Les migrations dans les rapports euro-méditerranéens et euro-arabes

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L'ouvrage s'attache moins à analyser la politique migratoire européenne qu'à présenter des études de cas démontrant la variété des modes de traitement de la question des migrations par des pays émetteurs et des pays récepteurs.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296478640
Nombre de pages : 232
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Lesmigrations danslesrapports
euro-méditerranéenseteuro-arabes©L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-56273-8
EAN: 9782296562738Bichara KHADER (coordinateur)
Lesmigrationsdanslesrapports
euro-méditerranéenseteuro-arabes
Études de cas
CERMAC(UCL-Belgique)Cet ouvrage est dédié à la mémoire de mon amiCharles Ullens
dont le soutien financier a permis le lancement de l'Initiative
Belge inter-universitaire sur l'Immigration et l'Intégration
que j'ai eu l'honneur de piloter, et dont le présent ouvrage est la
continuation.Sommaire
Introduction................................................................................................................9
Migrationsarabes (surtout maghrébines) versl’Europe :
une synthèsehistoriqueet statistique
ProfesseurBicharaKhader.......................................................................................11
L'UEen situation migratoire:l'inefficacité dela policeàdistance
ProfesseurBicharaKhader.49
AWin-Win Match ofLabourDemandandSupplyacross the Mediterranean?
IvánMartín...............................................................................................................71
Les régularisations enEurope, réflexionetcritique. L'exemplebelge
Sotieta Ngo.85
L’intégrationendébat:l’appropriationdel’espace urbain
etla quêtede surviedansles processusd’intégration
Abdelfattah Touzri....................................................................................................93
La question migratoireauMaroc
Mohamed Khachani................................................................................................107
Integration PoliciesinCatalonia
JordiGarretaBochaca............................................................................................135
Migration trendsand thedevelopment of migration policy
in theRepublic ofCroatia
SnježanaGregurović ..............................................................................................153
Immigrationand integration policiesinItaly:
the “security package”andits results
MariaBombardieri.................................................................................................171
Les politiquesd’intégration au Portugal
MariaBeatrizRocha-Trindade...............................................................................197
Challenges ofIntegrationandProspects ofDivergence
ofTurkey’sMigrationPolicy with theEuropeanUnion
Ba akKale..............................................................................................................217
Introduction
Peut-on dire encore quelque chose de neuf sur la thématique de la
migration et de l'intégration ?Celle-ci a déjà fait l'objet de milliers de livres
et de rapports. Aucune facette n'est demeurée inexplorée. Est-ce à dire que
cet ouvrage n'apporte aucune valeur ajoutée? Si tel était le cas, je ne me
serais pas donné la peine d'organiser un séminaire intitulé " Les migrations
dans les rapports euro-méditerranéens et euro-arabes: études de cas". Il m'a
paru utile en effet d'analyser, mais surtout de confronter les différentes
expériences européennes en matière d'immigration et d'intégration. Les cas
de laFrance, de l'Allemagne et de laGrande-Bretagne ont été laissés de côté,
à bon escient: ce sont de pays de longue tradition migratoire et ils ont déjà
fait l'objet de très nombreuses analyses. Nous avons au contraire épinglé le
cas d'autres pays ou régions où la problématique migratoire est plus récente
(Italie, Portugal, Catalogne), moins connue (Croatie), plus interpellante
(Turquie,Maroc).
Le séminaire a été organisé dans le cadre de WOCMES 2010, à
Barcelone. Il a réuni une douzaine de chercheurs confirmés.Et il a comporté
trois séances. La première a été consacrée à des questions d'ordre général
telles que "l'immigration arabe dans l'UE:une synthèse historique et
statistique" (Bichara Khader), "le marché de travail dans l'espace
méditerranéen "(Ivan Martin). La deuxième séance a abordé des questions plus
spécifiques telles que "les régularisation dans l'espace européen" (Sotieta
Ngo), "l'intégration en milieu urbain: le cas de Bruxelles" (Abdelfattah
Touzri) et "l'externalisation des politiques migratoires" (Bichara Khader). La
troisième séance a porté, quant à elle, sur les études de cas: "la question
migratoire au Maroc" (Mohamed Hachani), "les politiques d'intégration en
Catalogne"(Jordi Garreta Bochaca), "la politique migratoire en Croatie"
(Snjezana Gregurovic), "les politiques d'immigration et d'intégration en
Italie" (MariaBombardieri), "les politiques d'intégration au Portugal" Maria
Beatriz Rocha-Trinidade) et "la politique migratoire de la Turquie"(Basak
Kale).
