LES JEUX DES ILES DE L'OCEAN INDIEN

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Cette première étude, consacrée aux "Jeux des îles de l'Océan Indien", a pour double objectif : d'étudier d'une part, à travers de nombreux témoignages, une manifestation sportive internationale, son histoire, ses enjeux, son avenir, en mettant en évidence ses ambiguïtés sur les plans sociaux et politiques et d'autre part, de participer à une nouvelle géopolitique du sport.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296205741
Nombre de pages : 282
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Les Jeux des îles de l'océan Indien
Sport et géopolitique

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique ; il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières publications:

- Guy Bona,

Golden Goal. L'avenir du football européen en question, 2007.

- Pascal Sergent, Edmond Jacquelin. La vie du champion le plus populaire de tous les temps,2008.
- Jean-Pierre Favero, Le cas des immigrés italiens du bassin de Briey. Fin du XIXème Début des années 40, 2008. - Philippe Schaffhauser, Football et philosophie ou commentjoue-t-on aufootball ici et ailleurs, 2008 - Emmanuel Bayle et Pascal Chantelat, La gouvernance des organisations sportives,

2008.

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06312-9 EAN : 9782296063129

Yves-Eric HOUPERT

Les Jeux des îles de l'océan Indien
Sport et géopolitique

L'Harmattan

Yves-Eric HOUPERT est journaliste à La Réunion. Il prépare un doctorat d'histoire sur les Jeux olympiques de Mexico (1968). Sélectionné pour les Jeux des îles en 2007 à Madagascar (tennis).

Introduction

Enjeux et perspectives
Il en va aujourd'hui de l'histoire comme de la littérature selon Victor Hugo: tout est digne d'entrer dans son champ. Le temps est bien révolu où seuls quelques domaines, considérés comme nobles, avaient droit de cité. Tout peut intéresser l'historien, en particulier quand il cherche à rendre compte de ce qui a façonné, et par là même continue de façonner, la vie des hommes, des peuples, des sociétés. Tout est susceptible de nourrir ce «besoin qu'éprouve chaque groupe humain, à chaque moment de son évolution, de chercher et de mettre en valeur dans le passé les faits, les évènements, les tendances qui préparent le

temps présent, qui permettent de le comprendreet qui aident à le vivre »1.
Ce propos de Lucien Febvre n'a évidemment rien perdu de sa pertinence. L'histoire des mentalités montre bien, de nos jours, la nécessité de secteurs de recherche diversifiés en même temps qu'elle souligne l'étroite imbrication des différents facteurs explicatifs. L'histoire, de façon générale, tend ainsi à récuser les anciennes hiérarchies (entre la petite et la grande histoire, par exemple), à refuser les vieilles lignes de démarcation (entre le politique, l'économique, le social, les représentations, etc.) ou à réfuter l'idée que la réflexion historique ne saurait être compatible avec l'étude d'un passé si récent qu'il relève de ce qu'on

pourrait appeler un « passé contemporain».
Or, s'il est un domaine où cette révolution historique a produit ses effets, c'est bien le domaine sportif. Considéré comme marginal et subalterne, ne recouvrant pas un champ d'activité parfaitement balisé (entre sport de compétition et sport de loisir, sport professionnel et sport amateur, pratique encadrée et pratique individuelle), il se trouvait naturellement exclu de la réflexion historique traditionnelle. Aujourd'hui, au contraire, il peut apparaître comme un témoignage précieux et une source d'étude exemplaire pour I'historien et ce qui faisait sa faiblesse constitue désormais sa force: transcendant les clivages, impliquant des aspects sociaux, économiques, politiques, psychologiques, etc., il offre une matière multiple, diversifiée, relevant aussi bien de la raison que de la passion et permet de porter un regard de biais sur une société, sur ses caractéristiques objectives comme sur ses présupposés idéologiques ou ses affects. Il a ainsi d'emblée partie liée avec l'histoire dans la mesure où il contribue à créer une mémoire collective, à forger un imaginaire, à proposer un ensemble de référents symboliques, dans lesquels puissent s'enraciner des pratiques culturelles et sociales actuelles. Evelyne Combeau-Mari l'a opportunément noté: «Depuis plusieurs années, le sport, les pratiques corporelles, les loisirs, les politiques sportives ont investi lentement

1 Febvre, Lucien, Combats pour l'histoire, Paris, Armand Colin, 1953.

les champs de l'Histoire. [...] Le sport comme « phénomène social total» entre progressivementdans les questionnementsde l'histoire. »2
Mais si le sport est bien partie prenante de l'histoire, il a lui-même sa propre histoire - comme l'idée de nation et l'existence des Etats-nations ont une histoire, et comme les relations internationales ont aussi leur histoire. Or il se trouve que ces trois histoires se recoupent dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le sport, dans son acception moderne, commence, en effet, à se répandre en Angleterre vers 1850 (la première ligue professionnelle de Football Association naît en 1862) et sa pratique s'étend au continent européen à partir des années 1870. C'est à peu près à ce moment-là que se forment en Europe notamment certains Etats-nations, dont la création porte la marque d'un siècle volontiers défini comme celui de l'éveil des nationalités. Les relations internationales, enfin, changent alors de nature avec l'interdépendance naissante des Etats, l'enchevêtrement de leurs intérêts à la fin du XIXème siècle et l'impossibilité désormais pour eux de vivre en autarcie; la prochaine guerre, dite «mondiale », en sera la terrible illustration. Le sport va, dès l'origine, accompagner cette multiplicité d'interactions, de croisements ou de conflits d'intérêt, cette progressive mondialisation, « solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements », dont Paul Valéry avait perçu les premières manifestations dès les années 1895-1898: «Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, partagée, entre des nations. [...]
Plus de roc qui ne porte un drapeau [...]. Le temps du monde fini commence.
»3

Tout au long du XXème siècle, le sport n'a ainsi cessé d'accompagner, de précéder, de suivre, d'infléchir la politique ou d'être instrumentalisé par elle, grâce en particulier à son extrême souplesse idéologique. D'aucuns diront sa capacité à s'entendre avec n'importe quel maître, Etat fasciste ou démocratie parlementaire, à épouser n'importe quelle cause, penchant du côté tantôt de l'entraide tantôt de la rivalité, ou encore à montrer n'importe quel visage, du plus séduisant au plus grimaçant. Le sport, en son principe, recèle effectivement des caractéristiques opposées qui peuvent devenir complémentaires ou, au contraire, s'exacerber en comportements violemment contraires. TI suppose l'égalité (des chances, des règles ou des conditions d'exercice) et impose l'inégalité (par les notions de record, de hiérarchie ou de sélection), il est facteur de paix (par les rencontres qu'il permet, par la maîtrise de soi qu'il implique, par le fair-play qui le caractérise) autant que fauteur de guerre (par les exigences de la compétition, par le principe de l'affrontement, par la quête de la victoire), il développe des vertus (courage, volonté, solidarité, respect mutuel) mais il

