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Les jeunes en Afrique

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576 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 283
EAN13 : 9782296273313
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Les Jeunes en Afrique Évolution et rôle (XIXe-xxe siècles)

Hélène d'Almeida-Topor Odile Goerg

Catherine Coquery- Vidrovitch Françoise Guitart (éds)

Les Jeunes en Afrique
Évolution et rôle (XIxe-xxe Tome I siècles)

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

(Ç) L'Harmattan,

1992. ISBN: 2-7384-1657-8.

AVANT .PROPOS

L'idée de ce thème date de plusieurs années. Il nous fut suggéré par une enquête de la Commission d'Histoire des Mouvements sociaux et des Structures sociales à laquelle avaient contribué deux membres de notre laboratoire, Hélène d'Almeida-Topor, Professeur à l'Université de Metz, et Odile Goerg, Maître de conférences à l'Université de Strasbourg II. Leurs études préalables ont commencé à explorer la quesrionl. Peu après, Catherine Coquery- Vidrovitch consultait les banques de données américaines -les mieux fournies en la matière -, en partant des mots-clefs concernant les notions de jeune ou adolescent; on avait à dessein évité les termes d'école ou d'éducation pour ne pas nous laisser entraîner trop loin dans le domaine des sciences de l'éducation, ce qui n'était pas l'objectif recherché. Ces interrogations donnèrent un peu moins de cent titres sur l'ensemble de l'Afrique subsaharienne, articles et rapports semi-confidentiels inclus, en langue anglaise, française ou portugaise. C'était étonnamment peu; une lacune évidente existait en ce domaine et il importait d'y mettre fin. Nous lançâmes donc à travers le monde des chercheurs (en Afrique, en Europe, aux Etats-Unis), notre appel d'offre, assorti d'une série de suggestions de thèmes assez large, allant de la démographie aux faits culturels - fête incluse, -, en passant par la formation, l'emploi, les questions liées au développement et le rôle politique des jeunes... Les réponses dépassèrent nos espérances, ainsi qu'on pourra en juger par l'ouvrage qui suit. Celui-ci englobe Afrique du Nord et Afrique noire. Malgré la contribution appréciée de plusieurs collègues anglophones (sur le Soudan, le Nigeria, le Sierra-Leone...), il concerne essentiellement l'Afrique francophone. Notre fierté est du moins que la quasi-totalité de ses Etats ont été représentés par une ou plusieurs contributions nationales. Malgré tous nos efforts, nous n'avons pu faire venir les trois collègues d'Afrique du Sud qui nous avaient proposé leur concours. On

1. H. d'Almeida-Topor et O. Goerg eds., Le mouvement associatif en Afrique noire francophone au XXe siècle, Cahier Afrique noire de l'Université Paris-VII (URNCNRS), n° 12, L'Harmattan, 1989. 5

pourra certes le regretter. Mais comme, par ailleurs, l'Afrique anglophone (surtout l'Afrique du Sud depuis Soweto) est jusqu'à présent le domaine le mieux couvert sur la question, le fait de centrer majoritairement les questions sm l'Afrique de l'ouest et centrale nous a aussi donné l'occasion de maîtriser davantage un sujet déjà énorme, qu'il importait de savoir centrer. A bien y réfléchir, la pén;urie des recherches sur les jeunes en Afrique n'est pas si surprenante; d'abord pour une raison démographique simple: l'explosion démographique est intervenue tard ; c'est donc depuis une dizaine d'années que l'afflux des jeunes qui en sont issus est devenu un phénomène majeur, interpellant, mais un peu tard, experts, praticiens, développeurs et... chercheurs en sciences sociales. Aujourd'hui la situation apparaît souvent dramatique. Il importe, pour les spécialistes, d'en comprendre la signification, les origines, l'évolution en longue durée, de façon à aider éventuellement, voire à suggérer, les choix à venir. L'autre facteur est davantage inhérent aux conceptions africaines de l'âge, du savoir et du pouvoir. Dans l'Afrique noire ancienne, sauf exception, plus on était âgé, plus on incarnait la sagesse. En ce qui concerne l'âge, comptait moins le nombre des années que la position sociale. Le terme de jeune pouvait donc inclure des individus ayant atteint la quarantaine ou plus, les femmes notamment étant éternellement "jeunes" ! Cette élasticité de la définition du jeune, nous l'avons bien perçue dès la première question qui s'est imposée à nous: qu'est-ce qu'un jeune, comment devions-nous, au moins à titre d'hypothèse de départ, définir notre objet/sujet d'études? Nous n'entrons pas ici dans le détail de cette question qui fait l'objet de la première partie, introductive, de cet ouvrage: nous y ajoutons aux acquis préalables, obtenus au moment de la recherche sur les associations de jeunes déjà citée (notamment d'Odile Goerg), puis lors d'une récente conférence sur les "Jeunes au Sahel" tenue à l'Université Laval à Québec en 1990 à laquelle certains d'entre nous avons participé (cf. texte de C. CoqueryVidrovitch), les résultats de la présente conférence (introduction d'Hélène d'Almeida-Topor). Notons toutefois ici que, dès le départ, se heurtent et, dans une certaine mesure, se contredisent deux notions (au moins !) de la jeunesse. Pour les Occidentaux, peu ou prou, la jeunesse, à la suite de l'enfance, commence à la fin de la puberté (qui naguère correspondait à l'entrée dans la vie active) ; elle s'achève au moment de l'installation professionnelle, une fois terminé l'apprentissage (estudiantin ou autre), quand le jeune gagne suffisamment sa vie, se marie, bref entre de plainpied dans un statut d'adulte responsable de lui-même et du noyau familial (nucléaire) qu'il est en train de constituer. Mais cette définition du jeune lie presque explicitement la question de l'âge à une notion économique. Or, dans les sociétés africaines, il en allait autrefois tout autrement, et de ces vieux usages beaucoup restent encore à l'œuvre: la

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jeunesse, comme nous l'avons dit, y est une construction sociale et politique plutôt qu'économique; sont jeunes, en somme, tous ceux qui ne sont pas ces vieux seuls détenteurs du savoir et du pouvoir. Mais tout a changé: en Afrique les jeunes sont, en particulier comme cet ouvrage le fait ressortir en conclusion - en train de "prendre possession de la ville" ; et la ville est en passe de devenir le lieu par excellence où se fait ou se défait l'Afrique. Vers l'an 2015, plus de la moitié des Africains seront des citadins, et d'ores et déjà plus de la moitié de ces citadins ont moins de vingt ans: il est plus que temps de s'attacher à démêler les données historiques, sociologiques, politiques, culturelles de ce processus, qui ne va que s'accentuer dans les décennies à venir. Car prendre possession de la ville, cela signifie le faire dans les domaines les plus divers et tous complémentaires: économique, social, culturel, politique. En ville, ce sont les jeunes qui descendent dans la rue et constituent le gros des troupes des émeutes qui tendent à se multiplier depuis plus de dix ans voire davantage. Ce sont les jeunes qui, parce qu'ils sont au chômage ou sans emploi, non ou dé-scolarisés, sont le fer de lance de ce système "de la débrouille" que, faute de mieux, les experts du Bureau international du travail ont surnommé l'informel. Ce sont aussi les jeunes qui sont à la base des transformations et des métissages culturels d'une créativité parfois éblouissante: musique, chants, théâtre, peinture, sport. Le football a transformé, comme il l'a fait ailleurs, les formes des loisirs collectifs populaires; les peintures murales qui, depuis 1990, couvrent à foison les murs des maisons dégradées ou non de la ville de Dakar sont bien aussi, à leur façon, le signe de cette prise de conscience: mais prise de possession pour qui, pourquoi, et pour quoi faire? C'est sur cette ouverture et sur cette interrogation que s'est conclue la table ronde finale de nos débats, où nous avons tenté de faire se confronter et se concerter intellectuels, chercheurs, praticiens et hommes de terrain (de rENDA, de MARJUVIA, du Population Council.. .), le tout visant à fournir à l'ensemble de la communauté scientifique une partie au moins des matériaux dont elle a besoin pour poursuivre ses travaux. Entre temps, différents grands dossiers ont été ouverts, sans que nous prétendions, tant s'en faut, résoudre toutes les questions posées. Nous avons néanmoins tenté de commencer à y répondre. Chaque thème principal, qui rassemble les communications et dossiers fournis sur la question, est précédé d'un bref rapport d'ensemble qui a pour objet d'en faire ressortir les points forts et de lancer la diséussion sur la question, par un regard croisé franco-africain dont nous nous sommes efforcés de respecter le principe tout au long du travail. C'est ainsi que nous avons, successivement, abordé, après une première tentative de définition et un rappel des jalons précédant notre recherche, la question démographique (introduite par le rapport de Thérèse Locoh, du CEPED). Dans une deuxième étape, nous avons dressé un tableau évolutif de la conception 7

et de l'organisation des jeunes à travers un certain temps long de l'histoire, remontant autant que faire se peut à la situation précoloniale (rapport d'Odile Goerg et Françoise Guitart). Puis nous avons examiné tout ce qui pouvait concerner la formation, l'emploi et les problèmes de développement liés à ces conditions préalables, notamment dans le cadre des migrations villes-campagnes (rapports de Régine Bonnardel et Adovi Goeh-Akué). Le rôle des jeunes dans la politique, avant, pendant et après l'épisode colonial nous a retenu longuement (rapports de Marc Michel, Serge Nédelec et Anna Pondopoul02). La présence et l'animation de plusieurs collègues africains qui ont connu, ou continuent de connaître ces problèmes en qualité d'acteurs en même temps que de penseurs a été précieuse. Enfin, les questions culturelles, liées ou non à une religiosité croissante, ont été introduites par Françoise Raison-Jourde et Didier Gondola. La table ronde finale, animée par Mohamed Mbodj (de l'Université de Dakar), qui rassemblait entre autres Mmes Codou Bop (Population Council, Dakar), Thérèse Locoh (CEPED), Danièle Poitou (MARJUVIA), et MM. Bugnicourt (ENDA, Dakar), Louis Brenner (SOAS, Université de Londres), Karim Traoré du Mali (Programme Jeunes au Sahel) et Goeh-Akué du Togo, s'est efforcée de tirer les enseignements du travail au moins sur un point: celui des "Jeunes et la ville, enjeux et perspectives". Nous sommes particulièrement heureux d'avoir pu rassembler un nombre exceptionnellement élevé de contributions africaines, concernant aussi bien l'Afrique noire que l'Afrique du Nord. Nous le devons à l'aide efficace des ministères de la Coopération et du Développement (sous-directions respectivement de la Recherche et de l'Enseignement supérieur), et du Ministère des Affaires Etrangères qui ont financé des missions et que nous remercions chaleureusement Sans leur concours, notre effort n'aurait pu avoir ce retentissement indispensable à la progression de nos connaissances et aux regards croisés irremplaçables en
ce genre de recherches.

Enfin, nous remercions tout particulièrement l'équipe qui a permis de réaliser à la fois notre rencontre et la confection de cet ouvrage. D'abord, bien entendu, les gestionnaires de l'URA 363 ParisVII/CNRS, et tout particulièrement Mmes Sylviane Cheminot et Françoise Treguer du CNRS (cette dernière directement chargée de l'organisation de la conférence) ; de même le groupe des allocataires de recherche et doctorants dont notre Unité de recherche associée au CNRS constitue la laboratoire d'accueil, et qui ont largement contribué, par leur enthousiasme et leur travail, à assurer le bon fonctionnement de l'ensemble, aussi bien au niveau de l'organisation que, et peut-être

2. Chercheur soviétique de l'Académie des Sciences, section Histoire

mondiale, accueillie pour un an dans le laboratoire. 8

surtout, de la collaboration scientifique proprement dite: Didier Gondola, Patrick Mérienne, Serge Nédelec, Claude Sissao, TshinguiKuéno (de l'Université Paris-VII) et François Lidji (de l'Université de Metz). Enfin, nous remercions Mme Chantal Chanson-labeur, de l'Université Paris-VII, co-responsable du Groupe de Recherche sur le Maghreb et le Moyen-Orient (GREMAMO, sous-groupe de l'URA Paris-VII), qui a assuré la liaison scientifique et logistique avec nos collègues invités d'Afrique du Nord, Mme Françoise Guitart, docteur en Géographie, qui a participé à la mise en forme du manuscrit.
Odile Goerg
Université Strasbou.rg Il Hélène d'Ahneida-Topor Université de Metz Catherine Coquery- Vidrovitch Université Paris-VIl/CNRS

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Première partie

DONNÉES DE BASE

I

Concepts. Sources

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"Jeune", "Jeunes", "Jeunesse" Réflexions autour d'une terminologie
Hélène d'ALMEIDA-ToPOR

S'interroger sur l'objet même d'une recherche, en déterminer les critères et les limites, donc la validité peut constituer un préalable à toute démarche scientifique, toutefois la problématique très vaste adoptée pour notre colloque a suscité des thèmes si variés que certains ne favorisaient pas cette réflexion. Ainsi en est-il des études consacrées à des aspects spécifiques relevant de cadres normés, par exemple la formation scolaire, à un mouvement estudiantin ou à une association précise. En revanche les auteurs de sujets plus généraux ont été incités à définir les termes qu'ils utilisaient dans leurs communications "jeune", "jeunes", "jeunesse". La confrontation des résultats est l'objet même de la présente introduction.

I - DES DÉFINITIONS, UN CONCEPT

L'âge semble avoir été un critère dominant pour les auteurs privilégiant une approche démographique. A partir de la classification statistique courante, ils adoptent la tranche des 15 à 25 ans et insistent sur la jeunesse de la population africaine. Toutefois, ces limites sont contestées par d'autres spécialistes qui estiment que, pour l'Afrique, on peut commencer vers 10 ans et surtout prolonger la durée de la classe d'âge jusqu'à 30 voire 40 ans. Un consensus peut être trouvé "autour de 20 ans". Toutefois, plutôt que le nombre des années, plusieurs collègues prétèrent appréhender la question sur le plan du statut social. En particulier, ils situent la fin de la jeunesse au moment du mariage dont l'âge, d'ailleurs, a pu évoluer au gré des conditions historiques. Dans la même optique, lorsque le mariage est précoce, on peut considérer, qu'à l'instar des Hausa, un certain nombre de femmes n'ont pas eu de jeunesse. En fait, les étiquetages sociaux peuvent être appréhendés soit d'un point de vue extérieur, soit par les intéressés eux-mêmes. Dans le premier cas, le marquage des générations qui, par ailleurs, a fait l'objet

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d'études relevant de diverses disciplines pour les pays occidentaux se traduit dans plusieurs communications présentées à notre colloque, en termes de responsabilités; ainsi, on est considéré comme jeune tant qu'on n'a pas accédé au pouvoir de décision pour son propre compte et/ou celui des autres. Dans cette optique. on procède à l'enfermement de la catégorie "jeune" dans des perspectives morales afin d'aboutir à la reproduction de la société (entre autres, au sein d'institutions coutumières, par l'organisation scolaire, par des associations religieuses ou laïques, etc.) ou bien au triomphe d'un ordre nouveau (par exemple. dans le cadre de partis politiques pendant la lutte anticoloniale, par la ''jeunesse unique" après les indépendances). Dans le second cas, celui d'une appréhension endogène, le but est de se démarquer des autres ("les vieux") en élaborant des codes d'appartenance (groupements plus ou moins formalisés, musique, habillement...) afin de rejeter la culture dominante et, le cas échéant, de la remplacer. Quelle que soit l'approche, on aboutit à un concept englobant qui apparaît notamment dans les expressions "la jeunesse et son avenir", le "devenir des jeunes". une "culture de jeunes". Cette vision globalisante se traduit. dans quelques communications par des conclusions optimistes ou pessimistes qui relèvent parfois d'interprétations idéologiques ou de perceptions morales. II - LES DÉFINITIONS A L'ÉPREUVE DES RÉAurÉS Toutefois, la multiplicité des réalités apparaît dans plusieurs communications qui s'attachent à l'analyse des clivages, des luttes d'intérêts à l'intérieur même de notre champ d'études. Les différences existant d'une société à une autre, parfois au sein d'un pays donné, entre les hommes et les femmes sont évidentes dans les études consacrées à ces dernières. Les preuves abondent pour d'autres domaines dont nous nous bornerons à citer quelques exemples. Ainsi, en pays mossi, des places concurrentes sont dévolues au sein de la même génération, entre les aînés et les éadets. Des études consacrées au Sénégal ou à la Mauritanie mettent au jour également les différences entre les fils de notables et ceux des paysans, ou encore soulignent l'importance des inégalités sociales pour le travail des enfants et ses conséquences futures selon leur appartenance au monde des nomades, des agriculteurs sédentaires ou des artisans. Enfin, les villes et les campagnes constituent aussi des cadres de différenciation dont l'impact et les problèmes varient selon le degré d'urbanisation et son expansion tant en Afrique du Nord que dans les pays au sud du Sahara. Dès lors, domine la diversité des situations géographiques, démographiques, économiques, culturelles, qui contredisent les définitions uniques même si leurs critères d'efficacité répondent à des exigences disciplinaires.