Les communications sont reproduites dans la langue de leur
présentation, notamment lefrançais etl'anglais.
Je tiens à remercier l'ensemble des collègues qui ont accepté de
participer au séminaire de Barcelone et dont les contributions figurent dans
cet ouvrage. Mes vifs remerciements vont également à mes collègues directs,les professeurs Amin Cha'lal et Vincent Legrand qui m'ont aidé à mener à
bien cette initiative. Et enfin, je sais gré à la Fondation Roi Baudouin qui
depuis quelques années déjà a pris le relais en assurant le suivi de l'Initiative
de Charles Ullens qui avait permis d'organiser le Consortium Belge
InterUniversitaire sur l'Immigration et l'Intégration que j'ai eu l'honneur de piloter
etdontle présent ouvrageesten quelque sortelacontinuation.
ProfesseurBicharaKHADER
Louvain-la-Neuve
Avril 2011
10Migrationsarabes(surtoutmaghrébines)versl’Europe:
unesynthèsehistoriqueetstatistique
ProfesseurBicharaKhader
Directeur duCentre d'Etudes et deRecherches
sur leMondeArabeContemporain,
UniversitéCatholique deLouvain,Belgique
Bichara.khader@uclouvain.be
Introduction
Au cours des deux derniers siècles, les Arabes ont connu trois
emouvements migratoires importants.Dés le XIX siècle, il y a eu d’abord la
migration outre-atlantique, vers les pays d’Amérique Latine et les
EtatsUnis. Elle concerne surtout l’espace proche-oriental (Syrie, Liban et
Palestine), surtout à partir de la révolution des Jeunes Turcs de 1908. Par
milliers, des Syriens, des Libanais et des Palestiniens, fuyant la répression
turque et la misère économique, partent vers des horizons lointains, d'abord
en Amérique Latine et ensuite aux Etats-Unis. Ces premiers pionniers sont
erejoints, après la 2 guerre mondiale, par d’autres moyen-orientaux,
notamment des Palestiniens, déracinés par la création de l’Etat d’Israël. Au
fil des années, les communautés arabes immigrées en Amérique Latine
s’enrichissent de nouveaux arrivants encouragés par la présence de réseaux
familiaux et attirés par les perspectives d’une vie meilleure.Aujourd’hui, on
estime le nombre des Arabes immigrés en Amérique Latine et de leurs
descendants entre 7 à 8millions.Certaines statistiques situent leur nombre à
plus de 12 millions, mais cela me parait exagéré. Généralement, c’est une
communauté aisée, bien intégrée dans les différents contextes nationaux et
relativement influente dans les milieux d’affaires et dans les cercles du
1pouvoir. Certains de ses membres sont devenus des présidents de
2République , des gouverneurs et des députés respectés. D'autres sont
1 Raymundo Kabchi (coordinateur): El Mundo Arabe y America Latina, Ediciones
UNESCO y ediciones libertarias,Madrid, 1997.
2 Turbay Ayala (Colombie), Toni Elias Saca (Colombie), Carlos Menem (Argentine),
Abdallah Boucaram et Jamil Muawwad (Equateur), Faccusse (Honduras), Jaime Majlouta
(République dominicaine),Eduard Seaga (Jamaique)3devenus de célèbres écrivains .C'est dire combien le qualificatif " arabe" est
connoté positivementenAmériqueLatine contrairement àl'Europe.
Le cas des Etats-Unis est légèrement différent, d’abord parce que
èrel’immigration arabe y est plus récente (après la 1 guerre mondiale), plus
diversifiée par pays de provenance et plus qualifiée (exode de cerveaux).
Bien qu’elle totalise entre 2 à 3 millions, cette communauté arabe n’est pas
très influente politiquement, du fait de sa fragmentation et de sa dispersion
sur un vaste territoire. Mais, généralement, c’est une immigration installée,
bien assimilée et intellectuellement présente aussi bien dans les centres de
recherche spécialisés quedanslescampus universitaires.
Ensuite, il y a les migrations arabes vers "l'or noir", c'est-à-dire les
pays arabes pétroliers. Débutant dans les années 50, ces migrations
interarabes connaissent une croissance spectaculaire après l’ajustement des
prix pétroliers de 1973.Au début des années 80, on ne compte pas moins de
4 à 5 millions d’arabes (Palestiniens, Jordaniens, Libanais, Syriens,
Yéménites, Egyptiens, Tunisiens) travaillant dans les pays du Golfe et en
Libye. Ils occupent une large palette d’activités et transfèrent à leurs pays
d’origine des sommes considérables estimées à plus de 10 milliards de
dollars, contribuant de la sorte à une redistribution indirecte de la rente
pétrolière. C’est généralement une immigration perçue comme temporaire.
