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Les milices du XVIè siècle à nos jours

De
225 pages
Depuis une trentaine d'années, le phénomène des milices a pris une ampleur sans précédent et s'impose comme une réalité politique majeure. L'intérêt de cet ouvrage réside dans sa pluralité de points de vue. La mise en perspective historique permet de comprendre le glissement progressif d'une "milice d'Etat" à des milices infra-étatiques ou illégales, voire criminelles. L'analyse comparative des milices actuelles permet, en outre, de révéler les logiques politiques, financières, techniques ou médiatiques qui les sous-tendent.
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Ouvrage publié avec le concours du C.R.I.S.E.S., université Montpellier-3

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12429-5 EAN : 978229612429-5

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage se propose d’étudier le phénomène des milices sur la longue durée, de la fin du Moyen Âge à nos jours. Son point de vue est également international, essayant sinon d’atteindre une impossible exhaustivité, du moins de proposer un tableau riche et varié de façon à souligner les aspects extrêmement divers pris par le phénomène milicien à travers l’histoire, mais aussi selon les aires géographiques. Cette double ambition – temps long et larges espaces – explique le plan de l’ouvrage. L’introduction étudie l’histoire du mot « milice », soulignant d’emblée la grande polysémie du vocable et son caractère le plus souvent négatif. La première partie les milices légales expose l’évolution historique des milices jusqu’au seuil du XXe siècle. Cette partie est construite selon une logique géographique de façon à faire émerger, à travers les âges, différents types de milices : en Occident, en Orient, mais aussi dans le monde communiste et sans oublier le domaine colonial. Ce premier âge des milices, malgré d’énormes différences, démontre leur caractère légal et leur participation à la construction de l'État. La seconde partie les milices illégales présente un tableau aussi complet que possible du phénomène milicien contemporain (XXe et XXIe siècles). Dans la mesure où, à partir du début du XXe siècle, le phénomène milicien change de nature et d’étatique devient paraétatique ou contre-étatique (même si, dans certains cas, les milices peuvent participer à la reconstruction d'États tombés en déshérence), cette partie met l’accent sur le caractère illégal des milices contemporaines, du Liban à l’Afrique, de l’Amérique centrale à l’exYougoslavie. La tentative de dégager une série de types communs à ces milices explique l’organisation résolument thématique de cette partie. L’ouvrage résulte des travaux de plusieurs enseignants-chercheurs, chercheurs et doctorants de l’équipe de recherche États, Sociétés, Idéologies, Défense (E.S.I.D.) UMR 5609 CNRS Montpellier III et auxquels se sont joints des chercheurs extérieurs et des hommes de terrain ayant participé au séminaire organisé sur ce thème le 11 mars 2005. La mise en œuvre de cet ouvrage a été coordonnée par les professeurs Jean-François Muracciole (première partie) et Danielle Domergue-Cloarec (deuxième partie).

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INTRODUCTION

La « milice » du mot à la chose ; ou l’aventure d’un vocable particulièrement polysémique S’il est difficile de dater avec précision le début de l’emploi du mot « milice » en français, force est de constater que, dès son origine, il a revêtu une forte polysémie. Toutefois, une constante émerge : en dépit de cette forte polysémie, une caractérisation majoritairement péjorative semble parcourir les âges. Si le mot « milice » a toujours revêtu des sens divers, il a aussi été le plus négativement connoté. « Milice » ou « milicie », dérive du latin « miles » (le soldat) et « militia » (le service militaire, le corps de troupe), désignent, selon le contexte et par extension du latin, l’armée en général, le maniement des armes, le service militaire, la campagne militaire ou même l’expédition militaire. Après le mot « milicie » (1372), « milice » connaît sa première occurrence en français en 1578 sous la plume de Brantôme dans son Discours sur les duels dans le sens d’armée en général. En 1611, apparaît un sens voisin – les « arts militaires » en général – puis, en 1617, vient le « corps de troupes armées », enfin, vers 1636, le mot tend à désigner des contingents levés dans les communes pour renforcer l’armée régulière. Cette définition se retrouve dans le nouveau dictionnaire de la langue française (fin XVIIe siècle) : « troupe composée de bourgeois et de paysans à qui l’on fait prendre les armes en certaines occasions. » Le terme « milicien » n’apparaît qu’en 1725. La Chesnaye-des-Bois (Dictionnaire militaire…, Lausanne, 1743) précise : « les premières milices furent levées dans les provinces du royaume pour le service de nos rois, sous Charles VII, dit le Victorieux en 1422. Les premiers chefs, capitaines et commandants de milices, dits francs archers de la ville, prévôté et vicomté de Paris, furent créés en 1440 (…). Aujourd’hui, le roi a cent bataillons de milice dans les provinces et généralités du royaume, dont S.M. se sert en temps de guerre, pour faire garder ses places. Chaque généralité est obligée de fournir un certain nombre de bataillons de milice. » L’Église, de son côté, emploie le mot dans un sens très particulier. En latin médiéval et moderne, « militia » désigne la « milice céleste » ou « l’armée des anges ». Par extension, en français, « milice sacrée » est une métaphore de la croisade sous la plume des clercs ou dans les textes religieux. À la fin du XVIe siècle, « milice » ne désigne donc pas une troupe particulière, mais plutôt le fait de faire la guerre. Ce sens premier et général 9