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Si le seul devenir commun à tous les jeunes est de vieillir, combien pourront accéder à l'étape suivante? Combien pourront subvenir à leurs besoins? Combien seront leurs propres décideurs? Pour certains (individus ou catégories sociales), les critères de sélection s'additionnent (malnutrition, maladie, chômage, etc.) ; en revanche, pour d'autres, ils sont réduits, voire inexistants. Qu'y a-t-il de commun entre les marginaux de Lomé et la jeunesse dorée off shore, selon l'expression imagée employée par ailleurs par Jean Chesneaux, que n'évoque aucune communication et qui pourtant fournira les dirigeants de demain?
III - VAUDITÉ mSTORIQUE DU CONCEPT

Devant ce constat d'hétérogénéité, l'attitude scientifique conduit à s'interroger sur la validité même du concept utilisé pour notre étude et à en évaluer la portée. De telles préoccupations constituent les thèmes centraux d'un nombre réduit de communications. En recherchant la naissance du concept de "jeunesse" dans le discours de IUnion Soudanaise du R.D.A ou bien à partir de l'analyse d'œuvres littéraires, leurs auteurs

respectifs démontrent qu'une terminologie est étroitement liée au
contexte général et que son utilisation n'est pas innocente. Ainsi, la remise en perspective historique aboutit à mesurer les limites temporelles de l'adoption d'un terme et de son contenu sémantique, à rechercher les conditions de son élaboration et de son évolution, les causes et les conséquences de son émergence et, en dernier ressort, les bénéficiaires de sa diffusion. Dès lors, le concept se charge d'une valeur mythique qui ne peut être étudiée que dans son historicité. Dans cette optique, l'intitulé même de notre colloque devrait constituer une base de discussion. En donnant une légitimité scientifique à "la jeunesse en Afrique", ne sommes-nous pas dupes de notre objet d'études? La question est posée. Les réponses sont sans doute plurielles.

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Les associations de jeunesse: réflexions sur une méthodologie, à partir de l'exemple de la Guinée coloniale
Odile GoERG Strasbourg II

Université

Ce travail fait suite à une première étude des organisations de jeunesse en Afrique de l'Ouest francophone, pendant la période coloniale. A l'initiative d'Hélène d'Almeida-Topor, nous avons comptabilisé les associations déclarées dans les Journaux Officiels des différentes colonies à partir de 1946, date de la libéralisation de la loi sur les associationsl.L'approche quantitative fut complétée et enrichie par d'autres sources telles que les rapports administratifs, la presse, les études, les témoignages ainsi que les archives missionnaires - fondamentales, vu l'importance des organisations catholiques de façon à mieux cerner le tableau d'ensemble des associations2. Cette démarche avait permis de dégager un certain nombre de caractéristiques générales et/ou nationales. En ce qui concerne la Guinée, le bilan quantitatif était le suivant à partir des Journaux Officiels de la Guinéefrançaise (J.O.G.) :

1. Pour la Guinée, le dépouillement a été effectué à partir de 1890, date du premier Bulletin Officiel, jusqu'à l'indépendance en 1958. 2. H. d'Almeida-Topor et O. Goerg, "Evolution et structures des mouvements de jeunesse en Afrique francophone au XXe siècle" (20 p. dactyl.), Communication pour le congrès organisé par la Commission internationale d'histoire des mouvements sociaux et des structures sociales, Montréal, 8U juin 1988, sur le thème de la jeunesse; H. d'Almeida-Topor et O. Goerg (textes réunis par), Le mouvement associatif des jeunes en Afrique noire francophone au XXe siècle, L'Harmattan, Groupe "Afrique noire", cahier n° 12, 1989, 138 p. ; O. Goerg, "Les mouvements de jeunesse en Guinée de la colonisation à la constitution de la I.R.D.A. (1890-1959)", in : Le mouvement associatif des jeunes en Afrique noire francophone qu xxe siècle, L'Harmattan, 1989, pp. 19-51. Voir aussi pour la méthodologie: O. Goerg "Le mouvement associatif et le processus des indépendances en A.O.P.", Communication pour le Colloque "La France et les indépendances des pays d'Afrique noire et de Madagascar", CNRS/Université d'Aix-enProvence, avril 1990. 17

Evolution du nombre d'associations en Guinée (1890-1958) Total Ass. A. de jeunes dont: Mut. scol. au tres 1890-1945 1946-1958 1890-1958 212 373 585 99 (47%) 121 (32,5%) 220 (37,6%) 81 (82%)* 28 (13%) 109 (49.5) 18 93 111

Ass./A. = associations. Mut. scol. = mutuelle scolaire. * calculé par rapport aux associations de jeunes.

Certaines caractéristiques particularisaient cette colonie: précocité du mouvement associatif, concentration des activités dans les villes et notamment à Conakry, importance des organisations de "jeunes" - auxquelles il faudrait rajouter de nombreux mouvements sportifs -, dynamisme de cette catégorie d'âge dans la mobilisation pour
l'indépendance. ..

En même temps, les limites ou lacunes de cette méthodologie
étaient signalées: description vague ou trop générale des activités, décalage éventuel entre les buts énoncés et les réalisations, imprécision quant au nombre d'adhérents et à la durée de vie effective des associations... Cet article se propose de préciser ces divers points à partir des dossiers d'archives portant, en Guinée-même, sur les différentes associations déclarées et donc de confronter les renseignements apportés par cette source aux conclusions et interrogations de la première approche. Celle-ci présentait un bilan chronologico-thématique tiré, essentiellement, des données quantitatives: "la lente émergence des mouvements de jeunesse", "un contexte politique plus favorable à partir de 1946" et "autour des indépendances". Il ne s'agit pas de lui opposer une comparaison terme à terme, car on ne peut affirmer le caractère exhaustif des dossiers conservés - et donc procéder à une quantification stricte -, mais d'apporter un éclairage différent tirés d'exemples concrets. L'accent sera mis sur les apports spécifiques de cette source complémentaire.

Présentation

de la série 2 Z

Les Archives nationales de Guinée (A.N.G.), dont les documents postérieurs à 1920 sont toujours en cours de classement, présentent une série, intitulée 2 Z, concernant exclusivement les associations. Elle figure dans le 3ème et le 4ème répertoire des archives, achevé respectivement en 1986 et 19873. Les dossiers sont organisés selon une numé3. La série Z concerne théoriquement les fonds privés. ce qui est inexact pour la plupart des documents portant sur les associations. Cette série est toujours en cours de classement. 18

rotation croissante et continue de 2 Z 1 à 2 Z 36. Le classement adopté combine un ordre chronologique, par rapport à la date de création, et thématique en regroupant les associations par genre: associations sportives, politiques, de secours mutuels et de prévoyance, culturelles, artistiques, étrangères, féminines, ethniques, de jeunesse, scolaires... De ce fait, chaque dossier porte un titre général et comprend divers sousdossiers unis par un même thème. Les erreurs de classement, l'insertion de feuilles éparses concernant une autre association ou l'inadéquation entre le titre d'un dossier et son contenu sont cependant assez fréquents pour que cette organisation soit surtout indicative: il faut en fait compulser tous les dossiers et sous-dossiers. Ces inexactitudes sont liées à des problèmes d'ordre matériel existant en Guinée (manque de formation ou d'intérêt du personnel effectuant le tri, inadaptation du local où se font les opérations de classement - qui fut pendant longtemps la salle de lecture des archives...) mais aussi et, peut-être plus fondamentalement, à des difficultés méthodologiques : il est très fréquent en effet qu'une association cumule plusieurs activités ou que le titre ne suffise pas à déterminer la clientèle visée, comme cela sera souligné par après. Ainsi les sociétés de secours mutuels étaient-elles soumises à une législation particulière4 mais il n'est pas rare qu'une association consacrée aux loisirs indique "l'entraide" dans ses statuts. Cependant, malgré les quelques surprises réservées par la lecture, ces dossiers nombreux, apportent des renseignements précis sur les associations, quelle que soit la période concernée. Si le changement de loi régissant les associations en 1946 - application dans les colonies de la loi métropolitaine de 1901 - assouplit la procédure d'autorisation, il ne supprime pas pour autant tout contrôle de la part de l'administration, d'une part au moment du dépôt de la demande, d'autre part tout au long de la vie de l'association. Comme en métropole d'ailleurs, les mouvements autorisés doivent fournir le procès-verbal de leur assemblée générale ainsi qu'un compte rendu annuel de leurs activités. Ces documents, conservés partiellement, constituent autant de sources pour l'historien, de l'entre-deux-guerres jusqu'en 1956. Je n'ai retrouvé aucune fiche de renseignements postérieurs à cette date : leur absence semble être liée aux changements administratifs consécutifs à la promulgation de la loi-cadre. Comme de nombreuses associations ont été créées tardivement, au milieu des années 50, le recul est insuffisant pour suivre leur évolution, faire le bilan de leurs activités ou évaluer leur longévité. Ce n'est donc pas une analyse quantitative exhaustive qui sera proposée ici mais bien plus des éléments qualitatifs tirés de ces multiples "biographies" d'associations. Parmi ceux-ci il faut
4. Loi du 1er avril 1898 rendue applicable aux colonies par les décrets des 17 janvier et 6 septembre 1902, modifié par celui du 14 avril 1910. 5. Les associations confessionnelles, c'est-à-dire surtout catholiques, ne figurent pas dans ces dossiers. fi semble plulÔt qu'il s'agisse d'une lacune 19

évoquer d'emblée la confirmation du caractère très extensible de la notion de "jeune".

Vous avez dit "jeune" ?
Le critère choisi dans le repérage des associations à partir des J.O. était la mention directe du terme de "jeune" dans le titre ou le descriptif. Nous partions de ce fait du vécu des associations, de la façon dont sont perçus et nommés dans une société donnée les âges de la vie. Rares sont les statuts qui précisent les tranches d'âge concernés par l'association6. Cependant, l'indication des dates de naissance des membres du bureau atteste la participation à ces associations d'adultes de plus de trente ans: on est donc loin de la défmition européenne des mouvements de jeunes. TIfaut cependant différencier deux situations: d'une part la présence d'adultes dans le comité directeur, d'autre part l'âge moyen des adhérents. Dans le premier cas il est évident que les adultes, souvent à l'origine de la société, assurent l'encadrement de jeunes au sens strict du terme. Ainsi, quatre instituteurs figurent parmi les six membres du bureau de La Comedia de Mamou7. Ceci peut prendre l'aspect statutaire de "membres d'honneur", apportant leur caution à la société. C'est le cas de L'idéal de Guinée qui comprend 25 membres: 18 jeunes gens, 2 jeunes filles et 5 hommes à titre honorifique8. Dans le second cas, le type d'activités proposées nous renseignent souvent sur le public visé: sport, pour les plus jeunes, discussion ou participation au développement d'une région, pour ceux qui sont plus âgés. Divers exemples seront proposés pour illustrer ce fait, comme le Bloc des Jeunes de Forécariah (Mellacorée) qui, malgré son nom, comprend autant d'adultes que de jeunes. De même, La Jeunesse dorée de Kindia présente un comité directeur composé de personnes âgées de 32 à 43 ans: il s'agit en fait d'une association de quartier (entraide, défense des intérêts et organisation de manifestations artistiques et sportives)9. A quel âge est-on considéré comme un adulte? Le passage se fait-il selon les mêmes modalités pour une fille et un garçon? Les critères

archivistique car ces associations passent par le même processus de déclaration ; il est cependant probable qu'il n'y ait pas d'enquête de police dans leur cas : on est loin des rapports de méfiance vis-à-vis de l'Eglise qui existaient aux lendemains de la loi de séparation de 1905. 6.L'Amicale des Jeunes Moréanais s'adresse par exemple à des jeunes gens âgés de 15 à 30 ans (2 Z 11/17 : voir plus loin). 7.2 Z 20/20, déclaration n° 23] du 19-4-1954. 8.2 Z 2412, fiche de renseignements du 11-6-1956. 9.2 Z 11111, déclaration n° 89 du 9-1-1950. L'exemple extrême serait celui de la Jeunesse Baga, créée en 1945, qui est en fait une société de secours mutuels qui prévoit des aides aux veuves et orphelins des membres (2 Z 13/1 : classée dans les archives dans un dossier "jeunesse" bien sûr). 20

sont-ils les mêmes pour toutes les sociétés guinéennes?
questions apparemment

A ces

naïves, il faudrait bien sûr apporter des réponses

circonstanciées selon le lieu, le sexe, la situation matrimoniale et sûrement l'époque. Contentons-nous ici de préciser des situations ponctuelles lorsque les sources nous en donnent les moyens et d'insister sur le fait que les "jeunes" recouvrent en Afrique un éventail allant des écoliers à des adultes de plus de trente ans. J'en veux pour preuve la reconnaissance de ce fait par l'administration coloniale elle-même comme en témoigne cet extrait des statuts de la Maison de la Jeunesse, approuvés le 23 février 1953 : "Les membres actifs sont classés en deux catégories :

-les -les

"Juniors" (de 15 à 30 ans) ; "Seniors" (au-dessusde 30 ans)10."

Le processus de déclaration
La série 2 Z permet de préciser la procédure de déclaration d'une association. Comme l'avaient laissé supposer des recoupements entre les J.O. et d'autres sources, la déclaration d'une association vient souvent sanctionner une existence antérieure, lui donner une sorte de consécration officielle, preuve de sa vitalité et de sa permanence. Ainsi, l'Union artistique du Labé qui dépose ses statuts en 1953 existe depuis longtemps en fait, selon le commandant de cercle. Elle se propose de regrouper la jeunesse de Labé pour organiser des soirées et assurer une forme d'entraide Il. De même, l'Amicale des Jeunes Moréanais, autorisée par la déclaration n° 44 du 26-1-1948, est-elle la résurgence de l'association créée en 1939/40 : certains membres, les plus jeunes, la reprirent en main en 1942 et souhaitèrent l'adapter à la nouvelle législation promulguée en 194612. La réunion constitutive, à laquelle assiste souvent un représentant des autorités publiques, a pour but la discussion définitive et l'adoption des statuts. Ceci implique par conséquent une ou plusieurs réunions préparatoires dom cette assemblée, à la date connue, est l'ultime aboutissement. La complexité des statuts - qui doivent respecter des règles précises comme le montre la modification obligatoire et préalable de

10.2 Z 4/20 : tous peuvent être candidats mais cependant seuls les

"Juniors" peuvent voter pour désigner les membres du comité (article 2 B du
nouveau règlement intérieur) (sur la Maison de la Jeunesse voir infra, Les activités et les lieux de réunion). 11. 2 Z 6/13, lettre du commandant de cercle au lieutenant-gouverneur du 1-6-1953. 12.2 Z 11/7.