Le retournement du marché pétrolier (contre-choc de 1982-86), les
èmedifficultés économiques induites par la baisse des revenus pétroliers, la 2
guerre du Golfe (1991) et l'invasion américaine de l'Irak (2003) produisent
trois effets: la substitution d’une immigration asiatique moins coûteuse à
l’immigration arabe du Proche-Orient et des politiques mettant en avant « les
préférences nationales »(saoudisation, qatarisation, etc.), ainsi que l'exode
forcé de certaines catégories d'immigrés arabes, comme c'est le cas des
Palestiniens et des Jordaniens refoulés de Koweït en 1991 sous le prétexte
qu'ilsaientappuyél'occupation du pays parles troupesdeSaddamHussein.
Conjuguées, ces évolutions contribuent à diminuer le stock des
immigrés arabes dans leGolfe. Il n’empêche qu’aujourd’hui, il reste entre 4
à 5 millions d’immigrés arabes du Machrek (Proche-Orient arabe)
installés dans les pays du Golfe, soit prés d'un 7ème % de la population
totale des pays duConseil deCoopération duGolfe, estiméeà prés de 35
millions d'habitants.
Enfin, il y a l’immigration arabe, essentiellement maghrébine, en
Europe, et particulièrement enFrance. Si onexclutlesArabes originairesdes
pays du Golfe et du Proche-Orient, généralement aisés, installés surtout en
3Certains sont traduits en langue française notamment: Radwan Nassar, Gregorio Manzru,
JuanJoséSaer,Gabriel Said,Carlos Najar.
12Angleterre et enFrance, le plusgroseffectifde travailleursarabesenEurope
estcomposédeMaghrébins.
Parce que les trois quarts des arabes installés en Europe sont des
maghrébins, ce texte vise d'abord à retracer la genèse de cette migration
maghrébine, analyser sa transformation quantitative et qualitative, identifier
les problèmes auxquels elle est confrontée. Mais afin d'offrir une vue
d'ensemble, j'ai cru utile également de compiler toutes les informations
disponibles concernant l'ensemble des communautés arabes installées en
Europe
1.L’immigrationmaghrébineenEurope:unebrèvegenèse
Colonisation et immigration
èreInsignifiante avant la 1 guerre mondiale, l’immigration maghrébine
démarre réellement pendant la guerre, lorsque la France, puissance
colonisatrice, fait appel aux travailleurs maghrébins pour servir dans l’armée
et faire tourner les usines abandonnées par les ouvriers mobilisés dans
l’armée.Ainsi, d’emblée, aussi loin qu’on puisse remonter dans l’histoire de
la migration maghrébine vers l’Europe occidentale, son existence, son destin
semblent d’évidence indissociables de la colonisation française au Maghreb.
Ce sont, en effet, les besoins de soldats et d’ouvriers suscités tant par les
nécessités de défense nationale que par celles de l’économie de guerre, qui
poussent les autorités françaises à organiser le recrutement des travailleurs
maghrébins et leur acheminement vers la métropole. Tâche confiée du reste
au Service de l’Organisation des Travailleurs Coloniaux (SOTC),créé
erparledécret du 1janvier 1916.
Plus de 500.000 travailleurs maghrébins sont ainsi réquisitionnés sous la
contrainte des armes et acheminés manu militari vers la France pendant les
4années de la première guerre. A. Bernardnous fournit une estimation des
èreprélèvements en hommes effectués par la France durant la 1 guerre
mondiale danschacundes trois paysduMaghreb.
Tableau 1. –Prélèvements en hommes
Algérie Tunisie Maroc Ensemble
Total desappelés,
engagés, réserves 173.019 80.339 40.398 293.756
Total des travailleurs 118.800 29.800 35.500 184.100
291.819 110.139 75.898 477.856Total général
Tués et disparus 25.171 10.723 9.000 44.894
4A.,Bernard : l'Algérie, Paris,Alcan, 1929, p.44
13èmeLa 2 guerre mondiale voit se renouveler le recrutement et
l’organisation de l’émigration vers la France. Au lendemain de la guerre, les flux
migratoires se développent et s’intensifient. Deux phases peuvent être
distinguées:
─ La phaseallant de 1945à 1954 ;
─ La phasecorrespondantàlaGuerred’Algérie: 1954-1962.