est très usité au XVIIe siècle. Bossuet évoque la « milice admirable » (comprenons l’armée) que Rome entretenait. Le sens perdure au XVIIIe siècle et, dans son Histoire du règne de Charles XII, Voltaire emploie à plusieurs reprises « milice » pour désigner l’armée régulière. On retrouve le même usage chez Fénelon ou même chez Rousseau dans son Essai de constitution pour la Pologne. Ce sens très général va peu à peu disparaître à partir de la fin du XVIIIe siècle même si, ici ou là, on en trouve encore trace. Ainsi, on note sous la plume de Joseph de Maistre dans Les Soirées de SaintPétersbourg (1821) : « Ce monde est une milice, un combat éternel ». Au milieu du XIXe siècle, Littré indique que ce sens n’est plus guère usité. Aujourd’hui, il a complètement disparu. Toutefois, de cette imprécision, vont progressivement émerger trois sens plus précis : la milice d’Ancien Régime ; la force de réserve régulière du XIXe siècle ; la force paramilitaire du XXe siècle.

I.L’EPOQUE MODERNE : LA « MILICE » COMME SYNONYME DE RESERVE À partir du XVIIIe siècle, par un glissement métonymique très classique substituant la partie au tout, le terme tend à désigner non plus l’art de la guerre en général ou l’armée dans son ensemble, mais une force militaire particulière : une troupe levée en réserve. L'Encyclopédie (1758) est révélatrice de ce basculement. En effet, faisant dériver le mot français du latin miles (soldat) qui viendrait de mille (chaque tribu de Rome devant lever mille hommes…), l’Encyclopédie commence par proposer la définition courante et vague du mot : l’armée romaine des citoyens. Mais, sans transition, l’Encyclopédie propose une autre définition : la « milice » ce sont les habitants d’un pays ou d’une ville qui « s’arment soudainement pour leur propre défense » et, en ce cas, les « milices » sont opposées aux « troupes réglées ». À partir des années 1610, en effet, un usage plus restrictif a commencé à apparaître pour désigner « un corps de troupes armées, levées dans les communes pour renforcer l’armée régulière ». Ce qui est notable, c’est qu’en cette circonstance, le fait précède largement le mot. En effet, les premières « milices » urbaines (dans le sens restrictif et moderne du mot) surgissent dès le XIIIe siècle avec le mouvement chartiste. En échange de leur fidélité au roi, les communes à charte reçoivent le droit de s’administrer par ellesmêmes et, en particulier, d’assurer leur propre police. Elles lèvent alors des forces qu’à partir du XVIIe siècle on désigne rétrospectivement et sélectivement par l’expression de « milices urbaines » ou de « milices bourgeoises ». Historiquement, ces forces ont d’ailleurs davantage joué un rôle de police qu’un véritable rôle militaire à l’exception des villes d’Italie du Nord et des Flandres. Ainsi, à Courtrai (1302), les milices flamandes 10