2 Combeau-Mari,Évelyne, « Introduction», in Combeau-Mari,Évelyne (dir.), Sports et Loisirs
dans les colonies, XIXè - XXè siècles, Le Publieur, 2004, p. Il. 3 Valéry, Paul, Regards sur le monde actuel, Avant-propos, Bibliothèque de la Pléiade, 1960,1. II, pp. 923-924. 10 Œuvres, Paris, Gallimard,

nourrit le vice et s'en nourrit (corruption, tricherie, xénophobie), et l'on pourrait allonger la liste des aspects qui manifestent ses potentialités conflictuelles. C'est précisément cette ambiguïté fondamentale qui a permis son extraordinaire développement au XXème siècle mais qui en rend l'étude aussi délicate, si l'on veut éviter un manichéisme fort répandu aujourd'hui. Le sport n'est, certes, ni apolitique ni vertueux par essence mais il n'est pas non plus chargé de tous les péchés du monde ni porteur de tous les maux de la terre. Cela ne signifie pas que la vérité du sport soit à chercher dans une sorte de juste milieu. Au contraire: parler d'ambiguïté n'a d'intérêt qu'à exprimer la présence simultanée de deux perspectives contradictoires. D'un côté, en effet, Jean-Marie Brohm, décrivant la machinerie/machination sportive, dans une brillante analyse fondée sur des présupposés freudo-marxistes, ne manque pas d'arguments pour dénoncer «la liaison structurelle entre le mode de production capitaliste et l'institution sportive, les fonctions politiques du spectacle sportif en tant qu'appareil idéologique d'Etat, les effets idéologiques réactionnaires de l'opium sportif et [...] la compétition comme asservissement à une logique d'action aliénante »4 - tandis que, de l'autre, Pascal Boniface n'est pas dépourvu d'exemples pour parer le sport de toutes les vertus que menace la mondialisation, notamment la fraternité, la solidarité, l'esprit d'égalité ou encore la capacité à faire naître des émotions5. Ils ont raison l'un et l'autre, leur seul tort est de croire qu'ils ont raison l'un contre l'autre, oubliant cette ambiguïté fondamentale qui donne au sport sa tension, son intensité et sans doute pour une bonne part son actuel pouvoir de fascination. La question, aujourd'hui, du rapport entre la géopolitique et le sport est d'autant plus importante que, jamais sans doute, les relations internationales n'ont été aussi complexes, aussi influentes, ni le sport aussi présent, aussi prégnant, dans notre vie quotidienne, ni enfin l'intrication des deux aussi évidente, aussi pressante. Mais, si tout est sans doute devenu plus compliqué parce que tout est plus enchevêtré qu'avant, les grands enjeux dans les rapports entre le sport et les relations internationales sont, en gros, restés semblables depuis la fin du XIXème siècle. Ou, plus exactement, ils n'ont cessé d'avoir partie liée avec les mutations de l'Etat-nation. Pendant tout le XXème siècle, les enjeux étaient surtout politiques (avec les démocraties au lendemain de la guerre 14-18, puis avec les Etats totalitaires, Italie, Allemagne, dans l'entredeux-guerres, mais aussi avec l'URSS au lendemain de la seconde guerre mondiale, avec les nouveaux Etats nés de la décolonisation dans les années 60 ou, plus récemment, avec ceux qui sont issus du «bloc soviétique »). Depuis quelque temps, il semble en raison de la mondialisation que, d'une part les
4 Brahm, Jean-Marie, La machinerie sportive. Essais d'analyse institutionnelle, Paris, Anthrapos, 2002, p. 197. 5 Lire, entre autres, Boniface, Pascal, Football et mondialisation, Paris, Armand Colin, 2006. 11

Etats-nations éprouvent des difficultés croissantes à trouver leur place dans un contexte de globalisation, et que, d'autre part, le politique tende à devenir second par rapport à l'économique. Ainsi, les sociétés, qui s'ouvrent par nécessité ou par effraction, au moins autant que par leur volonté propre, ont, par une sorte de réflexe protecteur, tendance inversement à se replier sur des valeurs-refuges nationales ou communautaristes, tandis que les choix politiques ou idéologiques semblent le céder de plus en plus à des impératifs économiques transnationaux. Il en va exactement de même pour le sport. Le cadre national n'est souvent qu'un trompe-l'œil, mais il apparaît aussi bien, et contradictoirement, comme une référence essentielle permettant à une nation de s'affirmer et de se distinguer par rapport à toutes les autres, tandis que les enjeux économiques ou financiers ne cessent d'accentuer leur emprise sur le sport. Le destin des nations, les modifications dans leurs rapports mutuels et les mutations dans le domaine sportif relèvent ainsi d'une même histoire. Il ne s'agit pas de trois questions parallèles, mais d'un seul questionnement tournant autour des mêmes notions pivots et s'articulant autour de connexions multiples. De fait, le sport constitue un miroir fidèle où une société se reflète dans toute sa diversité, en mettant notamment en scène, et en question, les représentations qu'elle se fait d'elle-même et les valeurs qu'elle prétend promouvoir pour assurer son identité, conforter son unité, légitimer ses modes d'organisation, pour, également, assurer ou maintenir sa présence comme nation dans un contexte de mondialisation, accroître son influence, voire affirmer sa supériorité sur les autres sociétés. Ce caractère de révélateur, propre au sport, est d'autant plus important que celui-ci se propose clairement comme un spectacle - et un spectacle dont les spectateurs sont partie intégrante. Ce qui est le cas, en particulier aujourd'hui, des compétitions sportives de portée internationale. Le sport apparaît bien comme un moyen privilégié de réflexion, dans la double acception du terme, pour l'historien qui souhaite analyser la nature et l'évolution des sociétés contemporaines, dans leur singularité et dans leurs relations. C'est dans cette perspective que nous nous proposons d'étudier la compétition sportive qui, depuis 1979, sous le nom de Jeux des îles de l'océan Indien (JIOI), met en présence, de façon périodique, les principales îles de la zone sud-ouest de l'océan Indien, Maurice, Madagascar, les Seychelles, les Comores, La Réunion et, sporadiquement, les Maldives, auxquelles s'ajoute depuis 2007 Mayotte. Ces Jeux représentent un événement majeur pour tous les pays participants. Les intérêts économiques, politiques, sociaux se mêlent alors étroitement à l'intérêt sportif; des réflexions d'ordre éthique ou psychologique se font jour, des confrontations de points de vue s'instaurent au sein des communautés nationales. Ils constituent aussi un lieu très précieux d'observation dans la mesure où, dans un tel contexte, les arrière-pensées se 12