La phase 1945-54 : expansion de l’immigration algérienne
Durant cette phase, qui marque en France le début de la planification,
l’Etat va tenter de définir et de mettre en œuvre une véritable politique de
l’immigration. L’ordonnance du 2 novembre 1945, relative aux conditions
d’entrée et de séjour des étrangers en France, crée, auprès du ministère
chargé du travail, l’Office National d’Immigration (ONI) qui a le
monopoledu recrutement des travailleurs étrangers.
Rappelons que l’Etat ne peut appliquer les mécanismes de contrôle à
l’immigration algérienne puisque provenant d’un «département» français.
La loi du 20 septembre 1947 conférant la citoyenneté française aux
Algériens interdit, en principe, tout obstacle à la libre circulation des
travailleurs algériens vers la métropole. De fait, les statistiques du
mouvement migratoire algérien vers la France sont révélatrices de la
consolidationdel’immigrationalgérienne enFrance.
Ainsi, le total des entrées d’Algérien en France entre 1947 et 1954
représente 911.205 unités contre 697.686 départs, soit un solde migratoire,
pour cette période, de 213.419 unités.La populationalgérienneaugmente
sa part dans la population étrangère totale recensée en 1954, puisqu’elle
passe de 1,3% en 1946à 12% en 1954,se plaçant ainsi au quatrième rang
après les Italiens, lesEspagnols et les Portugais. La part des Tunisiens et des
Marocains reste modeste, se situant pour les Marocains à 0,9 et 0,6%
respectivement en 1946 et 1954, et, pour les Tunisiens, à 0,1 et 0,3% au
coursdes mêmesannées.
Tableau 2. –Part de la population maghrébine en pourcentage
de la population étrangère totale en 1946 et 1954.
1946 1954
Nationalités Nombre % Nombre %
Algériens 22.114 1,3 211.675 12,0
Marocains 16.458 0,9 10.734 0,6
Tunisiens 1.916 0,1 4.800 0,3
Total 40.488 2,3 227.200 12,9
14La phase 1954-1962 : ralentissement du mouvement migratoire algérien et essor de
l’immigration marocaine et tunisienne
Au moment où, pendant la guerre d’Algérie, le mouvement migratoire
algérien semble ralentir son rythme decroissance (6,5% en moyenne par an),
l’immigration marocaine et tunisienne accélère tout au contraire sa cadence.
Le taux moyen de progression annuelle de l’immigration marocaine est de
15,2% tandis que celui de l’immigration tunisienne s’accroît de 23,9%. Les
chiffresattestentcette progression.
Tableau 3. –Part des maghrébins en %de la population étrangère totale
en 1962
Nationalité Nombre %
Algériens 350.484 16,2
Marocains 33.320 1,5
Tunisiens 26.569 1,2
Total 410.373 18,9
Régulation des flux d’immigration maghrébine, 1962-1974
Pendant les deux périodes précédentes, 1947-54 et 1955-62, l’ONI perd
progressivement de son monopole. On assiste à l’échec d’une politique de
contrôle des flux migratoires. De plus en plus, ceux-ci sont « spontanés».
Bon nombre de Portugais immigrent «clandestinement en France » pour
échapper aux guerres coloniales en Afrique australe et les pays maghrébins
fraîchement indépendants laissent leurs ressortissants s’expatrier avec
l’espoir d’un décollage économique qui mettrait fin à cet exode temporaire.
En France, les facteurs d’appel ne manquent pas: une forte croissance
économique et des entrepreneurs soucieuxde drainer surle marché du travail
une main-d’œuvre peu onéreuse, peu revendicative et particulièrement
mobile.
Ainsi, à partir de 1962, se dessine une nouvelle forme d’organisation
des flux migratoires entre la France et le Maghreb. C’est une forme
concentrée définie en commun par des partenaires souverains. La période
qui débute en 1962 et s’achève en 1974 est jalonnée par cinq accords et des
conventions de main-d’œuvre et comporte trois phases importantes :
19621964, 1964-1968et 1968-1974.
1962-1964 : une phase transitoire
Cette phase s’ouvre avec la conclusion des accords d’Evian le 19 mars
1962 et s’achève par la signature du premier accord franco-algérien de
maind’œuvre le 10 avril 1964. Une année auparavant, deux autres conventions de
15main-d’œuvre sont signées. La première entre le Maroc et la France, le 27
juillet 1963etla secondeentrelaTunisieetlaFrance,le 15 octobre 1963.