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certaines clausesl3, le coût de la procédure de déclaration qui implique le paiement d'un timbre fiscal14 et l'insertion, aux frais de l'association, dans le I.O.G. ainsi que, plus fondamentalement, le fait de se soumettre au contrôle régulier de l'administration font bien de la réunion constitutive le dernier échelon d'un chemin plein d'embûches. Ils supposent de la part des jeunes un savoir-faire et une connaissance des lois qui ne sont pas à la ponée de tous. Les motivations avancées pour la création d'une association sont généralement banales en ce sens qu'elles reprennent les buts de la société: loisirs, sports, formation... Parfois, outre ces raisons tautologiques, l'on peut percevoir les mécanismes de formation des groupes," Ainsi l'émulation a-t-elle joué un rôle comme le montre, par exemple, le Club des leunes de Sandervaliah : "Dans les quartiers voisins du cheflieu, seul Sandervaliah ne possède une association de jeunes gens capables de maintenir son prestige et susceptibles de le représenter dans les Manifestations locales15 C'est le cas aussi de la société sportive, Palmiers de Guinée. "formée, principalement, par de jeunes évolués de races Tomas résidant à Kankan afin de "concurrencer" disent-ils l'Union sportive forestière de Kankan créée tout récemment par les Kissiens"16. Les associations déclarées sont l'objet d'un rappon de la police qui procède à des enquêtes individuelles sur chaque membre portant sur la moralité, l'opinion politique, les activités... Quand l'association est créée en dehors du cercle de Conakry - il s'agit d'une minorité d'entre elles -, le commandant de cercle transmet, outre le rapport de police, une lettre au lieutenant-gouverneur où figure son avis favorable ou non, argumenté. En fait, les cas de refus ou de non-aboutissement d'une procédure sont très rares. Seuls quelques dossiers ne comportent pas ce qui constitue leur aboutissement logique, à savoir le récépissé de déclaration. Doit-on évoquer l'hypothèse de dossiers perdus ou éliminés parce que sans suite17 ou y voir plutôt une conséquence du processus de déclaration puisque cette étape ultime supposait le franchissement anté-

13. Par exemple, l'impossibilité de recourir à des "blâmes et amendes" comme mesures de discipline (2 Z 6/17, Jeunesse artistique de Kindia), l'impossibililé de recevoir les dons et legs (2 Z 11/12, Club des Jeunes de Sandervaliah) ou le fait qu'une association ne peut pas disposer librement de ses fonds: en cas de dissolution, elle ne peut les redistribuer entre ses membres. 14.24 F en 1952/1955, par exemple. 15.2 Z 11/12, déclaration n° 94 du 21-2-1950. 16.2 Z 25/5, rapport de police du 29-1-1957. 17. Certains dossiers n'ayant pas abouti figurent bien dans les archives, L'origine de Cette situation peut d'ailleurs se trouver aussi bien du côté de l'administration que des demandeurs qui ne poursuivraient pas leur démarche.

22

rieur de différents échelons non lié à des contraintes légales. Le dernier argument semble le plus probable. De rares exemples de refus nous informent sur la logique de l'administration. Ainsi, celui opposé à La boule noire. après le rapport de police qui voit dans ce groupe "seulement une réunion de jeunes gens qui veulent organiser des bals sans dire à quoi les recettes seront utilisées" ; il conclut comme suit: "Trop de sociétés de ce genre cherchent à se créer à Conakry, qui ne durent que quelques mois pour fondre dans l'oubli parce que n'ayant

aucuncaractèrede sérieux."

.

Ceci se passait en 194518.Après la libéralisation de la loi en 1946, l'attitude de l'administration changea, comme le montre le cas de l'association sportive, Espoir de Kankan: "Bien qu'en fait cette société ne soit qu'une branche de la section RDA de Kankan, il semble difficile de motiver un refus." Cette organisation fut donc autorisée mais, précise le même rapport, "l'activité de la société sera étroitement surveillée". L'administration dispose en effet d'autres moyens de contrôle que l'interdiction totale qui peut susciter des protestations directes dans un contexte général de plus grande liberté d'expression des colonisés. Pour freiner le développement d'une association, les autorités peuvent en limiter les sources de financement, soit en étant tatillons en ce qui concerne les autorisations préalables nécessaires à l'organisation de spectacles, soit en refusant les subventions auxquelles donne théoriquement accès la déclaration officielle de l'association. Ceci, motivé par des prétextes divers, rend souvent difficile la poursuite des activités et limite par conséquent l'audience d'une association potentiellement dangereuse sans que l'administration ait à jouer le rôle de Cerbère qui n'est plus de mise dans les années 1950. Les mutations, pour raison administrative19, de membres notoires venaient compléter la panoplie des mesures visant à limiter l'essor d'une association.

Le statut socio-professionnel

des adhérents

De rares J.O., plus loquaces, précisaient la composition socio-professionnelle des représentants des associations au sein des bureaux. Le modèle associatif appliqué était en effet calqué sur celui de la métropole, ave une structure hiérarchique pyramidale, de la base formée par tous les adhérents à l'instance de décision constituée par le bureau. Comme nous le verrons par ailleurs, le contraste numérique entre ces deux niveaux n'était pas forcément très marqué. Les listes proposées par la série 2 Z, qui indiquent la composition du bureau de l'association, confirment la prédominance - qui n'a rien de surprenant - des éléments issus de la

18.2 Z 11/4. rapport de police du 17-5-1945. 19. Les fonctionnaires étaient nommés à l'échelle de l'A.O.F. 23

population scolarisée: commis de l'administration, employés de commerce, instituteurs... L'enquête de police sur la société musicale Orchestre Parisette note par exemple que tous les membres ont le certificat d'études2o. De nombreuses exceptions existent cependant, qui mettent en valeur l'influence de ce mode d'organisation au-delà des milieux alphabétisés. De façon peu étonnante, c'est hors de Conakry que l'on trouve une diversification plus grande des activités mais elle n'est pas absente dans le chef-lieu lui-même. Le Bloc des Jeunes de Forécariah, créé en 1951, avait un magasinier comme président, un commerçant comme vice-président mais également des planteurs ou artisans dans son bureau21, tout comme l'Union sportive de la Jeunesse de Coyah22. De même, l'Union de la Jeunesse de Labé, fondé en 1949 à l'initiative d'un commerçant et d'un instituteur, comprenait dans son bureau des tailleurs, transporteurs, cultivateurs et commis23. Toutes ces professions renvoient d'ailleurs à la notion ambigu~ de "jeunes" développée plus haut: cette catégorie englobe en fait très fréquemment de jeunes - ou moins jeunes - adultes. A cela s'ajoute le fait que les jeunes, au sens strict du terme, font appel à des personnes plus âgées pour les postes de responsabjlÜé au sejn des assodations, à moins que ce ne soit directement des adultes qui aient pris l'initiative du mouvement comme dans le cas des instituteurs ou des missionnaires. De rares exemples témoignent directement du souci de dépasser le clivage scolarisés/non scolarisés. C'est le cas de l'Etoile de Boulbinet constitué en 1952 pour grouper des jeunes, garçons et filles, dans un quartier de Conakry. Lors de la réunion constitutive, les statuts furent lus en français et en susu "afin de permettre aux membres illettrés d'y prendre connaissance". L'association porte également un nom susu : Lanyifan24. De façon significative, le bureau comprend une "ménagère", vice-présidente, et quatre pêcheurs, représentatifs des activités de ce quartier où se trouve le principal port de cabotage de la presqu'île. De façon plus globale, et somme toute logique, la composition socioprofessionnelle des membres est liée à la nature même de l'association: si les buts visés sont essentiellement culturels (formation, théâtre.. .), l'audience sera généralement lettrée; par contre, sj les motivations sont plus traditionnelles (organisation de loisirs ou entraide), le public se recrutera dans des couches plus larges de la population. Ainsi le Club
20.2 Z 613, autorisation du 31-12-1936. 21. 2 Z 29/6, déclaration n° 143 du 7-8 1951. 22. 2 Z 20/19, déclaration n° 225 du 19-4-1954 : le président est mécanicien et les autres membres cités sont planteurs, instituteurs, commis ou commerçants. 23.2 Z 6/8, déclaration n° 60 du 9-2-1949 : voir aussi La jeunesse dorée de Kindia déjà citée. 24.2 Z 20/11, déclaration n° 184 du 6-11-1952 : p.v. de la séance du 7-9-1952. 24

des Jeunes de Sandervaliah, cité plus haut, qui a dans son comité directeur des commis, commerçants, artisans et ouvriers, est-il plus proche d'une organisation classique de quartier que d'un groupe de jeunes, malgré son titre25.

La taille des associations
Les dossiers des associations apportent aussi des éléments quantitatifs précis en ce qui concerne le nombre de membres soit lors de la réunion constitutive, soit lors des bilans foumis annuellement. Si l'éventail est largement ouvert - du petit groupe de copains à près de 200 personnes, cas exceptionnel -, c'est bien vers un nombre moyen, d'environ vingt à quarante membres, que se situe la taille des associations étudiées. Il s'agit d'un ordre de grandeur car les sources ne permettent pas une rigueur plus grande: les chiffres ne sont pas toujours mentionnés et les données exprimées restent trop ponctuelles pour que l'on puisse se livrer à un calcul de moyenne rigoureux. En ce qui concerne les deux extrêmes, on peut donner quelques exemples significatifs. La Jeunesse club du Kaloum, au nom pimpant, regroupe en fait 7 jeunes gens, de 20 à 23 ans, habitant les mêmes rues: ils font tous partie du bureau26. Le fait qu'ils aient eu l'agrément de l'administration montre bien que celle-ci refusait rarement une autorisation si les formes légales avaient été respectées. De même, l'Amicale fraternelle de l'Avenir compte 12 membres âgés de 20 à 25 ans: 8 dans le bureau et 3 conseillers27. Par contre, la Jeunesse Joyeuse de Conakry, qui se propose de faire du théâtre, passa de 12 membres fondateurs lors du premier dépôt des statuts en 1953 à 38 adhérents en 1956 lors de son officialisation: 16 seulement étaient présents à la réunion constitutive28. Le président de l'association était resté le même. A l'inverse, le Foyer des jeunes de la Basse-Guinée, concentre, lors de ces trois réunions préparatoires, plus de 200 personnes. Il a son siège à Conakry. Les buts qu'il se fixe montrent clairement que son audience dépasse les "jeunes" au sens strict du terme puisqu'il vise à "à défendre les intérêts des population~ de la Basse-Guinée dans le domaine

25. La modification des statuts en 1951, créant une section féminine, en est une preuve significative: "c'est que dans les mariages, baptêmes... tout se célèbre dans une atmosphère de joie et danses locales selon la coutume du pays. Ceci étant généralement du ressort des femmes, la création de cette section nous dispensera ainsi donc de la location d'une Association féminine chaque fois que nous sommes appelés à célébrer le mariage ou le baptême de l'enfant d'un de nos membres" (2 Z 11/12. 26.2 Z 20/13, déclaration n° 209 du 2-6-1953. 27.2 Z 6/10, déclaration n° 112 du 31-5-1950. 28. 2 Z 6/14, qui date la fondation du groupe au 10 mars 1953 ; 2 Z 21/11, déclaration n° 320 du 23-4-1956. 25

culturel, politique, économique et social"29. De la même façon, le Bloc des Jeunes de Forécariah. créé en 1951, comprend en 1956 160 membres actifs parmi lesquels environ 50% de jeunes présentés comme tels3o. L'Union des Jeunes du cercle de Forécariah, à Conakry, fondée en 1952, a 82 membres actifs en 195631. Dans ces cas, le nombre élevé de gens intéressés s'explique par l'importance de la région géographique concernée, dont les originaires peuvent être déjà membres d'associations locales. Les exemples de vastes organisations, dont l'aire de recrutement est restreinte, demeurent cependant relativement rares, comme l'Union sportive de Kania (Conakry), fondée en 1952, qui compte 70 jeunes gens environ en 195632.

La longévité des associations
Par nature, un mouvement de jeunes ne perdure qu'à condition que se renouvelle l'audience à laquelle elle s'adresse. Ceci suppose que son champ de recrutement soit suffisamment large et explique aisément la disparition d'organisations formées par un petit groupe de quartier. Ainsi les dossiers d'associations signalées par le nombre restreint de leurs fondateurs ne comportent pas de documents postérieurs à la date de création, ce qui est un indice de leur disparition rapide. Par contre, une association créée autour d'une structure matérielle ou spirituelle (école, religion, origine géographique commune33) a toutes les chances de se perpétuer du fait, notamment, de la permanence des membres initiateurs ou organisateurs (instituteurs, missionnaires...). Il en va de même pour les associations concernant tout un village ou bourg. L'exemple de l'Association sportive et artistique de Télimélé illustre ceci: fondée en 1949 lors d'une première réunion de "jeunes fonctionnaires et villageois", déclarée en 1950, elle existait toujours en 1956, date des dernières fiches de renseignements. Elle groupait alors le nombre impressionnant de 78 membres, parmi lesquels seulement deux filles34. Autre exemple de longévité: la Société de fraternité guinéenne créée en 1947 pour organiser des soirées et faire du théâtre en groupant "tous les jeunes frères guinéens, sans distinction". Sa fiche annuelle de 1956 fait
29.2 Z 11/14, déclaration n° 168 du 5-6-1952 (cf l'enquête de police du 6 mai 1952); le bureau compte 22 membres âgés de 29 à 38 ans. 30.2 Z 25/1 et 2 Z 29/6, déclaration n° 143 du 17-8-1951 et fiche de renseignements du 12-6-1956. 31. 2 Z 11/21, fiche de renseignements du 12-6-1956. 32.2 Z 21/1, déclaration n° 158 du 1-7-1952. 33. Nous les avions appelées associations "encadrées" in: H. d'Almeida-Topor et O. Goerg "Evolution et structures des mouvements de jeunesse en Afrique francophone au XXe siècle (20 p. dactyl.), p. 9. 34.2 Z 25/1, déclaration n° 102 d'avril 1950 et fiche de renseignements du 24-5-1956. 26