donnent à lire plus facilement, les mentalités, les rancœurs, les rivalités, les aspirations se laissent plus aisément appréhender. Sans doute ne s'agit-il après tout que du simple spectacle de jeunes gens qui sautent, courent, nagent ou se disputent un ballon. Mais ce spectacle, parce que, précisément, il est spectaculaire, et médiatisé, parce que, aussi, il est concentré sur un espace et une durée limités, parce que, enfin, il est dans sa nature d'être dramatique, crée comme une caisse de résonance, ou, si l'on préfère, procure comme un effet de loupe, pour qui veut examiner ce qui travaille, sourdement et de façon habituellement moins visible, une société et une région données et ce qui se joue dans les rapports entre le sport et la géopolitique. Bref, il permet de mieux entendre et de mieux voir ce qui reste peu perceptible dans le cours ordinaire des jours. Si les Jeux des îles sont particulièrement intéressants à observer, c'est qu'ils constituent aussi une sorte de manifestation-témoin, comme on parle d'un échantillon-témoin: tous les ingrédients sont là, que l'on retrouverait dans un ensemble plus vaste, et l'intérêt en est bien exemplaire, mais la dimension réduite permet de mieux analyser l'ensemble des composants, leurs interactions et l'évolution de leurs relations. D'une extension moindre que la plupart des autres grandes compétitions internationales, ils offrent peut-être une compréhension plus assurée. La variété des îles rend également très intéressantes leurs rencontres et leurs confrontations. Tout les sépare: leur taille, leur nombre d'habitants, la constitution de leur population, leur régime politique, leur degré d'indépendance, leurs orientations idéologiques, leur statut international, leurs ressources économiques, leur PIB, leurs atouts, leurs handicaps, leurs perspectives d'avenir. L'écart, immense, est ainsi évident entre l'île de Madagascar, un peu plus vaste que la France, peuplée de plus de 20 millions d'habitants mais dont le PIB par habitant (PPA) est inférieur à 100 US $, et l'archipel des Seychelles, plus petit (455 km2) et beaucoup moins peuplé (82000 habitants) que le territoire de Belfort, mais qui a un PIB dépassant les 16000 US $. De même, entre l'Union des Comores et La Réunion, si la population est comparable, les conditions de vie sont sans commune mesure, comme le montre, pour ne prendre que cet indicateur, le nombre de médecins pour 100000 habitants, qui passe, de l'une à l'autre, de 15 à 3086. La religion est aussi un élément de contraste: la population des Comores est musulmane dans sa quasi-totalité, alors que les voisins seychellois sont à 90% catholiques et que les Malgaches, chrétiens à plus de 50%, sont musulmans à moins de 10% tout en pratiquant largement le culte des Ancêtres. Les différences peuvent se creuser, devenir des divergences politiques ou économiques, jusqu'à se transformer en véritables différends, comme on le voit

6 Voir les repères en fin d'ouvrage. 13

notamment avec l'Union des Comores qui s'oppose vivement à la France au sujet de Mayotte. Mais si tout les sépare, tout les unit aussi. Ces îles forment, en effet, un ensemble qui, par-delà son évidente diversité et ses lignes de fracture, possède sa cohérence et son homogénéité. Elles ont d'abord en commun leur situation géographique, dans la zone sud-ouest de l'océan Indien, et sont toutes soumises à un double tropisme: augmenter les échanges avec les autres parties du monde et accentuer la coopération régionale avec les autres îles de la zone. Les îles participant aux JIOI sont ainsi regroupées, depuis 1984, dans une organisation intergouvernementale, la Commission de l'Océan Indien (COI), qui a pour

mandat de « de favoriser les échanges intra-régionauxet de défendre les intérêts
insulaires de ses Etats membres qui ont en commun l'isolement, l'étroitesse des marchés, la fragilité environnementale et l'exposition aux catastrophes

naturelles. »7
Elles sont ensuite le produit d'une histoire très largement commune, liée à la colonisation et aux arrivées successives de populations d'origine européenne, africaine, indienne ou chinoise. Elles s'enracinent dans un même terreau culturel et partagent un héritage dû en partie à ce peuplement de migrants venus des mêmes pays étrangers à la zone et qui ont contribué à forger son unité. Les Jeux sont au cœur des relations régionales où sans cesse se conjuguent forces centripètes et poussées centrifuges. Ils témoignent aussi de cette tension qui, toutes, les travaillent. Les questions d'unité et d'identité, d'ouverture internationale et de repli communautariste, de souveraineté étatique et de dépendance politico-économique, de solidarité et de rivalité, se trouvent, de fait, constamment posées dans chacune de ces îles, avec une grande acuité lors des Jeux des îles, mais aussi de façon lancinante dans le cadre de la préparation de ces Jeux. Cela fait des JIOI un espace et un moment où se donnent à lire des enjeux essentiels relevant d'une géopolitique particulièrement marquée par la position singulière que la France occupe dans la région. Présente à travers La Réunion, département d'outre-mer et région ultra-périphérique dans le cadre de l'Europe, à travers aussi Mayotte, collectivité territoriale française revendiquée par l'Union des Comores, elle est l'ancienne puissance colonisatrice de Maurice (de 1710 à 1810), des Seychelles (de 1756 à 1814), de Madagascar (de 1895 à 1960) et des Comores Gusqu'en 1975). Elle se trouve ainsi au point d'intersection de tout un ensemble de données géopolitiques que les Jeux, dont elle est d'ailleurs à l'origine, manifestent en même temps qu'ils en constituent un des éléments essentiels. Si, comme le rappelle Yves Lacoste, «la géopolitique [...] désigne tout ce qui concerne les rivalités de pouvoir ou d'influence sur des territoires ou sur des populations qui y vivent »8, assurément
7 Site de la COI. 8 Lacoste, Yves, Géopolitique de la Méditerranée, Paris, Armand Colin, 2006. 14

la France joue un rôle important, et délicat, dans cette perspective et la déjà longue histoire des JIOI en offre, comme nous le verrons, de nombreuses illustrations. Elle est, par exemple, en conflit officiel avec une Union des Comores qui, s'appuyant sur plusieurs résolutions de l'ONU, considère que Mayotte fait partie intégrante de l'archipel. Mais le président comorien se félicite, dans le même temps, du soutien apporté par Paris dans le conflit qui l'oppose aux autorités non reconnues d'Anjouan et, comme son prédécesseur, retire chaque année de l'ordre du jour de l'Assemblée des Nations Unies la question mahoraise. La France est par ailleurs le premier client, le premier fournisseur et le premier bailleur de l'Union; elle intervient notamment dans le cadre du Programme d'appui réunionnais au développement de l'agriculture comorienne (PARDAC), par l'intermédiaire de La Réunion. Mais, là encore, d'un autre côté, les multiples expulsions de Comoriens depuis Mayotte et les nombreuses morts par noyade liées à ce problème de l'immigration tendent en permanence les rapports entre les populations. Cette relation très ambiguë, les discussions portant sur la participation de Mayotte comme entité à part entière aux JIOI permet de les envisager sous un angle particulièrement aigu. La France entretient aussi des relations souvent difficiles avec les présidents malgaches. Mais à Madagascar également, elle est le premier partenaire commercial, le premier investisseur et le premier bailleur de fonds bilatéral. La francophonie, la diaspora malgache en France, les interventions humanitaires (après le passage des cyclones, notamment) sont, en outre, autant de liens entre les deux pays - des liens dans la double acception du terme, tant ils peuvent aussi engendrer ici de sentiments mélangés, entre reconnaissance et dépit9. Les Jeux, auxquels ne participe pas Madagascar lors de la première édition, en 1979, témoignent de la complexité de ces rapports. En une sorte de mise en abyme, La Réunion reflète, à sa façon, la situation contradictoire que connaît la France dans la région. Département d'outre-mer français, elle fait partie des Régions ultrapériphériques définies au sein de l'Union européennelO mais elle est aussi membre de la COI et partenaire des
9 Un seul exemple suffira. Il est tiré de l'éditorial du quotidien malgache Tribune-Madagascar, après le passage dévastateur du cyclone Ivan, en février 2008 : « « La France met à la disposition des autorités de Madagascar les Transall des Fazsoi en vue de transporter les aides et assistances aux populations sinistrées. Généreuse France! [...] Comment faut-il prendre cette prévenance française? Certainement pas avec dédain ni avec fierté non plus. [...] Rien de plus performant que les Transall pour accéder à ces zones inondées. Leur vue procure toujours un peu d'espérance aux peuples en détresse. [...] Le bon sens veut maintenant que le temps arrive pour le pays d'acquérir ce type d'appareils. Dépendre éternellement de la générosité des autres à chaque pépin est un mauvais signe envoyé aux citoyens. [...] Alors combien coûte un Transall ? Il coûtera le prix que le pays veut mettre pour son indépendance. », 19/02/08, « Impuissance malgache », écrit par R. C. 10 La Réunion fait partie, depuis leur création en 2004, des 7 RUP (les 4 DOM, Les Açores, les