Pendant cette phase, on assiste à un accroissement sans précédent des
entrées nettes des algériens en France (près de 119.994 en 1962, 1963,
1964). Mais, si le nombre des algériens augmente de 20%entre 1962 et 1964
(13% en 1963, et 6,2% en 1964), le taux d’accroissement atteint 56% pour
les Marocains et 35,7% pour les Tunisiens. A titre de comparaison, la
population portugaise accuse une croissance absolue de 122% au cours de la
même période.
Tableau 4. –Evolution de l’immigration maghrébine enFrance (1962-1964)
Nationalité 1962 1963 1964
Algériens 425.000 480.000 510.000
Marocains 49.653 60.745 77.347
Tunisiens 34.443 39.517 46.749
Total 509.096 580.262 634.096
Source :Ministère de l’Intérieur,Les étrangers enFrance, 1968.
1964-1968 : les premières conventions de main-d’œuvre
L’accord franco-algérien, connu sous le nom d’accord
NekkacheGrandval, se distingue dans soncontenudesdeuxautres textes signésavecla
Tunisie et le Maroc en 1963 par le fait qu’il introduit pour la première fois la
notion de contingentement. Désormais, le volume du contingent sera fixé
unilatéralement et trimestriellement par laFrance, en fonction des besoins du
marché.
L’effet ne se fait pas attendre. L’immigration algérienne progresse de
0,4% en 1965 et 0,6% en 1966, soit 2.000 et 3.000 entrées nettes,
respectivement.
Cette quasi-stagnation de l’immigration algérienne contraste
remarquablement avec la poursuite accélérée de l’immigration marocaine
qui s’est accrue de 13% en 1965 et 17% en 1966, et de l’immigration
tunisienne (11,6% en 1965 et 20,6% en 1966). Une légère reprise s’est
dessinée en 1967 et 1968 avec un solde migratoire de 15.000 et 32.000
Algériens, respectivementen 1967et 1968.
Tableau 5. –Evolution de l’immigration maghrébine enFrance (1965-1968)
Nationalité 1965 1966 1967 1968
Algériens 512.000 515.000 530.000 562.000
Marocains 87.383 102.193 112.479 119.521
Tunisiens 52.159 62.903 70.274 73.261
Total 651.542 680.096 712.573 754.782
Source :Ministère de l’intérieur,Les étrangers enFrance, 1968.
16La phase 1968-1974
Après les événements de mai 1968, le gouvernement français se rend
compte du caractère explosif de la situation migratoire. D’autant plus que
des associations de solidarité se mobilisent pour dénoncer les difficultés
d’insertion des communautés immigrées et l’arbitraire administratif.
L’accord franco-algérien conclu le 17 décembre 1968 n’est pas étranger à ce
contexte.
Contrairement au premier accord contingentant les entrées algériennes
sur base trimestrielle, ce nouvel accord fixe explicitement le contingent
annuel net des travailleurs algériens autorisés à entrer en France pour une
période de trois ans. L’article premier du protocole dispose, en effet, que «le
contingent des travailleurs algériens entrant enFrance en vue d’occuper un
emploi est fixé d’un commun accord à 35.000 par an, pour une période de
trois années ».
La reprise de l’immigration algérienne reçoit donc un coup de fouet. Les
chiffres sont éclairants. Le solde migratoire s’établit à 157.993. Ainsi, le
rythme d’accroissement s’accélère, mais sans atteindre la cadence des
courants migratoires marocains et tunisiens et, a fortiori, portugais.En 1974,
on compte prés de 1.335.957 maghrébins en France, dont 871.223
algériens, 302.255 marocains et 162.479 tunisiens.
La fermeture des frontières en 1974
Dès le début des années 70, la crise économique s’accompagne d’un
réexamen des politiques migratoires en Europe, dans un sens restrictif.
Pratiquement, tous les gouvernements européens décident, à intervalles
rapprochés, de fermer les portes aux nouveaux flux migratoires. Mais la
suspension des flux ne met pas un terme à la présence des immigrés installés
ni, d'ailleurs, à l’arrivée de nouveaux étrangers dans le cadre des
regroupementsfamiliaux.
La décision d’arrêter l’immigration ne semble pas affecter durablement
la communauté maghrébine dans les européens .Ainsi, en France, par
exemple, si lesAlgériens voient leurs effectifs diminuer de 8% entre 1974 et
1982, les effectifs marocains et tunisiens s’accroissent respectivement de
31% et de 63%.De sorte qu'en 1982, on dénombre enFrance 1.510.941
Maghrébins (dont 805.563 Algériens, 492.669 Marocains et 212.909
Tunisiens), soit près de 33,9% de la population étrangère. Une estimation
erde l’INED au 1 janvier 1986 situe le nombre total de la population
algérienne à 820.000 (incluant 290.000 franco-algériens). La population
marocaine est estimée à 516.400, la population tunisienne à 202.600: soit un
effectif total de 1.539.000 Maghrébins sur une population étrangère estimée
17à la même date à 3.752.000. Cela fait grimper la part de la population
maghrébineà41%du total.