'état de 44 membres dont 9 filles et de l'existence d'une sous-section à Kankan depuis 1950. En 1957, son président, Soumah Mangué - en exercice depuis 1949 - déposa une demande de changement de statuts qui visait à intégrer les débats culturels ou généraux dans les activités de l'association35. D'autres mouvements, fondés au début des années 1950 et toujours actifs en 1956 ont déjà été cités36 ; on pourrait compléter cette énumération mais à nouveau sans arriver à l'exhaustivité car il ne faut pas sous-estimer l'éventualité de la perte de documents. Certaines sociétés connurent également des périodes fastes et d'autres qui le furent moins, en liaison avec la personnalité des adhérents et les modes de recrutement, critères décisifs pour un mouvement de jeunes. L'Amicale des Jeunes Moréanais, réactivée après une période de déclin, a déjà été évoquée. L'association de la jeunesse sénégalaise à Conakry présente le même cas de figure puisqu'elle est mentionnée dès 1919 dans les archives. Elle connut ensuite des modifications successives, existant soit comme section des jeunes du regroupement régional des Sénégalais, soit comme organisme autonome37. Le 21 mars 1931 avait été autorisé l'Effort sénégalais, groupant amicalement des jeunes habitant à Conakry. En 1941, il changea de statuts et connut une nouvelle jeunesse; il prit le nom de Foyer sénégalais de Conakry ("Keur ouolof'). Selon son président, il comptait 42 membres en 1941, 76 en 1942 et 127 en 194338. A partir de 1944, l'organisation des jeunes semble se fondre dans l'association globale mais la première renaît de façon spécifique en 1957 sous le nom de La Fidélité.. cette nouvelle mouture de la "jeunesse sénégalaise" prône la solidarité entre les jeunes des deux sexes et des causeries sur les problèmes d'évolution africaine; elle s'est élargie de fait puisqu'elle réunit "tous les jeunes sans distinction de race et de religion". Cette association de jeunes est le meilleur exemple de continuité temporelle, sous divers avatars. Ainsi, mise à part l'existence d'organisations éphémères - ce qui n'est pas spécifique à la situation guinéenne ou même coloniale -, les archives locales mettent en valeur la durée de vie non négligeable de nombreuses associations. Ceci montre l'impact de ce type d'organisation sur la jeunesse guinéenne et son adaptabilité aux conditions locales. Pour qu'il en soit ainsi, il fallait bien qu'existent antérieurement des incitations aux regroupements - on peut évoquer le système

35.2 Z 13/10, déclaration n° 40 du 8-11-1947 et fiche de renseignements du 12-6-1966. 36. Cf. supra, La taille des associations. 37.2 Z 9118, Foyer sénégalais de Conakry (1930-1944) ; 2 Z 9/10, Foyer sénégalais de Conakry (1954-1955) ; 2 Z 13{3, La Fidélité. 38. Rapport sur la situation morale et financière du 31 mars 1944 (2 Z 9/18) ; voir aussi celui du 8-1-1955 présenté par le même président qu'en 1944.

27

des classes d'âge ou les réseaux antérieurs de solidarité -, gennes des mouvements qui fleurissent pendant la période coloniale.

Le financement

des associations

Dans les dossiers compulsés, concernant des mouvements où les jeunes jouent un rôle dominant sinon important, les infonnations précises sur les budgets sont rares. Seul l'Espoir de Guinée, association spÔrtive de Conakry, cite le chiffre de 67 823 F. de recettes en 1953 afin de souligner les difficultés financières rencontrées par l'association qui ne reçoit pas de subvention de la part du gouvernement colonial39. La demande d'autorisation et l'officialisation d'un mouvement visaient en effet notamment l'accès aux subventions données par les services chargés de la jeunesse, des sports et de l'enseignement. Des structures administratives spécifiques avaient été mises en place par le régime de Vichy puis maintenues et développées. En 1956 furent créés successivement un comité territorial des sports (arrêté du 19 mars) et une commission de la Jeunesse (arrêté du 12 mai, remplacé par celui du 31 mai). Cette instance consultative comprenait des élus, des fonctionnaires ainsi que "six membres des mouvements de jeunesse sportifs ou culturels dont au moins un représentant des associations féminines". Elle devait examiner les problèmes concernant la jeunesse, émettre des suggestions et décider de l'attribution de subventions. En 1957, dans le nouveau contexte politique issu de la loi-cadre, le service de la Jeunesse et des Sports, dépendant du ministère de l'Intérieur, remplaça l'inspection de la Jeunesse et des Sports. Le J.O.G. mentionne l'attribution des subventions, sommes non négligeables pour le budget des associations et moyens de contrôle pour l'administration. En 1952, les subventions accordées à diverses sociétés de sport variaient entre 10 et 40.000 CFA tandis que le district des Eclaireurs de France, dirigé par Tounkara Tibou, futur ministre de l'Education, bénéficiait de 100.000 CFA 40. Autre exemple, en 1954, la somme de 750.000 CFA fut attribuée au district de Football afin qu'HIe répartisse entre les associations sportives de Conakry41. Ceci montre bien l'intérêt que présentait la reconnaissance officielle pour les mouvements de jeunes. Certains se plaignaient d'ailleurs de l'insuffisance des subventions ou de leur inégale répartition. Ainsi, dans un article intitulé "Les dessous du sport en Guinée", La Voix de Jeunes, organe de l'Unité d'Action des Jeunes de Guinée (U.A.J.G.), dénonçait les difficultés financières que connais-

39.2 Z 20/13, déclaration n° 156 du 19-5-1952 ; compte-rendu l'A.G. du 12-8-1953. 40. J.O.G. du 15-12-1952. 41. J.O.G. du 15-6-1954.

du

28

saient de nombreuses sociétés. L'activité sportive suppose en effet l'accès à un terrain, l'achat de matériel et un équipement minimal42. Les autres sources de revenus étaient les cotisations des membres et éventuellement les bénéfices des soirées organisées par les associations. Rares étaient les informations sur ce thème dans les J.O. ; les statuts figurant dans la série 2 Z comportent pour leur part, de façon obligatoire, le montant des cotisations: droits d'entrée et versement mensuel. Nous disposons donc d'informations intéressantes: le montant de la cotisation permet par exemple de voir dans quelle mesure ce critère était socialement sélectif, ce qui aurait eu pour but de restreindre encore la sphère potentielle de recrutement des associations. Les données sont éparses mais suffisamment nombreuses pour évaluer un niveau moyen de cotisation au début des années 1950. Hormis certains taux très bas - 25 CFA de droit d'entrée pour l'Idéal de Guînée43, les droits d'entrée varient généralement entre 50 et 200 CFA et les cotisations mensuelles, si elles existent, entre 50 et 125 CFA. On peut risquer une évaluation des ressources types en se basant sur une moyenne de 25 membres à looCFA par mois soit un total annuel de 30.000 CFA, auxquels s'ajoutent certains droits d'entrée perçus au cours de l'année. Certains éléments de comparaison donnent une idée de ce que représentaient ces sommes à l'époque: La Voix des Jeunes était vendue 15 CFA par numéro ou 170 CFA par an; l'impôt personnel s'élevait, selon les cercles, de 812 à 1.080 CFA en 1956 ; le salaire mensuel du gérant de la Maison de la Jeunesse était de 15.000 CFA en 1953 et du gardien de 4.000 CFA. Si l'on oppose ces chiffres au versement total d'au-moins 500 à 1.000 CFA par an et par individu - à condition bien sûr que les cotisations soient effectivement payées -, l'on se rend compte de l'aspect dissuasif de la cotisation pour certains jeunes. Les frais assumés par les associations pouvaient varier notablement en fonction de leurs activités: il est donc bien difficile de tirer une règle générale en l'absence de bilans financiers; cependant toutes les associations, quels que fussent leurs buts, devaient résoudre le problème du lieu de réunion. Les activités et les lieux de réunion

Les dossiers consultés ne bouleversent absolument pas la typolo-

gie proposée pour les organisationsde jeunes, qui fait la part belle aux
42. Sur /'U.A.J.G., voir O. Goerg, "Les mouvements de jeunesse en Guinée de la colonisation à la constitution de la J.R.D.A. (1890-1959)" in : Le mouvement associalij des jeunes en Afrique noire francophone au XXe siècle, 1989, pp. 37-38. 43.2 Z 24/2, déclaration n° 295 du 14-11-1955 ; les buts en sont l'entraide, le sport et le développement folklorique (sic) par le théâtre. L'organisation comprend 18 jeunes gens et 2 jeunes filles encadrés par des adultes. 29

loisirs: ceux-ci forment, sans contexte, l'essentiel des activités aux facettes diverses (sport, théâtre, musique...). A cela s'ajoute la dimension de la solidarité entre jeunes d'un même quartier ou d'une même origine régionale, défense d'intérêts locaux ou même aides financières, ce qui les rapproche des sociétés de secours mutuels44. Par aiHeurs, c'est effectivement dans les années 1950 que des préoccupations plus sociopolitiques se font jour: organisation de débats, projets de formation... Les archives apportent par contre des précisions sur les activités effectives par le biais des fiches annuelles mais, à nouveau, celles-ci ne sont pas suffisamment systématiques pour que l'on puisse en tirer un bilan quantitatif. L'on peut cependant mieux voir vivre les mouvements de jeunes à travers leurs activités, cerner les problèmes qu'ils rencontrent et mesurer le rôle de l'administration. Le premier obstacle auxquels se heurtent les jeunes qui souhaitent se grouper ou organiser des soirées est celui des lieux de réunion. Seules les associations liées aux Églises disposaient directement de locaux pour leurs distractions. Lorsque le groupe était restreint, le rassemblement avait lieu chez un membre de l'association, généralement chez celui qui en prenait l'initiative comme le montrent les procès-verbaux des réunions constitutives. Les cours intérieures, élément fondamental des concessions urbaines, offraient souvent un lieu suffisamment vaste pour de telles rencontres45. Cette solution privée n'était pas envisageable cependant pour des groupes nombreux, des activités suivies ou des spectacles. La création de la Maison de la Jeunesse de Conakry, par l'arrêté local du 20 janvier 1949, allait en partie résoudre ce problème: eHe était "destinée à servir de centre de réunion à toutes les associations sportives, culturelles, ethniques et éducatives consacrant leur activité à la jeunesse et régulièrement constituées ayant leur siège au chef-lieu"46. Elle avait un statut mixte d'organe public et d'association privée puisqu'elle avait été déclarée comme telle (n° 64 du 24-3-1949). 26 associations eurent le statut de membres fondateurs et d'autres vinrent s'affilier par la suite. L'instance de direction comprenait :

-

le président et deux membres du comité des sports ;

-le -le

représentant des associations Scouts et Eclaireurs de France ; représentant des œuvres catholiques de jeunesse;

44. Voir par exemple le Tropique Club de Conakry (2 Z 11/22). l'Union des Jeunes du cercle de Forécariah (2 Z 1l/21), l'Union de la Jeunesse du cercle de Dubréka (2 Z 11/17) ou l'Association de la Jeunesse du Rio Nunez (2 Z 14/10). 45. Par la suite, du fait de la croissance de la densité urbaine, on assiste à un phénomène de sur-construction des cours, et donc de disparition progressive de cet espace privilégié pour les relations sociales. 46. 2 Z 4/20. 30

- un délégué de l'Université populaire africaine: -le fonctionnaire de l'enseignement chargé des cours du soir. Le gouvernement y était représenté par l'administrateur-maire de Conakry. Le premier président fut Bangoura Karim, conseiller général, instituteur, chargé théoriquement des cours du soir. Les différents mouvements de jeunes pouvaient se réunir da.ns ses locaux et une salle pouvait être louée pour l'organisation de soirées: 3.000 CFA par soirée, 500 CFA pour le "pick-up" et 5 CFA par chaise. Cependant, rapidement, des problèmes liés à la gérance (détournement...) et à l'absence de suivi dans l'organisation (modifications du comité directeur non officialisées...) aboutirent à une redéfinition du statut de la Maison de la Jeunesse. Par ailleurs son éloignement par rapport au centre de la ville semble avoir été un obstacle à sa fréquentation: l'immeuble était situé près du pont Tumbo, c'est-à-dire à la limite entre Conakry et sa banlieue. Un bilan fut tiré mi-1951 par l'inspecteur des Affaires administratives, portant notamment sur la situation financière: les cotisations prévues pour les associations membres (1.000 CFA par an) n'avaient pas été versées, les bénéfices retirés de la location de la salle n'avaient pas été comptabilisés... et seules les subventions du gouvernement permettaient à la Maison de fonctionner47. Un nouvel arrêté fut promulgué le 8 mai 1952, complété par un règlement intérieur en 1953. Le comité directeur comprenait désormais Il membres dont 4 étaient élus par les jeunes: -l'Inspecteur de la Jeunesse et des Sports (ou à défaut l'Inspecteur Primaire de Conakry), Président: -l'Administrateur-Maire de Conakry, Commissaire du Gouvernement, ou son représentant; - quatre Membres désignés pour un an par le Chef du Territoire; - un représentant du comité des Sports désigné pour un an : la Maison de la Jeunesse par les Membres "Juniors" à jour de leurs cotisations et convoqués pour cette élection par le Président. Il s'agit donc bien d'une reprise en main de cet organisme par le gouvernement qui souhaitait en surveiller la gestion: 1.250.000 CFA avaient été versés à titre de subventions de 1949 à 1951 et le budget local et/ou municipal continuèrent à verser environ 200 à 300.000 CFA par an. Les associations membres étaient toujours tenues de payer une cotisation: "120 francs pour chacun de leurs membres cotisants, sans que le montant de leurs versements puisse être inférieur à 2.400 francs

-

quatre Membres

élus pour un an, parmi les Membres actifs de

47. Idem, rapport confidentiel du 20-8-1951 au lieutenant-gouverneur de la Guinée (il parle aussi de locaux à l'abandon, de livres empruntés mais jamais rendus...).