Canaries et Madère) qui connaissentdes « contraintes spécifiques» : « éloignement,insularité, 15

deux grands blocs économico-politiques de l' Mrique orientale et australe, le COMESA et la SADCl1, où elle retrouve les autres îles, Comores, Madagascar, Maurice et Seychelles, qui appartiennent à l'Union africaine. Elle est beaucoup plus riche que les autres îles tout en connaissant les mêmes contraintes insulaires. Elle cherche à développer ses échanges avec ses voisines, alors qu'elle est de plus en plus ancrée dans l'Union européennel2. Elle-même tributaire des décisions prises à Paris, et prenant quelquefois ombrage de cette tutelle si lointaine et si proche, elle subit parfois inversement le reproche, de la part des îles voisines, de vouloir imposer sa suprématie dans la région. Les nombreuses polémiques liées aux nOI, notamment à propos de l'admission de Mayotte ou de la sélection de Réunionnais vivant en métropole, sont révélatrices de la position de La Réunion: elle s'y trouve en porte-à-faux à l'égard simultanément de Paris et des autres pays participant aux Jeux. Qu'il s'agisse de la situation intérieure de chacune des îles ou des relations qu'elles entretiennent, les nOI représentent à la fois un lieu d'observation et un terrain d'action. Avec cette compétition, on a le privilège d'être en quelque sorte dans les tribunes et sur la pelouse. Ils permettent de jeter un regard en surplomb sur ce qui se joue dans la région tout en étant au cœur de la mêlée. En d'autres termes, les Jeux des îles réfractent un ensemble de situations sur lesquelles eux-mêmes interagissent. Ils le font, en outre, dans un mélange de rationalité et d'émotivité qui rend l'analyse encore plus ambiguë, c'est-à-dire plus riche et plus nuancée. Le glissement constant, par exemple, et la tension latente, entre une coopération fondée sur des données géopolitiques d'apparence objective et une solidarité faisant référence à un sentiment de fraternité entre les îles, se trouvent sans cesse présents dans l'histoire des nol.

faible superficie, relief et climat difficiles et dépendance économique vis-à-vis d'un petit nombre de produits » «<Stratégie pour les régions ultrapériphériques : bilan et perspectives », 12/09/07, document de la Commission des Communautés européennes). 11 Le Marché commun de l'Afrique orientale et australe (COMESA) et la Southern African Development Community (SADC), ont pour but de promouvoir la paix et la prospérité dans la région par le truchement, en particulier, d'une intégration économique. «A court terme Je COMESA a pour objectif de mettre en place une zone de libre échange [...] et une union douanière entre ses membres. A plus long terme, il est envisagé d'établir une union monétaire (d'ici 2025) ». Quant à la SADC, sa finalité première est d'« atteindre le développement et la croissance économique, alléger la pauvreté, augmenter le niveau et la qualité de vie des peuples de l'Afrique Australe et soutenir les plus démunis socialement, par le biais de l'intégration régionale ». 12 «Avec 1,9 milliard d'euros de crédits pour la période 2007-2013 (contre 1,6 milliard entre 2000 et 2006), la Réunion va rester, et de loin, la région française la plus aidée par l'Union européenne. Elle fait autant que les trois autres Dom réunis », Le Quotidien de La Réunion, 27/11/07, «La Réunion reste la région la plus aidée par l'Europe », écrit par Cédric Boulland.

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Notre objet est ainsi double. Nous nous proposons d'étudier l'histoire et d'envisager l'avenir de la plus importante manifestation sportive de la région sud-ouest de l'océan Indien, qui est aussi le plus grand rassemblement de la jeunesse insulaire. Nous essayerons en même temps d'analyser les enjeux nationaux et internationaux de ces rencontres dont l'intérêt et les effets dépassent largement le seul cadre sportif. Nous suivrons une démarche qui cherchera à rendre compte de ces questions en synchronie et en diachronie. Les parties 1 et 4, plus réduites, seront ainsi consacrées respectivement aux origines et aux possibilités d'avenir des JIOL Elles encadreront un tableau contrasté de ces Jeux, dans la double perspective de la situation propre à chacune des îles participantes et des relations qu'elles nouent entre elles. La deuxième partie privilégiera l'aspect lumineux (les JIOI bénéfiques comme facteurs d'unité, d'identité, de rapprochement) tandis que la troisième soulignera l'autre aspect, plus sombre (les JIOI instrumentalisés à des fins étrangères au sport, transformés aussi en foyer de tensions et réceptable d'idées nationalistes, voire xénophobes). Nous nous appuierons essentiellement, tout au long de cette étude, sur deux types de documents. D'abord, les entretiens que nous avons eus avec les principaux acteurs de ces JIOI, dont on trouvera la liste dans les repères, en fin d'ouvrage. lis ont bien voulu répondre à nos questions et nous les en remercions. Originaires de toutes les îles - Comores, Madagascar, Maurice, Mayotte, Réunion, Seychelles -, intervenant à des titres différents - ministres, entraîneurs, journalistes, chefs de délégations, sportifs -, ils permettent, par leur témoignage, de confronter les idées, de les nuancer et d'offrir une représentation plus complète, plus vivante, plus intime aussi de l'histoire des Jeux. Nous avons également recensé un certain nombre de journaux, particulièrement pour les deux dernières éditions des Jeux, en 2003 et 2007, en provenance, là aussi, d'horizons divers. Ils donnent le regard de nombreux journalistes à la fois spectateurs engagés et observateurs critiques, prompts à relier des domaines variés - sport, politique, économie, société, culture, relations internationales -, présentant ainsi une vue plus étendue et plus complexe de la réalité des Jeux des îles de l'océan Indien.