infligent une sévère défaite à l’armée du roi de France, les manants des milices égorgeant à l’arme blanche la fine fleur de la chevalerie française tombée à terre. Quelques années plus tard, la noblesse française se vengera en écrasant impitoyablement les mouvements sociaux des villes textiles flamandes, comme le mouvement des « ongles bleus », dont les animateurs étaient à la base des milices. À la même époque (fin XVIe début XVIIe siècles), le terme s’enrichit d’un autre sens, très proche du précédent, celui de « milice provinciale » : troupe temporaire ou permanente recrutée par tirage au sort dans les paroisses pour servir de guet, de forces de réserve ou d’auxiliaires de l’armée royale régulière. En France, François Ier crée une première milice côtière pour assurer le guet des côtes. En Angleterre, l’usage semblable de « militia » remonte au milieu du XVIe siècle. La milice britannique est une force théorique de 200 000 hommes libres (freelanders) levée par les landlords provinciaux pour répondre aux menaces d’invasion. Louis XIV et Louvois consacrent le terme de « milice » en l’employant dans la fameuse ordonnance de 1688 pour désigner les « milices royales ». Il s’agit de forces auxiliaires de l’armée régulière alimentées par tirage au sort dans les paroisses de tous les hommes valides de 16 ans à 60 ans. Abandonné après la paix d’Utrecht (1713-1715), le système des milices provinciales ou royales est temporairement tombé en désuétude avant d’être reconstitué en 1726. Il s’agit, à partir de ce moment, de réserves dans lesquelles l’armée régulière peut théoriquement puiser en temps de guerre. Signe que la réalité de la milice s’inscrit dans la profondeur sociale du royaume, le mot « milicien » apparaît en 1725. En Angleterre, la milice est réformée en 1757 au profit d’une New Militia fondée sur le tirage au sort et sur un service limité à quelques jours d’activité militaire par an, pendant cinq ans. Le système des milices est également étendu par la France et la Grande-Bretagne à leurs colonies d’Amérique pour y soutenir les maigres forces régulières déployées sur place.

II.L’ERE DES REVOLUTIONS : DE LA MILICE D’ANCIEN REGIME A LA FORCE
DE RESERVE

Par delà les variations et les relatives imprécisions de son sens, le mot « milice » a pratiquement toujours été connoté négativement. Plusieurs expressions des XVIIIe et XIXe siècles témoignent déjà de cette connotation : - « Tomber en milice », c'est-à-dire être tiré au sort pour la milice ; par extension, ne pas avoir de chance ; - « Soldat de la milice » : personne qui n’a aucun avancement dans sa profession ; un raté.

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Dans Les Paysans (1844), on peut lire sous la plume de Balzac : « Je ne suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne tirerai pas au sort. Ma pauvre mère, qu’était fille, a accouché aux champs. M’man m’a sauvé de la milice » De la même façon, Sieyès, dans son pamphlet : Qu'est-ce que le Tiers État ? (1789)), cite comme un privilège scandaleux de la noblesse le fait d’être exempté du tirage de la milice : « Si l’on m’oppose qu’en rendant communs quelques-uns de ces privilèges, par exemple celui de ne pas tirer à la milice, on s’interdirait le moyen de remplir un besoin social, je réponds que tout besoin public doit être à la charge de tout le monde, et non d’une classe particulière de citoyens ». Le mot et la chose qu’il désigne sont si impopulaires que lorsque la Révolution ou les régimes du XIXe siècle créent des forces militaires assez proches (c'est-à-dire des réserves territoriales), ils se gardent bien d’employer le terme « milice » désormais attaché à la légende noire de l’Ancien Régime. Ils lui préfèrent l’expression plus neutre de « garde ». Ainsi, le 13 juillet 1789, la milice parisienne devient le prototype en même temps que l’embryon de la « Garde nationale ». Le Grand Larousse du XIXe siècle (1874) a bien pointé le glissement aussi bien sémantique que politique de la « milice » à la « garde » : « En 1789, le corps des électeurs exprima le désir de la réorganisation des milices bourgeoises, et, en effet, elles furent transformées la même année en garde nationale ». Par extension, au XIXe siècle et jusqu’en 1872 pour la France, la « garde » désigne désormais une milice bourgeoise urbaine qui renoue, par delà la Révolution, avec les forces d’autodéfense municipale de l’Ancien Régime. Ce paradoxe est souligné par Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution qui y voit un bel exemple de permanence des institutions étatiques au-delà de l’épisode révolutionnaire. De même, la loi Niel (1868) crée une « garde mobile » qui, en dépit de son vocabulaire, tend la main à la milice royale de Louis XIV : une armée auxiliaire de réserve tirée de l’ensemble de la population. Aux États-Unis, une évolution sensiblement différente se dessine à la fin du XVIIIe siècle. Les constituants américains s’accordent unanimement pour condamner la très impopulaire et très injuste militia britannique. Ils lui substituent le principe de la « bonne milice » de citoyens, modèle présenté comme une alternative aux armées permanentes jugées à la fois trop dispendieuses, sources de conflits entre les États et trop dangereuses pour la liberté des citoyens. Dans La Déclaration des droits de Virginie (1776), on peut lire au titre XV : « Une milice bien réglée, issue du corps du peuple, et accoutumée aux armes, est la défense propre, naturelle et sûre d’un État libre ; les armées permanentes toujours sur pied en temps de paix, doivent être évitées, comme dangereuses pour la liberté ; et dans tous les cas, le militaire doit être tenu dans une subordination exacte à l’autorité civile, et toujours gouverné par elle ». Les articles de la Fédération (1777) reprennent la même idée, mais, de façon plus réaliste, ouvrent la possibilité d’une armée fédérale non permanente. La Constitution (1787) achève l’évolution en créant un double système : d’un côté une armée fédérale permanente réduite 12