31

par an". Il y a donc une augmentation importante de la part demandée aux associations bien que l'ancien président ait dit qu'elles ne pouvaient pas payer et se retireraient de la Maison de la Jeunesse. La modification du statut avait aussi des visées directement politiques puisque le rapport de 1951 mettait en garde contre une mainmise du centre par des membres du R.D.A. ou de tendance extrémiste (sic). A la question de savoir si le Comité devait être réorganisé en intégrant des délégués des associations membres, l'inspecteur répondait: "c'est aller au devant d'un Comité contenant 75% de membres R.D.A. ou crypto-communistesnationalistes-xénophobes". Par la suite, la Maison de la Jeunesse fut effectivement un des lieux où les jeunes pouvaient organiser des soirées mais elle ne réussit pas à drainer un pourcentage notable des catégories d'âge visées pour une fréquentation régulière de la bibliothèque, du bar... Certains jeunes dénoncèrent d'ailleurs cette indifférence, accusant la jeunesse de Conakry, privilégiée, de ne pas savoir profiter d'une structure mise à sa disposition; ils l'incitaient à la fréquenter et à y introduire, de l'intérieur, les changements nécessaires, notamment la composition du comité directeur48. Seule la ville de Forécariah disposait d'une structure de ce type, créée en 1951, selon des principes similaires. Quatre associations en étaient membres à son origine: les Eclaireurs de France, l'association sportive, l'association féminine "Bowal" et le Bloc des Jeunes Gens de Forécariah49. Depuis la même date, les jeunes de Boké attendaient leur maison de jeunes, promise par l'administration5o. En fait, à partir de 1953, l'administration opta plutôt pour le statut de Centre Culturel, aux objectifs plus larges. Outre les maisons de jeunesse, d'autres lieux pouvaient servir à l'organisation de soirées. Une autre série d'archives vient compléter nos informations à ce propos: la série 2 D, c'est-à-dire les documents concernant la Commune mixte de Conakry. Les autorisations d'organiser une soirée dépendaient en effet de l'administrateur-maire51. Les demandes devaient être faites sur papier timbré; elles concernent tous les types d'association et nous donnent des renseignements précieux. D'une part, l'on peut constater que le délai est fort bref

-

parfois

la veille - entre le dépôt de la demande et la date prévue, ce qui tend à
48. La Voix de Jeunes organe de l'U.A.J.G., n° 3 de mars 1956, "Des maisons de jeunes et de la culture", article de Tounkara Tibou, instituteur, dirigeant des Eclaireurs de France et membre actif de l'U.A.J.G. ; il était viceprésident de la Maison de la Jeunesse en 1955. 49. 2 Z 11/13. 50. La Voix de Jeunes, n° 3 de mars 1956, "A propos de la maison des jeunes de Boké", par Camara Souleymane : les jeunes avaient créé une "maison de réjouissances", transformée depuis en salle de cinéma. 51. Il s'agit d'une série très fournie, au classement souvent aléatoire; voir 2 D 297 dossier 14. 32

montrer que l'administration ne mettait pas beaucoup d'obstacles aux manifestations diverses, même lorsque la demande émanait d'organisations politiques52. D'autre part, l'on voit le dynamisme effectif des associationsà Conakry et la multiplicitédes lieux:
soit dépendant de cafés comme le "Paris-Bar"

-

les jardins soit municipaux comme celui du Château d'Eau,
- pendant la saison sèche

bien sûr; -la Maison de la Jeunesse: c'est le comité directeur qui décide du calendrier, les associations non membres y ont accès contre un prix de location plus élevé (10.000 au lieu de 3.000 CFA) ; - une halle du marché du Niger, contre une taxe de 1.000 CFA ; - un bar : Cosmopolite, Guinéenne... : - un cinéma: Vox, Palace ou Rialto. Ces endroits sont mentionnés par ailleurs dans les fiches annuelles des associations de jeunes, dont quelques exemples tirent un bilan intéressant sur une durée plus ou moins longue: ainsi, l'Union fraternelle artistique de Jeunes Guinéens signale en 1956 11 représentations théâtrales depuis sa création en 194953. De même, la Société de fraternité guinéenne, déjà citée, a organisé 7 soirées au marché du Niger puis à la Maison de la Jeunesse depuis sa fondation en 1947. Le Club Habanera, autorisé en mars 1956 seulement, mentionne 5 soirées théâtrales dans sa fiche du mois de juin: deux dans des écoles, deux à la Maison de Jeunesse et une au "Cosmopolite". Ceci montre à nouveau que la déclaration officielle vient sanctionner une activité antérieure et, dans ce cas précis, passer du cadre privé à des représentations publiques54. * * Sans remettre en cause les conclusions précédemment avancées, cette. étude les conforte au contraire et les enrichit, en donnant une image plus vivante et plus concrète des associations de jeunes en
Guinée. Cette approche complémentaire permet donc à la fois de mesurer la fiabilité d'une méthodologie - le travail à partir des Journaux Officiels - et de mettre en valeur la fécondité des archives locales.

*

Celles-ci, malgré leurs lacunes, apportent des renseignements précis et variés sur le processus de déclaration des associations se pliant à la loi de 1946, la taille et la longévité de ces mouvements, le financement de
52. Un exemple: le R.D.A. demande le 28-9-1955 l'autorisation pour une conférence prévue pour le 29 septembre! 53.2 Z 6/9, déclaration n° 58 du 9-2-1949 ; le président, Mangué Justin, est resté le même: "les membres doivent être français ou naturalisés français et munis,d'un diplôme". 54.2 Z 24/17, déclaration n° 311 du 16-3-1956. 33

leurs activités ainsi que les lieux de réunion et de spectacle. L'on peut donc mieux situer l'évolution des organisations de jeunesse dans la durée (essentiellement l'après-guerre) et en cerner le contenu.

34

Des jeunes dans le passé et dans le futur du Sahel
Catherine COQUERY- VIDROVITCH

Université Paris-7/C.N.R.S. Malgré ce titre ambitieux, il s'agit seulement ici de souligner que le thème des jeunes est lui-même, en Afrique, un thème jeune, en particulier pour les historiensl.

I -LES

JEUNES EN AFRIQUE: UN PHÉNOMÈNE RÉCEMMENf DÉCOUVERT

Ce thème est neuf pour deux raisons. La première est d'ordre sociologique: les sociétés africaines ont été des sociétés fondées en grande partie sur la séniorité. C'est bien connu: dans les sociétés anciennes de type pré-industriel, donc pré-scientifiques, en AFrique comme ailleurs, le savoir s'identifiait à l'expérience. La jeunesse, synonyme d'ignorance, devait d'abord être initiée, et rester à l'écoute des anciens. L'âge du "jeune" avait donc, à la limite, peu de rapport avec son étape biologique: l'homme de faible condition, qui n'arrive pas à rassembler la dot nécessaire à trouver épouse, peut rester jeune, c'est-àdire irresponsable socialement, jusqu'à un âge avancé. Quand aux gérotoncraties politiques, elles peuvent considérer comme jeunes des hommes de 50 ans et davantage, face aux chefs qui les dominent encore d'une génération. Les jeunes n'étaient donc pas en eux-mêmes un champ d'études intéressant. Les anthropologues ont eu tendance à se plier à cette tradition et, recevant leurs informations des vieux, se sont eux-mêmes, dans leur ensemble, bien peu préoccupés de prendre les jeunes comme objet d'observation. Leurs interlocuteurs considéraient la jeunesse comme une zone de passage et de transition qui n'apparaissait pas essen1. Une première version de ce texte a constitué la conclusion du colloque organisé sUr "Les jeunes au Sahel" par Jacques Bernier et Bogumil Koss, Centre Sahel et Département d'histoire, Université Laval, en septembre 1991 colloque qui a servi, en somme, d'introduction à la conférence organisée en décembre 1991 à Paris.

-

35

tielle : la plupart des travaux, s'ils ont parfois interrogé l'école - qu'il
s'agisse des modes d'enseignement autochtones (centres coraniques ou éducation "traditionnelle"), s'ils se sont attachés à décrire certains rites de passage et à déterminer les "classes d'âge", ont négligé les jeunes en tant que tels, comme sujet en somme négligeable, peu important sur le plan politique comme sur celui de la vie quotidienne. D'où le retard pris en ce domaine. Or voici, que, depuis quelques années, la démographie africaine galopante nous révèle l'urgence de découvrir ce champ laissé à peu près en friche: la population africaine subsaharienne n'a commencé de croître rapidement qu'au tournant de la Seconde Guerre mondiale (à la différence de la population d'Afrique du Nord où l'Algérie, par exemple, est entrée dans une phase de croissance dès la fm du XIxe siècle). Le boom démographique, amorcé dans les années 1950, a pris son élan définitif au début des années 1960, au moment même des indépendances2. Aujourd'hui, pratiquement partout, le nombre des enfants (de la naissance à quatorze ans) est largement supérieur à 40% de la population totale, et celui des moins de 25 ans dépasse les 70%. On s'en rend compte avec effroi depuis peu de temps, puisque le baby boom des années 1960 se traduit depuis une dizaine, voire une vingtaine d'années au plus, par l'afflux des jeunes adultes dans une proportion jamais vue jusqu'à présent. Faute d'un engagement net dans la phase dite de transition démographique (où la chute des taux de mortalité provoquée par un minimum de soins de santé est "compensée" par un début de réduction des taux de natalité), le poids croissant des nouvelles générations risque fort de se prolonger jusque vers le milieu du XXle siècle au moins. Autrement dit, faute d'avoir prêté suffisamment attention aux perspectives démographiques, les sciences humaines s'aperçoivent, mais un peu tard, qu'elles se trouvent à la traîne des réalités sociales: on peut évoquer ici les silences sur le travail des enfants, et l'évacuation par les
gouvernants du rôle politique des jeunes - qui se retournent aujourd'hui contre eux - dans des termes parfois significatifs - tell' "encombrement

humain" stigmatisé par le gouvernement sénégalais à propos de la masse des jeunes délinquants engendrée par le sous-emploi et le chô-

mage.. .
Les jeunes constituent le défi africain d'aujourd'hui. Défi d'autant plus complexe à identifier que le désastre du sida, qui s'adresse de façon privilégié aux jeunes adultes et à leurs enfants, est mal perçu et encore très difficile à mesurer. De ce point de vue aussi, les études ont évolué de façon rapide: je me souviens encore, il y a a peine trois ans, en novembre 1988, avoir été scandalisée de décompter, lors d'un congrès international consacré à la démographie africaine et qui rassemblait à

2. Voir à ce propos: Tabutin Dominique (éd.), Populations et sociétés en Afrique au sud du Sahara, L'Harmattan, Paris, 1988.

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Dakar quelque 400 spécialistes, une seule communication officielle consacrée au sida: ce n'était pas, à vrai dire, mauvaise volonté; mais les démographes n'avaient encore quasi aucun moyen de travailler de façon quantitative précise sur un phénomène encore en partie tabou: faute de savoir, ils ont fait l'impasse sur la question. Aujourd'hui, cette attitude ne serait plus concevable.

II - LES JEUNES

: RECHERCHE

DE DÉFINITION

Comment définir un jeune? Par l'âge, certes, mais lequel? Jusqu'à une époque récente, les statistiques démographiques, y compris en Afrique, privilégiaient les catégories socio-professionnelles telles que définies dans le monde industriel occidental, distinguant la population adulte active (de 16 à 55 ou 60 ans) à la fois des enfants supposés soumis à la scolarité obligatoire (en moyenne jusqu'à 16 ans) et des personnes âgées au-delà de l'âge de la retraite. Ces catégories, reflétées dans les statistiques publiées périodiquement par les Nations-Unies sur

l'Afrique,sont en l'occurrencedoublementinopérantes: d'une part parce
qu'elles ne privilégient pas les jeunes mais les enfants - ce qui n'est pas la même chose -, et d'autre part parce que ces distinctions ne correspondent même pas aux réalités du travail dans les pays du tiers-monde. Depuis le début des années 1980, néanmoins, les mêmes statistiques procèdent par classes d'âge de cinq ans en cinq ans, on peut donc comparer les populations de 0 à 14 ans, de 15 à 19 ans, etc. Dans une première approche, définissons les jeunes comme la catégorie allant approximativement de l'adolescence (âge de la puberté) à la situation de jeune adulte. Les statistiques existantes m'ont ainsi permis de calculer le nombre de jeunes, par Etat africain, allant de 15 à 24 ans. Le critère était (dans le cas qui m'intéressait) l'âge de l'activité militante maximum, celui où l'on peut présumer que l'on a le plus de chance de retrouver les jeunes urbains en cas d'émeute: lycéens, étudiants, chômeurs, jeunes sous-employés ou sans emploi proches de la rue, voire de la délinquance. .. Mais le choix du critère de l'âge se modifie suivant l'époque: ce sont, il y a une trentaine années - disons dans les années 1968 - des jeunes de 18 à 25 ans que l'on retrouvait dans la rue. C'était à Soweto, en 1976, des lycéens à partir de 14 ou 15 ans. Ce sont aujourd'hui, dans les émeutes de la faim dites "du F.M.I." provoquées par les réajustements économiques structurels, des enfants, écoliers de 12 ou 13 ans, voire 10 ou Il, comme on l'a vu récemment lors des émeutes sénégalaises d'avril 1989, aussi bien à Saint-Louis qu'à Dakar. Quant à la limite de 25 ans, elle est parfaitement aléatoire, et l'on pourrait aussi bien proposer 30 ans ou davantage (bien que la limite, également proposée par quelques participants au colloque, de 35 ans me paraisse éle-

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vée dans des pays où l'espérance de vie est nettement inférieure à celle des pays occidentaux). Si je m'arrête au cas que j'ai étudié, je constate un fait tout à fait remarquable. Sur les 16 pays d'Mrique occidentale recensés (incluant le Nigeria, qui constitue à lui seul la moitié de la population de l'ensemble), le pourcentage des "jeunes" (de 15 à 24 ans) est pratiquement partout identique: de 18 à 19% du total. Or ce n'est le cas ni de la population plus jeune (parce que l'on décèle dans certains pays, comme au Sierra-Leone, quelques symptômes d'une politique de restriction des naissances), ni de la population plus âgée (en raison de l'inégalité relative des taux de mortalité). Cela signifie, pour mon propos (qui était celui du rôle spécifique des jeunes dans l'instabilité politique africaine), que le poids de la jeunesse n'est pas à lui seul un facteur explicatif de plus ou moins grand risque de déstabilisation, puisqu'il est partout le même, au moins de façon relative: car, évidemment, il y a en chiffres absolus beaucoup plus de jeunes et beaucoup plus de villes au Nigeria qu'au Burkina par exemple3 ! Aussi rapide cette enquête ait-elle été, elle renseigne au moins sur un point précis: dans les années 1985, le poids des jeunes stricto sensu (adolescents et jeunes adultes) en Afrique occidentale, et probablement dans le reste de l'Afrique subsaharienne, était partout de l'ordre du cinquième de la population totale. C'est une classe d'âge à la fois spécifique et très diversifiée. Car elle comprend les scolarisés et les étudiants, mais aussi tous ceux qui relèvent du travail non contrôlé (dit improprement informel), domestique ou marginal, comme les jeunes travailleurs salariés du monde capitaliste "formel", on peut y ajouter les déscolarisés, les délinquants... Il y a aussi à distinguer les jeunes de la ville et ceux de la campagne, et certainement d'autres catégories que j'omets ici. Bref, il y a toute une typologie à faire, il n'est pas évident, en fin de compte, que les similarités de la classe d'âge l'emportent sur les contrastes sociaux et culturels. Il devient à ce niveau extrêmement délicat de parler globalement des jeunes, au point de dénuement documentaire où nous nous trouvons actuellement. J'ai récemment interrogé (sept. 1989) les banques de données américaines4 sur les thèmes Jeunesse et Adolescence (laissant de côté, à dessein, les mots-clés Enfants ou Ecole ou Education) : j'ai eu la surprise de ne récolter au total que 96 titres (ouvrages, articles, rapports), de langue anglaise, française ou portugaise pour l'essentiel. Le
3. "Démographie et déstabilisation politique en Afrique occidentale", Révolution et population. Aspects démographiques des grandes révolutions politiques (Eric Vilquin ed.), Chaire. Quételet 1989, Louvain-la-Neuve, Academia, 1990, pp. 173-202. 4. Pais International, Sociological Abstracts et Historical Abstracts. Mots-clefs: Youth or Adolescence, pour les différents Etats d'Afrique subsaharienne.

