahiers d'Etudes Africaines, 4, 1960, pp. 38-67. 50. La transformation de la pyramide des âges en faveur des jeunes qui constituent désormais la majorité de la population. 44 Aix-en-Provence, Paris, Mad. (aff. pol.), C 3257

des buts qu'ils n'ont pas formulés. Lorsque le mouvement ne répond plus à l'attente de ceux qu'il sollicite, les "jeunes" ont tendance à s'affirmer contre le mouvement en essayant d'entraîner les autres dépendants. L'autre série d'expériences révèle des qualités acquisitives et progressives qui font de la jeunesse un outil d'action efficace. Si l'on se place dans le cadre de la synchronie, en considérant simultanément les deux "classes" d'âge, celle des jeunes se trouve dans une situation de dépendance du fait de l'absence de capital ou d'expériences dans le militantisme, ce qui est un obstacle à l'accès aux postes de responsabilité. En d'autres termes, les aînés utilisent leurs expériences (enrichies par celles des "jeunes" par la même occasion)5t pour instaurer et maintenir cette dépendance. Expériences qui constituent, pour reprendre les termes de C. Levi-Strauss, une partie de l'histoire cumulative. En revanche, ces mêmes jeunes, dans une optique diachronique, ne sont-ils pas en train de se constituer et de cumuler ces expériences qui, à un moment donné, semblent dénuées de sens cohérent mais qui, au bout d'une période, révèlent le fil compliqué d'une véritable intrigue52 qui se noue par-delà les acteurs sociaux vieillissant naturellement. Pour l'individu biologique, en effet, et c'est un truisme que de l'affirmer, la jeunesse constitue un état passager, mais pour le mouvement d'émancipation, tout au long de son histoire, les jeunes générations constituent un groupe permanent et original qui a un comportement spécifique. Aussi les jeunes, dans cette optique, semblent constituer une sorte de boîte à idées dans laquelle leurs aînés puisent allègrement au fil d'une époque53.

51. C. Levi-Strauss, Race et culture, UnescolDenoel, le édition 1961, éd. de 1986, pp. 27-50. 52. P. Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1979, pp. 36 et ss. 53. Voir Pavageau, Jeunes paysans sans terre, Paris, L'Harmattan, 1981, p. 150 et ss., ou comment ont été dévoyées les initiatives des jeunes. 45

L'Union des Jeunes de Thiès: une composante méconnue de l'éveil politique
Jean SURET-CANALE Université Paris VII

Le terme d' "organisation de jeunesse", en Afrique, prête à équivoque pour le lecteur européen. Pour celui-ci, le terme de "jeune" s'applique en règle générale aux moins de 25 ans (18-25 ans, en gros), à l'extrême rigueur aux moins de trente ans. En Afrique, et d'une manière générale dans toutes les sociétés plus ou moins marquées par l'organisation en "classe d'âge", l'emploi du terme "jeunes" s'entend communément par opposition à "aînés" ; il concerne les hommes dans la force de l'âge (ceux qui, naguère, fournissaient les combattants), par opposition aux "anciens" qui détiennent, avec l'âge, l'autorité ; la "jeunesse" ainsi comprise peut s'étendre jusqu'à quarante ans, voire au-delà.

I -LE CONTEXTEPOUfIQUE L'apparition de l'Union des Jeunes de Thiès se situe dans ce bouillonnement politique qui marque l'année 1945 en Afrique noire française. La victoire sur le fascisme, les principes proclamés à San Francisco, plus que les résolutions de la "Conférence africaine française" de Brazzaville tenue au début de 1944, plus "coloniales" que libérales, ont donné une vive impulsion aux aspirations à la liberté. Le colonialisme renforcé de Vichy, la contrainte maintenue à l'égard des "sujets" coloniaux par la France libre après 1943, ont contribué à créer une situation explosive. Les élections à la première Constituante, le 21 octobre 1945, ont pour la première fois donné le droit de vote, bien que dans un "collège" distinct, à une fraction des "sujets" jusque là exclus de tout droit politique. Au Sénégal, l'éveil politique se produit dans des conditions particulières. Ici en effet, du fait du statut particulier qui était, depuis les origines de la IIIème République, celui des "originaires" des quatre puis