à sa plus simple expression et dont le Président est le chef de droit ; de l’autre côté, des « milices » d’État également soumises à son autorité (art. II, section 2) : « Le Président sera commandant en chef de l’armée et de la marine des États-Unis, et de la milice des divers États quand celle-ci sera appelée au service actif des États-Unis ». Dès les années 1790, l’expression de « garde nationale » se substitue, à l’imitation de la France, à celle de « milice d’État » ; elle deviendra officielle en 1825. L’idée révolutionnaire d’une « bonne milice », conçue comme une armée populaire non permanente, contenue dans La Déclaration de Virginie n’a pas été retenue et la « milice » ou la « garde nationale » n’est qu’une réserve de l’armée permanente. Seule la Suisse adopte finalement la proposition virginienne. La constitution fédérale de 1874 met en place une « armée de milicess » formée de l’ensemble des citoyens, astreints à des périodes régulières d’entraînement. La « certification de milice » désigne alors l’attestation selon laquelle le citoyen- milicien a bien rempli ses obligations militaires. Si le mot « milice » disparaît, sauf en Suisse, du vocabulaire officiel et n’est plus assumé par les régimes en voie de démocratisation du XIXe siècle, la réalité qu’il décrit demeure. Qu’on l’appelle « milice », « garde », « territoriale » ou « landwehr », qu’elle soit générale, volontaire ou tirée au sort, il s’agit toujours, à côté de l’armée régulière, d’une réserve au service long. III. LE XXe SIECLE : LA MILICE SYNONYME DE FORCE PARAMILITAIRE

On peut considérer que vers 1870 que le mot mute une nouvelle fois et acquiert son sens contemporain dominant : celui d’une force supplétive ou paramilitaire levée par appel ou par enrôlement et qui remplace ou renforce un État ou une armée régulière défaillants. En 1874, dans son Grand Dictionnaire, Larousse désigne par « milice » une force supplétive de police dans des pays où n’existe pas d’armée permanente. Le glissement de la milice comme instrument légal de l’État à la milice paramilitaire commence à s’opérer. En France, on peut dater de la guerre de 1870-1871 le surgissement de ce nouveau sens de la « milice ». Dès 1870, sous le gouvernement de la Défense nationale, Flaubert note dans Sa correspondance le glissement de la force légale de réserve à la formation paramilitaire : « Milice nationale, ouvrière, populaire. Je suis lieutenant, j’ai une milice et j’exerce mes hommes ». Dans ses Contes et Nouvelles (1884), Maupassant place sous le vocable de « milice » les corps francs de partisans qui harcèlent les arrières des troupes allemandes régulières : « Ils avaient acheté des canons et des fusils, équipé une milice, formé des bataillons et des compagnies, et ils 13