17

Partie 1

De la décolonisation aux Jeux des îles de l'océan Indien
1)
Le sport, une arme au service de la colonisation
Dès le milieu du XIXème siècle, le colonisateur se rend compte de l'importance que peuvent avoir les activités sportives dans ses colonies. Dans les pays d' Mrique comme dans les îles de l'océan Indien. Il existait déjà sur place des pratiques ancestrales, sportives ou culturelles, mais le colonisateur pouvait craindre de ces pratiques qu'elles ne participent à un sentiment unitaire et identitaire. Les pays colonisateurs apportent donc leurs propres activités dans un but d'assimilation nationale. A Maurice, par exemple, les Anglais font la promotion du football qui prend son essor dès la fin du XIXème siècle, quelques années avant ses voisins de la zone. A La Réunion, le football est alors considéré comme un sport «trop violent »13. On lui préfère la gymnastique, à l'instar de beaucoup de pays européens inspirés par l'Allemagne. Le but de l'implantation de ces pratiques sportives est bien l'encadrement de la population locale et son attachement à la Nation. Comme le souligne Evelyne Combeau-Mari, «sur le plan éducatif, il s'agit d'inculquer au travers des pratiques physiques un ensemble de valeurs occidentales et françaises qui projettent les jeunes générations dans une unité nationale, une et indivisible »14. Le sport est ainsi clairement un outil de la colonisation en tant qu'instrument de distinction et d'assimilation. Cette idée d'assimilation des indigènes est une idée forte chez le colonisateur français. Pierre de Coubertin en est d'ailleurs un des défenseurs. Il se présente lui-même comme «un colonial fanatique, à l'indignation de [ses] amis des partis monarchistes »15. Une formule qui doit autant à ses convictions réelles qu'à son amour de la provocation. Car Pierre de Coubertin se plait à choquer. Son parcours en atteste. Dans ses déclarations comme dans ses voyages vers l'Angleterre pour y défendre le sport contre la gymnastique, il faut voir une volonté d'être un précurseur, quitte à aller contre-courant ou contre ses
« amis ». Malgré tout, en profondeur, Pierre de Coubertin est véritablement

favorable à la colonisation. Pour lui, c'est même une des plus belles œuvres de la Républiquefrançaise: « L'histoire fixera le tracé de la courbe ascendante qui

13 Combeau-Mari, Evelyne, 100 ans de football à La Réunion, Saint-André, Océan Editions, 2006, p. 21. 14 Combeau-Mari, Evelyne, Sport et politique dans les îles du Sud-Ouest de l'océan Indien (XXe siècle), Congrès du Comité International des Sciences Historiques, Sydney, juillet 2005, p. 8. 15 Coubertin, Pierre de, Notes (destinées à ses Mémoires), cité par Callebat, Louis, Pierre de Coubertin, op. cit., p. 233.

a permis à la République d'écrire en quarante ans la plus admirable épopée coloniale et de conduire la jeunesse, à travers les dangers d'un pacifisme et d'une liberté poussés à l'extrême, jusqu'à cette mobilisation d'août 1914 qui restera un des plus beaux spectacles que la démocratie ait donnés au monde. »16 La formule est redoutable mais si Pierre de Coubertin est pour la colonisation, c'est qu'il y voit d'abord un facteur de paix en Europe. «Les entreprises françaises en Afrique et en Asie, c'était la paix en Europe »17, affirme-t-il. C'est un moyen de faire la guerre ailleurs et d'affirmer sa puissance mais sans attaquer ses voisins directement. Cependant, si la colonisation lui semble un bon moyen de pacifier certains rapports internationaux (entre pays colonisateurs, évidemment), il ne s'agit pas de faire preuve de naïveté ni de passivité. La paix, oui, mais pas à n'importe quel prix. Pour Pierre de Coubertin, comme pour tant d'intellectuels de l'époque, il faut toujours rester prêt à faire la guerre, selon le vieil adage « si vis pacem, para bellum »18. Or, si le sport a peu à peu supplanté une gymnastique dont en fin de compte l'objectif premier était la défense et l'illustration de la nation19, c'est bien parce qu'il apparaît comme un meilleur garant de la vigueur et de l'efficacité de la jeunesse. Sans doute au départ le sport est-il né du souci d'atténuer la brutalité, parfois sanguinaire, des jeux traditionnels et du désir de cultiver les valeurs victoriennes du bourgeois accompli: «vigoureux, décidé, compétitif, stylé, capable de se contrôler et de contrôler les autres, au sein de la famille, sur le lieu de travail et dans la société de manière générale. »20 Nulle trace alors d'une préoccupation patriotique. Mais dès qu'il commence à se répandre en Europe continentale, après Sedan et dans un contexte de création d'Etats-nations en Italie et en Allemagne, il prouve qu'il est capable de développer des qualités fort utiles, comme en témoigne d'ailleurs l'Empire britannique. Les qualités du sportif ne sont pas très éloignées, en effet, de celles de l'éclaireur des armées des Indes. Le sport, qui se pratique en plein air, aiguise le sens de
16 Ibid. 17 Ibid.

18 « Si tu veux la paix, préparela guerre».
19 Telle est bien la mission qui paraît impartie fin XIXème à la gymnastique, en Europe continentale notamment, au sein d'associations où l'on s'entraîne souvent aussi au tir et à l'escrime. Le modèle en est le Turn, cette association de gymnastes prônée par Friedrich Jahn au début du XlXème siècle, selon «un modèle éducatif où l'activité physique avait pour fonction d'exalter le sens de la communauté nationale. [...] La pratique des mêmes rituels, des mêmes exercices, le port des mêmes uniformes [...] étaient censés donner aux membres du Turn un

sentimentcommun de devoir et de défensede la patrie. » (pivato, Stefano,Les Enjeux du Sport, Paris/Firenze, Casterman/Giunti,1994, pp. 62-63). Qu'il s'agisse, ailleurs, du mouvement des
Sokols fondé en Bohème par Miroslav Tyrs pour soutenir la nation tchèque ou des Balillas italiens appuyés par Garibaldi dans son souci de donner un sentiment d'identité nationale, le lien est partout clairement établi entre l'apprentissage de la gymnastique et la défense de la nation. 20 Holt, Richard, in Histoire du corps, op. cit., p. 364. 22

l'improvisation sur un terrain toujours changeant au gré des éléments et de l'attitude des adversaires, il accroît l'esprit d'initiative, l'endurance, le courage, l'abnégation et magnifie ainsi une force morale indispensable en des temps où le motif de la régénération morale est omniprésent. Ce faisant, il développe d'autres vertus qui sont loin d'être inutiles: «insouciance, belle humeur, accoutumance à l'imprévu, notion exacte de l'effort à faire sans dépenser des

forces inutiles...

»21

En outre, la diversité des sports multiplie les possibilités de développement des qualités physiques les plus variées, rapidité, vivacité, puissance, de même que, au sein d'une équipe, les différentes morphologies concourent pour remporter la victoire. Le sport suppose également un juste équilibre entre l'individu et le groupe, entre l'entraide et la rivalité. Enfin, il repose tout entier sur l'esprit de compétition: il faut se battre pour vaincre, pour éviter l'humiliation de la défaite ou, si elle est inévitable, il faut au moins avoir tout fait pour l'éviter, en s'engageant à fond, en se donnant pour les autres, en «mouillant son maillot », comme on aime à dire aujourd'hui. En cela, le sport est bien un combat, il met en pratique et entretient les qualités qui, un jour, peuvent être utiles pour la défense de la nation. TIa donc un rôle à jouer dans la préparation de la jeunesse - notamment dans les colonies, dès lors que ce rôle de préparation de la jeunesse perd de son importance en métropole: «Au lendemain du premier grand conflit mondial, tout se passe à La Réunion comme si le pouvoir militaire prenait l'ascendant auquel il ne peut plus prétendre en métropole. Cette domination se fixe plus énergiquement dans le domaine de l'éducation physique et des sports, avec pour ambition principale la préparation des jeunes Réunionnais au service militaire et le désir d'un ancrage solide et irréversible à la Nation française. »22 Le sport, dans une colonie comme La Réunion, peut mener ainsi à une assimilation des indigènes et à une préparation militaire, à un embrigadement, à une «disciplinisation» - une «éducation» - de la population. Ce dernier aspect est en effet une des conséquences de la colonisation. Et, là encore, le sport peut favoriser ce besoin d'éducation qui permettrait de dominer encore plus les populations indigènes. Pierre de Coubertin le pense, lui qui voit un « rôle intelligent et efficace du sport dans la colonisation »23 : «Nous croyons que les sports, à condition bien entendu de ne pas leur laisser prendre des apparences trop militaires et un moule d'enrégimentement qui pourrait aider à préparer en effet quelque rébellion future, nous croyons que les sports, jusque dans les rangs populaires, doivent être encouragés conjointement chez l'indigène et chez le gouvernant. Les sports sont en somme un instrument vigoureux de disciplinisation. TIs engendrent toutes sortes de bonnes qualités
21 Coubertin, Pierre de, Essais de psychologie sportive, op. cit., p. 196. 22 Combeau-Mari, Evelyne, 100 ans de footbal, op. cit., p. 44. 23 Coubertin, Pierre de, Essais de psychologie sportive, op. cit., p. 178. 23