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trois communes de plein exercice du Sénégal (Dakar, St Louis, Rufisque - Gorée ayant été incorporée à Dakar en 1927), électeurs de leurs municipalités de "plein exercice" et d'un député, citoyens français explicitement reconnus depuis 1916,la vie politique avait déjà un long passé. Mais cette vie politique, limitée à une faible minorité, présentait des caractéristiques bien particulières, au demeurant communes à la plupart des "vieilles" colonies disposant d'une représentation parlementaire: rivalités entre "cliques" politiciennes1, se disputant âprement les mandats électoraux, corruption et fraude électorale généralisées, les "oppositions", une fois devenues majoritaires, reprenant généralement
1. J'emprunte le terme, qui est presque un euphémisme, à Ruth Schachter-Morgenthau, Political Parties in French-Speaking West Africa, Oxford, The Clarendon Press, 1967, p. 127. La Fédération S.F.I.O., avec Lamine Gueye, devait en reprendre les pratiques. Corruption et fraude ne pouvaient exister bien entendu qu'avec la complicité des autorités coloniales. Sur la corruption, ce simple exemple, emprunté à une lettre du gouverneur général Chauvet au ministre .de la France d'Outre-Mer, en date du 14 août 1951, annonçant la venue, pour septembre, d'une mission de la Cour des Comptes en A.D.F. : il y est question des "regrettables conditions de gestion des finances des communes de plein exercice, et de la commune de Dakar en particulier". "n est à présumer que l'inspection de la Cour des Comptes fera apparaître des négligences et des irrégularités telles que leurs auteurs seront amenés à en rendre compte devant les autorités judiciaires: leur situation très en vue dans les milieux politiques locaux donnerait à l'affaire un profond retentissement. L'autorité de tutelle risque, de son côté, d'être mise en cause, et il n'est pas assuré que la personnalité des fonctionnaires chargés d'exercer cette autorité puisse être laissée hors de débat" (ANSDM, AO.F., Affaires Politiques, 2143 (1). Sénégal. Quant au déroulement des élections, je donnerai ici mon témoignage sur le déroulement des élections municipales d'octobre 1947 à Dakar, où j'étais candidat sur la liste R.D.A et délégué dans un bureau de vote. n y avait des isoloirs dans les bureaux de vote, mais couverts de poussière et inutilisés. A l'entrée des bureaux de vote, où les électeurs faisaient la queue, une vingtaine d'employés municipaux mettaient entre les mains de ceux-ci une enveloppe garnie du bulletin socialiste, et les poussaient d'une bourrade vers le bureau, où ils présentaient leur carte d'électeur (sans pièce d'identité : presque tous en étaient dépourvus à l'époque), et mettaient leur bulletin dans l'ume en criant "Lamine Gueye". A quoi le Président répondait "A voté". Les rares opposants de leur côté, criaient en mettant leur bulletin dans l'urne "R.D.A"... et se faisaient passer à tabac par les "employés" municipaux à la sortie! D'autres "employés" venaient voter dix fois, vingt fois, avec des cartes non distribuées. Si l'on protestait: "Consignez vos observations sur le cahier des réclamations", disait le Président. "Mais si vous troublez l'ordre, je vous fais expulser du bureau." Et si l'on disait aux responsables du service d'ordre: "Mais, vous voyez ce qui se passe l'', la réponse était: "Je n'ai pas à apprécier ce qui se passe dans le bureau de vote: je ne puis qu'exécuter les réquisitions du Président du bureau." 47