s’exerçaient tout le jour sur la place d’armes. Tous, boulangers, épiciers, bouchers, notaires, avoués, menuisiers, libraires, pharmaciens eux-mêmes, manœuvraient à tour de rôle ». Cinquante ans plus tard, dans L’Espoir (1937), Malraux décrit la milice fasciste comme « une formation militaire remplaçant, pendant la guerre civile espagnole, les forces régulières ». Dans Le Bâillon dénoué (1945), Mauriac fait écho à Maupassant en décrivant ainsi les résistants : « Les soldats de ces milices ont souffert pour restaurer en France la démocratie ». Sensiblement à la même époque (janvier 1944), le P.C.F. crée en France les « milices patriotiques » pour préparer l’insurrection nationale contre Vichy et l’Occupant. On peut émettre l’hypothèse que la mutation contemporaine du mot (de la force de réserve officielle et légale à la force supplétive plus ou moins régulière, voire illégale) s’effectue au moment (après 1870) où la généralisation des armées de conscription sur le modèle prussien rend caducs et la chose et le sens ancien du mot. Dans l’univers européen des « nations en arme » des années 1870-1914, la réserve tend à disparaître, elle se fond dans l’armée de masse qui englobe désormais toute la nation. En France, c’est en 1872 que disparaît la Garde nationale au même moment qu’est établi le service militaire universel. Le mot « milice » est alors disponible pour être utilisé dans un sens nouveau désignant des forces paramilitaires qui surgissent à la marge des armées régulières (ainsi en France en 1870-1871, dans les Balkans en 1875-1878, lors de la guerre des Boers en 1900-1901). Après 1945, ce sens est devenu nettement dominant et on a pris l’habitude de désigner par « milices » ces forces nées sur les ruines d’un État défaillant ou dans un contexte de guerre civile (les « milices libanaises », les « milices ivoiriennes », les « milices serbes ») sur une base politique, ethnique, religieuse ou sociale. Dans un registre voisin, on pourra évoquer des « milices privées », des « milices patronales » ou des « milices d’autodéfense ». Toutefois, la richesse polysémique du mot « milice » n’est pas épuisée. Comme bien souvent quand il s’agit de l’évolution de la langue, la nouvelle signification d’un mot n’élimine pas la précédente. Jusqu’à nos jours, les deux acceptions de « milice » cohabitent et tendent ainsi à désigner des réalités totalement différentes. La « milice » peut ainsi continuer à désigner une force de réserve à caractère officiel, levée par un État régulier dans le but de soutenir son armée ou sa police. Ce sens se retrouve le plus souvent dans des États sans conscription. La « milice » (ou la « garde » ; les expressions étant ici synonymes) conserve une origine légale sinon légitime. Elle émane d’un État constitué, elle a des statuts, un uniforme, ses hommes sont soldés et soumis à des tribunaux réguliers pour juger leurs délits, etc. Ainsi, en GrandeBretagne, la militia (force de réserve territoriale) est régulièrement réformée avant de disparaître définitivement après la Première Guerre mondiale. Une 14

loi de 1882 réglemente le service dans la « militia reserve » : les engagements y sont reçus de 17 ans à 35 ans révolus ou jusqu’à 45 ans dans le cas d’anciens soldats de métier. Tout membre volontaire de la milice (militiaman) doit servir, en échange d’une prime d’engagement, d’abord pour une durée d’instruction pouvant aller jusqu’à six mois, ensuite il est astreint, tout en conservant son activité professionnelle, à des périodes d’entraînement régulières. Ce système n’est pas très éloigné de la garde territoriale de Niel (1868) ou du système des gardes nationales américaines, seul le caractère obligatoire ou pas du service pouvant différencier les organisations d’un pays à l’autre. L’idée, sinon le mot, se retrouve encore sous la plume des réformateurs militaires du XXe siècle de Jaurès (L’armée nouvelle, 1910) à De Gaulle (Vers l’armée de métier, 1934) qui fait coexister la « force mécanisée » servie par des militaires professionnels à côté d’une masse de conscrits aux frontières, avatar modernisé de la garde territoriale de Niel ou de la milice de Louvois. Parfois, des solutions mixtes existent : pendant la guerre du Vietnam, période durant laquelle la conscription fut rétablie aux États-Unis, un système complexe d’exemptions permettait d’effectuer son service militaire dans la Garde nationale de son État et ainsi d’échapper aux unités combattantes infiniment plus exposées de l’armée régulière. La Garde nationale américaine, ou forme modernisée de la milice de l’époque moderne est une force de 30 millions de réservistes. « L’armée de milices » à la Suisse n’est qu’une extension et en même temps une généralisation de ce système : toute la nation (et non plus des groupes de volontaires) est ici astreinte à ce système de réserve permanente ponctuée par une formation initiale, puis des périodes d’entraînement. À l’époque contemporaine, derrière le même mot, se cachent donc des réalités aussi fondamentalement opposées que la « milice suisse » et les « milices libanaises ». À mi-chemin entre la milice paramilitaire illégale et la milice réserve étatique à l’anglo-saxonne ou à la Suisse, existent également, à l’époque contemporaine, des cas particuliers de milices générés par des états à forte connotation idéologique. En ce sens, on peut citer la milice fasciste italienne, la Milice de Vichy, voire les « forces de protection » SA (« Sections d’assaut ») et SS (« Échelons de protection ») du parti nazi. Ces organisations ont en commun une ambiguïté fondamentale qui les place à égale distance de l’État et du parti ; de la légalité étatique et de l’illégalité privée ou partisane. Un schéma d’évolution en trois temps de ces organisations peut être proposé : à l’origine création strictement privée du parti ou d’un groupe partisan, elles deviennent des instruments de terreur entre les mains de l’État avant de s’ériger elles-mêmes en État dans l’État dans un contexte de guerre civile ou de guerre extérieure. En 1922, Mussolini crée la milice fasciste, destinée à assurer la sécurité de l’État tout en étant officiellement rattachée au parti. Par imitation, la plupart des partis ou des régimes fascistes ou fascisants de l’Entre-deux-guerres vont 15