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seul pays qui a donné lieu - on en comprend aisément les raisons - à un peu plus d'études, de niveau souvent journalistique, est l'Afrique du Sud. Ceci est un appel à la nécessité absolue d'études de cas précises et variées, qui nous fournissent le matériau nécessaire à la réflexions.
III - LE DEVENIR DES JEUNES

Sachant peu de choses sur les jeunes d'hier et d'aujourd'hui, on en sait encore moins sur ceux de demain. On peut, schématiquement, résumer les pronostics en deux grandes catégories: les pessimistes et les optimistes. La vision pessimiste est la plus fréquente et la plus probable à court terme. Car le devenir individuel ou collectif de ces jeunes, que ce soit dans le domaine économique, social ou culturel, paraît bien sombre. Mais les perspectives à long terme sont beaucoup moins évidentes. - Démographiquement. les jeunes sont les plus menacés par le sida. Celui-ci reste le grand point d'interrogation démographique. Les hommes de la ville, les cadres moyens et supérieurs actuels, les femmes jeunes et les enfants, c'est-à-dire, s'ils restent en vie, les futures générations de jeunes sont les plus atteints. Dans le temps court et probablement à moyen terme, c'est un problème très grave. Mais qu'en savonsnous en longue durée? Le "point de vue de Sirius" est à la fois inhumain et peut-être encourageant. Une analogie possible est celle de la peste noire du XIVe siècle en Occident, une autre celle de la maladie du sommeil qui a déjà ravagé l'afrique noire de la [m du XIXe siècle aux années 1930-40. Dans l'un et l'autre cas, bien qu'en des temps très différents, probablement un tiers de la population a disparu. On pourrait encore citer la grippe espagnole, bien que celle-ci ait présenté un caractère plus ponctuel; elle n'en a pas moins fait disparaître un minimum de trois millions d'Africains en un temps record, s'attaquant elle aussi de façon prioritaires aux hommes jeunes et aux femmes enceintes. On dira certes que le problème n'est pas le même et que nous ne savons encore rien sur les hypothèses de guérison, que la peste (qui décrût sans que l'on sût la soigner) n'était pas nécessairement mortelle (mais la maladie du sommeil l'était), etc. L'historien de la démographie sait néanmoins qu'à long terme (c'est-à-dire au bout de deux ou trois générations au moins) les plus grandes épidémies n'ont pas laissé de traces indélébiles. Elles ont même parfois, dans les temps pré-industriels, joué le rôle bru5. D'où les espoirs suscités par la présente conférence organisée depuis trois ans par le Laboratoire "Tiers-mondes, Afrique" de l'Université Paris-7 : elle risque de presque doubler la mise, avec plus de cinquante textes d'un coup! 39

tal (comme les guerres au XXe siècle) mais pas nécessairement négatif au plan économique de régulateurs de la croissance (à tous les sens du terme). - Economiquement parlant, les jeunes sont les plus menacés. Ce sont eux qui arrivent massivement sur un marché de l'emploi étroit et saturé. Ils sont bloqués, mal ou non payés, sans avenir, qu'ils aient ou non acquis une qualification. Dans les campagnes, ils sont évacués de la terre dans laquelle ils sont mis, par les anciens, hors d'état d'investir, même s'ils en ont les moyens; le cas a été développé au cours du colloque. En ville, "maîtrisards" ou non, ils sont condamnés à la rue, à la délinquance, etc. "tradition" qui leur refuse en principe vOIXau chapitre. Le thème de cette tradition réinventée, refabriquée et sclérosante, développé depuis quelques années par les spécialistes (parce que la tradition a une histoire), a été splendidement et âprement dénoncé dans les romans inspirés de faits réels d'Thrahima Ly : dans Toiles d'araignées, il dénonce le mythe de cette pseudo-tradition renforcée par les débordements coloniaux et néo-coloniaux qui écrasent les jeunes, et tout particulièrement les jeunes femmes6 ; dans Les noctuelles vivent de larmes, livre encore plus dur, il développe à quel point cette tradition refabriquée à l'issue de siècles de traite et d'esclavage a dénaturé les rapports entre les maîtres et les anciens d'une part, les esclaves et les dépendants de l'autre 7... Ses thèses ne sont évidemment pas une preuve, mais elles jettent une lumière provocante sur l'âge d'or supposé d'une Afrique "traditionnelle" qui, en fait, à travers les aléas subis en contre-coup de la révolution industrielle occidentale puis de la coercition coloniale, finit par étouffer les forces-vives de sa jeunesse.

-

Politiquement

parlant,

ils demeurent

canalisés

par le poids de la

-

Culturelle ment,

les jeunes souffrent de conditions

d'enseignement

détestables. L'école est au mieux une espèce de garderie,

dépotoir, où des classes qui peuvent compter plus d'une centaine d'enfants n'apprennent presque rien, sans matériel pédagogique, sans bons maîtres, sans issue...

Tout ceci est vrai. Mais la noirceur du tableau est univoque. Car les jeunes sont aussi les plus conscients des nécessités de changement, les plus adaptables, les plus façonnés par des mutations de tous ordres qui ne sont pas nécessairement négatives. Sur le plan économique, ils sont la main-d'œuvre et la créativité de l'avenir. Sur le plan politique, aussi ralentie l'évolution soit-elle par les pouvoirs en place et par les longues habitudes acquises, le verrou est en train de sauter. Le cas de la Côte-d'Ivoire est exemplaire
6. Toiles d'Araignées, Paris, L'Harmattan, 7. L'Harmattan, 1990. 1982.

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d'une émergence possible de la démocratie: le mouvement est éminemment un mouvement de jeunes, ne serait-ce que face à la gérontocratie au pouvoir. Non que les mouvements de jeunes soient nécessairement des mouvements positifs: reprenant l'exemple ci-dessus évoqué des émeutes urbaines dans lesquelles la participation des jeunes (étudiants ou misérables, ou les deux à la fois) est toujours importante, rien ne permet de dire qu'elles déboucheront nécessairement sur un "avenir radieux" : la dérive fasciste est tout aussi concevable que l'avancée démocratique, et les risques sont grands. La clef de l'évolution en longue durée est sans aucun doute, l'école. Toute mauvaise ou dévalorisée soit-elle, elle n'en recèle pas moins le secret de la culture à venir. Prenons le cas de la société française du XIXe siècle: certes, le niveau de développement économique et culturel était très différent. Mais la grande majorité de la population restait illettrée, ignorante, et bloquée sur ses archaïsmes. Ce qui a tout déclenché, c'est l'école gratuite et obligatoire. Bien sûr, les maîtres y ont été pour beaucoup, et l'on connaît le mythe de l'instituteur dévoué, savant et généreux d'où la culture nationale de la Troisième République est issue. On ne me fera néanmoins pas croire que l'école, d'un coup de baguette magique, est devenue du jour au lendemain un modèle universel. Il a bien fallu former des maîtres massivement et à la forme du moment; cela a certainement pris au moins une ou deux générations8. Il a aussi fallu obliger massivement des quantités de petits rustres à ânonner les premiers rudiments de lecture et d'arithmétique que beaucoup, sinon la plupart, se sont ensuite empressés d'oublier (on le découvre encore actuellement à l'âge du service militaire !). Pourtant, c'est bien cette école-là, avec toutes ses qualités, mais aussi ses énormes défauts aujourd'hui gommés par la "tradition" nationale, qui a permis l'épanouissement de la démocratie française au xxe siècle (non sans retours en arrière d'ailleurs). Pourquoi donc désespérer de l'école en Afrique? Ce discours misérabiliste ne me convainc qu'à demi. Oui, l'école se cherche encore et ne s'est pas encore dégagée de modèles prégnants peu convaincants, c'est le moins qu'on puisse dire. Non, elle n'a pas encore, et souvent de loin, scolarisé l'ensemble des enfants. Mais la misère vide-t-elle vraiment les écoles parce que les parents n'y croient plus? Je n'en suis pas si sûre. La misère peut aussi emplir les écoles, parce qu'on ne sait pas où mettre ailleurs tous ces jeunes auxquels on n'a rien à offrir d'autre, en attendant. Le phénomène fut classique dans les pays occidentaux, au moment de la Première Guerre mondiale par exemple (on faisait continuer l'école à l'enfant doué pour peu qu'il n'y ait pas place pour lui à l'atelier). Mauvaise conscience internationale aidant, c'est encore à

8. Cf Fabienne Reboul-Scherrer, La vie quotidienne des premiers instituteurs 1833-1882, Paris, Hachette, 1989. 41

l'école que vont un certain nombre de subsides sociaux, tandis que les investisseurs économiques peuvent se dérober par ailleurs. Or l'école, même médiocre, est un instrument fondamental. Et de ces instituteurs admirables dont la tradition française s'enorgueillit, j'en ai aussi rencontrés beaucoup en Afrique noire. Qu'il n'y ait souvent ni table, ni chaise, ni tableau noir, ni même matériel pédagogique est assurément très fâcheux; ce n'est, à mon sens, pas rédhibitoire. Plus grave est la question des langues d'enseignement. On ne voit guère comment on peut familiariser, au démarrage, un jeune enfant à la culture autrement que par le truchement de sa langue maternelle; en revanche, on ne peut pas multiplier non plus exagérément les langues d'enseignement: tout le problème est de déterminer quelles langues on peut sélectionner et enseigner d'abord comme une langue étrangère avant de s'en servir comme outil de transmission du savoir. Il paraît raisonnable de ne pas privilégier plus de trois ou quatre langues par Etat (ce dernier chiffre est, en principe, le choix du Zaïre). Mais on ne peut pas non plus imposer une langue qui contrarie l'identité culturelle de la communauté à laquelle on s'adresse: s'il paraît relativement admissible, faute de mieux, et parce qu'on a pris l'habitude d'en faire une langue nationale, de conserver dans la plupart des pays la langue des anciens colonisateurs à côté, chaque fois qu'il est possible, d'au moins une autre langue locale de communication, il paraît vain de vouloir imposer l'arabisation exclusive aux populations mauritaniennes non arabophones: l'expérience prouve, partout dans l'histoire et dans le monde, que rien n'est plus vivace et prompt à se rebeller qu'un nationalisme (ou régionalisme, comme l'on préfère) maladroitement et autoritairement contrarié. Quelle que soit la réponse donnée à ce problème délicat, il s'agit d'une question de temps: l'enfant d'aujourd'hui fera le jeune de demain. C'est une affaire qui se compte d'emblée en générations, et non pas en années. Faudra-t-il deux, trois générations pour que les fruits de la culture en train de se faire soient enfin récoltés? On en perçoit dès maintenant les premiers résultats. On a cité9 la façon dont les jeunes citadins Burkinabè ré-investissent leur passé, comment ils réclament une initiation (au sens ancien du terme) qui leur soit adaptée. Cela peut, bien sûr, donner des dérives passéistes. J'y vois plutôt, dans la façon dont le phénomène est décrit, une volonté très 'moderne" de revendication culturelle fondée sur leur histoire en même temps que sur leurs acquis, c'est-à-dire le signe de l'émergence d'une culture dynamique et autochtone en train de se forger à partir de tous ses métissages. J'ai, personnellement, grande confiance dans la génération des jeunes d'aujourd'hui - pas tous, bien sûr, et de loin! - ; mais le nombre de

9. Mme Jeanne Kambou, au colloque Sahel de Québec ci-dessus évoqué. 42

ceux qui prennent conscience des problèmes spécifiques à leurs pays et qui tentent de les résoudre à leur manière et sans démagogie me paraît déjà nettement supérieur à celui des générations précédentes, ne serait.ce que parce qu'ils ont de moins en moins le choix: il faut attaquer les problèmes de front, ou mourir. Car c'est en ces termes que, tragique. ment, peut se poser aujourd'hui la question. Le pire, hélas, est peut.être encore à venir dans les prochaines années. Mais à long terme et en rétro vision - c'est.à-dire aux yeux de l'historien de l'an 2100 ou 2200, quand nous ne serons plus - ni pour le vivre ni pour le voir -, ces épreuves se révéleront sans doute, a posteriori, bénéfiques. Cet avenir, ce sont les jeunes des générations sacrifiées d'aujourd'hui et de demain qui l'auront, durement, construit. Pourquoi les jeunes? Parce que, en Afrique comme ailleurs, ce sont les jeunes qui sont agents et principaux acteurs des changements politiques et sociaux. Je ne pense pas que l'on connaisse beaucoup d'exemples de "vieux" révolutionnaires (sinon de jeunes révolutionnaires qui ont vieilli...). Les raisons en sont simples: elles sont à la fois biologiques - les jeunes ne pensent pas à la mort et ils n'on ont pas peur - ; philosophiques: ils ne sont pas encore modelés aux compromis, parce qu'ils refusent l' "expérience" de leurs aînés; économiques enfin: ils n'ont pas encore grand.chose, ils auront sans doute de moins en moins, ils n'ont donc rien, ou presque rien à perdre. Bien sûr, pour reprendre l'expression du journal dakarois Le Soleil, ils constituent en Afrique, actuellement, l' "encombrement humain" majeur: c'est non seulement parce qu'ils sont les plus nombreux, mais aussi les plus dérangeants, les plus vivants, les plus actifs, donc les principaux porteurs d'espoir.

43

Jeunesse et Littérature au Mali sur l'exemple de deux textes Manding*
Karim TRAoRÉ Université de Bayreuth

Au lieu de la définition réductionniste qui ne considérait comme littérature que les Belles Lettres ou. en tout cas. ce qui est écrit. il est désormais accepté que la littérature est "tout usage esthétique du langage. même non écrit" - comme le formule le Petit Robert. Ceci revient à dire que la littérature n'est pas l'apanage des seuls peuples à tradition écrite. mais que toute société humaine. si petite soitelle quant au nombre d'hommes qui la constituent. produit sa littérature. Dans le contexte malien la typologie suivante s'impose pour caractériser la vie littéraire du pays: kan. etc.) ;

- littérature écrite en français. arabe. langues du Mali (bamanan-

- littératureorale.
Le Mali est. selon la formule de W. Ong1. un pays à oralité primaire. En posant que la littérature est un bien de consommation. on peut se demander qui consomme quoi au Mali.

I - MODES D'EXPRESSION

LITTÉRAIRE:

UN BREF APERÇU

Si. de fait. le Mali est un pays à dominante orale. institutionnellement. c'est l'écrit qui l'emporte sur l'oral à cause de son prestige plus élevé dû à l'enseignement. C'est pourquoi il convient d'évoquer d'abord la consommation d'œuvres littéraires en français d'auteurs africains et/ou européens. même si elle ne concerne - au mieux - que 20% de la population.

(*) Je remercie Brahima Camara pour avoir gracieusement mis à ma disposition la transcription manuscrite de Bilakoro-Mori. 1. Walter J. Ong. Orality and literacy London. 1982. 44

Ces dernières années on constate que des efforts sont faits en vue de la production écrite et sonore en langues nationales, notamment par la coopérative culturelle JAMANA (publication de journaux, contes, récits, etc.). Après la littérature écrite vient ensuite la littérature orale qui est largement majoritaire quant au nombre de ceux qui la consomment, bien qu'elle ne jouisse pas du même support institutionnel que son pendant écrit. En schématisant on peut dire que la littérature écrite est le seul fait de la minorité de lettrés alors que la littérature orale concerne toutes les couches sociales. La littérature orale étant. une expression quelque peu globalisante, il serait opportun de préciser un peu plus ce sur quoi nous devrons porter notre attention. En effet ici, plus que dans le domaine de l'écrit, le problème de genres se pose, d'une part parce qu'on est obligé de nommer en français ce qui est conçu et pensé dans une aire culturelle nonfrançaise, et d'autre part parce que la situation est rendue plus complexe par les productions expérimentales qui associent plusieurs genres bien connus2. La chanson est sans aucun doute le genre le plus consommé. Elle a ses consommateurs dans toutes les couches sociales, elle est véhiculée par la radio et surtout par les cassettes dont la vente constitue aujourd'hui un facteur économique important au Mali. Il est intéressant de souligner que le commerce de détail est tenu par des jeunes garçons généralement venus de la campagne pour chercher fortune dans les villes. A côté de la chanson, il yale film que je considère comme faisant partie du genre oral, et enfin le théâtre. De ce qui a été dit jusqu'ici, on peut déduire que j'ai procédé à une grande réduction du corpus littéraire puisque je n'en retiens que les œuvres rendues publiques, celles publiées par les moyens techniques modernes. Si nous nous limitons à ce cadre, force est de constater que les principaux producteurs sont des jeunes - ceci vaut d'ailleurs pour la littérature écrite. En effet la plupart des cassettes que j'ai pu acquérir ont été enregistrées par des chanteuses et chanteurs dont l'âge se situe entre 25 et 40 ans. Bien sûr la grande renommée ne vient qu'avec l'âge. Un facteur sociologique intéressant à souligner est la légère domination féminine sur le marché des cassettes. L'une des explications est que les femmes ont plus souvent l'occasion de s'exercer à la chanson

2. C'est ainsi que certains "textes" (comme "Lala" du Kéné-Star, "Nama" du National Badéma du Mali) sont de longues chanson-récits à fone dose de dramaturgie. 45

devant les publics de baptême et de mariage alors que les hommes, à ces occasions, parlent et déclament plus qu'ils ne chantent3. A côté de la chanson comme genre littéraire de grande consommation, il yale film et le théâtre. Aller au cinéma est un phénomène bien citadin, mais à cause des masses de jeunes que ce genre mobilise tous les soirs, il convient de le considérer comme important dans la vie littéraire générale. Quant au théâtre il occupe une place quelque peu rnarginale dans la mesure où les représentations ne sont pas aussi fréquentes: encore que la télévision ait contribué à populariser un genre du théâtre-cinéma, que l'on peut ensuite visionner sous forme de cassette-video. Vu le prix d'achat élevé d'un magnétoscope, on ne saurait comparer le commerce de ces cassettes-video à celui des cassettes pour magnétophone.