Tableau 6:Les maghrébins enFrance 1974 et 1982
Pays d'origine 1974 1982
Algériens 871.223 805.562
Marocains 302.255 492.669
Tunisiens 162.479 212.957
Total 1.335.957 1.510.941
2. L’évolution statistique de la population arabe, surtout
maghrébine,danslesautrespayseuropéens
L’immigration maghrébine dans les autres pays européens est
relativement récente et est le fait de Marocains surtout. Trois pays
européens, la Belgique la Hollande et l’Allemagne abritent une population
maghrébineconsistante, commele montrele tableau suivant.
Tableau 7–Population maghrébine dans les pays européens (1981-1987)
(sans laFrance)
Algérie Tunisiens Marocains Total
1981 - - 93.700 93.700
Hollande 1987 - - 130.100 130.100
1981 - 24.100 39.400 63.500
Allemagne 1987 - 24.300 55.800 80.100
1981 10.900 6.900 110.200 128.000
Belgique 1987 10.100 5.900 126.100 142.100
Sources : Pour la Belgique: INS. Pour l’Allemagne: Bureau Statistique Fédéral.
PourlesPays-Bas:CBS.
En 1987, globalement, les Maghrébins installés dans ces trois pays
représentent tout juste 325.300. Dans chacun de ces pays, la part des
immigrés maghrébins ne représente qu’un faible pourcentage. Ainsi, ils ne
constituent que 21,9% du total de la population étrangère aux Pays-Bas
(130.100 sur 591.800), 16,6% en Belgique (142.100 sur 853.200) et
seulement 1,7% en Allemagne (80.100 sur 4.630.200). Rappelons, pour
mémoire, que l’immigration maghrébine enFrance représentait près de 40%
dela populationétrangère.
18Tableau 8 –Répartition de la population maghrébine dans quatre pays
de laCEE en 1987
Pays Nombre %de la population
étrangère
1.500.000 40,0France
Hollande 130.100 21,9
Belgique 142.100 16,6
Allemagne 80.100 1,7
Total 1.852.300
On ne dispose pas de chiffres fiables concernant l’immigration
maghrébine, vers la fin des années 80, dans les autres pays de la CEE.
Globalement, elle ne doit guère dépasser les 150.000 personnes. Cela fait,
grosso modo, un total de 2 millions sur une population étrangère dans les
12 pays de l'UE estimée à 8.1 millions et une population totale de l'UE
estimée à 325 millions,avantl'unificationallemande.
En 1989, surles 325 millions d’habitants quecomptaitlaCommunauté
Européenne,8,2 millionsétaient des ressortissantsdes pays tiers, soit 2,5%
dela population totale (1).
Tableau 9 –La population étrangère enEurope en 1989
Composition de la population résidente dans l’Europe des 12
Etrangers Etrangers Nationaux
extracommunautai communautaires
res
x 1.000 % x 1.000 % x 1.000 %
Europedes 12 8.175 2,5 4.976 1,5 312.058 96,0
Belgique 332 3,3 536 5,4 9.059 91,2
Danemark 115 2,3 26 0,5 4.987 97,2
Allemagne 3.520 5,7 1.325 2,1 56.868 92,1
Grèce 123 1,2 102 1,0 9.793 97,7
Espagne 165 0,4 231 0,6 38.455 99,0
France 2.102 3,8 1.578 2,8 52.337 93,4
Irlande 17 0,5 62 1,8 3.436 97,7
Italie 236 0,4 100 0,2 57.169 99,4
Luxembourg 269 71,8
Pays-Bas 464 3,1 160 1,1 14.181 95,8
Portugal 74 0,7 27 0,3 10.204 99,0
Grande- 1.025 1,8 828 1,4 55.298 96,8
Bretagne
èmeSource:Eurostat,«L’Europeenchiffres », 3 édition, 1992.
193.Lesmigrationsnonautoriséesdesannées90
Avec la fermeture des frontières européennes aux nouveaux flux
migratoires (1974) et les mesures prises en vue d’une meilleure intégration
des immigrés installés régulièrement, l’immigration connaît des mutations
profondes quantitatives et qualitatives sous l’effet combiné de la politique de
regroupement familial et des flux migratoires nonautorisés.