multiplier les « milices », les « gardes » (en Roumanie) ou les « phalanges » (en Espagne). Dans ses Propos sur le bonheur 1928, Alain souligne la relation à l’ordre et à la violence particulièrement ambivalente de ce type de milice fasciste : « La milice fasciste […] ne connaît de la force et de l’ordre que ce qui est agréable […] Jouer le double jeu politique de la vigilance et de la force, bousculer, bâtonner, fouetter ceux qui se moquent ou qui seulement refusent de saluer ». La SA et la SS expriment à la perfection le schéma d’évolution en trois temps de la milice fasciste : hors de l’État ; dans l’État ; contre l’État. À l’origine (1921 pour la SA ; 1925 pour la SS), il ne s’agit que de forces de protection privées du parti nazi qui naissent dans une Allemagne où les groupes paramilitaires de toutes obédiences prolifèrent. Ces forces deviennent légales et sont intégrées à l’État après la prise de pouvoir par les nazis. Elles entrent alors au service des intérêts idéologiques de l’État nazi, en particulier par la gestion du système concentrationnaire. Mais, grâce à la guerre, la SS se constitue peu à peu un véritable empire à la fois militaire (Waffen SS internationalisée), idéologique (contrôle des instituts de la race), policier (contrôle de toutes les polices du Reich dans le cadre de l’office central pour la sécurité du Reich (R.S.H.A.), concentrationnaire (exclusivité de la gestion des camps), économique (installation d’usines dans les camps, location de la main d’œuvre servile aux grands groupes industriels, contrôle des chemins de fer à la fin de la guerre). Comme le fait remarquer Ian Kershaw, à mesure que l’État allemand disparaît par la guerre, l’État-SS ou, plus exactement le contre-État SS, ne cesse de se fortifier, poursuivant les buts d’une Internationale fasciste raciste qui peuvent être différents de ceux de l’État national allemand. La Milice de Vichy, tout en s’inscrivant dans le même schéma, présente des caractères propres. Elle constitue d’abord un exemple particulièrement significatif sur le plan sémantique. Rappelons que cette force supplétive est créée par l’État français de façon indirecte par une loi du 30 janvier 1943 : « La Milice française, qui groupe des Français résolus à prendre une part active au redressement politique, social, économique et moral de la France, est reconnue d’utilité publique ». Le moment n’est pas indifférent : suite à l’occupation de la zone sud, les Allemands procèdent à la liquidation de l’armée française et ne laissent subsister qu’un fantomatique « Régiment de France ». D’une certaine façon, la Milice remplace l’armée (on aura noté le saisissant retournement par rapport à la milice de Louvois qui, elle, devait soutenir l’armée). Mais la Milice remplace aussi la police. En effet, au même moment, les Allemands réclament l’accentuation de la répression contre les résistants (des « miliciens » aussi à leur façon, au sens de Maupassant ou de Mauriac ; des « terroristes » pour les nazis). Dans la mesure où les forces de police régulières ne paraissent pas en mesure de remplir correctement cette mission, Laval crée donc une force ad hoc ou, plus précisément, il légalise et renforce une création antérieure à demi privée. La Milice, en effet, est une 16