sociales, d'hygiène, de propreté, d'ordre, de self-control. Ne vaut-il pas mieux que les indigènes soient en possession de pareilles qualités et ne seront-ils pas

ainsi plus maniables qu'autrement? »
Mais, contrairement à Coubertin, le colonisateur ne semble pas mesurer à quel point encourager par le sport l'acquisition de ces qualités chez les indigènes risque de provoquer sa perte. De fait, si le sport a été un instrument de la colonisation en favorisant la distinction, l'assimilation et l'éducation, il a ensuite été un des leviers de la décolonisation dans la première moitié du XXème siècle. «S'étant difficilement appropriées ces pratiques, les ayant rejetées parfois, les populations colonisées s'en emparent par la suite pour proclamer leur différence et affirmer désormais leur caractère national »24, rappelle Evelyne Combeau-Mari. Le sport devient un lieu de rassemblement, un lieu de combat, qui à terme échappe à la surveillance et au contrôle des gouvernants locaux. D'une activité de soumission, il se transforme en une activité de revendication identitaire et se retourne contre le colonisateur. Au fil des années, le sport devient paradoxalement un acteur de l'indépendance des colonies. Dès 1913, Pierre de Coubertin avait cependant prévenu le colonisateur de ce paradoxe et du danger de voir les populations indigènes se révolter par l'intermédiaire du sport: « Il est inutile d'abuser de l'organisation des sports en spectacles officiels. Drapeau national, présence des autorités, tribunes, harangues, uniformes ... Voilà ce qui donnerait à la victoire indigène une portée dont l'influence pourrait diminuer l'autorité des gouvernants; ce ne serait pas la victoire en elle-même, mais le clinquant dont on l'aurait entourée qu'il en faudrait accuser. »25 Malgré ces conseils, la décolonisation se met lentement en marche. Une décolonisation dont les bases ont été mises en place par le colonisateur luimême. Cette réalité du problème amène peu à peu Pierre de Coubertin à changer d'opinion, à admettre l'idée que la colonisation a peut-être fait son temps et qu'il faudrait permettre aux populations indigènes de s'émanciper et de retrouver leurs droits. Il se met alors à combattre la supposée « infériorité» de l'Afrique. «On ne lui connaissait point de passé; elle en avait un. On lui déniait le droit à l'avenir; elle s'apprête à le revendiquer », écrit-il. Ce revirement se confirme plus tard lorsqu'il évoque les dangers de l'émancipation des indigènes. Il explique alors que ces arguments «n'auraient pas été sans valeur... autrefois; mais ils appartiennent au passé mort. Il y a bel âge qu'ils ne peuvent servir. »26 Pourtant, les Etats colonisateurs continuent à vouloir s'imposer. La période de Vichy pendant la seconde guerre mondiale ne va pas modifier cette volonté.
24 Combeau-Mari, Evelyne, Sport et politique, op. cit. 25 Coubertin, Pierre de, Essais de psychologie sportive, op. cit.) p. 179. 26 Coubertin, Pierre de, Notes, in Callebat, Louis, Pierre de Coubertin, op. cit., p. 234. 24

Au contraire. Le cas de Madagascar en est un bon exemple. Comme l'a montré Evelyne Combeau-Mari, le gouvernement de Vichy voulait renforcer son image et le prestige de la France dans la Grande île comme dans la zone océan Indien. Le spectacle sportif a tenu alors une place importante dans ce dispositif mené par le gouverneur Annet, en poste d'avril 1941 à novembre 1942. On peut noter ainsi l'organisation de nombreuses épreuves sportives, notamment dans le grand stade de Mahamasina: «L'organisation du traditionnel concours sportif interscolaire d'athlétisme le 5 juin 1941, sous la présidence d'honneur du gouverneur général Annet, est un exemple significatif de mise en scène du spectacle sportif. Les sources iconographiques témoignent de cette volonté spectaculaire. Plus que le déroulement des compétitions, la rencontre sportive devient le prétexte à démonstrations de propagande. Ainsi chaque réunion respecte-t-elle un protocole identique. Après que les officiels se soient installés dans les tribunes, débute le défilé des atWètes sous les accents de la Marche de la Lorraine. La compétition est systématiquement précédée et clôturée par la cérémonie du salut au drapeau français. Devant les atWètes en tenue impeccable, rangés par équipes sportives, s'élève le drapeau national hissé tour à tour par un jeune Français et un jeune Malgache. [...] Vient enfin le temps des confrontations sportives qui met aux prises Européens et Malgaches dans un combat atWétique fort inégal, arbitré par des officiels garants de l'ordre colonial. »27 A travers le sport, le gouvernement Annet appelle à « l'union» et souhaite montrer une image d'unité de la colonie. Une unité d'apparat, évidemment. Les inégalités et les discriminations continuent. Mais surtout, Annet veut contrôler, notamment par l'intermédiaire de ces compétitions sportives, la jeunesse pour qu'elle se range derrière le drapeau français. La défaite du gouverneur contre les forces anglaises en novembre 1942 a stoppé net cette politique de propagande. Une politique qui avait là aussi «engendré nombre de résistances, et souvent l'effet inverse de celui recherché. En fait d'unité autour du drapeau français, dans un climat de durcissement des mesures coloniales discriminatives, les manifestations sportives confirment symboliquement l'irréductible opposition

qui se joue entre colons européens et Malgachesen quête d'indépendance. »28
Même si l'élan nationaliste malgache est ensuite brisé en 1947 après que l'insurrection ratée du 29 mars eut été noyée dans le sang, Madagascar ne reste pas à l'écart du vaste mouvement de décolonisation. Jusqu'à la fin des années 1950, les relations entre la France colonisatrice et Madagascar sont certes toujours très fortes, et la domination réelle, mais le général de Gaulle sent bien que la décolonisation est inévitable. Pragmatique, il préfère finalement se résigner et accompagner cette indépendance plutôt que de faire la guerre. Dans le souci de préserver les populations, mais surtout de poursuivre avec
27 Combeau-Mari, Evelyne, Sport et politique, op. cit. 28 Ibid., p. 12