11- WARI El' BILAKORO-MORI

En 1988 et en 1989 j'ai effectué deux voyages d'études au Mali dans le cadre de recherches portant sur le problème d'identité culturelle par rapport à la littérature orale. En novembre 1988 la troupe théâtrale de l'INA a présenté Wari au Palais de la Culture, après la première qui a eu lieu à l'Hôtel de l'Amitié et qui a été enregistrée par la Télévision nationale. Wari était pendant tout mon séjour le principal thème de discussion. Par ailleurs j'ai été frappé d'entendre sur les magnétophones en ville toujours le même air que je ne connaissais pas auparavant. Après renseignements, je me suis rendu compte qu'il s'agissait de BilakoroMori de Baala Jinba dont j'avais connaissance par mes lectures. Quelques jours plus tard, j'étais en milieu rural (à Nana Kenyeba) et ce qu'on m'a souvent demandé de rapporter de Bamako, c'était BilakoroMori. Alors je me suis demandé à quoi étaient dus les succès de ces deux "textes" pourtant si différents à bien d'égards. a) Présentation de Wari Wari est une pièce composite assez difficile à résumer parce que sans trame au sens classique du terme. Le leitmotiv est l'argent, wari. que les différents personnages cherchent à acquérir par tous les moyens. La scène se passe devant un jardin d'enfant du nom de Sabunyuman qu'on peut traduire par "la bonne Fortune". Il n'y a que des tableaux de nuit TIy a un grand nombre de personnages, dont les principaux sont:

3. La production musicale au Mali est, d'une part, le fait de groupes de musique sociologiquement composites, et de jeU, de "Gens de la parole" (S. Camara), d'autre part. Ce sont ces personnes de caste que j'ai en tête quand j'évoque la production des cassettes. 46

Fodé, vendeur de café; Saranjè, vendeuse de brochettes; -un fou; - Jinba, un alcoolique; - Maiga, le gardien de nuit du jardin d'enfants ; - une paysanne: Kbshian alias Fifi ;

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un paysan: Faseli ; un policier: Nyaare ; - Joe, vendeur de stupéfiants; - des prostituées.

Puisque il n'y a pas d'action en tant que telle dans la pièce, le résumé ne peut être que thématique. En effetWari traite des principaux maux de la société malienne d'aujourd'hui. Le chômage et le sous emploi: Fodé, Saranjè et Maiga ont certes une petite occupation comme commerçant(e)s, mais en fait il s'agit d'un sous-emploi car leurs recettes leur permettent à peine de survivre. Ce qui est rendu explicite dans la pièce par la dureté de caractère de Fodé quand il s'agit de vendre son café à crédit. Quant à Sarangè, la vendeuse de brochettes, elle fait l'entremetteuse pour gagner un peu plus d'argent. La forme de chômage que la pièce fustige ouvertement est celle des "intellectuels". Jinba l'alcoolique et le fou incarnent cette nouvelle race d'universitaires sans emploi. Du fou on sait peu de choses. Il porte des lunettes médicales, a toujours une mallette et un journal en main, il porte un chapeau et est torse nu. C'est un personnage qui a probablement perdu son emploi pour des raisons politiques car les seules phrases qu'il prononce disent qu'il ne craint personne, qu'il est digne et intègre. Quant à Jinba, on sait de lui qu'il a effectué un séjour de 10 ans en Allemagne, qu'il a accumulé tous les diplômes sauf... le diplôme de "fonction publique". Ceci est une allusion directe à la situation des jeunes cadres maliens. En effet il y a quatre ans, les sortants des grandes écoles et de l'ENSup avaient encore une chance d'emploi s'ils réussissaient au concours de la fonction publique. Mais depuis quatre ans l'Etat n'embauche plus du tout. Jinba l'intellectuel dénonce cette situation d'humiliation en ces termes:
Anw henna a mèèna U y'anw danbe don bOgô la K'anw dawula don galama la Ka anw nin siri k'a da anw kun na Ka anw jigi kari Ee ! Maaw aw ni wakati !

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Nous, nous sommes tombés il y a bien longtemps Ils ont traîné notre dignité dans la boue Mis notre renom dans une louche Fait de notre vie un fardeau que nous portons Détruit tous nos espoirs Ah oui! C'est votre tour ! La sécheresse et l'exode rural: Le jeune Faseli et la paysanne Kàshian dite Fifi ont quitté leur village pour chercher fortune à la ville. Mais ils ne peuvent pas exercer leur profession en ville. Faseli devient cireur de chaussures, puis marchand ambulant (encore le thème du sousemploi). Même la profession de cireur de chaussures ne lui attirera que des ennuis; c'est ainsi qu'il met du cirage noir sur les mocassins blancs de Joe, ce qui lui vaut un coup pied. Alors Fodé lui conseille de retourner au village. Il refuse et explique, dans un poème repris en chœur, les raisons de son refus: le soleil, le manque de pluie, la sécheresse ont eu raison de tout espoir de survie au village. Kàshian, quant à elle, devient une prostituée et change d'identité : elle se fait appeler Fifi. Elle réussit si bien qu'elle devient la partenaire de Joe, le vendeur de drogue. La vente de stupéfiants et la complicité des agents de l'ordre: vu que la ville ne donne aucune chance de survie par un travail légal et honnête, c'est la "débrouillardise" qui règne. La vente de stupéfiants fleurit. Joe est un dealer qui ravitaille les petits commerçants de la ville. Il travaille de connivence avec le policier Nyaare, le gardien de nuit Maiga, et plus tard Fifi qui, en état d'ébriété, trahit le secret du commerce illicite et des crimes que celui-ci exige. Ceci lui vaut d'être poignardée par Joe. Ce qui est mis au pilori ici, c'est la criminalité juvénile soutenue par les agents de l'ordre public. . D'autres thèmes d'actualité sont évoqués, telle mot d'ordre de l'ancien président de la République qui appelle à "consommer malien". Selon Jinba l'alcoolique, ce mot d'ordre ne s'adresse qu'aux pauvres à moins qu'il ne s'agisse de la consommation des femmes: "musow de be kànsome yan", dit-il, en montrant le jardin d'enfants. En effet le jardin d'enfants symbolise à la fois l'espoir du pays et l'hypocrisie du système politiquy et social puisqu'il est, le soir venu, un lieu de prostitution. La pièce se termine par une tirade contre les méfaits de l'argent, tirade dite par une prostituée muette qui retrouve la parole après le choc qu'elle subit en découvrant le corps de sa collègue Fifi. Les quelques rares changements de tableau dans la pièce sont accompagnés d'un chant assez paradoxal qui dit : Warl be Bamakà Màcèdànbali nin t'o la 48

Wari be Bamako Môcèdonbali sen t'o la TIy a de l'argent à Bamako Mais pas pour ceux qui n'ont pas de métier. Ce paradoxe semble relever de de la diversion, car la pièce fait certes une critique exacerbée du système, mais elle évite toute confrontation directe avec le régime; on parvient à ce but par cette chanson contradictoire qui fait de la pièce non une critique du système mais une simple critique sociale. b) Bilakoro-Mori Cette chanson est en fait un long récit plus déclamé que chanté (ce qu'on appelle donsodonkili ou donsomaana). Il s'ait d'un récit de chasseurs dit par Baala Jinba Jakite. Bilakoro-Mori est le dernier épisode d'un long cycle qui se composerait de 46 épisodes. Le seul épisode de Bilakoro-Mori dure environ 8 heures. En substance, il s'agit de l'histoire d'un jeune homme dont les oncles paternels (11 au nombre) ont tous été tués en un seul jour par un buffle qui a juré de protéger les animaux en brousse. Le père de Bilakoro-Mori - Dauda - n'a pas été tué juste parce qu'il était encore enfant quand ses frères connurent ce triste sort. Il est élevé par une famille de forgerons. Une fois grand, il jure de ne pas faire la chasse et se consacre à l'agriculture qui lui réussit très bien. Son père adoptif lui cherche une femme (Jènèba) qui se révèle exemplaire mais... elle n'a pas d'enfants. Après consultation du sable par le père adoptif, il est révélé à Jènèba qu'elle sera le mère de deux enfants exceptionnels d'un garçon et d'une fille, et que le garçon sera chasseur. Dauda préfère resté sans progéniture plutôt que d'avoir un enfant chasseur. Mais que peut-il contre le destin? Les deux enfants prédits viennent au monde. Le garçon s'appelle Mori ou Bilakoro-Mori et la fille porte le nom de la mère adoptive de Dauda : Na-Sira. Bilakoro-Mori, déjà enfant, ne s'intéresse pas aux jeux de ses camarades; il préfère aller à la chasse aux criquets, puis aux margouillats, tourterelles, etc. Sa première tourterelle s'échappe par la faute de son ami (un jeune forgeron) : Bilakoro-Mori ne veut pardonner à son ami que si celui-ci donne un fusil. Après avoir reçu le fusil qu'il prend le soin de cacher au dankun, à la croisée des chemins, il se confie à sa petite sœur: il a pris la décision d'aller abattre le buffle solitaire qui a décimé les frères de son père. La sœur étant une voyante, une "sorcière" au sens euro-ethnologique du terme, elle lui fait prendre conscience de son inexpérience et lui donne des moyens supplémentaires pour affronter le buffle. Après plus de 10 jours à la recherche du buffle, il fait la connaissance d'un lièvre qui finira par le conduire auprès du buffle. Le combat est long et dramatique. Au moment critique, Na-Sira vole au secours de 49

son frère à qui elle remet une perle en guise de balle, perle donnée par Manbi, l'ancêtre des chasseurs. Bilakoro-Mori blesse mortellement le buffle qui va expirer parmi les siens. Un vieux vautour - en fait un personnage féminin - aide Bilakoro-Mori à rejoindre le buffle dans sa famille. Après d'autres péripéties, il réussit à lui trancher la queue, preuve de sa victoire sur Jigi le buffle. En, plus de ce trophée, il s'approprie tous les gris-gris de sa victime et devient un chasseur redoutable.
ID - PROBLÈMES DIDENTlFICATION

Cette histoire rappelle à bien des égards les contes d'enfants terribles. Mais ce n'est pas dans ce sens qu'iront mes remarques. Je vais plutôt essayer de dire en quelques mots pourquoi Wari et Bilakoro-Mori. deux œuvres littéraires si différentes tant par le genre que par le contenu, plaisent aux jeunes du Mali. Toute œuvre littéraire a d'abord une fonction divertissante. Wari remplit bien cette fonction surtout à travers le personnage de Jinba dont la seule apparition provoque des éclats de rire. Quant à Bilakoro-Mori. c'est la voix chaude et mélodieuse du récitant Baala Jinba ainsi que ses multiples digressions - tantôt plaisantes, tantôt élogieuses - qui
concourent à faire du récit un divertissement apprécié.

Mis à part cette vertu divertissante, on trouve dans Wari et Bilakoro-Mori des significations plus profondes, qui en disent long sur la situation des jeunes au Mali. En effet Wari. sans être un chef-d'œuvre littéraire, traduit bien le malaise social de par l'impression de flou qui règne à travers toute la pièce. Il n'y a que des scènes de nuit; on a un foisonnement de personnages aux contours à peine esquissés. Ce manque de relief intensifie et la notion de misère des concernés et la difficulté qu'a l'auteur de s'en prendre à un système qu'il sait redoutable. On a donc affaire à une jeunesse atteinte par la décomposition sociale, impuissante. La seule arme qui lui reste est l'auto-commisération ou le rire jaune. Bilakoro-Mori est issu d'un contexte social et politique autonome relevant du passé. Il est bâti sur un modèle assez simple dans la mesure où cette société autonome met en scène ses propres idéaux à des fins essentiellement didactiques. Idéologiquement, c'est le triomphe d'une société certes maîtresse de son destin, mais au fond aussi aliénante visà-vis de l'individu que les littératures modernes dites "nationales". Cette société fait l'apologie de la violence dirigée contre l'ennemi. BilakoroMori incarne ce que Werner Glinga a appelé "l'éthique ceddo" (CeddoEthos)4 et qui se définit comme étant le refus de l'humiliation et la 4. W. Glinga, Literatur im Senegal, D. Reimer Verlag, 1990, p. 129 seq. 50

disposition à la violence pour sauvegarder son honneur ou acquérir une renommée. Bilakoro-Mori, il faut le rappeler, est un récit de chasseurs. A maints égards, les associations de chasseurs représentent à petite échelle ce à quoi la jeunesse malienne aspire: dans cette société majori.tairement manding fortement hiérarchisée, dans ce contexte politique de dictature militaire, l'organisation démocratique des chasseurs apparaît comme exemplaire. Les associations de chasseurs ne connaissent pas de discrimination par caste. Par ailleurs la hiérarchie repose sur la date d'adhésion au groupe ainsi que sur les prouesses individuelles. Il s'agit d'une association fondamentalement égalitaire qui exige de ses membres

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à vie

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humilité, intégrité et solidarité.

On comprend que la littérature contemporaine d'expression française - notamment au Mali et au Sénégal- s'inspire de plus en plus des prototypes de la littérature orale, tel Bilakoro-Mori, pour traiter de problèmes actuels comme ceux abordés par Wari. Qu'un tel croisement est prometteur d'une plus grande potentialité esthétique et critique, le brillant libre de W. Glinga Literatur im Senega15,nous en donne la preuve.

5. Ibid. 51

La jeunesse en Afrique et l'avenir du continent africain dans la littérature coloniale de langue française 1919-1939
Janos RIESZ Université de Bayreuth

Avec ce thème, je me suis proposé d'analyser de quelle façon les idées sur l'avenir du continent africain sont liées aux idées qu'on se fait de la jeunesse (africaine). Dans la rhétorique politique habituelle, celle que nous connaissons, les concepts de "jeunesse" et d' "avenir" sont souvent synonymes ou étroitement liés. C'est la jeunesse qui porte en elle les espoirs et les attentes de l'avenir de la nation, la jeunesse "est" l'avenir de la nation. Avoir la jeunesse signifie avoir l'avenir. Qui veut avoir l'avenir doit donc faire un effort pour avoir la jeunesse. Dominer l'avenir, planifier l'avenir, construire l'avenir est synonyme d' "avoir le pouvoir". En quelque sorte, le pouvoir politique est identique au pouvoir sur l'avenir. Par rapport à l'Afrique de l'époque coloniale, nous constatons tout de suite un décalage (une "dissonance") entre les conceptions de l'avenir du continent et les idées qu'on se fait de la jeunesse. Le terme de "jeunesse" n'est pas univoque. S'il se réfère à la jeunesse située du côté du pouvoir, ce ne sera pas la jeunesse africaine. S'il signifie la jeunesse africaine, ce ne sera pas la jeunesse de ceux qui détiennent le pouvoir. Heureusement, le titre de notre colloque, "La Jeunesse en Afrique", nous donne la possibilité de voir les deux côtés. Néanmoins, dans ce qui suit, nous nous limiterons, pour l'essentiel, à l'analyse des rapports entre la jeunesse africaine et les idées sur l'avenir du continent tels qu'ils sont établis par les auteurs coloniaux de l'entredeux -guerres.