extension du Service d’Ordre Légionnaire (S.O.L.) que Joseph Darnand avait créé au début de 1941 et qui avait reçu après coup de Darlan un caractère officiel en janvier 1942. Organisation à l’origine à demi privée, puis théoriquement placée dans un cadre étatique, la Milice de Vichy, un peu à l’image de la SS, mais à une échelle bien moindre, va tenter de développer un « empire » (contrôle de l’Information, de l’ensemble des forces de police, des prisons, de la répression) et finir par constituer un État dans l’État, un « État milicien » pour reprendre l’heureuse expression de Pascal Ory. Cela étant, le choix du mot « milice » par les dirigeants vichyssois pose problème. Pourquoi « milice » ? Un autre terme était disponible et, sans doute, plus juste pour désigner la réalité de la Milice vichyssoise, celui de « légion ». Mais ce dernier a fait l’objet, depuis 1940, d’un abus d’utilisation. D’abord parce que Vichy a créé, à l’été 1940, la Légion française des combattants, force non armée qui réunit autoritairement toutes les associations d’anciens combattants et ensuite parce que le terme a été utilisé, et discrédité, par les milieux collaborationnistes parisiens qui fondent, en juillet 1941, la « Légion des volontaires français contre le bolchevisme » (LVF). Dans ces conditions, « légion » étant inutilisable, reste « milice » qui présente le double avantage, dans un contexte de basculement vers la guerre civile, d’évoquer la « milice fasciste », mais aussi, pour l’État fondamentalement conservateur qu’est Vichy, de faire un clin d’œil à l’Ancien Régime. Enfin, pour compliquer le tout, Vichy distingue, au sein même de la Milice, une force armée, fer de lance de l’organisation, qu’il appelle « franc garde », sorte d’évocation, cette fois, des « gardes nationales » du XIXe siècle. Aussi bien dans sa réalité politique, que dans son rapport à l’État, son évolution ou sa dimension sémantique, la Milice de Vichy synthétise-t-elle la complexité et la richesse du phénomène des milices. Même si le mot n’a plus du tout le même sens qu’au XVIIIe siècle, une remarque s’impose : celle de la connotation négative des termes « milice » ou « milicien ». Dans le sens commun du début du XXIe siècle, une « milice » n’est pas loin d’être considérée comme une bande armée dangereuse et illégitime et un milicien comme un soldat irrégulier, violent et ne respectant aucune règle. Le « désarmement des milices » est une expression qui, depuis une vingtaine d’années, revient comme un leitmotiv dans les résolutions de l’ONU concernant le règlement de telle ou telle crise régionale.

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PREMIÈRE PARTIE

LES MILICES ÉTATIQUES OU LÉGALES

À partir de l’époque moderne, au gré des évènements politiques et militaires, les États d’Europe, d’Amérique ou d’Asie ont eu recours au système des milices. Au départ, les levées furent temporaires et aléatoires, mais à partir du XVe siècle ou du XVIIe siècle, elles devinrent permanentes et le système fut institutionnalisé et légalisé. Toutefois, une évolution se dégage à partir de la fin du XIXe siècle. Hormis les rares pays qui, comme la Suisse, ont fondé leur outil militaire sur ce type de troupes, la paix revenue, les autres pays se sont employés à faire disparaître un système qui avait démontré les limites de son efficacité militaire et qui apparaissait de plus en plus insupportable aux yeux des populations.

I L’EXEMPLE FRANÇAIS : HISTOIRE D’UN ECHEC. DE LA MILICE ROYALE A LA GARDE NATIONALE

La décision de fonder des milices vient rarement d’un choix doctrinal, mais procède presque toujours d’une adaptation aux circonstances. Peu à peu, une législation et une réglementation entrent en vigueur pour faciliter auprès des populations, le plus souvent réticentes, la levée d’hommes qui seront le cas échéant des compléments aux armées régulières.