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Madagascar, en cas d'échec de la France, les relations politiques, économiques ou culturelles. Fin 1958, après referendum, de Gaulle crée donc la Communauté, «une formule rénovée de l'Union française plus libérale »29. Cette Communauté est alors composée de la France (quatre DOM et six TOM) et de douze Etats autonomes (Madagascar, mais aussi le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Congo, le Tchad, etc.). C'est à ce moment-là que la volonté manifestée par la France de conserver des liens très privilégiés avec ces Etats, même s'ils changent de nature dans un contexte de décolonisation, passe exemplairement par le sport. En effet, malgré l'indépendance que l'on sent proche à Madagascar (elle deviendra officielle le 26 juin 1960 et Philibert Tsiranana sera le premier président malgache), les Jeux de la Communauté sont maintenus à Tananarive du 13 au 19 avril 1960. Des Jeux voulus par la France. Pour le général de Gaulle, les objectifs d'une telle compétition sportive sont triples. D'abord permettre «le développement de l'outre-mer pour améliorer les échanges avec les voisins, et le contrôle avec la formation de cadres sportifs », et pour «maintenir le modèle français en Mrique ». Ensuite, favoriser « la détection de sportifs de haut niveau ». Enfin, contribuer « au rayonnement politique international »30 de la France. Cette compétition réunit 800 athlètes, dans 19 équipes et 8 disciplines, et marque pendant des années les esprits des participants, notamment des Réunionnais, qui avaient peu l'occasion à l'époque de se confronter aux autres îles, sinon pendant des rencontres inter-îles en football et en basket-baIl. Si la compétition se passe dans de bonnes conditions, on peut pourtant s'étonner, avec le recul, de l'implication de la France dans ce projet de Jeux de la Communauté. Un projet à but politique intempestif dans une période d'émancipation des Etats: «Alors que l'édifice communautaire se délite progressivement, alors qu'il convient au fil des mois d'aménager les textes afin d'autoriser "une communauté rénovée", capable d'admettre les Etats déjà devenus indépendants, se déroulent à Tananarive [...] ces jeux sportifs censés célébrer la pérennité de cette institution! Absurde réalité qui semble montrer combien la pression des indépendances a pris de court un projet politique, envisagé à plus long terme. »31 Il y a, assurément, un aspect absurde, et pathétique, dans l'organisation de ces Jeux et dans ces efforts (que tous, ou presque, savent évidemment voués à l'échec) pour attester d'une réalité qui n'existe déjà plus. Tout se passe comme si l'on voulait, du côté français, paraphraser la formule de Cocteau: puisque ces

29 Combeau-Mari, Evelyne, «Entre sport et politique: 30 Ibid. 31 Ibid., p. 176.

les jeux de la communauté », in

Combeau,Yvan (dir.),La Réunion - Madagascar,1942-1972,Paris, SEDES,2003,p. 172.

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événements nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs32 ; et mettons en scène une décolonisation qui préserve l'essentiel. On peut, en effet, voir dans cette scénographie des Jeux une manière de reprendre en main une situation qui échappe de toutes parts. Le sport est bien mis là au service d'une cause éminemment politique et diplomatique. Maurice Herzog, le Haut Commissaire à la Jeunesse et aux Sports français, ne s'y trompe pas, même s'il exprime de façon plus «diplomatique» la pensée du général de Gaulle, quand il expose, lors de la cérémonie d'ouverture, la nouvelle voie empruntée par la France. «L'époque est passée des échanges à sens unique et des suprématies »33, explique-t-il dans le stade de Mahamasina en ajoutant que la République française s'est engagée à agir pour chaque pays de la Communauté «vers l'affirmation la plus totale de sa

personnalité» et que cela passait par le sport, « qui fait partie au premier chef
de la personnalité d'un pays puisqu'il exprime essentiellement les élans et les aspirations de la Jeunesse qui constituera son avenir ». Si, comme le note Evelyne Combeau-Mari, le mot «indépendance n'est pas prononcé »34, l'obligation de changer les relations internationales avec les pays de la zone océan Indien est admise et le sport est utilisé par le gouvernement français pour arriver à ses fins dans ce nouveau contexte. Mais, de nouveau, comme lors de l'implantation des sports à but d'assimilation au XIXème siècle, cette utilisation du sport se retourne contre son instigateur. Les « élans et les aspirations de la Jeunesse» vont s'exacerber et la volonté d'indépendance va devenir bien réelle avec ces Jeux de la Communauté. Car de ces Jeux, dominés outrageusement par

la France, les participants autres que réunionnais repartent avec « une certaine
amertume» qui s'est traduite par « des débordements et des manifestations antifrançaises. »35 L'organisation de ces Jeux témoigne de l'ambiguïté de l'attitude française et de la façon contradictoire dont on use du sport. D'un côté, la France affirme, par ces Jeux, l'égalité entre tous les pays participants, elle prône un esprit de fraternité et d'entraide, et fait appel aux valeurs propres à la jeunesse; ce faisant, elle semble privilégier un nouvel élan et encourager les populations à envisager un avenir différent de ce que le passé leur avait offert. Mais, d'un autre côté, elle entend conforter, par ces mêmes Jeux, sa prééminence, maintenir des relations très étroites avec les nouveaux Etats et assurer le rayonnement international de la nation française.

32 «Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur », déclare le photographe dans Les Mariés de la tour Eiffel, de Jean Cocteau (1921). 33 Combeau-Mari, Evelyne, « Entre sport et politique: les jeux de la communauté », op. cit., p. 176. 34 Ibid., p. 177. 35 Ibid. 27

C'est précisément une ambiguïté de cette nature que l'on retrouve à travers l'instauration des Jeux des îles de l'océan Indien (1101). 2) Les JIOI de 1979 : une entreprise très politique

Les Jeux des îles de l'océan Indien sont un projet assez ancien. Dès 1949, au sortir de la guerre, le milieu sportif réunionnais avait déjà émis le souhait d'organiser une grande compétition à l'image des Jeux olympiques. Le sport était alors très peu développé dans les îles de l'océan Indien, même à La Réunion malgré son statut de département d'outre-mer. Peu d'infrastructures, peu d'échanges. Il fallait rompre avec cet isolement et ce statu quo. Mais la mise en place est difficile. Dans les années 50 et 60, seuls quelques échanges sportifs sont organisés. Certes, depuis le début du siècle, des équipes de football de Maurice et de La Réunion s'affrontent régulièrement (avec des résultats presque toujours à l'avantage de l'île Sœur), mais la véritable ouverture commence seulement dans les années 60. Ouverture à un autre pays, Madagascar, et ouverture à d'autres disciplines comme le basket notamment, grâce à l'action de Robert Ardon, professeur d'éducation physique et sportive au lycée Leconte de Lisle de 1951 à 1974 et responsable du sport scolaire à cette époque. Robert Ardon est un de ceux qui ont alors le plus œuvré pour le développement du sport à La Réunion, permettant à de nombreux sportifs de participer à leurs premières rencontres internationales, malgré la méconnaissance du sport dans les autres îles et le manque de moyens financiers. L'enseignant se souvient de cette période avec un sentiment de fierté et d'émotion: «Pour le faire, il fallait des moyens financiers. M. Fleurey m'a conseillé de demander au Conseil général car, à l'époque, il n'y avait pas de Conseil régional. Et le Conseil général a accepté de nous donner une subvention pour le sport scolaire. Cela nous a permis de faire un déplacement à Maurice, par bateau, dans les années 1960. C'était la première fois qu'on y allait, avec plus de cent élèves. C'était extraordinaire, un véritable rayonnement pour le sport scolaire. C'était pour beaucoup leur première sortie en dehors de La Réunion. Donc il y avait des échanges scolaires avec Maurice et Madagascar, puis, en civil, en basket et foot. Après, on a mis sur pied le tournoi de l'océan Indien avec Madagascar, Maurice et La Réunion, mais on s'est dit : pourquoi ne pas l'étendre à d'autres sports? Et il Y a eu alors un évènement important: la foire de Tamatave. Le ministre des sports malgache nous a proposé de faire le tournoi de l'océan Indien de basket à cette occasion et, en même temps, une compétition d'athlétisme, c'était extraordinaire. Toutes ces rencontres ont donc été institutionnalisées. »36 Mais ces compétitions ont encore du mal à se généraliser. L'institutionnalisation est un processus assez long. Comme le dit Pierre-Yves
36 Entretien avec Robert Ardon.