les pratiques politiques qu'elles avaient naguère vilipendées: ainsi Diagne après Carpot, Galandou Diouf après Diagne, Lamine Gueye après Diouf. La mort de Galandou Diouf, dernier député du Sénégal élu en 1956, a laissé la voie libre à Me Lamine Gueye, vieux routier de la politique sénégalaise, Maire de St Louis de 1925 à 1927, opposé successivement à Diagne et à Galandou Diouf. Inscrit au Parti socialiste S.F.I.O. depuis 1938, Lamine Gueye va drainer les voix africaines au bénéfice de ce parti, qui a le vent en poupe et détient à partir de janvier 1946 le portefeuille de la France d'OutreMer. La section S.F.I.O. de Dakar, constituée essentiellement d'indigènes, note le rapport de l'administrateur de la circonscription de Dakar, est réunie pour la première fois le 20 octobre 1944, et désigne Me Lamine Gueye comme secrétaire général2. La Fédération d'A.O.F. de la S.F.I.O. est reconstituée en mars 19453. Les élections municipales du 1er juillet 1945 à Dakar permettent à Lamine Gueye d'accéder à la Mairie, battant largement (8.590 voix contre 945) l'ancien Maire Alfred Goux (pourtant révoqué et déporté en Afrique du Nord par Vichy), qui était un ancien du clan "dioufiste" et qui avait surtout contre lui d'être européen4. Les élections à l'Assemblée Constituante du 21 octobre 1945 vont pour la première fois donner le droit de vote à quelque 25 000 "sujets" sénégalais (avec un siège de député pour ce "deuxième collège") contre un peu plus de 44 000 électeurs "citoyens" pour le premier collège. Candidat au "premier collège", Lamine Gueye va choisir comme candidat au "deuxième collège" un brillant représentant des "sujets", en la personne de l'agrégé de grammaire Léopold Sédar Senghor, son cadet de vingt ans. L'intéressé, pour la circonstance, va adhérer au Parti socialiste, alors que, de par son éducation chez les pères et ses idées, il était plutôt proche de la démocratie chrétienne. Cette désignation autoritaire va soulever des récriminations5, moins contre la personne de Senghor que contre le procédé de désignation, et aussi la rancœur de certains candidats à la candidature, tels Djim Momar Gueye, riche traitant de Kaolack. Mais le prestige de Lamine Gueye, en qui les Sénégalais se reconnaissent, est tel, que sa décision s'impose; les deux candidats S.F.I.O. sont élus triomphalement en octobre 1945 et réélus de même aux élections de juin et novembre 1946.

2. ANS 2 G 44 (19). Rapport annuel d'ensemble de la circonscription de Dakar et dépendances. 1944. 3. Paris-Dakar, n° 2819. 18 avril 1945. 4. ANS 17 G 325 (144). 5. Ruth Schachter-Morgenthau, op. cit., p. 137.

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II - LA POUSSÉE ANTICDWNIALE

Lamine Gueye, Senghor et le parti socialiste S.F.I.O. vont bénéficier de la poussée populaire anticoloniale qui marque les années 1945 et 1946. Face à cette poussée, l'administration coloniale fait preuve d'un tOtal immobilisme. Sauf au niveau des Gouverneurs (et encore, avec quelques exceptions)6, l'administration coloniale en fonction sous le régime de Vichy est restée en place. Au demeurant, la majorité des administrateurs "gaullistes" (ceux qui avaient rejoint la France Libre) partagent les vues des anciens vichys tes en matière coloniale. Pour eux, la population "indigène" doit être tenue à l'écart de la vie politique, Les organisations "patriotiques" autOrisées à partie de 1943 (Combat, Groupement d'action républicaine - qui deviendra Front national, FranceU.R.S.S., Amis de l'Humanite') sont averties de s'abstenir de tout recrutement et de toute propagande en milieu indigène...? Ces associations, étant européennes et bénéficiant du climat politique des dernières semaines qui précèdent la victoire, se voient bénéficier d'une certaine tolérance (célébration le 18 mars 1945, à St Louis, du 74ème anniversaire de la Commune de Paris, avec salut au drapeau devant le palais du gouverneur, par Combat et France-U.R.S.S. ; manifestations - avec congrès et exposition - par France-U.R.S.S., à la Chambre de Commerce de Dakar, le 23 février 1943, pour célébrer le 26ème anniversaire de l'armée rouge)8. En revanche, les associations "indigènes", suspectes d'esprit anticolonial, font l'objet de la plus grande méfiance, et sont étroitement surveillées et éventuellement réprimées. C'est le cas du Comité d'Études franco-africaines dont les statuts ont été déposés le 1er mars 1945, dont l'appellation prudente est démentie par la devise" Africa Mater". Il affiche des objectifs essentiellement "culturels" ; mais, proposant le développement des langues africaines, il s'est vu impérativement imposer par le directeur des Affaires politiques l'adjonction d'un passage rappelant que "le développement de la langue française... doit rester la première préoccupation du comité" (!). Dans une note au ministre du 20 juillet 1945, le gouverneur général admet que le comité représente "sans doute le plus important groupement afri6. Par exemple au Niger où le Gouverneur Toby, nommé gouverneur

des périodes de remplacement pendant ses congés - jusqu'en 1954! 7. ANS 21 G 85 (17), Lettre du Gouverneur Général de l'A.D.F. au responsable du "Groupement d'action républicaine", en réponse à une demande d'autorisation d'étendre son activité à toute l'A.D.P. (16 juillet 1943) : "Je précise toutefois que votre association devra s'abstenir de toute action de propagande auprès de la masse autochtone..... 8. ANS 21 G I (1), Associations patriotiques 1943-1946. 49