I .1.L’origine et l’organisation des milices dans la France moderne I.1.1.L’origine et l’évolution du système des milices La France (fin XVIIe siècle – fin XVIIIe siècle) va généraliser le système des « milices provinciales » qui, de statut de garantes de l’ordre intérieur provincial, vont passer à celui de troupes de réserve des régiments de lignes. Les « milices provinciales » constituent en France un corps d’infanterie. Elles ont ensuite beaucoup évolué, en fonction des besoins de la royauté. Un bon moyen d’apprécier ces changements est d’examiner la série des ordonnances royales qui fixent leur mode de recrutement et d’organisation de 1688 à la Révolution1. On découvre ainsi une législation et une réglementation évolutives qui accompagnent la bureaucratisation de l’appareil d’État monarchique. Au XVIIe siècle, le recrutement des soldats de milices était laissé à la discrétion des communautés villageoises, à qui l’on demandait simplement de fournir un homme valide et armé. Les consuls tentaient en général de faire appel à des volontaires auxquels ils promettaient une prime d’engagement et la prise en charge de leur habillement et de leur armement. L’inefficacité avérée de ce processus a conduit l’administration royale à mettre en place en 1688, à l’époque de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697), un système de tirage au sort dont les modalités seront précisées lors de la guerre de succession d’Espagne (1703-1714). Les essais en ont été nombreux, au moins depuis Louis XI et François Ier, avant l’exemple suédois, pour aboutir à l’organisation proposée par Louvois en 1688. Or, la préoccupation constante de l’administration militaire est de disposer d’hommes solides et sûrs, peu susceptibles de déserter, la désertion étant le principal obstacle sur lequel bute tout le système. Aussi, au cours du XVIIIe siècle, diverses améliorations seront apportées au mode de recrutement. Elles s’accompagneront de mesures pour parfaire l’équipement de ces soldats, dont une partie est à la charge des communautés, pour rendre leur service
PELAQUIER (E.), « Les effectifs et l’organisation de la milice provinciale de 1729 à 1778. Étude quantitative », Histoire et Défense. Les cahiers de Montpellier, 28, 1993, p. 149-170.
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plus attractif en augmentant leur solde, mais seront aussi assorties de sanctions en cas d’absence au tirage au sort, de fausses déclarations, d’infirmité ou de désertion2. En 1724 apparaît la nécessité d’avoir une réserve d’où en 1726 l’ordonnance du 25 février 1726 qui propose des bataillons permanents avec une levée de miliciens dans tout le royaume sur une base géographique. La guerre de Sept Ans (1756-1763) marque le début de la milice enrégimentée, sur le modèle des troupes royales. Les compagnies de grenadiers royaux et de grenadiers postiches sont détachées de leur corps d’origine pour former des régiments à part, et chaque bataillon de milices doit fournir, en plus des grenadiers, deux compagnies de fusiliers à destination des armées. Avec la paix, une nouvelle réorganisation est accomplie, toujours sur le modèle de l’infanterie : les bataillons de milices sont réunis entre eux pour former des régiments qui subissent un entraînement de 12 jours par an. Enfin, le conflit américain (1778-1783) est l’occasion de réaliser la dernière réforme par laquelle le processus d’intégration aux troupes régulières atteint son terme. Une spécialisation des régiments de milices est instaurée, avec rattachement aux régiments correspondants des troupes royales : artillerie, état-major ou infanterie. Durant le temps de paix intérieure qui court de 1763 à 1789, la milice, moins sollicitée, est néanmoins l’objet de tentatives de réformes et de critiques : sept propositions sont faites, les unes tendant à faire de la milice des « régiments provinciaux » rattachés à des régiments réguliers, les autres, à l’instar de Saint Germain, voulant en faire des « dépôts de recrues » (1775). Il est vrai que, dans l’air du temps, la milice subit les critiques venues de tous les bords : celle des « philosophes » dénonçant l’injustice du mode d’enrôlement, celle des physiocrates pour lesquels elle est une ponction néfaste privant l’agriculture de bras et désorganisant l’exploitation familiale, celle des militaires enfin pour lesquels les miliciens ne sont souvent que de piètres et méprisables soldats. Malgré des tentatives d’adaptations législatives bien connues (1688), ordonnances du 25 février 1726, 27 novembre 1765, 19 octobre 1773, règlement du 1er mars (1778), la milice rencontre des résistances et des difficultés dans la mise en place de ses circuits du recrutement. À la veille de la Révolution d’ailleurs, les cahiers de doléances témoignent de la mauvaise réputation de ces levées d’hommes, tant aux yeux des militaires de carrière qu’à ceux des populations3.
PELENC (A.), La levée de la milice provinciale dans le diocèse de Nîmes entre 1688 et 1791, Mémoire de maîtrise, Montpellier III, 2001, p. 77. 3 Voir l’analyse de ces tentatives in MARROT (S.), « Échec et agonie de la milice provinciale vers 1759-mars 1791 : la cour de Versailles et l’organisation de la défense du royaume », Histoire, Défense et Sociétés, Hommage à Anne Blanchard, Montpellier, n° 3, 2005.
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