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Versini, journaliste au Quotidien depuis 1978, «dans les années 70 existaient bien quelques rencontres sportives entre Maurice et La Réunion et plus difficilement entre Madagascar et La Réunion. Réunir les trois îles comme pour le tournoi de football était à chaque fois un exploit. L'idée d'organiser des jeux sportifs regroupant plusieurs disciplines dans la région n'était pas nouvelle. Elle résultait de plusieurs envies, comme la volonté d'autres disciplines de se greffer à ces expériences afin de bénéficier des relations existantes, mais aussi celle d'une génération plus ancienne bercée par le souvenir des Jeux de la Communauté »37. Ces Jeux dont on vient de voir qu'ils avaient été organisés à Tananarive en 1960, reviennent en effet souvent dans les discussions entre Réunionnais. Par exemple lors de la création du Comité Régional Olympique et Sportif (CROS) de La Réunion le 28 juillet 1974. Parmi les priorités de cette nouvelle institution figure alors, en référence à ces Jeux, l'organisation de Jeux de l'océan Indien. Petit à petit, le CROS reçoit le soutien du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), puis des instances locales (préfecture, mairies, conseils général et régional, ligues, etc.). Le gouvernement français, hésitant au départ à donner son accord pour une manifestation demandant tant d'efforts et d'investissements, voit finalement assez vite le crédit qu'il pourrait en retirer. Lui aussi a de la mémoire... Le signal déclencheur viendra sous la forme d'un discours à Saint-Denis de La Réunion du président de la République lui-même (preuve de l'importance que l'Etat accorde à ces Jeux), le 20 octobre 1976, trois mois après que le CIO eut donné son accord à la création de Jeux de l'océan Indien. Devant quelques milliers de spectateurs réunis au Chaudron, Valéry Giscard d'Estaing s'exprime pour la première fois clairement en faveur de ces Jeux et affiche ses ambitions: « Enfin, je peux vous indiquer aussi que le secrétaire d'Etat à la Jeunesse et aux Sports fera un effort particulier pour vous donner l'occasion d'organiser dans des conditions favorables les premiers jeux sportifs de l'océan Indien. Alors, naturellement, si ces Jeux sont organisés, à l'exemple des Jeux olympiques, c'est évidemment pour que vous les gagniez. »38 Cette dernière phrase est importante. Elle révèle le véritable enjeu de cette future compétition pour la France. Certes, l'Etat français souhaite voir se développer le sport à La Réunion, et même dans les autres îles. Certes, il souhaite également améliorer les rapports entre les îles voisines pour que les peuples se connaissent mieux, dans un esprit de fraternité. Mais, surtout, il veut marquer sa présence dans l'océan Indien. Une envie et même une nécessité pour la France, de plus en plus isolée politiquement dans cette vaste zone en crise à cette époque (indépendance de Maurice en 1968, de Madagascar en 1970,
37 Entretien avec Pierre-Yves Versini. 38 Yu-Kui, Alain, Des jeux de la convivialité aux jeux de la performance. Jeux des îles de l'océan Indien, mémoire de maîtrise de Staps, dirigé par E. Combeau-Mari, Université de La Réunion, 1998. 29

expulsion des Français de Madagascar en 1972, indépendance unilatérale des Comores en 1975, etc.). Trouver sa place, donc, mais aussi montrer sa suprématie. Robert Ardon, témoin privilégié de cette période, rappelle

opportunément que les responsables français ont organisé les Jeux des îles

«

pour démontrer que la France s'intéressait à La Réunion et à son environnement. Et puis, politiquement, ils l'ont fait pour montrer leur domination et pour faire rayonner la France dans l'océan Indien »39. Comme au temps de l'implantation des activités sportives dans les colonies, comme pendant la période de Vichy, comme lors de la décolonisation, le but est bien toujours de « faire rayonner la France », grâce au sport. Sauf que, cette fois, le contexte est différent. La colonisation appartient au passé. Maurice et Madagascar, par exemple, ont obtenu leur indépendance. Et, même si des liens existent toujours avec ces pays, la France ne peut plus exercer la même domination qu'auparavant. Les rapports ont changé. Pour faire regretter à ces pays la voie de l'indépendance, qu'ils ont choisie, le gouvernement français veut donc organiser - et réussir - ces Jeux. TIs'agit, selon Pierre-Yves Versini, de «présenter à ces mêmes voisins un "modèle" de réussite avec La Réunion, vitrine de la France dans l'océan Indien. Le discours de Valéry Giscard d'Estaing en 1976 au Chaudron ne présente aucune ambiguïté ("nous allons organiser les Jeux et nous allons les organiser pour que vous les gagniez"). C'est-à-dire les organiser chez nous parce que nous sommes les seuls capables de le faire et les gagner parce que nous avons les moyens, que nous sommes développés et que la France est un exemple. »40 Au-delà de cet aspect très politique, la déclaration de Valéry Giscard d'Estaing va permettre d'accélérer les choses à partir de 1977. Le Conseil international des Jeux (le CIJ, qui regroupe La Réunion, le Sri Lanka, Maurice et les Seychelles) se réunit ainsi pour la première fois du 14 au 16 octobre 1977. Les Jeux deviennent les «Jeux des îles de l'océan Indien» (et non plus les «Jeux de l'océan Indien », ensemble jugé trop vaste), une charte est élaborée et treize disciplines sont retenues. Moins de deux ans plus tard, le 25 août 1979, au stade olympique de Saint-Paul, la flamme des Jeux est allumée concrétisant ainsi des mois d'efforts et de difficultés. Mais, au bout du compte, ces Jeux sont un succès. L'enthousiasme de la population locale et des athlètes participants est bien réel. Mis à part Témoignages (favorable aux Jeux sur le principe, mais pas sous cette forme qui d'après le journal sert la politique impérialiste de la France), la presse réunionnaise se fait d'ailleurs l'écho de cet enthousiasme et même y participe. La presse écrite (J/R et Quotidien) consacre par exemple un supplément de plusieurs pages chaque jour et les Jeux ont droit aux honneurs de la Une tous les jours de la compétition. Les articles sont toujours élogieux,
39 Entretien avec Robert Ardon. 40 Entretien avec Pierre-Yves Versini.

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