par intérim puis gouverneur titulaire en 1942, y restera en fonctions - avec

cain existant en A.D.F.", mais que "son activité est à surveiller de très près''9. En fait, la répression a déjà commencé à cette date: en juin 1945, deux propagandistes arrêtés à Ségou et emprisonnés pendant 45 jours; en décembre 1943, dissolution de la section de Bobo-Dioulasso, dont le Président, Abdou Kane Diop, est poursuivi et condamné le 27 février 1946 à 15 jours de prison. Dans une lettre, le gouverneur général Cournarie explique - apparemment gêné - que s'il a autorisé la "dissolution provisoire" de cette section, il ne peut s'agir d'une mesure générale et définitive; que le succès du C.E.F.A. à Bobo-Dioulasso (1 million de francs collectée) est peut-être à mettre en relation avec l'effort excessif de production réclamé aux populations, et aux "lourdes exactions" commises à cette occasion par les chefs indigènes. Il suggère l'envoi d'un enquêteur étranger à l'administration ivoirienne (par souci d'impartialité)lo. L'information ouverte contre Abdou Kane Diop l'accuse de "vol de documents" (inculpation ordinaire en cas de publication de documents administratifs !) et d' "affichage d'un texte rappelant les événements sanglants de 194111et de nature à exercer une influence fâcheuse sur l'esprit de la population" ; il lui est également reproché "une campagne très active contre les chefs indigènes"12. La montée du mécontentement va également se manifester, de décembre 1945 à février 1946, par une vague de grèves, à Dakar et dans plusieurs villes du Sénégal et de la Fédération, vague qui culminera à Dakar par trois jours de grève générale (14-15-16 janvier 1946). La grève (qui est le fait, au début, des professeurs français de l'enseignement secondaire) est motivée par le blocage des traitements et salaires, alors que la hausse du coût de la vie est vertigineuse (en France, les salaires avaient été rajustés). L'administration y voit un mouvement "raciste" (anti-européen), subversif, et réagit par les méthodes habituelles: répression judiciaire pour "atteinte à la liberté du travail" (la grève n'est pas légale en A.D.F.) et licenciements. L'administrateur de la circonscription de Dakar, la veille du déclenchement de la grève générale, fait manœuvrer en ville un détachement blindé et fait survoler la capitale fédérale en rase-mottes par une patrouille de l'aéronavale, afin de "rassurer la population européenne" et de "montrer aux meneurs que nous n'accepterons pas que

l'ordre soit troublé". Il observe avec consternation que "les plus violents, les plus excités, ont été... les domestiques, ceux le plus en

9. ANS 17 G 326 (144), Note du gouverneur général de l'A.O.F. au Ministre, 20 juillet 1945. 10. ANSOM A.O.F., Affaires politiques 955. 11. ANS 17 G 326 (144) et ANS 2 G 46 (96). 12. Ibidem.

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contact avec les Européens"l3. Il a surpris son propre domestique,
"pourtant catholique", en train de noter ses propos! Lamine Gueye et le Parti socialiste vont canaliser à leur profit ce mouvement anticolonial en constituant, sous le nom de Bloc africain, un front électoral réunissant l'ensemble des organisations africaines et destiné à patronner leurs candidats. Ils s'appuient ainsi sur un profond courant de masse, sans pour autant rompre leur politique de collaboration avec l'administration coloniale. L'opération est rendue aisée par l'absence d'organisation et de programme du "Bloc". Dès 1945, les listes patronnées par Lamine Gueye et se réclamant du "Bloc" triomphent aux élections municipales, tant dans les trois communes de plein exercice (avec une petite bavure à Rufisque où deux listes concurrentes se réclament du "Bloc" !) que dans les "communes mixtes"14.
ill