A l'origine mon but était de faire une analyse comparée de la littérature coloniale française et allemande par rapport à cette thématique. J'ai abandonné, pour le moment, ce projet trop vaste qui ne pourrait pas être traité de façon adéquate dans les limites de notre colloque. Je me suis donc limité aux seuls textes en langue française - parmi
eux nous trouverons aussi quelques auteurs belges, ce qui nous permettra de faire des comparaisons au moins entre deux littératures coloniales différentes - et j'ai parcouru une soixantaine de textes de littérature coloniale (au sens vaste) dans la perspective de ma thématique. J'entends

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donc le concept de "littérature coloniale" au sens large: non seulement récits de voyages, mais aussi écrits d'idéologie et de propagande coloniale, romans se déroulant en Afrique (avec des protagonistes africains ou européens), livres écrits par des missionnaires ou des sœurs, littérature pour enfants et pour la jeunesse, textes scientifiques de vulgarisation, textes écrits par des militaires, par des colons et des femmes de colons, présentations monographiques d'une ou de plusieurs colonies. Il s'agit, dans l'ensemble, d'une littérature favorable au système colonial. J'ai exclu délibérément des textes anti-coloniaux ou de .tendance critique, donc pas de Batouala. pas de Gide, pas de Albert Londres, pas de Céline non plus. Le choix des textes n'est pas le résultat d'une sélection systématique, il est dû plutôt au hasard. Des 500 titres de littérature coloniale de l'époque qui sont à ma disposition, j'ai tiré environ 60 ouvrages. Je pense néanmoins que le choix ainsi effectué est en quelque sorte représentatif et permettra des conclusions valables poûr l'ensemble de cette production. Dois-je ajouter que je suis littéraire et non pas historien? Ce qui m'intéresse, ce ne sont pas les plans d'avenir tels qu'ils furent conçus et mis en œuvre à un certain moment, à un certain endroit, par certains hommes, ni quelles furent les conséquences de ces plans sur la jeunesse africaine. Ce à quoi je m'intéresse, ce sont les représentations des deux complexes - de "jeunesse" et d' "avenir" - dans les discours coloniaux (ou les formations discursives coloniales) et leur rapports mutuels ou leur interpénétration éventuelle. Il y va donc des questions de mentalités, de la vision du monde et de l'écriture coloniales. * *

* Rares sont les cas dans lesquels le thème de l'avenir du continent africain est lié directement à la représentation de la jeunesse en Afrique. Néanmoins, nous pouvons distinguer un certain nombre de complexes (ou de configurations) où il est question des deux - de l'avenir et de la jeunesse - même si les topoi se référant aux deux complexes ne se trouvent pas en contact immédiat et que leur complémentarité doit être prouvée par l'analyse des textes. En simplifiant un peu, je crois pouvoir distinguet six configurations mettant en rapport les questions de la jeunesse en Afrique et la vision qu'on se fait de l'avenir du continent.
I - L'IMPRÉVOYANCE DES NOIRS -

LESBLANCSENCHARGE DEL'AVENIR L'auteur de Balimatoua et Compagnie. Zigzags à travers le vaste Empire Français (1938), le Colonel de l'Infanterie Coloniale Jean

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Charbonneau, se demande si toutes les races noires, n'ont vraiment aucun point commun, si ce n'est la couleur de leur peau, et il donne la réponse qu'il explique à longueur de pages: le point commun, "c'est leur mentalité de grands enfants" (p. 95). Je ne veux pas m'arrêter sur l'argumentation du Colonel; mais elle a comme conséquence, dans le contexte de l'idéologie coloniale, ce qu'un auteur belge (Léo Lejeune, 1935 : p. 20) appelle "l'imprévoyance des Noirs", imprévoyance qui signifie incapacité à se préparer à l'avenir, à préparer et construire l'avenir. Ceci vaut également pour les soi-disant "évolués", comme le montre le révérend père (des Pères du Saint-Esprit) Maurice Briault dans des "Etudes et Scènes Africaines" intitulées: Dans la Forêt du Gabon (1930, je cite d'après la lOème éd.) :
"L'Mrique aux Africains" répètent à l'envi les orateurs de la race noire. Soit, mais qu'en feront-ils? Quelle agriculture, quelle industrie entrevoir comme sources financières chez ces hommes épris seulement d'évolution administrative et dépourvus de tout idéal de richesse? Quelle armée, quelle marine, quelle justice, quelle législation peuvent-ils prévoir par eux-même et pour euxmêmes? Et ces évolués fashionables qui vivent aujourd'hui à l'européenne, qui portent nos habits, nos casques de liège et nos ombrelles, vers quelle barbarie retourneront-ils le jour où les Blancs quitteront ces colonies qu'ils administrent tant bien que mal, mais que, cependant, malgré lenteurs, erreurs et mécomptes, ils maintiennent dans un ordre relatif et qu'ils ouvrent peu à peu ? (p. 185)... "

L'avenir de l'Afrique sera donc assuré, on pourrait même prévoir que "le 20ème siècle sera le siècle de l'Afrique, mais pourvu que lEurope (...) sache appliquer pacifiquement et méthodiquement les progrès de la science". Au manque de préparation du Noir à l'avenir, à son défaut d'adaptabilité à l'avenir et à la vie à l'européenne, il y aurait un "correctif'. Selon Maurice Rondet-Saint (Un voyage en A.O.F.. 1930 : p. 221) le problème majeur semble être la suralimentation de l'organisme des Noirs, "par rapport à ses us actuels, s'entend". Il faudra donc lui créer des besoins: "pour l'usage du vêtement, l'amélioration de l'habitat. le mieux-être, la notion plus complète de l'argent, la recherche du gain: éducation de l'évolution de laquelle il est bien difficile de prévoir la durée". Créer des besoins aux Noirs, tel est aussi l'avis d'un des interlocuteurs de Jean Martet au cours de son voyage au Cameroun (Les Bâtisseurs de Royaumes, 1934 : p. 299), comme il ressort de ce petit dialogue: "Je demandai à Penanhoat s'il était content des indigènes. - Ils ne sont pas très travailleurs, fit-il. Je ne sais pas pourquoi ils sont si peu travailleurs. - Peut-être parce qu'ils n'ont pas de besoins?

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- Peut-être bien, répondit-il tristement. - Espérons, fis-je. Nous fmirons bien par leur en créer." Ce qu'il faut, donc, c'est "contraindre l'indigène à songer à l'avenir, à lui faire produire plus que ce qui lui est strictement nécessaire (...), lui inculquer un esprit de prévoyance préservateur de la race", comme le dit Léon Archimbaud, député de la Drôme, dans son livre La Grande France (1928 : p. 109).

LA LONGUE MARCHE VERS L'AVENIR. LES ÉTAPES LES PLUS IMPORTANTES SUR CE CHEMIN : L'ÉCOLE- LE SERVICE MILITAIRE - L'EXPÉRIENCE DE L'EUROPE

La lente ascension des peuples de couleur en général et des Africains en particulier s'est accélérée dernièrement, comme le dit Octave Homberg (dans L'École des Colonies, 1929 : p. 71), mais c'est "grâce à nous, grâce aux travaux que nous exécutons sur le sol, commandés par nos cerveaux, achevés par leurs bras". "Cette tâche n'est, certes, pas l'œuvre d'un jour", comme le dit Jacques Crokaert dans un livre sur le Congo belge, Boula-Matari (1929 : p. 227) : "Elle ne pourra être menée à bien que par la vertu d'efforts prolongés, et les missions de notre Congo, tout autant que nos administrateurs, ont encore des miracles à accomplir." Comment ne pas se décourager devant une tâche si longue et si ardue? Dans un roman de formation colonial (Djila Molei dont le sous-titre est justement "lé long chemin"), un Père blanc dit à son élève noir (1935 : p. 203) :
"Tu es au commencement de la civilisation. La civilisation c'est une suite continuelle d'efforts. Un jour les noirs arriveront, j'espère, au niveau des blancs et peut-être les dépasseront-ils. Mais n'oublie pas qu'il y a vingt siècles nous étions à peu près comme toi. Vingt siècles. c'est vingt fois cent ans. Tu vois qu'il te reste un chemin d'à peu près deux mille ans. Seulement il ne faut pas te décourager:'

Ce très long chemin peut être accéléré par trois moyens: l'école, le service militaire, l'expérience de l'Europe. Chacune de ces voies demanderait une analyse approfondie. Je me contente ici de ne donner que quelques indications sommaires. L'école, l'enseignement donné aux Noirs, sont des sujets qui ne manquent presque jamais dans les livres français traitant de l'Afrique. Le sujet est développé à tous les niveaux: sujet humoristique quand
l'auteur se plaît à raconter les malentendus des enfants noirs. et la mauvaise prononciation

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Les accents de réalisme voire de résignation dans les récits des enseignants eux-mêmes contrastent avec la rhétorique officielle sur les buts de l'enseignement du français en Afrique. Denise Moran, dans un livre sur le Tchad (1934), raconte son expérience comme enseignante ("Madame l'Ecole") de "vingt-huit petits sauvages" : "Ma leçon est trop longue, trop compliquée, et m'en voici avertie. Mais comment la simplifier ?" (p. 56). Les buts de l'enseignement du français en Afrique sont d'ailleurs loin d'être incontestés. Bon nombre de visiteurs expriment leurs inquiétudes devant un enseignement trop poussé donné aux enfants noirs. Ainsi Henri de KeriIIis, qui a fait le voyage De l'Algérie au Dahomey en Automobile (1925), pose-toil la question de savoir "(...) si apprendre le français aux petits nègres est fort nécessaire et fort utile, quel but espère-t-on atteindre par l'adaptation presque intégrale des programmes destinés aux jeunes Français à la manière frustre de ces cerveaux noirs? (p. 200 sq.)" Néanmoins l'école reste la voie royale menant à la Civilisation. Preuve a contrario, l'enseignement de Samory, tel qu'il nous est narré par la bouche de Mahmadou Fofana dans le livre homonyme de Raymond Escholier (1928,je cite d'après la 14eéd.) : "Orphelin de bonne heure, Mahmadou Fofana avait dû compter au nombre des meilleurs élèves de Samory. C'était plaisir de l'entendre expliquer les raisons pour quoi il importe de mettre le feu aux villages ennemis, après les avoir pillés, mais en prenant bien
garde d'empêcher la population d'en sortir, hormis cependant les

hommes capables de devenir de solides captifs, hormis surtout les fillettes et les femmes jeunes.et jolies. (p. 8)" Par rapport à l'école, le service militaire reste également un des piliers de l'apprentissage de la langue française et, à travers elle, de la Civilisation. Le général Mangin, dans ses Regards sur la France d'Afrique (1924 ; 3e éd.) va jusqu'à affirmer que "c'est seulement au régiment que l'indigène de la brousse apprendra le français" (p. 207). Avec la concision propre au parler militaire, il dit : "Ce n'est pas que l'instruction soit une panacée et qu'elle suffise à elle seule pour amener l'indigène à l'état de la civilisation. Mais l'instruction primaire, lecture et écriture, est indispensable, le reste viendra ensuite." Dans un de ces romans que la Ville de Paris donna comme prix municipal aux bons élèves (reliure rouge), roman intitulé Les aventures de deux négrillons (1924), et destiné "à faire connaître et aimer nos colonies", comme disaient les théoriciens de la littérature coloniale, le jeune Moussa, après avoir entendu le récit glorieux des hauts faits de tirailleurs sénégalais pendant la Grande Guerre, sait, de façon définitive, ce qu'il fera quand il sera grand: "Je serai soldat." Finalement, plusieurs romans de formation coloniaux, avec des protagonistes noirs, tels La Randonnée de Samba Diouf (1922) des

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frères Tharaud, le "Roman vrai d'un Noir", Koffi (1922) de GastonJoseph, Mamadou Keita Sénégalais Moderne de Noêl Maestracci, qui tiraient à des centaines de milliers d'exemplaires, font faire à leurs protagonistes l'expérience de l'Europe, où. les Noirs se comportent de nouveau comme de grands enfants; leur surprise s'exprime en "rires d'enfants" quand ils voient pour la première fois un avion (Samba Diouf: p. 122) ; dans Koffi les "jeunes sauvages", les "négrillons" "s'étonnent", "s'extasient" devant les merveilles de la vie des Blancs (p. 56). Donc, pour résumer ce chapitre sur le long chemin des Noirs vers l'avenir qui sera celui de la Civilisation: il faut suivre le chemin tracé de l'école (mais pas d'enseignement trop poussé), du service militaire (mais ne rien précipiter non plus), de l'Europe (mais en gardant les dis. tances exprimant le respect et l'étonnement). En aucun cas il ne faut aller trop vite. L'avenir n'est pas pour demain.

LA MISÈRE DES ENFANTS NOIRS -COMPORTEMENT PHILANTHROPIQUE DES BLANCS

"La misère de l'enfance noire", tel est le titre d'un chapitre du livre de Jeanne Wannijn, Une Blanche parmi les Noirs (1938), misère qui se présente sous des aspects variés: par exemple d'un nourrisson ivre: sa mère étant morte, le bébé est condamné également (p. 96). Comme le lait est une denrée rare, les enfants qui perdent leur mère en naissant sont eux-mêmes condamnés peu de temps après (p. 96). En attendant, on lui a donné un peu de vin de palme. Il y a, heureusement, une religieuse, une Mère, qui l'adopte sur le champ. Autre aspect de la misère de l'enfance noire: "Des mères qui abandonnent leurs enfants en brousse" (p. Bonardi, 1920 : p. 62). Ou bien un enfant, nommé Kali dans une "Nouvelle Coloniale" (belge) homonyme, "prêt à être sacrifié par une tribu anthropophage, est sauvé par l'intervention providentielle de Blancs, qui le confient à une mission" (1938 : p. 12). L'avenir des enfants, comme l'avenir tout court, est toujours du côté du Blanc, du colonisateur. Quand celui-ci est préoccupé, c'est qu'il y va de son propre avenir. Quand Paul Adam se fait du souci à cause de la "mortalité infantile des indigènes (...) celle des jeunes mères", à laquelle il importe de toute urgence de remédier, c'est que: "L'Avenir l'exige" (1922 : p. 171), l'avenir du système colonial. La conscience que l'avenir des colonies (et le profit qu'on pourra en tirer) est dans les enfants africains, s'exprime de façon très nette chez quelques-uns de nos auteurs et détermine leur comportement au-delà d'un point de vue purement utilitaire. Ainsi par exemple l'auteur belge, E. Torday fait commencer, dans ses Causeries Congolaises (1925), un chapitre sur "les Enfants" comme suit: "Un proverbe dit que le chemin

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