Dans certains pays européens comme la France, la Belgique, la
Hollande et l'Allemagne, l'immigration se poursuit, mais à un rythmelent.
En revanche, dans les pays européens du Sud, tels que l'Espagne et l'Italie, et
dans une moindre mesure la Grèce, l'immigration clandestine s'accroît à un
rythme effréné. Tous ces pays, avec plus ou moins de sévérité, mobilisent
tout un arsenal de mesures pour combattrel'immigration clandestine,
souvent, d’ailleurs, sans beaucoup de succès. Prenons le cas de l'Italie et de
l'Espagne quiconstituentdes "casd'école".
L’Italie a été dans l’histoire européenne, un grand pays d’émigration
avec 20 millions de départs entre 1820 et 1950.Depuis le début des années
80, elle devient, malgré elle, pays d’immigration.Déjà en 1981, onyrecense
793 Algériens, 1.501 Marocains et 9.028 Tunisiens, soit un peu moins de
12.000. Mais, dès 1986, le nombre grimpe déjà à 19.283 Marocains, 8.919
Tunisiens et 671Algériens (soit un total de 28.873 maghrébins). Quatre ans
plus tard, par la loi 39/1990, 50.538 Marocains sont régularisés, 29.918
Tunisienset 2.132Algériens (soit un totalde 82.588).
Ces chiffres mettent en évidence la transformation de l’Italie en zone
d’immigration pour les Méditerranéens du Sud, le rôle joué par la Tunisie et
le Maroc comme zone de départ et le caractère non autorisé de
l’immigration.
Il demeure néanmoins malaisé d’estimer le stock des immigrés
maghrébins en Italie, dans la mesure où une bonne partie n’est pas
saisissable statistiquement, du fait de son caractère «clandestin ». Mais les
données établies à partir des seuls permis de séjour confirment
l’augmentation continue de l’immigration maghrébine en Italie avec 150.460 permis
de séjour en 1992, sur une population étrangère totale de 923.625
personnes. Si on ajoute à ce chiffre au moins 150.000 immigrés encore non
régularisés,celafait un totalde 300.000Maghrébins résidant enItalie.
La situation de la présence maghrébine en Espagne est comparable à
celle de l’Italie. L’Espagne, elle aussi, a été pendant longtemps zone
d’émigration.En 1991, le nombre d’Espagnols recensés à l’étranger s’élevait
à 1.626.580, soit quatre fois et demicelui des résidents étrangers en
Espagne,à savoir 360.655.
Parmi les étrangers extracommunautaires, lesMarocainsconstituent le
groupe dont l’accroissement est le plus récent et le plus rapide. La
proximité géographique avec l’Espagne, les liens historiques, l’impossibilité
20de cadenasser les frontières maritimes, les besoins de certains secteurs
économiques de l’Espagne, notamment le secteur agricole et celui de la
construction balnéaire, d’une main-d’œuvre disponible, abondante et bon
marché, renforcent les flux clandestins. Ceux-ci se concentrent dans les
principales villes (Madrid,Barcelone, Valence, Malaga,Almeria, Murcia) et,
de manière générale, sur toutelafaçade méditerranéenne.
Comme pour l’Italie, il est difficile de fournir des statistiques sûres
concernant l’effectif des marocains en Espagne. Néanmoins, les
régularisations de 1986 et 1991 nous donnent une idée de l’ampleur du
phénomène. Lors de la première, 18% des démarches de régularisations (soit
un total de 44.000) sont le fait de résidents marocains. Lors de la deuxième,
l’effectif des Marocains ne représente pas moins de 44% du total des
demandes (128.000). La majorité des régularisés sont des jeunes de 20-40
ans (69% en 1985-86, 85% en 1991) ; célibataires (64% des régularisés en
1991), masculins (plus de 87% en 1991) et travaillant essentiellement dansle
secteur agricole (25%), la restauration et l’hôtellerie (25%), la construction
(17%).
Au total, il y a en Espagne, fin 1992, près de 52.501 Marocains
régularisés disposant d’un permis de travail. 36% d’entre eux sont
concentrésenCatalogne,contre 22%àMadridet 13%enAndalousie.
Les effectifs algériens et tunisiens sont insignifiants enEspagne.Lorsde
la régularisation de 1991, on dénombre 3.113 Algériens régularisés
travaillant essentiellement dans l’agriculture (40%) et caractérisés par un
taux élevé d’immigrés de sexe masculin (99%) et seulement 222 Tunisiens,
mais dont la majorité est occupée dans les services (commerce, hôtellerie,
service touristique).