- PREMIERS

PAS DE L'UNION DES JEUNES DE THIÈS

C'est dans ce contexte que l'Union des Jeunes de Thiès connaîtra sa courte carrière, aux prolongements politiques non négligeables. Il est question d' "Union des Jeunes" ailleurs qu'à Thiès, mais, il faut le dire, de manière épisodique et très inégale. L' "Union des jeunes" a-t-elle eu une organisation centrale, sénégalaise ou fédérale? Quelle a été la nature exacte de ses rapports avec le Parti socialiste? Deux questions auxquelles, dans l'état de notre information, nous ne pouvons donner une réponse précise. Nous voyons à plusieurs reprises intervenir un "secrétaire fédéral de l'Union des Jeunes", Ababacar Sarr, étroitement lié à la S.F.I.O. : mais par qui et comment a-t-il été désigné? S'est-il autoproclamé ? Ou a-t-il été mis en place par la S.F.I.O. ? Nous ne disposons à cet égard d'aucune indication: il n'y a eu, pour une "Union des Jeunes" sénégalaise ou fédérale, aucune demande d'autorisation Ou dépôt de statuts, à notre connaissance. Hors de Thiès, mention est faite par les archives d'un meeting tenu au cinéma de Médina à Dakar le 6 mai 1945, qui réunit 600 personnes dont 29 femmes. L'objet de la réunion aurait été "d'incorporer les ouvriers" à l'Union des Jeunes. On y fait l'éloge de Lamine Gueye. Parmi les assistants mentionnés, Bibi N'Diaye (socialiste, secrétaire général de la mairie de Dakar), Guillaume Couteau (ingénieur métis de St Louis, "tuteur" de Félix Houphou~t-Boigny pendant ses études, et qui sera peu avant sa mort candidat aux élections municipales de Dakar
13. ANS 325 K (26) Rapport du gouverneur, administrateur de la circonscription de Dakar (arrivée: 1er mars 1946). 14. ANS 17 G 326 (144). Alger, 16 août 1945, Bulletin de renseignements n° 27. Voir aussi R. Schachter-Morgenthau, op. cit., p. 136-137.

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de 1947 sur la liste R.D.A.), James Benoît (qui sera un des dirigeants du R.D.A. au Sénégal de 1947 à 1957), Me Sylvandre (président de la Ligue des droits de l'homme, futur député socialiste du Soudan)IS. Une fiche de police signale la formation, le 14 juillet 1945, d'une "section de l'Union des Jeunes" à Guinguinéol6. Une autre fiche, sans précision de date (1946 ?), signale que l'association "IVème République" de Kaolack1? s'est dissoute pour se transformer en un nouveau groupement sous le nom d' "Union des Jeunes"18. Enfin, une "Union des Jeunes" est constituée à Bamako en août 1946. Elle devait à l'origine fonctionner "sous l'égide" de la S.F.I.O., mais par un vote en assemblée générale, le 1er septembre 1946, elle se déclare indépendante. Son secrétaire général est le commis des contributions directes Kassé Keïta (frère de Modibo Keïta, et secrétaire du Groupe d'Études communistes de Bamako après le départ de Pierre Modet en 1947)19. De ces indications éparses nous pouvons tirer provisoirement les conclusions suivantes: l'apparition d' "Unions des Jeunes" répond à un besoin spontané d'expression autonome des générations n'appartenant pas à celle des "notables" en place; eHe se situe, en gros, dans la mouvance socialiste dans la mesure où la S.F.I.O., du moins au Sénégal, apparaît comme l'expression du mouvement africain d'émancipation, mais elle exprime un courant plus "radical". La création de l'Union des Jeunes de Thiès, à la mi-juin 194520 répond bien à ces caractéristique. Une première question: pourquoi une dimension particulière de ce mouvement à Thiès? De par l'implantation de la direction de la Régie des chemins de fer de l'A.O.F. et des ateliers d'entretien et de réparation du réseau Dakar-Niger, Thiès constitue, après Dakar, le principal centre ouvrier du Sénégal, avec une importante concentration d'employés, "jeunes" au sens africain du terme, appartenant à l'élite scolarisée et non "traditionnelle", c'est-à-dire précisément le milieu dont les "unions de jeunes" expriment les aspirations.

15. ANS 21 G 116 (48). Union des Jeunes, mai 1945-1947. 16. ANS ibidem. 17 juillet 1945. 17. L'association "IVème République" était une association "patriotique", mais recrutant parmi les Sénégalais "citoyens", créée par Abdel Kader Diagne, résistant (et aussi réformateur musulman, animateur de la "Fraternité musulmane" qui mena campagne contre les dots excessives). 18. ANS 21 G 116 (48). 19. ANSOM A.O.F. Affaires politiques 134, Soudan, Rapport mensuel, août 1946. 20. A.N.S.O.M., A.O.F., Affaires politiques 962 et ANS 21 G 116 (48), 13 juillet 1945. 52