Fin 1993, plus de 70.000 Maghrébins (dont 65.847 Marocains)
séjournent légalement en Espagne. Les deux tiers sont travailleurs (soit
ème42.193 Marocains et 2.086 Algériens) et plus de 4/5 sont des hommes.
Mais si on suppose que, pour un immigré en situation régulière, il y a au
moins un immigré en séjour irrégulier (hypothèse basse), le nombre total
oscilleraitautour 140.000.
21Tableau 10 –Travailleurs étrangers enEspagne et répartition par sexe
et par secteur d’activité, 1993
Lieu Travailleurs Secteursd’activité
d’origine
Hom- Fem-
ConsAgricul indust services autres Total
mes mes truct
Maroc 35.820 6.373 10.416 3.984 9.156 17.040 1.597 42.193
Algérie 1.996 90 835 307 265 618 61 2.086
Total des
étrangers
80.795 34.642 13.608 10.684 13.684 74.987 2.396 115.437
résidant en
Espagne
Source:DirectionGénéraledesMigrations,Annuaire desMigrations 1994.
La transformation de l’Europe méridionale en zone d’immigration ne se
limite pas à l’Italie et à l’Espagne, bien que le phénomène se développe dans
ces deux pays à vive allure, à partir des années 80. La Grèce n’est pas
épargnée, en dépit d’une loi ancienne, la loi 448/1968 qui fixait les
conditions d’entrée, de séjour et de résidence. On estime que la population
immigrée en Grèce est passée de 59.200 en 1985 à 174.900 en 1991, avec
une variation annuelle moyenne de 19,79%. Cependant, la part des
méditerranéens du sud ne représente qu’une petite fraction de ce total (soit ±
10%).
L’immigration extracommunautaire au Portugal provient
essentiellement des anciennes colonies (Cap Vert, Angola, Guinée Bissau) et du
Brésil. Le Décret-loi n° 264 de 1981 et la loi de RévisionConstitutionnelle
de 1989 régissent le séjour des étrangers. Le nombre des étrangers
extracommunautaires résidant au Portugal passe de 57.000 en 1985 à 79.000
en 1991 (soit une croissance annuelle moyenne de 5,59%) dont
probablement 12à 15%deMaghrébins.
Tableau 11 –Evolution de la population extracommunautaire immigrée
dans les pays duSud de l’Europe (1985-1991)
Variation
Population immigrée moyenne % %
Pays
1985-1991 (mille) annuelle 1985 1991
(%)
Grèce 59,2 174,9 19,79 0,81 1,75
Italie 202,5 632,1 20,89 2,77 6,34
Portugal 57,0 79,0 5,59 0,78 0,79
Espagne 85,0 211,1 16,37 1,16 2,12
TOTAL 403,7 1.097,1 18,13 5,52 11
Reste de l’UE 6.914,6 8.877,8 4,25 94,48 89
TOTALUE 7.318,3 9.974,9 5,30 100 100
22Evolution quantitative des effectifs des ressortissants arabes (surtout maghrébins) dans
les pays de l’Union européenne, 1997
Toute tentative d’estimation des effectifs globaux des ressortissants
d’origine arabe résidant dans les pays européens à la fin des années 90 bute
contre deux problèmes: le premier renvoie au caractère«clandestin»donc
difficilement chiffrable d’une partie de ses effectifs et le second renvoie à
l’éparpillement des sources statistiques. En nous basant sur les données
statistiques de SOPEMI (OCDE), nous avons pu construire le tableau
suivant:
Tableau 12 –Immigrationarabe régulière dans les pays de l’U.E. 1990-1997
(en milliers)
Effectifs des
Effectif des ressortissants
travailleurs
1990 1997 1997
Marocains 149.800 135.700 35.000
Pays-Bas Irakiens 1.500 20.600
Tunisiens 2.600 1.500
Total 157.800
Marocains 141.700 132.800 38.700
Algériens 10.700 8.900 3.000Belgique
Tunisiens 6.400 4.700 1.800
Total 146.400
Marocains 11.400 111.100 67.700
Espagne Algériens 10.000 (*) 3.700
Total 121.000
Irakiens 10.400 11.200
Danemark Somaliens 2.000 11.900
Libanais 2.800 9.400
Total 32.500
Libanais 21.200 21.400
Irakiens 7.700 24.800Suède
Total 46.200
Irakiens 2.400
Finlande Somaliens 5.200
Total 7.600
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